160 rue Saint-Viateur Ouest
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Description

Ce roman ne parle pas de la souffrance des Juifs, mais de leur volonté de s’en sortir.
160 rue Saint-Viateur Ouest est l’histoire tumultueuse de Mathis Blaustein, Juif hassidique élevé dans le quartier du Mile-End à Montréal. Renié par sa famille et sa communauté ultra-orthodoxe à cause de son homosexualité, Mathis va devoir tracer lui-même son chemin. Seule Yocheved, sa mère, continue à le fréquenter clandestinement. Lieutenant de la Sûreté du Québec, il mène une enquête sur la mort suspecte de l’ingénieur Georges Jalabert qui, par ses rebondissements, le conduit à fouiller dans l’histoire cachée de sa famille.
« La découverte de son homosexualité avait provoqué la haine de son père, Aaron, le dégoût de son grand-père, Yssruli, les pleurs intarissables de sa mère, Yocheved, l’incommensurable mépris de ses frères et sœurs. Même le portrait de sa grand-mère Bluma, morte avant sa naissance, avait arboré une mine désespérée. »

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Informations

Publié par
Date de parution 10 avril 2018
Nombre de lectures 5
EAN13 9782897125301
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0022€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Magali Sauves
160 RUE SAINT-VIATEUR OUEST
MÉMOIRE D’ENCRIER
Mémoire d’encrier reconnaît l’aide financière du Gouvernement du Canada, du Conseil des Arts du Canada et du Gouvernement du Québec par le Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres, Gestion Sodec.
Dépôt légal : 2 e trimestre 2018 © 2018 Éditions Mémoire d’encrier inc. Tous droits réservés
ISBN 978-2-89712-529-5 (Papier) ISBN 978-2-89712-531-8 (PDF) ISBN 978-2-89712-530-1 (ePub) PS8637.A823C46 2018 C843’.6 C2017-942751-2 PS9637.A823C46 2018
Mise en page : Virginie Turcotte Couverture : Étienne Bienvenu
MÉMOIRE D’ENCRIER
1260, rue Bélanger, bur. 201, • Montréal • Québec • H2S 1H9 Tél. : 514 989 1491 info@memoiredencrier.com • www.memoiredencrier.com
Fabrication du ePub : Stéphane Cormier
de la même auteure

Bleu azreq , Montréal, Éditions Sémaphore, 2011.
Yiosh! , Éditions du Septentrion, coll. « Hamac », 2014.
Aux anciens résidents du 160 rue Saint-Viateur Ouest, notamment Simon Singer en 1930, Jennie Ain en 1935, Isidore Tarasofsky et Samuel Blanshay en 1939, Jack Elman en 1948, R.A. Raifman en 1960, Frank Krapec en 1970, Luu Phong et Tran Van Lau en 1995 et Chu Hotang à l’aube de l’an 2000, fondateurs et acteurs de la diversité culturelle de Montréal.
L’important, c’est d’apprendre à être humain, apprendre que, les autres, c’est du monde comme nous.
Léa Roback
1
Le téléphone sonna, il tendit le bras pour l’attraper. Le lever était un instant pénible pour Mathis Blaustein. Il allait mieux pourtant. Fini les sueurs froides, les battements frénétiques de son cœur, la sensation de noyade et de suffocation. À côté de lui, Jean-Claude grommela, se frotta les yeux d’un air hébété avant de se rendormir profondément. Mathis se détendit. La nonchalance avec laquelle son compagnon chassait les grains de sommeil collés sur ses paupières alourdies bouleversait toujours autant le Juif hassidique, rompu par la stricte observance de rites et de pratiques, qu’il avait été. Des rites qui brimaient la liberté la plus élémentaire, qui interdisaient le moindre geste avant la prière et les ablutions matinales et qui nécessitaient des années d’entraînement pour réprimer le naturel d’une main jugée impure qui se porte machinalement au visage; des pratiques dont la transgression n’avait aucun sens pour les autres, et qui signifiaient tant pour lui.
Le lieutenant du Service des enquêtes sur les crimes contre la personne de la Sûreté du Québec vérifia l’heure sur l’écran : trois heures du matin. Il se glissa hors du lit en faisant le moins de bruit possible pour ne pas réveiller Jean-Claude, qui avait cours à huit heures avec l’une de ses classes de cinquième secondaire dans une polyvalente de Montréal. Il se disait souvent, à voir son air épuisé, que de tous les deux, c’était son compagnon qui avait le travail le plus exigeant.
Mathis vérifia sa silhouette dans le miroir de l’entrée. Il n’y pouvait rien, même vêtu du costume-cravate requis pour les enquêteurs, il avait l’air d’un étrange échalas aux bras et aux jambes interminables, courbé par le poids imaginaire d’une calotte et d’un châle.
Inutile de laisser un mot sur le frigo. Jean-Claude savait que les cinglés en tout genre ne respectaient pas le sommeil ou les congés légaux des braves gens. Il soupira. Ses horaires n’étaient pas le problème, ses origines hassidiques en revanche avaient des conséquences qui s’immisçaient dans tous les domaines de leur intimité. Sans l’acharnement de Jean-Claude, leur couple n’aurait pas survécu.
Mathis avait été un adolescent perturbé en tout, que l’étude de la Torah n’avait apaisé en rien, et surtout pas de ses pulsions sexuelles. Il s’était masturbé frénétiquement en regardant les photos de lingerie masculine des magasins pour lesquels les publisacs étaient un outil de promotion efficace. Les rabbins interdisaient la lecture de tous les catalogues d’achat par correspondance ou de publicités. Aussi, avait-il pris l’habitude de dérober les sacs de plastique blanc sur le perron de ses voisins goyim. Une éducation sentimentale d’une médiocrité et d’une tristesse affligeantes dont il n’avait pas conscience, jusqu’à ce que son regard croise celui de Jean-Claude Limoges.
Leur première rencontre remontait à ses quinze ans, alors qu’il habitait avec ses parents au-dessus du célèbre Saint-Viateur Bagel. Le très jeune enseignant venait y acheter son lunch tous les jours. Mathis observait sa démarche allurée, les anses de son sac qui croulaient sous les feuilles quadrillées griffonnées et les manuels qui s’enchevêtraient avec son écharpe et le col de son manteau. Il avait hésité une année scolaire entière avant d’oser l’aborder et s’était lancé de peur de ne pas le revoir après les vacances. Heureusement que Jean-Claude était parfaitement bilingue. À l’époque, Mathis, à l’instar de la plupart de ses coreligionnaires, ne parlait qu’en anglais à l’extérieur de son foyer et de sa yeshiva. Du français, ses camarades et lui ne comprenaient que quelques mots, principalement des formules de politesse et des insultes antisémites.
La découverte de son homosexualité avait provoqué la haine de son père, Aaron, le dégoût de son grand-père, Yssruli, les pleurs intarissables de sa mère, Yocheved, l’incommensurable mépris de ses frères et sœurs. Même le portrait de sa grand-mère Bluma, morte avant sa naissance, avait arboré une mine désespérée. Seule Rochel, dans son berceau, était encore trop petite pour exprimer son désaveu. La rupture nette et sans appel avec sa famille n’avait pas traîné, son père ne lui en avait pas laissé l’initiative. Les Blaustein vous dépossédaient de tout, même du droit de choisir de partir. Depuis lors, Mathis avait commencé une nouvelle vie, sa vie « apr. J.-C. ». Cette boutade faisait rire Jean-Claude, qui ne croyait ni en Dieu ni aux hommes de Dieu.
S’il n’était pas le seul à être sorti de la stricte orthodoxie, il faisait partie des rares à en avoir été excommunié. Les « sortants » avaient eu en général le temps de mûrir leur décision avant le saut, de contacter des organisations pour leur venir en aide. Lui n’avait eu qu’un seul guide, Jean-Claude, qui l’avait recueilli. Après avoir emménagé chez son amoureux, le quotidien s’était avéré compliqué. Il avait dû tout réapprendre : s’habiller, manger et, surtout, adopter une coiffure appropriée à sa nouvelle vie. Lorsqu’il avait coupé ses papillotes, il était resté prostré pendant plusieurs jours dans l’appartement, pris de vertiges à l’idée d’exposer sa nudité.
Petit à petit, il avait pris confiance en lui, appris le français et travaillé dans un dépanneur. L’été suivant son départ de la rue Saint-Viateur, Mathis avait rattrapé le niveau scolaire requis pour poursuivre des études en techniques policières à la rentrée des classes. Dès le début, Jean-Claude avait voulu le dissuader d’embrasser cette carrière, puis s’était résolu à l’accepter quand Mathis avait postulé à l’École nationale de police. Sa formation complétée, il était entré à la Sûreté du Québec en qualité de patrouilleur et avait ensuite gravi les échelons. Pour avoir été promu officier âgé seulement d’une petite trentaine, il était un oiseau rare, une exception.
Mathis traversa le tunnel Lafontaine rapidement en direction de la municipalité de Saint-Mathieu-de-Beloeil. Bientôt, l’aube viendrait déchirer la nuit dense. Sur le bord de la route se découpaient les silhouettes de quelques machines agricoles laissées au repos. De part et d’autre de la route, Mathis pouvait constater les effets des orages de la veille. Le temps avait été très sec dernièrement et les pluies abondantes et subites avaient abreuvé les terres qui soupiraient d’aise et exhalaient une brume qui recouvrait les champs.
À son arrivée, il se gara à côté du poste de commandement mobile, descendit de sa voiture et observa les lieux pour évaluer la situation. La scène, délimitée par les habituels rubans jaunes, avait été sécurisée par les premiers répondants de la Sûreté du Québec de la Vallée-du-Richelieu, qui avaient ensuite contacté les crimes contre la personne. Les techniciens, tout de blanc vêtus, s’affairaient depuis un moment sur les lieux. Ses collègues, la sergente enquêtrice Élaine Gendron et le sergent enquêteur Benoît Fortin, le rejoindraient d’une minute à l’autre. Mathis s’approcha d’un membre de l’escouade de l’identité judiciaire et reconnut Antoine Lenormand.
— Alors, Antoine, tu ne peux pas te passer de moi!
