R.I.P
255 pages
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Description

Lisa a un don. Depuis toujours elle est extra-lucide. Elle ne sait pas pourquoi, elle est née comme ça. Hypersensible aux gens qui l’entourent, capable de capter leurs auras et de déceler leur nature profonde, elle subit de plein fouet les existences de ces inconnus qu’elle croise.
Ce pouvoir qui pèse sur sa vie comme une malédiction, elle l'a toujours caché, même à David, son mari. Même à ses amies et collègues hôtesses de l’air. Elle n’espère qu’une chose, que l’étrange pouvoir de sa vue la laisse un jour en paix.
Mais une rencontre singulière pourrait bien faire changer le cours des choses...

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 30 septembre 2014
Nombre de lectures 1 239
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

R.I.P

Lilou Vermont



© Éditions Hélène Jacob, 2012. Collection Fantastique . Tous droits réservés.
ISBN : 979-10-91325-19-6
Prologue


A peine arrivée, je m’écroulai sur le lit. Je ne comprenais toujours pas ce qui s’était passé. J’étais dans un tel état d’agonie que j’avais l’impression que je ne m’en relèverais jamais. Je me traînais jusqu’à la salle de bains. J’avais une mine épouvantable, les yeux rougis et injectés de sang. Je tirai la langue et y découvris des traces noires. Je me rinçai plusieurs fois la bouche à grande eau, sans résultat. Elles restaient incrustées dans mes papilles. Je n’avais plus la force d’en comprendre la raison. Je me déshabillai en hâte, me douchai pour me purifier de ces souillures visibles… et invisibles.
Une fois nue, je découvris sur mon corps de longues traces rouges qui ressemblaient à des lacérations. A moins que ce ne fût les marbrures de mes veines abîmées. Je les frottai frénétiquement, dans l’espoir de les faire disparaître, mais elles semblaient incrustées dans ma peau, sans boursouflures, ni reliefs. Totalement indolores, mais gravées sur moi aussi fort que l’assaut que j’avais subi.
Sous l’eau brûlante, je savonnai au gant de crin ces traces qui me faisaient peur. Je ne sais pas si elles finirent vraiment par s’effacer, puisque sous la force de mon frottement, j’étais devenue totalement écarlate.
Une migraine violente me guettait. L’amour pouvait-il ressembler à cela ? Tout cela me dépassait et mes bonnes résolutions ne suffisaient pas à faire changer le cours des choses. J’observai ma mine grise dans le miroir. J’étais plus morte que vivante. Et finalement, si c’était moi le fantôme ?
-1- Mes berlues


J’avais une particularité, étrange et insolite, inscrite dans mes gènes. Depuis toujours, j’étais extra-lucide. Malgré moi, mes yeux voyaient ce que les autres ne pouvaient pas voir et ne devaient pas voir. Je n’y pouvais rien, j’étais faite comme ça. Je percevais les profondeurs de toutes les âmes que je croisais, leur recto verso, leur yin et leur yang. Je captais les auras de ceux qui m’entouraient sous forme de halos colorés. Je prenais de plein fouet ces existences. Les bons comme les mauvais karmas. Avec une transparence cristalline.
Il n’y avait pas de règle. Je ne décidais pas de mes visions, je les subissais. Je n’avais jamais choisi ni le lieu, ni l’instant, ni les individus. Certaines me sautaient au visage, d’autres pas. Si j’étais devenue hôtesse de l’air, c’était parce qu’enfermée dans la carlingue d’un avion, je ne rencontrais pas ce problème. J’y étais normale. Une énigme de plus à mon étrange particularité.
Ça n’avait l’air de rien comme ça, et pourtant, mes berlues, comme je les appelais, pesaient lourd dans mon existence. Depuis le temps, j’aurais pu croire en un don, un cadeau du ciel dont j’aurais pu faire profiter le reste de l’humanité. Mais je n’en avais jamais voulu de ces berlues. Elles étaient mon fléau, mon handicap, ma fatalité.
Je vivais avec cette singularité depuis toujours et je la détestais. J’aurais pu la souhaiter à mon pire ennemi. Je n’avais jamais cherché à exploiter mon potentiel ou à le comprendre. Je croisais simplement les doigts pour être en paix le plus souvent possible.
- 2 - Ça commence aujourd’hui


5 h 00. L’aube tardait à poindre. Il était tellement trop tôt. Mes paupières restaient collées, exigeant encore la douceur de la nuit. Je me répétais « encore cinq minutes » depuis un bon quart d’heure. Quel déchirement, mais c’était inexorable, il fallait que j’aille gagner ma vie. Malgré le froid, malgré la flemme, malgré la pluie.
Je finis de boucler ma valise, éternelle compagne de mes voyages. Je ne prenais même plus la peine de la ranger. Elle restait la gueule ouverte dans un coin de ma chambre, attendant sans sourciller la prochaine fournée de mes hardes. Sans jamais être rassasiée, cela faisait quinze ans qu’elle s’ouvrait et se dépliait au gré de mes rotations. Elle accusait bien quelques bosses et éraflures, mais pas suffisamment pour être mise à la retraite. Elle irait jusqu’au bout avec moi, non mais ! Les bosses et les éraflures, je fais bien avec… Et avec le sourire en plus.
Mon portable bipa, me signalant un texto « Te fais pas trop draguer par ces cons de Brésiliens ma petite geisha à roulettes. Et puis d’abord, je ne veux pas que tu partes… ».
Je souris comme une idiote. De belles formes rondes, couleur rose bonbon, aussi nuageuses que de la Barbapapa, s’agitaient devant mes yeux. J’adorais les petits messages de David, même quand ils étaient niais. Surtout quand ils étaient niais ? Une débilité régressive d’amoureux qui me rassurait.
A quatre heures du matin, il s’était arraché à mes bras aimants pour faire régner la justice. David, flic méritant, était déjà sur le terrain. Parti faire une « interpell’ » comme il disait. Dès six heures sonnées, bing ! Il ferait une entrée tonitruante chez des voyous en état d’arrestation. Un matin où tout le monde serait debout trop tôt, finalement.
6 h 30. J’étais prête ! Un dernier coup d’œil dans le miroir. Je regardais ma mine un peu trop fardée. J’avais forcé sur la dose de blush. Une vraie tête de nageuse de natation synchronisée. Ravissant !
Je m’engageai dans la belle cour de l’immeuble où le vol régulier des ampoules créait une lumière tamisée très casse-gueule. Ma chère valisette à roulettes me talonnait en tressautant au cahot des pavés dans un vacarme tambourinant.
Les yeux encore piquants de cette nuit trop courte et affaiblis par ma myopie, je distinguai, s’agitant dans le local-poubelle, l’ombre gigantesque et familière du gardien.
Bonjour Monsieur Lefloch !
Sa masse sombre se retourna « pataudement » vers moi et laissa apparaître un visage poupard et renfrogné. L’information arriva péniblement à son cerveau. S’ensuivit un grognement interrogatif.
Hein ??
J’articulai mieux :
Bonjour Monsieur Lefloch !
Son regard vide s’éclaira d’une vague lueur d’intelligence.
Ha Madame Drancourt !!! Vous aussi vous êtes déjà debout. Fait pas chaud, hein ? Vous partez ou vous rentrez ?
Comme souvent, je restai incrédule devant la connerie de ses questions. Cette fois encore, il me sidérait. Il était un vestige préhistorique. Le seul dinosaure survivant doté de la parole. Pour un « pierrafeu » il était supérieurement intelligent, mais pour un humain, ça pêchait pas mal. Mais, à l’évidence, il ne pouvait pas pédaler plus vite.
Je soufflai un peu, lasse :
Non, Monsieur Lefloch, je pars.
Bah oui évidemment !, me répondit-il en réalisant l’énormité de sa remarque.
Il cogna son battoir contre son front en signe d’auto-réprobation. Il manqua d’écraser ses lunettes de presbyte en permanence collées sur le sommet de son crâne, comme s’il était malvoyant de la tête alors qu’il était surtout mal-comprenant du cerveau. Monsieur Lefloch était gentil mais mettait souvent ma patience à mal. Le petit grelot qui lui servait de cervelle était mis à rude épreuve. Je savais qu’il avait un bon fond, je le voyais. Son grand halo bleu pâle, immense, couvrait presque tout son corps. Bon signe, le bleu pâle. Celui des cœurs purs et bons. Mais au milieu de sa belle aura, un gros trou vide, sans matière. Traduction : l’âme est belle mais question cellules grises, il y a un gros déficit.
Bon ben, bon voyage. Vous partez où ?
Rio.
Aaaah... le Mexique !!
Non, le Brésil.
Nouveau coup de battoir sur son front qui sonnait creux :
Bah oui, le Brésil évidemment… Vous êtes une petite veinarde, hein Madame Drancourt ?! Vous partez au soleil pendant qu’il fait moche à Paris.
Voilà c’est ça… ! Bonne journée Monsieur Lefloch !
Ces poncifs qui ne m’étaient épargnés que trop rarement, avaient l’art de m’exaspérer. Hé non, je n’étais pas heureuse de partir à Rio, ni nulle part ailleurs… d’ailleurs. C’est mon métier. Sauf qu’en cet aujourd’hui froid et noir, mon lit me semblait la meilleure destination.
J’arrivai à ma voiture. Le moteur ne démarra pas ! Malgré la bordée d’injures, les coups de poing et de pied dont je l’abreuvai, cette garce resta désespérément muette. Je draguai toutes les rues du périmètre, sans croiser un seul taxi. Je tentai d’en commander un, mais je n’obtins que Vivaldi en musique d’attente. L’heure avait filé, c’était plus que limite pour arriver en temps et en heure à Roissy. Il fallait que je me rende à l’évidence… seul le métro pourrait m’amener dans les temps.
- 3 - Le métro


