Nouvelle Eyre
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Description

Par l’intermédiaire d’une amie, Maëva - jeune femme Française exilée à Londres - intègre une troupe de théâtre amateur et se découvre un talent pour le jeu.Repérée par une agence artistique, elle va rapidement intégrer la distribution de "Jane Eyre" où elle rencontrera le séduisant Robert Thompson.La jeune femme se retrouve alors entraînée dans un face à face amoureux sur scène dont elle aura bien du mal à cerner les limites.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 15 juillet 2019
Nombre de lectures 21
EAN13 9782365387392
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0250€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

N OUVELLE EYRE  
C. E. ELLIOTT
 
www.rebelleeditions.com  
PARTIE 1

Ending
La couleur rouille des feuilles dans les pelouses de Hyde Park attira l’attention de la jeune femme debout, devant les hautes fenêtres du service des ressources humaines de l’ambassade de France à Londres. Perdue dans ses pensées, Maëva sursauta à l’appel de son nom :
— Mlle Aubert, monsieur Galinier vous attend.
— Merci.
Avec un sourire de remerciement, la Française se dirigea d’un pas décidé vers la porte du bureau qui s’ouvrait sur le côté de la pièce. Quelques mètres avant de la franchir, elle eut un court instant d’arrêt. Le temps de passer une main nerveuse sur sa jupe droite pour la lisser. Le temps aussi de prendre un grand bol d’air pur avant celui du bureau, vicié par l’opportunisme et le machisme de son chef de service.
Dans sa tête, des images des derniers mois passés entre Londres et les routes de Grande Bretagne lui revinrent. Un visage, surtout, s’imposait à elle. Et avec lui, une furieuse envie de se réfugier dans les bras protecteurs d’un « Rochester » des temps modernes. Elle ferma les yeux quelques secondes et se retrouva prête à affronter celui qui ne daignait pas se lever pour l’accueillir et restait à griffonner nerveusement sur son bureau, probablement pour témoigner de son importante activité.
— M. Galinier, commença Maëva en se plaçant face à lui.
— Mlle Aubert, asseyez-vous, répondit le quadragénaire grisonnant, sans relever la tête.
Assise au bord du fauteuil, les genoux serrés et la jupe tirée, la jeune attachée culturelle observa celui qu’elle s’apprêtait à affronter. Et dire qu’elle avait pu s’intéresser à lui en arrivant ici ! Sa propension à la rêverie un peu trop sentimentale l’avait, une fois de plus, induite en erreur. Très vite, elle s’était en effet aperçue que les attentions du responsable de service ne s’adressaient à elle que pour les bénéfices professionnels qu’il pourrait en tirer. Et non parce que la Française lui inspirait une quelconque sympathie. Il avait d’ailleurs assez vite renoncé, les relations de la jeune femme à l’ambassade ne lui étaient d’aucune utilité et les faveurs demandées sur les dossiers qu’elle traitait, non accordées. Depuis, son caractère à penchant tyrannique s’était affirmé, et il semblait vouloir faire payer à Maëva la double vie qu’elle venait de s’inventer pendant six mois.
Qu’une obscure employée du service culturel puisse, en moins d’un an, avoir fait parler d’elle dans le petit monde des arts londonien et gagné plus confortablement sa vie que lui, l’indisposait profondément. Il mourait d’envie de lui prouver sa supériorité. Légalement, il se savait impuissant à refuser la demande qu’elle venait faire, mais il comptait sur son assurance et sur ses qualités oratoires pour faire reculer sa subordonnée. Cela le réjouissait d’avance. Comment une personne aussi effacée que Maëva Aubert, si discrète et avare de mots, fuyant les conflits, pourrait-elle une seconde oser le contredire et se réclamer du droit ? Elle plierait, se renfermerait et sortirait défaite de ce bureau.
Lorsqu’il releva la tête de sa feuille de budget prévisionnel, il rencontra le regard calme et décidé de la jeune femme. Ses yeux noisette le fixaient avec une lueur, semblait-il, ironique. Comme à son habitude, elle était très sobrement habillée. Une jupe droite crayon grise et un cardigan assorti, des escarpins noirs. La seule touche de couleur provenait du chemisier fuchsia auquel s’assortissaient ses boucles d’oreilles. Ses cheveux, ramenés simplement en « queue-de-cheval », complétaient la simplicité de la tenue. Pourtant, un « je-ne-sais-quoi » dans son port de tête inquiéta brièvement Julien Galinier.
La Française le scrutait sans ouvrir la bouche, attendant visiblement qu’il entame la discussion.
— Bien. Je suis surpris de vous voir ici. Votre congé n’est pas officiellement terminé. Comme vous le savez, vous avez été remplacée dans le service. Nous sommes d’ailleurs tous très satisfaits de M. Powell – une très bonne connaissance du milieu scolaire, beaucoup d’adaptation… Là, le chef de service fit une pause, fixant lourdement Maëva – il serait tout à fait dommageable pour lui que votre venue puisse le perturber et qu’il s’imagine dans une situation précaire…
À ce stade, il reprit rapidement son souffle, empêchant Maëva de l’interrompre.
— D’ailleurs, je suis persuadé que vous comprendrez cela. Vous évoluez aujourd’hui dans un milieu qui peut devenir tellement instable… Mais je ne doute pas que vous ayez su, durant ces quelques mois, vous attirer de forts appuis pour y poursuivre votre route. Certaines femmes sont tellement douées pour cela ! ajouta-t-il, la voix mielleuse.
— Pardon, certaines femmes, vous dites ? Je ne comprends pas très bien ce que vous voulez aborder ici. Mon travail et la qualité de ce que j’ai produit m’ont en effet assuré une certaine stabilité. Je n’ai pas, à la différence de vous, l’intention d’user de faveurs particulières, de qui que ce soit, pour m’élever davantage sur la scène publique. Mais c’est un choix, ajouta-t-elle, un sourire au coin des lèvres, et je vous accorde que chacun peut bien mener sa vie comme il l’entend.
