Northman Rhapsody
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Description

À l'âge de quatre ans, un drame a bouleversé la vie de Keir. Seule une petite fille aux mains collantes et aux poches pleines de bonbons saura l'apaiser au point de lui faire tout oublier. Des années plus tard, alors qu'il s'apprête à rejoindre les rangs de l'IRA, comme ses parents avant lui, l'Irlandais doit quitter Belfast. Parce qu'il fuit. Belfast. Sa famille. Ses idéaux.


Voilà maintenant dix ans que Keir s'est reconstruit un semblant d'existence loin des siens. Mais le destin n'épargne jamais un Kinsella. Un événement tragique l'oblige à repartir dans sa ville natale. Là-bas, rien n'a changé. Ni les conflits. Encore moins la violence. Et surtout... surtout, elle. Seena. Sa soeur. La seule qu'il ait jamais désirée. La seule qui lui soit interdite. Entre une famille qu'il ne connaît plus vraiment, l'IRA toujours active et le poison de ses sentiments envers Seena, Keir devra, une fois de plus, faire un choix.


"Des vérités, il y en a à la pelle, mo fairy. Toutes différentes. Pour blesser. Pour aimer. Pour tuer. J'en ai une pour chaque jour avec toi. Sans toi. Parce que chaque pas est une agression. Chaque geste, une torture. Une bataille dans la guerre que nous menons."



***






— Ne recommence pas comme lorsque nous étions ados. Ne me fuis pas en couchant avec elle.



— Il n’y a rien entre nous, Seesee.



— Il y a toujours eu un nous, Keir, je le corrige du tac au tac. Il y aura toujours ce nous. Je suis épuisée de faire semblant. En être conscients et le combattre sont deux choses différentes... Tu es là depuis seulement quelques heures, et je n’en peux déjà plus de...



Je ne termine pas ma phrase, la laisse en suspens dans ce silence hurlant qui nous étouffe.



— Je serai certainement reparti dans...



— Justement. Je te perdrai. Encore.



Il soupire, ses doigts broient ma hanche, tapissent mon derme de chair de poule. Après une seconde de réflexion, il me colle rapidement sur le front un baiser chaste avant de s’éloigner de moi d’un pas.



— Si je ne la baise pas, il ne te touche plus jusqu’à mon départ, souffle Keir, ses iris aussi sombres que les miens.


***

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 25
EAN13 9782376522621
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Milyi Kind

Northman Rhapsody


ISBN : 978-2-37652-213-3
Titre de l'édition originale : Northman Rhapsody
Copyright © Butterfly Editions 2019

Couverture © Droniou - Adobe Stock
Tous droit réservés, y compris le droit de reproduction de ce livre ou de quelque citation que ce soit sous n'importe quelle forme.
Cet ouvrage est une fiction. Toute référence à des événements historiques, des personnes réelles ou des lieux réels cités n'ont d'autre existence que fictive. Tous les autres noms, personnages, lieux et événements sont le produit de l'imagination de l'auteur, et toute ressemblance avec des personnes, des événements ou des lieux existants ou ayant existé, ne peut être que fortuite.
ISBN : 978-2-37652-262-1
Dépôt Légal : Décembre 2019
20191312-1200
Internet : www.butterfly-editions.com
contact@butterfly-editions.com
Aux paillettes. Et au chocolat. Surtout au chocolat. Tout est sa faute.
« Le chocolat est bien évidemment la matière dont sont faits les rêves. Des rêves riches, noirs, soyeux et doux qui troublent les sens et éveillent les passions. » Judith Olney.
Bref. Je mange beaucoup trop de chocolat.
Tri rudan a thig gun iarraidh : an t-eagal, an t-eudach ‘s an gaol.

Trois choses arrivent sans être conviées : la peur, l’amour et la jalousie.

Proverbe irlandais.
Avant-propos sur le conflit Nord-Irlandais


Le conflit nord-irlandais a débuté à la fin des années 1960 et est considéré comme terminé. Il s’agissait d’un mouvement pour les droits civiques et contre les discriminations que subissait la minorité catholique. Ces troubles divisaient les républicains (principalement catholiques) désirant l’indépendance de l’Irlande du Nord, d'une par,t et les Loyalistes d'autre part.
Le but des Républicains, comme se revendique l'IRA, est de mettre fin à l'autorité britannique en Irlande du Nord et de créer une République irlandaise sur l'ensemble de l'île.
Toutefois, la violence continue, mais de façon plus occasionnelle et cachée. La plupart des groupes paramilitaires ont déposé les armes au profit de la politique. Cependant, certaines « cellules » – particulièrement celles composées par de jeunes membres – perdurent et entraînent des violences comme à Belfast ou Derry en prônant le combat par les armes.
C’est pour séparer ces deux communautés et éviter les heurts que Belfast est littéralement coupée en quartiers distincts par ce que l’on appelle des « murs de la Paix ».
Ici, Keir Kinsella, sa famille et les leurs appartiennent au camp républicain et sont partie prenante dans une cellule se revendiquant de l’IRA.


