La cuisine des révoltés du Bounty
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Description

"J'ai voulu avec mon voilier La Railleuse aller voir sur place ce qu'étaient devenus les descendants des révoltés du Bounty. De marin de La Railleuse, je suis devenu marin du Bounty. J'ai vécu les rigueurs de la vie à bord d'un navire de Sa Gracieuse Majesté au XVIIème siècle et la douceur des fêtes à Tahiti, les rêves et les moments de désespoir sur un rocher perdu dans les mers du Sud. J'ai partagé le requin à la choucroute et la langouste cuite à l'étouffée, la portable soupe et les petticoats tails, le kava des Polynésiens et le punch au rhum des Antilles."

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 2008
Nombre de lectures 241
EAN13 9782336281605
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

La Railleuse aller voir sur place ce qu'étaient devenus les descendants des révoltés du Bounty. De marin de La Railleuse, je suis devenu marin du Bounty. J'ai vécu les rigueurs de la vie à bord d'un navire de Sa Gracieuse Majesté au XVIIème siècle et la douceur des fêtes à Tahiti, les rêves et les moments de désespoir sur un rocher perdu dans les mers du Sud. J'ai partagé le requin à la choucroute et la langouste cuite à l'étouffée, la portable soupe et les petticoats tails, le kava des Polynésiens et le punch au rhum des Antilles."" />

Mise en page : Julien Denieuil
© L’Harmattan, 2007
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
9782296042933
EAN : 9782296042933
Sommaire
Page de Copyright Page de titre Collection Là-bas Dedicace Epigraphe I - Pacifique sud. Le 7 octobre 1964. 04h. 2 - Le Bounty et sa mission 3 - Le grand départ 4 - Tahiti et sa cuisine 5 - Mutinerie 6 - La fin de l’histoire Épilogue Bibliographie Remerciements à :
La cuisine des révoltés du Bounty

Eric Deschamps, Eric Deschamps (auto-entrepreneur)
Collection Là-bas
dirigée par Jérôme MARTIN
Déjà parus :
J. A. MEIJN VAN SPANBROEK, Le voyage d’un gentilhomme d’ambassade d ’ Utrech à Constantinople . Texte présenté et annoté par C. VIGNE, 2007.
Louis GIGOUT, Syracuse, 2007.
Aline DUREL, L’imaginaire des épices, 2006.
Henri BOURDEREAU, Des hommes, des ports , des femmes , 2006.
Gérard PERRIER , Le pays des mille eaux, 2006.
Fabien LACOUDRE, Une saison en Bolivie , 2006.
Arnaud NOUÏ. Beijing Baby, 2005.
À mes fils Quentin et Robinson
« On ne saurait trop insister sur l’utilité de la choucroute... »
James Cook (Deuxième voyage)
La Railleuse
I
Pacifique sud. Le 7 octobre 1964. 04h.
LA question est : faut-il matérialiser un fantasme, un rêve ou ne vaut-il pas mieux le laisser dans l’abstraction, dans le flou et l’imprécision ? Je n’ai pas trouvé Tahiti à la hauteur de mes rêves. Dois-je alors rendre visite à Pitcairn, l’île où se sont réfugiés les révoltés du Bounty qui hante l’imaginaire de tous les navigateurs ? J’hésite tout en sachant que je ne vais pas résister au plaisir de suivre le sillage de cette légende. Nous sommes cinq à bord, Yves le Parisien, René le Breton, Santiago le Pascuan, Puck le chien et moi, propriétaire et « maître après Dieu ». La Railleuse est un ketch de quarante-trois tonneaux construit aux Sables d’Olonne en 1950. Un bon bateau de travail qui a fait ses preuves.
Le dernier point d’hier midi donne 20° de latitude sud et 129° de longitude ouest. La mer est belle. Venant de Papeete, babord amures, notre voilier taille gentiment sa route vers l’île de Pâques où nous attend un « explorateur-conférencier » déposé quelques mois plus tôt. Il est venu pour révéler que les « mystères » n’en sont plus depuis qu’il sait que les extra-terrestres sont à l’origine des statues géantes. Des forces magnétiques autant que gravitationnelles ont pris les « moaï » (nom polynésien des statues) par la main et les ont déposés à leurs places actuelles. Il fallait y penser.
Notre voilier a appareillé un an et demi plus tôt d’Antibes pour Rapa Nui (nom polynésien de l’île de Pâques). Nous avons fait escale aux Canaries, aux îles du Cap-Vert, et, après la traversée de l’Atlantique, aux îles du Salut et en Guyane, à Trinidad, à la Guadeloupe. À Curaçao nous avons traversé Panama et son canal et jeté l’ancre à l’île Coco où nous n’avons pas trouvé le trésor caché selon la légende par des pirates farceurs, puis les Galapagos et enfin l’île de Pâques.
Des mouillages forains peu sûrs et l’hiver austral menaçant nous ont fait chercher un abri à Tahiti pour revenir avec le beau temps. Tahiti - île de Pâques, la route est longue et les îles Gambier sont une escale sympathique. Nous y avons embarqué trois cents noix de coco germées pour les planter sur l’île de Pâques. Pour le moment, un seul cocotier s’obstine à pousser sur son sol rocheux et il ne donne pas de fruits. Les anciens de l’île m’ont demandé de leur ramener de quoi faire un nouvel essai d’acclimatation. L’idée qu’on dise un jour peut-être que c’est La Railleuse et son équipage qui ont introduit les cocotiers sur l’île de Pâques n’est pas pour me déplaire.
H.M.S. (His Majesty Ship) Bounty en 1787, a eu une mission similaire, ramener des plants d’arbre à pain de Tahiti pour les acclimater aux Antilles. Les colons anglais qui avaient des intérêts dans ces îles cherchaient à l’époque une nourriture abondante et bon marché pour leurs esclaves. Avec l’accord du roi Georges III, un bateau est acheté et équipé spécialement aux chantiers navals de Depford. Il devient H.M.S. Bounty et sous les ordres du Capitaine Bligh sera dépêché en 1787 dans le Pacifique qui commence à être connu des navigateurs, afin de ramener ce miracle végétal. En plus de l’équipage proprement dit, un botaniste et un jardinier sont attachés à la surveillance des précieux plants. Bligh connaît le Pacifique et a navigué sous les ordres de Cook.
L’aventure s’est mal terminée.
Bligh est un excellent marin, mais un imbécile arrogant, qui a autant de psychologie qu’un plomb de sonde, paranoïaque affublé d’un énorme complexe de supériorité, totalement inapte à la vie en communauté. D’après les témoins, il est vaniteux, coléreux, insultant, méprisant et ne semble pas avoir besoin d’amitié. Bien que doué, il se rendra tellement antipathique lors de son voyage sous les ordres de Cook, que ses travaux cartographiques ne seront pas mentionnés dans les comptes rendus officiels du voyage. Sur le Bounty, il réussira à se mettre à dos tout son équipage par des restrictions, des punitions, des décisions arbitraires qui le mèneront tout droit à la catastrophe. D’ailleurs, la mutinerie du Bounty ne sera pas la seule de sa carrière.
Qui sont les mutins ? Fletcher Christian, 24 ans, originaire d’une excellente famille de l’île de Man, doit être un brave gars poussé à bout par Bligh, mais lui non plus n’est pas à sa place et il est très vite dépassé par les évènements qu’il a déclenchés. Bligh, de souche beaucoup plus modeste doit prendre un malin plaisir à l’humilier. Lors du procès, il le décrira comme un homme solide, de teint brun, mais sujet à transpirations subites et abondantes. « Il salissait tout ce qu’il touchait avec ses mains moites ».
Les châtiments corporels sont tout à fait courants sur les navires de sa Majesté et Bligh n’est pas désigné comme un monstre par ses pairs quand il fait fouetter un homme. Un commandant avait en temps de guerre droit de vie et de mort sur son équipage.
Il faut lire les terribles « Naval Articles of War » dont l’article 19 précise : « Toute personne dans ou appartenant à la Marine qui aura fait ou essayé de faire une mutinerie, sous quelque prétexte que ce soit, toute personne qui s’en sera rendue coupable et aura été convaincue par un jugement de conseil de guerre, sera punie de mort. »

