72 lions dans le ciel
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Description

À la suite d’un accident cardiaque massif, Angelo Conti se réveille à Venise et doit faire face à une réalité altérée de son existence dans laquelle des lions volent dans le ciel. Avec leur aide, il devra partir à sa propre rencontre et à celle des siens.
Entre expérience de mort imminente et voyage initiatique, « 72 lions dans le ciel » nous emmène sur les chemins sinueux de notre propre existence où la réalité de ce que nous sommes n’est pas toujours celle qu’on imagine.

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Informations

Publié par
Date de parution 24 avril 2018
Nombre de lectures 0
EAN13 9782312058450
Langue Français

Exrait

72 lions dans le ciel
Thomas Da Rovaré
72 lions dans le ciel
LES ÉDITIONS DU NET
126, rue du Landy 93400 St Ouen
© Les Éditions du Net, 2018
ISBN : 978-2-312-05845-0
À mes deux pères,
L’un pour sa lumière,
L’autre pour sa crinière.
Prologue
Étrangement , je me souviens mieux de ma seconde naissance que de ma mort. Il me semble qu’il faisait beau ce matin-là quand je suis rentré à l’hôpital, mais je n’en suis pas certain. Je ne suis plus certain de grand-chose, à dire vrai. Des détails me reviennent mais je sais que les informations importantes ont disparu à tout jamais de ma mémoire. Sauf la douleur. Je me vois attendre dans une petite salle sombre, seul, assis sur une inconfortable chaise métallique. Bleue , je crois. Au bout d’un long moment, une femme aux traits sévères a surgi d’une porte, l’air grave, et s’est approchée de moi un papier à la main.
– Angelo Conti ?
Je me suis levé et j’ai vaguement souri en acquiesçant.
– Suivez-moi, s’il vous plaît.
Nous avons déambulé dans les couloirs du service ORL . Mon oreille droite me faisait terriblement souffrir mais j’entendais néanmoins les râles derrière les portes. Je n’aimais déjà pas les hôpitaux et ça n’a pas changé. Une histoire d’odeur, peut-être. La femme en blouse blanche devant moi me parlait en lisant sa feuille, certaine que je la suivais comme un chien docile. Ce que je faisais.
– Donc , vous allez vous faire opérer aujourd’hui. Tympanoplastie … oreille droite… d’accord… vous êtes bien à jeun ?
– Oui madame.
– Bien. Vous avez des problèmes d’oreille depuis longtemps ?
– J’ai toujours fait des otites quand j’étais petit…
– Perforantes ?
– Oui, parfois.
– Et bien visiblement, cette fois-ci la perforation est trop importante pour que ça cicatrise tout seul… Ah, nous y voilà.
Nous sommes rentrés dans une chambre vide et froide, il n’y avait qu’un lit sur lequel un sac plastique était jeté, un fauteuil, et c’est tout. Je suis resté là sans bouger pendant que la femme continuait de lire mon dossier. Au bout d’un moment, elle s’est retournée et m’a regardé pour la première fois.
– Bon, vous vous déshabillez complètement, vous enfilez la chemise stérile qui est dans le sac sur le lit et on viendra vous chercher. Bonne journée.
Et elle a disparu sans un sourire.
Je me suis exécuté et me suis assis sur le fauteuil, les fesses collées sur le skaï. J’avais froid et la chambre empestait un mélange acide de détergent et d’urine. Au bout d’un temps infini, la porte s’est ouverte et deux hommes ont fait leur apparition. L’un des deux a regardé la fiche qu’il tenait à la main.
– Monsieur Conti ?
– C’est moi.
– Vous êtes prêt ? Allez, on y va. Allongez-vous sur le brancard, on vous descend au bloc.
Et on est donc descendu au bloc. Dans la salle, il y avait de la lumière partout et tout le monde semblait très occupé. Les deux hommes m’ont transféré sur la table d’opération avant de disparaître et un grand type avec un calot vert enfoncé sur la tête et un masque sur la bouche s’est approché de moi. Je ne voyais que ses yeux très clairs.