Le ton gentiment ironique évoquait un dossier bouclé quelques semaines auparavant.
Antoine fit la moue.
— Je me serais bien dispensé de ce réveil matinal. J’espère que tu n’as pas l’estomac fragile, ce n’est pas beau à voir.
Il retira ses lunettes de protection, qui avaient creusé un sillon rouge sur l’arête de son nez. C’est tellement moche que le commandant du poste a d’abord eu peur d’un risque de contamination, ce qui explique l’installation de la tente et tout ce...
Le mot « bordel » ne franchit pas ses lèvres, mais Mathis avait saisi l’allusion.
Sur sa combinaison blanche se reflétait la lumière de l’enseigne lumineuse de l’entreprise, qui clignotait sa Green Stuff de raison sociale en lettres moulées. Le vert n’allait pas au teint d’Antoine. Il avait l’air sur le point de vomir.
Le technicien désigna du doigt la bâche de protection qui couvrait la porte d’entrée de la compagnie Green Stuff.
— Le médecin légiste de garde est arrivé.
— Qui? Tu le connais?
Antoine secoua la tête.
Allons bon, pensa Mathis, encore un nouveau qui allait tergiverser et lui faire perdre son temps!
Antoine Lenormand soupira de fatigue.
— Donc… Georges Jalabert, ingénieur en production et expérimentation végétales, la quarantaine..., débita-t-il mécaniquement.
— Qui a donné l’alerte?
— L’homme de ménage. Le pauvre a été très ébranlé.
Le lieutenant chaussa gants, masque et couvre-chaussures, écarta la bâche et s’avança, flanqué d’Antoine. Trois marches à gravir. Un étroit couloir d’immeuble et, au fond, une porte ouverte sur un banal bureau de réception. Près du standard téléphonique, un balai avait été oublié, le manche appuyé contre le mur. Il continua sa progression et se demanda à quoi pouvait servir une enseigne aussi clinquante dans un quartier industriel. Il rejeta aussitôt cette question pour se concentrer sur le tableau morbide devant lui : une bouteille de cola renversée sur la moquette beige, des doigts apparaissant derrière un bureau. La surface du bureau était couverte de feuillets épars, de stylos de toutes les couleurs sans leur capuchon, d’auréoles de verres, de traces de mégots oubliés sur le bord, de griffures en tout genre. Tant mieux, pensa Mathis en scrutant le fouillis qui y régnait comme autant d’indices potentiels.
L’attention de Mathis se reporta sur le corps de la victime, si semblable aux autres si ce n’est qu’entre les pans de la chemise ouverte, la peau rosée et tendue sous des pustules saillantes provoquait le dégoût et l’envie irrépressible de prendre ses jambes à son cou. Le torse était réduit à une immense plaie. Les lunettes de l’homme tenaient de travers sur son nez. Il les retira avec délicatesse, les replia avec soin et les remit à l’un des techniciens.
—J’aime mieux qu’on ne touche pas au cadavre autant que possible.
Mathis se retourna et découvrit, sous une combinaison de cosmonaute, un personnage barbu au regard perçant, malgré le masque de protection couvrant ses verres cerclés d’acier.
— Le cadavre est un être humain et il avait l’air comique ainsi, avec sa monture en écaille de travers. Aucun mort ne mérite d’être ridiculisé, répliqua le lieutenant.
— C’est juste. Je me présente, docteur Patrick Deschênes. C’est ma première affaire. Enfin, la première pour la Sûreté.
En voilà un qui avait lu dans ses pensées et avait tout de suite remis les pendules à l’heure.
— Tout cela est bien étrange, constata Mathis. Vous avez une opinion?
— Pour une mort suspecte, c’est une mort suspecte! J’ai déjà prévenu le haut commandement que nous ne sommes pas en présence d’une maladie virale. Vu l’état du corps, d’autres cas auraient déjà éclos et les hôpitaux des environs auraient lancé des alertes. Or, j’ai vérifié et rien n’a été déclaré. J’ai cherché des médicaments qui montreraient que l’homme a consulté un médecin dernièrement. Sans succès. J’ai quand même procédé à un appel d’urgence chez les généralistes et les cliniques sans rendez-vous dans un rayon de cent kilomètres. Nous aurons le résultat sous peu, mais je suis déjà certain de ma conclusion. Aucun confrère ne l’aurait laissé rentrer chez lui dans un tel état; il aurait été hospitalisé immédiatement. Je pense qu’il a ignoré puis caché son état. Notez que, malgré la chaleur écrasante des derniers jours, il porte une chemise à manches longues. Sinon, à première vue, pas de traces de perforation ni à l’arme blanche ni par balle. Pas de traces de strangulation non plus. Seulement ces pustules.
— Le décès remonte à quand?
— Je préfère ne pas me prononcer.
— Une fourchette?
— Entre trois et cinq heures, il hésita, je serai plus précis après les analyses.
Au fond de la pièce, une porte bâillait. Mathis fit quelques pas et découvrit un réduit trop large pour être un placard et trop étroit pour mériter le nom de laboratoire. Sur les comptoirs qui longeaient les trois murs, des brûleurs, des portoirs, des anses de repiquage, des lamelles, des géloses, des lampes et, évidemment, un microscope; en haut des étagères, une réserve impressionnante de rouleaux de papier absorbant et des sacs poubelles.
— Je me croirais dans le labo de mon école secondaire, ricana quelqu’un dans son dos.
Mathis ne répliqua pas. Il n’y avait pas de laboratoire dans son école.
— On a prévenu quelqu’un?, lança-t-il à la ronde. Je veux des photos sous tous les angles. Prenez-moi des mesures précises et passez-moi le moindre recoin au poliligth. Collectez des échantillons de tout ce qui se trouve sur les comptoirs et emballez les tiroirs sans oublier les bacs à recyclage et à déchets.
Les ordres tombaient, secs et efficaces, bien que tout le monde connaisse sa tâche. Chaque item serait étiqueté méticuleusement avant et après avoir été analysé.
À force, on finissait par connaître les gens. La réputation de chacun voyageait d’un service à l’autre, d’une unité de police à l’autre. Pour lui, les premières heures d’une enquête étaient précieuses et la précipitation était l’un des écueils à éviter. Il rabâchait sans cesse que les crimes et délits, quels qu’ils soient, racontaient toujours des histoires de mœurs.
Mathis ne récolta donc que des grommellements en guise d’acquiescement. Les premiers arrivés sur place l’avaient attendu avant de prévenir une famille éventuelle ou le propriétaire de l’entreprise. Le principal témoin se tenait à sa disposition, effondré sur un fauteuil, et vu son air éberlué, il ne serait sans doute pas très utile.
Le lieutenant aperçut Élaine et Benoît, qui étaient arrivés sur les lieux en même temps.
— Ça sent la pomme, non?, leur demanda Mathis.
Élaine était une mince jeune femme brune, coiffée à la garçonne. Ses yeux bleus immenses mangeaient son visage aux pommettes saillantes. Vive et espiègle, elle savait faire preuve d’une rigueur qui faisait contrepoids à sa nature portée à l’apitoiement tous azimuts. Mathis l’avait épaulée au début de leur collaboration. Benoît était un bon bougre qui cachait une sensibilité à fleur de peau et un équipier à l’analyse fine. Leur trio, relativement impénétrable et reconnu pour son efficacité, s’appuyait sur les forces de chacun. Les deux sergents acquiescèrent.
Un bruit de voix excédée les interrompit dans leur travail. Quelqu’un insistait auprès des agents en faction pour qu’on le laisse entrer. Le lieutenant demanda à ce qu’on le conduise à un des cubicules non loin. Du coin de l’œil, il vit l’homme s’asseoir, étendre ses longues jambes avec un flegme de propriétaire et extirper de ses poches son portefeuille.
Mathis le laissa mariner un peu, puis alla à sa rencontre. Nul doute qu’il s’agissait du patron de l’entreprise.
— Je suis le lieutenant enquêteur Blaustein.
— Blaustein?, persifla l’arrogant.
Mathis le dévisagea des pieds à la tête. En guise de pièce d’identité, l’individu lui tendit un de ces badges avec photo, censé confirmer qu’il avait devant lui le big boss, Alain Lespérance. Des vérifications seraient menées de toute façon. Il nota la phrase d’accroche de l’entreprise « Green Stuff. Save the planet, save yourself », traduit par un approximatif et allez savoir pourquoi moins efficace en français : « Des astuces vertes. Sauvegardez la planète, sauvez-vous vous-même. » La responsabilité écologique collective versus le bien-être individuel? Une approche qui allait comme un gant au personnage.
— Vous êtes le directeur général de cette entreprise, si j’ai bien compris.
Alain Lespérance hocha la tête.
— Et son propriétaire! C’est ce que j’ai expliqué à votre collègue. J’ai reçu un appel qui me signalait des mouvements autour du bureau. Vous savez, tout le monde ou presque se connaît ici, la ville à la campagne, comme on dit. Quand j’ai vu le nombre de voitures et l’ambulance en arrivant, j’ai commencé à paniquer.
Il n’en avait pourtant pas l’air. Mathis décida d’entrer dans le vif du sujet.
— Je suis au regret de vous annoncer la mort d’un de vos collaborateurs, monsieur Georges Jalabert.
— Ce n’est pas bon pour le commerce, répliqua Alain Lespérance.
Au haussement de sourcils de Mathis, Lespérance comprit que sa réaction pouvait être mal interprétée.
— Nous vivons au rythme des saisons. Développement, installations, cueillettes de données, visites aux agriculteurs pour remplir nos carnets de commandes; hiver, printemps, été, automne et on recommence; c’est notre réalité. Cette tragédie risque de foutre en l’air le cycle de toute l’année à venir et d’avoir de graves conséquences sur nos recherches.
— Je comprends, laissa tomber Mathis laconiquement. Votre activité est donc principalement concentrée sur l’agriculture?
— Oui. Non. Notre avenir en fait. Nous développons des biopesticides. L’épandage des champs est notre cible ultime. Ce qui finance nos travaux, c’est l’extermination de petits animaux en milieu urbain, souris, rats, mulots, dans le respect de l’environnement. Cette branche de notre activité nous a permis de construire à la fois notre expertise et notre réputation.