Pitcairn, carte de l’époque
On verra comment la perversité et la mesquinerie de Bligh poussèrent ses marins à prendre un tel risque.
J’assure le quart qui voit se lever le soleil. Pitcairn est là, dans la brume, telle qu’elle dut apparaître aux yeux de Christian et de ses compagnons deux siècles plus tôt. Quand René vient me remplacer, je ne vais pas me coucher, mais après un bon café, je cherche dans la bibliothèque du bord tout ce que j’ai pu trouver sur le sujet depuis que je rêe de mers lointaines. Pendant ce temps, Puck le chien n’en peut plus de tendre sa truffe vers cette terre inespérée qu’il a, lui aussi, repérée. Depuis un moment déjà, comme à son habitude quand il sent une escale proche, il se retient de toutes ses forces pour arroser comme il se doit les arbres du coin et marquer ainsi son nouveau territoire. Je me souviens d’une arrivée dans le port d’Alicante oùn’en pouvant plus, il avait vidé sa vessie sur les bottes d’un garde-civil médusé. Cela nous avait coûté une bouteille de whisky pour laver l’affront et éviter d’être fusillés sur place par le type fou de rage. Pour l’instant, Puck fait la navette en aboyant entre le barreur et le trou de l’écubier, juste à hauteur de ses petites pattes. Il est parcouru de frissons d’impatience en guettant les premières senteurs venant de terre.

PITCAIRN
Ce rocher perdu a été découvert par l’Anglais Carteret en 1767. Mais, à cause d’une erreur de deux degrés en longitude, Pitcairn est mal positionnée sur les cartes de l’époque. Ce détail permettra aux mutins de rester introuvables pendant presque vingt ans. Carteret décrit ainsi l’île dans son Voyage autour du monde.
« Nous continuâmes notre route vers l’Ouest jusqu’au jeudi deux juillet, oùno us découvrîmes une terre dans le Nord à nous. Le lendemain en approchant, elle apparut comme un gros rocher émergeant de la mer. Elle n’avait pas plus de cinq milles de circonférence et paraissait inhabitée. Elle était cependant couverte d’arbres et nous vîmes un petit ruisseau d’eau vive descendant une de ses pentes. J’aurais voulu atterrir, mais le ressac que la saison faisait briser avec violence, rendait la chose impossible. Je fis sonder sur la côte Ouest à un peu moins d’un mille (1852 m) du rivage, par 20 brasses d’eau, fond de sable et de corail. Il est probable que par beau temps, le débarquement est praticable et même facile. Nous vîmes grande quantité d’oiseaux de mer voltigeant au-dessus de l’île à un mille de la côte et la mer y semblait poissonneuse. L’île est située par 20°2’ Sud et 133°21’ Ouest. Elle est si haute que nous la vîmes à plus de 15 lieues. Comme elle avait été découverte par un jeune homme, le fils du Major Pitcairn, du corps des marines, nous l’appelâmes l’île Pitcairn... Dans le voisinage de l’île, le temps fut très orageux avec une longue houle de Sud-Ouest d’une largeur et d’une hauteur que je n’avais jamais vues auparavant. Les vents étaient variables mais ils soufflaient surtout du Sud-Ouest. Nous eûmes rarement des coups de vent d’Est, ce qui nous empêcha de conserver une haute latitude Sud et dérivâmes constamment vers le Nord. »

