Les femmes explorent le Sahara
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Description

On a consacré aux hommes qui se lancèrent à l'assaut du Sahara des dizaines de volumes, mais, curieusement, on a oublié les femmes qui se sont aventurées sur les pistes surchauffées du désert et qui ont réussi à surmonter seules des épreuves dans un Sahara à peine pacifié. Isabelle Eberhardt, Aurélie Picard, Rosita Forbes ou Pierrette Bideau, pour ne citer qu'elles, furent chacune dans leur domaine (arts, sociologie, sciences et technique) des pionnières. C'est leur histoire qui nous est contée ici.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 février 2010
Nombre de lectures 71
EAN13 9782296923713
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Les femmes explorent le Sahara
© L’H ARMATTAN, 2009
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-06910-7
EAN : 9782296069107

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
André Roger Voisin


Les femmes explorent le Sahara


L’Harmattan
Ouvrages du même auteur
aux Éditions L’Harmattan


Contes et légendes du Sahara, 1995.
Le chasseur et le dernier lion du Souf (français – arabe), avec Hélène Laroche, 2004.
Contes et légendes des nomades du Sahara, 2007.
INTRODUCTION
On a consacré aux hommes qui se lancèrent à l’assaut du Sahara, des dizaines de volumes afin de glorifier leurs actions et de fixer leurs exploits pour le futur, mais, curieusement, on a oublié les femmes qui se sont aventurées sur les pistes surchauffées du désert et qui ont réussi à surmonter des épreuves qui suscitent de nos jours notre étonnement et notre admiration.
Au tout début du XXème siècle, les communications devenant plus faciles, ont généralisé le goût de l’habitude des grands voyages : des femmes ont donc voulu avoir leur place au panthéon des explorateurs, et, malgré les préjugés de leur époque, elles se sont engagées courageusement dans des régions désertiques synonymes de peur et de soif.
Les motifs qui les poussèrent à entreprendre leurs périlleuses expéditions furent très variables : pour les unes c’était l’impulsion de la curiosité, chez d’autres ce fut la soif du changement, pour certaines c’était une sincère volonté de faire progresser les sciences, ou bien encore plus simplement, une rébellion contre la banalité et la monotonie de l’existence.
On peut diviser en général les voyageuses ou exploratrices en deux groupes : celles qui découvrent et qui veulent pénétrer dans des régions que l’européen n’a pas encore touchées et qui désirent enrichir toutes les sciences de nouvelles données, et celles qui suivent les traces de précurseurs afin de recueillir à leur suite des précisions indispensables à une connaissance approfondies des régions sahariennes du Maroc, de la Mauritanie, de l’Algérie, de la Tunisie, de l’Égypte ou de la Libye.
On constate cependant que les premières femmes qui se lancent sur les chemins de l’aventure sont issues de familles bénéficiant de revenus substantiels, mais très vite, celles dont les seules richesses sont le courage exceptionnel et la volonté à toute épreuve, réussirent à s’imposer dans une société masculine, qui, à cette époque, ne leur est guère favorable.
Notre ouvrage n’a pas pour but d’évoquer la vie, les épreuves ou les découvertes de toutes les exploratrices, qui, jusqu’au début du XXème siècle, réussirent à surprendre leurs contemporains par leur courage : il nous faudrait plusieurs volumes !… Il n’est pas un pays, pas une région du monde qui n’ait été parcouru par une de ces ardentes voyageuses. Nous allons parler uniquement des premières exploratrices du Sahara, qui, avec des réussites diverses, se lancèrent souvent seules dans un Sahara à peine pacifié.
De l’Égypte à la Mauritanie, le vaste désert fut exploré par des aventurières qui montrèrent toujours un sang-froid et une énergie digne d’éloge. Sous le rapport de l’énergie morale et physique, elles se sont montrées les égales des hommes. Le courage, la fermeté, la décision ne leur manquent pas, et souvent, elles possèdent en plus des qualités qui firent parfois défaut à leurs compagnons hommes : la patience pour tout supporter, et le talent de s’accommoder aux circonstances ; leur sourire leur assurait un avantage, celui de leur favoriser un accueil cordial et un respect surprenant de la part d’hommes du désert qui reconnaissaient leur valeur et s’ingéniaient à favoriser leur entreprise.
Le SAHARA du Nord de l’Afrique, est cet immense territoire désertique qui s’étend sur 5 700 Km d’Est en Ouest, des bords du Nil, jusqu’au rivage de l’océan Atlantique, et du Nord au Sud, sur 2 000 Km, depuis les pentes Sud de l’Atlas Saharien jusqu’à l’apparition des premières plantes de la steppe, au Sud.
Ce vaste SAHARA, dans sa presque totalité, constitue un domaine aride de 8 600 000 Km2 qui couvre en totalité ou en partie, une dizaine de pays du Nord de l’Afrique.
Jusqu’au XIXème siècle les européens ne connaissait ce monde fermé que par de vagues renseignements indirects qu’on voulait bien leur communiquer : ce pays de la soif semblait échapper aux lois qui régissent la vie de la nature et des hommes.
Des caravanes, traversant ces régions mystérieuses, apportaient dans leurs bagages des produits curieux et recherchés, et les chameliers évoquaient alors des cités fabuleuses dont les fondouks recelaient des richesses inouïes… Ils parlaient également de vents de sable et d’attaques de mystérieux guerriers qui faisaient la loi dans leur domaine montagneux…
Il n’en fallut pas plus pour exalter l’imagination des premiers explorateurs qui se sont lancés sur les pistes de ces pays inconnus afin d’essayer de percer les secrets du monde de la sécheresse, du soleil, du sable et du vent…
Du XVIème au XIXème siècle, les escales et les comptoirs se sont multipliés le long des côtes de l’Afrique, mais toujours l’intérieur du pays est demeuré fermé à cause bien entendu des difficultés naturelles qui se dressaient devant les explorateurs, mais surtout, à cause de l’hostilité permanente des grandes tribus sahariennes qui ne désiraient pas que l’on vienne troubler leurs activités plus ou moins licites.
Malgré cela, malgré les dangers permanents et la mort qui guettait les prospecteurs les plus audacieux, des hommes et des femmes, toujours très jeunes en général, se sont aventurés, souvent seuls, sur des pistes inconnues qui conduisaient vers des cités énigmatiques qui étaient souvent des escales du grand commerce qui reliait les deux rives d’un Sahara beaucoup plus vivant que l’on pensait.
1825 : LAING, 1826 : CLAPPERTON, 1828 : René CAILLIÉ, 1850 : BARTH, 1862 : DUVEYRIER, 1865 : ROHLFS, 1845 : RICHARDSON… furent les premiers dont les exploits sont parvenus jusqu’à nous…
Les troupes étrangères se lancèrent ensuite à la conquête de ces terres que l’on venait à peine de découvrir… Cependant, il ne faut pas croire que l’occupation du Sahara s’est effectuée en douceur. Si parfois, nous avons eu la chance d’être aidés par une confrérie telle que celle des TIDJANIYA, le reste du temps, les Sahariens ne nous ont pas ouvert les portes de leurs villes avec empressement et il faut renverser ce mythe de l’accueil favorable des tribus sahariennes heureuses de pouvoir goûter à la joie de la paix retrouvée grâce aux armées française, espagnole, italienne ou anglaise.
Les premiers contacts furent toujours sanglants et on pourrait citer des dizaines de combats qui avaient pour but d’interdire aux européens de fouler une terre islamisée :

