One dollar bill
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Description

Enzo, la trentaine débutante, a posé ses valises et son appareil photo à Washington. Loin de sa famille, de la plupart de ses amis, et surtout, de son passé.
Quand, au détour d’une réunion, il retombe sur Léa, ce sont des tonnes de souvenirs, des années, des cicatrices et des sentiments qui lui explosent à la tête.
Qu’est-ce qui fait l’amour ?
Qu’est-ce qui le défait ?
Deux héros, trois points de vue, deux époques…
Comment en trois jours, en un regard, la vie peut-elle chambouler ce qu’elle a mis des années à construire ?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 02 novembre 2015
Nombre de lectures 559
EAN13 9782370113603
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

One dollar bill

Linem B. O’Brien



© Éditions Hélène Jacob, 2015. Collection Littérature sentimentale . Tous droits réservés.
ISBN : 978-2-37011-360-3
À George, le premier d’entre vous
Chapitre 1


9/14/2016. 8:50 a.m. Yale club, Vanderbilt Avenue, NYC.

Un morning dip dans la plunge au septième étage pour se réveiller. Une razzia de petites bouteilles colorées de gel-douche, shampoing , conditioner , lotion, mouthwash , pour rapporter à sa mère quand il rentrerait la voir en France… un jour… Une grosse flemme de se plier au dress code de l’hôtel, d’échanger son jeans contre un pantalon plus décent, juste pour prendre un café, même s’il avait pourtant la cravate. Mais non. Enzo traversa le hall d’entrée, le portier lui fit tourner la porte-tambour et il était dehors sur l’avenue.
Devant lui, Grand Central était encore en travaux. Il passa sous les échafaudages, hésita à donner un dollar à un mendiant, fouilla dans ses poches, sortit un billet vert, le tendit au vieil homme et se rua dans la galerie. Direction : Starbucks.
Certes, il n’y avait pas les gaufres à la fraise du dernier étage du Yale Club, mais au moins, il pourrait déjeuner en vitesse, sans avoir à sortir les chaussures vernies.
L’enseigne à la sirène verte à deux queues le surplombait. Il entra dans la file d’attente. La New-Yorkaise devant lui commanda sa dose quotidienne :
A venti-hazelnut-latte-soy-milk-double-shot-carb-free, please.
Il maudit cette époque où commander un café relevait d’une prescription médicale. Après ER {1} , George avait assurément bien trouvé la voie pour se reconvertir.
What do you need, Sir ?
Coffee. Black, please.
Venti ? Room for cream ? Sugar ?
Tall. Regular thank you.
What else ?
Sourire… Sacré George.
Il ressortit de Grand Central sur la 45e rue, puis remonta en direction du fleuve pour arriver sur First Avenue. Sa cup en plastique était brûlante et, même si c’était écrit dessus, caution hot beverage avec des points d’exclamation, cela ne rendait pas le fait de boire plus facile. Cette dépendance toute anglo-saxonne s’était incrustée en lui.
Il dépérissait sans sa dose, lui aussi. L’absence de café en cup to go, quand il rentrait en France, le rendait bougon. Enfin par café en Amérique, il faut comprendre une sorte de thé aromatisé à la caféine. Les vrais amateurs d’arabica apprécient la différence. Notable. Les Européens font un meilleur café, c’est sûr mais le fait de pouvoir sortir, partir travailler et attraper sur la route une dernière dose stimulante – même très diluée – était un motivateur hors du commun. Si les Français étaient ronchons, c’est tout simplement qu’il leur manquait ce choix-là. Il fallait dire aux instituts de sondage qu’il était possible de résoudre le problème de moral des ménages à coup de boissons chaudes à emporter, on diminuerait le taux de prescription record d’antidépresseurs du pays ! Mais il faudrait alors faire attention au taux de sucre… Ce ne ferait, peut-être, que déplacer le problème…
Sur ces considérations de santé publique, il continua d’avancer le long de la rue. Une rangée de drapeaux se dressait au-dessus de sa tête. Il décida de passer par l’entrée des visiteurs, flâner un peu dans le parc avant d’entrer. Il allait déjà rester toute la journée enfermé en réunion, il était en avance, il méritait bien un shoot d’air pur… Si tant est que l’air new-yorkais soit pur…
Il aimait bien ce parc.
D’un côté, la douceur du fleuve, les bateaux, les oiseaux… De l’autre, les gratte-ciel de Manhattan, les vitres à perte de vue, les klaxons, la vie…
Il aimait aussi la sculpture de Carl Fredrik, Le revolver noué {2} , qui trônait là pour rappeler au monde combien ça irait mieux si chacun, armes à feu comprises, tournait sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler. Et si ça s’emmêle, bah, c’est qu’il vaut mieux la fermer !
Il y avait du monde à la guérite de l’entrée. Déjà ? se dit-il. Les gens sont bien matinaux pour éviter la foule. Comme dans tout bon bâtiment touristique ou international du nouveau millénaire, il fallait montrer patte blanche, sac ouvert et metal free à l’entrée. Se faire palper les poignées d’amour par un US guard plus ou moins scrupuleux. Les touristes faisaient la queue patiemment, il put skipper le tout en ouvrant à peine sa veste pour montrer son badge à l’agent de sécurité et entra dans le hall. Les grandes taches qui montaient sur l’escalier lui piquèrent les yeux. Décidément, il ne comprendrait jamais le choix de cette œuvre… Et il n’aimait pas l’orange…
Quelques pas de course pour traverser le couloir, passer devant les touristes qui attendaient, encore, pour une visite guidée. En anglais toutes les heures, en français à 11 heures, en italien à 14 heures. Et même en chinois ! Ils visitaient vraiment les Nations Unies, les Chinois ? Sourire encore, tiens, tiens ! il était d’humeur taquine ce matin, c’était le café, ça…
C’est à cet instant qu’il la vit !
Entre sa blague nulle sur les Chinois et le café.
Debout devant le panneau mural de l’exposition temporaire. Une énième sur les dessins humoristiques sur thème de guerre. Heureusement qu’il avait fini sa cup .
Il aurait avalé de travers.
Si l’on avait été dans un film, il y aurait sûrement eu un flou, une musique débile et un zoom sur son visage. Elle aurait tourné la tête, l’aurait reconnu aussitôt, aurait souri, lui aurait sauté dans les bras et ils se seraient mariés et auraient eu beaucoup d’enfants. Happily ever after .
Elle avait tourné la tête.
L’avait regardé.
Longtemps…
Faut dire qu’avec sa veste à moitié ouverte, sa cravate de travers, son badge qui pendouillait, sa cup à la main et sa mallette noire sous le bras, il détonnait dans le couloir de touristes allemands, en t-shirt I (L) NY, un appareil photo pendu à l’épaule.
Mais elle ne l’avait pas reconnu.
Il y avait presque cru… une demi-seconde…
Cru une demi-seconde qu’ils s’étaient plantés, tous.
Une demi-seconde qui allait effacer treize ans comme ça.
D’un regard.
Que la vie serait belle et que le ciel serait bleu…
Il lui fallait de l’air.
Son col de chemise le serrait et le ciel était gris. Il étouffait dans ce patio de merde, il lui fallait un oreiller pour crier. Il s’engouffra par la première porte qu’il trouva et sa malette et la cup valsèrent par terre.
Putain, c’était possible ça ? De croiser une personne dans une des mégalopoles mondiales les plus grouillantes de je sais même pas combien d’habitants ?
C’était possible de se lever un matin, de prendre son café tranquille et de voir remonter à la surface un passé qu’on avait mis des années à oublier ?
Un passé qui surgissait comme ça, entre un café et un Chinois ?
On était six milliards d’êtres humains sur cette planète, six, putain, dont un milliard rien que de Chinois, c’était quoi la probabilité de croiser une personne connue, là, ce matin ?
Et de toutes les personnes qu’il connaissait, tous ses amis de fac, de college américain, ses cousins éloignés, ses anciens collègues de boulot, y aurait pas pu y en avoir un parmi tous ceux-là, à sa place à elle, là, devant les photos ?
Ou même croiser un Chinois qu’il connaissait ou pas, y aurait eu plus de probabilités non ?
Putain, j’y crois pas, j’ai refusé de m’inscrire sur Facebook pour dire merde au monde, oublier le passé, pas laisser de traces, je suis pas dans le trip retrouvailles d’école primaire moi ! Copains d’avant, ça veut tout dire, nan ? J’ai avancé, on m’a forcé à le faire. J’ai pas eu le droit de me retourner… et il faut que je tombe sur elle… Sur « elle » !
Enzo, qu’est-ce tu fous, mec, on t’attend, là !
Hein ? Pardon, j’arrive… Désolé, mauvaise nuit.
Ah ! Tant pis, mec, mais c’est important aujourd’hui, insomnie ou Scarlett dans ton lit, ça m’est égal, move your ass… et remets ta chemise, t’as l’air d’un paysan qui va à la ville.
Un paysan…
Il aurait donné cher pour être au milieu d’un champ, là, tout de suite.
Celui de son grand-père, au-dessus de l’église, face au Mont-Blanc. Celui que personne ne tond, mais dans lequel on laisse des moutons à l’occasion. Celui dans lequel il avait joué, gamin, à ramasser les fleurs de coucou pour les exploser sur son poignet et des tiges de pissenlit pour les lancer dans l’eau et les voir s’entortiller. Celui où, ado, il aimait rester, pour ne rien faire d’autre que chercher des formes dans les nuages, dans les grandes herbes, allongé.
Mais l’ado était censé avoir grandi… Et avait une réunion importante à assurer. Il allait devoir continuer à cogner contre la poitrine de l’adulte de 32 ans qu’il était devenu. Rester à l’intérieur. Ne pas sortir.
Il respira une bonne fois pour l’envoyer au bas de sa cage thoracique, ne pas le laisser s’exprimer, ne pas qu’on entende, surtout pas, le cri qu’il hurlait en direction du couloir du fond, où la visite pour touristes avait dû commencer :
« Léaaaaaaaaaa !!!!!!!!!!!! »
* * *
Bonjour, moi c’est Léa et toi ?
Enzo.
C’est italien ?
Non.
En tout cas, c’est joli chez toi…
Merci.
D’ac… et est-ce qu’il t’arrive de prononcer plus de deux phrases d’affilée ?
Voilà, en gros, notre rencontre, c’était ça.
Une histoire qui a commencé en me faisant engueuler, et qui a fini pareil d’ailleurs.
La première fois, la première boutade, ça m’a vexé. Eh ! oh ! c’était qui cette fille qui débarquait pour me faire la morale, devant chez moi en plus ? Nonméo ! J’ai pris ma timidité et l’ai enfoncée dans le fond de ma poche, j’ai pris le taureau par les plumes et remis ma mèche, nonchalamment, sur mon front. À quoi ça sert ? À rien ! Juste à faire style, à avoir l’air cool, genre, j’ai pas du tout les genoux qui tremblent sous mon caleçon Quiksilver, ni le cœur qui palpite sous ma serviette trempée… Punaise, comment j’ai fait ? Comment j’ai fait pour survivre ? À son sourire. À son aplomb, ses remballes.
Comment je me suis pas recroquevillé dans ma grotte, tout penaud ?
Comment je l’ai fait rire et comment est-ce que je lui ai donné envie de m’engueuler une deuxième fois ?
* * *
La réunion avançait.
Il voyait des PowerPoint défiler sur un tableau blanc. Des camemberts de couleurs. Des caractères petits, des grands. Il n’y était tellement pas. Tellement pas. Il était chez ses grands-parents. Sa grand-mère lui aurait préparé un chocolat chaud, en mélangeant d’abord la poudre avec du lait froid pour faire plus de mousse, et elle lui aurait massé les épaules pendant qu’il aurait fait semblant de ne pas pleurer dans ses bras, comme un ado de 12 ans, refroidi par son premier râteau.
Dave, à sa gauche, lui donna un grand coup de coude. Il se redressa, il n’avait même pas vu qu’il se désagrégeait sur sa chaise.
Qu’est-ce que tu fous, bordel ? Assieds-toi, concentre-toi, c’est sérieux, là ! On joue pas là !
On ne jouait pas. On ne jouait plus.
Et pourquoi ces souvenirs ? Ces disputes de collégiens, pourquoi cette incruste qui s’ouvrait, en bas à droite, dans sa page d’accueil ? « Lea wants to talk to you ». Mais nan, n’importe quoi ! Léa wants rien du tout, et y avait pas l’accent en anglais, elle ne savait pas qui il était, elle ne l’avait pas reconnu, elle n’existait pas.
Elle n’existait plus.
Une pause, enfin. Un peu de répit dans le semblant de paraître qu’il s’efforçait de tenir. Une fontaine d’eau. Un verre. Iced or Tempered . Vaste problème… tiens ! celui-là, il allait l’affronter : « Alors euh… tempered ». Waouh quelle décision… Il se sentait tellement à l’ouest qu’il avait dû hésiter avant de choisir la putain de température de son eau. Shit. Put yourself together . C’est rien que de l’eau, merde !
Tu voudrais bien avoir le plaisir de me dire à quoi tu joues ? Bordel de merde !!
Dave !
Il ne jurait pas en anglais. C’était une sorte de héros pour ça. Tous les expats, surtout les Français, s’appropriaient le fuck local en même temps que leur carte verte ou leur titre de séjour. Pas lui. Il était unique pour ça. Il disait que les Américains contrôlaient déjà le monde, qu’ils avaient déjà toutes les richesses, ou presque, et donc, qu’ils n’allaient pas, en plus, nous prendre notre vulgarité, à nous, les Français. Que c’était en quelque sorte tout ce qu’il nous restait.
C’était d’une certaine façon le boss d’Enzo. Et surtout un chic type.
Je suis vraiment désolé, je ne me sens pas bien…
Ah ça, faut pas sortir de l’X ni de Yale pour s’en apercevoir… Mais c’est un gros coup qu’on joue aujourd’hui, bien ou pas, j’ai besoin de toi et il va falloir que tu essaies, au moins, de ressembler à quelque chose et que tu fasses, ne serait-ce que semblant d’écouter !
Je sais, je suis désolé…
Ouh là…
Quoi ?
Tu t’excuses, deux fois, en plus… t’es vraiment pas bien ce matin…
Il tapa sur l’épaule d’Enzo en le dirigeant vers la salle où la réunion reprenait. Paperboard. Projecteur. Diapos. Léa. Schémas.
Chapitre 2


