La Proposition
175 pages
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Description

Je réalisais bien que ce qu’elle s’apprêtait à me révéler la mettait dans l’embarras, alors, question de lui donner du courage, je lui dis, en souriant :
— Vas-y ! Je ne mange personne, tu sais !
— Je… Enfin, ma meilleure amie vit actuellement un moment difficile, j’aimerais t’offrir une certaine somme d’argent afin que tu passes du temps avec elle… Bien entendu, tu seras payé en conséquence de ce que vous allez décider de faire ensemble.
À peine eut-elle terminé sa phrase que je ne pus m’empêcher de rire.
Nolan a tout pour lui, il est beau, charmant et bien musclé, et pour le travail qu’il fait, ce n’est pas une option. Qu’apprendra le beau mâle de cette proposition pour le moins particulière ?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 17 juin 2021
Nombre de lectures 29
EAN13 9782897754839
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0017€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Marie-Soleil Hébert
 

 
 
 
 
 
 
 
 


Conception de la page couverture : © Les Éditions de l’Apothéose
Conception de la couverture : Lix3
Correction : Johanne Thibault
Photo de l’auteure : Poisson rouge photographie
Photo de la page couverture : Deposit photos ; Xload
 
Sauf à des fins de citation, toute reproduction, par quelque procédé que ce soit, est interdite sans l’autorisation écrite de l’auteur ou de l’éditeur .
 
Distributeur : Distribulivre   www.distribulivre.com   Tél. : 1-450-887-2182 Télécopieur : 1-450-915-2224
 
© Les Éditions de l’Apothéose Lanoraie ( Québec) J 0K 1E0 Canada apotheose@bell.net www.leseditionsdelpotheose.com
 
Dépôt légal — Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2021 Dépôt légal — Bibliothèque et Archives Canada, 2021
 
ISBN papier  : 978-2-89775-465-5
ISBN epub : 978-2-89775-483-9
 
 
 
 
 
 
 
Toute ressemblance avec des personnes réelles, vivantes ou décédées serait fortuite.

 
 
 
 
 
Une proposition qui se présente dans notre vie
peut changer la personne que nous sommes à tout jamais !
Voici mon histoire,
Nolan
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Chapitre 1
 
 
Il est rare que je sois aussi stressé en me rendant au travail, mais ce soir-là, les gars et moi étions sur le qui-vive. Nous avions la ferme intention d’élucider un mystère qui perdurait depuis trois semaines. Curieusement, deux filles se pointaient régulièrement au club avec un cahier de notes. Il est vrai que notre boulot nous en faisait voir de toutes les couleurs, cependant, lors d’une de ces soirées étranges, les demoiselles avaient malencontreusement oublié une page sur leur table. L’un des danseurs l’avait récupérée et nous avions pu prendre connaissance de ce qui y était inscrit. La feuille en question était remplie d’annotations méticuleusement consignées pour chacun de leurs passages au cabaret. Chaque membre de la troupe y était évalué ; ce que nous dégagions, notre popularité auprès des femmes, et même un pourcentage de chance d’être choisi.
Et c’est moi que les gars avaient désigné pour résoudre cette énigme ! Je venais d’écoper d’une importante mission, soit celle de découvrir l’utilité de ce fameux recueil de notes. Pour ce faire, je devais être sollicité pour danser à leur table afin de pouvoir leur poser quelques questions, alors que pour chacune de leurs visites jamais elles n’avaient fait appel à un mec. Elles se contentaient de se rincer l’œil en prenant un verre, et ce petit manège s’était déroulé trois vendredis consécutifs.
La feuille avait soigneusement été remisée dans mon casier jusqu’au moment propice. J’envisageais de la déposer devant les jeunes femmes, lors de leur prochain passage, sans attendre une invitation de leur part, tout en étant conscient que ça ne me garantissait aucune réponse.
***
J’ai vingt-huit ans, du jeudi au samedi soir, je suis danseur dans un cabaret érotique du centre-ville fréquenté quasi exclusivement par des femmes. Je suis loin d’être vaniteux, néanmoins, trois jours par semaine, je fais rêver les dames pour lesquelles je danse. Ce boulot, je le fais par plaisir, ce n’est jamais un supplice de m’y rendre. Comme ce n’est pas un travail à temps plein, il m’en reste suffisamment pour mes études universitaires en commerce international que je prévois de terminer l’été prochain.
Il m’arrive aussi à l’occasion de faire office de mannequin ou d’être un invité spécial à certains événements dans le seul but d’attirer la gent féminine. Bien malgré moi, je capte l’attention d’un nombre incalculable de dames de tous styles et de tous âges, il est donc primordial que je soigne mon apparence. Quotidiennement, je consacre deux heures à la musculation, sans oublier mon régime alimentaire qui s’avère très strict dans le but d’entretenir mon corps de danseur qui se doit d’être puissant et bien sculpté. Malheureusement, avec ce genre d’emploi, les relations amoureuses sont difficiles à moins de dénicher une fille ni jalouse ni possessive. Par conséquent, je n’avais aucune petite copine au moment de ces événements troublants, mais beaucoup d’amies avec lesquelles j’avais du plaisir dans tous les sens du terme. J’habite une jolie petite maison que j’ai construite moi-même à flanc de montagne à une distance respectable de la grande ville. Dans la vie, mes principales priorités sont mon corps, les voyages, et mon havre de paix que je m’amuse à peaufiner au fil du temps. Rien ne presse, je fais tout de mes mains et à mon rythme.
***
Ce jour-là, j’avais décidé d’intégrer un nouvel accessoire à mon look ; des lunettes qui me donnaient un petit air d’intello dans un corps d’adonis. Ma barbe de deux jours n’avait pas été rasée et j’étais impatient de voir la réaction des clientes. Enfin prêt, je pris la route en direction du club situé à plus d’une heure de chez moi. J’arrivai avec un peu d’avance ce fameux soir, ce qui fut bien, car il était agréable d’avoir un moment pour discuter avec les autres danseurs à l’arrière-scène avant que le spectacle commence. Nous étions tous très différents dans nos styles, mais nous formions néanmoins une belle famille. Carl était le responsable de l’animation. Chaque début de soirée, il était le premier à prendre le pouls de la salle à la suite de quoi il nous faisait un bref topo de ce qui nous attendait pour les heures à venir.
— Les boys  ! Comme vous avez dû le remarquer à votre arrivée, il y a une longue file d’attente à l’extérieur, ce qui signifie que la salle sera bondée en permanence. De plus, trois groupes célèbrent de nouvelles ou de futures mariées, alors préparez-vous à une grosse soirée !
Généralement, ce genre de clientèle nous apportait des gains intéressants, car elles venaient ici pour fêter et non comme des habituées que nous appelions « les régulières ». Ces dernières fréquentaient le club chaque semaine avec un budget restreint en poche espérant passer un bon moment avec leurs copines. Ces soirées plus festives où la salle était bondée et survoltée, nous en mettions plein la vue en exploitant davantage nos attributs et nos charmes.
Après la première prestation de la troupe sur scène, les clientes étaient déjà en feu, elles hurlaient à pleins poumons, l’excitation montait d’un cran au moindre mouvement de bassin. Le choix de musique et les éclairages synchronisés s’ajoutaient à l’ambiance électrisante. Au fond de la salle, une certaine frénésie régnait au sein d’un groupe de jeunes femmes vêtues entièrement de rose. Tout en s’amusant, elles jetaient sans cesse des regards furtifs en direction de la porte d’entrée du cabaret, ce qui ne passa point inaperçu aux yeux des gars. Nous ne parvenions pas à identifier parmi elles celle qui était la future mariée et cette particularité suscita nombre d’interrogations de la part des danseurs. Aussitôt notre numéro terminé, mes coéquipiers me mandatèrent pour tenter de découvrir ce qui causait tant de fébrilité. Je m’étais donc dirigé sans tarder vers leur table dans l’espoir de glaner quelques informations ou à tout le moins récolter quelques invitations pour danser.
