1987, Un Printemps
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Description

En ce printemps de l’année 1987, la narrateur est un papillon de 17 ans, qui multiplie les flirts et les rencontres éphémères.
Dans les discothèques de la capitale, ce jeune idéaliste joue tous les jeux de la séduction, qu’il se plaît aussi à esthétiser dans son univers onirique.
Bientôt, il va recevoir le choc d’une première passion amoureuse.
La rencontre avec Isabelle, jeune femme ensorcelante, ambivalente, et de sept ans son aînée, va emmener le jeune homme, plus loin que l’idée de croissance, jusqu’à la notion du temps.
Isabelle, dans sa fonction conjuguée de Muse et de Pygmalion, va user de toute sa finesse, de tous ses charmes, pour hisser son amant jusqu’à elle, avant de se laisser, à son tour, pièger par le parfum retrouvé de la prime jeunesse.
À l’orée de l’Automne, une nouvelle rencontre enrichira le paysage amoureux du narrateur.
Marlène, une escort girl de haute volée, tentera, par d’autres moyens, de briser les résistances de celui qu’elle a surnommé « Peter Pan ».
La belle hétaïre entraînera son protégé dans un parcours parisien haletant, qui, au delà des lasers du Palace, le conduira jusqu’à des dissipations plus feutrées, afin d’ériger sa statue d’homme.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 17 septembre 2019
Nombre de lectures 6
EAN13 9782312068138
Langue Français

Exrait

1987, Un Printemps
Arnaud de Lansay
1987, Un Printemps
LES ÉDITIONS DU NET
126, rue du Landy 93400 St Ouen
© Les Éditions du Net, 2019
ISBN : 978-2-312-06813-8
Préface
U N PRINTEMPS FIN DE SIÈCLE O U LES CHARISMES DE LA NUIT
Tout acte vrai d’écriture enrichit, irise la langue ; tout acte vrai d’écriture la réinvente. Et Arnaud de Lansay écrit . La magnificence de son style, si singulière de nos jours, demanderait une étude. L’auteur exhausse ses mots, sertit ses phrases serpentines et architecturées, dont certaines dissimulent des vers et des rimes, constelle d’images sa narration. Les figures dites de style retrouvent ici leur sens premier de figures chorégraphiques. Il théâtralise son récit, et personnifie, allégorise les sensations, les sentiments et les idées lesquels, tels des personnages, s’animent, et semblent mener une vie autonome : « tous mes sens se précipitent au balcon que forment mes yeux ». Ce faste rhétorique n’est pas sans rappeler les écrivains dits fins-de-siècle, qu’exhuma avec bonheur Hubert Juin. Comment ne pas entendre le chant du Voyage dans les yeux de Georges Rodenbach ? Littérature au balcon. Mais ce style exacerbé n’est en rien celui d’un épigone ; il s’impose pour dire cette quête de liberté que poursuit le personnage principal.
En cette année 1987, le narrateur – adolescent riche de « l’or des nuits » – ne se laisse pas assujettir par le Jour , le maître des hommes. Romantique , il se voue à la Nuit musicale dispensatrice de dons, Nuit aux couleurs de l’arc-en-ciel, laquelle n’est blanche que pour des yeux profanes, afin de se déprendre de l’égo autocrate, et devenir l’hôte d’un Tout , le membre d’un Corps adolescent. « Il me suffit, pour tout connaître, de garder ma poitrine ouverte, un cœur instruit de chaque chose en mouvement ». Ni des discothèques, ni des boîtes, mais des théâtres, des sanctuaires, des paradis retrouvés.
Sur le parvis de la « discothèque-cathédrale », le récipiendaire se dépouille des oripeaux de la Civilisation et revêt ses somptueux et singuliers habits d’Harmonie. Civilisation, Harmonie… Fourier sur le dancefloor ? Certes, le narrateur ne danse pas sur des concepts ; il ne cite pas le Newton des passions, mais, comme toute cette jeunesse gravitationnelle des années 80, il vit des nuits utopiques. Non une philosophie, mais une musique : « des frôlements polygames et polychromes ». Il côtoie des êtres qui se délestent du Jour et prennent leur essor sous les lasers, telle Élise, fleuriste dans le Val-de-Marne, et gardienne, la nuit, du dancefloor. Elle prévient les dissonances. Élise « a vu des merveilles »… Merveilles dont le verbe attraire est le sésame. Merveilles du « mouvement cinétique » des cœurs et des corps, négation absolue de l’autarcie.
Ni dévot de la transgression, ni esthète du désoeuvrement et des aubes mélancoliques, le jeune narrateur s’abandonne aux délices des attractions éphémères et passionnées. Cette jeunesse « cristalline » s’aimante. Ces filles haut chaussées qui « crépitent », ces blondes vinyles pleines de lumière entrent dans la danse avec des garçons rieurs mais éconduisent « les guerriers et les stratèges » ; toute chasse est vaine et d’un autre âge.
Ces enfants de la nuit – cœurs en stéréo – sacrent le printemps sous un soleil rouge mais ne sacrifient pas de vierges ! Mi-papillons, mi-vampires mais des vampires d’un genre particulier qui ne redoutent pas la lumière, et se satisfont de prélever « des fragments d’âme ».
Durant cette année bénie – un long printemps – le narrateur grandit, et croît en sensibilité et en amour à l’ombre de deux jeunes femmes magnétiques, Isabelle et Marlène.