Mathis allait poursuivre et demander au chef d’entreprise où il était hier soir, lorsque son téléphone vibra. Sur l’écran, le nom de Yocheved, sa mère, s’inscrivit en lettres hébraïques. Son cœur s’accéléra. Machinalement, il regarda sa montre : cinq heures trente. Il avait oublié que la prière se tenait si tôt! Elle devait donc boire tranquillement son café devant l’arbre qui caressait la fenêtre de la cuisine.
Mathis ne l’avait jamais vraiment perdue de vue. Au début, il s’était contenté de la suivre de loin, anonyme au milieu des promeneurs de l’avenue du Parc, juste pour être certain qu’elle allait bien. Il avait pu apercevoir bébé Rochel, passer du landau à la poussette. Après l’entrée à l’école de sa petite sœur, il lui avait été plus facile d’aborder sa mère dans les ruelles discrètes et ombragées des quartiers du Mile-End ou d’Outremont, puis de lui rendre visite durant la journée. Jean-Claude n’en savait rien. Sa mère était « sa » mère, et il était le seul à pouvoir la protéger de la vie, de son mari, d’elle-même, de tout et de rien. Le besoin de la « protéger » se révélait une certitude à la fois vague et très claire dans sa tête.
— Je vous demande un instant, s’excusa Mathis d’un ton qui ne supportait pas la contradiction. Tout en s’éloignant de quelques pas, il fit signe à Élaine de prendre sa suite.
Il ne cherchait pas à préserver l’anonymat de sa conversation, le yiddish s’en chargeait depuis le temps où les Juifs vivaient dans la crainte des Polonais, des Allemands, des Russes et de tous les autres. Il avait besoin de s’écarter physiquement de son environnement immédiat pour changer de peau, de langue et de statut, pour passer du flic performant au fils aimant malgré tout.
— Bonjour, mameh. Comment vas-tu?
Tout en parlant avec sa mère, Mathis observait l’entrepreneur et jugeait de sa contrariété. Alain Lespérance était offensé d’avoir été confié à une subalterne, à ses yeux. Il gigotait sur sa chaise, croisait et décroisait ses longues jambes. Le regard de Mathis glissa vers le sol et il réalisa que le bas de son pantalon sport dernier cri était crotté; une ligne d’un marron peu engageant plombait sa superbe! Sa mère lui avait appris que l’on juge un homme à la propreté de ses ongles et de ses chaussures. Et qui disait chaussures pensait ourlets!
Justement, la voix tremblotante de Yocheved l’inquiéta.
— La vieille, elle est revenue hier après-midi. Je ne sais pas quoi faire.
Encore! Voilà quelques semaines que ce manège durait. Une dame âgée et dérangée frappait à la porte des Blaustein sur la rue Saint-Viateur Ouest. Yocheved était timide, complexée. Cette intrusion était une violation de son intimité. Rares étaient les goyim qui avaient franchi son seuil : à l’occasion, un réparateur si on y était vraiment obligé, sinon on faisait appel aux quelques compagnies juives. Là, l’incident se répétait. Si jamais ses voisins hassidiques venaient à penser qu’elle copinait avec des Québécois, les commérages sur son compte iraient bon train. Des ragots sur la famille, Mathis s’en fichait. Sa mère, elle, n’avait pas besoin de ce genre de publicité.
— Il n’y a pas de quoi paniquer, voyons. Elle ne paraît pas menaçante, probablement juste un peu désorientée. Si elle revient à un moment où tu es seule, appelle-moi. Non, je n’aurai pas le temps de passer prendre un peu de ragoût. Oui, mameh. Gut shabbats à toi aussi.
Yocheved lui réservait des restes de repas familiaux dans des contenants individuels qu’il jetait à la poubelle, incapable d’expliquer à Jean-Claude d’où il tenait ces plats et d’avouer à sa mère que, maintenant qu’il goûtait aux viandes interdites, aux mélanges proscrits, son palais savait faire la différence entre la gastronomie et les saveurs fades de la cuisine traditionnelle juive ashkénaze. Et puis l’odeur du Cholent avec ses morceaux de bœuf gras qui macéraient dans les haricots et les pommes de terre lui rappelait celle des boîtes à lunch du dimanche à la Yeshiva.
Il retourna à son enquête. Élaine murmura :
— Apparemment, il a passé toute la soirée à regarder un enregistrement du Banquier . Qui donc rejoue ces vieux programmes dans son salon?
— Seul?
Élaine fit signe que oui.
— Au fait, à quelle heure avez-vous quitté le bureau hier?
— Aux environs de dix-neuf heures. MétéoMédia avait annoncé les pluies torrentielles à venir sur la région; je me suis dépêché de rentrer à la maison, pour une fois. Je ne suis pas fonctionnaire, moi.
Mathis ignora sa remarque.
— Et monsieur Jalabert?
— Franchement, je n’en ai pas la moindre idée. Georges n’avait pas d’heure. Il pouvait rester travailler jusqu’à l’aube et ne revenir que l’après-midi du lendemain.
Pas très pratique pour gérer le personnel, songea le lieutenant.
— Il était employé chez vous depuis longtemps?
— Depuis le début de l’aventure. Plus de dix ans.
— Je vois. Et quel était le rôle exact de monsieur Jalabert dans la société?, questionna-t-il d’un ton neutre.
— Il était notre chercheur principal. Le meilleur. Il était à mettre au point un pesticide révolutionnaire, totalement écologique et redoutablement efficace.
— Dans le laboratoire exigu derrière son bureau?
— Georges cultivait des spores de champignons, alors il n’avait pas besoin de beaucoup d’espace. Pour la production, il faudra voir à s’agrandir.
Mathis tiqua sans raison apparente. Lespérance toussota d’un air gêné.
— Quelle tragédie! Enfin, c’est une question de perspective.
Mathis s’abstint de répliquer, pour ne pas l’homme dans sa tirade que, de toute évidence, il brûlait de déclamer. Autant le laisser développer sa pensée.
— Oui… N’allez pas vous faire des idées… Mais… Thierry Bissonnette, mon meilleur vendeur, a épousé son ex-femme… l’ex-femme de Georges, je veux dire... Alors, je réfléchissais et je me disais que, maintenant, notre cher Thierry n’aurait plus à partager sa Nathalie. Voilà. Je ne suis pas très adroit, excusez-moi, le choc...
Mathis se contenta de noter sur son iPad ses déclarations saugrenues. Ordinateur, tablette, téléphone, la technologie lui était indispensable depuis que Jean-Claude avait exigé qu’il ait droit à des accommodations au cégep. Cet apport le rassurait et comblait les manques à son éducation.
— Et, à part son ex-femme, il avait des parents, de la famille?
Lespérance secoua la tête.
— Merci, monsieur Lespérance. Nous vous recontacterons certainement.
Lespérance hésita, décontenancé d’être ainsi éconduit. Le bruit du plat de ses paumes rebondissant sur ses cuisses accompagna sa levée du siège sur lequel il avait pris ses aises.
— Bon!, laissa-t-il échapper avant de faire mine de sortir.
Puis, il se ravisa et se retourna pour demander :
— Avec toutes ces allées et venues sous cette pluie, vous m’avez pourri mon sol. Qui va payer pour tous ces dégâts?
Élaine lui fit signe qu’elle s’en occuperait au moment où Benoît passait près d’eux.
— Je ne t’ai presque pas vu.
— Depuis quand joues-tu les mères poules?, rétorqua Benoît.
Le jeune sergent avait le sang chaud, cependant il n’était pas dans ses habitudes de manquer de respect à ses collègues. Il se reprit immédiatement.
— Désolé, je suis de mauvaise humeur. Je n’ai pas beaucoup dormi et je suis crevé.
Benoît tourna la tête. Le geste brusque écarta le col de sa chemise pour dévoiler une profonde griffure rougeâtre. Élaine, débarrassée de Lespérance, la remarqua et se mit à glousser.
— Fifty shades of grey , lâcha-t-elle sans y réfléchir. Profite, c’est tout ce que je peux te dire. Quand on devient parent, on ne pratique plus le même genre de gymnastique!
Benoît la foudroya de regard.
— Qu’est-ce que t’en sais, toi?
— Assez! Benoît, tu vérifies la prise d’empreintes sur toutes les surfaces des bureaux. On verrait bien s’il en sortait quelque chose.
Le sac à viande fendit l’espace rempli de techniciens et l’air d’humidité pesante. Il avait eu beau faire de la mort son activité principale, il se le répétait à chaque fois : on était peu de chose. Le brancard passa derrière eux, barque qui naviguait sur le Styx de la scène de crime avec le docteur qui jouait les Charon, convoyeur médico-légal pour la traversée. Mathis courba la tête en signe de respect. Il connaissait des policiers qui se signaient discrètement, d’autres qui gonflaient le torse d’un air bravache, mais personne ne restait indifférent.
En le frôlant, Patrick Deschênes laissa tomber, sur un ton de confidence :
— J’attends toutes les pièces complémentaires. Je sens qu’on va s’amuser, ajouta-t-il avec cynisme. Je vous contacte pour les premiers éléments du rapport préliminaire d’investigation. Heureux de vous avoir rencontré. À très bientôt, lieutenant.
Mathis tressaillit à cette simple promesse. Il était en présence du onzième meurtre de sa carrière.
2
La semaine débutait mal. Le café avait débordé de la cafetière. Un imbécile de l’équipe de nuit l’avait placée de travers sur son support. Pour couronner le tout, Benoît avait fait une blague vaseuse à Élaine qui en avait déduit que c’était à elle d’éponger parce qu’elle était une femme! Il était évident qu’il n’avait pas oublié leur petite prise de bec. Mathis avait remis les pendules à l’heure. De l’organisation et de l’alignement, voilà ce dont il avait besoin. Jean-Claude se moquait gentiment de lui et l’accusait d’avoir fui un ordre pour s’enrôler dans un autre. « À bas les dictatures! », lançait-il lorsqu’il voulait le faire sortir de ses gonds. Ces derniers mois, il ne ratait pas une occasion pour pointer du doigt le petit pétale de feutrine rouge qui avait éclos sur son cœur en soutien aux revendications étudiantes.