«CARTERET (Philip) - Navigateur et Capitaine anglais du XVIIIe siècle (mort à Southampton en 1796) a contribué par ses expéditions et ses découvertes à la connaissance des régions équatoriales de l’Océan Pacifique et sa relation de voyage fut jointe à celle du premier voyage de Cook. » (Petit Robert) « Forster (Johan Reinhold) — Naturaliste et voyageur allemand (1729-1798). Avant d’être nommé directeur du jardin botanique de Halle, il avait fait une expédition scientifique en Russie et participé comme naturaliste, au second voyage de Cook, avec son fils Jean George Adam Forster (1754-1794). Celui-ci, naturaliste également, publia entre autres, le récit d’un Voyage autour du monde sur le vaisseau de sa Majesté sous le commandement de Cook, 1777. » (Petit Robert)
Morrison, adjoint du maître d’équipage du Bounty, rapportera de son voyage un journal très précieux pour ses observations. Il s’intéresse à tout et détaille avec précision tous les aspects du voyage et ses notes sur Tahiti sont une mine de renseignements. J’ai à bord le livre L’affaire du Bounty de Marcel Thomas (le Club du meilleur livre, 1958)
Les Mutins du Bounty de Sir John Barrow édité la première fois en 1831 sous le titre « The mutiny and piratage seizure of H.M.S. Bounty ». Cet ouvrage est directement issu des carnets de bord et des minutes du tribunal de la Royal Navy qui jugea Bligh et ses hommes.
Il y a bien sûr la relation du Capitaine W. Bligh éditée après le procès, édifiante de mauvaise foi et d’hypocrisie. Sur la vie en Polynésie à cette époque, il faut lire aussi les différents récits faits par M. de Bougainville, le capitaine Wallis, le capitaine Cook et les scientifiques qui l’accompagnaient, en particulier les Forster père et fils. Ce dernier, dessinateur de talent et chroniqueur plein d’humour complète avec bonheur le récit un peu guindé de Cook. William Anderson, médecin à bord du Résolution (navire de Cook) tient lui aussi un journal qui sera retrouvé dans sa cabine après sa mort pendant le voyage de retour. Trouvée aussi avant d’appareiller sur l’étal d’un bouquiniste, une intéressante Histoire des mutins de la Bounty et de l’ile de Pitcairn (1789-1930) du capitaine Charles Vidil (Payot, 1932) qui vient compléter la bibliothèque du bord.
Mais avant tout, dit-on le ou la Bounty ? J’ai trouvé les deux. En anglais les navires sont féminins, mais il semblerait que les navires de guerre soient masculins. En français, la distinction entre le masculin et le féminin est plus nette, mais là aussi les réponses varient. J’opte finalement pour le masculin.

«Forster (Johan Reinhold) - Naturaliste et voyageur allemand (1729-1798). Avant d’être nommé directeur du jardin botanique de Halle, il avait fait une expédition scientifique en Russie et participé comme naturaliste, au second voyage de Cook, avec son fils Jean George Adam Forster (1754-1794). Celui-ci, naturaliste également, publia entre autres, le récit d’un Voyage autour du monde sur le vaisseau de sa Majesté sous le commandement de Cook, 1777. » (Petit Robert)
J’ai beaucoup lu sur le sujet. J’ai bien sûr vu le film avec Charles Laughton et Clark Gable, assez fidèle dans sa reconstitution historique. J’ai rêvé sur les plans du Bounty que j’avais un jour reproduits sur tout un mur de la chambre à coucher d’une amie. J’ai vécu comme si j’y étais la navigation de Bligh sur sa chaloupe avec ses fidèles, et maintenant que Pitcairn est à un « jet de biscuit », il faudrait que tous les dieux de la mer se liguent pour m’empêcher d’y aller voir. Le dernier film sur le sujet a été réalisé, il y a peu, à Tahiti dans une débauche de superlatifs, de moyens et de gaspillages. Quand nous y sommes arrivés, tout le monde en parlait, tout le monde y avait participé, avait fait de la figuration ou tenu un petit rôle. Hélas, le rôle de Christian y est tenu par l’inénarrable, l’impayable, Marlon Brando qui incarne un chef de mutin peu crédible complètement ridicule de mégalomanie et de cabotinage outrancier. Assurément sa plus mauvaise prestation. J’aurais eu un second pareil, il passait par-dessus bord. D’ailleurs, il n’aurait même pas mis le pied sur la passerelle. Une seule chose à retenir du film, la reconstitution du navire, un tiers plus grand que l’original pour laisser plus de place aux caméras, superbe. Je lui souhaite de naviguer longtemps.