9/14/2016. 9:08 p.m. Union Station. Washington, District of Columbia.

La journée avait été éprouvante.
Enzo était soulagé d’être de retour chez lui, à DC. Il avait essayé de ne penser à rien sur le trajet, en Amtrak, qui le ramenait de New York à la capitale. Pour être tout à fait honnête, il n’y était pas parvenu. Il avait toujours su, au fond de lui, que cette blessure n’était pas vraiment refermée. Que le temps qui passe, qui guérit, blablabla… ne devait peut-être pas encore être suffisant ou une connerie du genre. Il était énervé de se sentir vulnérable à ce point… Fuck ! Ça faisait près de quinze ans. La moitié de sa vie tout de même.
Il avait flotté, dans cette journée de meeting, englué dans un nuage. Assailli par des souvenirs. Des sourires. Il avait fait acte de présence, tenté de faire illusion. Très mal. Dave lui avait lancé des regards noirs. Plusieurs fois. Il avait à peine décroché deux mots de politesse au lunch break. Small talk autour d’un BLT {3} . Et le soir à la fermeture de la dernière diapo, il avait quitté le building sans demander son reste. En tournant la tête à tous les coins de couloirs. En vain.
Il avait rejoint sa chambre sur Vanderbilt Avenue, rassemblé les affaires, laissées en plan sur le lit, avant de rejoindre Penn Station, en traînant sa valise à roulettes.
Dans le brouillard dans lequel il était, il était même d’abord allé à Grand Central, directement en face de l’hôtel, chercher la voie de son train sur les écrans avant de comprendre qu’il n’était pas dans la bonne gare…
Durant les trois heures du trajet jusqu’à Washington, il avait essayé de penser à autre chose. Ce fut un échec. Il avait écouté de la musique, il avait entendu quand elle jouait Dvořák pour lui. Rien que pour lui. Il avait attrapé un vieux magazine qui traînait par là, il ne reconnaissait personne, ne voyait que des starlettes qui souriaient, il avait entendu son rire. Il était tombé sur l’horoscope. Avait repensé à ses grains de beauté qui dessinaient la Grande Ourse sur son ventre. Échec total.
Il avait lutté pendant toutes ces années pour oublier tout ça, quelle ironie de l’histoire, il n’en revenait toujours pas. Il avait réussi à ranger dans une boîte toutes ces images, ces mental pictures que son esprit avait toujours eu l’habitude de capturer. Les instantanés de ces moments, ces fous rires au bord du lac, leurs nuits blanches… Autant de Polaroïds jaunis au potentiel émotionnel garanti. Il sentait son cœur qui ratait un battement, quand il repensait à tout ça. Exactement comme il le faisait déjà des années auparavant… Comme quoi, le temps qui atténue… bullshit !
En arrivant à Union Station, il décida de marcher un peu dans les rues qu’il aimait tant et qui l’apaisaient si souvent, après un gros coup de speed au boulot, un date calamiteux ou la défaite des Nationals. Il était tombé amoureux de cette ville… Oui, on peut tomber amoureux d’une ville. Ou d’une famille. Ou d’un moment. L’amour n’était pas réservé aux individualités humaines. Et cette ville était sa deuxième histoire d’amour. Du moins ce qui s’en était rapproché le plus.
Il s’était senti accueilli, compris, protégé. La blancheur des monuments, le calme relatif dans l’effervescence de la capitale d’une des grandes nations du monde actuel. Si ce n’est la plus grande, mais c’est un vaste débat. Il avait aimé pouvoir passer à quelques mètres de la résidence du président des États-Unis, the most powerful man in the free world, comme ça l’air de rien, se dire qu’il était là, derrière les vitres. Bon, derrière les grilles sécurisées, le verre blindé anti-projectile et les murs épais… et il était probable, aussi, qu’il ait autre chose à faire que de regarder par la fenêtre un mec qui l’observait.
Il avait aimé la grandeur d’une capitale, sa vie perpétuelle, ses boutiques avant-gardistes, son côté « centre du monde » que se donnent toutes les grandes métropoles, tout en restant différente. Washington avait un côté nonchalant, place to be , qui l’est sans se donner la peine de le prouver. Oui, oui, j’abrite la Maison-Blanche, le FMI, la Banque mondiale, et le Pentagone, et alors ? Une sorte de jolie fille, séduisante à en tomber sans se forcer. Une très jolie fille même. Non, il ne fallait pas qu’il reparte sur ce sujet-là…
Il arriva près de l’Old Post Office, un des rares bâtiments en hauteur. La réglementation interdisait les immeubles de plus d’une dizaine d’étages, cela contribuait au charme de la ville. Même s’il adorait New York et avoir un torticolis à marcher le nez en l’air, ébloui par les skyscrapper s de Manhattan, il aimait la différence de DC. Son horizontalité. Presque à taille humaine. En quelque sorte, il voyait New York comme un week-end entre potes, ceux qu’on n’oublie pas, souvent intense, unique. Et Washington comme une grande maison accueillante, construite pour une vie, comme celle de ses parents, ou celle peut-être de la famille qu’il fonderait un jour… maybe… a man can dream, no ?
On pouvait monter dans le clocher de l’ancienne poste. Enzo adorait voir les choses de haut. Il fallait trouver l’ascenseur au sous-sol, payer quelques dollars et, si l’on n’avait pas peur des vieilles cages en bois non académiques, on rejoignait en quelques secondes la verrière du grand hall. Il n’y avait plus alors que quelques marches pour atteindre le point culminant de la ville.
Stricto sensu, et Enzo aimait les choses carrées, le bâtiment le plus haut de DC était celui de la Banque mondiale, dont le toit en vague, créé lors de sa rénovation, lui avait permis de dépasser tous les autres. La voisine du FMI était un magnifique building – rénové en 1997, détail inutile sauf pour les plus férus d’urbanisme comme lui – avec de grands puits de lumière illuminant un vaste hall. Enzo y était parfois invité à déjeuner par des amis collaborateurs, mais son toit, si haut soit-il, n’offrait pas la vue que donnait la Post Office sur le reste de la ville.
Il était dans ces considérations architecturales passionnantes – mais qui avait au moins eu le mérite de lui occuper l’esprit quelques minutes – quand le 33 arriva au bout du Mall. Il fit un signe du bras, sortit son portefeuille dans lequel était sa carte SmartTrip. Le chauffeur ouvrit la porte juste devant lui. Il sauta à l’intérieur et passa le tout devant la borne.
Il était tard, le bus n’était pas plein et il put même s’asseoir contre la vitre pendant la quasi-totalité du trajet. Il se leva juste après le Washington Circle pour laisser la place à une maman et son fils, mais, avec sa valise à roulettes qui bloquait maintenant l’allée centrale, il n’était pas sûr d’avoir vraiment fait un choix utile à la communauté.
Ils arrivèrent dans le quartier de Georgetown à l’angle de M Street et de la 30e rue. Il descendit en face d’American Apparel et de Sprinkles {4} . Il rejoignit son appartement en pensant aux cupcakes qui avaient rejoint leur frigo pour la nuit. Posa ses clefs sur le bar et sa valise dans le coin de l’entrée en se disant qu’il ne fallait pas qu’elle y reste plus de quarante-huit heures – objectif louable mais qu’il savait pertinemment vain… Avec tout ça, il était près de 22 heures, il n’avait pas mangé. Tout son corps était fébrile sans qu’il puisse mettre cela uniquement sur le compte de la faim. Il n’avait pas sommeil. Il réfléchit quelques minutes puis vérifia sur son frigo le programme affiché du Blues Alley, le jazz club en bas de la rue. Il parcourut la liste des représentations, arriva à la date du jour. Il reprit sa veste et ses clefs et ressortit dans la nuit.
Le Blues Alley était réputé auprès des puristes. Il y avait une petite trentaine de personnes patientant dans l’allée pour la deuxième session de la nuit. Il n’avait pas de billet, mais il espérait qu’un soir de semaine, comme aujourd’hui, la session ne se déroulerait pas à guichets fermés. La longue file d’attente le fit douter quelques secondes… S’était-il trompé ? Mais au moment où il arriva au niveau de la porte d’entrée, le videur ouvrit et sortit l’affichette avec le tarif des places pour ce soir ; il restait donc quelques tables. Il remonta la queue et s’installa derrière un couple d’une soixantaine d’années, à une petite dizaine de mètres de la porte. S’il y avait du monde, c’était bon signe, cela annonçait une bonne soirée.
Le couple discutait bruyamment, comme la plupart des Américains le font. La femme, surtout, semblait tout excitée et parlait, à la fois, à son mari et à l’intention des personnes autour d’eux. Elle était visiblement de très bonne humeur et redisait à son compagnon combien elle était heureuse d’être là, avant d’expliquer aux trois femmes qui les précédaient, qu’ils avaient fait le voyage depuis l’Alabama, spécialement pour voir ce groupe ce soir. Le duo de chanteurs avait vieilli avec eux depuis leur rencontre, their song , était une des premières du groupe. Ils venaient fêter leur vingt-cinquième anniversaire de mariage ici, ce soir, auprès des deux musiciens qui symbolisaient beaucoup pour eux.
Il y avait, effectivement, des raisons d’être enthousiaste. La femme se retourna vers lui ; il lui sourit et murmura congratulations . Vingt-cinq ans de mariage. Une belle performance. Une petite pointe dans son cœur se réveilla. Il se concentra sur sa respiration. Serra fort son poing autour de son pouce.
Le videur faisait entrer les gens rapidement ; ce fut son tour. Il s’acquitta du droit d’entrée du jour, un montant fixe correspondant à un minimum de consommations au bar, avec une partie variable en fonction des artistes. Celui de ce soir était plutôt élevé, surtout qu’il achetait la place, au guichet, au dernier moment. Il n’avait pas vraiment planifié cette soirée comme il avait pu le faire tant d’autres fois. Il n’avait pas vraiment anticipé la tournure que prenait sa vie depuis quelques heures, l’enchaînement des événements depuis ce matin ni surtout la remontée de souvenirs et de pics douloureux qui l’assaillaient. Son ongle enfoncé dans sa paume commençait à laisser une trace.