Monégasque, Isabelle peint, et se rend à Paris pour exposer ses toiles. Son âme « érotisée » irradie toutes les nuances et subtilités de sa beauté grave et enfantine. Au Palace, Isabelle élève le narrateur au degré supérieur de la Fête, et de la volupté d’être. Dans cet ancien théâtre, les aristocrates de la nuit exhibent leurs quartiers de noblesse festive, leurs quartiers de désir et de rêve. Affranchis du dogme de l’identité, ces filles et ces garçons de nulle part – « nowhere girl » chante Be Movie – se mêlent au Tout-Paris et renaissent à la lumière. Ils inventent une dramaturgie de soi, ils s’essaient à divers rôles, exaltent l’apparence pour dire leur vérité de l’instant ; leurs danses sont des métamorphoses. Occupé à affiner ses sens, le narrateur n’est pas pour autant la dupe de son enthousiasme. Il sait la fragilité du merveilleux, prompt à s’évaporer, et n’ignore pas, que, pour beaucoup de ces aristocrates de la fête, franchir les portes des toilettes de cette discothèque enchantée c’est pénétrer dans un paradis artificiel !
D’aucuns, imbus de scepticisme, crieront à l’illusion et ressasseront les arguments des intellectuels grincheux qui ne voyaient dans le Palace que le temple kitsch du marché des plaisirs de la nuit. Sans donner dans l’argument d’autorité, comment ne pas citer Roland Barthes, auteur d’un texte mémorable d’intelligence et de sensibilité sur ce lieu légendaire ? Barthes le rapproche de la soirée à l’opéra chez Proust, et d’écrire que « Le Palace n’est pas une simple entreprise mais une œuvre et que ceux qui l’ont conçu peuvent se sentir à bon droit des artistes » et de distinguer la Fête de la Distraction. De même que les artistes du Faubourg Montmartre hissent leur moi au faîte de leur subjectivité et à la hauteur de leur propre mythologie, le narrateur hisse la langue, conscient – paradoxe à bien des égards scandaleux – que « la vie, à ce moment, n’était plus qu’une métaphore, et je sentais, confusément, qu’elle n’était qu’un prétexte dont la matérialité cachait l’absolu ». Si le Palace est une œuvre, qu’il soit permis d’adjectiver, pour nommer ce faste verbal : une écriture palacienne ! Cette écriture précieuse, sensuelle, sollicite tous les sens du lecteur ; ce roman se lit avec l’âme et le corps. Le corps ? Le narrateur se joue de l’opinion. En effet, auprès d’Isabelle, il se déprend de ses préjugés sur son attribut viril. Isabelle, instruite dans la science des « caresses exponentielles », lui révèle que le corps masculin, tout le corps masculin, est un corps de plaisirs… Ils se quitteront, se retrouveront à Monaco – le narrateur pose sur la Principauté le regard d’un enfant – ce qui est pour le moins unique – et prendront des chemins différents.
Un temps, le narrateur s’exerce au donjuanisme, cédant à l’impératif catégorique de séduction. Mais il reprend sa quête et rencontre Marlène. Sa beauté « vénusienne » l’éblouit ; sa « lascivité passive » le questionne. Il pressent une blessure qu’il souhaiterait guérir. C’est Marlène, laquelle, le jour, habille les messieurs – elle tient une boutique de vêtements pour homme – et, la nuit, les déshabille, et se laisse déshabiller par eux selon une stricte tarification, qui le guide dans le monde.
Les gens du monde ne vivent pas sous les lois de l’hospitalité des cœurs et des corps. Prédateurs et prédatrices des choses de la nuit, des choses de l’amour, leur âge importe peu. En effet, afin de prévenir tout malentendu, rappelons, que, dans ce roman, l’adolescence désigne moins un âge qu’un état intérieur, une qualité de sensibilité, une manière de sentir et de s’unir aux êtres. Marlène présente son jeune amant chez Adele’s – club des vanités aux antipodes du Palace – Puis, sous une lune « au teint d’hostie » – couleur de sacrifice – il franchit aux côtés de Marlène, hiérophante et louve, le seuil d’un hôtel particulier de l’Île de la Cité, qui lui évoque « un château Transylvanien ». Elle l’introduit chez un milliardaire, sosie de Dirk Bogarde, commanditaire et spectateur d’une partie, et qui regarde, avec mélancolie, un Tadzio démembré en plusieurs corps masculins et féminins. Marlène se livre aux « caresses autoritaires », subissant, impassible, « le durcissement des egos » des hommes qui la possèdent. Tous ces corps nus enchevêtrés ne s’aimantent pas, mais s’additionnent. Éros ne virevolte plus. Selon l’amoureuse réversibilité des joies et des peines, le narrateur éprouve dans sa chair cette profanation, et, sensible aux dissonances, il ressent une vive douleur au coccyx – Éros ne scrute-t-il pas les cœurs et les reins ? – et se tient en retrait. Son attitude tire un instant de sa torpeur « Dirk Bogarde » lequel semble se dire à lui-même : « Finalement il se passe des choses à Venise. » Comme chez les Fins-de-siècle, la Cité des Doges est la métaphore de la littérature, son palimpseste. Le chevalier de L’Amoureuse initiation de Milosz ne surprend-t-il pas son égérie – allégorie vivante de la Sérénissime – nue, au centre d’une mêlée ? Le narrateur, afin de surmonter l’épreuve, déploie son écriture palacienne pour suggérer l’indicible, et, bien qu’il ne le formule pas en ces termes, pris dans une spirale, il remonte le temps jusqu’à l’origine des métaphores, lesquelles se substituent au tabou ; d’où cette bacchanale d’images, cette traversée des strates de l’imaginaire érotique : « lit Babylonien », « couche Romaine », « carnaval Vénitien », « salon Belle-Époque », « cabaret Berlinois des années 30’… ». Toutes ces images gravitent à l’entour du point aveugle. Le narrateur ne reverra pas Marlène.