Le regard sombre de l’homme assis en face d’elle termina de la dérider tout à fait.
— Sur ce, M. Galinier, je ne tiens pas à monopoliser trop de votre temps précieux. Je suis seulement venue m’assurer que, n’ayant pas rempli le formulaire pour le prolongement de ma disponibilité, je pourrais retrouver mon bureau dans… – un coup d’œil à sa montre pour vérifier le jour entraîna une légère suspension – dix jours donc. Et je ne m’inquiète pas pour M. Powell, à qui, j’en suis sûre, en personne avisée, vous n’avez sûrement pas promis plus que ce que j’avais annoncé. Son contrat était de six mois. Je ne vois aucune précarité dans le fait de le terminer le jour dit.
— Vous devriez y réfléchir, Mlle Aubert, nous n’accepterons pas un second congé avant plusieurs années et pour l’intérêt du service, il est hors de question que nous couvrions de quelconques absences pour que vous puissiez poursuivre vos… activités, lâcha-t-il du bout des lèvres, comme écœuré par celle qu’elle était devenue.
La jeune femme secoua la tête.
— Ne vous inquiétez pas pour cela ; il n’y aura pas d’absences ni de demandes répétées. J’attendrai pour cela que vos génuflexions aient porté leurs fruits et vous aient emmené explorer d’autres ambassades.
Puis, plus sérieusement, le visage grave et les yeux lançant des éclairs, elle poursuivit :
— Et pardon, monsieur, mais je n’ai pas à me justifier. Légalement, rien ne m’oblige à prolonger ma disponibilité. Je reprends donc et le reste ne vous concerne pas.
Puis, après une brève inclinaison de tête, elle articula un « au revoir » qui s’étrangla bien involontairement dans sa gorge.
Un reste de celle qui a quitté ce bureau il y a six mois, on dirait, pensa la Française. Mais sinon, je suis sûre que tu aurais été fier de moi, annonça-t-elle à l’image de l’homme qui ne quittait pas son esprit.
Une fois rentrée, elle s’exhorta à laisser son portable et son ordinateur loin d’elle. Elle finirait sa journée l’esprit tranquille. Elle resterait calme et sereine, refuserait l’anxiété et éloignerait le manque par les doux souvenirs des dernières semaines.
L’attente commençait. Maintenant, elle ferait partie de sa vie s’il le décidait. Et d’emblée, elle savait qu’elle accepterait les pointillés d’une existence à ses côtés, dans les coulisses. Et c’est ainsi que les yeux fermés et dans l’espoir de trois mots envoyés, elle refit défiler derrière ses paupières closes, le film de ses incroyables dernières semaines.
First on stage
Dix-huit mois auparavant, aucun pressentiment, aucune électricité dans l’air ne l’avaient avertie du bouleversement qu’allait subir sa vie quand le téléphone, sur son bureau, sonna ce jeudi-là. C’était un jour sec de février. Un de ces matins où vos yeux pleurent de froid et vos joues rosissent. Marcher vite le long des trottoirs londoniens avait deux avantages : réchauffer vos membres endoloris et vous éviter de passer trop de temps dehors. À peine arrivée à son étage, débarrassée de son manteau, de sa grosse écharpe de laine et de son bonnet, Maëva s’était précipitée dans la salle de pause.
Visiblement tout le monde avait eu la même intention, car plusieurs de ses collègues l’occupaient déjà. La bouilloire chauffait et la machine à café avalait les dosettes les unes après les autres. Après quelques saluts et banalités sur ce temps froid mais beau, la jeune femme était repartie vers son bureau, avec un mug de thé fumant. Sacrilège pour certains de ses collègues, il s’agissait de thé à la menthe, le seul qu’elle soit capable d’avaler, malgré les nombreux efforts et tentatives gustatives de ses amis anglais.
Elle épluchait un dossier pour le financement d’un projet de bibliothèque franco-britannique qui devait voir le jour dans une grande ville universitaire quand, donc, le téléphone avait sonné. Machinalement, la tête encore dans les chiffres comptables et les arguments éducatifs, elle avait répondu et accepté l’invitation d’une de ses amies, professeur de français au « porte-avions », comme elles l’appelaient, à savoir le lycée français Charles de Gaule.
Peut-être était-ce plus au Knightbridge’s, leur pub habituel, que l’aventure avait réellement commencé, quand Katouma lui avait expliqué la raison de son appel et de son invitation – si tant est, avait-elle ajouté ironiquement, que nous ayons besoin de prétextes pour nous voir.
L’enseignante avait, dès sa première année à Londres, repris l’animation du club théâtre du lycée. Elle-même était une comédienne amatrice passionnée, très physique, et qui jouait avec son corps comme peu de monde savait le faire. Le sens du rythme de ses racines africaines, si souvent admiré en danse, s’exprimait chez elle dans sa diction et l’énergie avec laquelle elle vivait ses mots. Elle subjuguait ses élèves et, dans ce lycée au public parfois blasé et souvent très favorisé, avait su s’imposer par sa maîtrise de l’interprétation des textes qu’elle lisait en classe. Son amour du métier était venu avec son amour de l’oral et enseigner le français hors de chez elle, de son pays natal, était une fierté sans nom.
Il y avait quelques années, le service culturel de l’ambassade avait été sollicité pour aider à financer les décors et costumes du club de théâtre dont les apprentis comédiens vantaient les louanges. Maëva et Katouma s’étaient rencontrées à cette occasion. Après plusieurs semaines, elles étaient devenues plus ou moins inséparables, selon les événements de leur existence : présentes l’une pour l’autre pendant leurs périodes de célibat, plus indépendantes quand la passion amoureuse frappait à la porte de l’une d’entre elles – en réalité surtout de Katouma. Elles pouvaient tout se dire et savaient ne jamais avoir à tricher lorsqu’elles étaient ensemble.