Une longue liste de résultats préliminaires sur les éléments relevés sur et autour de la dépouille l’attendait. Mathis ne leva la tête de sa lecture studieuse qu’à l’heure du dîner. Il s’aperçut qu’il avait déjà tapé cinq pages de notes. Il sortit prendre sa voiture et se rendit en peu de temps rue Bernard. Il ralentit pour trouver une place.
Il avait découvert Montréal au moment où il avait quitté sa famille. Toute sa jeunesse, il avait arpenté le quartier sans accorder la moindre importance au décor qui l’entourait, sans le faire sien ni penser en faire partie. Puis, les moments de solitude qu’il avait vécus à attendre Jean-Claude en se demandant quoi faire de sa vie avaient été habités par Montréal. Ses trottoirs et ses parcs, ses laideurs assumées et ses beautés complexées avaient recueilli le récit des peines et des efforts d’un adolescent en exil plus sincèrement que l’épaule d’un ami. Ces coins et recoins favoris, il les avait assortis à ses humeurs. Il aimait maintenant cette ville qui le lui rendait bien.
Il se gara devant Déli Lesters, dont l’enseigne clamait l’endroit réputé depuis 1951. L’ambiance pseudo-juive qui y régnait lui convenait. Ce restaurant était un jeunot comparé à Schwartz’s qui se vantait de quatre-vingts ans de bons et loyaux services sous l’enseigne d’une « Charcuterie hébraïque » dont le menu débordait de cochonnailles. Il en allait de même ici, derrière le haut comptoir. Des saucissons pendaient sur les crochets et le fumet qui s’en dégageait était délicieux. Lorsqu’il rendait visite à sa mère, il aimait venir déguster un sandwich débordant de fines tranches de viande, dans cet endroit où les serveuses affichaient l’air authentique d’un personnel né avec le magasin. Mathis connaissait parfaitement l’emploi du temps immuable des allers et venues de la maison de ses parents. Parfois, en cas de doute, il vérifiait si la voie était libre en laissant le téléphone sonner deux fois, puis en rappelant. Un code qui hachait menu son estime aussi sûrement que les pales acérées d’un broyeur, mais se montrait efficace puisque son père ne s’était jamais douté de rien.
À y réfléchir, il n’avait aucun bon souvenir du Mile-End, pensa-t-il en essayant de maintenir le cornichon et la moutarde entre les tranches de pain sans qu’ils giclent sur sa chemise. Ils y vivaient tous sous la coupe de leur dictateur de grand-père. Il le détestait. Quelque chose ne tournait pas rond avec le bonhomme; il en était certain. Le verdict de son exclusion de la famille, qui obéissait à ses ordres, avait entériné le bien-fondé de ce sentiment. Les sévices supposés que ce rescapé des camps de concentration avait endurés pendant la guerre n’excusaient pas tout. Non, la Shoah ne pouvait pas servir d’excuse à tout.
Ses grands-parents paternels et maternels avaient encouragé leurs enfants à s’enfoncer dans l’obscurantisme religieux, ce qui avait perturbé sa scolarité. Les hommes hassidiques n’étaient pas des analphabètes, ils rejetaient simplement le monde séculier moderne. Ils lisaient, écrivaient, comptaient, comprenaient et maniaient des concepts ardus dans une langue ancienne, et se débrouillaient pour communiquer en anglais. Néanmoins, dans la vie de tous les jours, les répercussions de ces apprentissages ciblés étaient semblables à de l’illettrisme, puisqu’ils ne possédaient pas les savoirs essentiels communs à la population. C’était le nœud de la discorde entre le ministère de l’Éducation et la communauté hassidique, et les élèves, comme savent le faire les enfants, avaient tôt fait de comprendre qu’ils avaient quelque chose à y gagner.
Leur motivation, principalement celle des garçons, fonctionnait comme un organe à deux ventricules. L’un surdimensionné sustentait les études religieuses, et son pendant minuscule échouait à soutenir les mathématiques, les langues et l’histoire. Pour assurer la survie du deuxième, il fallait l’alimenter de bricoles. Cet esprit matérialiste, résurgence d’une mentalité boutiquière héritée des villages ancestraux d’Europe de l’Est où le marchand était envié, désarçonnait les enseignants. Pur produit de ce système incohérent, Mathis avait travaillé plus que les autres pour s’en sortir, lui qui n’avait connu que des ambiances scolaires chaotiques où les éducateurs achetaient la paix avec des cadeaux, des tirages de loterie ou des bonbons, bref avec tout ce qui marquait la reconnaissance singulière de l’élève qui émergeait du pluriel de la classe, de la fratrie et de la communauté.
Le jeune homme qu’il avait été n’y serait pas parvenu sans le soutien de Jean-Claude. Son mentorat avait ôté à Mathis ses mauvaises habitudes et ses œillères, car être un Juif hassidique se résumait à marcher sur des rails sans arrêt ni bifurcation. Oui, être un Hassidim consistait à demeurer dans le couloir de la mort et à prétendre y être heureux.
Un garçonnet, qui gobait ses frites en les aspirant tout rond, ne l’avait pas quitté du regard de tout le repas. Son veston d’enquêteur dissimulait mal son pistolet. Il avait souvent débattu avec Jean-Claude de ces scènes de cinéma où le barman disait : « Pas la peine de vous fatiguer, je sais reconnaître un flic quand il s’en présente un », et qui reflétaient l’exacte vérité. Clint Eastwood, à moins que ce soit John Wayne, s’était confié sur le fait que votre posture différait selon que vous soyez armé ou non. Sans doute était-ce la gêne générée par le regard d’autrui qui expliquait que Mathis avait refusé de s’engager dans les groupes tactiques d’intervention malgré ses dispositions « hors du commun », d’après son instructeur. Toute sa jeunesse, il avait enduré la curiosité des passants ou des voisins; il désirait aujourd’hui plus d’anonymat bien qu’il soit conscient de la gageure que représentait son vœu. Il ignora l’enfant qui recherchait son attention. Le petit garçon abandonna son jeu et il préféra se cacher derrière les manches du chandail maternel, qui en garderait des taches huileuses.
Mathis sortit du restaurant, longea les épiceries grecques en quelques enjambées et traversa l’avenue du Parc pour tourner sur la rue Saint-Viateur. Sa silhouette disparut sous l’auvent marron de la boutique de chocolats fins mitoyenne à l’immeuble de l’habitation familiale. De sa poche intérieure, il tira sa kippa et s’en coiffa pour faire plaisir à sa mère et frappa à la porte. Il entendit Yocheved s’approcher, faire jouer l’œil-de-bœuf, puis ouvrir précipitamment le battant. Elle ne le serra pas dans ses bras. On ne touche pas un homme, eût-il été son propre fils.
— Tu as l’air bien Mathisyahu, le gratifia Yocheved d’une voix traînante qui semblait reprocher : tu es bien mieux sans moi.
Il ne devait pas être très doué pour les langues. Chaque fois qu’il en avait appris une, il s’était empressé d’oublier la précédente. Le yiddish était sa langue maternelle au sens le plus authentique du terme. Les sonorités dures étaient leurs seuls points de connivence entre mère et fils, les syllabes heurtées les seules perles du chapelet de prières qu’il égrainait exclusivement pour elle, son « Je vous salue, mameh, mère pleine de grâce » . Elle était aussi la seule à l’appeler par son prénom complet. Personne dans sa nouvelle vie n’avait été capable de le prononcer correctement du premier coup, alors il avait vite opté pour un raccourci qui sonnait bien et dans lequel il se reconnaissait.
— Baruch Hashem!
Ah! Le retour obligé de la sacro-sainte expression de sa communauté, le mot de passe, le schibboleth politiquement correct qui, sous couvert de remercier Dieu, voulait dire tout et n’importe quoi, masquait l’indicible et était répété quinze à vingt fois par jour, plus même.
— Et toi, mameh? Hob nit kain deiges. Ne t’inquiète pas pour moi.
Il l’observait du coin de l’œil. Elle avait cette façon de respirer par goulées. Yocheved était reliée à une bouteille d’oxygène virtuelle depuis qu’elle savait qu’il était homosexuel. Le temps n’y arrangeait rien. Il avait gâché sa vie pour toujours et, cette souffrance énorme dans laquelle il l’avait plongée, elle ne la méritait pas et ne pouvait la surmonter. Souvent, il songeait avant de monter la voir qu’il finirait par la retrouver gisante sur le seuil, parce qu’elle n’aurait pas eu la force de continuer à faire semblant de vivre. Qu’elle ouvre la porte était un miracle.
— Baruch Hashem! Vi geveyntlekh, meyn zun. Comme d’habitude.
Et c’était vrai que dans le logis, le temps se figeait.
— Rochel? Des progrès avec la psychologue?
Sa jeune sœur était un petit animal étrange dont il suivait l’évolution de loin à travers le regard de sa mère. De l’avis de tous, l’enfant avait un comportement atypique doublé d’une forme de mutisme. Yocheved réfutait tout en bloc et affirmait soutenir de longues conversations avec sa fille au retour de l’école. Mathis n’avait pas été en mesure de vérifier la véracité de ses dires. La nouvelle enseignante de français de Rochel, une certaine Colette, avait tenu bon là où les précédentes avaient abandonné. À force de brandir la menace de refuser de la prendre dans sa classe si une évaluation en bonne et due forme n’était pas entamée pendant le congé scolaire et présentée dès la rentrée, elle avait obtenu gain de cause, au détriment de la famille et de la communauté tout entière. Chez les Hassidim, on ne nommait pas les maux. En fait, la cashrout exprimait un concept plus large que le simple respect des lois alimentaires. Tout comme l’érouv délimitait une zone d’habitations, le fil de la bienséance tranchait sec dans la notion de conformité sociale. Les Juifs pieux se reconnaissaient entre eux par l’acronyme FFB – Frum From the Birth – c’est-à-dire observant depuis la naissance; ils n’avaient pas le droit à la différence ou à l’autodétermination; ils se devaient d’être une copie conforme de leurs coreligionnaires, rejeter toute forme d’individualité et se noyer dans la masse du troupeau qui œuvrait de concert à la venue du Messie.
