Non je ne mourrai pas
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Description

Une méditation sur la mort, la vie et l’amour.
Résumé

Mourir. Malgré la vie. Malgré la joie. Mourir. Peut-être renaître un jour. Conte-poème au pays des Inuits et des coureurs de froid. Accueilli et soigné au Nunavik, l’aventurier blessé médite sur la mort, la vie et l’amour. C’est dans la toundra que le rescapé retrouvera la force de vivre.
Extrait
Je vous connais gens du Nord
Bien-aimés nomades depuis des lustres
Qui parcourez cette terre
De loups-marins et d’eaux
Je vous connais mes courageux
Et même si je ne vous connaissais pas
Vous me recueilleriez en disant
Bienvenue à toi le pauvret
Celui dont la jambe traîne comme une peau
Entre qu’on te serve un thé brûlant
Viens dans la chaleur de notre abri
L'auteur
Poète, médecin, nomade, voyageur et vagabond, Jean Désy vit autour de Québec, il est toujours en partance entre les îles, les toundras et les taïgas. Il est l’auteur d’une œuvre profondément humaine. Il a publié chez Mémoire d’encrier Uashtessiu / Lumière d’automne (en collaboration avec Rita Mestokosho, 2010), Chez les ours (2012), Isuma, anthologie de poésie nordique (2013), Bras-du-Nord (en collaboration avec Normand Génois, 2015), Amériquoisie (2016), Chorbacks (2017) et Hymne à l’amoune (2019).

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 13 janvier 2021
Nombre de lectures 2
EAN13 9782897127565
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0017€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