Le métro et moi n’étions pas compatibles. Je ne le prenais plus depuis des années. Non par snobisme mais par nécessité « médicale ». Mes berlues en étaient la cause.
Je savais que je prendrai « cher » dans ce lieu trop confiné. Plongée dans son fatras humain, j’allais en voir de toutes les couleurs. Au propre, comme au figuré. À cette simple perspective, mon estomac était dévoré par la peur.
Je pensai me faire porter pâle chez Aironline, faire demi-tour pour me mettre en sécurité dans mon lit plutôt que de subir le métro. Je me trouvais lâche et veule. Et inadaptée au monde qui m’entourait, une pauvre fille. Et cette sensation était encore plus dérangeante que ce que je subissais. Par orgueil uniquement, car la souffrance et le malaise que m’infligeaient mes perceptions chromiques étaient de loin les plus insoutenables.
Le panneau du métropolitain s’arc-boutait devant moi en dessinant son sourire arrogant. Impériaux, les escaliers se déployaient jusqu’à la glotte de cette bouche béante. Ça ne serait pas pire pour moi de me jeter dans le vide. Je descendis fébrilement les marches, en mauvais équilibre sur mes escarpins bleu marine. Les murs se refermaient sur mon passage. J’étais avalée doucement par le monstre urbain. Comme si j’entrais dans le ventre de Moby Dick.
J’appréhendais peut-être pour rien… j’avais changé. L’arrivée de David dans ma vie avait calmé mes prédispositions « oculaires ». J’avais encore quelques perceptions mais beaucoup moins fréquentes. Cela avait cessé d’être invivable.
Arrivée au guichet, j’avançai timidement, le cœur en arythmie et les yeux bas. J’essuyai mes mains moites contre la jupe de mon uniforme strict, comme une petite fille qui doit aller réciter sa leçon au tableau sans la connaître. Je cherchais le courage d’affronter la femme qui vendait les tickets.
Bonjour. Un billet pour Charles de Gaulle, s’il vous plait.
Dans son aquarium, la guichetière à la mine fatiguée leva un regard torve vers moi. En une fraction de seconde, ce fut fulgurant. Ses couleurs par dizaines se jetèrent à mon visage. Du vert, du bleu, du rouge, du marron, des cercles concentriques et nébuleux floutèrent sa tête, son buste, tout ce qui dépassait de son bocal s’acharna sur moi en un nuancier de couleurs assommantes. Je détournai la tête, terrassée par la violence du choc, comme si j’avais reçu des jets d’acide dans les yeux. Aveuglée, je fuis comme une voleuse ce dédale où je risquais trop gros. Les passagers pour Rio se passeraient de moi aujourd’hui.
- 4 - La récidive


J’observais ce petit moineau parisien qui chantonnait à tue-tête sur la balustrade de ma fenêtre. Il tortillait son petit troufion, gonflait ses plumes. Il s’égosillait à chanter la vie, à rameuter ses copains ou à hurler son désespoir. Pas très clair comme message. Je le regardais avec intérêt, collée au fond de mon lit, sans trouver la force de me lever. Pour justifier mon absence au travail, mon médecin m’avait accordé un arrêt-maladie d’une semaine. Sans complaisance, mon état n’était pas brillant. Le retour surpuissant de mes berlues avait détraqué mon organisme. Un petit 9 de tension, un teint d’endive, le cœur qui déraillait, des vertiges permanents. Pas très apte à assurer le confort et la sécurité des passagers.
Le temps passait et je culpabilisais de ne pas encore être sortie de mon lit. Je n’étais certes pas en grande forme mais je sentais qu’il y avait autre chose. Comme si je refusais d’entamer la journée. Je m’inquiétais du réveil ravageur de mes berlues, n’ayant pas eu un tel épisode depuis longtemps.
Mon petit moineau avait enfin fini son numéro et s’envola en un éclair. Tomber de rideau !
Mon portable sonna :
Alors grosse patate !!!?? Quoi de neuf ?
Il était inutile que mon interlocuteur se présente, cette entrée en matière était signée.
Diego, arrête avec ton « quoi de neuf » !, grognai-je. Tu sais que cette expression me stresse. Pourquoi tu dis pas « comment ça va ? » comme tout le monde ? Ça veut rien dire « quoi de neuf ».
Quoi de vieux, alors ??
Diego s’amusait beaucoup de sa remarque.
Oh non par pitié pas l’humour carambar, je ne suis pas d’humeur.
Ah !! Je sens qu’on a la Lisa des grands jours.
Et il s’empressa de surenchérir comme un gamin turbulent :
Grosse patate ! Grosse patate ! Grosse patate !
Ma seule réponse fut mon traditionnel soupir de capitulation. Depuis plus de vingt ans que nous nous connaissions, intimement, totalement, je n’étais jamais parvenue à lui faire abandonner ce petit nom dont il m’affublait. En tapant du poing sur la table ou en miaulant comme une chatte, il n’avait jamais pris en compte mes demandes. J’étais sa « grosse patate », et puis c’est tout. Aujourd’hui comme du temps où nous étions ensemble. C’était son nom gentil pour moi, signe également de notre complicité intacte et persistante, malgré les années, la séparation, l’amour fou et douloureux, et la vie avec un autre. Ce doux nom était né d’une blague entre nous, ça m’avait agacée un temps et puis j’avais fini par l’accepter. Mais avais-je eu le choix ? Rares étaient les hommes qui m’avaient gratifiée d’un tel sobriquet, il semblerait que ce n’était pas la première chose que je leur inspirais mais finalement, c’était exactement cela qui amusait Diego, l’irrévérence de son appellation ! Son esprit indocile le poussait à ne jamais tomber dans le fanatisme et l’adoration. C’était ce qu’il craignait plus que tout. La dépendance à l’autre. Il aimait jouer alors de son impertinence, qui le rendait absolument irrésistible, parfois grossier, mais ce rempart lui permettait surtout de garder le contrôle et de ne jamais s’avouer vaincu face à une femme. D’ailleurs, s’il avait tant compté pour moi, c’était aussi pour cela, car il ne s’était jamais soumis ni humilié face à moi. Il m’avait imposé le respect. Le revers de la médaille était qu’il ne parvenait jamais à s’abandonner et à se laisser aimer sans ruades.
Notre histoire d’amour avait été intense mais ce n’est pas ce que j’avais réussi de mieux. J’aimais infiniment Diego, il était indispensable à ma vie, mais son âme cabossée et le mal-être qui le rongeait le rendait trop destructeur. Rien ne parvenait à le satisfaire, ni l’ouvrir à une certaine sérénité. Même sa réussite professionnelle et son succès auprès des femmes n’arrivaient pas à l’apaiser. Notre séparation avait finalement été la meilleure des choses. Il était devenu mon ami intime plutôt que l’homme de ma vie et cela nous convenait parfaitement à tous les deux.
Et toi d’abord ? Quoi de neuf ?
Oh bah comme d’habitude. J’ai que des problèmes de boulot, me répond-t-il. La fourrure que les Roumains devaient me livrer pour les costumes d’hommes préhistoriques est perdue quelque part entre ici et Bucarest. La prod me fait chier pour le blé. J’ai pas dormi depuis deux jours et j’ai des essais cet après-midi. La comédienne est super casse-couilles. Suis crevé et j’en ai ras le cul. Le monde merveilleux du cinéma, quoi !
Bah oui, la routine ! Tu sais que ça se passe toujours comme ça, faut pas que ça te mine à ce point.
Et je suis pas content de l’accueil de mon court métrage. J’espérais mieux, confessa-t-il dans un souffle.
Mieux ! Mieux ! Il a eu un excellent accueil. Tous les festivals où tu as remporté des prix, c’est quand même pas rien. Tu as quand même trouvé une production pour le deuxième ! À l’époque, c’est exactement ce que tu souhaitais. Tu le sais que c’est une carte de visite ce premier court, pas une fin en soi. Tu as du talent. Beaucoup de talent. Ça crève l’écran. Tu le réaliseras ton film… mais Rome ne s’est pas faite en un jour.
Oh arrête, avec tes grandes phrases ! On dirait du Patrick Sébastien.
Comme bien souvent Diego devenait agressif et blessant face à la sollicitude des autres. Il s’en sentait indigne. Tout comme l’amour qu’on pouvait lui porter.
Quoi mes grandes phrases ?? Qu’est-ce qu’elles ont ? Tu veux que je te dise que c’est nul ce que tu fais alors que je ne le pense pas ? Moi, c’est quand tu joues les artistes maudits que tu me gaves.
Nos échanges étaient souvent ceux-là. Brutaux et excessifs. À l’image des deux écorchés vifs que nous étions et de nos difficultés à exister.
Soudain, une barre noire vint obstruer ma vue, accompagnée d’un violent mal de tête. Je venais de m’énerver trop fort. L’état dans lequel je me trouvais dépassait mes forces.
Bon je vais te laisser. Je suis pas bien, lui annonçai-je.
Tu es malade ?, dit-il, radouci.
Oui, un peu.
Tu viens quand même demain chez moi, me demanda-t-il inquiet, j’aimerais que tu m’aides sur mon scénario ? J’arrive pas à trouver la fin.
Oui, oui bien sûr. Je viens. Mais là je vais te laisser, je suis pas très bien. Bon… j’t’embrasse même si tu es un infernal « chiaro mio ».
Dis donc, Grosse Patate, tu crois pas que tu exagères un peu ?!
C’était l’heure de l’armistice. Il répondait avec facétie, malgré ses quarante ans passés, pour entériner notre trêve, me dire à mots voilés qu’il tenait à moi et qu’il s’excusait de ses emportements. Je pensais à ses yeux verts, sombres, et ses grandes oreilles décollées qui lui donnaient un air doux et poétique, malgré la colère qui grondait trop souvent en lui, et j’oubliais tout. Je lui avais toujours tout pardonné.
Oui j’exagère. Mais j’ai le droit car je suis une princesse. À demain mon Diego.
D’accord grosse patate. À demain.
L’idée de le voir me réjouissait toujours. Un besoin viscéral de m’assurer de son bien-être et de partager des moments avec lui. Je notai en rouge notre rendez-vous du lendemain, alors qu’il m’était parfaitement inutile de le faire. Nous aurions décidé de nous voir six mois plus tard que je m’en serais souvenu. Le noter, c’était uniquement une façon de m’assurer que ce rendez-vous aurait lieu, qu’il ne me serait pas volé, ma méthode pour l’inscrire dans le marbre. Et puis j’étais toujours tellement fière qu’il me sollicite, que je bichai toute seule en inscrivant « Scénar Diego » sur mon agenda. À lui seul, cet acte anodin était une source de satisfaction.
J’adorais participer à ses sessions d’écriture. Il m’avait toujours sollicitée pour ça, ce n’était pas mon métier, mais il trouvait que j’avais de bonnes idées et puis nous nous connaissions si bien que le travail ensemble se faisait sans gêne. Moi, ça me changeait de mes avions et de mes plateaux-repas et, à force de sillonner la terre entière, j’avais une connaissance du monde très utile pour inventer des fictions. C’était aussi des moments de franches rigolades. Comme nous riions des mêmes âneries, je lui réservais toujours plein d’anecdotes « arrivées, à bord ou en escale », qui nous faisaient nous tordre de rire.
La perspective de ce lendemain suffit à me requinquer. Alors debout ! J’avais fort à faire, autant tirer profit de ce repos forcé.
Avant de me lancer, j’attrapai mon téléphone pour entendre la voix réconfortante de David. Je me surpris à lui mentir lorsqu’il me demanda si j’étais levée. « À midi !... Quand même ! » dis-je d’un ton presque offusqué.
A 12 h 30, honteuse, je bondis d’un coup hors du lit, décidée à m’étourdir dans les lessives, les courses, le ménage, le repassage.
J’allais déjà mieux, aucune raison de m’appesantir sur mon sort.
- 5 - Les couleurs de l’enfance