Non, il n’avait pas vraiment anticipé tout ça.
De devoir sortir à tout prix ce soir, se vider la tête, bloquer ses souvenirs, fermer les synapses, arrêter ses neurotransmetteurs. Stopper tout ce qui entrait en vibration dans son cerveau depuis cette vision dans le couloir, cette apparition aussi soudaine qu’imprévue. Aussi violente. Non, il n’avait définitivement pas anticipé tout ça. Cette attaque sournoise du passé. Payer le tarif plein pour ce concert, au lieu d’un tarif préférentiel sur Internet, semblait dérisoire à côté de ce qui se passait sous son crâne, ce qui tapait à la porte de son cerveau, derrière ces cloisons qu’il avait péniblement montées. On ne peut pas contrôler ses pensées, difficilement ses émotions. Il luttait pourtant. Il le fallait. Il n’avait pas le choix. Il ne l’avait jamais eu.
Il paya donc, cher mais peu importe, et suivit une serveuse jusqu’à une petite table en fond de salle. Il était dans les derniers à entrer, il serait donc près du bar. Pas une mauvaise chose, se dit-il. Et la salle était petite, de la taille d’un grand garage, alors même au fond, la scène restait proche. C’est ce qu’il aimait d’ailleurs, ici, le côté cosy. Les plus grands noms du jazz s’y produisaient, sur une petite scène, devant une vingtaine de tables, presque en famille.
Il avait découvert cet endroit par hasard, au détour d’une balade dans le quartier, peu après son emménagement. Il était descendu sur les bords du Potomac pour marcher un peu, flâner, comme on le fait quand on débarque quelque part. Ces premières balades où on foule une terre vierge de souvenirs, des rues qui s’impriment « à blanc » avant de devenir un quotidien, un commute, pour aller bosser, un endroit de référence dans le quartier. Ce sont ces moments qui sont souvent déterminants pour rester ou non quelque part. Quand ces premières fois vous touchent par leur simplicité, qu’on se sent à sa place dans cet inconnu, c’est le signe que l’endroit vous convient.
C’est ce qu’il avait ressenti en errant ainsi, sans but, dans les rues montantes et descendantes de Georgetown. Un jour, il était revenu, du fleuve vers son appartement, sans passer par M Street, passante et commerçante. Il avait longé le vieux canal, sans eau. Était resté quelques minutes à regarder la péniche échouée sur la mousse. L’avait trouvée pittoresque. Et c’est en remontant en direction des boutiques qu’il avait vu cette petite ruelle.
L’enseigne noire et blanche et le trompettiste avaient attiré son regard. Il s’était approché. Il y avait des vieilles affiches sur le mur de briques rouges. Il avait gardé le nom en mémoire et le soir suivant, chez lui, il avait fait une recherche sur Internet pour découvrir que, derrière cette petite porte, l’air de rien, on trouvait l’un des plus anciens jazz clubs de la ville – ouvert en 1965, merci monsieur-je-sais-tout-et-je-suis-abonné-à-Architect {5} . Sa programmation était importante, pointue. Il y avait des sessions quasiment tous les jours de semaine et deux fois par soir le week-end.
Depuis, il y était allé quelques fois, d’abord seul, étonné, puis avec des amis embrigadés pour l’occasion. Soit pour voir un groupe particulier conseillé par une connaissance, soit à l’aveugle, pour prolonger une fin de soirée entre potes, autour d’un verre, en écoutant de la musique live . Il aimait l’atmosphère qui se dégageait de l’endroit, cela lui apportait une sorte de sérénité.
Et c’était exactement cette sérénité qu’il était venu chercher ce soir-là.
Même au fond, près du bar. Il jeta un coup d’œil circulaire sur la salle qui se remplissait, toutes les tables étaient prises désormais. Il nota que le couple d’Alabama avait pu en avoir une proche de la scène, légèrement excentrée sur la droite, mais au bord de la petite estrade. Le piano avait été laissé sous sa bâche et aucune batterie n’avait été installée pour ce soir. Le groupe qui se produisait était minimaliste, lui à la guitare, elle au chant. La petite scène ne paraîtrait donc pas si petite que d’autres fois, quand il avait pu voir des groupes de cinq ou six jazzmen se disputer l’espace et les solos.
La serveuse s’approcha pour prendre sa commande. Le ticket d’entrée, quel que soit son montant, comprenait un forfait de consommations de douze dollars, autant l’utiliser, surtout que son estomac lui rappela qu’il n’avait rien avalé depuis midi. Il commanda un burger avec une bière. Comfort food , toujours un bon choix.
Une petite femme black au coffre de chanteuse – politiquement correct pour dire légèrement en surpoids – perchée sur des hauts talons, descendit les escaliers dans une robe moulante bleu-vert qui, malgré sa corpulence, la mettait plutôt en valeur. Un homme d’âge mûr, à la grande crinière de cheveux blancs, la suivit, portant une guitare imposante à six cordes. La salle applaudit calmement pour les accueillir, et Enzo tourna la tête vers la table du fameux couple qui fêtait son anniversaire et qui se manifestait, forcément, avec un peu plus d’entrain.
Une fois sur scène, les deux musiciens se lancèrent un regard et commencèrent leur récital. Dès la première chanson, Enzo fut agréablement surpris. C’était entraînant, contrairement à ce qu’il avait craint à l’idée d’un simple duo, potentiellement trop calme. La chanteuse avait la voix des interprètes black respectées, surtout ici : imposante, suave, et incroyablement juste. Elle fit valser ses talons dès la fin de la première chanson et perdit dix centimètres en riant et s’excusant de ne se sentir à l’aise que pieds nus sur le sol. Elle dégageait cette confiance des gens heureux, ceux qui ne s’arrêtent pas à leur petite taille, leur tour de cuisse ou leur je-ne-sais-quoi. Cette confiance venait certainement, en partie, du regard que posait sur elle son guitariste de mari. Enzo n’en était pas certain au départ, mais ces deux-là étaient assurément en couple. Il ne posait pas seulement sur elle l’œil du musicien qui se cale sur sa lead singer, mais celui de l’homme qui regarde la femme qu’il aime. Quelle ironie du destin, vraiment…
Les chansons s’enchaînèrent, la serveuse lui apporta sa Corona, puis son burger avec un panier contenant de la moutarde et du ketchup. La peste des frites mayo n’avait pas encore atteint l’Amérique. Le dieu des artères coronaires leur laissait, au moins, ce répit-là.
Il se laissa bercer par les notes de guitare et la voix de la chanteuse… il sentait enfin son esprit se relâcher, la bière était fraîche, la viande juteuse, il était bien. Effet imparable de la musique sur l’esprit. La musique adoucit les mœurs, non ? Il avait fait le bon choix. Venir ici ce soir, très bon choix.
Après une demi-heure de show, le guitariste prit le micro.
Il remercia tout le monde puis se tourna vers sa compagne. Elle avait rejoint le bord de la scène et le siège d’un piano bâché pour la soirée, pour reposer un peu sa voix, ses pieds et laisser son mari faire un petit intermède en solo.
Il en profita pour mettre des mots sur ce qu’Enzo avait pressenti dans son regard, la remercier de leur mariage, musical depuis trente ans, d’amour depuis vingt-sept. Il disait combien il n’en revenait toujours pas de partager la vie d’une femme pareille, d’avoir la chance de se réveiller, vingt-sept ans après, auprès de quelqu’un qui le complétait et le comprenait à ce point.
Sa femme lui sourit. De ces sourires qui disent tout. Enzo eut du mal à avaler sa bouchée de burger. L’homme parla de ce qui l’avait poussé à apprendre à jouer : une chanson de son mentor, qui lui avait tout appris et avait toujours raison. Il expliqua qu’il avait compris, des années plus tard, en écoutant une autre version, que celui-ci l’avait tronquée. Modifiant complètement le phrasé et les paroles. En supprimant un ton et un her . Pourquoi ? Comment ? Simple mégarde ? Une femme à oublier ? Nul ne le savait. Mais il allait terminer son solo en la jouant, à la manière apprise de son maître, sans se poser de questions. Parce que son mentor avait toujours raison.
La serveuse vint demander à Enzo s’il voulait un dessert. Il déclina. Le speech du guitariste, les sourires complices des deux musiciens lui avaient coupé l’appétit. Il fronçait les sourcils quand la chanteuse reprit le micro, remercia à son tour l’assemblée et demanda si anyone avait une requête spéciale. Sans surprise, la femme à la table contre la scène se leva et demanda their song . Elle expliqua brièvement ce qu’Enzo savait déjà, leur rencontre, l’anniversaire de mariage. Vingt-cinq ans.
Il y avait donc des belles histoires.
Des couples qui se trouvaient, qui s’aimaient sans nuages, et qui traversaient le pays des années plus tard pour retrouver le souvenir de leurs premiers émois. Des couples que leur groupe fétiche félicitait pour leur longévité. Des jolies histoires comme dans les livres, des qui peuvent se raconter plusieurs fois. Enzo était ému et énervé à la fois. Il sentit une fissure, plus grosse que les autres, pointer son nez dans la palissade qu’il avait péniblement érigée.
Quand il entendit cette dernière chanson, qui ne représentait pourtant rien pour lui, qu’il vit ce couple comblé, toujours amoureux après toutes ces années et ces chanteurs dégager une telle aisance, une telle facilité à se caler, improviser, chacun de leur côté, se perdre, et se retrouver, au tempo près, il sentit la fissure se craqueler. Cet anniversaire, cette confiance mutuelle qui se dégageait, cette telle osmose entre eux, cela lui parlait au plus profond de lui.
Cela le renvoyait des années auparavant, sur un ponton de bois, au bord d’un lac, auprès de la seule personne avec qui il avait ressenti cette évidence-là.
Her .
Chapitre 3