– Bonjour Monsieur ! Je suis le professeur qui va vous opérer, je vous explique un peu ce qu’on va faire en attendant que tout soit prêt ?
– D’accord.
– Donc, votre tympan est multi-perforé, ça veut dire qu’il y a un gros trou. En fait, il y en a même trois. D’après les mesures, il ne reste que la moitié de la surface totale de la membrane et elle ne va pas cicatriser si on ne l’aide pas un peu. Donc on va faire une greffe. Je vais découper un petit morceau de cartilage, juste là, au bord de votre oreille, et je vais reboucher tous les trous en faisant de la couture, comme une grand-mère !
Il avait l’air content de sa blague.
– C’est une opération bénigne, ne vous inquiétez pas. Je fais ça tous les jours. Donc vous, vous dormez tranquillement, pendant ce temps moi je fais ma petite couture et quand vous vous réveillerez vous aurez un tympan tout neuf et vous pourrez de nouveau entendre parfaitement. Ça vous va ? On est parti ?
J’avais le choix, vraiment ?
– C’est parfait, ai-je murmuré.
On m’a placé un masque sur le visage, j’ai inspiré à fond et j’ai sombré.
D’après ce que j’en sais, l’opération s’est bien passée. Je me souviens m’être réveillé doucement, tout était calme et au bout d’un long moment, une infirmière est venue me voir et m’a dit qu’on allait me remonter dans ma chambre. Je ne souffrais pas mais j’avais froid. J’ai vaguement senti qu’on me remettait sur un brancard et j’ai en revanche une vision assez nette des néons au plafond qui défilaient lorsqu’on m’a dirigé vers l’ascenseur. Un des types qui poussaient le chariot a appuyé sur un bouton et il a continué sa conversation avec son collègue. Il y a eu une petite sonnerie et les portes se sont ouvertes, je m’en souviens clairement parce que c’est exactement à cet instant que j’ai ressenti quelque chose d’étrange. Comme une grande vague à l’horizon qui approchait à toute allure. Une vague d’une hauteur vertigineuse. J’étais calme, mais je savais qu’elle allait tout dévaster. Puis j’ai entendu des gens crier au loin, j’ai revu les néons dans l’autre sens, et plus rien.
J’imagine que c’est à peu près à cet instant que je suis mort.
P REMIÈRE PARTIE : Des lions dans le ciel
Chapitre 1
Quand je me suis réveillé, bien vivant, dans ma chambre d’hôpital, je n’ai pas ouvert les yeux tout de suite. J’ai juste entendu sa voix.
– Angelo, tu m’entends ? Regarde-moi.
Valentina était là. C’est la première personne que j’ai vue. Ses grands yeux verts, ses cheveux nattés d’un noir d’ébène, sa peau mate et sa silhouette élancée, elle rayonnait dans la pièce. J’ai vaguement esquissé un sourire et j’ai lentement tourné la tête. Cette fois, mon sourire s’est agrandi.
– Papa !
Luna a pris ma main et l’a pressée contre sa petite bouche. Elle l’a embrassée mille fois, comme elle faisait avec son doudou préféré. Les deux femmes de ma vie étaient là, à mon chevet, et j’ai senti une douce chaleur m’envahir. J’ai refermé les yeux. Valentina s’est approchée et m’a embrassé doucement sur le front.
– Angelo, mon amour, te revoilà enfin.
J’ai avalé ma salive et j’ai réussi à murmurer :
– Que s’est-il passé ?
– Tu as fait un malaise en te réveillant, rien de grave, rassure-toi. Tout va bien maintenant, il faut juste que tu te reposes un peu. Comment te sens-tu ?
– Ça va, ça va. Je suis un peu dans la brume mais j’imagine que c’est normal. Je suis heureux que vous soyez là.
Luna a voulu me faire un bisou et Valentina l’a portée jusqu’à ma joue. J’ai immédiatement reconnu son odeur et la douceur de sa peau. Cet enfant était ma merveille.
– Quand est-ce que tu reviens à la maison Papounet ?
– Luna, laisse papa se reposer un peu. Il rentrera quand il sera de nouveau en forme, je te l’ai déjà expliqué. D’ici quelques jours peut-être. Ne commence pas à le harceler de questions !