Je m’agitai derrière mon aspirateur quand le « ding dong » de la porte me sortit de mon délire ménager. Derrière la porte, mon dinosaure favori : Monsieur Lefloch. Toujours aussi serviable et dévolu au confort d’autrui, il avait récupéré pour moi le paquet que le postier avait eu, comme à son habitude, la flemme de monter jusqu’au deuxième. Remerciements d’usage, discussion rapidement écourtée. Fin de l’interlude.
Un paquet ! Il était là, d’un bon volume. Je me demandais bien d’où il venait. Un peu craintive, je lus l’étiquette où avait été notée mon adresse. Pas l’ombre d’un doute, c’était mon père. Cette écriture, diluée et rectiligne, n’appartenait qu’à lui. Il m’avait effectivement avertie de son intention de me renvoyer mon « bazar d’écolière » retrouvé lors d’un rangement inopiné.
Je me jetai sur le paquet. J’étais très heureuse de retrouver mes cahiers « d’expression », sorte de carnet intime illustré de dessins. Une poussée nostalgique, une envie soudaine de me replonger dans mon passé de petite fille, me saisit. J’aurais pu craindre de retrouver trop de souvenirs, même les moins heureux. Mais étrangement, de ceux-là, je n’en avais pas peur, je savais qu’ils ne me sauteraient pas au visage, ma mémoire ne les avait pas totalement engloutis, ils se rappelaient régulièrement à moi, se refusant à l’oubli.
Cet envoi était providentiel, je pourrais découvrir la petite fille insouciante que j’avais été. La preuve était peut-être consignée quelque part entre ces pages jaunies, délavées, parfois craquantes d’avoir dû absorber l’eau d’un pinceau trop imbibé, mais certainement prêtes à me procurer une consolation bien méritée.
En ce temps, les couleurs que je voyais partout ne m’apparaissaient ni toxiques, ni néfastes. Elles venaient colorer l’existence. Elles devaient sûrement déjà signifier quelque chose mais je ne savais pas leur donner un sens. Elles étaient alors inoffensives et transformaient la vie en un monde multicolore. Aucune raison de croire à ce moment-là que j’étais la seule à voir ce que je voyais. Il m’arrivait d’avoir des doutes mais je les chassais assez rapidement. Tant que rien ne m’handicapait, j’avançais à grandes enjambées dans l’existence.
Au détour d’une page, je retombai sur le dessin qui ne m’avait pas laissé le choix, celui du chaton qui m’avait révélé ma spécificité et l’étrange pouvoir de ma vue. J’ai découvert ce jour-là, que le monde que je voyais, j’étais la seule à le voir.
Je me revis en train de dessiner le magnifique chaton de la maisonnée dont les grands yeux émeraude me subjuguaient. J’avais ce jour là reproduit le plus fidèlement possible toute la beauté de son poil, mais aussi la grande aura violine qui rayonnait autour de lui. C’était de loin le plus délicat à faire, tant ses couleurs étaient complexes.
Je revis l’instant où ma mère, se penchant sur mon épaule, regarda avec intérêt et tendresse mon dessin.
C’est très joli ma chérie. C’est Dragibus, je le reconnais. Les tigrures, les beaux yeux verts… et ça, c’est quoi ?, me demanda-t-elle, en pointant la sphère violette que j’avais fait jaillir du chaton.
Bah, c’est Dragibus !, dis-je avec fierté.
Oui, je sais. Mais ce truc violet ? C’est quoi ?
Imaginant qu’il s’agissait peut-être d’un quizz, je répondis timidement.
Je ne sais pas comment ça s’appelle.
Bah moi non plus franchement ! D’où tu sors ça ?
Mais je n’en savais rien d’où je sortais ça. De nulle part. De ce que je voyais. Comment aurais-je pu le savoir ? Je compris que quelque chose ne tournait pas rond. Je la regardais incrédule.
Elle passa sa main dans mes cheveux avec tendresse :
Ça sort de l’imagination de ma petite chérie. T’es une artiste ma fille !
Et elle fit claquer un énorme baiser sur mes joues.
Ce propos me fit l’effet d’une bombe. Le doute venait de me couper en deux. Serais-je donc seule à voir ce que je voyais ?
Les jours suivants, je fis le test auprès de mon entourage. Dès que je voyais une personne ou un animal, auréolés de couleurs jaillissantes, je m’aventurais à poser des questions surprenantes : « C’est quoi le nom de la couleur de papa ? » ou « Pourquoi elle est verte grand-mère ? ».
Tout le monde trouvait singulière mon « obsession » des couleurs, mais mes questions étaient tellement saugrenues que je faisais bien rire la galerie. On y voyait de l’humour, voire un irrespect précoce, alors que j’étais perdue. Progressivement, je constatai le fossé qui me séparait du reste du monde, j’étais dévorée par l’angoisse d’être délaissée si quelqu’un découvrait que j’étais différente. Je pris la décision de ne jamais parler à personne de mes visions. Je cacherais la vérité comme un méfait honteux. À vie.
Face à mes cahiers, je reconsidérai l’ampleur de ce premier traumatisme.
En fait, j’avais eu tort. Rien n’avait été anodin dans la redécouverte de mes œuvres. Et encore aujourd’hui, je souffrais.
- 6 - 218 marches