Mariage Frères « Pleine lune ». Thé noir, fruits exotiques, agrumes, épices rares, clous de girofle, amandes et miel.

Miss Baldwin regardait le trafic qui s’écoulait au pied de l’immeuble en buvant une tasse fumante. C’était ainsi qu’elle réfléchissait le mieux. La théine avait cet effet sur elle. Placebo peut-être.
La chambre, qu’elle avait réservée, donnait sur le Jefferson Memorial qu’elle préférait à ce grand et hideux obélisque qu’était le Washington Monument devant lequel tous les touristes se pavanaient. S’immortalisaient, à bout de bras. Se selfisaient, disait-on de nos jours, paraît-il. Elle n’y avait jamais rien vu d’autre qu’une grosse barre de béton, qui trônait au milieu du Mall et semblait lancer un message de domination masculine américaine à l’ensemble de la planète. Du plus mauvais goût, selon elle. Un cadeau des Français, ce n’était pas étonnant de leur part.
Elle préférait largement les lignes courbes et les colonnes régulières du Jefferson. Son dôme blanc sur lequel le soleil couchant renvoyait ses derniers rayons en disparaissant à l’horizon, derrière le Potomac et le quartier d’Arlington. Un avion entamait sa phase d’approche. Cela donnait une belle carte postale depuis cette grande baie vitrée du douzième étage. C’était, néanmoins, une honte que la vue dont elle profitait ait été défigurée par ce tissu autoroutier infâme, mais que voulez-vous… c’est la plaie de toutes les grandes villes du globe.
De la même façon, le Mandarin Oriental où elle était descendue était un de ces hôtels « grand standing » de la capitale qui avait été relégué dans un quartier bétonné et excentré de la ville, au centre du business center, gris, carré, boring … Mais, encore une fois, le monde moderne était ainsi fait. Il était dirigé, dans ce genre de quartiers-là, par des hommes en costume sombre qui se ressemblaient tous, comme les immeubles, gris, carrés, boring… qui les abritaient.
Elle préférait descendre au Washington, rebaptisé W – la modernité n’avait pas le temps de s’attarder sur trois syllabes. Non pas pour sa proximité avec la White House, pour laquelle elle n’avait aucune attirance particulière, mais pour son histoire, ses odeurs, celle du cigare d’Hemingway qui flottait, ses boiseries anciennes. Elle commençait à se sentir trop vieille pour ce monde. Indubitablement. Mais elle n’allait pas pour autant se laisser marcher sur les pieds par celui-ci. Surtout quand il était si misogyne… et trop souvent vulgaire, loin du raffinement de son enfance et de ses souvenirs. Non, certainement pas.
Miss Baldwin reprit une gorgée de thé.
Elle savait qu’il habitait cette ville. Il était là, quelque part… Peut-être au volant d’un de ces répugnants monstres sur roues à ses pieds. Ses collaborateurs avaient fait des recherches sur lui. Apparemment, il faisait partie de ce qu’il était commun d’appeler les free-lance . Une autre façon de dire que l’on n’avait pas trouvé une entreprise convenable pour nous supporter et que l’on décidait donc de s’auto-nommer comme son propre patron. Enfin ce n’était que son avis. Encore une tare de cette nouvelle société, l’incapacité à être sous les ordres de quelqu’un, le refus de l’autorité sous toutes ses formes et l’idéalisme heureux qui fait croire que l’on peut changer le monde rien qu’avec ses deux petites mains, si possible sans trop d’efforts, moins de quarante heures par semaine. Et avec des congés payés, au soleil, bien sûr. Elle n’était pas vraiment étonnée. L’idéalisme heureux, c’était ce qu’elle avait toujours ressenti de lui, déjà treize ans auparavant. Il avait donc décidé de sauver le monde à lui tout seul et par la grâce de quoi, s’il vous plaît ? Ses photographies… quelle hérésie !
On ne pouvait pas lui retirer que ce choix avait, au moins, le mérite de sortir des standards actuels, l’argent, la bourse, l’Internet, vers lesquels toute la jeunesse se ruait. Il avait choisi une arme artistique, ce qu’elle ne pouvait critiquer. L’art était le salut de toutes les civilisations, la seule chose qu’il restait après toutes les autres. Mais là encore, dans les reproductions de son travail qu’on lui avait transmises, elle ne pouvait retrouver la force des images d’un Doisneau ou d’un Cartier-Bresson. Quand la photographie n’avait pas encore été banalisée et vulgarisée. Quand on ne se décrétait pas photographe parce que l’on avait mis un effet flouté sur une fleur qui poussait dans son jardin. Que l’on faisait des portraits de Gandhi, de Brassens, de Giacometti. D’enfants urinant avec des pigeons blancs sur la tête ou portant fièrement deux bouteilles de vin, dans la rue Mouffetard, à l’heure où Paris était encore Paris…
Elle était dans ces réflexions photographiques quand Léa entra dans sa chambre.
Que fais-tu, Maman ?
Rien ma chérie, je réfléchis.
Je pensais aller faire un tour au spa de l’hôtel avant le dîner, je voulais savoir si tu souhaitais venir avec moi.
C’est gentil, mais, non merci, je n’y tiens pas.
Tu es sûre ? Dans mes souvenirs, il est très agréable.
Dans mes souvenirs, leur piscine ressemble à une petite flaque posée au bord d’une route où on a le loisir de se détendre en comptant les voitures passées…
Tu es dure. Leur spa est un des meilleurs de DC, mais ça t’écorcherait la bouche de le reconnaître, dit Léa en souriant, j’y vais, moi, à plus tard.
À plus tard, ma chérie.
Quand la porte se referma sur sa fille, elle resta, de longues secondes, le regard bloqué dans sa direction en souriant légèrement. Sa fille lui faisait toujours cet effet-là, ce nuage grisant qui l’adoucissait instantanément… même si elle essayait, malgré ça, pour son propre bien et celui de Léa, de rester stricte et droite, comme ses valeurs le recommandaient. Léa était tout ce qu’elle avait de plus cher. Elle avait entièrement fait tourner sa vie autour d’elle depuis sa naissance et lui avait écrit un destin à la hauteur de l’amour qu’elle lui portait.
Grandiose.
Elle avait tout fait pour que sa fille puisse réussir à vivre ce destin. Tout.
Absolument tout.
Elle finit son thé, posa la tasse sur le bord du grand bureau et décrocha son téléphone.
Andrew ?
Oui, Madame.
J’ai besoin de recherches supplémentaires sur notre ami photographe.
Oui, Madame.
Je veux son emploi du temps pour les prochains jours et je veux que l’on s’assure que son chemin ne croisera pas le nôtre.
Oui, Madame. Cela demandera, peut-être, des renforts dans l’équipe.
Je m’en moque, Andrew ; faites ce qui est nécessaire. Je veux quelqu’un qui contrôle tous ses faits et gestes, quelqu’un de confiance. Nous ne pouvons pas nous permettre une autre rencontre fortuite comme à New York ce matin.
Bien sûr, Madame, je m’occupe d’organiser tout ça.
Merci Andrew… Oh et encore une chose…
Oui, Madame ?
Trouvez-moi la raison qui l’amenait aux Nations Unies, je veux savoir sur quel projet il travaille actuellement et voir ses dernières illustrations.
J’essaierai, Madame.
Vous connaissez mon avis là-dessus Andrew, n’essayez pas, trouvez tout simplement.
Je trouverai, Madame.
Elle reposa le combiné et rassembla les blocs-notes, à en-tête du Mandarin, dispersés sur le plateau de bois sombre.
Les derniers rayons du soleil renvoyaient, sur le toit du Memorial, une lumière rose magnifique qui se reflétait dans le Tidal Basin. Cet hôtel n’était pas tout à fait dénué de charme…
En posant le téléphone, elle avait senti cette petite morsure dans la poitrine qui la prenait parfois quand elle sentait qu’elle flirtait avec certaines limites. Elle se dit, à juste titre, que cela faisait un moment qu’elle n’avait pas ressenti cette douleur familière. Peut-être treize ans justement. Mais elle se ressaisit rapidement. Elle croyait intimement que la fin justifiait les moyens. On ne pouvait réussir avec des sourires. Ou, du moins, pas qu’avec des sourires. Elle avait eu son lot de larmes au cours de sa vie, certaines plus amères que d’autres, mais elle était là où elle voulait être, et, plus important encore, sa fille l’était.
Elle aussi.
Grandiose.
Cela méritait bien quelques pincements au cœur.
* * *
Saint Croix – Possible drizzle. Precipitation : 30 %. Humidity : 55 %. Wind : 5mph.