NON JE NE MOURRAI PAS
Jean Désy
NON JE NE MOURRAI PAS
MÉMOIRE D’ENCRIER
Tandis que tu fais une chose ou l’autre,
quelqu’un est en train de mourir.
Tandis que tu brosses tes souliers,
tandis que tu cèdes à la haine,
tandis que tu écris une lettre prolixe
à ton amour unique ou non unique.
Et même si tu pouvais ne rien faire,
quelqu’un serait en train de mourir,
essayant en vain de rassembler tous les coins,
essayant en vain de ne pas regarder fixement le mur.
Et même si tu étais en train de mourir,
quelqu’un de plus serait en train de mourir,
en dépit de ton désir légitime
de mourir un bref instant en exclusivité.
C’est pourquoi si l’on t’interroge sur le monde,
réponds simplement : quelqu’un est en train de mourir.
Roberto Juarroz
PROLOGUE
Il n’y a pas si longtemps, j’ai voulu plonger en écriture dans l’un des sujets les plus difficiles de ma vie, et pas seulement de ma vie de poète, mais de ma vie tout court : la mort. La mort, cette fin annoncée, avec toute l’angoisse qu’elle comporte, c’est-à-dire un possible néant auquel sont conviés les êtres qui ont un jour été vivants, à moins qu’un au-delà de grâce et de divinité existe par-delà l’inexorable fatalité qui nous attend tous. Ce sujet m’a bien sûr donné du fil à retordre. En m’y glissant, j’ai voulu réfléchir sur les différences essentielles qui me semblent exister entre les mots « vide » et « néant », ce que m’a appris la lecture du Tao-Tö-King de Lao-Tseu. Pour sauver ma vie, et j’utilise cette métaphore consciemment, j’ai choisi de créer un personnage qui parle tout seul, égaré dans la toundra, en plein hiver, au Nunavik, grièvement blessé après un accident de motoneige, et qui se bat, en rageant et en priant, pour survivre.
Le Nord et le Grand Nord sont les lieux où, pendant toute ma vie, mon âme a volé, c’est ce que j’ai souvent ressenti. C’est là que j’ai été heureux, plus qu’ailleurs, grâce aux espaces gigantesques de la toundra, grâce à la faune et à la flore aussi, mais bien sûr grâce à tous les Nordistes, Canayens, Innus, Cris et Inuits qui aiment habiter la nordicité et y vivre. C’est en situant l’action de mon texte en pleine toundra d’hiver que je suis parvenu à avancer en écriture, jusqu’à ce qu’un titre devienne plus impératif que les autres : Non je ne mourrai pas. Curieusement, c’est sous forme de poèmes qui le travail a évolué à partir du thème qui me préoccupait. Le texte est donc devenu un long poème. C’est en particulier la rythmicité poétique qui m’a permis de me rendre jusqu’au bout de cette aventure qui, je dois le répéter, a été souffrante. De tout cœur, j’espère que quelques lecteurs et lectrices accepteront de me suivre dans ce « conte-poème » qui touche au froid mortel, aux délires, à l’angoisse existentielle mais aussi, à la joie pure.
Jean Désy
J’ai osé penser un jour
Que cette vie n’avait pas de sens
Alors qu’en cette seconde précise
Tout devient signifiant
Grâce à un ruisseau qui me conduit
Droit vers ma délivrance
Malgré ses ropaks innombrables
Qui craquent et se fendillent
Produisant sans le savoir
Des sons proches de l’enfance
La rivière me parle je discute
Le ciel se meut dans les virages
Les stratus à trois cents mètres
Acceptent de me regarder
Tous ensemble nous dérivons
Je survis je survivrai
Je sens l’océan s’approcher
Quand donc entendrai-je
La parole d’un être humain
Quand donc observerai-je
Le premier geste allumant un fanal
Quand donc une famille du Nord
Réunie dans une cabane de fortune
Recevra le voyageur blessé
Une fumée dorée monte vers le ciel
Mais oui voilà un abri pour pêcheurs
J’arrive à vous Elisapee
Thomassie et Qumaq
Je vous connais gens du Nord
Bien-aimés nomades depuis des lustres
Qui parcourez cette terre
De loups-marins et d’eaux
Je vous connais mes courageux
Et même si je ne vous connaissais pas
Vous me recueilleriez en disant
Bienvenue à toi le pauvret
Celui dont la jambe traîne comme une peau
Entre qu’on te serve un thé brûlant
Viens dans la chaleur de notre abri
Justement nous découpions avec des ulus
Des filets d’ombles attrapés hier soir
Tout frais juteux juste pour toi
Mange notre frère réchauffe-toi
L’accueil fait partie de nos existences
Étends-toi sur ce grabat
Couvre-toi d’un sac de couchage
Nous allons chauffer la cabane pour toi
Tu nous fais penser à une poudrerie
Tellement tes yeux sont affolés
Détends-toi repose-toi
Pendant que nous bavardons
Et que la douce Rebecca
Nous invente des histoires
De coureurs d’aurores et de mer
Bienvenue chez toi et demain
Si Takanaaluk-Arnaaluk le veut bien
Et fait s’échouer quelques bélugas
Aux alentours de nos kayaks
Nous te ramènerons jusqu’au village
Où l’on te soignera
On t’enverra même au sud
Dans un hôpital avec chirurgie
Plâtre vis et clous
Deux mois plus tard tu gambaderas
Ta jambe sera comme neuve
À moins qu’on ait dû l’amputer
Ne fais pas ce visage tristounet
Nous blaguons tu connais notre humour
Pardonne-nous notre joie quotidienne
Nous sommes heureux dans la toundra
Comme l’étaient les Anciens
C’est pourquoi nous allons fêter
Elijah va giguer pour toi
Tandis que Peeta jouera de la guitare
Sur un air rapporté d’Écosse
Par des marins aventuriers
Mange mon beau mange
Avale ce filet de poisson frais
Nourris-toi de l’omble sacré
Nourriture des nourritures
Nous l’avons attrapé ce matin
Dans nos filets tendus sous la glace
Trente-cinq grands chevaliers
Retirés par des trous de deux mètres
Creusés à coups de tuuk
Sur une anse qui valse jusqu’au fjord
Ouvert sur la baie d’Ungava
Dont les rivages sont criblés
Même en plein cœur de l’hiver
De millions de moules succulentes
Mange mon beau mange
Raconte-nous tes sparages
Comment as-tu fait pour survivre
Tandis que dans l’ordre animal