1852 : Prise de LAGHOUAT
1881 : Massacre de la mission FLATTERS
1893 : Prise de TOMBOUCTOU
1899 : Prise d’IN-SALAH
1903 : Combat de TIT (Hoggar)
1915 : Révolte des nomades sahariens

La présence européenne ne fut jamais acceptée avec plaisir et cela donne encore plus de valeur à ces hommes et à ces femmes qui ont voulu s’introduire dans des régions de plus en plus éloignées et qui ont affronté des difficultés innombrables : on pense toujours à la soif, à la faim, aux maladies, on n’oublie de parler de l’hostilité et des mauvais traitements. Si les hommes qui s’aventurèrent à l’intérieur du désert étaient téméraires et audacieux, les femmes qui accomplirent les mêmes prouesses avaient encore plus de mérite.
Voici donc, présenté pour la première fois, les exploits d’une dizaine de ces dames au cœur de chevalier. Nous évoquerons leur vie, puis les motifs de leur décision de partir et enfin les épreuves qu’elles durent affronter pour satisfaire leur rêve de réussir leur entreprise dans un environnement pour lequel elles n’avaient pas été préparées…
Nous aurions pu évoquer des femmes courageuses qui accompagnèrent leur mari et effectuèrent de remarquables et dangereuses explorations en Afrique Noire :
- Mary LIVINGSTONE qui parcourut l’Afrique du Cap jusqu’aux chutes Victoria, de 1841 à 1850, et qui mourut de la malaria en 1862.
- Florence BAKER qui remonta le Nil en 1863 et arriva au lac du Prince Albert, passa 2 ans avec son mari dans cette région, et rejoignit Khartoum en 1865.
- HELMORE et PRICE qui s’associèrent pour visiter la vallée du Zambèze en 1859 avec leur femme et leurs enfants. Etc…
Nous aurions pu également glorifier ces femmes exceptionnelles qui s’élancèrent en Afrique Noire, comme Mary KINGSLEY en Afrique de l’Ouest… Mais il faut faire un choix, et nous avons limité notre étude au SAHARA.
9 femmes marquèrent durablement ce vaste territoire, certaines par leur courage, d’autres par leur autorité, et d’autres enfin par les connaissances scientifiques ou ethnologiques qu’elles en rapportèrent, il s’agit de :


1. Ida PFEIFFER - 1850 - Égypte
2. Alexandrine TINNÉ - 1866 - Égypte
3. Aurélie PICARD - 1870 - Sahara algérien
4. Isabelle EBERHARDT - 1900 - Sahara algérien
5. Madame DELSOL - 1900 - Sahara algérien
6. Isabella BIRD - 1901 - Maroc
7. Rosita FORBES - 1920 - Égypte
8. Sœur Angèle ANGUY - 1925 - Algérie
9. Madame CITROËN - 1923 - Sahara algérien
10. Marie-Édith DE BONNEUIL - 1932 - Libye
11. Odette DUPUYGAUDEAU-1934 - Mauritanie
12. Pierrette BIDEAU-1936 - Tanezrouft


Toutes ont donné raison à Voltaire qui a écrit : -« Elles ont plus de courage qu’on ne croit ! »
ALEXANDRINE TINNÉ

1835 - 1869

ALEXANDRINE TINNÉ 1835 - 1869
Il arrive parfois que des guerres aient des conséquences heureuses sur la vie de quelques personnes. C’est ce qui se passa en 1795 lorsque la Hollande fut conquise par les troupes françaises.
Un homme n’accepte pas la défaite de son pays et préfère s’exiler au Suriname, nommé alors « Guyane hollandaise » depuis 1668 : il se nomme Philip Frederick TINNÉ.
A DÉMÉRARA, il fait défricher des milliers d’hectares de forêts et cultiver des immenses plantations de cannes à sucre et de bananiers. Il devient en quelques années un des planteurs les plus riches de la colonie hollandaise.
Revenu dans son pays d’origine, Philip TINNÉ, qui possède la plus grande fortune des Pays-Bas, épouse la fille d’un baron : Harriett VAN CAPELLEN, et c’est en 1835 que naquit une belle petite fille prénommée Alexandrine, que ses proches surnommèrent très vite Alexine et même Ali.
Alexandrine a vécu une jeunesse dorée. Élégante et fine, elle obtient tout ce qu’elle désire car ses parents se plient sans discuter à tous ses caprices.
En 1840, à l’âge où toutes les petites filles jouent à la poupée, Alexandrine visite l’Europe dans une berline particulière… Les étapes sont prises dans des palaces les plus selects où les domestiques les plus stylés sont aux ordres de la fillette...
Monsieur Philip TINNÉ décède dans un hôtel Suisse en 1842, mais cela n’arrête en rien son épouse qui, une fois les obsèques terminées, continue son tour d’Europe avec sa fille…
A l’âge de 12 ans, Alexandrine peut déjà s’exprimer en trois langues, malheureusement, son éducation de princesse gâtée l’a rendue arrogante, dédaigneuse et fière. Son adolescence la conforte dans son rôle de jeune fille hautaine et méprisante, d’autant plus qu’elle sait maintenant que la fortune de son père est colossale.
En 1854, elle a dix-neuf ans et sa mère Harriett lui fait comprendre qu’elle devrait songer à choisir un mari. Cette perspective la fait sourire : elle qui est libre comme le vent ne se sent pas prête à obéir à un homme !
Un jour, le jeune Comte Adolphe De KÖNIGSMARK, âgé de 25 ans, lui fait comprendre qu’elle ne lui est pas indifférente… mais Alexandrine, un soir de bal, quitte brusquement le Comte Adolphe et jure qu’elle ne veut plus le revoir !…
Est-ce pour oublier ce fiancé perdu ? Toujours est-il qu’à partir de cette date, Alexandrine va se lancer dans des voyages de plus en plus lointains, extravagants, et même dangereux jusqu’à la fin de sa vie, et c’est elle seule qui décidera de la date, des parcours et lieux où il faudra s’arrêter !