J’y étais presque ! Mon ascension jusqu’au 6 ème étage de ce vieil immeuble haussmannien… sans ascenseur… se terminait et je soufflais comme un bœuf. J’avais à l’évidence perdu l’habitude d’avaler ces maudites 218 marches. À l’époque où elles sculptaient aussi bien mon fessier qu’elles martyrisaient mon dos quand je jouais les sherpas en revenant du supermarché, je les domptais d’une traite. Mais là, alourdie par le poids des années et privée de mon entraînement quotidien, je peinais comme une malheureuse et j’avais l’impression que les hauteurs d’un phare breton auraient été d’un accès plus aisé.
Je m’arrêtai au 5 ème étage, histoire de retrouver un pouls à peu près décent pour ne pas arriver à la porte de Diego, hors d’haleine, sans pouvoir prononcer avec aisance une phrase du genre : « Dis donc, ils ont toujours pas voté l’installation d’un ascenseur dans cet immeuble de radins ? ». Question d’image.
J’étais incapable de me montrer faible et déclinante face à Diego. Je voulais toujours lui plaire, le sentir ébloui. Même un essoufflement légitime me paraissait de trop. De lui qui peinait tant à se laisser aller aux compliments et aux petites attentions, j’attendais cela plus que de n’importe qui d’autre. J’avais besoin qu’il se dise « cette fille vieillit vraiment bien » ou « elle assure » en toutes circonstances.
Aujourd’hui, j’étais moins dépendante de lui, mais j’avais toujours besoin de le conquérir car son affection m’était trop précieuse. Je n’en voulais plus comme amoureux, il était bien trop compliqué, mais comme ami, j’y tenais plus que tout. David s’était souvent agacé de l’importance qu’il avait dans ma vie, jusqu’au jour où il avait compris qu’il ne risquait rien mais qu’il perdrait la bataille s’il s’imaginait pouvoir me le faire reléguer au même rang qu’un autre. Diego avait une place unique, à part. Et la réciproque était vraie. Je le savais. Il le savait. Nous le savions.
David avait admis ce lien si particulier, sans réellement saisir les rouages de cette relation qui n’appartenait qu’à nous, en respectant la force de notre rapport, il avait surtout eu l’intelligence de comprendre qu’il n’était pas un rival. Et puis, David appréciait Diego. Il le trouvait touchant et drôle. Lui aussi avait succombé à son charme, comme tout le monde.
A chaque fois que je revenais ici, pendant mon interminable ascension, des souvenirs plus ou moins heureux me revenaient en tête, comme ce jour de colère, où Diego m’avait dit avec violence :
Tu es aussi fracassée que moi, on ne se fait pas du bien, on se ressemble trop. Tu sais, noir plus noir, ça donne du noir !
Je l’avais maudit de considérer que nous nous faisions plus de mal que de bien, je l’avais trouvé cruel de me reprocher ma noirceur alors que ma mélancolie, mes états d’âme, je les gommais le plus souvent. Il ignorait mon pesant secret, bien sûr, mais pas les événements tragiques de ma vie. C’est vrai que parfois ils venaient me hanter et me rendaient morose, mais c’était humain, non ?
Je n’étais pas qu’une fille sinistre, j’avais autre chose à proposer. Du blanc, du rose, du bleu, du jaune, de l’orange, j’en avais partout dans mon moi ; des rires, de l’espoir, de la joie aussi. Ce qui me blessa le plus dans sa remarque, c’est qu’il me dise si violemment que je ne lui étais d’aucune aide, alors que je n’espérais que cela, l’aider à aller mieux, calmer ses angoisses, être sa bienfaitrice.
Ce jour-là, il avait été brutal et radical et même si je sais qu’il ne pensait pas vraiment ce qu’il disait, maintenant que nous étions séparés, je lui donnais raison. Diego et moi étions comme des siamois, soudés l’un à l’autre, trop proches et ressemblants pour nous parfaire, mais totalement indissociables. Une anomalie de la nature d’une grande rareté.
Par amour pour lui, je voulais le voir heureux, même sans moi, même avec une autre, même avec toutes les autres. Je souhaitais simplement qu’un jour, les traits de son visage se détendent, qu’enfin, il parvienne à dormir d’une traite, pendant dix heures, et se réveiller reposé. Mais Diego était un vase fêlé dans lequel rien ne restait. J’avais beau vouloir le remplir de tout mon amour, celui-ci s’y dissipait comme le sable s’écoule d’un sablier.
Et c’était bien son incapacité à recevoir de l’amour qui avait précipité notre rupture. Les moments tendres et amoureux étaient devenus de plus en plus rares. Plus je l’aimais, plus il m’aimait, et plus son agressivité et sa rudesse s’abattaient sur nous. Il ne savait pas qu’on pouvait s’éprendre de lui avec sincérité. Il croyait ne pas mériter d’amour, qu’il en était indigne et finalement, il se mettait à mépriser toute personne ayant des sentiments pour lui. Il s’imaginait que seul un oiseau mazouté ou un être désœuvré pouvait trouver quelque chose de bon en lui. Alors il devenait injuste et méchant. Il était impossible de lui dire des mots d’amour sans le mettre en colère, lui dire qu’il était beau sans le rendre moqueur et cassant, d’admirer son travail sans qu’il ne s’agace de trop de sollicitude. Je ne devais jamais me laisser porter par mes sentiments, mes envies, ma spontanéité au risque d’être cuisamment rappelée à l’ordre : « Je suis une planche pourrie !! Tu l’as toujours pas compris ? ». Non, je ne l’avais jamais compris car ce n’était pas vrai, pourtant, il avait fini par gagner la bataille, il m’avait usée jusqu’à la corde et j’avais lâché prise. L’aimer était devenu un combat quotidien qui me consumait à petit feu et que je n’ai plus eu la force de mener. Un jour, n’en pouvant plus, j’avais décidé de partir. Acceptant d’assumer le plus douloureux des paradoxes, savoir que cet amour qu’il fuyait comme la peste, il en avait un besoin infini.
Immobile sur le palier du 5 ème , tout cela me revenait en tête. J’ai attendu cinq minutes pour finir de reprendre souffle, en priant pour ne pas être surprise. J’observai cette cage d’escalier qui n’avait pas changé depuis qu’elle ne m’était plus familière. Je regardai le vieil autocollant « Bébé à bord » éternellement collé sur la porte de gauche. Celle du gentil petit couple baba nouvelle tendance que je croisais souvent à l’époque, mais qui n’avait jamais eu d’enfant. L’autocollant fossilisé sur la porte semblait voué à ne jamais en partir. Je me suis toujours dit qu’ils avaient dû avoir la flemme de le décoller et qu’ils se le refilaient de locataires en locataires. À leur décharge, c’est vrai qu’une fois arrivé jusque-là, on avait la flemme de tout.
Je reprenais paisiblement de l’oxygène, le regard perdu sur ce « Bébé à bord » sans âge, lorsque je perçus devant mes yeux quelques nuages sombres. Je me tendis brusquement, espérant que c’était l’excès d’effort qui me provoquait une petite baisse de tension et qui me brouillait la vue. Je n’oubliais pas que j’étais encore convalescente, faible, mais je n’aimais pas ces attaques de couleurs car elles n’étaient jamais réjouissantes. Je clignai un peu plus fort les yeux, pour nettoyer mon champ de vision, mais ces traces noires et confuses vinrent de nouveau s’entrelacer devant moi. Je pensai immédiatement que quelque chose de pas net se cachait derrière cette porte. Je n’aimais pas la sensation qui venait jusqu’à moi et je n’eus pas envie d’en voir plus. Il était grand temps que je poursuive, j’avais suffisamment perdu de temps.
Je repris en petites foulées l’ascension du dernier étage, tant pour arriver en sportive à destination que pour fuir rapidement cette zone de turbulences.
Devant la porte de Diego, j’ai sonné… sonné… re-sonné. Mais sans obtenir de réponse. J’ai soulevé le paillasson, puis le bout de latte du plancher qui ne tenait plus, pour récupérer la clef. Elle m’attendait sagement, évidemment déposée là à mon attention. J’étais la seule à connaître cette cachette.
J’entrai.
La passion selon Saint Mathieu de Jean-Sébastien Bach résonnait dans l’appartement, conférant une grandeur et une solennité au lieu qui en manquait bigrement. Cette fois encore, je fus saisie par le capharnaüm ambiant.
C’est pas possible de vivre dans un bordel pareil Diego ! C’est même plus une garçonnière, c’est une chambre d’ado ici, dis-je en forçant la voix.
Pas de réponse, mais en attendais-je seulement une ? À chaque fois que je venais rendre visite à Diego, je retrouvais son appartement dans cet état. Pourtant rien n’était sale, mais tout était désordonné et finalement, il s’y retrouvait très bien dans tout ce foutoir. Mais ce n’était pas très vendeur. Je ne pouvais m’empêcher de lui dire « Mais rassure-moi, tu n’invites pas des filles dans ce taudis quand même ?!! ». Ça le faisait rire, il prenait son air de poulbot et me répondait avec amusement « Mais elles sont ravies les filles que je les ramène chez moi, elles couchent avec un type qui travaille dans le cinéma, ça suffit à les faire rêver ! ». Il adorait jouer la provocation et paraître bien plus rustre qu’il ne l’était vraiment.
Je fis rapidement le tour de l’appartement en m’amusant presque de tout ce qui traînait un peu partout. Des revues de ciné, des bouquins, des CD, des DVD, des câbles électriques, des instruments de musique, un aspirateur, des ribambelles de chaussures, des monceaux de papiers administratifs… un bric-à-brac dont Diego avait le secret et que j’avais réussi à tempérer en vivant avec lui. Mais à présent qu’il ne partageait plus son quotidien avec une femme, ça ne faisait vraiment plus partie de ses priorités. Je pestais devant tant de désordre, comme une mère l’aurait fait, imaginant aussi qu’il était difficile d’avoir les idées claires dans un marasme pareil. Et les idées claires, l’esprit limpide et posé, ce n’était pas son fort à Diego, c’était même tout le contraire. Pour son bien-être, j’aurais préféré qu’il apprenne à vivre dans un endroit plus rangé. Cela m’aurait rassurée, signifié que dans sa tête, le ménage était fait également.
Je compris rapidement que l’appartement était vide. Je n’étais pas surprise, la fenêtre grande ouverte dans la cuisine m’expliquait à elle seule l’absence de Diego. Je pestai dans ma barbe « J’ai pas du tout envie de jouer les acrobates aujourd’hui ». Instinctivement, je baissai la musique qui était bien trop forte et qui me perturbait.