Mameh le foudroya d’un regard noir et débita sa tirade en yiddish d’un ton exaspéré.
— Psychologue! C’est quoi ces histoires? Faire des dessins et des mimes? Ech! Rochel n’a pas besoin d’un psychologue, mais qu’on la laisse tranquille. Toute cette comédie à cause de cette Colette. Le rabbin a décidé qu’on devait obéir à cette folle pour éviter un signalement. Il m’a promis qu’on ne renouvellerait pas son contrat. Ne me dis pas que ton métier consiste à frapper à la porte des gens pour leur enlever leur enfant?
Dès que sa mère avait compris qu’il était policier, elle l’avait imaginé en officier du III e Reich. Yocheved était née bien après-guerre et n’arrivait pas à se débarrasser du poids de toute cette horreur. Du même coup, il avait pris la mesure de la répulsion et de l’angoisse que son homosexualité éveillait en elle. Pauvre mameh qui avait compris qu’il aurait été gazé deux fois plutôt qu’une, sans toutefois éprouver la moindre compassion pour Jean-Claude qui aurait fait partie du convoi.
Mathis fit un effort pour faire le tri dans ses pensées parasitaires et s’enquit rapidement de ses trois frères et sœurs, uniquement pour lui faire plaisir. Ces derniers le tenaient pour mort et enterré autant pour être sorti de l’orthodoxie que pour sa désorientation sexuelle. L’ordre de préséance de leurs griefs importait peu. Les deux étaient tout aussi inexcusables. Quant à Aaron, son père, et Yssruli, son grand-père, il n’existait plus pour eux.
Aaron était un piètre boucher recyclé en ouvrier spécialisé en fabrication de produits alimentaires dans une usine d’empaquetage de poulets casher. Yssruli était l’un des personnages importants de la communauté. Il donnait des conférences sur la Shoah, le ghetto de Varsovie et le camp de concentration de Dachau duquel il avait été libéré. Il régentait également sa famille et particulièrement son fils, qu’il considérait être une mauviette, seule opinion que Mathis partageait avec le patriarche. Mathis avait été élevé dans la légende de son arrivée au Canada et dans la vénération absolue de sa grand-mère, Bluma Horowitz, dont les parents avaient offert en dot l’appartement de la rue Saint-Viateur. Yssruli n’avait jamais manqué une occasion de rappeler à son fils et à sa belle-fille qu’il était le propriétaire du toit sous lequel ils vivaient gratuitement, parce que sa nouvelle épouse Tal Pollack avait catégoriquement refusé d’emménager dans les meubles d’une morte. Ils lui étaient donc deux fois redevables, de par ses deux unions, comme s’il s’était prostitué pour assurer leur confort. Un constat obscène.
— Elle pourrait venir maintenant. C’est dans ses heures, le tout début d’après-midi.
— Tu parles de la vieille dame? À quoi ressemble-t-elle? Elle vit dans la rue comme une bomerkeh? Tu m’as dit qu’elle portait un sac d’épicerie en guise de sac à main.
Voilà quelques semaines que Yocheved relatait ces singulières visites. Honnêtement, il n’en avait pas fait réellement grand cas. Sa mère usait parfois de stratagèmes pour attirer son attention. Et puis, il avait eu beaucoup de travail.
— Pas du tout! Elle a un beau manteau. Le sac, c’est pour une jarre en faïence. Je crois que… Yocheved se mit à chuchoter… que c’est une urne.
— Une urne?, répéta-t-il interloqué.
— Oui, une urne avec des cendres dedans. Has Véchalom! Qu’Hashem ait pitié de nous. Qui aurait l’idée de se présenter avec des cendres humaines chez des Juifs? An alteh machashaifeh, c’est une vieille sorcière je te dis!
Son étonnement face à la capacité de sa mère d’effectuer une déduction profonde éclipsa la teneur de la révélation qui corsait le tableau. Ses réflexes de policier prirent vite le dessus.
— Que demande-t-elle quand elle vient?
La sonnette de l’appartement résonna. Yocheved porta la main à son cœur. Mathis posa son index en travers de ses lèvres et se cacha dans le renfoncement du placard du vestibule. Le carillon à deux notes haut perchées persistait.
La porte s’ouvrit sur une frêle vieille dame.
— J’ai perdu mes clés. Qu’est-ce que vous faites chez moi?, hoqueta-t-elle. Où est Hannah?
Mathis s’avança et répliqua sous le regard estomaqué de sa mère :
— Entrez, madame, nous allons la chercher. À qui ai-je l’honneur?
— Léonie Cousin. Tout le monde m’appelle Léo, répondit-elle en chevrotant.
Léonie marchait avec peine, son sac effectivement très pesant. Elle s’arrêta brusquement et le fixa.
— Et vous? Je vous connais, n’est-ce pas? C’est que ma mémoire me joue des tours ces jours-ci. Elle porta la main à son front. Ah, ça y est! Vous êtes Lech! Comment est-ce possible? Ah non! Combien de fois faudra-t-il te répéter de ficher la paix à Hannah!
— Non, madame, je ne suis pas Lech. Je m’appelle Mathis.
Elle parut soulagée de ne pas avoir à affronter l’individu en question.
— Je me disais aussi que vous, vous étiez trop poli. Lech est un crosseur, une crisse d’ordure!
Le juron la secouait toute en entier. Elle n’avait pas l’air du genre à en avoir beaucoup utilisé dans sa vie.
— Je vous crois volontiers, répondit-il. Dans ce cas, je suis ravi que cela ne soit pas moi. Voulez-vous vous mettre à l’aise et vous asseoir?
Elle sembla hésiter.
— Oui, je sais. J’ai été bête, pardonnez-moi. Fernand s’en est occupé. Il ne l’aurait jamais laissé continuer à nous embêter. D’accord. À condition que mon mari reste avec moi.
Mathis la débarrassa de son manteau et de son sac à main qu’il posa sur la console de l’entrée et la conduisit dans la cuisine, qui servait de salle à manger, où une immense table envahissait tout l’espace. Par une des portes ouvertes, on entrevoyait un piano qui disparaissait sous des pots de plantes vertes. Léonie s’en aperçut et s’écria de surprise :
— Qu’est-ce que vous faites chez moi?, gémit-elle, ressassant son credo . Et qui vous a donné le droit de toucher au piano? Mon Dieu! Le piano! Hannah va être si triste. Je ne vous parle pas d’Andreas. Il a beaucoup insisté. Mon Dieu, quelle catastrophe!
Mathis fronça les sourcils. Ce piano avait été le sujet de nombreuses disputes familiales. Yssruli avait refusé de le déménager à l’arrivée d’Aaron et de Yocheved, sous prétexte qu’il en avait personnellement « hérité » du père de Bluma qui, lui-même, l’avait reçu en prenant possession des lieux. Une sorte de bonus, de cadeau, vestige d’une époque révolue.
Mathis fit asseoir Léonie sur une chaise, l’urne chevillée au corps, et la laissa débiter son discours désordonné devant une Yocheved aux yeux écarquillés qui ne comprenait pas un traître mot de tout ce babillage en français. Sans perdre de temps, il avait cherché les papiers de la vieille dame dans son sac. Elle habitait non loin, avenue Labadie, et s’appelait Léonie Cousin-Laverdure. Mathis continua son exploration et repéra une enveloppe rouge qui portait la mention : « À contacter en cas d’urgence ». Il découvrit deux petites cartes de visite qui appartenaient probablement à ses enfants. Il se saisit au hasard de l’une d’elles et composa machinalement le numéro de téléphone, puis attendit que le correspondant décroche. La carte tournait avec impatience entre ses doigts et les sonneries se répétaient. Presque pour passer le temps, il se mit à porter vraiment attention au libellé.
Soudain, Mathis tressaillit. Sur le papier de qualité médiocre, il lut la mention en dessous du nom, Paul-Hervé Laverdure, Exterminateur depuis 1973. Puis, son regard glissa vers le coin inférieur droit du carton pour reconnaître un logo de couleur verte, garni de lettres moulées : Dépositaire des produits Green Stuff. À ce moment précis, son appel bascula sur une boîte vocale. Il ne lui laissa pas le temps de débiter son message et raccrocha.
Mathis était incapable de réfléchir calmement à l’incroyable coïncidence qu’il vivait présentement. Aussi, il rejeta toute forme d’émotion et composa le numéro sur la deuxième carte de visite. Une femme lui répondit qu’elle arrivait dans cinq petites minutes. Effectivement, le timbre de la sonnette ne fut pas long à retentir.
— Maman, sermonna la nouvelle venue dès son entrée dans l’appartement. Tu nous fais faire un sang d’encre.
Elle se tourna vers Yocheved sans savoir qu’elle ne comprenait rien et s’excusa.
— Madame, je suis désolée pour le dérangement. Je suis la fille de Léonie Cousin-Laverdure, Maître Marion Laverdure. Notre père nous a quittés brusquement au mois de juillet. Il a été terrassé par une crise cardiaque en plein travail. Nous ne nous y attendions pas et, évidemment, toute la famille a été bouleversée. Pour ma mère, il s’agit d’une perte insurmontable.
— Marion, regarde le piano. Tu as vu ce qu’ils ont fait au piano.
Des larmes perlaient au coin de ses yeux à la vue de tout ce fatras qui recouvrait l’instrument. Sa fille se précipita pour la prendre dans ses bras.
— Ce n’est pas grave, maman. Ce n’est pas grave.
Marion Laverdure continuait à l’étreindre tout en cherchant les effets de sa mère. Mathis lui tendit son manteau.
— Je ne crois pas qu’il soit très prudent qu’elle se déplace avec… mentionna-t-il. D’un geste discret, il désignait l’urne. Heureusement que je suis parvenu à vous joindre, le premier numéro n’a pas répondu.
La notaire blêmit et bégaya.
— C’est terrible. Comment est-ce possible? C’est tellement pesant! Maman, viens que je te raccompagne chez toi. Je suis sincèrement désolée et je vous remercie de vous être donné tout ce mal! Le réseau fait souvent défaut dans les endroits où travaille mon frère. Enfin, je ne veux pas vous embêter davantage avec nos histoires de famille. Je vais m’occuper de corriger les informations qui sont dans son sac. Je vous remercie une nouvelle fois de votre sollicitude et je m’excuse pour tout le désagrément que ma mère vous a causé.