Léa rejoignit le niveau du spa, juste sous celui du lobby {6} .
Elle avait pris son maillot de bain dans un sac de toile, mais se rappela que le spa était non-mixte et clothing optional . Ce paradoxe des Américains qui peuvent, à la fois, être si puritains et, par moments, si libéraux avec leur nudité. Tant qu’ils ne sont pas en groupe mixte.
Elle s’inscrivit sur le registre que lui tendait un charmant employé, celui où elle devait noter son nom et l’heure d’entrée, et parfois de sortie. Afin, sûrement, qu’ils puissent vérifier qu’aucun guest, trop détendu, n’est resté au fond de la piscine ou dans un recoin du sauna, à l’heure de la fermeture ; ça aurait fait mauvais genre dans un établissement de cette renommée.
Le jeune homme lui indiqua, avec un sourire discret, la direction des vestiaires pour femmes. Elle passa devant les présentoirs des produits de beauté, détente, antirides, antifatigue, antistress, anti-économies aussi. Elle jetait toujours un regard envieux sur ces présentoirs, sur les huiles de massages qui promettaient un nirvana corporel et un plaisir intégral… puis elle se disait, qu’appliquées par sa propre mère, la promesse en prenait un sacré coup.
Une fois dans le vestiaire, elle hésita à faire quelques brasses dans ce que sa mère appelait « la flaque gelée donnant sur une autoroute », mais ne se sentait pas d’humeur sportive. Et, en vérité, elle détestait nager. L’eau était plutôt son amie quand elle l’aidait à refléter les rayons du soleil ou quand des bulles venaient lui détendre les tensions du bas du dos. Elle laissa donc son maillot de bain dans son casier et sortit uniquement vêtue du peignoir blanc marqué du sigle de l’hôtel, en direction du spa, directement sur la droite des vestiaires.
Elle poussa la porte et entra dans l’espace féminin. Dans un bassin d’eau chaude à jets, deux Américaines discutaient à voix haute. Loud . Classique… Elle recherchait du calme et décida donc de commencer par le hammam, au fond de la pièce. Elle posa son peignoir sur un crochet devant la porte et entra en emportant uniquement la serviette blanche sur laquelle s’asseoir. La chaleur humide l’entoura aussitôt. Elle aimait ça. Elle s’assit en face de la porte, loin de la déperdition de chaleur, et ferma les yeux. Elle pouvait toujours entendre le brouhaha des Américaines dans le bassin à quelques mètres. Quel cliché, tout de même, que leur volume sonore, même au plus profond de l’antre dédié au bien-être et à la détente… Ils ne s’arrêtaient donc jamais ? Aucun modérateur des cordes vocales ? À croire que le gène du chuchotement avait péri sur le Santa Maria… Elle ferma les yeux, ses oreilles aussi, et se laissa aller, adossée contre la paroi chaude. Fondant dans le nuage de vapeur. Appréciant, avec délice, la difficulté à respirer qui s’installait en elle. Quand la frontière entre souffrance et plaisir est ténue et que la chaleur suffocante devient un signe de détente.
Le repos était un luxe rare.
Une journée off entière ! Elle avait même pu jouer la touriste aux Nations Unies ce matin, depuis le temps qu’elle rêvait d’y aller. Elle était en pleine tournée U.S. et allait jouer un récital, dans quelques jours, ici même, à Washington, au Kennedy Center. Elle sortait, tout juste, d’une série de trois représentations au Met de New York, qui était actuellement, sans nul doute, la salle la plus en vogue pour la musique classique. Tous les grands noms du milieu s’y pressaient, se suivaient, sans se croiser. Les emplois du temps étaient chronométrés. Elle aurait aimé parfois, après une série de performances, pouvoir rester quelques jours pour profiter de celles de ses collègues. Mais la vie des musiciens était ainsi faite. Son time schedule était booké pour les trois prochaines années. Rares étaient les soirées vraiment off où elle n’avait pas d’impératif de représentation, de répétition ou encore de gala de charité. Sa mère s’occupait de tout cela. Elle lui en était reconnaissante. Elle vivait la vie qu’elle avait toujours rêvé d’avoir. Elle jouait. Sa passion. Le piano. Elle n’avait rien d’autre à penser que d’en profiter. À fond.
Les Américaines bruyantes entrèrent dans la bulle humide du hammam. Léa était là depuis presque vingt minutes. Elle sentait la transpiration de bien-être l’envelopper, la sueur perler et en déduisit qu’il était temps de bouger. Elle se leva, sentit une goutte d’eau lui couler de l’épaule jusqu’au creux du dos, s’entoura la serviette autour de la taille, d’un geste faussement pudique, pour passer devant les deux jeunes femmes et ressortit dans la pièce au bassin. Elle prit une des bouteilles d’eau minérale à disposition sur la table en osier, en but une grande gorgée en entendant sa mère lui rabâcher de s’hydrater… Tu ne bois pas assez, il faut boire…, oui je sais maman…
Elle voulut se rafraîchir et se débarrasser le corps des peaux mortes. Elle rejoignit la « douche experience » {7} comme elle avait déjà vu dans d’autres lieux similaires. Un choix cornélien s’offrait à elle : Tropical Rain, Cold Mist, Slush . Elle ne se rappelait jamais à quoi correspondaient les indications. Ce qu’elle voulait faire ? Baisser la température de son corps. Tropical devait être chaud, Mist lui fit peur, elle choisit donc le troisième : Slush .
Une cascade d’eau gelée lui tomba sur la nuque, la prenant par surprise et la fit sauter hors de la cabine.
What the fuck !!!
Bravo Léa. Pour être rafraîchie, elle l’était.
Une femme, un peu plus âgée, allongée sur le bord du bassin à remous, la regarda en souriant :
You chose Slush, didn’t you ?
Yes, I did… Brrrrrr, it’s terrible !
It surely is !
Elle la rejoignit. L’eau tiède lui fit instantanément oublier « l’expérience » de la douche. Tout son corps lui envoya des signaux verts de détente maximale et elle eut envie de se liquéfier comme un canard au fond d’une cuillère de café. C’était étonnant comme le même élément pouvait déclencher de telles réactions radicalement opposées. Le mystère de l’eau sûrement.
Elle s’assit quelques minutes sur le banc, face à un jet lombaire et laissa le flux produire son effet relaxant sur les tensions du bas du dos. Sa peau commença à picoter… Selon sa mère, cette sensation serait liée à la présence de cellulite dans le corps… Une théorie qu’elle mettait toutefois en doute vu que les zones qui la démangeaient le plus étaient les épaules et non ses cuisses… Elle changea de spot {8} pour s’allonger sur la banquette opposée à sa voisine, co-victime de Slush .
Allongée dans l’eau, elle entendait encore des bribes de la discussion des deux Américaines dans le hammam… Mais qu’avaient-elles donc tant à se dire, et même… à se crier ? Elle en riait presque, intérieurement, puis elle se dit que cela devait être quelque chose, tout de même, d’avoir une amie avec qui parler… ou crier aussi, mais non, elle préférerait parler… de tout, de rien, des heures et des heures au fond d’un hammam.
Mais là encore la vie qu’elle avait choisie ne lui permettait pas ce loisir-là…
Elle avait des amies bien sûr, non ? Ou du moins des collègues de travail. Principalement des flûtistes, qu’elle appréciait davantage que la moyenne ; amies était peut-être un mot un peu fort. Mais, de l’extérieur, il fallait bien reconnaître qu’elle avait une vie solitaire. Comme la plupart des personnes dont le métier impose un changement de ville, de pays et parfois de continent, plusieurs fois par mois.