A peine tourné le bouton du volume, j’entendis un « Ho ! » de contestation qui semblait provenir des nimbes célestes. Je répondis au vide sur le même ton « Mais ça hurle ton Bach, tout l’immeuble en profite ». Malgré tout, je ne pus m’empêcher de remettre le volume à fond.
Je savais que c’était le moment de l’escalade, je pris un grand bol d’air pour me donner du courage, murmurai un « Allez, on y va ». Je m’avançai près de la fenêtre, pas très à l’aise, je vérifiai que mes chaussures étaient bien lacées et que je n’avais pas les mains trop moites.
Pour différer le moment du départ, je jetai un œil sur la porte du frigo qui était débordante de photos en tout genre : des copains de Diego, beaucoup de copines aussi, des souvenirs de ses tournages, ses costumes les plus étonnants, un fouillis artistique au milieu duquel se trouvait toujours cette photo de moi au mariage d’une amie. Elle avait au moins dix ans cette photo, elle était jaunie, racornie. J’y étais jeune et élégante. Il avait toujours gardé cette photo, lui d’ordinaire si peu sentimental, elle n’avait pas quitté le frigo depuis notre séparation. Cela me comblait de fierté. Comme à chaque fois, l’air de rien, je la remis en place pour qu’elle soit le moins possible recouverte par les autres. Je voulais qu’on ne voie qu’elle. J’adorais la voir là et je confesse que le jour où Diego me raconta qu’une de ses conquêtes lui avait fait une scène pour la photo d’une ex si présente, cela m’avait procuré une immense satisfaction.
Je savais qu’il avait dû adorer mettre à mal la susceptibilité de cette jeune fille, mais tant que c’était à mon avantage, je m’en réjouissais. Même si c’était pour provoquer de la jalousie, je savais qu’il y avait de la sincérité derrière son air effronté, et que finalement, cette photo, il y tenait vraiment beaucoup. Autant qu’à moi.
Bon, tu te magnes grosse patate !
La voix céleste revint me remettre dans le droit chemin.
Ça va, ça vient !
Je ne pouvais plus reculer. Je passai ma jambe gauche par-dessus la balustrade de la fenêtre grande ouverte, saisis la petite poignée de confection manuelle fermement fixée sur le mur de l’immeuble. Une fois solidement accrochée, je fis revenir ma jambe droite le long de la corniche. Je fus alors debout, dos au vide. Parfois, malgré moi je regardai le sol pour me rappeler que la moindre chute serait fatale. Je dus absolument me ressaisir, me dépêcher de faire ma transaction pour ne pas faire un faux pas. Je devais juste tendre, le long de la paroi, la main qui me restait disponible pour trouver, accrochée au mur, la petite échelle qui permettait d’accéder aux toits.
Je répétai en moi-même ces mouvements que je connaissais par cœur mais qui ne me laissaient jamais tranquille. J’avais toujours eu un vertige épouvantable et la même appréhension. Si j’avais surmonté mes peurs, c’était uniquement par défi et pour suivre Diego dans sa retraite qui dominait Paris.
Ces toits, c’était son lieu, son refuge, son sanctuaire où j’étais l’une des seules à venir. Parfois, il en faisait profiter quelques personnes qu’il voulait impressionner, ça m’agaçait. Le rejoindre m’avait toujours demandé tellement d’effort et de surpassement que je n’aimais pas le voir dilapider notre trésor auprès de quelques invités à impressionner. Car d’ici, la vue était à couper le souffle. Tout Paris s’offrait à nous, sans la moindre retenue, avec le Panthéon, situé à peine à quelques mètres de nous. Son dôme majestueusement ventru nous imposait le respect et quand il s’illuminait la nuit venue, nous basculions dans l’histoire.
A la tombée du jour, la beauté du spectacle était infinie. Nous connaissions par cœur les déclinaisons de couleur, le bleu pur du crépuscule sur lequel se découpaient les immeubles, ces lueurs chaudes des fins de journées, ce soleil orangé et énorme qui mangeait de sa lumière tous ces toits de zinc, et les déclinaisons de gris d’un ciel tourmenté avant l’orage. Souvent, assis l’un à côté de l’autre, nous laissions le soir s’avancer et nous envahir, sans dire un mot, pendant de longs instants. En communion, nous nous laissions enivrer par ce spectacle, il était notre richesse, notre unique fortune, offert à tous, mais que nous partagions comme un butin, loin des yeux du monde.
J’arrivai à la hauteur de Diego, qui était à sa place habituelle, installé à l’ombre de la cheminée désaffectée. Pour parfaire son confort, Diego avait créé une ouverture qui lui permettait de faire passer le fil de son ordinateur, branché dans la cuisine située juste en-dessous. Ce trou faisait aussi office d’interphone quand quelqu’un était dans l’appartement.
Alors l’Aristochat, ça bosse dur ?
Non, dit-il, fermé. C’est nul ce que je fais depuis tout à l’heure. Je n’ai aucune inspiration, ça m’angoisse.
Je connaissais ses angoisses et ses états d’anxiété qui le bloquaient trop souvent. Ils faisaient partie de lui, étaient son moteur aussi, et depuis qu’il s’était mis en tête de réaliser un long métrage, cette idée obsessionnelle le rendait plus nerveux encore. Un peu trop d’ailleurs. Il pensait qu’en accomplissant ce rêve d’enfant, il trouverait un vrai sens à sa vie. Mais cette quête du Graal, même si elle aboutissait, ne viendrait jamais apaiser ses tourments. Je n’en étais que trop convaincue.
Je changeai de sujet.
Elle est toujours aussi garce la mère Lerévérend, tu sais qu’elle m’a refait le même coup que d’habitude, je suis passée devant sa loge, elle a sorti sa sale tronche juste pour venir me dire – je pris un ton niaiseux pour l’imiter – « Bah alors Mademoiselle Drancourt, c’est votre courrier que vous venez chercher ? Mais j’ai rien pour vous, vous savez. C’est dommage que vous vous déplaciez pour rien à chaque fois… ». Quelle conne !
Diego faisait mine d’écouter mollement, ça ne l’intéressait pas beaucoup les mesquineries de la concierge à mon égard. Surtout que c’était toujours la même comédie, dès que je revenais voir Diego, elle s’escrimait à faire de ma venue une visite administrative, qui ne pouvait se justifier que par l’impérieux besoin de récupérer mon courrier. J’avais quitté l’immeuble depuis des années, c’était évident que je ne venais pas y chercher des lettres égarées. Mais elle aimait bien me rappeler que je ne faisais plus partie de la maison et comme elle semblait ne pas apprécier que je sois restée en bons termes avec Diego, elle tentait de nuire à sa façon ; petitement.
Je me foutais de son avis, elle était tellement méchante qu’elle mourrait dans sa cruauté. Je l’avais toujours vue rance de l’intérieur et caillée comme un vieux lait, elle avait des couleurs de moisi qui ne lui laissaient pas présager une longue et belle vie. N’ayant jamais su profiter des bons côtés de l’existence, elle se complaisait dans sa méchanceté et cela la rendait misérable.
Diego ne fit même pas mine d’écouter mes atermoiements, il avait les yeux rivés sur son ordinateur, la ride du lion fermée sur une expression de souffrance. Il traquait l’inspiration qui ne venait pas. Je savais qu’il était encore trop tôt pour tenter de l’aider, il fallait d’abord qu’il se détende. Je me suis assise à côté de lui. La passion selon Saint Mathieu venait de s’achever, laissant un long silence entre nous.
C’est à ce moment-là que Whisky fit son apparition :
Whisky joli, viens vite me voir « petit poilu » m’exclamai-je.
Whisky était le petit nom que nous avions donné à ce chat de gouttière au pelage roux comme le malt. Il était resté sauvage très longtemps mais à force de nous voir et d’être nourri quotidiennement, il s’était laissé amadouer et était même devenu avec le temps, d’une tendresse infinie. Il vint me faire la fête, s’enroulant sans relâche sur le bas de mon pantalon, et me donnant des petits coups de tête pour réclamer des caresses supplémentaires. Je lui lustrai le poil dans tous les sens et m’amusai de son ronronnement puissant.
Il réclama à Diego la même attention, mais comme il avait du mal à obtenir qu’il lève le nez de son ordinateur, il s’assit délicatement près de lui, le fixa de son regard d’or et lui miaula au visage un truc qui semblait dire « Hého, tu t’occupes de moi un peu ! ». Diego réagit aussitôt. Il sortit de son enfermement comme par enchantement, immédiatement attendri par ce petit miaou revendicatif.
En un instant, Diego perdit son air crispé et fondit dans un sourire émerveillé.
Qu’est-ce que tu as fripouille ? Elle s’occupe pas bien de toi madame la patate ?
Je souris devant le spectacle de ces deux petits êtres perdus, un peu trop maigres, qui se comprenaient mieux que quiconque.
Et Vodka ? Elle vient plus ?
A l’évocation de cette adorable petite chatte blanche que nous avait parfois ramenée Whisky, Diego prit un air très concerné.
Chut, pas un mot sur le sujet, me dit-il à voix basse. Elle l’a laissé pour le gros noir, cette traînée.
Mais Vodka n’est pas une traînée, m’insurgeai-je. Il s’occupait sûrement mieux d’elle, c’est tout.
Diego prit un petit air triste et sourit :
T’inquiète pas Whisky, elles partent toujours pour les mêmes raisons mais faut pas t’en faire, le whisky-vodka, c’est pas bon pour le foie, reste à l’eau mon pote !
Whisky ronronnait d’acquiescement en faisant son numéro de chat le plus câlin de la terre. Diego était sous le charme.
C’était à présent le moment de se mettre au boulot. Nous parlâmes à bâtons rompus pendant des heures. Diego s’enthousiasmait de nos échanges, il écrivait avec frénésie. Il trouvait de nouvelles idées, réglait certains de ses problèmes de structure, la séance se passait bien. Whisky qui n’était pas très loin, jouait depuis des heures avec le même bout de laine.
Le jour commençait à décliner ; tous les trois réunis, en famille, nous étions bien.
Pourtant, sans raison, je ressentis de nouveau un malaise. Encore ces couleurs noires qui apparurent devant mes yeux. Je dus changer de tête car Diego s’arrêta d’un coup pour me demander « tu vas bien ? Tu es toute grise ! ». Je fermai quelques instants les paupières, les tâches sombres disparurent et je sentis mon état de convalescence. Je faisais sûrement des baisses de tension. Je rassurai Diego :