— Ça va le club ? Tu t’en sors à gérer tes amateurs et tes pros ?
— Pff… tellement pros qu’ils ont un peu trop les chevilles qui enflent. Ils se croient dignes de la Royal Shakespeare Company au moins… Finalement, je m’éclate plus avec les petits jeunes. Ce n’est pas toujours bon, mais c’est touchant, se plaignit la jeune enseignante.
Depuis deux ans et à l’aune du succès grandissant de son atelier, elle avait doublé les créneaux horaires et montait une pièce pour les élèves les plus expérimentés, avec qui elle s’essayait au classique ; les plus jeunes testaient les dialogues et les situations de l’atelier d’écriture d’une autre de ses collègues.
— Enfin, Katouma haussa les épaules, ce n’est pas pour ça que je voulais te voir.
Elle but lentement quelques gorgées de sa pinte, puis reprit :
— Ma troupe recherche une fille pour jouer dans la pièce que nous avons écrite, il y a deux mois. Ruth, la nana qui avait le rôle, est un peu trop enceinte pour pouvoir continuer et je devais faire la doublure, mais là… j’ai les terminales qui rament, faut que je sois derrière, que je tienne le rythme avec les S, en plus ils manquent à peine de méthode, je te dis pas – je sais pas qui ils avaient l’année dernière, ah si, zut moi, pour beaucoup d’entre eux – enfin bref, l’atelier en accompagnement personnalisé et ma classe de seconde, non vraiment je m’étais engagée, mais là je ne peux plus…
Maëva leva un sourcil interrogatif.
— Hum, OK, mais qu’est-ce que je viens faire là-dedans, moi ? Je n’ai jamais fait de théâtre de ma vie, ça n’a jamais été une envie impérieuse…
— Attends, l’interrompit son amie, l’année dernière quand on a monté les petits sketches à Noël, tu as bluffé tout le monde. Souviens-toi, même Lili, qui te connaît depuis quinze ans, ne savait plus si tu jouais ou pas, tellement c’était naturel… Si si, je suis sûre que tu ne serais pas ridicule. En plus, avec ta manie d’apprendre des morceaux de textes ou des citations par cœur, tu as vraiment développé ta mémoire. Promis, je pense que tu devrais au moins essayer.
Maëva écoutait, un peu perplexe.
— C’est vrai, ça m’a plu de jouer l’année dernière, mais c’était le côté inhabituel de la chose qui était drôle. Le jeu, systématiquement, plusieurs fois par semaine, qui devient une de tes caractéristiques, là, je ne sais pas trop… Je crois que je n’ai pas vraiment envie de devenir comédienne à temps plein pour mon entourage. J’essaie justement toujours de rester moi-même…
— Ouh la prise de tête ! Garde ça pour tes histoires d’amour, va… ben dis donc, cool, c’est juste un rôle dans une minuscule pièce qui fait, hein, vingt-cinq spectateurs les grands soirs. Ce n’est pas tout à fait la Juliette de Shakespeare que je te propose.
Maëva éclata de rire.
— C’est vrai, tu as raison. Non… Oui… ah là là… je ne sais pas… Elle sourit. Si tu y tiens, je pourrais toujours essayer.
Et voilà comment la semaine suivante, elle s’était retrouvée à dire bonjour, serrer des mains et « claquer » des bises – étant la Frenchie, cette familiarité était acceptée – à la troupe dans laquelle officiait Katouma habituellement.
La pièce que les « auteurs » avaient écrite était un vaudeville léger, une fantaisie sur un triangle amoureux qui se créait par le biais d’un site de rencontre. Comme l’inspiration était franco-britannique, le mélange était particulier.
Les personnages très anglais, pince-sans-rire et sans verbiage inutile, et les situations de vaudeville parfois un peu burlesques dans lesquelles on les plongeait étaient souvent décalées. Le tout restait, malgré cela, sans prétention. Tous savaient qu’ils ne jouaient pas la pièce de l’année – d’ailleurs ils n’étaient pas, loin s’en faut, les acteurs de l’année non plus – mais se faisaient plaisir et leur joie était communicative.
William fit lire quelques passages à Maëva et lui expliqua quelle scène ils aimeraient lui voir interpréter, dans un premier temps. Il fallut bien trois ou quatre essais pour qu’enfin elle parvienne à faire le vide et « coupe les attaches ». Comme si elle acceptait la difficulté à se séparer de son moi et emprunter celui que le dialogue lui proposait. Ce n’est qu’un quart d’heure après, quand la scène fut terminée et qu’elle réalisa alors qu’elle avait joué beaucoup plus que ce qui avait été proposé de prime abord, qu’elle comprit que le test était réussi.
Elle-même en tirait un plaisir interdit. La sensation d’avoir transgressé ce qu’elle était, mais de l’avoir fait en sécurité, dans un cadre précis. Il y avait aussi cependant un vertige, une sensation de vide sous ses pieds qui l’étreignait en réalisant qu’elle s’était oubliée pendant de longues minutes et n’avait plus été « elle ».
— Il y a un peu de folie dans cette passion-là, songea la jeune femme.
Mais finalement, l’excitation et l’envie furent les plus fortes et c’est au Knightbridge’s avec Katouma qu’elle fêta son enrôlement théâtreux pour les mois suivants.
London by night
Pendant plusieurs semaines, du mercredi au dimanche, Maëva se retrouva donc à « brûler » les planches, ou plutôt la minuscule scène du « Black Hat », petit café-théâtre où tenaient juste une cinquantaine de personnes, genoux au menton, serrées les unes contre les autres, sur les gradins en béton recouverts de coussins défoncés. Pour certaines scènes, c’était tout juste si les cinq acteurs du petit boulevard ne marchaient pas sur les pieds des spectateurs du premier rang. Cependant, malgré tout, la moyenne d’une quinzaine de spectateurs laissait relativement dégagée le devant de l’espace « scène ».