Le premier voyage se déroulera en Égypte en 1856. Au milieu du XIXème siècle, ce pays n’était pas encore très connu, et cela ne faisait qu’une trentaine d’années que Champollion avait déchiffré les hiéroglyphes de la pierre de Rosette. On paraît encore l’Égypte à cette époque, de tous les mystères de l’Orient.
Arrivées au Caire, Alexandrine et sa mère louent un bateau qui remonte le Nil jusqu’aux célèbres temples d’Assouan et de la vallée des rois. Elles profitent de leur présence dans la méditerranée orientale, pour visiter Suez, Jaffa, Jérusalem, Damas, Beyrouth et, de retour à La Haye, les deux femmes obtiennent un immense succès populaire. La reine mère elle-même les invite dans son château royal.
Alexandrine s’est mise à lire : elle se documente avec avidité sur toutes les découvertes géographiques qui s’effectuent à cette époque, elle brûle à son tour d’un désir tout neuf : monter une expédition qui la conduira à la découverte des sources du Nil !…
Personne en Europe ne sait où elles se trouvent ! Et les grands explorateurs qui parcourent l’Est de l’Afrique effectuent en vain des milliers de kilomètres avec leurs porteurs. James Bruce, Richard Burton, John Spere, se posent tous la même question : - « Où sont les sources du Nil ? »
Alexandrine décide de se lancer dans la course, et elle organise une expédition qui ressemble plus à un voyage de vacances au bord de la mer qu’à un périple risqué dans des contrées hostiles et même dangereuses. Elle fait l’achat de lits de camp, de tentes, de matelas avec draps, couvertures et oreillers, un service à thé, une ménagère en argent, un stock de livres, un appareil photo avec matériel de développement, du matériel pour peindre les paysages, des cartons à chapeaux, des habits pour toutes les saisons, etc. etc…
Alexandrine n’écoute ni les membres de sa famille qui lui déconseillent une pareille aventure, ni les grands voyageurs, découvreurs de terres vierges, qui pensent qu’un bon fusil est plus utile qu’un carton à chapeau ! Elle n’écoute personne ! Sa décision est prise ! Mais qui va l’accompagner ? Sa mère est décidée à partir avec elle !…elle l’a toujours fait, ce n’est pas maintenant qu’elle va reculer. La deuxième personne qui répond favorablement est sa tante Adrienne Van Capellen, jeune sœur d’Harriett ! Celle qui fut l’amante du Tsar Alexandre II avait besoin d’oublier cette rocambolesque période de sa vie !…
Au mois de juin 1860, les trois femmes disent au revoir à la Hollande. Avec elles, leur gouvernante, deux domestiques hommes et trois chiens… Le bateau transporte dans sa cale trente-six énormes caisses remplies de matériel.
Arrivées au Caire, les trois femmes s’installent dans une belle villa et profitent du répit afin de renforcer en hommes, animaux et instruments, le potentiel nécessaire à l’expédition. C’est ainsi que l’on voit venir à la villa : 6 serviteurs, douze chameaux, trois ânes et un cheval. Un piano acheté par Alexandrine, servira à charmer les douces soirées égyptiennes où sont invités les couples de la haute société anglaise en poste dans le pays.
Alexandrine, qui joue de temps en temps les princesses orientales le temps d’une fête donnée à la villa, n’oublie pas cependant le nécessaire, c’est ainsi que sont stockées les provisions de bouche pour un an. La halte a duré six mois. Les préparatifs sont terminés : Alexandrine ordonne à tout son monde de préparer ses valises, caisses et cantines, le tout chargé dans trois bateaux, et le 9 janvier 1861, le lourd convoi commence à remonter le Nil.
Sur le pont, les 3 dames, assises sous des stores et bien protégées du soleil admirent les paysages verdoyants qui défilent lentement sous leurs yeux… Le journal d’Alexandrine décrit ce voyage avec de curieux détails.
A Korosko {1} , les navires se rangent le long du quai, et l’invraisemblable matériel est chargé sur les 110 chameaux qui attendent patiemment avant de transporter femmes, hommes et chiens jusqu’à Khartoum. Il faut imaginer cette caravane qui se compose de 6 guides et 25 hommes armés, où le burlesque côtoie le danger qui augmente à chaque kilomètre parcouru.