PS : Au cas où certaines auraient l’impression de connaître les titres de chapitres… bien vu ! Ce sont tous des titres de films ! J’adore entremêler mes passions.
- 1 - N'oublie jamais
Belfast,
Keir, 4 ans

J’ai quatre ans. Je suis un grand garçon maintenant, a dit Maman avant de me cacher dans le placard de sa chambre, celui où elle m’a appris à jouer au roi du silence. C’est drôle de se réveiller pour s’amuser à chat en pleine nuit et en pyjama. Même Papa participe, pour une fois.
Alors, pourquoi elle pleure ?
Et puis, normalement, je suis puni si je vais là. Papa y range des choses qui ne sont pas pour les enfants, mais je ne sais pas quoi. Il ne veut jamais le dire. Je suis trop petit. Et je dois me mêler de mes affaires. Pas des siennes.
Alors, pourquoi aujourd’hui je peux ?
J’ai perdu une dent, hier, c’est peut-être ça... La petite souris a déposé une grosse pièce sous mon oreiller pour me récompenser de pas avoir pleuré. Mes doigts sont tout collant de confiture à l’abricot. C’est ma préférée, et quand personne ne me voit, je tire une des chaises de la cuisine pour aller en manger. Si je salis les belles robes de Maman, Papa me mettra une fessée. Alors, je les garde au fond de mes poches comme m’a montré oncle Niall. Parce que c’est comme ça que les garçons ont l’air cool... même si je suis pas sûr de savoir ce que ça veut dire. Mais bon, lui, tout le monde assure qu’il est fun... La porte s’ouvre encore. C’est Maman. Elle est belle avec ses cheveux d’or comme les princesses. J’aime bien les contes, faut pas le dire : c’est un secret. Si je veux être l’homme de la maison, je dois pas faire la fillette. Elle se penche, m’embrasse le bout du nez comme elle le fait tous les matins et tous les soirs. Sa main douce caresse ma joue.
— Je t’aime, mo Fairy...
J’ouvre la bouche pour répondre, mais elle pose le casque de son Walkman sur ma tête sans me laisser parler et enclenche la musique. Du rock. J’aime ça. J’aime danser avec elle dans le salon et qu’on fasse les fous pendant que les yeux de Papa roulent parce qu’on l’agace. C’est pas vrai. Je vois bien moi qu’il sourit, et puis, il finit toujours par rejoindre Maman et lui faire des papouilles en passant la main dans mes cheveux pour y mettre le bazar. La cassette démarrée, elle referme la porte en me faisant un petit signe, l’index sur sa bouche. Je m’accroupis sous son gros manteau. J’aime pas ça, par contre. Il fait trop chaud et la laine, ça gratte. Puis j’ai envie de faire pipi. Si j’attends trop, j’arriverai plus à viser et je veux pas m’asseoir comme les filles... c’est trop nul. Tout à coup, la porte s’arrache.
J’ai quatre ans. Et je sais. Je sais pas vraiment quoi sauf que je dois avoir peur.
Et je hurle.

Ooo

Il me tient par la main. Trop fort. Il me fait mal. On est devant la porte d’une maison, et tout ce que je sais, c’est que je veux Maman et Papa. Mais je les verrai plus. Il dit que je vais avoir une nouvelle famille. Ou que je serai bientôt dans un trou. Parce que les cochons vont en enfer. J’ai pas compris. Moi, j’ai juste froid et faim. Je le regarde encore. Il fait peur avec ses cheveux noirs et toutes ses cicatrices sur la tête. Même sa barbe, elle est pourrie. Il entre sans frapper. C’est pas poli, ça... mais je me tais. On dirait un peu chez moi. Ça sent comme quand Maman fait des gâteaux pour le goûter. Une dame est là. Elle se baisse pour me regarder droit dans les yeux. Elle a l’air gentille. Alors, je décide qu’elle, je l’aime bien.
— Il s’appelle Keir. Tu le places où tu veux, mais à toi de garder l’œil sur lui, Deirdre.
Le sourire sur sa figure me fait du bien dans mon cœur surtout que sa voix à lui, elle ressemble à celle d’un chien qui aboie. Mais j’ai quand même faim. Elle se relève et répond. Je comprends pas tout sinon que je vais rester avec elle et sa famille. Parce qu’elle a un coup d’âme pour moi. Mes épaules se haussent. Je veux juste manger. Boire. Faire pipi aussi avant de mouiller mon pantalon et récolter une trempe. Ils m’oublient, et je sais pas quoi faire. Quelque chose m’accroche. En fait, c’est quelqu’un. Quand je regarde ma main, je vois des petits doigts mêlés aux miens. Une gamine. Moi, je suis un grand. Elle, c’est un bébé. Riquiqui Girl. Elle a des cheveux et des grands yeux noirs avec une petite bouche toute rose. Et surtout, elle a une sucette... trop la chance ! Mon ventre gronde.
— Tu veux jouer ?
Comme dit ma Maman à moi, elle gazouille.
— T’es qu’un bébé. Je joue pas avec les bébés. Je suis grand, moi, je lui explique, sérieusement.
Elle me tire la langue avant de sourire et de me montrer sa poche. Elle a même pas toutes ses dents.
— Mais, moi, j’ai des bonbons... chuchote la petite fille.
— T’as gagné, je viens.
Elle se met à rire. C’est joli, on dirait des oiseaux qui s’envolent... enfin, je crois.
— Je gagne toujours.