De la terre et des humains
On meurt souvent très tôt
Vite épuisé par les fureurs
Du Grand Nord qui est le nôtre
Il y a neuf personnes autour de moi
Dont une jeune femme silencieuse
Elle n’a pas seize ans
Elle s’appelle Elisapee
Elle a des yeux rieurs
Des pommettes saillantes
Elle allaite son petit
Accroupie sur une peau d’animal
Elle me sourit comme elle sourit
À son poupon qui boit
Tandis que les autres s’amusent
Mangent jasent et s’affairent
Ils comptent bientôt retourner à la pêche
Ils parlent dans un inuktitut qui chante
Que je connais si peu mais que j’aime
Nakurmik marialuk
Merci merci beaucoup
J’ai souvent répété ces mots
Ce soir il y aura de grands jeux
Les adolescents se lanceront dans les airs
Ils bondiront jusqu’au plafond
Tandis que les aînés
Taperont du pied sans arrêt
En claquant dans leurs mains
Soudain tous ces personnages
Ces héros de paradis
Se mettent à léviter
Tandis que par une fente
Dans le toit de la cabane
Entrent les couleurs
D’une aurore évanescente
Deux vieillards se mettent à siffler
Comme pour amadouer Atsaniq
Me voici sauvé par une chaleur
Dont je me gave je me gave
Soudain la tête de la jeune femme
Qui allaitait son bébé
Se détache et se met à flotter
Avec l’enfant qui suit
Suis-je en plein delirium
Le pied gauche d’un des aînés
Qui giguait en chantonnant
Se libère de sa jambe
Pour s’envoler vers le ciel
Tout le monde rigole
Comme s’il n’y avait que moi
Qui vivait l’étrangeté
Une vieille femme au regard doux
Vient jusqu’à moi pour m’offrir
Un morceau de bannique fraîche
Tout sent si bon dans cette cabane
Mais que se passe-t-il donc
La vieille femme au regard tendre
Tournoie sur elle-même et disparaît
Une louve pénètre à l’intérieur
Suivie d’un grand loup mâle
Ils montrent les crocs en hurlant
Tous les humains fuient vers le ciel
Ne reste que moi qui serai dévoré
Je me réveille dans une aube terne
Secoué par des frissons solennels
J’ai vomi plusieurs fois sur la neige
Ce sauvetage n’en était pas un
J’ai encore rêvé comme un dément
Je me situe quelque part
Entre nulle part et la baie d’Ungava
Mais où se trouve donc mon qamutik
Combien de temps ai-je passé ici
Pourquoi tous ces fous rires
Qui persistent dans ma tête
Pourquoi tant d’amours éternelles
Comment retrouver les caresses de Lisa
Lisa ma tendre Lisa ma franche
Lisa ma louve aux hanches chavirantes
Est-ce que toute vie finalement
N’est que pure illusion
J’aime croire que le néant n’est pas
Voilà le projet qui m’exalte
Par-delà mon corps agonique
C’est pourquoi je lance des prières
Vers un ciel qui ne doit pas
M’abandonner
Je ne retrouverai peut-être jamais
Les parois de mon traîneau
Je prie je dois prier je prierai
Même dans la solitude du froid
Avec l’envie de me changer
En camarine ramollie
Les bras en croix
J’offre ma peau
Aux accents suraigus du vent
Alors que deux tulugaks piailleurs
Se posent devant moi
Ils sentent ma fin
Tout en me dévisageant
Veulent-ils converser
Me becqueter ou me fendre en deux
Ils émettent des cris rauques
Je ne comprends pas leur langue
Ils s’adressent pourtant à moi
Ma foi en l’amour cosmique
N’est-elle finalement qu’une affaire
De couardise millénaire
Et mon addiction au néant
N’est-il qu’un trop plein de pensées
Une espèce de fruit pourri
D’un esprit trop raisonnable
Quand on est perdu dans la neige
Où dorment des champs de camarines
Fruits de la toundra fabuleuse
Celle de toutes les extravagances
On se nourrit en ramassant par poignées
La nourriture bénie des dieux
Au bout de ma route
Et de toutes mes ressources
Au bout de ma vie
J’aperçois une trace
C’est la mienne
Et si j’essayais de revenir
Au bercail de mon qamutik
Voler planer glisser
Et surtout ne plus réfléchir
Devenir une jambe comme une aile
Afin de poursuivre dans la joie
Sur le ventre puis sur le dos
Je n’avais rampé que deux cents mètres
Jusqu’à ce rêve purement nordique
Rempli de nakurmiks marialuks
Ils étaient si beaux les gigueurs
Donneurs de poisson cru
Ces blagueurs avec des trilles dans le nasaq
Atteindrai-je mon abri
Ou finirai-je par m’ouvrir le ventre
Sur les glaces d’un chemin fou
Ce sont deux tulugaks
Mes compagnons d’esseulerie
Qui dévoreront mes tripes
Je flotterai alors pour un temps
Le temps que le Grand Nord
S’assure de ma mort
On me retrouvera coincé
Entre deux collines
Ou on ne retrouvera rien
Une fois qu’un renard égaré
Se sera délecté de mes jambons
Maigres
Jamais je n’ai été aussi léger
Feuille figée de bouleau nain
Propulsée dans l’espace
Mais que j’aime que j’aime
Cet état de Grand Nord
Y mourir prend tout son sens
Comme j’aurais aimé mourir
Au mi-temps des bras de Lisa
Mes mains sont roides
Mes jambes si peu efficaces
Me revoilà devant chez moi
Mon qamutik encore intact
Bien que devant l’ouverture
D’où je suis sorti
Il y ait une grosse bouse d’ours
Cadeau d’un nanuq
Gendarme des lieux
Il me faut copier nanuq
Il me faut tuer un tuktu
Dont l’âme galopeuse
Court par-delà l’infini
Sinon je suis mort
À bout de toundra
Où mon âme a volé
Pour la première fois
Lorsque j’ai perçu mes ombres
Dirigées vers les lieux saints
De l’âme enfin libérée
Mon âme a volé je le redis
C’était un soir par moins quarante
Un deux janvier exactement
Après que l’avion se soit posé
Sur les rives d’une baie d’Ungava
Remplie à ras bord
De bancs de morues géants
De marées d’ombles arctiques
Et de bélugas blagueurs
Mourir
À bout de souffle
De sang et de frissons
Les jambes cassées
Le tibia droit fracturé
La cheville gauche en morceaux
Mais la tête encore foisonnante
De tant de vies et d’histoires
Pareilles à une marée de contes
Un peu comme cette fable
Que je raconte à l’instant
Où je survis tout en mourant

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