Non, non ça va… mais je dois avoir faim.
C’est vrai aussi que nous n’avions pas mangé et qu’il commençait à se faire tard. Nous redescendîmes de notre perchoir de luxe, en faisant bien attention de ne pas chuter. Nous fîmes de gros câlins à Whisky qui tenait absolument à sa liberté et n’avait jamais consenti à mettre un pied dans l’appartement. Il était notre chat des toits, mais c’était tout.
Diego me proposa ce qui lui restait d’encore comestible et non périmé, à savoir pas grand-chose, mais un bout de fromage et du gâteau de riz feraient l’affaire.
Je n’avais toujours pas retrouvé mes esprits, j’étais préoccupée par ces flashs colorés impromptus qui avaient surgi deux fois dans la même journée.
C’est toujours le petit couple de baba qui habite à « bébé à bord » ?, demandai-je d’un coup.
Diego savait parfaitement de qui je parlais.
C’est marrant que tu parles de ça, ils ont déménagé figure-toi.
Je sursautai presque à l’annonce de cette nouvelle. La cause de mes troubles était sûrement là. Les nouveaux locataires devaient être des gens à éviter, ils dégageaient de mauvaises ondes.
Et les nouveaux ? Tu les connais ?
J’ai croisé le mec. Un type d’une quarantaine d’années pas très sympathique, mais qui sort avec une super poulette aux seins énormes.
Evite-les, c’est mieux !
Diego, comme souvent, s’amusait de mon ton péremptoire et de mes avis définitifs. Il m’en avait toujours fait le reproche, trouvant que je ne laissais pas beaucoup de latitude à certaines personnes, aimant aussi à m’imaginer jalouse dès que c’était possible. Il ignorait, comme le reste du monde, ce qui me poussait à être si catégorique. Mais, sans explication, j’insistai.
Je te le dis, évite-les.
Diego n’accordant que peu d’importance à ce genre de détail, il se replongea aussitôt sur le scénario qui occupait tout son esprit et dont l’avancement semblait le réjouir complètement. Seule la fin de l’histoire ne lui convenait pas. Il trouvait que quelque chose clochait. Moi, je n’avais pas la grande forme. Il était l’heure de le quitter. Je lui en fis part. Il sembla le regretter mais je lui promis de revenir le surlendemain. Et puis, venir le voir, travailler avec lui, échanger, c’était toujours un moment de plaisir. J’en ressortais toujours plus intelligente.
Alors que je m’apprêtais à partir, Diego servit dans une coupelle le contenu d’une casserole qui chauffait sur la vieille gazinière, et reprit le chemin des toits.
Tu y retournes ?
Il se retourna vers moi presque choqué :
Bien sûr, je vais raconter son histoire à Whisky et lui apporter son lait chaud.
C’est vrai qu’il l’avait toujours fait et je constatai avec tendresse que ce rituel persistait. Je m’étais toujours demandé ce qu’ils se racontaient ces deux là, la tête dans les étoiles et le nez au vent. Des histoires sans parole, entre deux petits titis parisiens, épris de liberté et d’amour réciproque, fascinés par les toits de Paris et la beauté du soleil couchant.
Je souris cette fois encore de la relation qu’il avait nouée avec son petit chat. Elle lui permettait de jouer les papas, sans en endosser la lourde responsabilité. Il s’était toujours refusé à avoir des enfants. Il ne s’en croyait pas capable et ne se voyait plus vivre en couple « Je ne vivrai plus jamais avec une fille. Tu as été la première mais tu seras aussi la dernière, je le sais ».
Il en était persuadé. Selon lui, si ça n’avait pas marché avec moi, c’est que ça ne marcherait avec personne. Voilà la confession qu’il me faisait parfois, quand il baissait la garde. Mais je n’y croyais pas et surtout je ne lui souhaitais pas. Il avait tant de succès avec les femmes, il avait tellement à offrir, que je ne pouvais pas croire qu’il ne trouverait pas la perle rare.
Pour les enfants, son refus était tenace. Lorsqu’il avait six ans, Diego avait perdu accidentellement son grand frère, Cristobal, âgé de huit ans. Il avait fait une chute mortelle en tombant d’un arbre. Cristobal était d’une agilité remarquable et d’une vivacité impressionnante. Il adorait jouer les petits singes et grimper le plus haut possible dans les chênes centenaires. Diego, plus pleutre, l’attendait en bas, admirant ses prouesses. Un dimanche, quand ses parents l’appelèrent pour qu’il redescende, la branche sur laquelle il posa son pied se brisa d’un coup sec, et malgré ses tentatives pour se rattraper, Cristobal tomba et fut tué sur le coup.
Diego avait assisté, impuissant, à cet événement tragique et continuait à être hanté par ce drame. Comme un film au ralenti, il revoyait le corps s’écraser dans un bruit sourd sur le sol dur et glacé.
Ces images d’horreur le poursuivaient régulièrement, surtout la nuit, et il n’était pas rare qu’il se réveille en hurlant « Cristobal, attention, ne mets pas ton pied là ! ». Etre en vie à la place de son frère était un lourd fardeau, un boulet au pied qui l’avait toujours empêché de trouver son existence acceptable. Il se voyait comme un imposteur, un voleur de vie, car il avait toujours eu le sentiment que s’il était mort à sa place, ses parents auraient été moins tristes. Diego avait lui aussi fini par l’idolâtrer et me répétait souvent qu’il était plus doué, plus beau, plus intelligent que lui, et qu’il aurait sûrement beaucoup plus mérité de vivre. Et plus les années passaient, plus ce sentiment se renforçait.
Ce drame avait détruit toute la famille, sa mère surtout, qui ne s’était jamais remise de la perte de cet enfant qui, de son vivant, était déjà son préféré.
Diego avait été élevé dans l’ombre de ce frère à la vie si brève, il avait été imprégné du deuil indélébile et de la peine de ses parents qui, finalement, oublièrent trop souvent qu’ils avaient un fils vivant qui méritait toute leur attention. Diego avait manqué d’amour, c’était certain. Il s’en plaignait souvent et entretenait des rapports explosifs avec son père et sa mère. En les rencontrant, j’avais espéré découvrir que leur relation n’était pas si orageuse et qu’il se trompait sûrement, mais c’est tout le contraire qui m’avait sauté aux yeux. Plus de trente ans après sa mort, Cristobal existait toujours plus que Diego sous le toit familial. C’était saisissant : les photos du frère étaient partout alors que celles de Diego étaient quasi-inexistantes, et il n’y avait pas une discussion sans que ses parents ne louent les qualités extraordinaires de l’aîné disparu, vantant ses mérites et ses gloires de petit garçon. C’était sordide et oppressant.
Un jour, n’en pouvant plus, j’avais lancé à sa mère « Mais vous pensez à Diego parfois ?!! » et sa mère m’avait répondu d’une voix calme et presque navrée « Oui, mais Diego, il est en vie, lui ». Sous-entendu, il n’a aucune raison de se plaindre. J’en avais eu les sangs glacés.
Voilà pourquoi Diego était terriblement et irrémédiablement malheureux. Son histoire familiale lui avait lacéré les chairs jusqu’à la moelle et ce supplicié ne trouvait aucun point de suture capable de cautériser ses plaies.
Alors, il ne se voyait vraiment pas père, par peur de ne pas savoir offrir mieux que ses parents. Et craignant la fatalité, il ne se sentait pas le droit d’engendrer un être susceptible de mourir si prématurément.
Et si Whisky était le chemin de la guérison… j’aimais souvent à le croire…
J’y vais Diego. Je te laisse avancer et je te dis à jeudi ?
Au moment où il m’embrassa, il me souffla dans l’oreille.
Merci pour tout ce que tu fais pour moi.
Je fus émue par ces mots, ils étaient si rares dans sa bouche que j’en connaissais l’immense valeur. Je souris simplement en haussant les épaules, l’air de dire « c’est bien normal » alors que j’étais bouleversée. Puis, nous passâmes rapidement à autre chose. Nous ne savions pas vraiment exprimer notre attachement.
Il était content que je lui accorde de nouveau du temps, il me fit le plan de sa soirée et de ce qu’il allait retravailler pour avancer jusqu’à notre prochaine rencontre. Je le laissai bien moins morose que lorsque j’étais arrivée. Il me faisait rire, il faisait le clown et me racontait les dernières frasques survenues lors de ses tournages. Il était comme ça, Diego, aussi changeant qu’un ciel tropical, rayonnant quelques instants à peine après l’orage, ou s’enténébrant immédiatement après un soleil éclatant.
Comme toujours, je le quittai avec difficulté. Il n’omit pas de me dire « Bonjour à David pour moi ».
Je passai en coup de vent devant la porte du 5 ème , je levais à peine les yeux tant je voulais éviter d’être infestée par mes vilaines taches. Je dévalai les marches à toute allure. Je ne pouvais m’empêcher de repenser au soir où je les avais descendues si difficilement, la mort dans l’âme, mon minuscule baluchon vissé sur le dos.
Je venais de quitter Diego. Lorsqu’il était rentré, je lui avais dit « je pars ». Interloqué mais pas surpris, il n’avait pas cherché à me retenir, pensant sûrement que c’était la meilleure chose qui puisse m’arriver. Pour la première fois, je l’avais vu pleurer et cela m’avait bouleversée. Il se résigna face à mon départ mais il s’inquiéta surtout de savoir si je savais où loger. Que je puisse être dans le besoin, manquer de quelque chose, le mettait dans un terrible état d’anxiété. Plus protecteur que jamais, il m’avait suppliée d’accepter son argent. Mais j’avais tout refusé en bloc, le plongeant dans des affres de tristesse. Diego ne pouvait pas imaginer que notre rupture soit un déchirement insoutenable pour moi alors que lui, ce qui l’ébranlait, c’était que je puisse devenir nécessiteuse. Pourtant, seul son amour allait me manquer.
Ce soir-là, à chacune des marches que je descendis, j’aurais voulu faire demi-tour, trouver une bonne raison de revenir sur ma décision mais à la fin des 218 marches, j’avais dû me rendre à l’évidence, nous n’étions pas faits pour être heureux l’un avec l’autre.
J’avais traversé le hall, ravagée par les larmes et le chagrin. Je quittais une personne que j’aimais comme une folle, en sachant déjà que Diego ne quitterait jamais ma vie.
- 7 - La visite