Ooo

Belfast.
Keir, 10 ans.

La porte de ma chambre s’ouvre à la volée en rebondissant contre le mur. Je soupire quand je vois mon microbe de sœur sur le seuil. Elle, elle a encore fait une bêtise. Ses joues sont aussi rouges que les coquelicots dans le jardin et son regard fuit le mien. À se dandiner comme ça, je sens que, cette fois, elle a bien cafouillé. J’ai peut-être que dix ans, mais lorsque ça la concerne, je sais. Ma cadette est une peste doublée… d’une peste. J’enlève mes écouteurs et balance mes pieds hors du lit afin de m’asseoir. Exaspéré, je glisse mon Walkman sous mon oreiller. Avec elle, je ne peux jamais être tranquille. The Cure attendra. De toute façon, si je l’ignore, elle continuera encore et encore jusqu’à retenir enfin mon attention.
— Qu’est-ce que tu as encore fait, Seena ?
— Rien...
Elle hésite à m’avouer sa bourde et, ça, ça sent très mauvais. Mes doigts passent dans mes cheveux blonds pour les lisser en arrière. Dès que je suis stressé, ce vieux tic revient. C’est-à-dire toutes les nuits. Quand ces cauchemars embrumés me poursuivent.
— S’il n’y a rien, va voir Braedan. Allez jouer les moustiques, et laissez-moi tranquille.
Je vais pour me rallonger quand ses yeux s’agrandissent de peur. Ils s’écarquillent tellement qu’on dirait qu’ils lui ont mangé le visage. Je me lève et me plante devant elle.
— Je répète, Seena. T’as fait quoi ? Encore ?
Ses petites mains enroulées l’une autour de l’autre s’entrouvrent, et j’aperçois avec horreur le collier préféré de Maman. Cassé. La chaîne est rompue et les perles répandues dans ses paumes.
— Tu vas être punie à vie, ma vieille ! je m’exclame en reculant, craintif.
Ses paupières clignent plusieurs fois de suite pour chasser les larmes qui s’amoncellent. Oh, non de non ! Punaise ! Je vois tout de suite où elle veut en venir... À chaque fois elle me fait le coup ! Une bêtise et qui répare derrière Seena ? Keir.
— Pas cette fois, ma p’tite ! Tu te débrouilles !
— Elle va me fesser, geint-elle, en reniflant.
— Ouais. Plutôt deux fois qu’une même. Tu vas plus pouvoir t’asseoir pendant au moins une semaine, c’est certain.
Pleure pas... Non, pleure pas... et vlan ! Elle chiale comme un gros bébé.
Soudain, j’entends les pas de Maman dans l’escalier. Elle monte les marches quatre à quatre en rouspétant si fort que les poils de mes bras se dressent. Sans réfléchir, j’arrache le collier de ses menottes et le serre si fort que j’en ai mal aux paumes. Notre mère se campe devant nous, les poings sur les hanches. Son regard furax fait des aller-retour de Seesee à moi.
— Lequel de vous deux ? gronde-t-elle rouge de colère, en montrant les quelques perles qu’elle a ramassées comme les miettes de pain du petit Poucet.
Ma respiration se bloque dans ma gorge. Je sais que la punition va être rude. J’adore mes parents, mais leur éducation stricte a parfois de gros inconvénients, du genre d’une bonne trempe. Je déplie mes doigts pour montrer le bijou.
— C’est moi... je marmonne, sans regarder Seena qui sanglote doucement.
— Toi, tu restes ici, mon petit père. Et toi, ma fille, dans la salle de jeux. Va avec ton frère. Je dois m’occuper d’une affaire avec Keir.
— Laisse-le ! s’écrie ma petite sœur en tirant sur la manche de Maman. Il ment ! C’est moi qui l’ai pris ! Je voulais jouer à la princesse irlandaise !
Notre mère se pince les narines, signe qu’elle est de plus en plus énervée. Je regarde Seena, ébahi. Elle a que neuf ans, mais du cran, la gamine.
— Si je comprends bien, fait Maman d’une voix si calme que j’en tremble, tu as volé ce qui ne t’appartient pas et, toi, tu m’as menti...
Elle nous attrape chacun par une épaule, puis se baisse :
— On se soutient dans une famille, et pour ça, je suis fière de vous. Cependant... pas entre ces murs. Ici, on obéit, mes enfants.
Seena prend ma main en chouinant. J’ai envie de crier qu’elle doit la laisser tranquille, que je prendrai la dérouillée pour nous deux. Je hais la sentir souffrir. Je préférerais prendre dix raclées que de la voir pleurer, à moins de l’embêter, moi.
Mo Fairy...