La tante Adrienne juchée sur un dromadaire pousse des cris de frayeur. Les cinq chiens dans des cages se balancent sur les flancs des chameaux. Harriett suit péniblement à califourchon sur un âne, tandis qu’Alexandrine surveille l’ensemble du convoi sur son cheval. En cours de route, deux autruches et deux gazelles viennent enrichir le zoo ambulant.
Voilà ce qu’écrit Christel Mouchard pour décrire cette caravane dans son livre « Aventurières en crinoline » p.114 :
« Les jours sont brûlants et les nuits glacées, la soif sèche la langue après une heure de route et ne s’apaise qu’aux haltes. La lumière crispe les visages, enflamme la peau, creuse les yeux. Le temps n’est plus des robes blanches et des cols empesés ; la poussière laisse sur les corsages de longues traînées ocre, elle s’infiltre sous la mousseline des foulards jusque sous les paupières et sous les dents. Harriett se souviendra :
Tout le monde était fatigué sauf Alexine ; la pauvre Adrienne était morte ; Anna (sa camériste) était en marmelade ; Sacker avait le dos broyé ; le plus difficile est le manque de sommeil, mais les soirées étaient fraîches et très agréables.
Alexine est la seule qui ne voie du désert que les soirées fraîches et les paysages somptueux. Comme les autres, elle a chaud et soif, mais aucune fatigue ne l’atteint. »
Mais la chaleur devint tellement insupportable, que les femmes furent réduites à essayer la voie du fleuve. Elles louèrent un bateau, s’embarquèrent sur les eaux étincelantes du Nil, et cette fois encore de mauvaises chances leur étaient réservées. Au lieu d’atteindre BERBER en quatre jours comme elles l’auraient dû, leur voyage dura toute une semaine. Cependant elles trouvèrent quelque compensation aux fatigues supportées quand, à deux heures de marche de la ville, elles se virent reçues par une troupe de trente chefs nubiens, montés sur des chameaux et entourés de janissaires en superbe appareil ; elles furent ainsi escortées avec beaucoup de pompe et de cérémonie jusqu’aux portes de Berber. Le gouverneur les y accueillit selon toutes les règles de l’étiquette orientale ; il mit à leur disposition plusieurs pavillons de ses jardins, qui leur fournirent un logement confortable ; enfin elles se sentirent entourées d’une courtoise hospitalité. N’ayant plus besoin d’une caravane complète, Melle Tinné congédia ses chameliers, et, voulant leur laisser une impression favorable, elle les récompensa avec une générosité tellement large, qu’ils éclatèrent en exclamations de joie et de reconnaissance, et chantèrent longtemps après les louanges de la « princesse blanche ».
Cette prodigalité n’était pas cependant sans conséquence. Ceux qui en profitèrent ainsi répandirent de tous les côtés le bruit de sa renommée ; de sorte que sa venue était partout attendue avec impatience, et qu’on s’empressait de lui offrir une hospitalité peut-être fort peu désintéressée, mais qui n’en était pas pour cela moins agréable à ses compagnes et à elle-même.
Après quelques semaines de repos à Berber, Melle Tinné loua de nouveau des barques et continua à remonter le Nil jusqu’à Khartoum, ville principale du Soudan égyptien. Cette ville située au confluent du Nil bleu et du Nil blanc, n’a aucun caractère ; à cette époque ce n’est qu’un marché d’esclaves. Les Noirs arrachés à leur village par des Arabes, sont amenés jusqu’ici avant d’être dispersés vers les pays du Moyen-Orient. Alexandrine achète deux petites esclaves avec l’intention de les ramener dans leur village d’origine.
C’est alors que l’on apprend qu’un bateau ramenait deux explorateurs italiens qui avaient cherché les sources du Nil : les deux hommes, malades et découragés font un récit épouvantable des souffrances et des difficultés qu’ils ont rencontrées. Deux serviteurs hollandais de l’équipe d’Alexandrine, effrayés par ce rapport, décident alors de la quitter pour rejoindre l’Europe avec les Italiens.
Le 11 mai 1862, l’expédition repart sur le Nil blanc ! Harriett Tinné a loué un bateau à vapeur {2} et un bateau à voile dans lesquels chacune des 38 personnes essaie de trouver sa place. Pendant les escales, Alexandrine croise des colonnes d’esclaves qui remontent sur Khartoum, et pour la première fois, l’orgueilleuse hollandaise est bouleversée par la cruauté de ce spectacle : elle achète encore quatre Noirs toujours avec l’intention de les libérer plus au Sud.