Est-ce que ça lui pesait ?… Il y avait des questions qu’elle préférait éluder. Elle répondait qu’elle avait une belle vie, elle aimait ce qu’elle faisait, elle avait l’immense chance de vivre de sa passion, la musique. « Combien auraient rêvé d’être à ta place ? »
Elle sourit au milieu des bulles en entendant, encore, la voix de sa mère dans sa tête lui répéter cette phrase. Il n’y avait pas de rancune dans ce sourire. Pas les arrière-pensées classiques d’un enfant prodige, poussé dans ses retranchements par les adultes, privé d’une partie de vie pour en avoir, soi-disant, une autre… Non, Léa avait toujours su, depuis toute petite, ce qu’il en coûtait pour réussir de grandes choses : du travail, du courage, plus de travail, des choix parfois difficiles. Et encore du travail.
On lui avait inculqué ces valeurs depuis l’enfance. Elle les avait faites siennes. Non pas par réflexe pavlovien, mais parce qu’elle y croyait profondément. Et, au plus loin de ses souvenirs, elle ne se rappelait pas avoir émis des doutes sérieux contre ça. L’adolescence ne comptait pas. L’adolescence ne devrait jamais compter. Courage. Travail. Choix. Et on obtenait la vie que l’on souhaitait. Même si parfois, rarement, la discussion avec une vraie amie lui manquait… même une amie américaine qui ne saurait pas chuchoter… Ce serait dommage quand même… Les vraies amies, ça ne se dit pas tout. Pas à voix haute. Il y a des choses qui doivent se dire tout bas. Se murmurer parfois. Oui, une vraie amie c’est plutôt ça, se dit Léa.
Et au pire, elle avait toujours la voix maternelle dans un coin de sa tête pour lui faire la conversation. Ou la morale…
Sa voisine de bassin se releva de la banquette pour sortir de l’eau et se dirigea vers la douche. Elles se jetèrent un regard entendu et Léa la surveilla du coin de l’œil. Pas de cri, pas de sursaut, visiblement un meilleur choix.
Cold Mist ? demanda-t-elle.
No , répondit-elle en riant. Still traumatized by the cold, Tropical Rain !
En levant la tête vers l’horloge analogique, posée sur le mur recouvert de céramiques bleues, elle vit qu’il était presque l’heure du dîner. Sa mère, parmi une liste non exhaustive d’autres choses, n’aimait pas attendre. Elle sortit de l’eau, se dirigea vers la douche avant de reprendre son peignoir. Elle hésita en se remémorant l’épisode slushien traumatique puis appuya sur Tropical Rain . Une douche chaude, soutenue lui tomba sur les épaules… C’était très agréable, incomparable avec la première option de cette cabine ! Mais elle voulait tout de même finir sur une note de froid. Sur un élan de courage, elle lança le Cold Mist . Une brume rafraîchissante se diffusa autour d’elle. C’était frais mais plaisant. La parfaite note pour raffermir les tissus, bouter la cellulite hors de ses cuisses et terminer cet intermède détente pour le petit canard qu’elle était devenue. L’impression finale de cette douche était bien meilleure que la première.
Elle était en train de se rhabiller quand les deux femmes sortirent du hammam et la dévisagèrent rapidement. Typiquement féminin. Se croiser était synonyme de se jauger, toujours. Elle sentit leur regard quand elle passa son peignoir mais n’en fut pas gênée outre mesure. Elle n’était pas particulièrement confident {9} avec son corps mais elle n’était pas spécialement pudique non plus. Ses mensurations entraient dans les standards actuels et cela lui permettait de ne pas avoir envie de mourir en feuilletant un magazine de mode. Elle faisait un petit 38, mesurait un peu plus ou un peu moins d’1 mètre 70 – selon son humeur et suivant qu’elle trichait ou pas – et était, en revanche, particulièrement fière de ses fesses et de ses seins. Allez savoir pourquoi. Il y a longtemps, elle avait même été décrite comme la « jeune pianiste la plus sexy du circuit » par le magazine Diapason . À l’époque, elle n’avait pas exactement su comment l’interpréter. Elle était dans la période un peu rebelle de ses 20 ans où elle disait « vouloir être jugée pour sa musique et non pas pour son physique » par exemple, ou plein de petites phrases comme celle-ci… Alors qu’au fond d’elle, en bonne fillasse qu’elle était, elle avait sautillé devant sa glace, dans sa chambre, le soir, en serrant l’article contre sa poitrine, justement. Qu’est-ce qu’une fillasse ? Vaste question… Il fallait la suivre et l’observer pour essayer de comprendre.
Elle retrouva ses affaires dans le casier du vestiaire, composa l’unique combinaison qu’elle choisissait toujours pour n’importe quel code, 2/1/0/7. Son anniversaire, quelle originalité non ? Le vestiaire était vaste et vide. Seule sa voisine de bassin terminait de s’habiller et lui fit un signe de tête en quittant la pièce. Elle put s’asseoir devant la glace pour utiliser le sèche-cheveux et tout le nécessaire de beauté mis à disposition par l’hôtel, presque plus que dans sa propre salle de bains… Si tant est qu’elle ait sa propre salle de bains… Au final, elle passait presque plus de temps dans les hôtels comme celui-ci que chez elle. C’était où, vraiment, chez elle ? Le petit studio parisien à Saint-Germain-des-Prés où elle possédait un Yucca en phase terminale ?
Elle prit un peu de lotion hydratante dans le creux de la main, se l’appliqua rapidement sur le visage et jeta un dernier coup d’œil dans la glace avant de rejoindre le lobby .
« Jeune pianiste la plus sexy du circuit »… Quel honneur !
Avec le recul elle se disait qu’elle aurait préféré, plus que le titre honorifique, recevoir les histoires d’amour qui allaient avec. Non ? Y avait pas un ou deux princes charmants qui cherchaient une pianiste sexy ? Juste des princesses endormies ou friandes de pommes ? Même le petit là-bas au fond à droite ? Non ? Bon ! Sa vie amoureuse était donc restée aussi vide que la liste d’amies sur son répertoire.
Hormis un amoureux transi en école primaire, Thibaut Halgand – on se souvenait toujours de ses amis d’école primaire par le prénom et nom accolés, des restes de l’appel que faisait la maîtresse, sûrement – qui lui récitait des vers de poésie en lui offrant des pissenlits cueillis dans la cour de l’école, elle n’avait pas un tableau de chasse bien rempli. Elle avait vécu une relation en pointillé avec un premier violon, un peu plus âgé qu’elle, quand elle avait à peine vingt ans. Leur histoire avait duré près de trois ans, mais si on comptait le temps qu’ils avaient passé vraiment ensemble avec leurs emplois du temps respectifs, cela n’avait pas dû dépasser quelques mois.
Pour la première fois, sa mère s’était investie dans quelque chose sans lien direct avec le piano et avait même semblé déçue que cela ne marche pas entre eux. Elle s’était investie au point de laisser quelques plages vacantes dans le planning de Léa et avait fait mine d’envisager la vie de sa fille autrement que sous l’aspect « répétition, piano, représentation ». Il faut dire qu’il avait davantage charmé sa mère qu’elle-même. C’était sans doute une des raisons pour lesquelles cela n’avait pas fonctionné entre eux.
Mais, excepté ces deux histoires, le cueilleur de pissenlit et le violon charmeur de belle-mère, sa vie sentimentale était aussi blanche que les touches de son instrument. Enfin que de la moitié des touches. Blague nulle de pianiste. Surtout que cinquante-deux, c’était même pas la moitié de quatre-vingt-huit, révise donc tes maths, espèce de canard en sucre le plus sexy du circuit.
Chapitre 4