Ooo

Belfast,
Keir, 14 ans.

Un filet de sueur coule le long de ma colonne. Je ne sais pas l’âge que je peux avoir. Tout ce que j’arrive à saisir est que je ne suis qu’un gamin peureux, perdu dans un endroit minuscule... une espèce de penderie, je crois. Toujours cette même odeur écœurante de confiture d’abricots qui me chatouille les narines, alors que je déteste ça. Les rares fois où ma mère a exigé que j’en goûte m’ont fait rendre le contenu de mon estomac. Et cette chanson... ce vieux tube rock qui tourne en sourdine quelque part dans ma tête. Mon cœur commence à taper plus vite. Plus fort. Comme s’il allait jaillir de ma poitrine pour s’éclater sur le lino de ma chambre. Ma peau se tapisse d’une chair de poule digne d’un hors-piste. Je dors, j’en ai bien conscience. Les trois quarts du temps, j’arrive à m’en extirper, mais, depuis quelques mois, la tâche s’avère compliquée. Ça me fout en rogne de me sentir me tortiller dans mon lit à geindre comme un bébé.
Si mon père s’en rend compte, je risque de passer un mauvais quart d’heure. Il ne supporte pas la faiblesse. Un homme ne peut qu’être fort, et à quatorze ans, l’âge est plus qu’arrivé de le devenir. Je dois marcher sur ses pas et embrasser la cause des Catholiques Véritables (1) , ainsi qu’ils disent tous.
Soudain une main fraîche se couche sur ma joue, me ramenant doucement vers la réalité. Mes paupières se révulsent avant de s’ouvrir avec difficulté. Dans la pénombre, je ne distingue qu’une masse touffue de cheveux noirs en bataille, puis une peau si pâle qu’elle paraît briller dans l’obscurité. Mes doigts s’entrelacent aux siens une seconde avant de l’obliger à lâcher prise.
— Qu’est-ce que tu fous là ? je grogne.
Je n’aime pas être faible, plus encore devant cette gamine trop curieuse, qui me colle aux basques depuis qu’elle sait tout juste marcher rabâche notre mère. Elle s’assied au bord du matelas. Il s’affaisse à peine tellement elle est légère. Un oiseau gazouillant sur sa branche... D’aussi loin que je me souvienne, je ne sais pas pourquoi, c’est la première chose dont je me rappelle à propos de ma sœur. Pas d’un bébé baveur, mais cette image d’elle, éthérée, qui, même si jamais je le lui dirai, me rassure. Ses grands yeux sombres fouillent les miens.
— Keir... tu as encore fait un cauchemar ?
— Ça te regarde pas, le moustique, je grommelle en me tournant pour lui présenter mon dos.
Elle n’est pas stupide, pige que la discussion est terminée. Je suis déjà terrorisé à l’idée de sombrer à nouveau. Si elle en rajoute, je vais péter une pile. L’ignorant, j’attrape les écouteurs de mon disc-man et les enfonce durement dans mes oreilles. Outch, ça fait mal... Enfin, elle se lève sans débiter son blabla qui ne m’intéresse carrément pas. Mes yeux restent ouverts, j’entends la porte se fermer. Je ne veux pas dormir. C’est con, mais je flippe sévère de replonger dans cet endroit étriqué où j’étouffe.
La couette se soulève, un petit corps se coule contre moi.
— Qu’est-ce que tu fais, la planche à pain ? je marmotte, faussement agacé.
Seena ne me répond pas et se contente de passer son bras autour de ma taille pour se lover contre mon dos. Elle pique un baiser sur ma nuque. Je me raidis. Je devrais avoir l’habitude, mais... plus les années passent et plus je ne suis pas certain qu’on devrait continuer ce rituel. Je cauchemarde, elle arrive. Je ronchonne, et elle finit toujours par passer la nuit dans mon lit. Maintenant nous sommes trop vieux, et moi conscient de choses que je ne devrais pas. Elle sent bon un paquet de fleurs. Ses cheveux sont doux et j’aime vraiment trop les sentir entre mes doigts. Je ne suis pas con, je le sais foutre bien.
Y a un problème. Et un gros.