Les deux bateaux entrent maintenant sur le territoire des SHILLOUKS. Alexandrine n’a pas peur d’accueillir les hommes les plus curieux et de leur faire visiter le bateau. Elle continue à remonter lentement le fleuve dans la direction du pays des DÉRIKAS, puis on décide de faire une escale de quelques semaines au Djebel HUNAYA pour réparer le Steamer avant de repartir le 7 juillet.
Entre le Djebel Hunaya et le point où le BAHR-EL-GHAZAC se jette dans le Nil blanc, le paysage n’a rien d’agréable. La descente vers le Sud continue. Le fleuve se transforme peu à peu en un immense marécage, le SADD, envahit de roseaux et de papyrus. Des îles flottantes composées de racines et d’herbes, sont tellement nombreuses, qu’elles forment parfois des barrages qu’il faut dégager avec de longues perches.
Les exploratrices, effrayées, voient dans les eaux boueuses glisser des crocodiles ou des hippopotames. Des éléphants qui les regardent passer, leur indiquent que la berge du fleuve n’est pas loin, mais ce sont les moustiques qui constituent la plaie de cette région, à tel point que tout le monde doit vivre à l’abri des moustiquaires.
De temps en temps, les dames aperçoivent des hommes de la tribu des NOUERS qui se couvrent le corps de cendre grise afin de se protéger des piqûres de moustiques, et qui se cachent dans les roseaux afin d’essayer d’attraper des poissons.
30 septembre, les bateaux traversent maintenant la forêt tropicale, le courant du Nil devient assez fort et le fleuve cesse d’être navigable. Alexandrine et son équipage ont atteint GONDOKORO. C’est là que les colonnes de trafiquants de défenses d’éléphants et d’esclaves se réunissent, pendant la saison sèche. Plusieurs dizaines de grandes barques montées par les aventuriers arabes viennent s’y ravitailler en hommes et en ivoire.
C’est à Gondokoro que l’expédition d’Alexandrine Tinné va connaître le début de ses malheurs : les hommes atteints par la malaria, se couchent, tremblants de fièvre. Alexandrine elle-même est touchée par la maladie, et pendant près d’une semaine, elle délire veillée jour et nuit par sa mère. Ayant retrouvé assez rapidement la santé, elle se mit aussitôt au travail afin de recruter des porteurs et d’acheter des vivres. Son intention est de s’enfoncer, à pied, dans la forêt, à la recherche des sources du Nil…
Mais les marchands d’esclaves ont décidé qu’elle doit repartir au plus vite car sans le savoir, elle gêne leur trafic. Alors, elle ne trouvera personne malgré les salaires alléchants qu’elle propose. Alexandrine est obligée de s’incliner et le bateau à vapeur emprunte la route du retour. Après avoir traversé le marais du Sadd, elle retrouve Khartoum. C’est là qu’elle a une nouvelle idée : le projet d’Alexandrine consiste à remonter un cours d’eau qui vient se jeter ici et rejoindre les rives de l’océan Atlantique.
Après avoir traversé les hautes terres de l’Afrique centrale, trois savants qui séjournent à Karthoum et qui entendent parler de ce projet demandent à Alexandrine l’autorisation d’effectuer l’expédition avec elle : l’un est le Baron D’ABLAING, botaniste belge, le second se nomme le Baron VON HEUDIN, géographe autrichien, et le troisième, le Docteur STEUDNER, naturaliste allemand. Alexandrine accepte leur présence.
Les préparatifs du voyage durent trois mois. Il comprendra cette fois une escorte de 65 soldats, et la flottille devra transporter, en plus, 130 personnes, quarante mulets, quatre chameaux et un cheval, plus des vivres pour dix mois. Le matériel est augmenté d’une tonne de verroterie susceptible de radoucir les envies agressives des tribus rencontrées.
Cette fois tante Adrienne refuse de partir. Il faut par contre complimenter le courage des deux gouvernantes : Flora et Anna, qui, sans se soucier du danger, suivent le groupe sans se poser de questions et avec un dévouement remarquable, ne s’occupant que du bien-être de leur patronne. Et les bateaux quittent Khartoum. Ils traversent le lac NÔ, là, ils quittent le Nil blanc pour se glisser dans la « rivière des gazelles ». Mais cet affluent envahi par la végétation aquatique, ralentit considérablement l’avancée des bateaux. La pluie qui tombe à verse forme un rideau brillant qui limite la vision à quelques mètres.