Pour la jeune femme, cette nouvelle « seconde vie » restait comme une parenthèse dans son existence, finalement assez convenue, quand bien même elle lui plaisait. Sur scène, il y avait des hauts et des bas. Certains soirs, elle se sentait « à côté », comme si elle se regardait jouer, observatrice impuissante. D’autres, elle était une autre sans conviction, l’esprit ailleurs, comme si son inconscient refusait de céder les rênes.
Parfois, vous alliez de surprise en surprise grâce au jeu de vos partenaires, vous vous sentiez en osmose totale avec cet environnement – et combien c’était jouissif alors de sentir le public à l’écoute, riant, souriant…
Quelques fois, vous couriez après le rythme de la pièce durant toute la soirée, toujours un peu en décalage.
Certaines horribles soirées, le public était muet et froid comme une tombe, masse silencieuse qui semblait vous reprocher votre orgueil d’amateur, faisant montre de si peu de talent.
Au contraire d’autres où vous entendiez les sourires, ou vous deviniez les yeux briller dans l’obscurité, les lèvres entrouvertes semblaient vous encourager à poursuivre et les mains déjà prêtes à applaudir.
Elle apprivoisait cependant progressivement le « retour » en elle, quand la pièce s’arrêtait et qu’elle redevenait Maëva. Pourtant, la capacité à s’oublier persistait et restait un aspect un peu effrayant et excitant à la fois de l’exercice.
L’ensemble la grisait finalement, mais Maëva tentait de rester un peu détachée. Elle mourait souvent d’envie d’évoquer le sujet au bureau, sans se vanter ni avoir la prétention d’impressionner ses collègues avec ses histoires de représentations et d’étude sociologique du public de café-théâtre londonien. Après quelques hésitations, elle avait renoncé à en parler plus que vaguement. Elle appelait, par contre, Katouma aussi souvent que son début d’histoire avec le nouveau professeur de physique du lycée le permettait.
Il s’était en effet trouvé que cette attirance naissante n’était sans doute, inconsciemment, pas tout à fait étrangère au manque d’enthousiasme de la jeune enseignante pour son rôle de doublure. Quand l’idylle s’était précisée, elle avait avoué ne pas être mécontente d’avoir toutes ses soirées à disposition pour jongler entre ses copies, ses préparations de cours et ses exaltants premiers rendez-vous galants en lieu et place de soirées au Black Hat. Elle restait malgré tout disponible au téléphone, attentive aux découvertes de son amie, quant aux joies et peines procurées par la scène.
Deux mois passèrent ainsi et ce fut fini. Le nombre de représentations était arrivé à son terme, le groupe reprenait une phase d’écriture et répétait des scènes classiques pour le plaisir, avant de programmer quelques représentations supplémentaires pendant les festivals estivaux.
C’est à cette occasion que Maëva se lia un peu plus avec Henry Cunningham. Henry était quasiment semi-professionnel. Il était membre de deux troupes, dont celle de Katouma et la plus grosse des deux versait un léger cachet à ses acteurs en fonction des bénéfices récoltés. Pour survivre, il était également « nurse » dans le quartier chic de Chelsea et tenait compagnie, promenait et ravitaillait une centenaire trois matins par semaine sur Putney. Qu’un homme de son âge soit « nurse » pouvait surprendre, mais il s’était forgé une solide réputation depuis qu’il avait commencé, à vingt ans. Quinze ans plus tard, le bouche-à-oreille, dans le quartier, lui permettait de passer d’une famille à une autre lorsque les enfants entraient au collège. Il donnait même occasionnellement des cours particuliers de littérature aux plus grands, qu’il avait surveillés plusieurs années auparavant.
Éternel colocataire vivant dans une maison blanche typique de Fulham road, on peinait à l’imaginer un jour « casé » ou « établi ». Cependant, cette vie lui convenait, car elle lui permettait, d’une troupe à l’autre, d’être une bonne moitié de l’année sur scène où il s’épanouissait. Rien d’autre, matériellement ou professionnellement, n’aurait pu le rendre plus heureux.
Henry jouait le rôle principal du petit vaudeville dans lequel Maëva s’était illustrée avec plus ou moins de bonheur, et avait initié leur rapprochement. Il avait montré un réel intérêt pour ses états d’âme de comédienne débutante et avait su la rassurer et l’écouter lorsqu’elle en avait besoin. Le comédien avait, de plus, eu la sensation de déceler chez elle un embryon de talent, probablement insoupçonné par la Française elle-même. Il parvint donc à la convaincre, à l’arrêt des représentations, alors qu’elle hésitait à poursuivre l’aventure – l’excitation des face-à-face avec le public, si maigre qu’il soit, étant retombée – et de l’accompagner pour suivre les répétitions de sa seconde troupe.
Eux étaient en train de monter une adaptation de « L’importance d’être constant » qu’ils devaient jouer dans un théâtre de moyenne importance à Londres à la fin du printemps, puis dans toute une série de festivals à travers le pays en juillet et en août. Les deux premières semaines, Maëva regarda avec attention leurs répétitions et essais. Il lui semblait exister un gouffre entre ce qu’elle voyait faire aux comédiens de la troupe et ce qu’elle-même interprétait, il y avait quelques jours à peine. Tout était accéléré par rapport à ce qu’elle était capable de faire : tous se concentraient plus vite, intégraient plus rapidement les conseils et sortaient quasi-instantanément de leur personnage, comme sans effort. Beaucoup étaient capables de recul sur leur prestation. Maëva se sentait toute petite et se demandait ce qu’elle faisait là. Non, vraiment, c’était par hasard qu’elle avait participé à sa première pièce et elle mesurait maintenant tout ce qu’elle ne possédait pas.