La place était comble, mais je réussis néanmoins à me frayer un chemin entre les clientes surexcitées par les prestations des danseurs. Ce faisant, je pris soin de ne pas nuire aux serveurs qui portaient les plateaux chargés de consommations à bout de bras. À proximité du vestiaire, j’aperçus une jeune femme qui entrait, les yeux bandés, vêtue d’une mignonne robe du même rose que les autres demoiselles. Elle était escortée par deux accompagnatrices et pas n’importe lesquelles, celles que nous souhaitions justement revoir ; les filles de la feuille oubliée ! Toutes les trois se dirigeaient vers le fond de la salle où les attendait visiblement le reste de leur joyeuse bande. Sur l’écharpe joliment nouée au cou de la demoiselle du milieu, nous pouvions y lire « future mariée » nous révélant qu’elle aurait la bague au doigt d’ici quelque temps. Soudain, la jeune femme qui était à sa gauche me fit signe de les rejoindre, je les suivis donc de près. La nouvelle venue, encadrée de ses deux amies, avançait à pas hésitants essayant de deviner où elle se trouvait. Dès que le bandeau lui fut retiré, la jolie demoiselle, visiblement sous le choc, porta d’abord sa main à sa bouche en amorçant un mouvement en direction de la sortie. Sa tentative pour s’esquiver ne mena nulle part, car je me tenais tout juste derrière elle, lui bloquant le passage au grand plaisir de ses copines.
— Je m’excuse… Je voudrais sortir d’ici, me dit-elle timidement.
Au moment où mon regard croisa le sien, une étrange sensation se manifesta. Jamais je n’avais rencontré d’aussi beaux yeux, d’un vert émeraude presque translucide, bordés de longs cils. Ses cheveux noirs lui arrivaient tout juste sous les épaules.
— Mademoiselle, puis-je avoir le privilège de vous accompagner à votre table ?
Je me souviendrai toujours de la confusion qui l’habitait à ce moment-là. Sans que j’aie besoin d’insister davantage, elle se laissa guider vers la chaise qui lui était attitrée, puis j’endossai le rôle pour lequel j’étais payé ici au club. J’effleurai sa joue de mon index, et, en suivant la courbe délicate, je lui dis combien je la trouvais séduisante. Elle n’était pas exactement mon genre de femme, c’est du moins ce que je prétendais ou que j’essayais de me faire croire, surtout sachant qu’elle était sur le point de se marier. Elle me sortit de mes pensées quand elle m’informa sans préambule qu’elle avait un petit ami, puis elle ajouta qu’elle acceptait que je danse pour elle à la condition que je conserve mon pantalon. Je ne pus faire autrement que de me mettre à rire.
— Relaxe, jolie princesse ! Je te promets de garder mon jeans si c’est vraiment ce que tu désires ! Par contre, si tu changes d’idée, fais-le-moi savoir ! Ton petit nom, c’est quoi ?
— Sacha, me souffla-t-elle en baissant les yeux.
Dès que le DJ lança la pièce de musique suivante, je me mis à l’œuvre en respectant sa demande. Je n’utilisai que le haut de mon corps pour la charmer en n’ayant recours qu’à mon sex appeal et mon déhanchement.
Lorsque nous sommes invités à danser à une table, nous avons l’habitude de fixer un point au fond de la salle, et ce, le plus discrètement possible. Je suis un homme et il peut parfois m’être difficile de contrôler mon membre afin qu’il reste au repos. Pour elle, j’en ignorais la cause, mais le fameux point s’était volatilisé. Je ne pouvais m’empêcher de la regarder, tout comme elle le faisait d’ailleurs. Ce soir-là, je fus heureux qu’elle me demande de ne pas me dénuder parce que j’aurais eu un sacré problème ! Aussitôt la chanson terminée, je pris rapidement le chemin de l’arrière-scène en priant celles qui me réclamaient de patienter quelques instants. Mon attitude inhabituelle et soudaine fit en sorte que Sam vint me rejoindre sans tarder.
— Big ! Sérieux ! La fille… Wow ! Je ne t’ai jamais vu perdre tes moyens de la sorte.
— À qui le dis-tu ? Cette jeune beauté est peut-être un élément du fameux mystère de la feuille oubliée ! lui dis-je en réajustant mon jeans dans l’espoir de dissimuler mon état d’excitation.
En retournant au boulot, j’évitai de me rendre trop près d’elle. Pour une première en cinq ans, c’est moi qui étais gêné.
— Big ! C’est la première fois que tu es en perte de contrôle ! me lança Spike se moquant de moi lui aussi alors qu’il passait à mes côtés.
— OK, ça va ! Laissez-moi travailler, les boys  !
Au bout d’un certain laps de temps, je dus me rendre dans cette section de la salle pour danser à la demande de quelques clientes. Je me replongeai donc dans mon personnage m’efforçant d’ignorer son regard insistant posé sur moi alors que je me déhanchais devant sa voisine immédiate. Lorsque Spike passait derrière moi, il m’encourageait, d’autant plus que la demoiselle en question fit appel à mes services de nouveau trois fois au cours de la soirée sans jamais solliciter un de mes collègues. La gêne de la future mariée s’était manifestement dissipée, car elle me fixait avec tellement de convoitise que les gars se sont même demandé comment j’avais pu réussir à rester de marbre face à cette beauté.
Tout comme moi, les danseurs du club préfèrent les filles sans artifices. Nous réalisons que les femmes camouflent trop souvent leurs visages par une surabondance de maquillage. Selon mes propres critères, une élégante demoiselle sans prétention qui prend soin de sa personne et qui se maquille légèrement, c’est le summum. Cette jeune femme correspondait exactement ce à quoi je rêvais ; timide, juste comme il le faut, et rayonnante à souhait.
À la fin de la soirée, lorsqu’elle s’en alla, elle me fit un geste discret de la main, signe que j’eus d’ailleurs beaucoup de mal à ignorer. Dès que les filles habillées de rose eurent quitté la place, les gars de la troupe ne s’étaient pas gênés pour échanger leurs impressions à l’égard de la future mariée et de ses deux meilleures amies jusqu’à ce que les dernières clientes soient parties. Ils ne manquèrent pas l’occasion de se moquer de moi en me soulignant que j’avais lamentablement échoué dans ma mission.
Cette fameuse nuit, en rentrant chez moi, je me revoyais lui demander son prénom. Il est fort probable que j’aurais même pu lui glisser discrètement quelques mots à l’oreille afin qu’elle me contacte par Messenger, Facebook ou Snapchat…, si elle n’avait pas porté ce signe d’engagement. Elle aurait été la seule à qui je l’aurais proposé. Malheureusement, elle n’était pas libre. Je me suis toujours fait un point d’honneur de ne jamais jouer dans les plates-bandes du voisin, mais son odeur particulièrement aphrodisiaque m’envoûtait, je n’avais qu’elle en tête. Je me faisais violence en me répétant que je ne pouvais pas la séduire… et je téléphonai à une amie.
Karine vint me retrouver et nous avions passé une partie de ce qui restait de la nuit ensemble dans mon lit. Karine était au fait qu’elle ne devait pas avoir d’attentes et cela ne semblait pas lui causer de problème, elle acceptait de me rejoindre sans jamais me questionner. Chaque matin, lorsqu’elle se réveillait, elle partait discrètement en refermant la porte derrière elle, et nous nous revoyions quelques heures plus tard au gym. Karine et moi étions amis depuis fort longtemps. J’étais au courant qu’elle habitait avec une jeune femme, et je les soupçonnais même d’être en couple, mais je ne tenais pas à connaître la vraie nature de leur relation. Chacun vivait sa vie comme il l’entendait.
 