SOUVENIRS DE TOURNAGE
Longtemps après, je rencontrerai dans mon petit village de Haute Provence, la maquilleuse française de Marlon Brando pendant le tournage du film à Tahiti. La MGM avait dû engager un certain pourcentage de techniciens français et voilà comment Micheline Chaperon s’était retrouvée maquilleuse-posticheuse sur le Bounty. C’était elle qui avait la mission de faire renaître chaque jour l’image de Fletcher Christian pour le film. Coller la fameuse petite couette sur la nuque de la star lui a laissé des souvenirs mitigés. Sujette



L’ÎLE DES MUTINS
Yves s’active dans la cuisine, prépare un solide petit déjeuner dans une bonne odeur de friture. Le pain même très moisi, c’est-à-dire avec des reflets violacés et jaunes et des filets verts, est délicieux quand on le frit, il a presque un goût de roquefort et pour peu que vous cassiez quelques œufs dessus, cela fait une excellente omelette aux croûtons, je vous assure, essayez un jour ! Personne ne dort plus à bord. Comment dormir quand on a une légende à portée de main ? René prend des photos. Santiago, le Pascuan que nous avons emmené avec nous et dont c’est le premier voyage hors de son île natale est aussi ému que nous. J’essaie de lui raconter le Bounty, les arbres à pain, la mutinerie. Mais mon espagnol approximatif laisse pas mal de blancs dans l’histoire.
II heures, on avance prudemment. Les vagues battent les rochers. Les odeurs d’algues et de pierres chauffées se mêlent à celle du bol de café noir que j’ai posé près de la barre. Aucun signe de vie, aucune maison visible. Puck tourne sur lui-même, jappe d’excitation et manque de passer à l’eau quand la chaîne d’ancre file dans l’écubier. On mouille dans une petite crique où ça roule pas mal. Un canot à moteur hors-bord passe une pointe rocheuse et vient vers nous. À bord deux hommes timides, souriants. Nous nous présentons, l’un d’eux s’appelle Charles Christian, c’est un descendant de Fletcher Christian, le chef des mutins. Bien bâti, il a une expression ouverte, souriante et m’est spontanément sympathique. Son compagnon a un petit côté belette et se tient un peu en retrait. Nous descendons dans le carré.
J’essaie de voir à travers lui ce qu’a pu être son ancêtre, c’est difficile de rechercher une ressemblance avec quelqu’un qu’on ne connaît pas, en tout cas, il ne ressemble ni à Clark Gable ni à Marlon Brando. Les balancements et les craquements de La Railleuse au mouillage, les bruits de la chaîne d’ancre qui rague dans l’écubier, le léger roulis se prêtent bien à ce raccourci temporel. Il est midi. Des descendants de mutins, ça doit avoir une sacrée descente. Un punch ?
Ils lèvent la main, non merci pas d’alcool, ils n’en boivent jamais.
Une cigarette ? Non ils ne fument pas non plus.
Un café peut-être ? Ils n’en boivent pas. C’est paraît-il une règle stricte. Ils nous expliquent que le « priest » ne veut pas. Avec un clin d’œil complice nous leur disons que ça restera entre nous. Ils nous regardent sans comprendre. J’essaie toujours de retrouver Fletcher à travers Charles mais non, les mutins ne sont plus ce qu’ils étaient, c’est une évidence. « Just a cup of tea please ».
Je fonce dans la cuisine tenter de retrouver :
La-boîte-qui-a-un-jour-contenu-du-thé-ça-c‘est-sûr-mais-qu’il-en-reste-dedans-c’ est-moins-sûr.
En attendant que l’eau bouille, ils nous expliquent qu’ils vont nous guider vers le bon mouillage de l’autre côté de l’île, à Bounty Bay.
Bounty Bay ! Bounty Bay, ça sonne bien. Je suis en porte-à-faux entre deux époques, le dix-huitième siècle et le vingtième. Un bonhomme nommé Christian attend sa tasse de thé dans le carré et nous sommes à Pitcairn. Nous mettons nos pas dans les pas des mutins...
Je suis un peu inquiet, mais nos trois visiteurs boivent leur thé sans broncher, très british. Dans le fond, il n’est peut-être pas aussi mauvais que je le craignais. Un moment après, nous levons l’ancre et l’île est contournée par le Sud. Le gros diesel Berliet qui ronronne est (presque) le seul anachronisme à bord. Les lumières sont au pétrole, le treuil, les voiles se manœuvrent à la main, pas de radio, le loch est mécanique et la sonde ne doit sa précision qu’au gars qui s’en sert. Si, tout de même, une autre concession au modernisme, le gaz de la cuisine. On ne cuit pas au charbon.
Évidemment nous avons attaqué ferme sur l’histoire du Bounty mais nos hôtes semblent un peu gênés ; ils nous répondent comme à des enfants trop curieux, avec une patience souriante et bien élevée, un peu confus que l’on ramène sur le tapis cette vieille histoire que tout le monde devrait avoir oubliée, qu’on les réduise à l’unique statut de descendants de hors-la-loi. Pourtant moi, ça me plairait bien. Je ne suis que le petit-fils d’un missionnaire protestant « défroqué » et je porte haut la bannière de cet ancêtre rebelle.
Bounty Bay est largement ouverte sur le large, nous jetons l’ancre par une quinzaine de mètres de fond. Une petite plage de galets, un plan incliné avec des rails pour tirer une baleinière au sec avec un peu plus haut un petit hangar à bateau indique le point d’accostage. Nous sommes exactement là où le Bounty s’est élancé pour son dernier échouage. Les hommes confirment, le navire a été jeté à la côte devant la plage en galets. Charles Christian me propose d’aller plus tard plonger sur le site. Le voilier a été brûlé jusqu’à la ligne de flottaison, les oeuvres vives c’est à dire tout ce qui est sous l’eau ont été préservées, mais deux siècles de vagues brisant par-dessus ont fini de le détruire. Notre nouvel ami nous explique que l’on trouve encore parfois quelques objets métalliques, des clous par exemple. Un clou du Bounty serait pour moi le plus précieux des trésors.
Pour l’instant, nous nous préparons à aller à terre pour remplir auprès du « constable » (policier) les formalités d’arrivée. Même sur une des îles les plus perdues du monde, il y a un « constable » ou faisant office qui vous attend avec son carnet à souche. Ça s’appelle la civilisation. Notre canot est mis à l’eau et le « Sea-Gull » part au quart de tour. Charles est avec nous pour nous guider, mais aujourd’hui, les rouleaux font patte de velours et nous prenons pied sans problème.