Ooo

Belfast,
Keir, 15 ans,

— J’ai hâte d’avoir l’âge pour participer aux réunions avec eux !
Étonné, je jette un œil à Braedan alors que je finis d’égoutter les pâtes pour notre dîner. Nos parents ont déserté la maison pour la soirée, partis au Hangar, le siège des réunions des pro Indépendantistes. Selon eux, nous sommes encore jeunes pour rejoindre les rangs, même si mon père ne semble pas franchement convaincu, en ce qui me concerne. Ayant grandi au sein d’une famille consciente de son devoir, j’adhère largement à nos idéaux, mais j’avoue être aussi tiraillé par des envies bien moins patriotiques. Je veux vivre comme n’importe quel ado – même si mes amis sont dans un cas de figure similaire – sortir et faire la fête... tripoter un max de filles... passer du temps à emmerder mon petit frère. Sans parler de Seena.
Braedan, lui, est un idéaliste pur et dur. Ouais, c’est le mot adéquat. Ce n’est qu’un enfant, mais il ne vit déjà que pour l’idée d’intégrer un des groupes paramilitaires qui sillonnent encore notre Irlande en quête de son Indépendance.
— T’es qu’un môme, Brae, me moqué-je gentiment. Si je t’appuie sur le nez, tu as encore du lait qui va en couler. Mets la table, plutôt.
Il croise ses bras sur son torse maigrelet et me lance, d’une voix légèrement mesquine.
— Appelle Seena. Je suis un homme. C’est à elle de faire ça ! Seeeeeeeenaaaaaa !
Les sourcils froncés, je le regarde agir. Notre sœur dévale l’escalier, essoufflée d’avoir couru dans la peur d’une urgence. Ses joues sont voilées de rose et sa bouche entrouverte par l’effort. Mon corps se contracte sans que je ne puisse y faire quoi que ce soit.
— Qu’est-ce qu’il y a, Brae ? On mange ?
— Mets le couvert ! lui ordonne le moucheron, hautain alors qu’il ne doit mesurer guère plus qu’un leprechaun.
Son timbre méprisant me hérisse. Avec calme, je repose la casserole sur le feu éteint de la gazinière et l’attrape par le col pour le soulever de terre. Nos visages face à face, je gronde.
— Ce n’est ni ta bonne ni ta pote. Seena est notre sœur. Si tu veux que l’on te respecte, commence à en faire usage toi-même, Braedan, en particulier avec ta famille.
Ses iris dilatés par l’effroi se zèbrent d’un éclair de jalousie. Toutefois, il acquiesce d’un signe de tête raide. Lorsqu’enfin il réintègre le plancher, il braille en s’enfuyant dans le couloir :
— Tu prends toujours le parti de Seena ! Moi aussi, je suis ton frère ! T’es pas son père, t’es pas son amoureux pour toujours la défendre !
Mes épaules se contractent avant de me retourner vers l’évier afin de dissimuler mon trouble.
Non. Effectivement, je ne suis rien de tout ça.