 
Chapitre 2
 
 
Allongé sur mon lit, je regardais Instagram sur mon cellulaire et j’en profitai pour ajouter une photo de moi en espérant récolter quelques mentions « J’aime » de la part de clientes du club. Comme titre, j’avais inscrit « J’ai fait de beaux rêves… et vous ? ». La première personne à partager un petit cœur rouge fut une certaine Sacha. Sans tarder, je cliquai sur son nom pour constater avec bonheur que c’était celle-là même qui me hantait depuis la veille. Je me redressai, appuyant mon dos contre ma tête de lit, et je réalisai rapidement qu’elle s’était abonnée à mon compte comme plusieurs filles pour qui je dansais.
C’est un message texte de Sam, m’annonçant qu’il partait à l’instant, qui vint interrompre ma découverte. Je me levai et me dirigeai à la cuisine afin de me préparer un smoothie à boire en me rendant au club où une réunion d’équipe devait avoir lieu après la répétition d’une nouvelle chorégraphie de groupe.
Le jour où Sam est arrivé comme recrue au cabaret érotique, il y a de cela deux ans, nous étions devenus amis et nous sortions ensemble depuis, tels deux frères.
***
En attendant les autres collègues, Sam ne cessa de me bombarder de questions, mais la seule chose que je lui confiai c’était d’avoir passé la nuit avec Karine.
Il prit le temps de s’accouder au bar avant d’entamer la conversation à propos de la future mariée :
— La fille, hier ! Sa copine m’a demandé d’être son ami sur Facebook, et j’ai accepté. J’ai dansé pour elle trois fois. Elle sentait la pêche. Tu sais, celle avec le chandail rose. En fait, c’est Anne son nom.
Je me mis à rire avant de lui répondre :
— Elles portaient toutes des chandails roses, Sam ! Fais un effort, Anne devait bien avoir autre chose pour la distinguer.
— Celle qui t’a demandé de danser pour son amie ! Elle avait les cheveux blonds courts et les yeux bleus, me précisa Sam.
— Tu me niaises… ! Une des deux filles qui…
Il ne me laissa pas poursuivre :
— … de la feuille, oui ! C’est pour cette raison que j’ai accepté, mec ! Je saurai au moins ce qui m’a valu un maigre dix pour cent de taux de compatibilité…
Comme c’était toujours la même qui me faisait signe, je lui fis comprendre en levant le pouce que je savais de quelle fille il parlait. J’en profitai pour lui souligner qu’il avait été plus efficace que moi sur ce coup.
— Tu m’étonnes, je m’attendais à ce que tu me fasses la morale, Big ! Son amie avait des yeux trop, wow !
— Ouais ! Et elle va se marier aussi ! Mais dis-moi donc ! Pour quelle raison te ferais-je la morale ? lui dis-je pour clore la conversation en voyant les gars arriver.
Comme je percevais un malaise de sa part à discuter de ce sujet devant les autres danseurs, nous avions interrompu nos échanges pour nous consacrer à la nouvelle chorégraphie que nous devions mettre au point. La majorité des mouvements m’étaient familiers, je les exécutai facilement, mais l’ajout d’accessoires rendait l’enchaînement des pas plus complexe, ce qui demandait davantage de concentration.
Dès que le chorégraphe fut satisfait, il nous donna congé. En nous dirigeant vers le vestiaire, Sam me chuchota, à l’abri des oreilles indiscrètes des gars :
— Tu me répètes toujours que les filles qui viennent au club, il est préférable de ne pas toucher à ça !
— C’est vrai ! Mais ce n’étaient pas des habituées. Ce que l’on veut surtout savoir, c’est à quoi vont servir leurs foutues statistiques. D’autant plus que si cela n’avait été de ce party de filles elles n’auraient fort probablement jamais mis les pieds ici. Elles ont peut-être fait des paris sur le choix qu’aurait fait la future mariée.
Pour toute réponse, il se contenta de hausser les épaules. C’est dès cet instant que je sentis qu’il n’était pas totalement en accord avec moi.
Après notre meeting , Sam m’invita à aller manger une bouchée, mais je déclinai son offre prétextant vouloir me reposer avant de revenir au club en soirée.
***
Arrivé à la maison, j’exécutai quelques légers travaux sur le terrain, mais la chaleur était suffocante, je rentrai donc me rafraîchir à l’air climatisé et j’en profitai pour naviguer sur Facebook. Incapable de résister à la tentation, je tapai le nom de Sacha dans la barre de recherche dans le but d’en apprendre davantage sur elle. Je jetai d’abord un coup d’œil aux photos qui se trouvaient sur sa page. Cette jeune femme était vraiment jolie. Comme en témoignaient les différents clichés, elle semblait posséder tout ce qui faisait envie à une fille de son âge, c’est-à-dire une maison, une voiture, un chien, et, pour couronner le tout, bientôt un mari. Sur chaque photo, ce dernier la regardait comme si elle était un trésor, et certaines démontraient qu’ils ont beaucoup voyagé, ce qui me fit supposer que la prochaine étape allait être les enfants. Elle paraissait avoir une vie parfaite. Je ne l’enviais pas, au contraire, car ma réalité quelque peu particulière me plaisait.
Je laissai mon téléphone sur mon lit en me disant qu’il était préférable que je l’oublie. Les soirées qui allaient suivre, pareilles aux autres qui avaient précédé sa rencontre, j’allais prendre plaisir à danser et à séduire des dizaines de femmes comme je l’avais toujours fait.
En observant le paysage par la fenêtre de ma chambre, je souriais en songeant que c’était vraiment une première pour moi ; jamais je ne m’étais arrêté sur un compte Facebook avec autant d’attention.
***
Au boulot, les jours qui suivirent, je ne pouvais m’empêcher de regarder furtivement en direction de la porte d’entrée dans un espoir inavoué qu’elle apparaisse. Bien entendu, cela ne se produisit jamais. Chaque fois que j’en avais l’occasion, j’ouvrais l’application Facebook sur mon téléphone à la recherche d’une publication de sa part. Ce n’est qu’à vingt-deux heures un de ces soirs que je vis un message de Sacha écrit sur un fond rose avec des brillants : « J’ai perdu ». Lors de mon solo sur scène, j’avais de la difficulté à me concentrer tant je réfléchissais sur ce qu’elle pouvait bien avoir égaré. Après mon numéro, au moment de retourner dans la salle, je me permis un dernier petit coup d’œil sur sa page. Je ne me reconnaissais plus, j’étais devenu soudainement très curieux, complètement obnubilé par cette mystérieuse créature de rêve. Les messages qui s’accumulaient sous son post étaient constitués de cœurs, d’émoticônes tristes ou qui pleurent, de souhaits de courage, mais rien n’indiquait ce qu’elle ne retrouvait plus. Un bébé, un proche, son chien, son travail, voilà ce à quoi je pensais en dansant machinalement pour une jolie demoiselle qui ne me faisait pas autant d’effet. Je dus me secouer pour me sortir cette histoire de la tête. Sans savoir pourquoi, j’en étais incapable. Je m’étais même imaginé qu’elle pouvait m’avoir jeté un sort dans le but de saboter mes soirées.
Comme il n’y avait pas beaucoup de clientes, les gars et moi avions publié une photo sur le site du club invitant les femmes à venir nous rejoindre. J’étais sur le point de fermer mon écran de téléphone lorsque Sacha partagea un petit cœur rouge sous notre publication. J’avais espéré, en me demandant comment j’allais réagir si je la voyais arriver, mais elle ne s’était point présentée. Je n’étais plus moi-même. Je ressentais de la frustration simplement parce qu’elle n’apparaissait pas !
Un jeudi, morne soir d’été où la salle ne comportait qu’une dizaine de clientes qui ne nous sollicitaient que rarement pour danser à leurs tables, nous avions surtout jasé entre mecs. Sam nous avait même surpris en demandant s’il pouvait partir plus tôt, ce qui n’était vraiment pas dans ses habitudes.
Je le suivis jusqu’au vestiaire, car il était évident qu’il n’était pas dans son état normal. Il ne m’avait pourtant parlé de rien, mais je décidai de le questionner afin d’en apprendre davantage :
— Tu t’en vas ! Pourquoi tu ne restes pas ? Est-ce que tu te sens bien ?
— Ouais, mais je me tourne les pouces. À l’heure qu’il est, on ne fera pas une cenne de plus à soir !
Il était très rare que Sam parte ainsi comme un voleur sans me raconter ce qu’il comptait faire du reste de sa soirée. Son attitude me parut étrange, d’autant plus qu’il n’était pas cachottier de nature. Je pourrais même oser le questionner sur la couleur des bobettes de sa conquête, qu’il me la révélerait !
Lorsque Karine arriva au club, je ne repensai plus à Sam. Elle était en compagnie de sa coloc, et cette dernière sollicita les services de Spike à plusieurs reprises, je pus en profiter pour jaser avec mon amie. À un certain moment, elle m’interrogea sur ce qui n’allait pas.
— Rien… Pourquoi me demandes-tu ça ?
— Tu es étrange. Même quand je t’ai rejoint chez toi il y a quelques jours au beau milieu de la nuit, je ne te sentais pas avec moi.
— Ah, non ! Rien. Excuse-moi, Karine.
— Tu sais que tu peux compter sur moi si t’as besoin de parler !
— Voyons, Karine… Ne me dis pas que tu es inquiète pour moi !
Je lui faisais une petite accolade quand une cliente me fit signe.
— Le devoir m’appelle, dis-je la laissant avec sa copine.
***
Karine et Lidia, sa coloc, Spike et moi avions quitté le club vers trois heures en direction d’un restaurant ouvert vingt-quatre heures pour y prendre un léger goûter. Par la suite, nous nous étions séparés pour nous rendre chacun chez soi à l’exception des deux filles qui habitaient ensemble. Avant de me coucher, j’étais retourné sur la page Facebook de Sacha, et j’y avais vu une nouvelle parution ; une photo d’une petite église. Il ne me fallut que quelques secondes pour reconnaître la chapelle située tout près de la résidence de ma mère, une coquette construction champêtre au milieu d’un terrain parsemé d’arbres matures et de fleurs colorées. Ce site était vraiment enchanteur. Juste au-dessus de la photo, elle avait écrit, toujours en rose : « Mon rêve, demain 13 h ». Je levai les yeux pour prendre connaissance de l’heure qu’il était, puis j’envoyai un texto à ma mère avant de programmer mon réveil pour cinq heures plus tard. J’avais décidé que j’allais satisfaire ma curiosité. J’étais cependant loin de me douter que ce serait le début d’une histoire impossible.
 