Le 10 mars, la flottille arrive à MESHRA-EL-REK et là les exploratrices veulent troquer les bateaux pour des mulets, mais comme à Gondokoro, les trafiquants d’esclaves veulent les voir repartir au plus vite et empêchent les porteurs de venir proposer leur service. Cela ne rebute pas notre énergique Alexine qui divise le groupe en deux, le premier dirigé par Heuglin et Steudner partira le premier et renverra les hommes chercher le deuxième groupe. Ce n’est qu’après une attente d’un mois que l’on verra revenir seul le Baron Von Heuglin.
Il annoncera la mort de son compagnon le Docteur Steudner, décès survenu le 10 avril au village de WAU. Mais cela ne décourage pas l’intrépide Alexine, d’autant plus que le convoi du Consul britannique de Khartoum, John PETHERICK, vient d’arriver à Meshra-el-Rek. Le Consul qui veut aider Alexandrine, lui permet d’utiliser ses porteurs et ses provisions. Alexandrine peut donc entraîner tout son monde sur la piste du sud-ouest… Harriett et Alexandrine sont ravies de traverser la forêt tropicale.
Traverser une forêt dense composée d’arbres géants qui empêchent la lumière de pénétrer est une épreuve extrêmement fatigante. La colonne atteint enfin le village de Wau. Le camp d’Alexandrine va se tenir six longs mois dans ce territoire inconnu, attendant que les pluies cessent. Tout le monde est désœuvré, seules Alexine et sa mère cousent, lisent et écrivent pour occuper leurs longues heures…
Mais le 11 juillet, Harriett tombe malade, la fièvre gagne et la quinine ne peut la guérir… elle délire, puis elle se mit à dormir et le 22 elle mourut dans son sommeil. Il fallut l’enterrer rapidement à cause de la chaleur en attendant la fin de la saison des pluies. Un mois plus tard, Flora la fidèle servante meurt comme sa maîtresse. Cinq mois après, c’est au tour d’Anna d’aller rejoindre les deux femmes… Les soldats engagés pour la protection du convoi sont décimés à leur tour...
Janvier 1864 : Alexandrine se décide à rentrer. Aux bagages on ajoute les cercueils des trois femmes qui sont transportés à dos d’hommes, et ce n’est que le 28 mars 1864 que le convoi entre dans Khartoum où Alexandrine retrouve sa vieille tante Adrienne qui désespérait de la revoir.
Notre exploratrice prend le temps de faire connaître les résultats de son voyage dans le BAHR-EL-GHAZAL. Elle expédie en Grande-Bretagne l’herbier volumineux constitué par sa défunte mère. Cet herbier comprend entre autres 27 plantes d’espèces inconnues, et elle envoie de nombreux rapports dans lesquels elle décrit les régions où elle a vécu pendant de longs mois.
Mais au début du mois de mai, Adrienne fatiguée s’alite et quelques jours après va rejoindre sa sœur Harriett dans la tombe. Alexandrine traverse alors une période de doute et de tristesse : elle s’accuse d’être responsable de tous ces morts, et comme elle avait peur d’affronter les reproches de ses amis, elle refuse de rentrer dans son pays !
Alexine quitte Khartoum au mois de juillet 1864, emportant son extraordinaire musée composé d’oiseaux empaillés, de cornes de rhinocéros, d’armes soudanaises et de mille objets plus ou moins curieux. Elle remonte le Nil par le chemin des écoliers. A Berber, elle bifurque vers la mer rouge pour atteindre SUAKIN. Durant ce périple, elle fait des observations géologiques, des relevés typographiques, étudie les ethnies…
Arrivée au CAIRE, elle n’a qu’une pensée : repartir… Est-ce pour échapper à l’une de ses tantes : Sarah qui souhaite la rencontrer pour la convaincre d’arrêter ses expéditions ridicules à ses yeux ? Mais Alexandrine ne souhaite pas la recevoir, elle loue un yacht, le CLAYMORE, avec lequel elle fera le tour de la Méditerranée et visitera pendant quatre ans tous les ports de l’Italie, de la France du Sud, de la Grèce, sans oublier la Sardaigne, la Sicile et l’île de Malte…
La prochaine longue étape sera Alger. Elle veut changer de bateau et fait acheter en Angleterre un magnifique voilier, le SEAGULL, qu’elle fait aménager luxueusement et qu’elle réceptionne à Alger avec tout son équipage…
Voici ce qu’écrit A. Chevalier dans son ouvrage « La voyageuse du XIXème siècle », éditions MAME, 1895, p.192 :