La nuit était tombée comme un couperet. Il était à peine 17 heures et il faisait déjà nuit noire. Je finis le ménage en quatrième vitesse, pris une douche rapide, me préparai à sortir pour faire quelques courses et cuisiner un dîner d’amoureux. C’était ça qui me tentait pour ce soir là, la douceur d’une soirée simple en tête-à-tête, me laisser aller aux plaisirs de la vie…
Je n’avais pas fait grand chose de la journée, il était temps que je bouge. Au moment même où je pensais à Diego et à son scénario, plus connectés que jamais, je reçus son texto. « Ça y est, j’ai la bonne fin ! ». Je m’empressai de lui répondre, enchantée : « Génial ! Hâte de découvrir ça demain. Tu vas bien ? La journée s’est bien passée ? ».
Brusquement, mon esprit devint brumeux. Une barre noire vint obstruer mon regard. Je ne vis plus rien pendant quelques secondes puis apparurent devant mes yeux des formes étranges et déplaisantes qui m’oppressaient. Je ne comprenais pas pourquoi j’étais si mal. En me levant, j’eus même un malaise, et dus me rattraper in extremis au bord de la commode. Je me mis à respirer alors calmement pour retrouver l’équilibre et faire disparaître ces visions délétères.
Je m’inquiétais de tous ces « sombres » malaises depuis la veille. Il n’y avait pas de lien entre eux, je continuais donc de croire que ma récidive de berlues m’avait réellement détraquée. Après des années de totale tranquillité, pas étonnant que je peine à me remettre de cet épisode violent. Du moins, c’était ce que j’avais envie de croire.
Je déambulai dans les rayons du supermarché, toujours un peu nauséeuse, les yeux douloureux et entachés de noir. Comme autant de signes avant-coureurs de mauvaises nouvelles. Je refusais pourtant d’y voir les signes d’une prophétie. Depuis des années, mes perceptions avaient largement diminué en nombre et en intensité. Le métro avait été un cas d’une force exceptionnelle. C’était mon état convalescent qui brouillait mes pistes. Je tenais à m’en convaincre.
L’esprit dans le vague, j’arpentais les rayons du supermarché quand je reconnus la silhouette imposante de Monsieur Lefloch, suivant de son pas lourd sa femme aussi frêle et fine qu’il était grand et large. Madame Lefloch virevoltait d’une allée à l’autre, comme un étourneau fraîchement né. Scrutant toutes les conserves, comparant les prix et les compositions. Elle était efficace, réfléchie et pleine de bon sens. Pas une intellectuelle, c’est sûr, mais quelqu’un d’intelligent, c’était sûr aussi.
J’avoue que je fis tout pour ne pas me faire remarquer. Je savais que si je croisais Monsieur Lefloch, il ne pourrait pas résister à l’envie de tailler le bout de gras… et non, définitivement, je n’en avais pas le courage. Je longeai le rayon frais comme un chien fautif. Les yeux rivés sur le sol, je manquais sérieusement de naturel. Mais qu’importait le ridicule, si ma tranquillité était à ce prix. Mes efforts ne servirent à rien, je fus malgré tout démasquée.
Houhouhou !!! Madame Drancourt !
La grande silhouette s’approcha de moi, le sourire vaste et les petits yeux bien écarquillés, Monsieur Lefloch était authentiquement content de me voir. Alors que notre dernière entrevue remontait à deux heures… à peine.
Vous ici ?! Quelle surprise !, me dit-il d’une voix bien trop forte.
Je tentai de le raisonner.
Surprise ! Surprise !... le supermarché est juste en bas de l’immeuble.
Oui, oui c’est vrai. Alors on fait ses petites courses ?
Voilà, c’est ça.
Si vous voulez, je peux vous porter vos commissions. C’est lourd toutes ces choses.
Non, non vous êtes très aimable. Je vais m’en sortir.
Allons, allons… je vais vous donner un coup main.
Ce fut sa petite souris de femme qui vint me sortir de ce mauvais pas. Remarquant que le point culminant de Paris n’était plus sur ses talons, elle se laissa guider jusqu’à nous en suivant la voix sonore de son mari. On était loin du chant mélodieux des sirènes, mais c’était tout aussi efficace.
Madame Lefloch, toute sèche et cagneuse, nous rejoignit d’un pas rapide et sûr. Malgré les deux petites allumettes qui lui servaient de jambes, elle trottait à vive allure.
Sa relative maigreur ne lui donnait pas une impression de fragilité. Sa vigueur, son courage de travailleuse, son bon sens rustique transparaissaient dans ses gestes vifs et son regard franc. Elle avait la tête sur les épaules, était fiable et carrée, ça se voyait tout de suite. Ce n’était pas une grande rêveuse, son éducation de fille de la campagne n’avait pas dû favoriser cela chez elle ; elle s’épanouissait en étant utile.
Elle arriva en une fraction de seconde à notre hauteur. Tout sourire et chaleureuse, à l’image de son mari, mais avec d’emblée plus d’intelligence dans le regard. Son aura elle-même avait plus de nuances, était plus complexe et plus perfectionnée, nimbée de bleu-blanc cotonneux, signe de réelle bonté. Comme son mari, elle avait très bon fond, je l’avais vu au premier coup d’œil. Le teint un peu trop rouge pour être honnête, les dents sombres et abîmées, l’haleine toujours un peu aigre, il était patent qu’elle ne crachait pas sur la bouteille, en bonne Bretonne qu’elle était.
Bonjour Madame Drancourt. Alors on fait ses petites courses ??
Hé oui !
Il vous a dit mon mari, pour le monsieur qui vous cherche ?, enchaîna-t-elle.
Non, dis-je avec méfiance. Quel monsieur me cherche ?
Monsieur Lefloch fit son traditionnel coup de battoir sur le front et dit en rosissant :
Oh...Excusez-moi... j’ai pas pensé à vous dire. Je voulais vous le dire et puis après on s’est mis à discuter, alors…, justifia-t-il dans un sourire détendu.
Mais pour ma part je n’étais pas du tout détendue et sa désinvolture m’agaçait prodigieusement. L’angoisse me gagna immédiatement car j’associais cet inconnu au passager qui m’avait empoisonné la vie il y a quelques années. Pendant un vol, ce malade avait manifesté une attirance irraisonnée, convaincu que j’étais sa promise. Il m’avait harcelée pendant des années, trouvant mon adresse et celle de ma famille. Il m’avait inondée de courriers mais avait surtout pris pour habitude de venir en personne m’attendre en bas de mon immeuble ou tambouriner à ma porte. Un véritable enfer ! Un érotomane fou à lier que j’avais eu énormément de mal à éloigner de ma vie. J’avais eu beau en avertir ma hiérarchie et solliciter la police de mon quartier… je n’avais reçu aucune aide, aucun soutien. Une période noire à laquelle David avait mis un terme… c’est d’ailleurs comme cela que je l’avais rencontré.
Un homme ? Mais quel homme ?
Il voulait savoir si vous habitiez bien là. Dans quel escalier et à quel étage. Vous me connaissez, je ne suis pas du genre à parler au premier venu. Alors je lui ai demandé pourquoi il voulait savoir ça. Il m’a dit qu’il venait pour une livraison. « De quoi ? » je lui ai demandé. « De fleurs » qu’il m’a répondu. Alors moi je sais que vous avez votre mari, il est tellement gentil que je me suis dit qu’il avait peut-être envie de vous faire plaisir. Mais comme il n’avait pas de fleurs dans les mains, le monsieur, et que je trouvais ça bizarre, je lui ai dit : « bah elles sont où vos fleurs ? » Alors il a eu l’air gêné et il m’a dit « dans la voiture, je voulais être sûr que c’était la bonne adresse » qu’il m’a dit. « Oui, oui c’est bien là. Allez chercher vos fleurs, je lui monterai plus tard à Madame Drancourt », parce que je sais que vous faites souvent la sieste l’après-midi, avec vos voyages. Et puis il est pas revenu.
J’eus envie d’embrasser cette bonne Madame Lefloch d’avoir eu la jugeote de ne pas me jeter en pâture au premier venu. Je leur avais, à l’époque, précisé que je comptais sur leur discrétion, que je n’aimais pas que l’on vienne me déranger à tout bout de champ… en particulier l’après-midi quand je faisais ma sieste. C’était en partie vrai, mais c’était surtout que je voulais rester hermétique au reste du monde, à tout ce qui pourrait venir de l’extérieur et que je ne connaissais pas. En revanche, l’identité du visiteur surprise me manquait toujours… et cette façon de faire me faisait craindre le pire.
À quoi ressemblait-il ?
Pas à un livreur en tout cas. Il avait des habits de ville, « tout bien » repassés. Avec une tête… d’une drôle de couleur.
Je ne relevai pas cette dernière remarque, puisque le couple avait quand même une fâcheuse tendance à trouver un peu trop basané tout ce qui n’avait pas le teint laiteux et les joues couperosées. Le portrait restait donc assez vague.
Je devais pourtant garder mon calme, tempérer mon cœur qui déraillait sous la crainte de voir mon cauchemar se réveiller. Depuis mon déménagement, j’avais une paix royale, un garde du corps et du cœur qui veillait sur moi, il ne fallait pas céder à la panique. Je me maîtrisais mais l’image du fou me revenait en tête.
Au même instant, ma vision fut brouillée par des taches noires d’encre, visqueuses comme du pétrole, pleines de verdâtre, de grumeaux, de bouillon fumant. Je voyais à peine mes pas à travers ce rideau glauque et vaseux qui obstruait mes yeux. Je respirai profondément pour diluer ces visions funestes. J’eus un pic d’angoisse. Cette nouvelle associée à mes sensations bizarres de la journée commençait à sérieusement m’inquiéter. Ce psychopathe allait-il donc revenir détruire ma vie ?
*
J’hésitais. Le nez plongé dans mon assiette, je chipotais sur mes petits bouts de viande. Devais-je parler à David de cette mystérieuse visite ? Il connaissait bien le problème de l’autre fou pour avoir eu à se le colleter un certain nombre de fois. Je savais que la nouvelle l’aurait terriblement agacé, inquiété pour moi qui étais si souvent seule... et puis, je me dis que je n’étais pas certaine que ce fut lui. Avant de lâcher les chevaux, il me fallait être sûre… et, même si c’était lui... qu’aurions-nous fait ? En avalant le dernier petit bout de viande qu’il m’était possible d’ingurgiter, je décidais d’avaler mes doutes et mes peurs par la même occasion. Exit l’importun. Parti dans les sucs gastriques.
La soirée fut belle, la nuit aussi… mais mon optimisme béat fut de courte durée.
- 8 – Diego