 
 
Chapitre 3
 
 
Ma mère fut heureuse que je vienne déjeuner avec elle en cette belle journée de juillet. D’autant plus que je le lui promettais depuis quelques semaines déjà, mais j’avais toujours eu une bonne raison pour ne pas y aller. Elle avait accepté ma demande de petit-déjeuner avec joie. Les meilleures crêpes au monde, c’est ma mère qui les prépare ! Si en plus elle me fait des œufs et du bacon, je suis aux anges.
Une heure de route me séparait de chez elle, ce qui me donnait amplement le temps d’appeler Sam dans le camion en utilisant la connexion Bluetooth.
— Salut, Big ! me répondit-il d’une voix ensommeillée.
— Hey ! Mon chum ! Tu dormais ?
— On n’est pas tous des lève-tôt, Nolan !
— Ahhh, arrête ! J’ai un truc à faire, je n’irai pas au gym avant seize heures.
— OK, Big ! Passe me prendre, je serai chez moi.
— Pourquoi ? Tu ne t’y trouves pas déjà ?
— D’accord ! Bye ! On se voit plus tard ! dit-il en mettant fin abruptement à notre conversation.
Sa réponse précipitée et évasive venait me confirmer qu’il me cachait réellement quelque chose. Mais quoi ? Le connaissant bien, ce n’était qu’une question de temps avant qu’il me raconte ce qui le préoccupait.
Pour aller chez ma mère, je devais passer devant la chapelle où Sacha avait mentionné se rendre en début d’après-midi. Il n’y avait aucune action mis à part le jardinier qui était affairé à tondre la pelouse. Je ne pus m’empêcher de me réjouir pour elle, le site était magnifique avec ses quelques arbres en fleurs, et la température parfaite en cette belle journée d’été. La seule chose qui me chicotait, c’était le fait qu’elle se mariait un dimanche ce qui ne devait pas se produire fréquemment, mais visiblement possible. Faire la fête, alors que tout le monde travaille le lendemain, cela m’apparaissait plutôt étrange.
***
Maman est toujours de bonne humeur, j’aimerais parfois lui ressembler davantage. J’ai le bonheur facile de manière générale, mais rien ne l’égale. Ma mère est infirmière dans une pouponnière. Mes parents se fréquentent encore, mais ils ne restent pas ensemble. Ils ont établi cette relation particulière, car ils ne sont jamais parvenus à cohabiter sous le même toit. Mon père habite à quelques résidences d’ici et, pour ma part, je trouve ridicule qu’ils paient deux hypothèques, mais après tout, c’est leur décision, pas la mienne ! Qui suis-je pour les juger ?
Ce matin-là, papa s’était joint à nous pour manger.
— Hey ! Fiston ! Qu’est-ce qui t’amène ?
— Le beau temps, dad  ! lui répondis-je en lui tapant sur l’épaule comme je l’aurais fait avec Sam.
Un étrange climat régnait dans la maison. Je me souviens encore de les voir tous les deux m’observer en s’échangeant des regards furtifs. Ils n’étaient pas dupes, ils se doutaient que ce n’était pas dans mes habitudes de venir ainsi les visiter sans motifs particuliers. Nous avions mangé, puis ils m’avaient montré des photos de leurs derniers voyages, et je fis de même puisque je revenais tout juste de Chine. Ce faisant, je relevais ponctuellement les yeux pour vérifier l’heure et, vers midi quarante-cinq, je sortis prétextant vouloir inspecter la marche de bois que ma mère m’avait demandé de réparer. J’évaluais les matériaux dont j’allais avoir besoin pour exécuter le travail et, en me redressant, je dirigeai mon regard vers la jolie chapelle. Un groupe de filles venait d’arriver et elles discutaient sur le parvis. Plusieurs d’entre elles épongeaient leurs joues avec des mouchoirs.
Au moment où j’étais affairé à retirer la marche endommagée, une voiture noire s’immobilisa devant la chapelle et deux jeunes hommes en descendirent. Je reconnus immédiatement Julien, le petit ami de Sacha, car ce dernier s’affichait avec elle sur plusieurs photos de sa page Facebook. Comme je l’avais regardée à la loupe, j’en connaissais déjà beaucoup sur sa vie. Pour un gars qui s’apprêtait à prendre épouse, je le trouvais très peu souriant, il avait davantage l’air anxieux. Était-ce normal d’être dans un tel état d’esprit quand un homme est sur le point d’épouser la femme qu’il aime ? Peut-être. Pour ma part, je continuerai d’être dans l’ignorance parce que le mariage était loin de faire partie de mes plans de vie. Néanmoins, je jugeai que lorsque des gens assistent à une cérémonie de ce genre, à ma connaissance, ils ne devraient pas tous être aussi tristes !
Je me mis soudain à douter du fait qu’elle se mariait. La pensée de cette éventualité me fit rire, mais que pouvait-il survenir d’autre qu’un mariage, surtout quand une jeune femme écrit « Mon rêve, demain 13 h » sous une photo de chapelle ? Elle n’enterrait certainement pas ses parents !
—  Mom  ! Je vais acheter le bois, criai-je sans attendre de réponse, en me dirigeant vers mon camion. À peine arrivé au coin de la rue, je m’immobilisai pour laisser passer une décapotable rose dans laquelle je reconnus la fille dont me parlait Sam, et pour laquelle j’avais la ferme impression qu’il me cachait quelque chose. Je repérai rapidement Sacha en prenant soin qu’elle ne puisse me voir, et contrairement à toutes les autres personnes qui se trouvaient sur le parvis, elle rayonnait de bonheur. L’impatient dans la voiture derrière moi klaxonnait sans relâche, mon arrêt obligatoire était visiblement un peu trop long à son goût. Je déplaçai mon camion pour lui libérer la route, et je me stationnai sur le côté. J’étais incapable de détourner mon regard de la scène qui se jouait sous mes yeux. Toutes les personnes qui étaient en pleurs il y avait à peine cinq minutes dans l’attente de la future épouse retrouvèrent soudainement le sourire. Les deux filles d’honneur l’aidèrent à sortir de sa voiture et, à cet instant, mon cœur fit mille tours. Elle était tout simplement magnifique dans sa robe de mariée qui n’en finissait plus d’onduler derrière elle. La robe blanche, enjolivée de quelques fins rubans de satin roses et ornée de petites perles qui captaient les rayons du soleil, épousait parfaitement chacune des courbes de son minuscule corps sans défaut. Elle avait l’allure d’une princesse ! J’étais persuadé que cette robe avait été faite de ses mains, ou à son intention selon ses goûts. Les deux filles qui l’accompagnaient la regardaient tristement, mais dès qu’elles se retournaient vers Sacha, elles affichaient d’étranges sourires affectés qui me donnaient presque la nausée par leur manque de sincérité.
Sacha partit rejoindre celui qui devait être son père, et lorsqu’elle déposa un baiser sur sa joue, elle ne put s’empêcher de verser une larme. En observant cette touchante scène, j’eus une pensée pour le mien qui pourrait se retrouver dans une telle situation le jour où ma sœur Camille serait à la place de cette inconnue qui m’obsédait. À cet instant précis, j’ignorais toujours pourquoi elle m’intriguait autant.
Sans réfléchir, je m’étais extirpé en douce de mon pick-up, et j’entrai en me mêlant discrètement aux invités pour aller me réfugier dans le dernier banc à l’arrière de la chapelle en espérant passer inaperçu. L’émotion que démontra son petit copain lorsqu’il la vit s’avancer vers lui était indescriptible. Il l’aimait, c’était une évidence, mais pourquoi avait-il autant de mal à la regarder ? La musique commença à jouer en sourdine. Je reconnus la chanson au moment où la fille qui accompagnait le pianiste se mit à chanter. Dès les premières paroles de I’m Kissing You de Des’ree, je ressentis un sentiment dont je ne soupçonnais pas l’existence. Tous les invités versèrent une larme. La mariée en essuya également une qui ruisselait sur sa joue droite, puis Julien en épongea une autre en lui relevant son voile. Soutenir son regard, c’était au-dessus de ses forces, et je crus lire sur les lèvres de Julien qu’il en était incapable. Il semblait résister, mener un terrible débat intérieur, ce qui me fit pressentir que quelque chose n’allait pas.
Un bénévole œuvrant à la chapelle vint s’asseoir à mes côtés sur le banc.
— Vous ne trouvez pas que cette cérémonie sonne un peu faux ? me demanda-t-il discrètement.
— Oh ! Je ne sais pas qui ils sont, lui répondis-je.
— C’est quand même surprenant… Tous ceux qui connaissent les mariés pleurent, ils semblent tristes, mais pas les étrangers ! Regardez autour de vous !
En zieutant autour, je pris conscience qu’il avait raison. De plus, la cérémonie me paraissait bien courte. Elle le fut davantage lorsqu’au moment de la signature devant le célébrant, le futur époux laissa tomber son crayon refusant de signer, mais pourquoi ? Ce dernier se retourna et descendit rapidement les trois petites marches de la nef et il se mit à courir en défaisant le nœud de sa cravate. En coup de vent, il franchit les rangées, suivi de trois autres types qui laissèrent leurs copines, inquiètes, sur leur banc respectif.
Avant de passer les portes menant à l’extérieur, il s’écria :
— Une mascarade ! Voilà ce qu’est ce mariage ! Elle arrange tout à sa manière !
Cette réaction inattendue de la part de Julien laissa Sacha abasourdie ! Elle fit d’abord face aux invités visiblement sous le choc en attendant de voir ce qui allait se produire, puis elle se réfugia ensuite, tremblante, dans les bras de son amie que je soupçonnais être la nouvelle conquête de Sam. Sur le coup, je me suis dit que cet étrange incident était digne d’un tournage de film, puis je quittai les lieux avant tout le monde afin de ne pas me faire remarquer. De la voir pleurer de la sorte, je ne pouvais le supporter, j’étais bouleversé.