À terre, le premier qui nous accueille est le fameux « constable » et là, ça se complique. Nous devons payer une taxe, je n’ai que des francs Pacifique et le pauvre homme n’a pas l’équivalence exacte entre la livre et le franc Pacifique, la taxe est calculée en monnaie anglaise. Bien que la somme soit infîme, l’angoisse chez lui est palpable.
Je lui explique qu’on ne va pas se laisser pourrir la vie par une stupide question de taxe un jour comme aujourd’hui. Il y a deux solutions, ou bien on arrondit en gros, avec une marge de sécurité (soyons grand seigneur) ou bien il passe sous silence notre passage et ni vu ni connu. Mes deux propositions semblent l’horrifier. On n’en sortira pas.
En attendant, nous remontons par un petit chemin de terre vers « la capitale » : Adam’s Town, du nom du dernier survivant des marins du Bounty, devenu sur le tard un patriarche respecté et guide religieux.
Charles Christian, qui semble être celui qui accepte et peut-être comprend le mieux notre curiosité, s’est institué notre guide, il nous présente quand nous passons devant une maison. Nous serrons des mains, il n’y a plus sur l’île que deux familles portant des noms des marins du Bounty : les Christian et les Young. Les autres sont venues plus tard ou ont émigré comme les Mc Coy qui vivent à Norfolk. Actuellement, nous dit-on, une quarantaine de personnes vivent ici, les jeunes partent en Nouvelle-Zélande faire des études, mais peu d’entre eux reviennent. Yves Guyonnet, celui d’entre nous qui parle le mieux l’anglais, est chargé de traduire nos conversations quand le sujet s’éloigne des mots de base. Puck est accueilli par tout le monde avec des cris attendris. C’est un Cairn couleur fauve. Il est de la même race que les chiens de la Reine d’Angleterre, ce qui pour nous et pour lui, semble le meilleur des passeports. Chaque fois que nous nous arrêtons devant une maison, il est gavé de friandises et au bout du village il a du mal à se traîner. Les maisons sont vaguement coloniales et sans caractère avec des vérandas en tôles ondulées sous lesquelles pend souvent un régime de bananes. Le charme des « fare » (maison) tahitiens est bien loin.
Quand nous expliquons que nous arrivons de Tahiti, les femmes font une moue réprobatrice. Tahiti, m’explique une grosse molasse sur un ton plus british qu’ à Buckingham Palace, c’est le pays du péché, de la luxure, de la fornication, de la déchéance, on y danse tout nu sur la plage, paraît-il. Si encore elle avait raison, mais non, Tahiti n’est pas l’enfer de luxure que l’on imagine et Papeete n’est qu’une petite préfecture qui s’ennuie au soleil. Je ne suis pas un inconditionnel de Tahiti, mais ce que dit cette femme m’étonne. Je la regarde : une robe sans forme, des seins sans forme qui tombent sur un ventre mou. Elle a la grâce et le sex-appeal d’un lutteur de « sumo » japonais. Trente à trente-cinq ans à tout casser, le cheveu gras, des poils sous les bras, un soupçon de moustache, une moue maussade, des doigts comme des saucisses, elle se tient sur le pas de sa porte, les jambes écartées. Physiquement c’est une Tahitienne comme on en voit souvent sur le marché de Papeete, mais, elle parle comme une lady. En tout cas, elle essaie. Je n’aurais jamais remarqué tout ça sans sa réflexion stupide. Je lui demande : « Vous connaissez Tahiti ? » Elle hausse les épaules « Absolutely not », mais elle sait, c’est le « priest. » qui le leur a dit à l’Office. Toujours le « priest »...
Un peu sournois, je lui demande.
« Mais chère madame, n’êtes-vous pas vous-même à demi Tahitienne, les gars du Bounty avaient des femmes de là-bas, n’est-il-pas ? »
Elle me jette un sale regard et fait demi-tour pour rentrer en traînant les pieds dans l’ombre de sa maison. Je me suis fait une amie.
D’ailleurs, à la réflexion je ne me souviens pas avoir rencontré un habitant de Pitcairn portant un prénom tahitien. Ca aussi, c’est gommé. Bien sûr, aucune fille ne porte une fleur dans les cheveux, cela dénoterait une légèreté coupable insupportable à ces « bien-pensants ».
En arrivant sur Pitcairn, les mutins du Bounty se sont empressés de débaptiser les femmes qu’ils avaient enlevées de leurs noms tahitiens si mélodieux pour les affubler de patronymes anglais.
Maimiti, la femme de Fletcher Christian, devient Isabella,
Faahotu, la femme de John Williams, devient Fasto,
Taio, la femme de William Mc Coy, devient Mary,
Teehuteaunua, la femme d’ Isaac Martin, devient Jenny,
Teraura, le femme d’ Edward Young, devient Susannah,
Tevarua, le femme de Matthew Quintal, devient Sarah,
Vahineatua, le femme de John Mills, devient Prudence.
Seules les femmes de John Adams et de William Brown gardent leurs noms tahitiens : Obuarei et Teatuahitea.
Mais les femmes de Pitcairn ne sont pas toutes grosses et peu avenantes. Je découvre dans l’ombre d’une véranda, une merveille, les cheveux châtains, la peau mate avec des yeux bleu-gris délavés, des yeux de marin des mers du nord, plus habitués aux brumes qu’au soleil des tropiques avec ses sourcils deux tons plus foncés que les cheveux. Elle est mince, pas très grande, une démarche de gazelle. Elle marche pieds nus, ses mollets sont bronzés et nerveux comme ceux d’une danseuse de tango argentin, une grande bouche qui sourit souvent avec des petites fossettes au coin des lèvres. Elle regarde droit dans les yeux. Mais le regard semble un peu moins gai que le sourire. Elle porte bien sûr un nom de mutin, mais on l’appelle Pat. Pour le moment, elle se balance nonchalamment sur un vieux rocking-chair, une jambe repliée sous elle. Elle a un petit côté pervers de « La route au tabac » de Caldwel qui déroute dans ce contexte bien pensant. Tombant sous le charme, je perds les trois mots d’anglais qui me permettraient d’engager une conversation. Elle ne porte pas de fleur à l’oreille. À Tahiti, c’est pourtant bien pratique, à gauche cœur pris, à droite cœur à prendre. J’essaie de la convaincre de nous accompagner dans la découverte de l’île, mais elle secoue la tête avec un gentil sourire, ce n’est pas semble-t-il compatible avec la morale.