Comment faire dégonfler son ego comme un ballon de baudruche ! Je ne suis rien. Retour à la vie normale. Après tout c’est bien aussi ! fut le texto qu’elle envoya à Katouma après sa deuxième présence aux répétitions, en tant que spectatrice.
Mais c’était sans compter sur la persévérance de Henry qui parvint, après deux bonnes heures de discussion au pub, à la convaincre de revenir une troisième fois en préparant un bout de scène avec lui.
— Je t’assure pour toi qui t’es prise au jeu, avoir des avis ou des conseils de personnes plus expérimentées, ce sera forcément intéressant, formateur même.
— Ah ça oui, je veux bien le croire, mais à quoi cela pourrait-il bien me servir ? Je n’ai pas l’intention de refaire un essai, de rejouer un jour la comédie, figure-toi. Quand je vois ce que d’autres font, c’est bon, je préfère rentrer chez moi et acheter des places pour les voir jouer, franchement…
— Mais non, tu ne sais pas ce que tu serais capable de faire en face d’eux. Toi qui es sportive, imagine que c’est comme certaines équipes qui n’arrivent pas à imposer leur jeu aux autres, mais savent se hisser au niveau de l’adversaire. Ça vaut le coup en termes d’excitation et d’adrénaline, de voir si tu es capable de cela, quand même. Jouer t’a plu, ne t’arrête pas si vite !
Maëva n’était pas une grande compétitrice, mais elle avait de l’orgueil, et peut-être est-ce cela qui la décida. Elle accepta de préparer une scène avec Henry pour la présenter la semaine suivante. Son samedi après-midi se passa en répétitions avec le soutien ponctuel de Katouma, qui vint lui faire répéter une bonne heure. Le mardi soir, elle était prête à se jeter dans la fosse aux lions accompagnée de Henry, dont le regard bleu tentait de lui insuffler de l’optimisme.
L’appréhension et le stress l’emportèrent les deux premières minutes, et son débit saccadé et accéléré l’emmena droit vers une apnée peu propice au calme dont elle devait faire preuve. Elle cala sa respiration dans les yeux de Henry et détacha finalement les liens qui la liaient à l’événement. Dix minutes plus tard, tout était fini. Les applaudissements la ramenaient dans la salle, elle découvrait les visages qui l’entouraient et s’étonnait de l’anglais qui résonnait à ses oreilles, alors qu’elle venait de le déclamer de longues minutes. Ce moment de flottement fut, au final, encore si riche en émotions, qu’elle acquiesça sans hésitation, quand elle fut invitée à retenter l’expérience une nouvelle fois la semaine suivante.
Finalement, le temps passant, son assurance crût et grâce à quelques séances filmées par un des comédiens de la troupe, elle put même commencer à se juger réellement, à appréhender ses tics et ses défauts et à évaluer ses prestations. Le constat n’était pas si mauvais et elle s’amusait bien. La jeune femme s’était vraiment prise au jeu.
C’est donc assez naturellement qu’elle finit par postuler pour un petit rôle dans « L’importance d’être constant » et l’obtint. Elles étaient deux pour le personnage et se répartissaient le calendrier des représentations de façon à concilier leur travail et leur passion.
L’été se passa au rythme des festivals. Elle ne rentra qu’une semaine en France, voir ses parents et sa sœur, et prit finalement une autre semaine après une représentation en Écosse pour sillonner seule la région. La solitude ne lui pesa pas car, même si elle appréciait la vie de troupe, la Française avait aussi besoin de se retrouver, d’être en tête-à-tête avec elle-même.
Maëva n’aimait pas vraiment intellectualiser ou parfois même formuler simplement certains de ses ressentis mais ce changement, finalement assez soudain, de centre d’intérêt et de gravitation de sa vie, la laissait pour le moins légèrement frappée de stupéfaction. Elle avait besoin de s’interroger, de réfléchir à ce qu’elle faisait de son existence et pour cela devait fuir les pubs quotidiens et la proximité constante de la troupe. Elle était sortie de cette semaine en solitaire au milieu des lochs ayant accepté sa mue, son lâcher-prise et l’abandon partiel de son tout-puissant contrôle de soi. Elle ne se savait pourtant pas totalement heureuse et sentait peser une menace sur son psychisme, comme peu rassurée de ce nouvel état de fait.
Personne cependant, ni Katouma ni même encore Henry, qui pourtant la côtoyait presque quotidiennement, ne devinaient cela.
Ce qui était visible, c’était l’incroyable épanouissement qu’elle révélait sur scène, de jour en jour. Et c’est naturellement et avec l’approbation de tous qu’à la rentrée de septembre, elle fut désignée par le restant de la troupe pour être le premier rôle féminin de la pièce montée à l’automne. La jeune femme avait suffisamment pris confiance en elle pour ne pas être effrayée par cela et même attendre avec impatience le début des représentations. Le trac était devenu son compagnon mais aussi une source de joie. Lorsqu’elle le ressentait, cela signifiait qu’elle serait sur scène quelques heures plus tard. Pendant quelque temps, elle se muerait une autre, vivrait d’autres sensations, serait amoureuse, se querellerait, rirait. Tout cela se transformait en une drogue douce qui inféodait progressivement son bonheur.
Quel événement me fera reprendre pied dans la vie réelle ? s’effrayait parfois la Française.
Elle redoutait un drame, ce fut une rencontre qui bouleversa sa vie.