Il était impératif que je passe à autre chose. Cette propension à espionner les gens, et à être ainsi obnubilé par une fille, ces comportements ne me ressemblaient pas du tout. Malgré l’envie qui me tenaillait, je ne regardai pas derrière moi. Le soleil était maintenant lourdement voilé. Ce qui s’annonçait être une belle journée s’était rapidement transformé en temps orageux durant la cérémonie. Je préparais mes clés tout en marchant nonchalamment vers mon véhicule, quand j’entendis des gars se disputer. Je vis Julien lever les yeux vers le ciel en criant qu’il ne pouvait pas lui faire cela, puis il dévisagea son ami pour lui hurler :
— Elle ne peut pas me demander ça ! C’est inhumain ! Je l’aime pour vrai… un faux mariage ! Jamais je n’aurais accepté si j’avais su. Laissez-moi partir !
Ils étaient deux à l’empêcher de prendre le volant. J’ignorais ce qui se tramait dans leurs vies, mais j’en perdis rapidement l’intérêt, n’étant pas du genre à chercher le trouble. J’aimais ma petite existence paisible et sans souci. Cette fille, aussi belle fût-elle, avait visiblement des ennuis et j’ai toujours fui ce genre de femmes. Je n’attendis pas plus longtemps, je montai à bord de mon camion, je baissai la vitre et je partis acheter le bois pour effectuer ma réparation.
***
Comme je l’avais promis à ma mère, dès que l’orage fut passé, je me mis au travail pour remplacer la marche endommagée. Devant la chapelle, il ne restait que la voiture noire, et celle de Julien. Ce dernier devait être monté dans le véhicule d’un ami ou avec un proche. J’en conclus qu’ils avaient réussi à le raisonner.
Mon travail terminé et après avoir rangé mes outils, j’entrai voir mes parents :
—  Mom  ! J’ai fini.
Elle me tendit une bière, mais je la refusai gentiment en l’informant que ce n’était pas logique de boire de l’alcool avant d’aller m’entraîner.
— Tu ne restes pas pour souper avec nous ? me demanda mon père.
— Oh, non, merci de l’invitation, mais je vais rejoindre Sam au gym.
En faisant allusion à Sam, qui était aussi danseur au club, une tension que je connaissais très bien s’installa à nouveau entre nous.
Mes parents n’affectionnaient pas particulièrement mon travail, par conséquent, le sujet devait être évité le plus possible. Pour se donner une certaine contenance, ma mère s’avança vers moi pour replacer le haut de mon chandail dont le col lui semblait trop grand malgré le fait qu’il était conçu ainsi.
— Tu devrais prendre le temps de vivre, Nolan…
—  Mom … Ma vie est parfaite comme ça. Bon ! Je dois vous laisser, dis-je sans rien ajouter de plus.
Mes parents me souhaitèrent de passer une bonne journée, puis je partis en appelant Sam avant de démarrer le moteur du camion. Il m’informa qu’il me rejoindrait directement là-bas.
***
Sam n’était pas encore là, je pus discuter quelques instants avec Karine. Elle était toujours très sollicitée comme coach, c’est d’ailleurs elle qui avait monté notre routine d’entraînement. Je commençai par les poids en espérant que Sam arrive à temps pour le cardio. Je venais tout juste de m’asseoir sur mon vélo stationnaire lorsqu’il me surprit par-derrière en me tapant sur l’épaule.
— Hey ! Big ! Ça va ? Dis-moi donc, Karine, est-ce qu’elle a mangé de la vache enragée ?
— Ouais… Je vais bien. Et toi ? Karine ? Ben, je suppose qu’elle est occupée, dis-je en risquant un coup d’œil dans sa direction, mais elle se détourna comme si elle ne voulait pas que je sache qu’elle m’observait. Décidément, tout le monde semblait être dans un drôle d’état.
— D’où arrives-tu ? demandai-je à Sam, curieux d’en apprendre davantage.
Il m’ignora le temps de monter à son tour sur son vélo, puis il me répondit avec gêne :
— Écoute, Big… je suis allé voir pour une job…
Je m’attendais à tout sauf à cette réponse ! Je me contentai de lui sourire avant de m’informer dans quel domaine il envisageait de mettre les pieds.
— La construction. Un ami de mon père veut m’engager.
— Je suis vraiment heureux pour toi, mais j’ignorais que tu te cherchais un boulot ! D’ailleurs, pourquoi cette attitude embarrassée ? Anticipais-tu une réaction négative de ma part ? Si c’est le cas, pour quelle raison ?
— Je vais donner ma démission au club…, conclut Sam pour toute réponse.
Cette fois, je me mis à rire sans retenue. Je ne le pensais pas sérieux. Sam et moi étions les coqueluches du cabaret érotique, nous avions le plus grand nombre de clientes tous les soirs, tous les autres gars nous enviaient. Je ne comprenais pas le move qu’il s’apprêtait à faire.
— Merde ! Sam ! Attends de savoir si tu vas aimer ton nouveau boulot avant ! Sérieux, tu vas cracher sur le cash sans avoir testé cet emploi ! Spike, il arrive très bien à combiner les deux jobs, ajoutai-je pour tenter de le convaincre de ne pas donner sa démission.
Il continua de pédaler sans me répondre. Nous avions repris notre programme jusqu’à ce que Karine s’approche de moi arborant un air bête. Je retirai promptement mes écouteurs m’attendant à me faire gronder.
— As-tu quelque chose de planifié après ton entraînement ? me demanda Karine sèchement.
Je n’appréciais pas son ton plutôt austère. À vrai dire, même Sam me regarda comme si j’étais dans le trouble. Je lui répondis :
— Je n’ai rien de prévu, non.
— Veux-tu venir prendre une bouchée avec moi ?
— Non.
Elle tourna les talons, frustrée de ma réponse brève et directe, suivie de Sam qui descendit de son vélo en me traitant de cave. Je lui fis un sourire niais. Oui, j’étais peut-être un con égoïste, je ne souhaitais rien d’autre que mon petit bonheur, mais j’anticipais surtout ce moment où Karine désirerait aborder le sujet des sentiments, et je n’en ressentais aucun à son égard. Notre relation strictement sexuelle et amicale était pourtant claire depuis le tout début. Je n’aurais jamais pensé qu’elle et moi nous en arriverions là. Bien que j’aurais pu me donner la peine d’écouter ce qu’elle avait tant à me dire…
***
En conduisant, je ne pensais à rien, j’écoutais simplement la musique qui défilait à la radio jusqu’à ce que je décide d’arrêter pour m’acheter des sushis. En attendant de recevoir ma commande, deux jeunes hommes en habits et cravates, en pleine discussion animée, entrèrent dans le restaurant.
— Sérieusement, Thierry, on va devoir l’avoir à l’œil, dit le plus petit des deux.
— Julien n’est pas con, Josh ! Mais avoue que c’est un coup bas qu’elle lui a fait là ! répliqua l’autre type.
— On ne peut pas vraiment juger, Julien le lui avait promis.
Je les reconnus tout de suite, c’étaient les deux gars qui empêchaient Julien de prendre sa voiture un peu plus tôt dans la journée devant la chapelle. Ils commandèrent pour une dizaine de personnes avant de s’asseoir à la table voisine de la mienne pour attendre. Ils arboraient un air de profond découragement.
— Julien va dormir, il n’aurait pas dû boire autant d’alcool, mais, au moins, le temps qu’il dort, il ne pense pas, dit Thierry.
— Si j’étais à sa place, je crois que je ne voudrais jamais me réveiller ! Sacha a vraiment poussé sa luck …
— Ferme-la, Josh !
Réalisant l’erreur qu’il venait de commettre, le type prénommé Josh posa les yeux sur son cellulaire, visiblement mal à l’aise. Thierry me fixa soudainement d’un drôle d’air, mais je fis mine de me concentrer sur mon journal essayant de ne pas trop leur porter d’intérêt.
La fille déposa mon sac sur le comptoir en mentionnant le numéro de ma commande. Je me levai pour récupérer le tout, puis je sortis après lui avoir rendu son sourire.
— Hey ! lança Thierry en s’avançant vers moi.
— Tu as laissé ton cell sur la table !
J’allai à sa rencontre, étonné d’oublier soudainement mes choses ainsi, surtout mon téléphone ! Après que je l’eus en main, il me fit signe d’attendre.
— Tu étais au mariage de ma sœur cet après-midi. Je me trompe ?
Bon, ça y est, j’étais coincé ! Ne sachant pas trop quoi lui répondre, je décidai de jouer la carte de l’innocence. Après tout, rien ne pouvait lui témoigner que je m’y trouvais réellement.
— Non, je ne crois pas… Qui se marie un dimanche ?
— Oublie ça… ! me répondit Thierry en tournant les talons.
Je fis de même. Une heure de route me séparait de chez moi, je quittai les lieux sans tarder, m’interrogeant sur les circonstances qui me ramenaient constamment à Sacha.
***
Et moi qui croyais retrouver la quiétude de mon milieu de vie à mon arrivée ! Sam était là, assis sur les marches devant ma maison.
— Sam ! Tu t’ennuyais ?
— Non. Je dois te parler…
— Me parler ! Ah, Karine est venue pleurnicher sur ton épaule !
— Tu es vraiment sans cœur avec elle ! Tu ne mérites pas l’attention qu’elle te porte. Mais non, je ne suis pas ici pour discuter de Karine. J’ai reçu un message de la fille au chandail rose, celle avec les cheveux courts blonds et les yeux bleus.
Cette énumération avec moult détails me fit sourire. Il se souvenait probablement que je lui avais renoté le fait qu’il ne m’avait donné que trop peu d’éléments descriptifs mis à part la couleur d’un chandail la dernière fois.
— Viens-tu chez moi pour me parler de ce message ?
— Ben… Nous sommes amis, non ?
— Entre ! Veux-tu qu’on partage mes sushis ?
Nous nous retrouvâmes à manger tous les deux installés autour de l’îlot de ma cuisine pendant qu’il me racontait le contenu du fameux message qui l’embêtait tant. La fille en question lui demandait d’aller boire un verre, et il hésitait. Sans réfléchir, je lui lançai à la blague que j’irais avec lui. Seulement, mon chum me prit au sérieux, ce qui eut comme effet que le lendemain nous avions rendez-vous avec elle dans un resto-bar de la Rive-Sud.
 