1987 s’éloigne. Le narrateur s’apprête à souffler ses trente bougies qui « se dressent comme des torches barbares ». Se reniera-t-il ? Deviendra-t-il un barbare de la sensibilité ? Mais au « royaume Graalesque » des Sables d’Olonne, entre onze heures et minuit, le narrateur connaît sa nuit de feu. Feu vivant de la mémoire ; feu divin des reviviscences. En cette heure nocturne et lumineuse, le narrateur, tel le saint douteur, se prénomme Thomas. Il voit et touche. Ses souvenirs prennent corps. « J’aurais pu tendre le bras pour toucher physiquement le passé ». Le dieu proustien de la mémoire le transite et le comble de joie.
1987, c’était au siècle dernier. Et aujourd’hui ? Le spectre d’un Dieu Autocrate, Vampire Céleste, rôde. En autarcie, les egos déclinent leur identité, et, à l’Attraction universelle ils opposent la Gestion universelle et son langage d’items et d’indicateurs. Mais l’Histoire, dit-on, a ses ruses. Pour terrasser Goliath, une fronde a suffi. Il se pourrait que ce court roman d’apprentissage à l’écriture magnifiée, que ce conte des nuits de lumières, que cette curiosité littéraire, au regard de ce qui, massivement, se publie aujourd’hui, soit une fronde. Arnaud de Lansay le sait : tout acte vrai de littérature est une promesse de liberté, l’espérance d’un printemps.
Raphaël Prudencio
« Pendant la caresse, douce princesse, entre dans cette caresse comme dans une vie qui n’a pas de fin »
Paris 1987
Il est trois heures du matin dans cette discothèque-cathédrale, aux murs pavés de miroirs, qui se disputent le privilège de réfléchir des bonheurs adolescents, pressés, mais pas fuyants.
Les lasers balayent de leurs traits, faussement aléatoires, l’aura puis la silhouette de quelques élus, qui se déhanchent, loin des coursives, sous les feux des croisées d’ogives. La musique, aux sonorités chaudes et mélodieuses, est gorgée d’intentions fusionnelles, aux aimantations animales, mais saines. Les temps obscurs, et leurs hymnes martelants et mécaniques, n’ont pas encore fondus sur nous. On respire une autre ère, et l’on souffle un autre air.
Chef d’orchestre des lieux, l’insouciance, par nature, n’a pas la conscience de son état de grâce, privilège saisissant, mais légitime, accordé par les Dieux. Enchanteresse feutrée, discrète, souple comme un élastique prodigue et généreux, mais qui cède, brutalement, à la moindre rumeur de sérieux… Telle est l’insouciance… Aussi belle mais aussi fragile qu’une promesse faite à un ange, et qu’une génération tient encore comme elle peut. Un bruit d’ingratitude, un moment d’égarement, un changement d’attitude et puis encore un an, un zeste de parjure, et nous pourrions, lentement, glisser vers le côté obscur ; vers des frôlements virtuels, des pensées linéaires, et ces rythmes binaires, qui ne seront pas faits pour les cœurs qui battent.
La jeunesse, en ces lieux, se conjugue à tous les temps du présent, mais aussi du parfait.
Filles et garçons ondoient, serpentent, glissent jusqu’à un même but, la morsure d’un baiser, dans une vampirisation rituelle et fiévreuse. Les acteurs de ce bal, assoiffés d’étreintes, qui, pour certaines, se renouvelleront jusqu’au bord du calice, savent précisément ce qu’ils font, et l’on ne saurait douter de leur sérieux. Ils tiennent religieusement leurs promesses envers leur âge, et par la raison même que leur âge est un Dieu . Ils parlent le même langage et distillent la même sève ; et quand la sève monte, naturellement, la langue suit.
De couloirs en banquettes, en passant par les marches des escaliers, qui hissent le lieu sur trois niveaux, les papillons se lovent, séduisent, jouent, s’étourdissent de flirts et de baisers tourbillonnants, qu’ils exhibent joyeusement tels des clins d’œil à la nuit.
Ces enfants, nés sous le signe de l’amour, ne cherchent pas l’alcôve ; prophétiques, ils laissent la fausse pudeur, les vices drapés de vertu, à la porte des temps affadis. Ils sont fiers de s’aimer, pour une heure, une minute, ou, qui sait, pour la vie. Dans quelques instants, ils seront peut être plongés dans d’autres bras, dans d’autres yeux, ou dans une autre aura ; par curiosité ou par jeu, plus que par nécessité, pour le plaisir de la découverte, et par un devoir de convivialité, par ignorance de l’autarcie et de ses visions cloisonnées. Pour l’exaltation, enfin, d’une sensation feutrée ou bien forte, pour un échange dense ou dérisoire, qu’importe… Les apprentis vampires, enivrés dans leur élans, ne repartiront pas sans avoir, de l’autre, prélevé de son âme un fragment, dans une oblation nécessaire, renouvelée sans fards, à chaque partenaire.
1987 , défile devant mes yeux comme de la haute couture.
Ils ont de quinze à dix neufs ans. Tout le reste n’est que littérature.