— Ne dis pas de bêtises, voyons. J’habite ici et j’attends Hannah, insista-t-elle. Elle doit être à l’église à parler avec le père Clément.
— Non, maman. Tu habites avenue Labadie.
— Je ne suis pas folle. Je sais où j’habite et c’est ici, au 160 rue Saint-Viateur Ouest.
— Nous sommes au 158 bis, expliqua avec douceur et fermeté Mathis en détachant les syllabes.
Léonie cligna des yeux, bredouilla des mots confus et se laissa reconduire, hébétée, à la porte. Sur le seuil, Mathis faisait tout pour ralentir leur départ, incapable de les voir s’évanouir dans la nature, persuadé qu’il lui fallait garder une trace de leur passage. Soudainement, il décida de la jouer « à la japonaise », une société où l’échange de cartes de visite constitue la base des règles de politesse. Après tout! Il remit donc la sienne à Marion Laverdure et donna une raison à son geste.
— Mon appel a dû s’afficher en mode « inconnu » sur votre écran. Je préfère que vous puissiez me contacter en cas de nécessité, bien que je ne le souhaite pas pour le bien-être de nos mères. Puis-je compter sur vous pour que l’incident d’aujourd’hui ne se reproduise pas?
Elle aurait pu répondre qu’il lui suffisait d’enregistrer le sien. Mais pourquoi aurait-elle refusé de lui donner plus d’informations après tout? Il réfléchissait trop. À la lecture de son titre, Marion blêmit et se chercha une contenance. Il avait l’habitude. La police inspirait encore un mélange de crainte et de respect, et c’était tant mieux. La notaire farfouilla dans son sac et présenta un bristol blanc avec, en plein milieu, la silhouette stylisée d’une maison.
— En voici une de la société de construction de mon conjoint, Antonio Belzini. Impossible de mettre la main sur la mienne, s’excusa-t-elle. On ne trouve jamais rien quand on en a besoin, n’est-ce pas? Enfin, ce n’est pas grave. Vous avez le numéro de notre domicile au cas où… C’est préférable de nous joindre, nous, insista-t-elle, Antonio ou moi. Mon frère Paul-Hervé ne répond jamais au téléphone.
Elle esquissa un pauvre sourire en forme d’excuse.
— Allez maman. On y va. Doucement dans les escaliers, une marche après l’autre.
Elle se retourna encore une fois.
— Merci pour votre hospitalité.
— Es tit mir a groisse hanseh!, trancha Yocheved avec ironie. Pour sûr que le plaisir de la rencontre était partagé!
Et avant que Mathis n’ait pu dire quoi que ce soit, Yocheved leur claqua la porte au nez si fort que l’immeuble entier s’ébroua.
— Mameh, voyons donc…, pria-t-il sans parvenir à finir sa phrase.
Yocheved tremblait de la tête aux pieds et le molleton surmonté d’un foulard chamarré dodelinait sur son crâne rasé.
Les yeux écarquillés, elle était aussi effrayante qu’elle semblait effrayée.
— Il n’y a pas que ça, Mathisyahu, non pas que ça.
Il se demanda avec sérieux si sa mère n’avait pas perdu la raison, et lui avec; à moins qu’il ne s’agisse d’une blague de bien mauvais goût. Ailleurs, il aurait cherché des caméras cachées.
— Nisht, nisht, nisht, il n’y a pas que ça, répéta-t-elle.
Elle se recula, jeta quelques regards affolés au-dessus de son épaule. Craignait-elle que quelqu’un l’écoute? Ils étaient seuls dans l’appartement.
— Il y a les coups de téléphone!
— Qui t’appelle?
— Schtiler, schtiler, chuchota-t-elle, un doigt sur les lèvres pour le faire taire. Deytsh in Deytshland!
Comment ça des Allemands?
— Mathisyahu, Gestapo! Gestapo gefunen aundz…
3
— Antonio, j’ai besoin d’argent, suppliait Paul-Hervé Laverdure.
— Tu as une mine affreuse, éluda son beau-frère avec une tape sur l’épaule.
Il se dégagea brusquement. Son sang ne fit qu’un tour. Il n’en pouvait plus des regards, des paroles mielleuses d’Antonio, de sa manière de le rabaisser, de se moquer de lui, de profiter de l’argent, de la situation que son père à lui avait bâtie. Il n’en pouvait plus de cette injustice.
— Espèce de vieille paire de bobettes, comment oses-tu prendre ces airs supérieurs?, assena Paul-Hervé. Je ne demande pas l’aumône, je suis dans une mauvaise passe et, il faut, tu comprends, il faut que tu me dépannes. Tu piges là, ça s’est rendu jusqu’à ton cerveau?
Il gesticulait et les ouvriers de l’entreprise Belzini levaient la tête et jouaient du menton en se regardant. Le contraste entre sa salopette de travail et le complet veston de son interlocuteur le défavorisait.
— Cornuto! Tu me manques de respect, tu me manques de respect, là!, le remit vertement à sa place Antonio.
Paul-Hervé comprit parfaitement l’insulte et aussi que la fidélité de Ginette, sa femme, n’était pas visée. Il tenta à grand-peine de se contenir.
— Excuse-moi. Alors, tu me le prêtes, cet argent?
Il faisait pitié et en avait conscience.
— Non. Écoute, toi et moi, on sait ce que tu vas en faire. Et ensuite, tu ne seras pas plus avancé. Je t’aide en te refusant ce pognon, vieux frère.
Antonio l’attrapa par le cou. Paul-Hervé se dégagea avec brusquerie.
— Antonio, je te préviens…
Il ne parvenait pas à finir sa phrase. Antonio marcha vers lui; Paul-Hervé était condamné à reculer.
— Tu me menaces? Allez, du balai! Tu pues la mort! Et parce que j’ai du cœur, je ne dirai rien à Marion, le chassa Antonio du revers de la main.
Paul-Hervé sentit des mouvements derrière son dos. Les gros bras de chantier dont Antonio aimait s’entourer l’encerclaient, le pressaient. Il préféra laisser tomber. À la première occasion, il se vengerait.
La conversation l’avait ébranlé. D’habitude, il arrivait à tirer quelques billets de son beau-frère. La portière de la voiture se referma en grinçant. Drôle que tout marche à l’envers dès qu’il était concerné! Il alluma une cigarette. Le filon familial s’était tari et il avait de lourdes dettes, toujours plus, qui s’accumulaient… Il aspira profondément la nicotine et avala la fumée avec délectation, les yeux fermés. Au bout de trois bouffées, il se sentit plus serein. La voiture s’engagea au milieu de la circulation en direction du seul endroit susceptible de lui remonter le moral.
Joueur acharné, il prenait déjà les paris de ses camarades d’école sur les matchs de hockey ou de baseball locaux. Sa réputation de bookmaker lui avait valu son premier renvoi du collège de Montréal où il avait été admis grâce aux relations paternelles. La suite de sa scolarité avait été chaotique et ses notes insuffisantes pour qu’il puisse envisager de faire son droit malgré tout le piston possible. Il avait échoué à être coursier, c’est dire. Son père ne le lui avait pas pardonné de s’être arrêté au casino un jour où il lui avait confié un contrat à faire signer. L’écart entre les aspirations de ses parents et ses échecs répétitifs l’avait créé tel qu’il était, un égoïste en mal de sensations fortes, engoncé dans le confort d’une petite vie.
Paul-Hervé poussa la porte du sous-sol de l’église Sainte-Odile avec l’idée de se ressourcer auprès de ce qu’il exécrait : les bons sentiments. Fréquenter les séances des Gamblers Anonymes lui procurait une jouissance inégalable. Les participants venaient y chercher la force de s’en sortir; lui y puiser la nécessité d’y rester. Ils étaient tous si pitoyables avec leur gueule de martyr, leurs histoires dégoulinantes de regrets festonnés de parjures.
Il s’assit sur une des chaises du fond, prêt à apprécier le discours d’un des membres. Les chuchotements serpentaient alors entre les sièges et il attendait que la sempiternelle phrase « Bonjour, je m’appelle “Trou de cul” et je suis un joueur compulsif » impose le silence. Ah! Cet instant d’autoflagellation devant un auditoire de voyeurs était son préféré. Quand le gars était gras, que la transpiration s’écoulait entre les plis de son cou, et que sa femme au premier rang faisait du lip-sync… Ah! C’était mieux que L’École des fans ! Justement, celui qui se tenait sur l’estrade était exactement le genre dont il avait besoin pour lutter contre son stress.
« J’ai assisté à ma première réunion en avril 1987. Je me souviens de la salle et des gens. Ils étaient cinq ou six à combattre le cercle vicieux dans lequel le jeu les avait entraînés. Je suis venu parce que j’étais au bout du rouleau. Je devais mille piastres à mon oncle, j’avais perdu mon emploi et je ne savais pas comment faire pour le rembourser, alors j’avais subtilisé la bague de fiançailles de ma femme pour la vendre sur Côte-des-Neiges, chez un type que je connaissais. Il m’a donné un bon prix et je suis parti jouer aux courses de chevaux. Je pensais doubler ma mise et en racheter une plus grosse et, bien sûr, j’ai tout claqué. À ce moment, j’ai vraiment cru que j’allais me foutre en l’air. On m’a parlé de ce rassemblement du mercredi soir. La seule condition pour y participer, c’était d’avoir le désir d’arrêter. Et pour sûr que je le voulais! À ma première séance, je suis resté muet comme une carpe. Puis de semaine en semaine, je me suis fait des chums et le jour où j’ai été prêt à raconter mon histoire, on a braillé, là, comme des bébés; on a rigolé aussi, c’est moi qui vous le dis! Depuis ce moment, combien à être sauvé? Beaucoup. Combien à échouer et revenir? Énormément. Combien à cesser de se battre? Peu, très peu, parce que le groupe ne nous laisse pas tomber.