Ooo

Belfast,
Keir, 17 ans,

Les parents ne sont pas là, les ados dansent – ou, en l’occurrence, picolent avant de se peloter dans les coins de la maison. L’odeur de la Guinness éventée et des hormones rend tout le monde dingue. On a seize, dix-sept ans, et même si nous sommes de fervents catholiques élevés avec rigueur, on n’en reste pas moins des pécheurs. Au pire, on ira à confesse dimanche et le tour sera joué.
Aujourd’hui, je fête mon diplôme et mon premier tatouage marquant mon appartenance à l’IRA. Je vide ma bouteille de bière et la regarde, fasciné, rouler pour finir sa course contre la tête de Calum qui ronfle sur la table. Je veux tout, et tout de suite. L’alcool me fait pousser des ailes et me rend sociable comme jamais. Une parenthèse avant les choses sérieuses. Avant des études dont je ne veux pas. Avant de prendre à mon tour pleinement partie dans notre Cause. Je vide un shot, puis le repose violemment. :
— À l’Irlande ! Pour son indépendance et pour Dieu ! je beugle en tanguant afin de me remettre debout.
Tous reprennent en chœur, le dos bien droit et la main sur le palpitant. Voilà comment se passent les choses encore maintenant dans certains quartiers de Belfast. À ceux qui pensent que nous avons déposé les armes... le sommeil est trompeur parce qu’il est toujours suivi d’une phase de réveil et que ce dernier peut être d’une rare violence.
Mais, pour le moment, tout ce à quoi j’aspire est la belle Moïra, sa bouche fine et sa poitrine rebondie. Alors, je lui sors le grand jeu. Le regard bleu rieur, la main qui file dans mes cheveux blonds trop longs au désespoir de ma mère pour venir échouer sur ma nuque, un sourire moqueur au coin des lèvres. Emballé, c’est pesé. La voilà qui me suit à l’étage où se trouve ma chambre. À peine la porte refermée, la belle rouquine me dirige vers le lit, ses paumes sur mon torse que je capture entre les miennes. Tandis qu’on tombe tous les deux sur l’édredon, un léger sentiment de malaise me traverse. Je n’amène strictement jamais de nana ici. Je les baise chez elles, dehors, n’importe où, mais pas chez moi. La seule à s’être couchée dans mon pieu est Seena. La douche froide. Gelée. Glacée. Penser à elle refroidit aussitôt mes ardeurs.
— Attends... je tente en me dérobant pendant qu’elle essaie de me désaper. Attends, putain !
Je la pousse carrément cette fois, si bien qu’elle tombe le cul par terre. Je culpabilise deux secondes avant de lui tendre la main pour l’aider à se relever. Je reboutonne ensuite mon futal et passe la main dans ma tignasse pour la lisser, mal à l’aise.
— Keir, tu me fais quoi, là ? ! T’es pas sérieux, j’espère ?
— Moï... je soupire en allumant une clope. Commence pas. Je le sens pas, c’est tout.
Furieuse, elle m’envoie un regard assassin.
— Depuis quand à dix-sept ans on le sent pas ? m’agresse-t-elle en mimant des guillemets. T’as des problèmes d’érection ? Tu veux en parler parce que, là, je te comprends pas...
Un sursaut de colère coule sur moi comme une chape de plomb. Une clope vissée au coin du bec, j’attrape son menton et la force à me regarder droit dans les yeux.
— Il me semble t’avoir dit de ne pas faire chier, Moïra. (Ma voix se fait tranchante.) Alors, va en bas, bois un verre, trouve un mec. J’ai un truc à faire, je reviens.
Elle baisse la tête, vaincue. C’est mieux. Moïra Cafferty est une harpie, cependant son cul vaut largement qu’on s’y arrête. Alors, je prends sur moi. Toutefois, ma patience a des limites plus que... limitées justement. Je sors de ma piaule et souris en entendant la musique se répercuter sur les murs de la maison. Entre les cris et le bordel, mes parents en entendront forcément parler à leur retour, mais je m’en contrefous. Ça valait largement la peine et les emmerdes qui en découleront.
Au lieu de descendre, je vais jusqu’à la chambre au bout du couloir et ouvre la porte sans prendre le temps de frapper. Mes yeux balaient la pièce que je connais sur le bout des doigts. Le papier peint rosé légèrement fané, les meubles de bois blanc laqué que j’ai passé un été complet à retaper. La commode... le bureau branlant et son lit à une place de petite fille dans lequel elle dort toujours. Le gros édredon poudré est en boule sur le matelas. Mes lèvres s’étirent en un sourire lorsque je vois la fée imprimée sur le drap. Il y a des choses qui ne changent pas.