Il est quatre heures, et les lumières se tamisent. Le chef d’orchestre, de sa baguette, a ordonné le Lento , pour entamer, puisqu’il est l’heure, l’ultime ballet des slows. Les mouvements se sont ralentis, parfois stoppés. Les visages ont changé d’expression, complices pour certains, recueillis pour d’autres. Le slow est un appel officiel à la prière, puis à la communion. Mais au delà de son aspect rituel, cette danse est une promesse démocratique de frissons. Ici s’arrête la souveraineté des apparences physiques et sociales, et si la question d’argent se posait, elle ne tiendrait pas, face à l’émotion pure, directe, enveloppante, contenue dans les transes de cette étreinte circulaire, gratuite et nécessaire. Dans quelques secondes, chacun sera appelé, s’il le désire, à pousser son pion à dame, ou de dame à cavalier. Le slow est un saut de l’ange qui bouscule la peur de l’autre, nous délivre de nos prétextes et de ses solitudes, et pendant quelques minutes, pose chacun sur un même pied. Cavalières et cavaliers s’enlacent, d’abord timidement, puis, un peu plus profondément jusqu’à la limite posée par la chair ; lentement, ils s’infusent de leurs sensations naissantes, qui pourraient se traduire par cet air :
« Chaque soir, il ne nous faudra pas moins de cinq slows dansés, avec cinq partenaires aux regards éperdus, où chaque baiser sera comme un sceau posé sur nos cœurs, sans autre dessein que de se dire… Je t’embrasse, sans questions ni conditions, sans nulle autre sagesse que ces instants que nous vivons.
Je t’embrasse sans jalousie ni captation, car au terme de cette danse, toi comme moi nous irons peut être dans d’autres bras ; mais il n’y aura pas de différence, car nous sommes de la même adolescence, celle où les choses se passaient comme ça.
Je t’embrasse, mais prends garde à ce que tu prends pour de l’insouciance ! Mes baisers gratuits, à peine sortis de l’enfance, n’ont pas de prix : Ils sont là pour t’annoncer, d’une langue souple, et sans bourse délier, que tu existes ! Une nouvelle moins évidente qu’il n’y paraît, et qui, cette nuit, par cinq fois, te sera renouvelée !
Dépêche toi de cueillir mes baisers ! N’attends pas la fin de cette danse ! Tu n’as qu’à te pencher pour les prendre ! Ouvre tes lèvres ! Plonge ! Et viens ravir le ciel au fond de ma bouche ! Puis glisse ta langue sur mon palais, pour me redire simplement que toi et moi, on l’a fait.
N’aie conscience que de ton ivresse et de ton importance, dans ce tourbillon peut être éphémère, mais sans retour possible. Il est trop tard ! Tu existes ! »
Quelques danses plus tard, il est quatre heures et demi ; et nous sommes tous plus ou moins étourdis, euphoriques, présomptueux ou faussement alanguis. Enfants gâtés, peut être, tout cela est si facile et pourtant si permis. La mosaïque des frôlements, polygames et polychromes, ainsi que les attentions glanées pendant la soirée, nous entraînent, à présent, vers la tentation de la monogamie, qui s’installe progressivement en ces fins de nuit.
Je me sens plein de tout ce qui se passe autour de moi, à portée ou loin de ma vue. Qu’ai-je, d’ailleurs, besoin de tout savoir ? Il me suffit, pour tout connaître, de garder ma poitrine ouverte, et de goûter ce sentiment troublant, d’un cœur instruit de chaque chose en mouvement ; de la moindre intrigue qui se trame, jusqu’au plus petit battement de cil, gorgé de fluide adolescent.
Marchant sur du coton, et porté par ma bulle, je souris à la nuit. Doucement, je déambule.
Le cœur imprimé d’une candide reconnaissance qui se reflète dans mes yeux, je savoure un moment de paix ouatée. Que la nuit me fasse encore une fois de l’œil dans les prochaines minutes, et je sais que je ferai tout pour lui plaire ! Que la trotteuse du dernier cadran m’aguiche, et je la suivrai sans réfléchir !
Sur les tabourets, haut perchés, qui bordent, à l’entresol, le bar couleur grenadine, sont assises de crépitantes jeunes filles, maquillées, en premier lieu, par d’innombrables jeux de lumière, qui se réfractent de la pulpe de leurs lèvres, jusqu’à la pointe de leurs escarpins consentants.
« Je mets un pied devant l’autre sans penser à demain… Un pied devant l’autre sans regarder plus loin… » , psalmodie la chanson, branchée sur les cœurs en stéréo. Le modèle 1987 ne fait pas dans le talon d’Achille, et ne chausse que celles qui revendiquent un faible pour des garçons rieurs, enthousiastes, ni guerriers, ni stratèges, mais auprès desquels, quoi qu’il advienne, les nymphettes se liront belles dans leurs yeux.
Parmi elles, percent les silhouettes de trois habituelles, qui se réservent aux vendredis, comme d’autres le feraient pour leurs maris. Un étrange trio, qui, de miroirs en poudriers, se farde d’un sérieux, qui ressemble, pour peu qu’on s’y attarde, à un sourire, et à un vœu.
Le décor est posé… Ces jeunes femmes ne sortent pas seulement pour flâner, mais pour asseoir leur réputation. Et c’est toute une science de la chute de reins, qu’elles déploient, dès onze heures, pour tenir un rôle, aussi haut perché qu’incertain. Les Trois Grâces d’un bar, que l’on n’évoque plus, désormais, sans y attacher leur prénom, s’alignent, en léger décalage, sur leur tabouret d’élection, face au zinc argenté qui a gardé, pour leur plaire, le style ultra brite et le genre Disco . Au gré de leurs humeurs, Cindy , Candice et Sandra , pensant avoir la paix, utilisent aussi des noms de guerre, qui leur taillent tout à la fois des réputation de déesses et de statues.