 
 
Chapitre 4
 
 
Sam dormait encore dans la chambre d’amis que j’avais aménagée à proximité de la mienne. Comme il lui arrivait souvent de venir à la maison, il était plus accommodant d’avoir une place pour qu’il puisse être confortable. Il habitait chez ses parents avec des frères et sœurs dont il était l’aîné, mais il n’était pas très proche de sa famille. En raison de son boulot au club, il était constamment visé par des critiques et du sarcasme, par conséquent, chaque fois qu’il en avait l’occasion, il acceptait mes invitations.
Mon salon est entouré de fenêtres dépourvues de rideaux laissant la lumière pénétrer à profusion, il est quasi impossible de passer la nuit sur le divan à moins d’être un lève-tôt. Mes amis et moi évoluant dans le monde du travail de nuit, il était légitime que nous dormions le jour ou du moins relativement tard en avant-midi.
Je m’étais réveillé très tôt et j’avais décidé d’aller m’installer sur la terrasse pour profiter du soleil et de la douce chaleur matinale. Nous avions occupé notre soirée à poser des moulures, pour terminer le tout avec quelques bières dans le spa extérieur. Je ruminais encore au sujet de ma bévue de lui avoir suggéré à la blague que je l’accompagnerais. Mon instinct semblait me dicter des agissements qui étaient inhabituels chez moi, surtout depuis quelques jours, et je me demandais sérieusement si je devais aller consulter.
J’avais déjà eu un épisode de dépression grave et, depuis que je suis médicamenté, je vais mieux, mais je guettais toujours les symptômes qui pouvaient se pointer à tout moment. Karine fut d’un grand support lors de cette période difficile de ma vie que j’aurais préféré ne jamais traverser, et mon attitude à son égard commençait à m’inquiéter. Cette soudaine indifférence à son endroit n’était pas fréquente, et elle n’avait pas tort quand elle m’avait mentionné que je semblais loin d’elle à notre dernière nuit ensemble. J’avais beau ne pas vouloir de relation stable, je respectais les filles qui dormaient chez moi et je m’efforçais de les faire se sentir bien. Cependant, mes conditions avaient toujours été claires, et ce, pour toutes ; que du sexe sans attaches.
La veille, en posant ma tête sur l’oreiller, je lui avais envoyé un texto pour m’excuser et lui demander pardon, mais je n’avais obtenu aucune réponse. C’était bien écrit « Message lu », j’en avais conclu qu’elle avait préféré m’ignorer, mais comme je ne désirais pas être en froid avec elle, alors je l’appelai :
— Nolan, il est huit heures du matin…
— Tu n’as pas donné suite à mon message texte d’hier !
— Et toi, petit con, tu as refusé mon invitation au resto !
— On y va ce soir, si tu veux.
— Non, répondit-elle en mettant fin à la communication.
Je dus admettre que je méritais ce juste retour du balancier. Son audace, c’est le trait de sa personnalité que je préférais, je ne l’intimidais pas contrairement à toutes les autres filles que j’avais fréquentées. Karine ne me refusait rien, me donnait tout ce qu’elle pouvait, et j’irais même jusqu’à dire qu’elle me chouchoutait un peu trop. Il est vrai que je suis assez beau gosse, et que les femmes me désirent, mais je suis un homme qui aspire à mener une vie normale, loin de moi l’envie d’être traité en vedette. Cependant, il m’arrivait de trouver la situation marrante quand les dames me payaient ou faisaient la file uniquement dans le but de prendre une photo avec moi. Je me demandais toujours si elles arrêtaient ainsi tous les passants considérés comme étant séduisants dans la rue pour se faire photographier en leur compagnie.
Trêve de réflexion, je me mis à admirer le panorama de mon balcon donnant sur les montagnes et les vallées environnantes. Je captai une prise de vue avec la caméra de mon cellulaire et partageai le tout sur Instagram avec comme titre : « Ma vue, ce matin ! N’est-ce pas magnifique ? ». Karine commenta ma publication presque instantanément en écrivant que certaines filles seraient prêtes à tout pour avoir une telle vue. Puis, juste en dessous, trois secondes plus tard, Sacha ajouta un simple «  Wonderful  !   » Je quittai Instagram et je décidai de rappeler Karine sans perdre de temps afin de régler le différend qui s’était installé entre nous deux. Elle répondit à la première sonnerie :
— Oui ! Allô !
— Karine ! J’ai été clair… du sexe sans attaches !
— Oh ! Mon pauvre Nolan… Rassure-toi, j’ai toute l’affection dont j’ai besoin ! C’est ton mental qui m’inquiète ! Ne me dis pas que tu as cru, hier, que je souhaitais t’avouer tout l’amour que j’ai pour toi, et que c’est pour cette raison que tu m’as aussi facilement retournée d’où je venais !
Je grattouillai ma barbe, me sentant soudain petit dans mes culottes.
— Bah ! Disons que…
Elle se mit à rire, ce qui me fit sentir encore plus ridicule.
— Nolan… Tu es un amant incomparable, en plus d’être un excellent ami, mais ce ne sera jamais plus que ça entre nous deux.
Je fus soulagé d’un poids sur la conscience. Je ne voulais surtout pas la perdre comme amie, sa compagnie m’était très agréable et j’aimais beaucoup discuter avec elle. Ses précisions vinrent me confirmer que notre relation était toujours selon l’entente que nous avions ensemble. Elle enchaîna :
— Tu n’as d’amour que pour toi-même, et il y a longtemps que je l’ai compris. Cependant, ton changement d’attitude me préoccupe un peu, tu n’as même pas réalisé que tu as oublié ta bouteille d’eau, ton chandail, et ta serviette au gym ! Je me trompe ?
Elle n’avait pas tort, si j’ajoute à sa liste mon téléphone au restaurant.
— Niet… Pas de souci, je dors bien, je mange bien et je suis en forme !
Je n’enchaînai pas avec la dernière pensée que j’avais en tête, celle d’avoir follement envie de mieux connaître la fille aux yeux verts. Voilà ce qui me torturait l’esprit !
— Je vais bien, je t’assure ! Ne t’inquiète pas.
— Je suis là, Nolan, et tu peux compter sur moi ! N’importe quand !
— Je sais. Bonne journée ! lui dis-je avant de mettre fin à la communication.
Avoir la confirmation qu’elle ne m’en voulait pas, cela me rendait heureux. Je devais faire attention, car son amitié m’était précieuse, et j’étais conscient que mon petit côté taquin a toujours été bien présent dans ma vie. Souvent je passais pour un clown aux yeux de plusieurs. Je commençais à trouver que Sam profitait un peu trop de mon hospitalité. Je décidai de poursuivre l’installation des lamelles de la pergola sur la terrasse en songeant que les coups de marteau et le son de la visseuse à chocs allaient fort probablement le tirer de ses draps. Je reconnaissais que ce n’était pas un réveil en douceur, mais nous n’étions pas un couple et c’était dans mon droit de le sortir de là, surtout par cette journée magnifique. Trente secondes, c’est le temps que ça lui avait pris pour me retrouver dehors, vêtu d’un simple boxer. Il s’amena les cheveux en bataille et il fit ce à quoi je n’étais pas préparé ; il s’empara du boyau d’arrosage et me poursuivit en m’éclaboussant d’eau froide de la tête aux pieds.
— Sam ! Arrête ! Tout le monde va te voir en petite tenue, dis-je en m’efforçant de fuir le jet glacé.
— Tu sais bien qu’il n’y a personne dans ton trou perdu ! T’es cave de m’avoir réveillé de même, dit-il en abandonnant le boyau sur la pelouse.
Nous étions crampés. Nos mains posées sur nos genoux, nous parvenions à peine à nous tenir debout. Il n’avait pas tort, nous pouvions sans gêne nous pavaner à poil à notre guise, seuls les oiseaux auraient pu en être offusqués.
Après avoir repris notre souffle, nous rentrâmes, puis Sam alla s’habiller convenablement avant que nous préparions notre petit-déjeuner selon les instructions strictes du menu hebdomadaire conçu par Karine.
— Big… Hier, tu n’as vraiment pas été cool avec la coach.
— Je l’ai appelée avant de te réveiller… Tout est réglé. Un simple malentendu.
Il sembla déçu que je ne précise pas davantage. Cependant, je me permis de lui poser la question qui me brûlait les lèvres depuis quelque temps.
— Tu n’aurais pas un petit kick , mon Sam ?
— Je sais que c’est con, Karine est ton amie. Je vais garder mes distances. Promis.
— Elle ne me doit rien, Sam. Je ne désire pas briser tes illusions, mon chum, mais je crois qu’elle est en couple.
Il prit soudainement un air offusqué en laissant tomber sa fourchette, puis il me regarda bêtement avant de répliquer :
— Elle a couché avec toi, il y a quelques jours ! Pourquoi tu ne me dis pas simplement que tu refuses que je m’en approche, au lieu de me sortir ce genre de connerie ?
— Du calme… ce n’est pas d’un homme qu’il est question ! Elle est en couple avec sa coloc, c’est du moins ce que j’ai cru comprendre. Elle prend son pied avec moi, c’est tout ! J’ai un petit conseil à te donner, déniche-toi une autre fille sur qui fantasmer. Si tu n’y parviens pas, tente ta chance ! Qui sait, Karine trouvera peut-être ce qu’elle cherche avec toi ?
Sam continua de manger, mais il semblait jongler avec toutes les nouvelles informations que je venais de lui révéler.
— Ah, ouain ! Karine, aux femmes ! T’as peut-être raison… Parlant de rencard, ce soir, m’accompagnes-tu toujours ? Elle devrait être avec une copine.