Ma Fairy à moi est assise en tailleur au pied de son lit, son casque planté sur sa tête. Ses cheveux décidément trop longs traînent sur le sol sans qu’elle fasse quelque chose pour y remédier. Je suis surpris de la voir vêtue d’une chemise de nuit. Enfin... un bout de tissu à bretelles fin – et affreusement court, si j’en juge à ses cuisses découvertes et le renflement de sa poitrine menue. Un relent de rage m’envahit. Cette idiote n’a même pas fermé à clé alors qu’un ramassis de soûlards se vautrent en bas. Je m’approche et m’accroupis face à elle pour observer son ouvrage. Son éternel panier en osier à ses côtés, elle tresse adroitement des fleurs du jardin fraîchement coupées pour la fête communautaire prévue le lendemain.
Un lutin... le mien. Ma fée. Mo Fairy.
— Où est Braedan ? je souffle, sans quitter des yeux ses doigts agiles.
— Idiot... sourit-elle, en se mordant la lèvre. Tu te doutes bien qu’il est au presbytère, non ? Nos parents ne sont pas stupides. Ils savaient que tu allais transformer la maison en lupanar (2) .
— En lupanar ? je répète, moqueur.
— Ce n’est pas la place d’un gamin de quatorze ans, me fait-elle remarquer avec autorité.
— Ni celle d’une gosse de seize ans. Je capte pas qu’ils t’aient laissée ici. Ce laxisme ne leur ressemble pas.
Oh oh oh... elle relève la tête, la bouche pincée. Je n’aime pas la voir en colère contre moi, même si j’adore la rendre folle.
— Les parents les connaissent tous. Aucun de tes potes ne se risquerait à bouger ne serait-ce qu’une oreille. Ils auraient bien trop peur que Papa leur tranche… tu sais quoi. Je ne suis plus une gamine, Keir.
Ma respiration se bloque dans ma trachée. Non, en effet, Seena n’est plus une petite fille. Je suis un putain de pervers et me dégoûte. Je couche à droite, à gauche, m’obstine à lui parler comme à une enfant... Parce que la vérité est juste impossible à admettre. Je refuse de reconnaître ce qui me torture. C’est immonde et parfaitement malsain. Seesee ne me regarderait plus comme son modèle si elle savait ce qui se tait sournoisement sous ma chair. Ma garde ne doit jamais se relâcher, sinon je ne penserai plus qu’à une chose. Elle. Sa peau pâle et ses boucles si noires que l’on dirait Blanche-Neige en personne. Ses prunelles sombres démesurément immenses qui me percent de part en part. Sa bouche en bouton de rose. Je déglutis péniblement.
Je déconne, je déconne, je déconne...
Tous mes signaux d’alarme se déclenchent les uns après les autres, et pourtant, je suis incapable de me lever et décamper. L’effet de l’alcool ? Des quelques joints sur lesquels j’ai tiré ? Je ne sais pas. Alors, je reste là, un con à genoux, mes paumes moites incrustées dans mon jean. Ça craint, putain...
— Keir ? Ça va ?
Sa main se plaque sur la mienne pour s’empêcher de basculer, lorsqu’elle se penche vers moi. Son parfum me bouscule, et je sens avec horreur ma queue tressaillir.
L’Enfer. Sur. Terre.
— Tu fais une crise d’angoisse ? Keir ? Keir ? Réponds, tu me fais peur...
Sa bouche n’est plus qu’à quelques misérables centimètres et la percevoir si proche me tétanise. Ses doigts s’enroulent sur ma nuque, le bout de son nez frôle le mien en douceur.
— Parle-moi...
Ses lèvres effleurent la commissure des miennes en un geste manqué qui me donne envie de plus. C’est mal. J’irai pourrir en Enfer pour de telles pensées. Mais elle... elle ne le mérite pas.
Je veux la repousser. Je dois la repousser. Je vais la repousser.
Elle embrasse doucement ma pommette avec un petit rire de gorge. Non, bordel... ne gazouille pas, Seena... Pitié...
— Parle-moi, Keir, mo beatha (3) . Tu es avec moi ou quoi ?
— Aye (4) . Je suis là, je siffle entre mes dents.
Mes mâchoires sont tellement verrouillées que je ne peux les ouvrir pour parler.
— Quel est le problème, alors ? C’est Moïra ? Une autre ? Elles ne sont pas faites pour toi...
Mon front se colle au sien, mes yeux bleus dans la noirceur des siens.
— Et qui est faite pour moi, alors ? Hein ? Qui ? Dis-moi puisque tu sembles tout savoir, Seena !
Face à mon timbre qui claque dans l’air, elle se fige. Sent, elle aussi, que quelque chose est en train de se rompre entre nous.
— Personne... sauf moi... elle avoue, dans un seul et unique souffle avant de sceller maladroitement ses lèvres aux miennes.
Enfer. Damnation.
Damnation.
Putain... elles sont si douces... si douces... avec un goût de framboise sauvage. Ma main droite s’arrime à sa hanche quasi nue, si ce n’est le tissu vaporeux de sa foutue nuisette, tandis que la gauche se plaque sur sa nuque pour l’attirer. Je sens sa chaleur m’envahir et faire de moi son pantin. Avant de sombrer définitivement, de la coucher sur la moquette élimée pour lui voler ce qu’il m’est interdit, je me reprends d’un uppercut fictif. Ses grands yeux sont voilés par la peur et l’incompréhension. Elle a besoin de moi, mais c’est impossible pour le moment. Je ne peux gérer ce bordel alors que je veux tout d’elle. Je me relève d’un bond et cours à la porte.
Je sais ce qu’il me reste à faire.
Disparaître.