Les heures filent, et se cadencent autour de l’espace ténu dans lequel ces drôles de Vestales se sont confinées, la fumée d’une cigarette s’échappant de leur leste poignet, tandis que, dans la main gauche, tangue un cocktail au mille reflets. Mentons , bustes, coudes, chevilles et genoux, pivotent, se cambrent ou se redressent, dans cette revue de tabourets, sans plumes ni refrains, mais pourtant chorégraphiée, soumise aux votes des regards, qui leur permettront, plus tard, de légiférer sur la pose, et sur les angles à adopter. Tailleurs rouges – et rouges seulement – bustiers imprimés d’or ou d’argent, pantalons en simili cuir, jupe courte ou robe légère léchant le haut des cuisses jusqu’à la pointe du Raz , escarpins aux couleurs vives, bas résille les soirs de pleine Lune , et autres accessoires, portés – génération oblige – en costume d’époque, sont échangés fraternellement par ces jeune filles, au gré de l’humeur des ides, ou des calendes. Ennemies de la couleur naturelle, ces Cendrillons passent, sans transition, du platine au corbeau, du brushing à la Lionne , jusqu’à la tonte garçonne. Pas totalement jolies, mais gracieuses, pas absolument belles, et, somme toute, plus sexy que sexuelles. Qui croirait, d’ailleurs, à les voir ainsi parées, que ces Narcissettes inoffensives repartiront, fortes du devoir accompli, souvent célibataires de leur Vendredi … ?
Mais tout de même, pour la forme et pour le chic, et puisque 70 et 80 l’ont dit, elles se décoifferont parfois d’un amant occasionnel, fuyant les habitués qui pourraient se vanter d’un exploit avec elles.
Les Trois Grâces du bar, ni veuves noires, ni vénales – il faut voir cette morgue qui vous refuse « un verre » ! – demeureront pour beaucoup et, je crois, pour toujours, un mystère.
« Mais que pouvaient elles bien regarder… ? » Se sont demandés tant et tant de passants qui suivaient ces regards de filles, qui se figeaient parfois dans le vague… Poupées de cire, glaisant de leur sceau des morceaux choisis d’atmosphère, et d’un temps, impossible à saisir pour le commun des gens. Ces Hespérides, qui vous accordaient, du bout des lèvres et du bas des yeux, un droit de passage sur leur territoire, regardaient aussi leur jeunesse passer… Et puis repasser comme un film sans épilogue, qu’elles se pressaient ensuite de rembobiner. Elle savaient qu’à leur âge, on ne vieillit pas, que chaque nuit serait comme une première fois, parce que leur époque était jeune.
Le temps, qui, peu après onze heures, s’était arrêté, commence, avec tact, à reprendre ses droits.
Je frôle, à pas feutrés, la bordure du bar, glanant au passage un « Salut… » en bémol de Cindy, blonde en ce Vendredi, et qui, depuis un an, je m’en rends compte, ne sait toujours que penser de moi… de ce garçon étrange et pressé, qui court après son cœur, et arpente chaque étage, tel un derviche tourneur. L’indifférence souveraine de Candice, étonnamment belle et touchante ce soir, en combinaison satinée, fait partie du jeu, et ne procède en rien d’une animosité. Je lui souris, elle me bêche… L’occasion lui en est donnée, et elle l’apprécie… Nous sommes entre gens de bonne compagnie. La petite moue singulière, tout à la fois mélancolique et fière de Sandra, se dessine sur ses lèvres quand un garçon lui plaît, et persiste à passer sans prendre de ticket…
« Ne me trouves-tu pas désirable… ? », semble-t-elle lui dire « Car je te vois tourner en rond… pour un oui, et – ce n’est pas grave tu sais – pour un non… Mais mon chagrin sera de courte durée… Car, du haut de mon pilastre d’osier, tu verras, au premier regard, ce que seule une âme tiède pourrait ignorer : Je brûle d’un feu sans limites et, pour l’heure, à l’abri des vents. Et ce feu qui nourrit jusqu’à tes réticences, ne saurait dans sa course abuser ta conscience. Si je n’ai pas été belle à l’heure du Phénix, tu me retrouveras à celle de l’Aigle. Désirable cette fois, s’il te plaît, à moins que tu ne penches pour un autre tabouret… Ce qui compte vois-tu, de l’heure bleue jusqu’à l’aube, c’est que je demeure indispensable ! Loin des eaux qui te troublent, je suis cette source claire qui scintille, mais n’a rien à cacher. Alors, penche toi encore un peu ! Goûte moi avant d’avoir soif, et tu seras désaltéré ! »
La musique ayant repris son allegro avant mâtines, je me soucie tout à coup du vague à l’âme de cette heure ultime. Alors , je musarde, je me nourris de la moindre image, du plus infime détail, de la plus petite sensation, encore vierge, qui pourrait être courtisée. Et par exemple, de ce sentiment de vérité, qui s’annonce, tout à coup, par l’essence d’un parfum de supermarché, composé, sur toute sa gamme, en notes de cœur. Mais par-delà la fragrance, c’est une présence, qui, glissant de l’étage supérieur, alunit ses bottes et sa blanche anatomie, sur le velours bleu d’un sol, tapissé de prières pré-exaucées, qui s’adressent aux croyants comme aux athées.
Et voici qu’Élise paraît ! Tel un grand papillon blanc, nimbé d’une phosphorescence qui éblouit un peu les novices, mais qu’elle désarme, en un instant, par le berceau de son sourire tout-puissant. Sourire irrésistible, vaste comme une existence qui n’aurait plus besoin de preuves, et rehaussé par l’éclat de ses grands yeux gris-vert, dont on se dit qu’ils ont vu des merveilles, mais qu’ils ne peuvent encore tout divulguer. Le visage d’Élise, parsemé de taches de douceur, n’en demeure pas moins résolu. Le blanc, dont elle a fait sa couleur d’élection, semble toujours, sur elle, porté par conviction. Son impressionnante crinière châtain, émaillée de mèches claires, qui s’allument au premier regard masculin, suggère, en accord avec la musique, un appel à la variété. Car si quelque apprenti avait encore un doute, c’est bien, avec Élise, de variété dont il s’agit.