Nous arrivons sur la place du village. En face de nous, sur un socle, trône l’ancre du Bounty. Notre ami pascuan Santiago Pakarati prend la pose.
Nous arrivons sur la place du village. Face à nous, sur un socle, trône l’ancre du Bounty. Elle est là depuis que des plongeurs de passage l’ont remontée. Des Américains du National Géographie Magazine je crois.
Les maisons basses qui entourent Adam’s Town Square sont en bois, peintes en blanc, bien propres. Tout le bois est importé, les arbres de Pitcairn, trop sollicités, n’ont pas encore eu le temps de repousser. Un trottoir abrité d’une véranda fait le tour de la place. Un mètre du bas des murs est peint en gris artillerie. Ça a un petit côté casernement de l’armée américaine très coquet. Des portes, avec des plaques elles aussi en bois indiquent : Pitcairn Islands Général Post Office, Secretary Office, etc. Il y a aussi la salle des fêtes et l’église des Saints du Septième Jour.
Toutes les portes sont fermées. Charles nous explique que derrière l’une d’elles, il y a tout ce qui provient du Bounty, entre autre la Bible du bord, une enclume, une hache et une marmite de cuivre qui aurait servi à Mc Coy pour distiller de l’alcool, mais tout ça manque de précisions et tant que durera notre séjour, nous ne trouverons jamais celui qui est susceptible de nous ouvrir cette satanée porte. À part l’ancre qui trône sur la place, nous ne verrons rien du navire du captain Bligh avant d’aller plonger sur l’épave. Pourtant les gens sont plutôt aimables et accueillants, mais très coincés dès qu’on aborde le sujet qui nous passionne, les sourires se font plus vagues et l’on passe à autre chose. On nous offre le thé. Je n’aurai jamais bu autant de thé additionné de lait condensé sucré ce qui le rend particulièrement écœurant. On nous suggère aussi que certaines fréquentations sur l’île sont meilleures que d’autres. Je ne suis pas sûr de bien comprendre et je me fais confirmer par Yves. Oui, c’est bien ça. Veulent-ils parler de Charles Christian qui depuis que nous sommes là se dépense sans compter pour nous faire tout voir ?

Comme au temps du Bounty, l’équipage de La railleuse profite de l’escale pour réparer les voiles
Le lendemain, Charles nous emmène faire le tour de l’île qui n’est pas grande, 5 km 2 avec un sommet qui culmine à 347 mètres. Les sentiers sont très étroits. Tout se fait à pied et tout se porte à dos d’homme (ou de femme) ou sur de grosses brouettes de fabrication locale et d’un modèle très particulier, moitié brouette moitié luge. L’île est très petite et d’en haut, on a une vue sans limites par temps clair. Du « rocher de Christian », où la tradition veut que le chef des mutins s’installait pour guetter l’horizon, nous surplombons Bounty Bay et La Railleuse, minuscule, qui s’y balance doucement. Des grottes creusent la falaise qui nous domine. Elles ont offert aux premiers habitants un abri facile. L’une d’elles, dit-on, servit de cache pour les armes et la poudre débarquées du Bounty. D’ici aussi, la vue est imprenable. Charles nous montre l’endroit supposé où Mac Coy, un des mutins, avait installé son alambic et réussi à fabriquer de l’alcool. Plus loin, le Mac Coy Rock, d’où il s’est jeté quelque temps après au plus fort d’une crise de delirium.
Pitcairn est une forteresse. L’île est entourée de falaises et de brisants peu propices à l’accostage. De Bounty Bay, le petit chemin qui grimpe jusqu’à Adams Town est surplombé de rochers qui sont autant de lieux d’embuscade qui laisseraient peu de chances aux visiteurs mal intentionnés. Comme beaucoup de marins, la marche à pied n’est pas mon fort, mais je veux aller partout, tout voir, tout toucher, tout sentir. Au sud, une piscine naturelle alimentée par les vagues du large nous tend les bras et nous piquons une tête pour nous rafraîchir. Un moment de recueillement devant la tombe d’Adams, le dernier survivant des mutins, mais aucune trace de Christian et des autres.
L’île est verte, tout y pousse et offre à qui s’en donne un peu la peine largement de quoi se nourrir. Mais comme rien n’est parfait, notre guide nous affirme, que certaines familles, par le jeu des héritages, se retrouvent gros propriétaires terriens alors que d’autres n’ont qu’un mauvais arpent à l’autre bout de l’île pour cultiver leurs quatre légumes.
En redescendant vers Adam’s Town, nous retrouvons Pat au détour du sentier qui se repose à l’ombre, une hotte remplie de légumes et de fruits posée à côté d’elle. Elle a toujours son sourire craquant et un de ces grands chapeaux de pandanus qu’on fabrique ici.
Nous aussi, on souffle. On bavarde de tout et de rien, j’essaie d’en savoir plus sur elle, mais sans résultat. Elle me montre un petit caillou à la forme bizarre que je garderai longtemps précieusement et que je perdrai des années plus tard quand nous ferons naufrage sur un atoll des Tuamotu. En repartant, je lui propose de porter sa hotte. Je n’aurais pas cru qu’elle était si lourde, mais son regard et son sourire me font vite oublier les courroies qui me scient les épaules. Je ne la soupçonnais pas si robuste.