— Tu passes vite à autre chose, je trouve ! Mais oui, je respecte mon engagement.
J’éprouvai soudainement de l’appréhension à l’égard de mon ami, car, secrètement, je souhaitais qu’il ne tente rien auprès de Karine. Ce désir n’était aucunement motivé par la jalousie, mais davantage par crainte de les perdre. Comme ils étaient tous les deux très importants pour moi, je ne voulais pas prendre le risque de devoir en exclure un ou l’autre de ma vie s’ils en venaient à se détester.
***
En cette splendide journée, nous avions mis notre entraînement de côté. Mon ami m’avait proposé de me donner un coup de main, nous avions donc, à mon grand bonheur, terminé la pergola de ma terrasse. Pendant que nous travaillions, ma sœur et son chum passèrent me dire bonjour, mais ils ne s’éternisèrent pas. Son regard désapprobateur envers Sam me décourageait. Ma sœur, comme quelques autres personnes, pense que je suis homosexuel, même si ce n’est pas le cas. Ceux qui me connaissent bien le savent et c’est tout ce qui compte. J’aurais pu tenter de lui expliquer que je ne suis pas ce qu’elle croit, mais étant donné que notre relation frère-sœur est assez superficielle, je n’en voyais pas l’utilité. Plus jeunes, nous étions constamment en train de nous chamailler, et comme j’adore encore l’emmerder, ça ne risque pas de changer de sitôt.
Sam partit de chez moi assez tôt pour avoir le temps nécessaire afin de se rendre présentable. Nous avions convenu de nous rejoindre devant le resto quinze minutes avant l’heure prévue.
***
Le resto-bar était relativement chic. J’entrai pour m’assurer qu’ils n’étaient pas déjà là pour constater que j’étais le premier arrivé, je retournai donc dans mon camion qui était stationné juste devant l’établissement. Quelques minutes plus tard, Sam se pointa. Il avait enfilé une chemise au lieu de ses éternels t-shirts, ce qui me fit sourire en songeant qu’il commençait à s’assagir et à devenir un peu plus adulte ! Je le rejoignis sur le trottoir et nous entrâmes prendre une bière au bar en attendant les filles. Je dus me retenir de le taquiner sur le fait qu’il était habillé en séducteur. Je me disais qu’enfin il avait compris mon discours sur la maturité d’un gars de vingt-deux ans. Quelques semaines plus tôt, il était toujours dans sa crise d’adolescence, agissant de manière irréfléchie, tant à l’égard des jeunes femmes, que de la patronne, bref, envers presque tout le monde.
Sam jetait constamment des regards à la dérobée autour de lui. Sa conquête n’avait qu’un petit cinq minutes de retard et il ronchonnait déjà :
— Elle ne viendra pas ! J’aurais dû t’écouter et ne pas répondre aux avances des clientes qui fréquentent le club !
— Relaxe, mon chum ! Cinq minutes… donne-lui un peu de latitude.
— Oh ! Regarde ! Elles sont là ! dit-il avec fébrilité.
Je me détournai juste comme elles arrivaient à côté de nous. Malgré ma déception, j’affichai un sourire charmeur. Je n’avais cessé d’espérer que la copine en question soit Sacha, mais ce fut plutôt une Amélie mignonne et timide qui accompagnait Anne. Elle était d’ailleurs beaucoup trop jeune pour moi, je lui donnais tout au plus vingt-deux ans. L’employée chargée de l’accueil nous conduisit sans attendre à notre table. Au début, l’ambiance était moche, Anne et Sam discutaient ensemble comme si Amélie et moi n’étions pas là. Ne voulant pas avoir l’air snob, je tentai à quelques reprises d’entamer la conversation, mais c’est à croire qu’elle ne connaissait aucune autre réponse que oui et non. Lorsqu’elle se mit à pianoter sur son téléphone, aucunement gênée de ma présence, je compris que j’aurais davantage de plaisir à jaser avec notre serveuse.
Nous attendions notre dessert quand Sam et Amélie sortirent sur le trottoir afin de fumer une cigarette, je m’étais donc retrouvé en tête à tête avec Anne qui s’avéra beaucoup plus sympathique.
— Je suis désolée… Amélie n’est pas vraiment de bonne compagnie ce soir.
Je me contentais de sourire. Je n’avais pas l’intention de lui avouer que la soirée était relativement merdique me concernant. Ce n’était quand même pas de sa faute si j’avais désiré secrètement que la copine en question soit Sacha, son autre amie. En discutant de tout et de rien, je voyais bien que quelque chose la tourmentait, elle jouait nerveusement avec sa serviette de table, gestes qu’elle ne faisait pas en présence de Sam.
— Nolan… Je… J’ai une demande à te faire, et je ne voudrais pas que tu abordes le sujet devant Sam.
Je fus d’abord surpris par son approche énigmatique. J’osai espérer qu’elle n’avait pas un œil sur moi, surtout à la manière avec laquelle elle regardait Sam. Je devins soudainement très curieux et je l’encourageai à poursuivre :
— Je t’écoute, lui dis-je en me croisant les bras. Perplexe, je songeai, l’espace d’un instant, que sa tactique pour se rapprocher de moi s’avérait très ordinaire. Franchement, les filles ont de l’imagination ! Passer par mon ami dans le but de parvenir à me parler en privé ! Elle a fait danser Sam à répétition, il me semble qu’elle aurait dû profiter de moi aussi si c’est ce qu’elle voulait ! Elle n’est pas très subtile ! Si elle pense avoir une chance avec moi en s’y prenant de cette façon, elle est dans le champ.
Elle cherchait ses mots. Après quelques secondes qui me parurent interminables, elle finit par se lancer :
— Mon amie a… disons…
La voilà qui n’osait même plus me regarder maintenant ! Si elle avait pu se cacher sous la table, je crois qu’elle l’aurait fait sans retenue. Je réalisais bien que ce qu’elle s’apprêtait à me révéler la mettait dans l’embarras, alors, question de lui donner du courage, je lui dis, en souriant :
— Vas-y ! Je ne mange personne, tu sais !
— Je… Enfin, ma meilleure amie vit actuellement un moment difficile, j’aimerais t’offrir une certaine somme d’argent afin que tu passes du temps avec elle… Bien entendu, tu seras payé en conséquence de ce que vous allez décider de faire ensemble.
À peine eut-elle terminé sa phrase que je ne pus m’empêcher de rire. J’ignorais cependant si ma réaction était causée par sa proposition loufoque, ou en repensant au fait que j’avais supposé qu’elle puisse avoir un œil sur moi, ce qui s’avérait être complètement à côté de la plaque.
— Écoute, Anne… Je ne suis pas ce type d’escorte ou autre mec du genre… Maintenant qu’on en parle, dis-moi… ta proposition, aurait-elle un certain rapport avec une liste sur laquelle j’ai obtenu une excellente note ?
— Comment sais-tu que nous avons fait une liste ?
— Vous avez oublié ça ! lui dis-je en brandissant la feuille en question après l’avoir extirpée de ma poche.
— Avec les filles, on a décidé de venir juger du choix de l’homme qui pourrait jouer le rôle, celui d’être son ami. Ne le prends pas mal.
Je dois avouer avoir été légèrement offusqué par sa proposition, d’autant plus que sa copine, Amélie, qui devait être au courant m’avait totalement ignoré, faisant comme si je n’existais pas. Au lieu de cela, elle était sortie avec Sam pour fumer en léguant à son amie le fardeau qu’elle était incapable de me partager. Même si j’étais conscient des impacts que pouvait avoir mon boulot au cabaret érotique, je ne pensais jamais me faire juger de la sorte un jour. Je levai la main pour signifier à la serveuse de m’apporter l’addition. Anne était embarrassée, à plus forte raison quand je la laissai en plan pour aller me commander un verre au bar en attendant de payer. Au retour d’Amélie et Sam, ce dernier me jeta un regard de désapprobation en réalisant que je n’étais plus assis à la table alors que les desserts devaient arriver d’une minute à l’autre. Amélie s’arrêta près de moi, puis elle me lança :
— Je lui avais pourtant dit que tu ne voudrais pas…
Je la fixai, étonné de constater que sa gêne s’était soudainement envolée. Elle enchaîna d’une voix assurée :
— Anne décrocherait la lune pour Sacha. Elle t’a trouvé tellement séduisant qu’elle te voit dans sa soupe depuis que nous l’avons fêtée au club de danseurs ! Anne ne pouvait pas deviner que tu n’étais pas ce genre de type. Ne lui en veux pas.
Elle tourna les talons sans rien ajouter de plus me laissant à mes réflexions. Je l’entendis sermonner Anne en lui mentionnant qu’elle l’avait avertie de ne pas aller de l’avant avec cette idée saugrenue. J’avalai mon shooter, puis je retournai les remercier et les saluer. Sam et moi avions convenu de nous téléphoner le lendemain, après quoi Amélie me fit la bise. Anne, elle hésitait. Je percevais de la honte dans son regard. En prenant l’initiative de lui donner deux baisers sur les joues, je lui soufflai discrètement à l’oreille de me contacter par Messenger. Elle me sourit pour toute réponse, et je les laissai terminer la soirée à trois.
Ce n’était pas dans mes plans, mais je m’arrêtai au Juice, un bar auquel j’étais souvent invité dans le but d’attirer une jeune clientèle féminine. Ce soir-là, j’avais d’abord besoin de boire un coup pour noyer ce désagréable sentiment qui s’était pointé à la suite de cette proposition pour le moins étrange. Je terminai ensuite la nuit dans le lit de Val, une fille avec laquelle j’évacuais mon stress à l’occasion.
Le message d’Anne n’arriva jamais…
 