Elle tourne la tête, et voici que son visage s’éclaire jusqu’à l’orée de ses pommettes vigilantes… Élise m’a vu. Elle s’avance vers moi, et, du haut de sa bienveillance, me lance un « Alors… ?? », qui entraîne, à sa suite, un cortège de points de suspension. Ma réponse est un chiffre, pourtant raisonnable, mais qui ne trouve pas son approbation. Il est évident que je feignasse, que je baille aux corneilles, que je ne m’applique pas. Sa confiance, d’ailleurs, est-elle toujours digne de foi… ? Mais parlons sans détours : Élise est ici pour l’amour, et rien que pour l’amour. Elle ne connaît rien d’autre, et le travaille, tour après tour, comme unique matière, et seule orientation. Élise vit d’amour, mais aussi de fleurs, dont elle prend grand soin, tous les jours, dans sa boutique du Val-de-Marne, qu’elle rejoindra d’ici deux heures, par un transport – pour une fois synonyme de repos – et qui s’appelle le premier métro. Mais pour l’heure, Élise compte les garçons. Ceux du soir, du moins, qu’elle a déniaisé d’un baiser de sourires, un baiser d’expérience, qui s’applique, et s’implique, pendant de longues minutes, à dire la vérité.
Élise ne dit que la vérité, elle ne sait pas dire autre chose. Un baiser de velours, un baiser pour grandir, un baiser pour l’amour… C’est son Dieu.
Deux regards se croisent et trouvent un baiser. Et voilà que la Terre s’arrête de tourner. Elle n’a rien de mieux à offrir au ciel.
Élise compte les garçons, et parce qu’elle sait ce qu’elle fait, elle impose aux garçons, qui cherchent dans son regard une pointe d’approbation maternelle, de compter les filles.
Cela dure depuis deux ans… Cela dure depuis toujours. Et personne, ici, ne songe à la contredire ; à part, peut-être, quelques filles, qui prennent ombrage de sa blancheur, mais qui, en retour, n’ont rien de sérieux à offrir.
Gardienne attentive du bal de nos étreintes, ne tolérant pas l’ombre d’une solitude, méprisant la tiédeur, délivrant ordonnance sur ordonnance pour que justice soit faite aux ardeurs, formant les couples pour mieux les briser, et les recomposer, l’instant d’après, dans un mariage de rose sanguine et de lys hâbleur… son bouquet préféré. Élise, qui a vu des merveilles, sait que le temps est pressé, et que chaque minute compte pour qu’il se fasse oublier. Le mouvement cinétique des rencontres ne doit jamais cesser. Une négligence est comme une fausse note, susceptible de désaccorder l’orgue de la cathédrale. Une étreinte de moins, qui peut dire, après tout, si ce n’est pas grave… ? Tant qu’on n’y a pas goûté. C’est pour cela qu’Élise, à chaque minute, renouvelle dans les cœurs la permission de minuit, attente à la pudeur, puis relève les copies, se réjouit, enfin, de ses prévenances, quand chaque baiser se pose comme une victoire, qui rappelle ses devoirs à la nuit.
Cinq heures viennent de passer, qui se portent à merveille sur le manteau couleur de Lune de cette année, qui ne souffre d’aucune crise d’époque ou bien d’identité. Ces heures que j’évoque se soucient peu que l’on parle d’elles ; elles sont tournées vers les autres.
Tandis que j’emprunte l’escalier de music hall, qui s’échancre de l’entresol, jusqu’à l’étage inférieur de la discothèque, je remarque, assise sur les dernières marches, une silhouette qui attire la lumière et capture mon regard. La jeune femme, le menton joliment posé sur son poing, ne semble pas, pour autant, chercher la pose. La sincérité de sa lassitude se grime d’un scepticisme un peu narquois. L’atmosphère et les codes ne semblent pas avoir la même valeur pour elle.
Je m’approche ; et chaque marche que je descends me séquestre, un peu plus, de ma belle assurance de timide extraverti. Douce, pourtant, est la timidité que j’ai reçue en cadeau à la naissance ; celle qui, à chaque petite victoire inespérée, préserve ma capacité de reconnaissance et d’enthousiasme.
Je m’offre encore une marche ; je suis à présent en orbite de ma curiosité, et en plein champ de mes intentions. Mes yeux hésitent, un court instant, puis ils prennent leur élan pour glisser sur la cascade de ces magnifiques et interminables cheveux châtain, qui, une fois debout, promettent de flotter jusque en dessous des fesses. Je me laisse facilement émouvoir par un jean, à la coupe étroite, qui exhibe vaniteusement la beauté des jambes de sa locataire. Des bottines, hautes et cambrées, érotisent un peu plus mon imaginaire. Un blazer aux boutons d’or se plie aux caprices de sa taille et de ses hanches ; elle a les deux. Une chemise d’homme, prolongée d’une petite cravate nouée jusqu’aux seins, ne laisse aucun doute sur les intentions de sa féminité, pour peu qu’on l’atteigne. Aucune femme, ici, n’a besoin d’un prétexte ; à peine d’une envie. Celle que je n’ose encore convoiter, n’envisagera pas moins qu’un désir, si ce dernier rencontre son bon vouloir, et son bon plaisir. Je foule encore deux petites marches, jusqu’à ce que, fatalement, sa tête pivote, et me considère d’un œil, baignant dans l’ironie, dont rien ne semble percer de définitif, et dont la traduction la plus optimiste, serait un « Pourquoi pas »… ?