La Railleuse au mouillage dans Bounty Bay, vue du rocher d’où Christian surveillait la mer
Les maisons n’ont pas toutes le même standing, il y en a de belles et d’autres très modestes. Ici aussi, il y a les pauvres et les riches. Il semble que ces fils de mutins se soient donné beaucoup de mal pour recréer toute la bêtise et l’injustice du monde dans leur paradis.
UTOPIA est loin! ! ! !
Peu de navires font escale ici, peut-être trois ou quatre « les bonnes années ». Le ravitaillement vient de Nouvelle-Zélande une fois par an. L’électricité est très précieuse car le carburant est lui-même précieux. Ici c’est le règne, de la lampe à pétrole, de la lampe à huile de coco ou de la bougie. Le groupe électrogène qui alimente la TSF est mis en route ponctuellement et une fois par jour, le radio envoie des messages « en l’air » qui s’adressent aux bateaux qui pourraient être à l’écoute dans la zone. Dans un dispensaire qui semble bien installé, un infirmier veille à la santé des habitants, En cas d’urgence, il faut dérouter un navire et transporter le malade sur Tahiti ou la Nouvelle-Zélande.
Sur Pitcairn, aucun véhicule automobile ne circule, tout se fait « à l’ancienne ». Seule la grosse baleinière qui dort sur son ber à Bounty Bay a un moteur diesel. Elle est utilisée pour faire la navette entre les navires en escale et la terre. Curieusement, les marins d’ici craignent le large. Aller sur l’ilôt Henderson qui est à une centaine de milles nautiques d’ici pour aller chercher du bois leur paraît une expédition pleine de dangers. Décidément Pitcairn et ses habitants n’ont pas fini de nous surprendre, les hommes du Bounty sont loin.
Enfin, nous sommes présentés au pasteur, celui qui tient l’île sous sa loi d’airain. C’est un grand maigre qui a le sourire rassurant et chaleureux de son job mais l’œil scrutateur et méfiant. Il nous invite au prochain office. Quand nous acceptons, of course, son sourire s’élargit. Le Bounty vaut bien une messe. En fin de journée, après avoir ingurgité encore quelques « cups of tea » à en avoir la nausée, nous revenons au temple. Évidemment, tout se passe en anglais ce qui me dispense d’essayer de suivre. Je surveille Yves près de moi. Il a le regard lointain et pensif du parfait catéchumène. René et Santiago sont absents pour cause de veille à bord. J’aime autant ne pas sentir La Railleuse seule au mouillage. Pendant l’office, je repère Pat, j’admire son profil perdu deux rangs devant en rêvant d’enlèvement sauvage.