Lorsque les lieux publics ont été transformés en casinos, nous avons vu arriver de plus en plus de jeunes. Ces dernières années, on accueille des adolescents et des adultes compulsifs, des accros aux machines à sous, aux loteries, au poker ou aux jeux vidéo! Aujourd’hui, on peut venir tous les jours ici pour écouter d’autres histoires sensiblement pareilles à la mienne et à la vôtre. C’est ainsi que je me suis senti chez moi et que je suis resté, un jour à la fois, à travailler sur moi. Il y a eu des moments où mon chemin est devenu chaotique, un vrai terrain accidenté avec beaucoup de courbes et de carrefours, et d’autres où il s’est transformé en une autoroute bordée de beaux paysages. Les deux fois, j’ai remercié Dieu. Après vingt ans passés dans le programme, dont dix-huit d’abstinence, je lis encore et toujours le Grand Livre qui représente pour moi un réel substitut à ma dépendance et une béquille à mon infirmité émotionnelle.
Voilà, je veux terminer en vous disant de faire confiance à Dieu et de croire aux hommes et aux femmes qui ont le courage de venir ici. Enfin, pardonnez-vous afin d’être en mesure de guider les autres sur la route des douze étapes d’une vie meilleure, car libérée de l’emprise du jeu… »
Applaudissements… Blablabla… Mouchoirs en papier… Encore quelques blabla… Petit panier d’osier pour y glisser sa pièce de deux dollars… Raclements de chaises sur le sol et tapes dans le dos. Les gens commençaient à former des grappes pathétiques, révélatrices de leurs affinités naturelles. Certains allaient prendre une bouchée au McDo du coin, une façon de prolonger la rencontre. Avant qu’il ait eu le temps de se faufiler à l’extérieur, un homme l’aborda.
— Bonjour.
— Je dois y aller, répondit-il précipitamment.
— Ne partez pas si vite. Cela fait plusieurs fois que je vous vois ici, je peux peut-être vous aider?
Paul-Hervé se retint pour ne pas courir. C’était le bouquet! Il se faisait remarquer avec sa mine affreuse à force de travailler dans les caves, les greniers ou les canalisations pour un salaire de misère. À moins que son sourire narquois ne plaise pas…
Vingt-cinq longues années qu’il exerçait la profession d’exterminateur à cause de ses parents! Pour le convaincre, ils lui avaient fait miroiter le nombre de contrats qui transitaient par l’étude et les profits à en tirer. Sa sœur Marion avait hérité de l’étude parce qu’elle était une brave fille studieuse qui leur avait obéi en devenant d’abord notaire, puis en baissant sa petite culotte et en écartant ses jambes pour Antonio! Que les Belzini soient de grossiers personnages importait peu au regard de leur entreprise de bâtiment et de travaux publics. Son mafieux de beau-frère s’en mettait plein les poches en changeant des kilomètres de tuyaux à un prix d’usurier juif alors que lui se farcissait le sale boulot pour des miettes! Et Radio-Canada qui appelait Belzini pour l’interviewer dans un reportage sur la prolifération des rats due à la multiplication des chantiers de construction à Montréal! Il en aurait, lui, des choses à raconter! Mon Dieu! Qu’il était en colère! Il sentait une boule grossir dans le fond de sa gorge prête à exploser, à lui faire dire n’importe quoi, agir n’importe comment!
Dans toute cette histoire, il y avait une justice. Sa sainte-nitouche de sœur devait être frigide ou imbaisable, ou alors c’était son métèque de mari qui était impuissant, genre éjaculateur précoce; bref, ils n’avaient pas été capables d’avoir d’enfants. Les siens étaient de vrais bolets. Il ne le leur disait pas, il ne fallait pas exagérer! Pourtant, c’était la stricte vérité. Quant à sa femme Ginette, ce n’était pas une emmerdeuse et elle n’avait qu’un défaut : elle brûlait tout ce qu’elle échouait à cuisiner. Ce n’était qu’un détail comparé au nombre de ses failles à lui.
Il aurait pu être heureux, sauf qu’il ne l’avait jamais été. La montée d’adrénaline que procurait le jeu l’aidait à se convaincre de la pertinence de sa présence sur terre. Quand il rampait dans des endroits sombres et humides, il ressentait la peur viscérale de mourir seul, enseveli sous l’indifférence. Ce n’était pas tant à cause de la profession qu’il exerçait que de la sensation de n’être qu’une quantité négligeable, sensation qui le hantait depuis la naissance de Marion. Son univers entier avait basculé le jour de l’arrivée de ce bout de chair laid et puant. Il se souvenait exactement de l’instant précis où une jalousie maladive l’avait envahi et il luttait encore contre l’envie de préparer un cocktail de sa composition à sa frangine. Cette rage avait fait de lui le meilleur exterminateur en ville, le Terminator des égouts. Et dans la bouche de ses concurrents, c’était un char de compliments!
Paul-Hervé s’engouffra dans sa voiture, son seul vrai refuge. Pour une fois, sa séance de « thérapie », ou plutôt de « bitchage intérieur », n’avait pas eu le succès escompté. Il fallait qu’il paye ses dettes avant que sa femme s’en aperçoive ou qu’il se fasse casser les deux jambes. Il sortit le mouchoir impeccable que Ginette repassait tous les jours et qu’elle glissait dans la poche de son bleu de travail et essuya les larmes qui coulaient sur ses joues sans s’arrêter, puis il souffla bruyamment dedans.
4
Mathis n’était pas de bonne humeur. Il est vrai qu’il avait passé une soirée en célibataire, à saveur de pâté chinois congelé, la faute à Jean-Claude et à sa réunion de parents d’élèves. Il avait surtout eu le temps de ressasser des idées noires.
Il s’était tout d’abord interrogé sur l’importance à accorder à l’incroyable coïncidence à laquelle il était confronté. Un quidam, nommé Laverdure, était un client de Green Stuff. Et alors?, avait-il conclu avant de changer radicalement d’opinion.
Les visites que recevait sa mère pouvaient sembler cocasses; elles ne faisaient pas rire Mathis. Quels rapports entre des Québécois pure laine et des Hassidim? Un policier était bien placé pour savoir que la fracture sociale était consommée à Montréal. Un fossé séparait, non pas une population d’intégrés à une autre d’exclus, mais deux communautés d’exclus : les francophones qui pensaient l’être, face aux Hassidim qui voulaient le demeurer. Deux communautés qui vivaient en juxtaposition, sans la moindre volonté d’intégration et qui soutenaient la thèse de l’appartenance à une nation distincte et l’obsession d’être une exception dans un tout. Les liens ne pouvaient être que ténus, réduits à leur plus simple expression : les travers et l’ego de l’espèce humaine. Et puis, il y avait lui, le transfuge, le Judas, le seul à connaître les deux côtés, mieux que le fond de sa poche.
Yiosh!, murmura-t-il entre ses dents, à la lecture de son dernier courriel. Les avancées de la police scientifique confirmaient que Georges Jalabert présentait des papules ombiliquées sur les deux tiers de son corps et établissaient une corrélation entre ces lésions et le décès. L’hypothèse d’un homicide planait avec insistance, voire certitude. Il fallait attendre pour davantage de précisions. Les analyses prenaient du temps. Il ne servait à rien de s’énerver, pourtant tout ce qui se rapportait à cette affaire exaspérait Mathis. Il ne pouvait pas s’empêcher de s’imaginer sa mère, sa famille et lui y être en quelque sorte lié. Intuition policière? Il n’en manquait pas. Il n’en demeurait pas moins qu’il avait la manie de toujours anticiper le pire. Pas parce qu’il était homosexuel. Pas parce qu’il était flic. Parce qu’il était Juif.
Après avoir signé la pétition qu’Étienne, un frais émoulu de l’école de cadets, faisait circuler sur la nécessité de commander une cafetière Keurig à dosettes pour remplacer l’antiquité qui fuyait comme vache qui pisse, Benoît fit irruption dans son bureau.
— Alors, j’ai fait ce que tu m’as demandé et j’ai épluché tous les comptes de Green Stuff. Apparemment, ils sont sains. Leurs profits sont en hausse, année après année; ils remboursent leur prêt initial, payent leur loyer et leurs employés. Leur flotte de véhicules, en fait cinq modèles VUS de la marque Honda, est en location et est remplacée régulièrement. Les assurances sont à jour. Tout va bien.
— Presque trop bien.
— Trop bien pour qu’un cadavre boutonneux à lunettes se retrouve sur la carpette!
Mathis ignora le commentaire et lui fit signe de continuer.
— Le Thierry Bissonnette dont t’as parlé Lespérance est effectivement leur plus gros vendeur. Sa conjointe, l’ex de Jalabert, était la secrétaire réceptionniste de Green Stuff, qu’elle a quitté depuis plus de trois ans. Je sais bien que la vengeance est un plat qui se mange froid…
— Qui est au top de l’échelle salariale?
— Je vois où tu veux en venir. Qui a le plus à perdre? Je dirais que le trio Lespérance, Jalabert, Bissonnette se tient les coudes. Cent vingt, cent cinquante mille selon les années et les bonus.
— Quoi d’autre?
— Une demande de prêt de cinq cent mille dollars chez Desjardins pour du développement en recherche. Refusé.
Mathis émit un sifflement.
— Et du côté des clients?
— Tout roule plutôt bien. Rien qui ne mette l’entreprise en péril. Lespérance est celui qui, parmi tous les vendeurs, se permet de leur faire les meilleures conditions de règlement et de leur donner des primes pour les fidéliser. Il y a bien une ou deux factures qui traînent chez quelques-uns, mais rien de significatif. Seuls restent cinq comptes débiteurs en cessation de paiement : tous de bons clients à la base.
Benoît tendit à Mathis une feuille avec des noms, des adresses et des chiffres. Soudain, les caractères prirent feu devant ses yeux. Un certain Paul-Hervé Laverdure y figurait en tête de liste.
— Rien qui mette l’entreprise en péril?, répéta Mathis avec ironie. Ça dépend de laquelle. Green Stuff ou la leur?