J’ai dix sept ans ; et dans l’enceinte de ce petit royaume, j’ai à priori tous les droits. Mais sa principauté n’est pas la mienne, et obéit à d’autres lois. Les réticences de son regard se passent d’interprète ; elle se trouve ici par une sorte de hasard, un enchaînement de causes, qui peinent à trouver leurs effets. Rien ne servira, donc, de vouloir me grandir à ses yeux, alors que je rapetisse à vue d’œil. Car si j’accuse difficilement la graduation de mes années, je me persuade qu’elle en a vingt deux, ou, qui sait, vingt trois passées. Autant dire qu’une génération nous sépare.
Son élégance posée incite à la retenue, et m’empêche encore de faire le premier geste, qui déboucherait sur un premier pas. Entre quinze ou vingt cinq ans, je ne sais quelle orientation donner à mon discours ; car dix sept, à cet instant, me paraissent, pour une foule de raisons, nébuleux, incertains, insuffisants. Je me décide enfin à m’asseoir près d’elle, tandis qu’elle tourne à peine la tête vers moi. Son sourire, qui se creuse légèrement, atteste et souligne que notre conversation s’est engagée, peut être, depuis un moment. Toujours parée de cet air dilettante, qui, décidément, lui va bien, elle lâche, du bout des lèvres, un prénom : Isabelle… Je lui réplique le mien, qu’elle accueille d’un hochement de tête stoïque, qui, sans être piquant, parait signifier : « Parfait…, et ensuite… ? » Un échange à contretemps s’engage, où ma timidité s’exprime et s’accroît dans une volubilité empruntée, creuse et désordonnée. Je déroule un tissu de charmantes sottises, qui, ici, valent pour paroles, et je ne m’épargne ni les prétentions, ni les ridicules. Après tout, je n’ai, face à elle, qu’un petit nombre de printemps masculins pour armée, et je comprends tout de suite, non sans soulagement, que nous sommes d’accord sur ce point.
Isabelle absorbe, avec une patience, relevée d’obligeance, un florilège de divagations, qu’elle ponctue d’une voix suave et alto, porte parole d’un charme, qui, lentement se réveille, et me submerge en crescendo. Loin des facilités ambiantes, loin des déclics habituels, Isabelle m’impressionne, et c’est une exquise nouvelle. Je suis un être impressionnable, mais pas si simple à impressionner. Désormais, et quoiqu’il advienne, je vais mettre un point d’honneur à ce que les choses demeurent ainsi. Je vais faire croître en moi ce frisson d’une espèce rare, le garder jalousement, et le porter jusqu’au plus haut point de l’exagération.
Isabelle est monégasque, en villégiature à Paris, ou elle vient régulièrement. Elle ne hante, quand elle sort, que les temples, griffés et hiératiques, des grands boulevards. Un caprice de son frère, comme une toquade de fin de nuit, l’a conduite, presque malgré elle, jusqu’ici, et donc fatalement jusqu’à l’ennui.
« Qu’est ce qui t’amène ici… ? » me demande t’elle, taquine, en espérant peut être de ma part une rafraîchissante obscénité, qui masquerait une évidence, plus impudique à ses yeux.
« Tu sais… Comme tout le monde…
– Ah… ? Et que fait tout le monde… ? », ajoute t’elle, en balayant du regard les accouplements de lèvres et de gorges, qui composent une frise de secrets insolents, dont elle aurait déjà oublié la valeur.
Je tente alors vaillamment de défendre la valeur de l’institution, de disserter avec mes mots, sur l’indispensable fonction pédagogique de cette cathédrale, un peu maquerelle, mais surtout, préceptrice attentionnée de notre croissance affective. À l’écoute de ce discours, je note un changement d’intensité dans l’œil droit d’Isabelle, qui, doucement, se dévrille, pendant que le gauche s’écarquille. Il semble qu’elle me dévisage, et peut être m’envisage, pour la première fois. Un laser qui passait par là, attise le feu de sa pupille. Elle sent, de source sure, que mon expérience se borne à la basse cour, et qu’à jouer les purs sang, je n’ai, c’est évident, jamais vraiment connu l’amour. Une prédatrice discrète, mais bien intentionnée, a lentement refait surface ; et le jeu, pour moi, s’ajoute au pari de lui faire face.
Un homme, d’allure athlétique, boucles blondes et yeux bleus, s’approche soudain de nous. Isabelle lui sourit. Il s’agit de son frère aîné. Jérôme, de son allure sémillante et décontractée, juge en un éclair de mon innocuité, mais aussi, en filigrane, de mes capacités à contenter sa sœur.
Le regard, complice, et presque incestueux qu’il adresse à Isabelle, pourrait être celui d’un amant complaisant, plus que celui d’un frère. D’ailleurs, si j’accueillais son expression, nous serions déjà un couple… Idée plaisante et presque originale. Il y a peu de couples dans la cathédrale. Il n’y a que des fées, espiègles, qui virent et qui voltent, posant à leur gré des alliances éphémères sur les ailes des papillons. Une main timide, guidée par une étoile, qui se pose enfin dans une autre main, ou peut-être, simplement, soudain, à l’angle d’un couloir, un croisement fugace de regards embrasés. Et voilà que la flèche de la cathédrale s’érige un peu plus haut, pour poursuivre, dans l’invisible, l’édifice encore frêle de ces tendresses inachevées. Le désir d’être intense est une prière qui ne se lasse pas d’être exaucée ; une caresse exponentielle, qui s’arrime jusqu’au ciel, et qui construit, pour nous, des Palais d’or.