Premier espoir féminin
Theodora pianotait vivement sur son iPhone. Prendre le « tube » avait au moins cet avantage : elle pouvait en profiter pour répondre à ses mails et s’occuper de son courriel en attente. Elle jeta un coup d’œil machinal à la station à l’ouverture des portes, puis se replongea dans sa rédaction. Son casque Bose diffusait une musique légère, propice à la concentration, un vieil album de Joss Stone en sourdine. Un regard à sa montre lui apprit qu’elle arriverait probablement en retard au théâtre. À l’arrêt suivant, elle joua des coudes en soulevant son énorme sac fourre-tout et se retrouva emportée dans le flux des Londoniens et des touristes qui remontaient à la surface. Elle allait ranger son téléphone dans une poche intérieure de sa veste lorsqu’elle reçut un appel.
Bon, qu’est-ce qu’ils me veulent encore ? pensa-t-elle, en voyant l’enseigne de Movie Art s’afficher en fond d’écran.
Dix minutes plus tard, c’est en courant qu’elle rejoignit l’entrée du « Modern Theatre of London City ».
Franchement, me répéter pour la dixième fois les critères à retenir, les desiderata du metteur en scène et du producteur… pfff… mais ce n’est pas une pièce de théâtre qu’ils montent, c’est une campagne de pub ma parole ! Par contre, il y a des chances pour que ce soit tout bénéf’ si je leur dégote la perle rare… ça sèche sérieusement chez les concurrents !
Un peu essoufflée, elle se présenta au guichet de l’accueil. L’hôtesse n’avait vraiment pas l’air très aimable.
Monte pas sur tes grands chevaux, ma vieille, c’est pas toi qui joues sur scène ! pensa Theodora avant de se coller un grand sourire innocent et contrit sur le visage.
— J’ai une place réservée au nom de Movie Art. Theodora Grant.
L’air pincé, l’ouvreuse tendit sa place à la jeune femme.
— Vous êtes en retard, prenez garde de ne déranger personne.
— Bien sûr, répondit Teddy en se fendant d’un second large sourire. Celui-ci se transforma en grimace lorsqu’elle monta l’escalier qui menait à la salle, quatre à quatre. Idiote, c’est aussi grâce à moi que les théâtres se remplissent…
Elle passa la porte à double battant qui fermait la salle et tomba sur une jeune femme en uniforme qui la guida jusqu’à son siège. La salle n’était éclairée que par les grands lustres qui pendaient au-dessus de la scène et les spectateurs étaient plongés dans l’obscurité. Des grognements mécontents accueillirent son installation, mais Theodora n’en avait cure. Elle tendit l’oreille pour saisir la réplique suivante et sut ainsi immédiatement à quelle scène la pièce en était. Ce n’était pas la première fois qu’elle assistait à « Mademoiselle Rose » et quelle que soit l’adaptation elle était capable de se situer très vite dans l’intrigue.
Pour cette fois-ci, c’était une critique parue dans un des quotidiens gratuits du métro qui l’avait incitée à venir assister à une représentation. Le journaliste y évoquait la découverte du talent du premier personnage féminin, quasi-inconnue jusque-là, car n’ayant officié que dans de petits rôles dans des productions théâtrales de faible envergure, disons quasiment artisanales. Ces quelques mots enthousiastes avaient résonné comme un signal dans la tête de l’assistante de casting. Aucune piste ne devait être négligée. Cela faisait déjà un mois qu’elle parcourait les master class, écoles de théâtre et scènes londoniennes à la recherche de la comédienne qui plairait enfin et qui correspondrait au profil fait conjointement par le directeur de casting, le producteur et le metteur en scène.
Un peu trop difficiles ces trois-là… pensa encore Theodora.
Non seulement ils voulaient de la chair fraîche pour monter leur « Jane Eyre », mais il fallait également qu’elle soit plus douée que jolie, malléable – car avec le caractère du metteur en scène, mieux valait ne pas prendre quelqu’un qui aurait une trop haute idée de lui-même, ni trop d’assurance dans son jeu – prête à s’offrir à quelques reportages photos – donc en recherche de notoriété, cela pourrait convenir – et si possible sur la même longueur d’onde que le futur M. Rochester de la pièce, déjà choisi.
Choisir une comédienne « débutante » faisait aussi partie du montage financier de la pièce. Le choix avait en effet été de privilégier le premier rôle masculin et de l’offrir à l’un des meilleurs comédiens classiques du pays. Un bon, voire un excellent acteur, dont la rémunération empiétait sur une bonne partie du budget. Le cahier des charges ne pouvait soutenir un deuxième salaire équivalent ; il faudrait donc que la comédienne choisie ait des prétentions salariales beaucoup plus faibles.
Tout cela paraissait néanmoins tout à fait réalisable et pourtant Theodora, comme d’autres agents artistiques, avait pour le moment fait chou blanc. Deux jeunes femmes avaient cependant passé quelques auditions, mais lors des entretiens avec le directeur de casting, leur ambition dévorante et leur soif de notoriété immédiate avaient quelque peu refroidi les ardeurs et personne n’avait finalement suggéré de leur faire passer quelques tests face à Robert L. Thompson.
Cessant son vagabondage professionnel, la jeune femme se cala dans son siège et commença à observer la scène avec un œil critique et averti. Si elle avait du nez pour dénicher le talent et la capacité à jouer, elle était moins douée dans la vraie vie pour sentir la psychologie des gens. Ces deux derniers choix, pour un téléfilm BBC et une pièce de théâtre montée la saison dernière, s’étaient avérés bien moins judicieux que ce qu’elle avait pu imaginer de prime abord. Si leur talent n’avait pas été remis en cause, ils s’étaient révélés tellement ingérables, susceptibles et compliqués dans leur rapport aux autres que le résultat à l’écran dans un cas, et sur scène dans l’autre, avait été bien loin des attentes.
Theodora, qui aurait dû juger cela, lors de sa rencontre avec les acteurs et durant ses discussions avec leurs anciens partenaires ou metteurs en scène, s’était laissée influencer par les agents des comédiens. Il lui fallait absolument recadrer ses choix et être capable de faire l’unanimité sur son prochain casting pour sortir de cette zone rouge professionnelle. Elle risquait gros, elle le savait, car un échec supplémentaire ne serait plus attribué au hasard ou au manque de chance mais à ses défaillances. Mais son avenir pourrait s’éclairer si elle devenait celle qui dénichait la perle rare.