« Les personnes qui se trouvaient à Alger il y a une vingtaine d’années peuvent se rappeler avoir vu séjourner dans ce port un yacht mystérieux. Les bruits les plus extraordinaires couraient sur la suzeraine de son équipage cosmopolite, où l’on voyait des Européens, des nègres et de majestueux Nubiens. Les uns prétendaient que c’était une princesse orientale ; les autres inventaient tout un roman pour expliquer les courses errantes de cet Ulysse féminin ; quelques uns faisaient d’obscures allusions à une mission politique, dont elle avait été chargée près des chefs des tribus sahariennes par de lointaines puissances musulmanes. Mais la simple vérité, une fois connue, sembla plus extraordinaire encore que tout ce que l’imagination publique avait pu inventer. Le yacht appartenait, en effet, à une femme jeune, belle, maîtresse d’une fortune princière, dont l’existence depuis son enfance s’était presque entièrement passée en Orient, qui avait déjà fait plusieurs voyages dans l’Afrique centrale, et qui, sans se laisser décourager par les échecs de tant de hardis explorateurs dans la même direction, méditait actuellement une entreprise destinée, en cas de réussite, à la placer au premier rang des voyageurs africains. »

Mais entre-temps, Alexandrine a retrouvé son caractère fantasque et ne veut plus naviguer, une nouvelle idée se développe lentement dans son esprit : - « Et si je traversais le Sahara afin d’aller à la rencontre des Touaregs ?… ». Et la voila lancée dans la réalisation de sa nouvelle lubie.
Elle a lu le compte-rendu de l’expédition de DUVEYRIER, et les Touaregs lui semblent des hommes ayant de multiples qualités ; il suffira de les amadouer grâce à de nombreux cadeaux. A cet effet, elle commande quelques récentes inventions de la technologie européenne : des microscopes, des machines à coudre, des réveils matin, des appareils photo, des loupes, des lunettes, etc… Et si elle réussit à franchir le TASSILI des Ajjers, elle compte continuer sur le BORNOU et le DARFOUR !…