(1) Une autre façon qu’ont les Catholiques adhérant à la Cause de l’Irlande Libre de se présenter.

(2) Bordel

(3) Ma vie.

(4) Oui.
  - 2 - Les sentiers de la perdition -  
Londres, présent, 
Keir, 34 ans,

Il est 18h, et dans ma vie rodée telle du papier à musique, l’heure de retrouver mes pénates. Le blues du businessman, je ne connais pas. Tout, absolument tout dans mon quotidien, est planifié. Aucune place aux surprises. Du réveil programmé à 5h45, en passant par la case métro de 6h13 à la journée au cabinet-conseil où je bosse, pour terminer à 18h. Là, je rebrousse chemin. Tram à 18h26, arrivée à l’appartement, puis douche, séance de sport, dîner, soirée, baise et sommeil. Rien ne déroge jamais à la règle. Je hais casser ma routine. Il n’y a que cette dernière capable de tenir les barrières que je me suis forgées. Celles-là mêmes que j’ai érigées depuis avoir salement dérapé, il y a plus de dix piges. Mes poings se crispent alors que je dénoue ma cravate. Je me déshabille en éparpillant mon déguisement urbain un peu partout sur le sol de la chambre sans me soucier du désordre. 
Un coup d’œil à mon reflet dans le miroir du dressing m’arrête. Parce que je le vois alors que je campe devant la glace, nu. Mon autre moi. Mon autre vie. Celle abandonnée contre l’avis des autres, il y a longtemps. Mes parents, mon frère, la communauté. Seena. Tous pensent encore aujourd’hui que je les ai laissé tomber sans remords, sans un regard en arrière. S’ils savaient qu’ils ne me quittent jamais, qu’ils m’accompagnent à chaque instant. Seena... Son prénom est le souffle de vie ténu qui m’empêche de rentrer, qui me garde loin de chez moi. Je refuse de nous soumettre à cette tentation perverse qui nous fait danser avec le Diable depuis notre enfance. Mes doigts frôlent mon bas-ventre contracté, là où est encré en lettres capitales FIGHT FOR LIVE au-dessus de deux drapeaux irlandais croisés et surmontés d’une mitraillette.
Une fois n’est pas coutume, mes yeux scannent chaque tatouage réalisé dans l’unique but de me rappeler d’où je viens. Qui je suis. Pourtant, j’essaie dorénavant de les occulter la majorité du temps afin de ne pas ressentir le mal du pays. Le bouclier recouvrant mon épaule droite dont chaque nœud représente la victoire sur l’ennemi. La peau y paraît déchirée, métaphore de ce que je suis depuis toujours. L’ongle de mon index gratte ensuite l’enchevêtrement tressé du nœud sans fin sur mon pectoral gauche, pile là où est censé se dissimuler mon palpitant. Ma bouche se pince, mes traits se congestionnent. Je ne veux pas m’arrêter à sa signification, à ce que celui-ci représente. Pas plus celui-là que le claddagh  (5)  dessiné à l’intérieur de mon bras. Au moins ici, sur ma peau, m’appartient-elle... D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours eu besoin d’elle. Soif d’elle. Jamais rassasié, jamais entier. Toujours désaxé. Désormais j’ai changé de vie et en ai réglé chaque aspect pour ne plus jamais succomber à ces perversions qui noircissent mon âme. À supposer que mon corps en abrite bien une. Quitte à m’en oublier.
Nu, j’entre dans la cabine de douche à l’italienne du loft dernier cri que j’occupe. Aussi aseptisé que parfaitement neutre. À l’exact opposé de la maison où j’ai grandi avec ses meubles désuets et son papier peint jauni. Les paumes plaquées sur le carrelage acier, la tête fléchie, l’eau ruisselle sur mon corps pour en chasser la moindre saleté, pétrir les muscles noués de mon dos. 
Bordel... je n’aime pas ressasser. J’ai choisi l’isolement pour éviter les tentations. J’ai choisi de ne pas prendre les armes, après avoir été élevé dans ce but ultime. 
Pour la Cause.
Comme le nœud bouclier sur ma peau le hurle, je suis un combattant destiné à vaincre les chiens enragés.
Pour la Cause.
Mon existence n’est et ne sera jamais, au final, qu’une succession d’actes manqués.
Soudain, je suis tiré de ces pensées noires qui n’avaient pas pollué mon esprit depuis des lustres. Un corps élancé, mais plantureux se colle à mon dos. Les seins pressés contre ma chair sont pile la distraction dont j’ai besoin.
— Salut, Monsieur... roucoule la voix séductrice de Carrie à mon oreille. 
— Salut, Miss.
— Je peux faire quelque chose ? Tu m’as l’air si... tendu, glousse ma petite amie occasionnelle.
Elle est la marionnette idéale du pantin que je suis devenu.
Ses doigts aux ongles longs parfaitement manucurés s’enroulent autour de mon sexe dressé.
— Pourquoi pas ? Fais-moi profiter de tes talents, Miss Wheeler, je fais en me retournant, les muscles bandés.
Un sourire aux lèvres, je regarde ma jolie Blondie s’agenouiller, avec autant de grâce qu’il est possible, et cajoler mon membre. Rien de tel... Je mords mon médius au premier baiser sur ma queue quand mes yeux sont attirés par l’inscription sur la tranche de mon majeur. Juste un prénom. Cinq lettres. Seena.
Retourne dans les limbes, petite fée... Vis ta vie et laisse-moi gérer la mienne aussi mal que je le peux...
Sans y prêter vraiment attention, je l’écoute bavasser entre deux coups de langue avant qu’elle ne prenne les choses en main. Tout à coup, un nom sorti des fantômes de mon passé écorche mes tympans, me ramenant aussitôt à la réalité. D’une pression dans ses cheveux bouclés, je l’écarte sans ménagement au risque que ses dents râpent la peau fine de mon sexe.
— Heyyyy, quoi ?
Son timbre pleurnichard ne m’atteint pas. Mes tempes battent la chamade. Je n’ai à l’esprit que les dégâts que je vois se profiler à l’horizon de cette vie bâtie avec tant de difficultés.
— Une lettre de qui ?
— Keir... geint-elle à mes pieds. Tu délires ou quoi ? Ça peut attendre, franchement !
Elle va pour reprendre sa pipe, là où elle s’est arrêtée sous la contrainte, quand j’explose littéralement. Et pas de plaisir.
— Une lettre de qui, Carrie ? ! Et depuis quand oublies-tu de m’en parler, merde !
Cette fois, elle se remet sur ses pieds, vexée.
— Elle est arrivée il y a quelques jours et, oui, j’ai zappé ! Y a pas mort d’homme, non plus ! Ce que tu peux être borné...
J’accroche son menton et le serre, mes doigts convulsés sur son épiderme délicat.
— Quel nom ? Je te conseille vivement de ne pas me faire répéter...
L’effroi dans ses yeux est criant, mais je m’en fous royalement. Je n’ai même pas lu ce bout de papier que l’ancienne version de moi-même afflue à vitesse grand V. Plus dur. Plus direct aussi. Incisif et tranchant. Tel que l’on m’a appris...

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