Je suis à la recherche de Cendrillon, mais la pantoufle de vair a une pointure inconnue, c’est pas gagné…
La pièce déroulait paisiblement ses répliques, sa trame et Theodora plissait les yeux. Cette Maëva était curieuse. Il y avait parfois de la gaucherie et de la naïveté dans son approche. Pourtant, l’ensemble restait fluide, très maîtrisé. Cela donnait l’impression d’un jeu très pur, très séduisant même pour un public averti.
L’assistante de casting avait des idées très arrêtées sur certaines choses. L’une d’entre elles pensait qu’il existait des rôles « faciles » et d’autres moins, contrairement à ce qu’il était de bon ton d’avouer chez les comédiens. Et le premier rôle de « Mademoiselle Rose » appartenait à la première catégorie. Elle n’avait que rarement vu des actrices ne pas être convaincantes dans ce rôle et pourtant peu d’entre elles l’avaient été par la suite dans des personnages plus aboutis. Aussi, rendue plus que méfiante par ses échecs, Teddy se sentait-elle séduite, mais refusait de s’extasier ou de se réjouir trop vite.
Toi, il faut que je revienne te voir un autre soir et puis qu’on se rencontre ensuite. Je ne sais pas comment je vais m’y prendre, mais il va falloir que je devine ce que tu as dans la tête et qui tu es « mademoiselle j’arrive de nulle part » !
En temps normal, elle aurait sans doute attendu une semaine pour retourner voir la pièce et juger à nouveau la prestation mais là, mise aux abois par ses récents échecs et les appels de plus en plus fréquents du metteur en scène, trois jours seulement s’étaient écoulés quand elle se rassit dans la salle, à l’heure cette fois.
Elle était venue accompagnée par sa petite amie, que son travail de fleuriste plaçait hors du milieu et dont le jugement non professionnel pourrait éclairer ou conforter le sien. Assez régulièrement, Maggie lui servait ainsi de test et elle s’avouait aujourd’hui que si elle avait su réaliser pour ses pièces et téléfilms les mêmes compositions de sensibilités et de caractères que Maggie pour ses compositions florales, elle aurait sans doute moins de soucis dans sa vie professionnelle.
Après la représentation, elle entraîna donc sa compagne dans les coulisses en direction de la loge des comédiens.
Maëva Aubert était adossée à sa porte dans le couloir et discutait avec animation avec une jeune femme noire élancée, à la coupe afro. Les voyant patienter à quelques mètres d’elles, elles arrêtèrent leur conversation en français et la jeune actrice se tourna poliment vers elle, les sourcils interrogateurs.
— Vous cherchez quelqu’un ?
— Theodora Grant, Actors Inc… je vous ai vue jouer deux fois. Je vous laisse ma carte, j’ai peut-être un projet pour vous. Je vous recontacte un de ces jours.
Un peu abasourdie par ces informations données rapidement sur un ton assez sec, Maëva esquissa l’air poli de celle qui n’a pas exactement assimilé les tenants et aboutissants de ce qu’elle venait d’entendre. Elle prit la carte machinalement et rendit son sourire à la grande rouquine qui suivait Theodora Grant, Actors Inc. qui avait pour sa part déjà tourné les talons et s’éloignait.
— C’était quoi, ça ? s’exclama Maëva en lisant la carte de visite qu’elle avait entre les mains.
— Ça, c’est probablement difficile à croire, mais c’est peut-être la chance de ta vie, ma vieille, répondit une Katouma devenue pensive.
Face à face
— Bonjour, asseyez-vous, je vous en prie.
Theodora referma la porte derrière la jeune femme. Elle la trouvait très élégante, très « classe », très « française » justement. Peu de Britanniques, lui semblait-il, étaient capables de s’habiller discrètement et sobrement de façon distinguée. Les rues regorgeaient plus de Spice Girls que de duchesse de Cambridge…
« Bonjour », le ton était poli, un peu hésitant avec un léger accent. Sur scène aussi, Teddy l’avait remarqué, mais il restait peu prononcé, en tout cas moins que pour la majorité des Français qu’elle avait déjà rencontrés.
Assise dans son fauteuil, séparée de Maëva par le bureau, Theodora prit quelques secondes avant de débuter l’entretien. La jeune actrice était tendue. Ce rendez-vous restait pour elle assez mystérieux. Elle réalisait difficilement ce qu’elle était en train de vivre.
— Bien, comme je vous avais dit lorsque nous nous sommes croisées en coulisses l’autre soir, je suis venue deux fois vous voir jouer « Mademoiselle Rose ». C’est bien. Vous apportez une part de naïveté au rôle, dans le bon sens du terme. Le jeu est maîtrisé toutefois, votre accent aussi… si j’ose dire. On vous sent enthousiaste, peut-être un peu trop, mais c’est le défaut d’une qualité.
Theodora s’arrêta un instant, observant les réactions muettes de la jeune femme en face. Maëva restait immobile, elle avait esquissé comme un sourire d’excuse, un « sorry » silencieux lorsque son accent avait été évoqué et attendait visiblement qu’on la questionne.
— Racontez-moi vos débuts et vos envies actuelles. « Mademoiselle Rose » se joue quoi ? une quinzaine de jours encore, et ensuite, vous savez ce que vous allez faire ?
Ça, je serais prête à parier que vous, vous avez une réponse à cette question, moi pas encore, pensa Maëva.
— Eh bien, je ne parlerai pas de mon expérience comme des débuts d’une carrière, cela sous-entendrait que je me vois en professionnelle du théâtre et non, vraiment pas… pour le moment, se hâta d’ajouter Maëva.