Chapitre 5
 
 
Le fameux texto tant attendu entra enfin. Anne m’avait écrit un simple petit « Salut ! ». Sam, quant à lui, m’avait signifié par messagerie qu’il désirait me parler à tout prix.
Je m’étais arrêté au garage sous prétexte de mettre un peu d’essence dans l’unique but de ne pas devoir m’avouer que j’interrompais ma route pour donner suite au message d’une fille. Je ne passai pas par quatre chemins, je lui mentionnai de me téléphoner en lui laissant mon numéro de cellulaire avant de poursuivre mon trajet. Cinq minutes plus tard, une sonnerie se fit entendre dans le haut-parleur de mon pick-up m’indiquant un appel entrant pour lequel il était affiché « Anne Roy » sur l’écran intégré dans le tableau de bord.
— Allô ! répondis-je, curieux d’apprendre ce qu’elle attendait de moi.
— Salut, Nolan ! C’est Anne, est-ce que je te dérange ? Je suis au courant que tu vas au gym avec Sam ! Es-tu arrivé ?
Il était intéressant de savoir qu’elle connaissait les plans de Sam !
— Non, je suis en route.
— Je tenais à m’excuser pour hier, ma demande était déplacée. Je dois t’avouer que je vous ai jugés trop rapidement… Sam aussi. Je veux dire…
— C’est bon, Anne. Ne cherche pas à t’expliquer. Ce n’est pas parce qu’on est danseurs que nous menons une vie de débauche. Tu sais, il y en a même qui sont pères dans la troupe, ajoutai-je, comme pour lui prouver qu’il était possible d’avoir une existence convenable en dehors des heures au cabaret érotique.
— Sam n’est pas comme je l’avais imaginé. Je ne m’attendais pas à un gars aussi séduisant. Enfin, bref, je suis désolée.
— Si tu me donnais plus de détail sur ce que tu voulais me parler hier !
J’étais parfaitement conscient que ma réaction de la veille m’avait fort probablement causé des pertes de points dans leurs statistiques ! Cependant, au resto, lorsqu’Amélie m’avait fait comprendre que ce n’était pas d’elle qu’il était question, mais bien de Sacha, j’avais vite changé mon fusil d’épaule. Tout ce qui concernait cette fille aux yeux magnifiques me titillait depuis cette fameuse soirée où j’avais dansé pour elle.
— Ah, non ! Oublie cette idée ! C’était déplacé d’avoir songé à ce genre de plan.
— J’aimerais qu’on se voie. Rejoins-moi au Café de la gare à quinze heures. Ça te va ? Je suis curieux ! Tu me dois au moins une explication, ne crois-tu pas ?
Mon dernier argument pouvait paraître insistant, mais je désirais savoir si j’avais la chance de recroiser cette énigmatique jeune femme aux yeux verts, ne serait-ce qu’une fois.
— D’accord, j’y serai. À plus tard !
J’étais content. Une proposition d’escorte ou de quelconque autre nature similaire ne m’intéressait aucunement. Cependant, je devais parvenir à comprendre les raisons pour lesquelles cette fille m’obsédait à ce point.
***
À mon arrivée au gym, Karine et Sam discutaient à proximité du bureau de l’accueil, je me joignis à eux. Sam était particulièrement souriant, il revenait tout juste de son entrevue d’embauche à la suite de laquelle il avait appris qu’il commençait son nouveau boulot le lendemain. Il nous informa aussi qu’il avait remis sa démission au club, et qu’il serait libre dans deux semaines. Je l’admirais d’avoir eu l’audace de mettre fin à son contrat. Dans mon cas, ce n’était pas envisageable à cette étape de ma vie, mon bac n’était pas terminé et j’aimais trop voyager pour renoncer à cet argent si facilement accessible. Je ne ressentais pas encore ce besoin d’engagement que mes amis commençaient tous à éprouver à l’approche de la trentaine. Spike avait une fillette, mais il n’habitait plus avec la mère. Il avait repris son travail au club après deux ans de congé. Il s’occupe de sa fille du dimanche au mercredi, et son ex prend le relais du jeudi au samedi.
Avant de mettre un terme à notre potinage, Karine m’enlaça tendrement. J’en profitai discrètement pour m’excuser de nouveau, ma tête bien enfouie dans son cou.
— Au boulot les mecs ! Et que je ne vous vois pas vous pogner le beigne ! s’exclama-t-elle, un grand sourire aux lèvres.
Sam et moi avions pris la direction du vestiaire sans même lui répondre, sachant tous les deux qu’elle était la meilleure coach que nous puissions avoir. Nous en avions essayé plusieurs, mais jamais nous n’avions eu d’aussi beaux résultats ni autant de plaisir à nous entraîner.
Ma routine était presque terminée lorsqu’elle s’approcha de moi pour me demander :
— Viens-tu dîner avec moi ?
Je ne me souvenais plus si je lui avais dit que nous allions nous reprendre, ce qui me fit hésiter un moment.
— Je ne peux pas, j’ai un rendez-vous.
Elle tourna les talons en éclatant de rire. Par sa réaction, je compris qu’elle ne me croyait pas du tout ou qu’elle était convaincue que je lui refaisais le même coup que la dernière fois. Je descendis de mon vélo et la retins par le bras, ce qu’elle n’apprécia visiblement pas. Il était rare qu’elle soit aussi susceptible avec moi, j’en fus étonné.
— Karine ! Arrête ! Ce n’est pas ce que tu t’imagines ! J’ai « vraiment » un rendez-vous.
— Alors, viens manger avec moi ce soir ! Si tu ne t’y présentes pas, je vais considérer que notre amitié n’est pas réciproque.
Sans plus attendre, elle se dirigea vers un autre jeune avec qui elle travaillait.
J’avais horreur de me faire imposer ce genre de souper, mais j’allais lui prouver ma bonne volonté. Sam, qui n’avait rien perdu de la conversation, s’arrêta près de moi pour me souhaiter discrètement bonne chance avant de poursuivre son chemin en direction du vestiaire.
— Je vais y aller moi aussi ! dis-je en enfilant derrière lui.
Embarrassé par l’ultimatum que venait de me lancer Karine au vu et au su de tous, je ne trouvai rien d’autre à redire, j’étais bouche bée.
Sam s’en rendit compte et il ne manqua pas de répliquer :
— Ce serait bien la première fois que tu te laisses mener par une femme, mon Big !
Je me douchai en ressassant le dernier commentaire de Sam, et je dus admettre qu’il avait raison. Ce n’était vraiment pas mon genre de me faire manipuler ainsi, mais Karine était mon amie contrairement à toutes les autres filles et, surtout, elle me prenait tel que j’étais, sans attentes ni jugement.
En me dirigeant vers la sortie, je passai près de Karine qui me lança un regard de défi. Je lui soufflai au passage « je serai là ! ». Malgré le sourire qu’elle me fit, j’étais néanmoins convaincu qu’elle ne me croyait pas. En montant dans mon véhicule, j’oubliai rapidement cette petite confrontation avec Karine, à savoir lequel de nous deux allait avoir raison.
***
Au café, comme la température était clémente, je demandai une place à l’extérieur avant de commander un thé glacé. J’appréciais l’effet des chauds rayons du soleil sur ma peau qui était plus basanée que d’habitude en raison des heures à effectuer des travaux sur le revêtement de ma maison. C’était un mal pour un bien, cela m’évitait des séances répétées au salon de bronzage.

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