Elle lit un roman assise sur le bord du ponton.
Les pieds qui trempent nonchalamment dans l’eau.
Elle porte un débardeur blanc un peu lâche avec des petites bretelles fines, dont une qui tombe presque le long de son épaule. Elle a des longues jambes, élancées, dorées par le soleil, qui sortent d’un short en jean délavé.
Il a eu le temps de noter qu’elle avait cette petite manie de replacer une mèche de cheveux derrière l’oreille droite, immédiatement après qu’elle a tourné une page.
Il l’observe depuis un long moment maintenant.
Dix minutes. Peut-être quinze.
Il était sur le chemin pour venir se rafraîchir, nager un peu, avec cet été de canicule. Il a stoppé net quand il l’a vue.
Ça fait maintenant un bout de temps qu’il est là, debout, un peu gauche, au bout du chemin qui descend à la plage. Il se sent bête à l’observer comme ça.
En même temps, il ne sait pas vraiment quoi faire d’autre…
À cet instant, elle lève la tête de son livre, se gratte le mollet et tourne la tête dans sa direction.
Il va vraiment être temps de savoir quoi faire, se dit-il.
Salut ! dit-elle.
Vraiment, maintenant.
Euh… salut !
Super. Belle repartie. T’as assuré, mon gars. Il essaie de se ressaisir et se dirige vers elle, en essayant de mettre toute la confiance possible dans sa démarche. Il se redresse et bombe même un peu les pectoraux, avant de se rendre compte qu’il doit plus avoir l’air d’un idiot que d’Al Pacino.
Tu vas nager ?
Euh… oui.
Bravo. Encore une réponse de haut niveau, se dit-il. Il passe derrière elle. Elle fait mine de se pousser un peu comme si elle pouvait prendre toute la place avec ses cinquante kilos toute mouillée… Il rejoint le bout du ponton en se demandant ce qu’on est censé dire après ça, oui je vais nager, il fait chaud, et toi, tu lis ? Quelle force de déduction, se dirait-elle, vraiment quelle vivacité d’esprit… Comme il est toujours perdu dans ses potentielles réponses et qu’il n’en trouve aucune qui lui paraît génialissime, il pose sa serviette en boule et revient à son projet de départ : nager. Le conseil de son père « Quand tu ne sais pas quoi faire, fais simple »
Et donc, il plonge.
L’eau est vraiment bonne. Le lac en juin, encore propre de l’hiver, limpide. Il ressort un peu plus loin. Résiste à l’envie de se retourner pour voir si elle le regarde. De quoi aurait-il l’air, arrêté là, dans l’eau, à deux, trois mètres à peine du ponton… d’un caneton qui aurait perdu sa mère ? Génial.
Il secoue la tête légèrement – il a vu ça dans une série à la télé, ça donne un air viril au héros-surfeur-musclé – et se met à nager en direction de la bouée jaune.
Depuis tout petit, son père l’a emmené pêcher sur les bords du lac puis sur sa barque et il s’est toujours senti à l’aise avec l’eau. Ce qui pour un petit Savoyard n’est pas toujours une évidence. Il a la chance d’habiter cette région où les lacs alpins permettent de combiner les plaisirs de la baignade l’été à ceux de la montagne l’hiver. Un combo gagnant.
Une fois arrivé à la bouée, il jette un œil vers le ponton. La demoiselle a repris son livre. Il décide de pousser jusqu’à la bouée suivante. Ça ressemblerait à quoi une baignade de trois minutes et vingt-trois mètres aller-retour ? Impressionnant. Vive le surfeur musclé du dimanche.
Il lance tout de même régulièrement des regards furtifs en direction du ponton, pour s’assurer que la lectrice n’a pas quitté sa place. Mais non. Un pied toujours dans l’eau, elle continue sa lecture au soleil, la deuxième jambe simplement remontée sous les fesses.
Après avoir profité de quelques longueurs pour réfléchir, il tente de formuler une phrase d’approche, enfin de réapproche. « Tu habites où ? » Trop direct. « C’est quoi ton livre ? » Bateau. « Il fait lourd hein ? » Trop météo. Il s’agrippe au ponton et remonte d’un élan impressionnant – non ? Du moins c’est ce qu’il se dit pour se mettre en confiance. Il se redresse sur les lattes de bois sans manquer de répandre de l’eau partout. Quelle délicatesse. Quand elle tourne la tête vers lui, la peur de l’avoir mouillée, elle et son livre, l’emporte sur ce qu’il voulait dire.
C’est elle qui relance.
Tu viens souvent nager ici ?
Oui. De temps en temps. Surtout quand il fait si chaud.
C’est clair, tu m’étonnes… c’est de pire en pire, et dire que ce n’est que le début de l’été… il paraît que ça va être assommant.
Il paraît, oui.
Encore un silence. Un vide dans son cerveau. L’aire de Broca {10} le lâche lamentablement.
Elle, encore :
Moi c’est Léa. Et toi ?
Enzo.
C’est italien ?
Non.
En tout cas, c’est joli chez toi…
Merci…
D’ac… et est-ce qu’il t’arrive de prononcer plus de deux phrases d’affilée ?
Enzo se referme. Vexé.
Il s’essuie sommairement avec la serviette en boule qu’il a aspergée d’eau en sortant « délicatement » du lac. Il bougonne et se dit au fond de lui que Léa, c’est sacrément joli aussi comme prénom mais que maintenant qu’elle l’a dit elle-même, il ne peut plus faire la même remarque, elle risquerait de le rembarrer encore. Il la regarde se replonger dans son livre et sent bien que c’est maintenant le moment où tout bascule… Celui où il peut faire ce qu’il sait très bien faire ; option un : l’ado, éternel bougon/ours taciturne et grommeler un au revoir en quittant la place ; ou option deux : autre chose.
Il sent des picotements sous ses pecs mouillés. Des trucs qu’il ne connaît pas et qui le poussent à chercher cette autre chose, mais, tout penaud qu’il est, il doit bien admettre que, cette autre chose… il ne sait pas trop comment ça marche !
Léa tourne une page et ramène sa mèche de cheveux derrière son oreille… Il prend ça comme un signe du destin, du dieu des coiffeurs, des oreilles, ou de peu importe et déplie, consciencieusement cette fois, sa serviette de bain à côté d’elle. Pas trop près quand même. Si jamais ça part mal, il pourra toujours dire qu’il se fait sécher au soleil et que vu sa sortie, c’est le seul endroit sec restant.
Il hésite ensuite sur la façon de s’asseoir et toutes lui paraissent gauches et lourdes… mais y a-t-il une façon distinguée de s’asseoir sur une serviette ? Il choisit de… s’asseoir. « Fais simple ». De toute façon, elle est plongée dans sa lecture. Il replie ses jambes, tient ses genoux pour se donner de la contenance et se lance. Elle a fait l’effort deux fois, il sent qu’il n’y en aura pas trois. Cette fois, phrase préparée ou pas c’est à lui de jouer :
Qu’est-ce tu lis ?
(Version bateau, donc.)
« Guide de chasse et de pêche à l’usage des filles ».
… C’est… étonnant… comme lecture.
De Melissa Banks, tu connais ?
Ah ? Euh… non… mais mon père pêche beaucoup, sur le lac…
Elle rit.
Ah mais nan ! C’est pas vraiment un manuel sur la pêche, tu sais ! C’est un roman américain, d’une New-Yorkaise qui raconte sa vie, ses amours… Tiens, regarde ! (elle lui tend le roman) Tu es déjà allé à New York ?
… Non.
Ma mère m’y a emmenée pour la première fois pour mes 15 ans, l’an dernier, elle disait que je n’avais pas l’âge avant ça. J’étais dég, mais elle avait raison, comme d’hab, c’est une ville complètement folle.
Enzo ne dit rien.
Il tient le livre sur la chasse et la pêche qui n’en est pas vraiment un. Il sèche de la main une goutte d’eau qui ruisselle de ses cheveux et menace la couverture. Comme pour s’excuser il dit en lui rendant le roman :
Je n’ai jamais vraiment voyagé. Dans ma famille, on ne bouge pas beaucoup…
En même temps, vous habitez dans une région magnifique, ça se comprend que vous ne la quittiez pas. Les gens payent pour venir ici ! C’est un peu comme si tu vivais en vacances en permanence.
Il sourit. Elle avait raison, il aimait sa région.
Tu sais, tu dis que tu ne voyages pas comme si c’était naze, mais moi je voyage trop ! On n’est jamais content de ce qu’on a. Des fois, j’aimerais pouvoir dire « ici, c’est chez moi ».
Ils se regardent. Enzo remarque qu’elle plisse un peu le front en disant ça.
Tu es en vacances ici ?
En vacances, oui et non. Disons qu’en ce moment, ma mère a choisi de nous poser un peu de ce côté-là de la planète.
Devant les sourcils froncés d’Enzo, Léa précise.
On est rarement au même endroit pendant longtemps, là on est plutôt ici, car ma mère veut que j’intègre Hem, tu connais ?
Il fait non de la tête.
La Haute école de musique de Genève, un truc chicos, mais cool, tu vois… et on est ici pour l’été, dans la maison dont ma mère a hérité par mes grands-parents.
Cette phrase donne à Enzo une bouffée d’oxygène.
L’été.
Deux mois.
Une éternité quand on a 17 ans.
Dans un mouvement brusque qui interrompt sa rêverie d’ours vaillamment sorti de sa grotte, Léa, dans le rôle du pot de miel, se retourne.
Rhô shit … Quelle heure il est ?
Je sais pas. Pas loin de 4 heures, je pense.
Merde, j’ai pas vu l’heure, je suis désolée, je dois filer…
Enzo sent les picotements s’amplifier, une lumière rouge d’alerte inconnue s’allume devant Léa, alias le pot de miel, qui se tortille pour ramasser sa serviette, en faire un baluchon pour son livre.
Euh, c’était sympa de te rencontrer…
Bip bip bip, dire quelque chose, bip, vite !
Euh… oui sympa, très… Tu penses revenir par ici ?
Un nuage en forme d’abeille passe au-dessus d’eux dans le ciel.
Son ombre crée des reflets de bleu sur le lac. Comme la délimitation d’un lagon fictif.
Eh ben voilà ! se dit Léa. Ça met du temps à démarrer, mais ça vient quand même. C’est vrai alors ce qu’on dit sur les montagnards qui ne sont pas bavards… En même temps, la petite voix, là, qui fait sa maligne dans sa tête, elle donne des leçons de communication, mais elle oublie un peu vite le vide sidéral relationnel de leur vie réelle à elles deux. Elles dévorent peut-être des livres de fillasse pour se construire une vie sociale par procuration, mais question IRL , c’est un peu le désert de Gobi. C’est bien beau les conseils des manuels, de drague, de chasse, de pêche… Elle les lit avec attention, comme toutes les filles de son âge. Enfin ça aussi, c’est ce qu’elle s’imagine. Parce que les filles de son âge non plus, dans la vie réelle, elle n’en croise pas beaucoup. Et elle n’a pas vraiment la preuve que les garçons s’attrapent comme les poissons.
Ni les ours d’ailleurs.
Je pense oui, répond-elle en sortant de sa psychanalyse intérieure, je suis là pour l’été, autant profiter du lac. Et puis, qui sait, tu m’apprendras ptêt des trucs sur la pêche, rajoute-t-elle pour le taquiner.
Elle regrette presque immédiatement sa petite vanne. Genre toi le paysan du coin, tu vas m’apprendre la vie aux champs. La demi-seconde de réaction d’Enzo – une croche – lui laisse le temps d’avoir envie de se désintégrer et de rentrer dans un trou sous la terre – celui qui traverse la planète et qui ressort en Chine de l’autre côté – ça va vite un cerveau de fillasse, un cerveau de fillasse de 16 ans, encore plus.
Mais non.
Une autre demi-seconde passe… Le temps d’une noire. D’un ange, dirait sa grand-mère. Une perte de temps, dirait sa mère en levant les yeux au ciel… Et il sourit en retour :
Ça marche. Je sais pas si ça sera la méthode homologuée à New York, mais on fera du local.
Elle détaille le contour de son visage déjà bruni par le soleil de juin. Sa grande carrure d’ours, ou plutôt d’ourson, les épaules qui rentrent un peu, timide sous la fourrure. Il s’est relevé aussi et la dépasse d’une tête. Ses cheveux blonds en bataille, comme en sortie d’hibernation peut-être, lui cachent le soleil. Il a une façon craquante de détourner le regard. Cela se mérite d’autant plus, sûrement. À contre-jour, elle imprime dans sa mémoire cette si belle image. Une image qu’elle aimerait tant revoir. Il a dit ça marche. Revoir ici. Revoir bientôt.
Elle et sa petite voix sautillent ensemble à l’intérieur de sa tête.
Elles prennent même l’initiative, l’assurance venue d’on ne sait où – de Chine certainement – de pencher la tête en avant en direction de la joue du paysan/pêcheur. Un quart de seconde de temps de réaction – double croche – lui permet à lui de pencher ladite joue vers le bas – rappel : il est grand le gaillard tout de même – et voilà nos deux zouaves en piste pour leur première bise. Par « bises », comprendre effleurer la joue de l’autre avec sa propre joue et recommencer la même manœuvre sur les joues opposées.
Voilà.
Une fillasse. Un ours.
Et leurs premiers pas de danse sur un ponton de bois.
Aparté