Il fallait qu’elle soit prudente. Ne pas trop montrer l’incongruité qu’elle voyait dans sa présence ici pour le cas où une vraie opportunité s’offrirait à elle. Ne pas sembler trop amatrice non plus.
— « Mademoiselle Rose » est ma troisième pièce, et la deuxième avec la « Mixed Company of theatre ». J’avais également participé à une adaptation de « L’importance d’être constant » dans un petit rôle. Ma première expérience était encore plus obscure. J’ai joué une pièce de café-théâtre du « Black Hat » quelques semaines, pour « dépanner » une amie. Finalement je me suis prise au jeu. J’éprouve un vrai plaisir à être sur scène, ça a été une révélation, ajouta-t-elle vivement, de peur que son interlocutrice ne la sente pas suffisamment concernée.
Ouh la révélation, c’est peut-être un peu grandiloquent quand même, tu deviens une vraie « théâtreuse », ma vieille, songea la Française en reprenant sa respiration.
— Quant à mes envies aujourd’hui, elles se limitent à bien terminer la série de représentations prévues. J’ai « Mademoiselle Rose » en tête tous les jours, je ne pourrais pas penser à un autre projet en même temps. C’est une question d’habitude sans doute, s’excusa-t-elle aussitôt, se maudissant d’avoir pu une fois encore passer pour une grande débutante. C’est assez incroyable. Les choses se sont enchaînées sans que je n’aie le loisir de rien projeter ou prévoir. J’ai tellement l’impression de vivre quelque chose d’extraordinaire, un peu comme un conte de fées en fait, que je fais confiance à ma bonne étoile. Et si tout s’arrête, je ne suis pas encore suffisamment impliquée dans le métier. Je repartirai sans regret jouer au « Black Hat », ou juste pour le plaisir avec des amis. Évidemment, au fond de moi, il doit y avoir un rêve de gloire et de succès, mais je suis trop pragmatique pour le laisser sortir du bois, sourit-elle en terminant.
Theodora avait plissé les yeux en écoutant ce discours, bien décidée à faire montre cette fois-ci d’une meilleure lecture psychologique de l’adulte en face d’elle.
La tâche était difficile. Plutôt influençable et sensible aux argumentations et louanges qu’on lui servait d’habitude, elle peinait à se faire une opinion qui ne soit pas négative, dès que l’on ne se mettait pas en avant. La seule chose qui avait déclenché un signal dans sa tête était la dernière phrase de la jeune femme. Les mots « conte de fées » clignotaient devant ses yeux et son argumentaire s’élaborait à partir de cela. Il était possible qu’elle ait trouvé son point d’accroche. Encore fallait-il clarifier quelques points.
— Vous aviez pris des cours de théâtre étant plus jeune ? Vous faisiez des spectacles devant vos amis, parents… ? Vous vous imaginiez en tête d’affiche ?
— Hum, non pour les cours, je n’en ai jamais eu de désir particulier. Des spectacles oui, j’ai dû organiser cela quelques fois avec mes cousins et ma sœur, pour un public familial et des représentations de deux minutes trente secondes sans doute, ça n’avait pas grand-chose à voir avec une passion dévorante pour le théâtre… Quant à s’imaginer à la « une » des magazines, je suppose que c’est un rêve « courant » quand on est enfant voire adolescente. Mais ça n’a jamais été un moteur ou une motivation, en tout cas.
Maëva se garda bien d’ajouter que si elle avait pu avoir ce rêve-là, c’était plutôt de se retrouver en première page de « l’équipe » le quotidien de sport français, que d’une page culturelle du « Monde ». Être sportive de haut niveau avait sans doute été un fantasme qui avait traversé son adolescence, être actrice jamais. Répondre aux questions lors de cet entretien était un vrai labyrinthe et mieux valait ne pas s’engager dans certaines voies, pour ne pas se retrouver dans une impasse. Ainsi, la jeune femme se sentait sur le fil, consciente qu’elle était capable à tout moment de saborder ses chances – mais ses chances de quoi ? l’avenir restait flou – par peur de l’inconnu ou des changements réels qui pourraient s’offrir à elle. Dans son inconscient, l’équilibre de sa vie le disputait à l’envie d’autre chose, à la soif d’ailleurs. Elle si terrienne, avec son besoin de repères, luttait pour ne pas se recroqueviller et dire « je laisse ça à d’autres, qui en ont rêvé ou le désirent depuis longtemps, ma vie me convient. Je ne bouge pas ».
— Vous seriez prête à prendre quelques cours, si nécessaire, si on vous proposait un rôle, vraiment dur…
— Oui, je suppose. Enfin, je travaille toujours à l’ambassade, mais si c’est le soir, à la place des répétitions… oui, je suppose que cela pourrait se faire. Ce serait certainement enrichissant. J’ai énormément à apprendre, de toute façon, ajouta sincèrement la Française. Elle avait un peu appuyé sur le « énormément » comme pour faire comprendre à son interlocutrice l’erreur de casting qu’elle commettait. Mais non, la Britannique, imperturbable et impénétrable, continuait de la fixer et enchaînait les questions.
— Qu’est-ce que vous pensez de votre jeu, en général, je veux dire, pas forcément dans « Mademoiselle Rose » ?
— Hum… je… heu… je n’ai pas beaucoup de recul encore, j’ai souvent l’impression que les autres ont été meilleurs, j’ai l’impression de ne voir que leurs qualités quand je ne vois que mes défauts, sourit-elle.
Eh voilà, pensa-t-elle, quel magnifique éloge, si elle veut encore de toi après…
— Enfin, je mémorise très vite les textes, ainsi je peux gagner du temps pour travailler le jeu…
Ouh là là, ça c’est de l’argument choc : « j’apprends vite donc je peux facilement travailler pour masquer mon manque de talent » toi, tu sais donne

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