LE SAHARA :
Munie de tout son « matériel », entourée de ses nombreux serviteurs dont quelques anciens esclaves noirs qui n’ont pas voulu la quitter, elle débarque à TRIPOLI où elle rencontre l’allemand Gustave NACHTIGAL qui préparait une expédition pour l’Afrique noire. Il ressentit tout de suite « une sorte de respect craintif pour une femme qui avait donné tant de preuves d’énergie et de volonté » , écrit-il.
Alexandrine forme sa caravane qui doit la conduire au centre de l’Afrique. Celle-ci est encore plus impressionnante que celle qu’elle avait constituée en Égypte : 200 chameaux, et autant de serviteurs, conducteurs, guides, soldats… plusieurs tonnes de matériel...
La ville était maintenant remplie de la gloire de la voyageuse que l’on ne désignait plus que sous le nom de « BEN-EL-RÉ », la fille du roi.
Maintenant, tout est prêt : la longue caravane quitte Tripoli et commence une lente descente vers le Sud. Melle Tinné se mit en route vers la fin du mois de juillet. Comme l’a écrit Duveyrier :

« Sans souci, sans méfiance, confiante dans l’heureuse issue de son voyage, pleine de grandes idées pour l’avenir, elle avait mis le pied sur les territoires de ces Touareg dont elle comptait rejoindre bientôt le chef, son hôte et son ami. »

Jamais un européen n’a osé s’aventurer ainsi dans le Sahara avec une telle démonstration de richesse... Tous ceux qui ont essayé de pénétrer dans le Sahara inconnu, l’ont fait seuls, déguisés en arabe et n’ayant pour tout matériel qu’un carnet et une boussole !…
La troupe qui est sensée la protéger n’est pas sure, seuls deux marins hollandais et les noirs du Soudan qu’elle a libérés de l’esclavage sont prêts à la défendre.

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