Les certitudes de Jérôme, qui n’ont pas l’habitude d’être bousculées, vont, pourtant, en moins d’une minute, être désarmées par plus fortes qu’elles. Élise, à pas de loup blanc, vient d’emprunter l’escalier, qui l’oblige, sur son chemin, à nous croiser. Naturellement, elle sourit à Jérôme, dont le visage, instantanément, se voit privé de tout savoir, et de toute expérience qui maintenait, sur une ligne haute, la pointe de son menton éclairé. Il n’y a plus qu’un enfant, oscillant sur des marches inégales, et oubliant une vie qui se désarme, à vue d’œil, devant la vie rêvée. D’un froncement de sourcils, je fais signe à Élise de ne pas insister, de ne pas accentuer ce sourire qui, de dièse en dièse, se balance, à présent, au bord du rire. Oubliant Jérôme, elle se tourne alors vers Isabelle, et lui décoche, après évaluation, cette sorte de révérence inimitable, qui, sans plus de manières, me signifie son approbation. Je baisse la tête, craignant qu’Isabelle ne prenne ombrage des audaces de la coquine. Trop tard ! Ma voisine, légèrement piquée, m’adresse un « Tu la connais celle-ci ? » dont je m’étonne un peu, car je le juge indigne d’elle, mais qui, de part ce coup de baguette, m’attire toutes les bonnes grâces de la concurrence, et me hisse, en dix secondes, dix marches plus haut sur l’escalier. Élise, décidément, sait toujours ce qu’elle fait. Un dernier clin d’œil, et, celle qui n’est jamais loin s’éloigne.
Je n’avais pas compris que deux mondes, et surtout deux saisons venaient de se croiser.
Le passé qui s’éloigne, et qui me sourit, et l’avenir, aux cheveux soyeux, qui m’attire par son chant des sirènes. Le sourire irréductible du passé regardait, avec prudence, du haut de l’escalier, mes promesses d’avenir.
Quelques phrases, encourageantes et sympathiques, sonnent le glas de notre présence en ces lieux, et c’est dans un élan, déjà bien accordé, que nous quittons l’enceinte de la cathédrale.
Dehors, l’aube retrousse son menton.
L’air est à la fois puissant et léger ; il s’amuse. Le petit matin mystificateur nous suggère comme il peut, que le jour, son maître, aurait meilleure mine que la nuit. Mais il ne s’attarde pas sur moi. Le maître attendra prudemment son heure. Je suis encore en âge de lui répondre, et je peux, à loisir, et sans dîme à payer, réduire le jour à un ingrédient profane, et le fondre dans l’or de mes nuits.
Je regarde le ciel, et je vois un sigle se dessiner dans les nuages…
1987… , il semble que chaque chiffre ait son mot à dire.
Cinq minutes plus tard, nous sommes dans un taxi, filant sous les arcades de la rue de Rivoli.
La main d’Isabelle s’est glissée dans la mienne, tandis que Jérôme sourit. Une ellipse de boulevards et d’avenues, et nous remontons la rue de Rome. Les lèvres d’Isabelle effleurent les miennes, les ouvrant à sa guise, pour mieux les oblitérer. Je porte cent fois la coupe à mes lèvres, me délectant de ce nectar équivoque, au goût de grande sœur que je n’ai pas eue… Je suis pris.
Nous traversons, à présent, la place de Clichy.
« Tu embrasses bien… », s’étonne Isabelle. « Où as-tu été chercher des baisers pareils… ?
– J’ai trouvé tout seul », dis-je, en un pieux mensonge, alors que mes yeux connaissent un instant d’absence, et que le visage de ce mensonge se dessine dans ma mémoire, pour attiser l’euphorie qui me submerge.
Le Taxi nous dépose rue Championnet , dans le dix-huitième arrondissement, où nous trouvons un petit bar matinal. Isabelle et Jérôme , à l’instar des croissants dans le café, me replongent, par leurs discours, dans une certaine forme de réalité. Ils devisent de sujets à forte imprégnation culturelle, qui, pour beaucoup, m’échappent.
Isabelle est artiste peintre. Sa peinture, explique t’elle, entre deux bouffées de cigarette, est un exercice diplomatique, qui vise à réconcilier les caprices d’une progéniture moderne, avec la rigueur d’un classicisme assumé. Elle expose comme elle peint, à son rythme, et l’on peut trouver sa griffe dans certaines galeries amies de Monte Carlo ou de la côte d’Azur. Le toiles d’Isabelle se vendent, de façon intermittente, à des prix souvent négociés. Mais sous le ciel d’Azur, sa peinture est visible, et, en définitif, il n’y a pas d’autre affaire à chercher. À l’Automne, ajoute t’elle, d’un petit sourire qui m’est destiné, elle exposera à Paris, dans une des artères de Saint Germain des Prés. Jérôme, pour sa part, est un antiquaire, qui se vante, de sa voix chantante, d’avoir pignon sur rue. Isabelle le seconde, plusieurs fois par semaine, à ses heures perdues. « Ma sœur a un œil de lynx pour reconnaître les beaux objets », ajoute t’il, malicieux, ce qui me vaut une nouvelle œillade, rieuse, d’Isabelle.
Une artiste, voilà qui est la jeune femme qui me fait face ; et quel que soit le profit qu’elle en tire, ce statut permets de la poser. La simple volonté d’écrire, de jouer la comédie, de peindre ou de sculpter, suffit à obtenir une considération, en ces heures où l’exercice de l’art ne se soumet pas forcément à l’obligation de notoriété, ou de solvabilité.

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