À la sortie de l’office, je m’aperçois qu’elle est accompagnée de trois jeunes enfants qui lui ressemblent, surtout la plus petite. Je ne sais pas pourquoi, je me retrouve tout bête. Je n’avais pas imaginé une seconde qu’elle pouvait avoir un mari. Décidément, « nobody is perfect ». Elle me regarde d’un air un peu moqueur avec toujours un zest de tristesse dans le regard. Je décide que pour moi, ça ne change rien, je l’enlèverai avec ses enfants. Les mutins ont bien enlevé leurs femmes à Tahiti, je ne vois pas pourquoi je me conduirais autrement. Et d’abord, existe-t-il vraiment, ce mari ?
Nous sommes invités à dîner chez Charles Christian et sa femme. Une brève action de grâce avant de commencer :
« Bless this food kind father, bless it our soul’s use and make us thankful. Amen. » Nous reprenons en cœur : « Amen ».
Au menu : des papayes, des taros, des bananes cuites, des épis de maïs grillés arrosés bien sûr de thé. C’est assez écœurant et douceâtre. Je ne pense pas que je repartirai d’ici avec de nouvelles recettes, mais j’aurai au moins appris les règles qu’il faut impérativement respecter si l’on veut faire du bon thé :
Ébouillanter la théière,
Mettre une petite cuillère de thé par tasse, (soit deux grammes environ) plus une pour le « pot ».
Verser l’eau sur le thé dès qu’elle frémit.
Laisser infuser en comptant quatre minutes pour un Ceylan, six minutes pour un Chine, jamais plus.
Remuer, enlever les feuilles et servir immédiatement.
Les secrets : une théière servant exclusivement à la préparation du thé et une eau la plus pure possible.
Il ne faut jamais laisser l’eau bouillir, ajouter de l’eau dans la théière si le thé est trop fort, refaire du thé sur le contenu d’un fond de théière, réutiliser du thé déjà infusé et crime majeur, laver la théière avec du détergent.
À la demande de Charles, Yves a amené sa guitare et moi mon ukulélé. Je l’ai acheté au Marquises (Le ukulélé, pas Yves) un soir de « bringue » à un gars complètement bourré. Il est superbe, taillé d’une pièce dans du « toromiro », un bois des îles de couleur sombre au grain très fin qui acquiert une belle patine à l’usage. Ce n’est pas de la « daube » pour touriste, mais un instrument que le gars avait fait pour lui. Le manche est poli par des années de jeu. Il était tombé des mains du joueur ivre-mort et avait roulé sur le sol. Je l’ai ramassé et depuis on ne se quitte plus et je l’aime d’autant plus que c’est bien le seul instrument qui daigne répondre à mes avances. Je connais une dizaine d’accords de base qui me permettent de ne pas faire trop mauvaise figure, mais c’est surtout dans la musique tahitienne et le blues que j’ai trouvé mon créneau. Moi, il me faut du rythme. La pièce est à peine éclairée d’une mèche fumeuse qui trempe dans une boite de conserve d’huile de coco. Elle s’est peu à peu remplie de voisins.
Yves commence à égrener des notes puis démarre façon Django Reinhart ce qui me laisse chaque fois les doigts paralysés d’admiration puis revient avec tact sur un negro spiritual. Je sens un soupir d’aise dans l’assistance. Nous jouons depuis un moment quand j’aperçois deux yeux clairs qui me fixent c’est Pat qui est venue se glisser dans l’assistance. Elle vient s’asseoir sur un banc au premier rang.
Dans mon enthousiasme et sûrement inspiré par le Malin « Jesus want to help me » se transforme en tamouré, cette danse tahitienne mimant l’accouplement entre un homme et une femme. Yves emboîte le pas et nous voilà partis dans une improvisation païenne à réveiller dans leurs tombes les mutins du Bounty. Pat se laisse aller à taper dans ses mains en cadence, elle est bien la seule. Comme dans tous les tamourés, le rythme s’accélère jusqu’au paroxysme et s’arrête net comme dans un orgasme.
Il faudrait des pages pour décrire le silence qui suit. À couper au couteau ? de plomb ? réprobateur ? Les gens commencent à s’éclipser. Nous restons seuls avec nos hôtes. Une matrone a pris Pat par le bras et l’a emmenée. Je n’ai même pas pu croiser son regard. Notre avenir musical semble bien compromis sur cette île.
Retour au temple pour une séance de cinéma cette fois-ci. C’est un film américain avec Ginger Rogers et Gary Grant, mais avant, nous entonnons un « God Save The Queen » à faire péter les vitraux. La jolie Pat n’est pas venue. Elle doit expier sa conduite inqualifiable de ce soir en s’abîmant dans la méditation.
Après une dernière prière en commun, en redescendant dans la nuit tiède par le petit chemin de chèvre qui nous ramène vers Bounty Bay, je repense à ces marins qui ont voulu un jour changer de vie. Qui d’oppressés sont devenus oppresseurs et assassins. Tard dans la nuit, nous rêvons devant l’île sombre en sirotant un punch pour faire passer tout ce thé au lait sucré que nous avons ingurgité aujourd’hui. Je me sens tomber dans un a-thé-isme primaire. Dure journée. Pourquoi suis-je aussi mal à l’aise au milieu de ces gens ? Nous ne sommes pas les bienvenus, c’est évident. Quels lourds secrets veulent-ils garder ? Pourquoi tous ces regards en coin, cette méfiance, cette surveillance qu’ils ne cessent de faire peser les uns sur les autres ? Nous ne sommes jamais seuls avec quelqu’un, comme pour éviter quoi au juste ? Entre nous et la grève, sous la houle noire, l’épave du Bounty nous attend. Demain nous irons plonger.
2
Le Bounty et sa mission
« Les Anglais et plus particulièrement les marins aiment leur ventre par-dessus tout. En conséquence de quoi, il faut constamment garder à l’esprit lorsqu’on organise l’avitaillement de la marine que toutes restrictions sur les victuailles que ce soit en quantité ou en qualité équivaut à les décourager et à les frapper au point le plus sensible et à les dégoûter du service du Roi plus rapidement que toutes autres contraintes. »
(Samuel Pepys - Mémorialiste anglais 1633-1703 qui occupa un poste important à l’Amirauté et qui tint un journal publié en 1825 : Pepys’ Diary.)
On pourrait prendre à la lettre ce passage du journal de Pepys, mais s’il est évident que si l’amirauté avait à cœur de ravitailler ses bateaux dans les meilleures conditions, il est aussi évident, qu’au bout de la filière, c’est-à-dire dans l’assiette du marin, la qualité et la quantité n’étaient pas toujours au rendez-vous. Outre les problèmes de conservation des vivres et la corruption dans la filière du ravitaillement, tous les excès, toutes les dégradations sont imaginables. Ajoutez à cela, la méconnaissance de certains principes élémentaires d’hygiène et vous comprendrez que les équipages étaient la proie des pires maladies dont la plus effrayante depuis les longues traversées : le scorbut. « ... La vie à la mer dans la marine de guerre était brutale, cruelle, horrible... Discipline barbare, mauvaise paye, mauvaise nourriture, mauvaises heures de travail, mauvaise compagnie, mauvaises perspectives d’avenir ».

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