Comment on tombe amoureux ?
Chapitre 5


Comme chaque matin depuis une semaine, Enzo se réveille en se demandant s’il va revoir Léa. Il doit être près de 10 heures. Presque l’aurore pour son âge.
Il ne s’est jamais reconnu derrière ces amoureux un peu débiles qu’on voit souvent à la télévision, dans les séries de l’après-midi. Transis. Gnangnans. Et pourtant, il est là, groggy depuis.
Il est allongé sur son lit.
Il repense à cette belle rencontre, l’autre jour. Il revoit des détails très photographiques de cette journée, ses jambes qui pendent dans l’eau, ses doigts derrière son oreille. Il revoit le délié de son bras quand elle lui a tendu son livre. Son sourire quand il a répondu bêtement que son père pêchait sur le lac. Son sourire… ses lèvres fines, à moitié entrouvertes, dissymétriques. Une arme de séduction massive.
Ses parents le trouvent différent depuis, et ne se privent pas de le lui faire remarquer. Sa mère, surtout. Elle dit qu’il y a anguille sous roche à le voir perdu dans ses pensées pendant les repas ou à regarder les montagnes dehors avec un verre de sirop de citron à la main. Son père ne dit rien mais il n’en pense pas moins.
Alors il passe de plus en plus de temps à rêvasser dans sa chambre. Loin de l’inquisition parentale.
Sa chambre. Tout ce qu’il y a de plus typique d’un adolescent de 17 ans. Son lit n’est pas fait, cela va sans dire. Si un téméraire daignait se pencher dessous, tout aventurier qu’il soit, il aurait probablement une syncope, ou, à minima, un réflexe vomitif. Des restes de snack grignotés le soir, des kleenex usagés et, on ne va pas se mentir, pas uniquement remplis de sécrétions nasales, une chaussette sale et seule. Du classique, quoi !
Il y a quelques restes, dans un coin, qui témoignent qu’il n’a pas changé de chambre depuis l’enfance. Une chambre d’enfant. On peut y sentir les souvenirs… quelques médailles en toc dont la fierté n’a d’égal que le brillant du faux or dessus, l’odeur des peluches délaissées, l’air de rien, mais qu’on laisse quand même pas loin, celle des stylos à encre, bleue, verte, dont on ne se sert plus, mais qu’on garde toutefois sur le coin du bureau, à côté d’une petite boîte en plastique, avec toutes les billes des cartouches nettoyées à l’effaceur. Ah… L’odeur de l’effaceur…
Dans un coin, une petite étagère en bois foncé contient une pile de disques gravés, de musique partagée entre potes. Un amoncellement de rondelles plastiques réfléchissantes sans couleur, avec, seulement pour les différencier, une petite écriture au stylo noir : Muse, Oasis, Portishead – un truc de filles, cadeau d’Émilie, sa pote, mais qu’il aime bien sans trop l’avouer –, Stereophonics.
Les boîtes sont toutes cassées. L’une sur le bord, ou la façade, l’autre c’est l’attache centrale qui est pétée, ce qui la rend tout bonnement inutilisable et donc prête pour la poubelle normalement. Mais ce n’est pas le genre de déduction qu’un jeune garçon, en pleine force de l’âge, fait de son plein gré. Jeter ? Non ! Pour quoi faire ? Il préfère la garder, là. Garder c’est bien, c’est rassurant. Les psychologues et les parents n’ont rien compris, l’ordre n’est réconfortant que pour les grandes personnes. Ou les Japonais. Mais le yin, le yang, le feng shui, quand on a 17 ans, on s’en fiche éperdument. Il y a du rassurant dans une chambre en bordel comme la sienne, il y a de la vie, de la matière. De la cachette, un peu aussi. Et c’est des plus beaux bordels que naissent les plus grandes choses. True story.
Et quand sa mère le sermonne sur son manque d’organisation, sur comment il peut bien retrouver sa tête dans un bazar pareil, ça le fait doucement rigoler parce qu’au contraire, son petit bazar, c’est son fonctionnement à lui, sa petite entreprise. Qui ne connaît pas la crise – Bashung, cadeau de son père. Il sait bien que sa deuxième chaussette est au coin du bureau parce que c’est là qu’il l’a lancée en allant se coucher hier. Et son livre de maths est, c’est logique, sous la pile de linge sale dans le coin car il avait sport en fin de journée, jeudi et qu’il a vidé tout son sac, le soir, pour préparer celui du lendemain. Chaque chose à sa place. Seulement pas celle que sa mère leur donnerait.
Depuis son lit, il regarde les posters au mur. L’équipe de France de 98 surplombe son lit, comme celui de tous ses potes. Il se rappelle l’émotion de masse qui a accompagné cette période. Les matchs sur écrans géants avec son père et ses amis. Les gens qui sautaient dans les canaux du Thiou ou dans la fontaine de l’hôtel de ville. Même que Clémence s’était coupé un tendon du pied dans une grille d’évacuation. La tuile !
En face, sur le mur qu’il regarde avant de s’endormir, il y a l’affiche de Renaud à l’époque du Retour de Gérard Lambert – indéniablement moins bien que le premier opus, malgré les chœurs de Coluche, il faut le dire – sa coiffure négligée, son perfecto noir, « parce que c’est beau, que ça tient chaud et que je vais te dire un truc, mon gars, ça fait peur aux bourgeois », et un petit foulard rouge et blanc autour du cou. Une sorte d’idéal de virilité et de sensibilité pour Enzo. Et puis aussi dans un coin, une prémonition, un rêve, une coïncidence… une photo, en noir et blanc, des tours jumelles disparues qui surplombaient alors les gratte-ciel du sud de Manhattan.
De cette vue de New York, il repense à Léa.
Est-ce que c’est ça, alors… aimer une fille ? Arf, ça va pas non ? Aimer, c’est bien trop fort, non, comme mot… Ça fait vieux, ça fait grand. Ça fait peur, surtout… Non ! pas aimer… Alors quoi… Vouloir sortir avec ? Ça fait ça de vouloir sortir avec une fille ? Ces petites choses dans le bas-ventre, ces petits papillons ? C’est pas qu’un truc de filles, alors, ce truc-là ? C’est Émilie qui lui avait parlé de ça, un jour. Émilie, la vraie copine, la fille qui rigole, qui sait taper dans un ballon, qui fait pas de chichis, et qui, du coup, a été acceptée dans leur bande d’amis. Leur caution féminine et, sûrement aussi, leur atout maître à tous. Ces petits branleurs de province, qui sortaient du collège avec du lait dans le nez et voulaient faire les durs dans la cour du lycée. Parce que le lycée, c’est plus la même chose. La frontière invisible entre les filles et les garçons, dans la cour du collège, s’efface et les cartes sont redistribuées. Les codes changent. Et les corps aussi. Il n’est jamais de trop d’avoir, dans son équipe, un allié, une alliée en l’occurrence, un insider qui peut parler la langue de l’autre tribu.
Il se dit qu’il aurait bien besoin des conseils de son amie, là, pour le coup. C’est la première fois qu’il rencontre un membre de l’autre espèce, de si près. La première fois qu’il a envie d’aller plus loin, d’approfondir la chose. De savoir comment lui parler, comment entrer en communication avec cette étrange créature venue d’une autre planète. L’autre soir, ses parents parlaient d’un livre sur le sujet, comme quoi les hommes viendraient de Mars et les femmes de Vénus. Il n’avait porté aucun intérêt à la discussion, à ce moment-là et il n’a aucun souvenir de ce que ses parents ont dit là-dessus, sur Mars, Vénus ou quelque autre planète que ce soit. Il regrette un peu, là… Parce que, putain, il parle pas un mot de vénusien… Et Renaud, il explique pas tout ça !
Les bastons, les poteaux, les motos. Mais les filles, pas trop.
* * *
Il a été nager plusieurs fois depuis cette fameuse rencontre.
Il a même, parfois, un peu couru dans les bois pour distinguer plus rapidement le lac, le ponton. Toujours vide. Il a nagé encore plus énergiquement vers la bouée, se vengeant de sa déception en donnant des grands coups de bras rageurs dans l’eau. Où est-elle ? Est-elle repartie plus tôt ? Elle avait dit l’été ? C’est déjà fini ? C’est encore un mot qu’elle utilise mais qui veut dire autre chose ? Et toi là ? À quoi tu joues ? À courir ici tous les jours, tel un petit toutou qui cherche un os ? Après l’ours, le caneton, tu vas faire toute la ménagerie ? Tu vas tout de même pas passer ton été à regarder des planches de bois…
Ce matin, pareil, il s’est levé en se disant, tiens si j’allais nager. Et sa petite voix lui a dit : ouais à d’autres, on sait bien ce que tu vas chercher.
Il est venu. Il n’a pas couru.
Il n’a rien vu. Il a fait semblant de ne pas être déçu.
Il n’y avait personne. Au moins, il n’a pas eu à le cacher. Il a fait son petit parcours classique, plonger, nager, bouée.
Il remonte sur le bout du ponton, et s’assoit face aux montagnes pour reprendre son souffle quand il entend :
Salut.
Il se retourne. Elle répète.
Salut Enzo qui n’est pas italien. Comment tu vas ?
Une seconde passe. Une semaine s’efface.
Salut… bien, et toi ?
Il a presque envie de lui sauter au cou. Les mots se bousculent dans son cerveau, tous ceux qu’il a eu envie de lui dire quand il a repensé à leur rencontre, seul dans sa chambre. Tous ces mots qui venaient si facilement, a posteriori. C’est Rousseau qui dit un truc comme ça. Il l’a appris en français pour le bac, cette année. Qu’il faisait d’excellentes conversations par correspondance, une histoire d’escalier piquée à Diderot, selon la prof. Il s’est reconnu là-dedans – mais c’est bien le seul trait de ressemblance qu’il a trouvé avec ce type, même s’il était du coin. Tout ce qu’il s’est demandé sur elle, sur sa vie. Et encore une fois, comme le trop est l’ennemi du bien, il ne dit rien.
Rien. Il la regarde. Juste. En souriant un peu des yeux quand même.
Heureusement, c’est elle, encore une fois, qui relance la discussion.
Elle s’assoit à côté de lui, pose son livre – un autre que celui de la dernière fois – et se met à lui raconter sa semaine. Comment sa mère l’a fait répéter et répéter encore, parce qu’elle s’est soudain pris un coup de flip à l’idée que sa fille chérie ne soit pas reçue dans la fameuse école pour laquelle elle avait elle-même fait tant de sacrifices.
Enzo retrouve un usage à peu près normal de la parole et, passé le surplus d’émotions de la revoir, réussit à tenir une discussion de base. Humaine.
Elle parle de musique, de piano surtout, et toi tu joues de quelque chose ? De la guitare, un peu, mais j’ai pas de prof, j’apprends tout seul, dans ma chambre. Elle s’étonne, raconte ses heures de calvaire de solfège avec les profs les plus acariâtres et autoritaires du monde. Elle en rajoute, il lui fait remarquer, tu exagères, c’est pas possible, elle promet que c’est vrai, qu’il devait s’être échappé d’un hôpital psychiatrique, et il était horrible en plus, je te jure, des poils dans les oreilles et tout, ils rient, et tu joues quoi, alors, dans ta chambre ?
Il énumère, Renaud bien sûr, Jeux interdits , comme tout le monde, Cabrel aussi, elle rit, waouh, Cabrel… sexy, il rougit légèrement, elle le remarque et regrette, un peu, elle ne sait pas vraiment s’il faut faire rougir les ours d’ici. Il reprend pourtant, Nirvana un peu, dit qu’ils ont le projet avec des amis d’essayer de monter un groupe, qui sait, peut-être, et toi, tu joues quoi ? Elle soupire, elle répond, de tout, du classique beaucoup, bien sûr, surtout… tu as commencé il y a longtemps ? Le piano ? Oh oui, j’ai l’impression d’avoir toujours joué, je ne sais pas, ma mère doit savoir, 3, 4 ans peut-être, ah ouais… si petite ? Elle rit, elle se souvient, oui, j’ai vu des photos de mes premiers concours, j’étais microscopique, sur le tabouret, c’était trop mignon, et j’ai dû corriger ma position de bras ensuite, avec un autre de mes profs psychopathes, tous mes profs sont des psychopathes tu sauras, parce que même avec un coussin j’étais souvent trop basse et j’ai pris l’habitude de jouer les mains en l’air, comme si je conduisais une Harley, tu vois ? Il voit très bien, ça le fait rire, j’ai jamais vu quelqu’un comparer le piano et une Harley, ouais hein, t’as vu, je suis étonnante comme fille. Et pour couronner le tout, elle se met à mimer, là assise sur le ponton, tiens regarde, je te joue Schubert en Harley, tu connais Schubert, la truite, tout ça, non ? Rho, dis donc, pour un pêcheur… et elle lève les mains au niveau de sa tête et mime un piano dans les airs, il ne relève même pas qu’elle vient de se moquer, il la regarde, elle ferme les yeux, fait voltiger ses doigts dans le vide et secoue la tête en écoutant une mélodie imaginaire, puis elle se met à chanter, je ne reconnais plus personne en Harley Davidson, tu connais ça, non ? Oui il connaît. Il la trouve folle.
Il la trouve belle.
Le temps file, les nuages et les minutes passent.
On dit beaucoup de choses sur les coups de foudre, love at first sight , tout ça. Les magazines regorgent de conseils, d’analyses sur les relations dans tous les sens, sous toutes leurs formes. Certains y croient, d’autres s’en moquent. En réalité, si on voulait vraiment écrire sur l’amour, le vrai, il n’y aurait pas grand-chose à dire.
Rencontrer quelqu’un, c’est avant tout s’ouvrir à lui, à elle. Comme toutes les filles, Léa s’est posé beaucoup de questions sur les garçons, sur l’amour, sur la vie. Elle a lu des livres et des articles. Elle s’est préparée, elle s’est dit qu’elle ferait ci ou ça, et là assise, à rire et à jouer du virtual piano dans les airs au-dessus de l’eau… elle ne se dit rien.
La vérité est sûrement là.
Elle joue, elle parle, elle vit.
Sans analyse. Sans question.
Sans test de psychanalyse à la con.
Alors oui bien sûr, elle le trouve incroyablement beau gosse, son petit ours pêcheur des montagnes. Ses yeux en amande. Leur couleur, changeante aux rayons du soleil. Vert. Un peu orange. Ou pas. Mais au final, c’est même pas tant ça qui retient son attention. Elle ne se sent pas « obligée » par ça, par une attirance physique, cet éléphant au milieu de la pièce qui fausse les relations dès le départ. Celui qui fait qu’on bafouille, qu’on se sent emprunté et qu’en définitive, on n’est jamais vraiment naturel et soi-même quand on veut consciencieusement séduire quelqu’un.

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