Il avait fallu toute la journée pour que Mathis se décide à téléphoner à Paul-Hervé Laverdure, le dirigeant de la société d’extermination. La situation était délicate. Il s’agissait simplement de l’interroger pour en connaître plus sur ses relations avec Green Stuff. Laverdure pouvait refuser; il pouvait également accepter. Après tout il ne s’agissait que d’une rencontre de courtoisie dans le cadre d’une mort pour le moins étrange. Du calme, pensa-t-il. Il n’outrepassait pas ses droits; il faisait son métier et les apparitions de cette vieille dame chez sa mère n’étaient qu’un simple hasard!
Pour quelqu’un qui passait son temps à fouiller dans la vie des autres, il n’était pas très fort pour partager la sienne avec ses collègues. Il formait avec Benoît et Élaine une équipe hermétique. S’ils étaient proches dans le travail, ils ne se fréquentaient pas en dehors de la Sûreté, ils n’allaient pas prendre une bière ou sortir souper. Élaine avait accouché d’une petite Amanda deux étés auparavant et il ne s’était pas montré au baptême à cause d’une prétendue obligation familiale. Personne n’avait été dupe lorsqu’il avait servi la même excuse à Benoît pour son mariage au printemps dernier. Le lieutenant Mathis Blaustein était leur supérieur hiérarchique et ils ne connaissaient presque rien de sa vie privée, si ce n’est qu’il en avait bavé jeune et était d’origine juive. Il ne parlait pas de Jean-Claude et n’affichait pas son homosexualité. C’était plus simple ainsi. Leur patron était un travailleur acharné, un homme de parole qui savait choisir entre le cœur et la raison avec droiture quand l’occasion se présentait. Bref, ses partenaires avaient une confiance aveugle et du respect envers le policier et n’hésitaient pas à le défendre, car il fallait l’avouer, son attitude réservée ne faisait pas l’unanimité. Si le haut commandement ne doutait pas de ses capacités, ainsi que sa nomination à un grade si élevé et si jeune le prouvait, quelques commentaires négatifs couraient dans les rangs du personnel de la rue Parthenais.
— Où vas-tu, Mathis?, lança Benoît de derrière l’écran de son ordinateur.
Depuis le début, des règles avaient été établies. Pas de « patron » tout droit sorti des polars; le simple usage du prénom suffisait pour le quotidien. En cas de situation formelle, « lieutenant » reprenait ses droits et le tutoiement (qui n’avait rien de familier) laissait place à un vouvoiement protocolaire.
Mathis entra dans son bureau et effleura du doigt le plateau en stratifié noir.
— À la pêche aux renseignements. Je viens d’appeler Laverdure, client de Green Stuff et l’un des débiteurs sur la liste. Je le rencontre après son travail.
Benoît haussa les épaules.
— Sans mandat? Tu veux que je t’accompagne?
— Pas la peine. C’est juste pour avoir des infos de l’intérieur.
Mathis se demanda si son ton de voix était suffisamment détaché.
Élaine, arrivée d’on ne sait où, renchérit.
— C’est une bonne idée. Apparemment, le mot d’ordre de l’entreprise est « on est une grande famille ». Le staff de Lespérance ne se contente pas de démarcher des nouveaux acheteurs et de faire le suivi avec la clientèle. Les employés remplissent des questionnaires d’appréciation sur les produits qu’ils vendent, organisent un party de fin d’année avec remise de prix, envoient des courriels toutes les semaines. La clientèle, il la fidélise. La formule d’appel sur les lettres est « Très cher partenaire ». Vous voyez le style.
— Un peu contrôlant, non?, lâcha Benoît entre ses dents.
Mathis secoua la tête. Il semblait dire « ne nous emballons pas avant d’avoir pesé le pour et le contre ».
— Je serai de retour dans deux heures. Préparez-moi un topo sur ce qu’on a déjà et sur ce que les autres employés ont à raconter sur Green Stuff et l’ambiance qui y règne, indiqua-t-il.
Le lieutenant sourit enfin et exhiba son index plein de poussière.
— Tu n’as pas pris le temps d’épousseter ton poste de travail à ce que je vois. Ne viens pas te plaindre si ton ordi tombe en panne à cause des moutons.
— On n’est pas censé avoir une équipe d’entretien?, répliqua Benoît du tac au tac. Mathis revenait ironiquement sur le malentendu domestique entre Élaine et lui et soulignait ses problèmes répétitifs avec la technologie.
— Des excuses, toujours des excuses, blagua Mathis.
La cabine d’ascenseur avala les étages. Il se dit qu’il en dévoilait bien plus sur lui que son entourage ne le pensait, pour qui se donnait la peine de l’écouter. Par exemple, il venait de démontrer qu’il avait été à la bonne école. Lorsqu’on avait eu une mère telle que Yocheved, on savait manier le chiffon!
Mathis longea le boulevard de Maisonneuve, coupa l’avenue du Parc et se gara sur l’avenue des Pins, devant un local commercial coincé entre un restaurant de sushis et un immeuble à logements. L’obscurité qui régnait dans l’échoppe indiquait que l’endroit était fermé. Il avait parlé au téléphone avec une voix haut perchée qui lui avait précisé de sonner à l’interphone de l’entrée, sur la droite de la devanture. Mathis s’exécuta et la même personne répondit, le timbre perçant amplifié par l’appareil.
— J’arrive!
Une femme d’âge mûr fit pivoter le battant grisâtre d’une lourde porte, qui s’ouvrit sur la cage d’escalier menant à l’appartement au-dessus de la boutique. Un tableau tout en contraste que cette apparition, se dit Mathis, car elle avait l’air de sortir d’une de ces boîtes de magicien où le haut du corps du cobaye, par un jeu de miroirs, se déconnectait du bas et formait une stupéfiante silhouette en zigzag. La femme portait des chaussons hideux et fatigués alors qu’elle était étrangement coiffée d’un chignon sophistiqué. Mathis n’inspectait pas que les chaussures. Il s’intéressait aussi aux ongles et surtout aux cheveux. Qu’ils soient propres ou gras, peignés ou hirsutes, teints ou permanentés, la façon dont leur propriétaire s’en occupait trahissait toujours quelque chose d’intime. Cette analyse était à vrai dire normale pour quelqu’un qui avait été élevé entouré de femmes à la coiffe vissée sur un crâne nu.
La porte donnait sur un escalier de bois qui conduisait à l’étage, orné d’une galerie de portraits. Les photos des exploits de ce qui devait être leur fille s’étalaient parmi les boutons de rose de la tapisserie. Les murs étaient couverts de son évolution à tous les âges. Gamine blondinette grassouillette puis adolescente svelte, l’idole de la famille posait devant un piano laqué noir avec, d’une photo à l’autre, un trophée de plus en plus imposant. Mathis se tenait au centre d’un scrapbook géant et dissimula de son mieux son étonnement.
Ginette guettait sa réaction. Cet arrangement était conçu pour susciter l’admiration et elle y alla de sa réplique longuement travaillée :
— Inspecteur, vous avez vu? C’est ma fille, Julie! Elle a remporté la finale nationale du concours de musique du Canada, doté d’une bourse et d’une invitation pour aller étudier au Conservatoire d’Amsterdam!
— Lieutenant enquêteur, rectifia Mathis, qui savait pertinemment que personne ne comprenait rien à l’organigramme policier. Vous devez être très fiers d’elle.
— Comme Colombo , ajouta-t-elle si spontanément qu’il était impossible de lui en vouloir. Oh, oui! Mon beau-père en était fou. Un homme si sérieux – un notaire, c’est vous dire –, il pleurait chaque fois qu’il l’entendait jouer.
Paul-Hervé sortit d’une des pièces desservies par un long couloir qui s’enfonçait dans l’appartement et roula des yeux de bobblehead à ressort. Mathis s’abstint de tout commentaire et entra dans le salon aux murs couverts de minuscules roses tandis que Ginette enchaînait précipitamment de peur de se faire couper la parole.
— Vous savez, j’ai du mal à m’endormir le soir, alors je regarde les rediffusions sur Prise 2. Quelle intelligence! Y a rien de mieux depuis. Oh…
Elle jacassait et ses bras battaient l’air; dans ce décor, elle ressemblait à une abeille qui butinait de fleur en fleur.
— Ne faites pas attention à l’odeur, mon bouilli a un peu attaché, il n’en sera que meilleur. C’est une odeur tout à fait normale quand on fait du bouilli! N’est-ce pas?
Ginette Laverdure ouvrit les fenêtres et ferma les doubles rideaux.
— Il fait si chaud! Je vous fais de l’air. Un peu de pénombre ne nous fera pas de mal avec ce soleil d’arrière-saison. Vous discuterez plus à votre aise.
Mathis comprit qu’elle cherchait à masquer la vue. La fenêtre du salon donnait directement sur le cabaret Errrotica, dont les trois R remplaçaient les trois X et suggéraient les rugissements qui s’y poussaient . Il ne put s’empêcher de constater que cet appartement n’aurait pas convenu à des Hassidim. Tout le Québec se souvenait de l’histoire de la yeshiva qui avait exigé que les fenêtres d’un club de sport soient obturées pour que les élèves de l’école se trouvant en face ne voient pas de femmes faire leurs exercices de gymnastique… Il se corrigea, bon nombre de gens n’auraient pas apprécié ce genre de voisinage. Il avait déjà remarqué qu’il avait cette tendance à se caricaturer avec des exemples tout faits. Il avait eu sous ses ordres un policier d’origine africaine. Un jour, ce jeune homme charmant était venu lui dire : « Tu connais l’idée selon laquelle tous les Noirs se ressemblent? J’ai croisé le sosie de mon enseignante de primaire! » Ils étaient tous les deux semblables; ils s’obligeaient à se contorsionner pour se mouler dans ce monde.
— … et je regarde aussi, le matin, Elle écrit au crime sur la même chaîne. Et, vous voulez que je vous dise…
— Ginette, ça suffit! Tu as saoulé monsieur le policier. Tu crois vraiment qu’il s’est déplacé pour entendre tes histoires de bonne femme?
La femme se tut et s’enfuit dans la cuisine leur remplir des verres d’eau au robinet qui jaillissait au-dessus d’un évier où les grosses pivoines du carrelage du backsplach paraissaient s’abreuver. Elle déposa les verres devant eux sur des napperons en macramé.
Paul-Hervé Laverdure sortait manifestement de la douche; de fines gouttelettes perlaient sur sa nuque.

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