Il faisait vraiment très beau ce jour-là.
Quand j’arrivai dans le hall de l’immeuble, quelques voisins que j’avais déjà eu l’occasion de croiser discutaient avec agitation devant la loge de Madame Lerévérend.
A ma vue, tous se turent. Dans un silence de mort, ils me suivirent du regard, sans même m’adresser un « bonjour ». Ils étaient momifiés. Comme une idiote, j’imaginai presque que la belle robe rouge qui dénudait mes épaules bronzées y était pour quelque chose. L’intérêt soudain que je suscitais me mit mal à l’aise. Je les saluai d’un bonjour collectif qui n’obtint pas de réponse et j’entamai mon ascension d’un pas décidé.
J’avais déjà gravi quelques marches lorsque l’un d’eux m’interpella d’une voix blanche « Mademoiselle, Mademoiselle… ». Je me retournai et trouvai Monsieur Menez sur mes talons. J’avais déjà croisé cet homme taciturne mais mis à part les « bonjour-bonsoir » d’usage, nous n’avions jamais échangé un mot. Je ne l’avais même jamais vu d’aussi près ; son crâne rond et glabre me parut encore plus énorme que d’habitude. Mais ce qui me surprit le plus, ce fut son regard fiévreux et l’intensité avec laquelle il me regardait.
Il ne disait rien, les mots ne venaient pas, j’attendais, l’interrogeant du regard. Il me lâcha enfin :
Ne montez pas, c’est inutile.
Sa voix était étonnamment grave et masculine pour un petit homme si banal. Cela me surprit presque autant que sa demande. Il saisit ma stupeur et poursuivit en hâte, comme s’il souhaitait abréger mes souffrances… ou les siennes :
Monsieur Diego est décédé.
Je ressentis comme un violent coup de poignard dans le cœur, un coup d’une force inouïe qui aurait pu faire exploser ma cage thoracique, je sentis le sol se dérober sous mes pieds. Je le regardai, ahurie, comme si je ne comprenais pas pourquoi il m’avait frappée si fort, sans raison. Il reprit avec gravité :
Diego est mort.
J’étais muette, rien ne me venait à l’esprit, aucun mot, aucun son, aucun cri, le vide. Je sentais les regards des quelques voisins présents se poser sur moi, guettant ma réaction avec appréhension. Mais j’étais interdite. Au fond de moi, pourtant, je ne pouvais m’empêcher de me dire « pour qui il se prend ce chauve pour me dire des trucs pareils ? ». Puis je sentis une terrible bouffée d’anxiété monter en moi, mes mains se mirent à trembler, j’avais envie de le lui cracher à la face l’horreur que ses propos m’inspiraient, car bien évidemment rien de ce qu’il me disait ne pouvait être vrai.
Je retrouvai la parole et lui dis sur un ton presque léger :
Vous devez faire erreur. C’est Diego Rocca que je viens voir.
Il prit un air contrit et me répéta avec désolation :
Je sais, Mademoiselle… La police est déjà venue pour constater les faits et emmener le corps.
Je répétai, effarée, « Le corps ?? ». Ce mot était pire qu’un dix tonnes qui m’aurait roulé dessus. Le visage de Monsieur Menez était décomposé, je comprenais la gravité de ce qu’il me disait uniquement à son teint blafard et à son regard effrayé. Je me disais « il est en train de te dire quelque chose de grave » et pourtant, même si mon corps semblait comprendre quelque chose, ma tête refusait toujours d’intégrer les données. L’homme poursuivit, comblant le vide comme il le pouvait. Il me submergeait de détails pour me convaincre :
C’est d’abord les pompiers qui ont été appelés pour défoncer la porte, il y avait une inondation dans l’appartement du dessous, son évier avait débordé. Ils ont pensé qu’il était parti en l’oubliant… ils l’ont trouvé dans sa chambre… mort.
Il conclut avec grande difficulté :
… suicidé.
Non, non, vous devez vous tromper.
Une vague d’horreur tétanisait mon corps, ma mâchoire tremblait rendant mon articulation difficile.
Ce n’est pas possible, nous avions rendez-vous. Il m’attend.
Je refusais d’y croire. Je devins agressive. Ces étrangers se trompaient, ils ne savaient rien de nous, rien, comment osaient-ils prétendre que Diego était parti sans un adieu pour moi, sans un signe, sans appel, sans finir son scénario. En me disant des horreurs pareilles, ils insinuaient que je n’étais rien pour lui, et ça, ça m’était intolérable.
Vous faites erreur, je vous dis. J’ai rendez-vous avec lui ! Il m’attend ! Il m’a demandé de venir, vous comprenez ce que je vous dis ?
Le voisin baissa les yeux, totalement effondré devant ma résistance.
Je suis sincèrement désolé, Mademoiselle.
Je devins folle :
Vous vous trompez, ce n’est pas vrai ! Il m’attend, je vous dis !
Je repris les marches pour aller retrouver Diego, qui ne pouvait pas être ailleurs que sur les toits. Simplement, ces ignares n’en savaient rien, ils ignoraient nos secrets, nos refuges. Les autres voisins s’approchèrent et entravèrent ma marche. Je m’agitai, tendue par la colère et l’émotion.
Je vous dis que j’ai rendez-vous avec lui, laissez-moi passer !
Ils ne furent pas trop de quatre pour me raisonner. J’entendais leur voix « Calmez-vous Mademoiselle, calmez-vous », sans voir leur visage, j’avais des taches noires devant les yeux, tout se bousculait dans ma tête, je perdis peut-être même perdu connaissance, je ne sais plus.
Quand je retrouvai mes esprits, j’étais assise dans l’escalier, hagarde, choquée, inerte. Monsieur Menez s’adressa à moi avec beaucoup de douceur :
Si je peux faire quelque chose pour vous…
Non rien, je vous remercie.
J’avais retrouvé mon calme. Tout ce qui se passait ne me paraissait pas réel. J’avais l’impression d’être étrangère à la situation, détachée de mon corps. Cette saynète extravagante était absurde. Je ne pouvais m’empêcher de me dire : « il est caché sur les toits, avec Whisky. C’est tout ».
Je n’avais qu’une hâte, courir au sixième pour les retrouver, pour prouver à tous ces imbéciles qu’ils s’étaient tous trompés, que leur histoire ne tenait pas debout. Mais à cet instant, j’étais sans force, incapable de bouger. De toute façon, l’appartement était inaccessible, la police avait exigé que personne n’y entre, le temps de « boucler le dossier ». Les voisins me l’avaient expliqué pour me persuader de ne pas monter. Je les laissai parler, je n’entendais même plus ce qu’ils me disaient, car au fond de moi, je savais que viendrait le moment où je pourrais retourner là-haut et retrouver Diego, avec Whisky sur ses genoux, admirant tous deux leur ville.
J’en étais certaine, il ne pouvait pas avoir décidé de partir sans me dire adieu.
Je sentais le regard de Madame Lerévérend m’espionner derrière le petit rideau de sa loge, elle n’osait pas sortir, ni croiser mon regard. J’étais une morte vivante, même sa méchanceté craignait d’être contaminée par l’état de malheur dans lequel je me trouvais. Pourtant j’étais incapable de pleurer. Mes larmes auraient été la preuve que j’acceptais sa mort et je m’y refusais.
Quand David arriva, j’étais encore assise dans les escaliers, perdue dans mes pensées. Il était déconfit, mon coup de fil l’avait bouleversé. Lui aussi avait eu du mal à croire ce que je lui disais. Il m’avait répété en boucle « c’est pas possible, Lisa, c’est pas possible ». Ma seule réponse fut « viens vite me chercher s’il te plait ».
En me voyant, il me serra si fort dans ses bras que j’ai cru qu’il allait me briser les côtes. Il s’empressa de me dire :
J’ai laissé un message au commissariat pour qu’ils me rappellent et obtenir des détails, ce n’est peut-être pas un suicide tu sais. Les flics vont faire une enquête, c’est peut-être un accident.
Je le regardai, pleine d’espoir :
Il n’a pas pu se suicider aujourd’hui. Pas aujourd’hui, c’est pas possible, il m’avait dit de venir.
David me regarda avec une infinie tristesse, une immense bonté, comprenant l’ampleur de l’abandon dont j’étais victime et le choc que je subissais.
Il ravala son émotion avec difficulté.
Je sais mon cœur, je sais.
Je répétai, encore abasourdie :
Pas aujourd’hui, c’est pas possible.
David resta sans un mot et je sentis toute son impuissance à trouver une guérison au drame que je vivais.
*
Sur le chemin du retour, une sonnerie brisa le silence pesant qui régnait dans la voiture. Le commissariat rappelait David pour lui donner les constatations faites dans l’appartement de Diego.
L’appel fut bref, je compris aux réponses de David que le suicide ne faisait effectivement aucun doute. Je ne pouvais plus me voiler la face, le drame devint concret. Je fus tétanisée par la violence qui accompagna cette inévitable révélation. Malgré le mauvais sort qui s’acharnait, mon cœur ne put s’empêcher de battre plus fort quand je compris qu’un mot avait été trouvé sur place.
David raccrocha, me regarda avec toute la bienveillance dont il était riche. Il se rendit compte à ma mine défaite que j’avais compris mais que j’attendais avec fébrilité les moindres détails. Avec difficulté, il me dit :
Il a laissé un mot.
Je restai suspendue à ses lèvres, en apnée, retrouvant un soupçon d’espoir de le savoir en vie.
Il a écrit « Lisa, pardonne-moi. Pour Whisky, beaucoup de lait et pas trop de vodka » . Les collègues m’ont demandé s’il avait l’habitude de boire, je leur ai répondu que non, mais ils n’ont rien compris à ce message d’adieu.
D’ailleurs David ne le comprenait pas plus.
Je ne pouvais plus me voiler la face. Diego ne m’attendrait plus jamais sur les toits. Un flot irrépressible de larmes jaillit de moi comme la lave en fusion, contenant tant de sel et de chagrin que la peau de mon visage semblait calcinée.
*
J’étais restée anesthésiée de longues heures sur mon canapé. Ma tristesse était sans fond mais je pouvais respirer, encore. Comment était-ce possible ? Comment mes organes pouvaient-ils encore fonctionner, s’irriguer, travailler sans relâche, alors que Diego n’était plus là. Terrible interrogation, dense et confuse. L’hébétude était ma seule réponse.
Son dernier texto, « j’ai trouvé la bonne fin », revenait sans cesse dans mon esprit et me glaçait les sangs. Je n’osais y voir un adieu cynique et morbide que je n’aurais pas su comprendre. Cette idée me brisait plus encore. Il avait peut-être testé notre lien une dernière fois et j’avais failli. À elles seules, mes taches auraient dû me guider sur le bon chemin. J’aurais dû courir chez lui, me rendre compte de ce qui se tramait. Je me maudissais. Et il était trop tard.
Mes malaises chromiques des jours précédents étaient venus me le dire pourtant. Cela signifiait « Diego va mal, il te parle, il te donne rendez-vous, il est comme tous les jours mais dedans c’est un désastre ». Si simple à comprendre pourtant. Pourquoi avoir polarisé mon attention sur « Bébé à bord » ? Pourquoi avoir pensé que le danger était pour moi et que je devais craindre le retour de mon harceleur alors que c’était Diego qui était à l’agonie ? Comment avais-je fait pour ne pas faire le rapprochement ? Diego avait préféré mourir plutôt que d’honorer notre dernier rendez-vous, il avait préféré partir plutôt que de finir son scénario, il nous avait abandonnés, Whisky et moi, car plus rien ne le soulageait. Je n’osais imaginer à quel point vivre était devenu une souffrance pour que plus rien ne trouve d’intérêt à ses yeux. Il n’avait pas envie de mourir mais il ne voulait plus souffrir, et même moi, je n’avais pas su apaiser ce désespoir. Il fallait que je l’accepte. « Le suicide, mais c'est la force de ceux qui n'en ont plus, c'est l'espoir de ceux qui ne croient plus, c'est le sublime courage des vaincus ». J’avais lu cette citation chez Maupassant. Diego avait eu l’espoir de ceux qui n’y croient plus, le sublime courage des vaincus, pour mon plus grand malheur.
*
Je m’en voulais terriblement, j’étais détruite par un chagrin dense et profond, par un manque abyssal de l’autre partie de moi. À cela s’ajoutait la détestation que je m’inspirais, pour n’avoir encore rien su faire de mes pressentiments ! J’avais « un don » minable, sans mode d’emploi. J’étais une incapable. Je ne comprenais rien. Jamais. Ce n’était pas la première fois... Pourquoi étais-je capable de « voir » des drames sans pouvoir les éviter ? Etais-je un monstre ? D’ailleurs qui étais-je, finalement ? À ce moment-là, la douleur et la tristesse étaient telles que je n’en avais plus la moindre idée. Je savais simplement que la planète comptait deux orphelins de plus, Whisky et moi. Et que c’était Diego qui avait fait ce choix.

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