J’ai souri.
– Ce n’est pas grave mon amour, laisse-là. Ça me fait du bien de vous voir. Tu connais la suite de mon programme ?
– Pas vraiment. Ils m’ont juste dit que le médecin passerait te voir dans l’après-midi et qu’ils allaient te garder un peu en observation. On ne peut hélas pas rester longtemps car ils ont dit que tu étais fatigué. Je voulais juste qu’on soit là quand tu ouvrirais les yeux.
– Vous êtes adorables.
– Allez, repose-toi, je suis passée au marché ce matin et j’ai acheté tout ce que tu aimes, alors je vais gentiment commencer à préparer un festin pour ton retour. Luna, embrasse papa, nous reviendrons le voir demain matin.
Ma fille s’est approchée, a déposé un baiser sur la paume de ma main et a murmuré :
– À demain, mon papa de l’amour. Repose-toi et reviens vite à la maison. Je t’aime fort comme les étoiles !
Valentina m’a embrassé à son tour avec une grande douceur, je me souviens de ses lèvres chaudes sur les miennes. Elle m’a caressé le visage, m’a souri, et elles sont sorties. C’était un beau réveil, vraiment.
Le médecin, un grand type chauve à la peau mate et aux yeux très clairs, est effectivement passé un peu plus tard et ne m’a pas appris beaucoup plus que ce que Valentina m’avait dit. L’opération s’était bien passée et j’avais donc effectivement fait un malaise lorsqu’ils m’avaient remonté dans ma chambre. Rien d’alarmant. Ils avaient fait tous les examens de contrôle nécessaires mais ils préféraient, par précaution, me garder un jour ou deux en observation. Il était juste possible que je sois confronté à de légères pertes de mémoire qui se dissiperaient en quelques jours.
J’ai bien dormi cette nuit-là et je me sentais de mieux en mieux. Mon oreille ne me faisait plus souffrir et j’avais recouvré l’ouïe presque instantanément. Je bénissais ce professeur. En fin de matinée, les filles sont repassées me voir. Luna était excitée comme une puce, elles avaient croisé un interne en arrivant qui leur avait annoncé que je pourrais en fait sortir dès le lendemain. Nous avons passé un bon moment, plein de joie, Valentina m’a parlé de la maison, de notre petit jardin, du repas de gala qu’elle organisait pour mon retour et Luna m’a raconté sa journée d’école. Elles sont parties vers midi et je me suis assoupi.
Je me suis réveillé en milieu d’après-midi. Il faisait assez chaud et j’ai essuyé mon front recouvert d’une fine pellicule de sueur. Le soleil brillait dehors mais les persiennes étaient tirées et il faisait sombre dans la chambre. Tout était calme dans les couloirs. Je me suis assis dans mon lit et j’ai observé cette chambre relativement spacieuse et haute de plafond. Visiblement, elle venait d’être refaite et tout un mur était recouvert d’une belle laque violette. D’élégantes moulures couraient sur les arrêtes du plafond et un bouquet de fleurs fraîches trônait fièrement sur la petite table près de la fenêtre. Un tableau de grande taille ornait le mur en face de moi. C’était une huile qui semblait assez ancienne et sur laquelle on voyait la place la plus connue d’Italie, et sur le ciel azur se détachait la grande colonne de granit surmontée du lion de bronze de Saint-Marc. Ma merveilleuse Venise. Finalement, toute la chambre était assez belle et chaleureuse. J’ai froncé un sourcil et me suis fugacement souvenu que ce n’était pas exactement ce que j’avais ressenti en arrivant.
Quelques pertes de mémoire, avait dit le médecin.
Chapitre 2
Je suis donc rentré chez moi le lendemain. Valentina et Luna sont venues me chercher et ma fille a absolument voulu qu’on chante tous ensemble dans les rues vénitiennes. Elle adorait que les gens nous regardent en souriant. Valentina s’est faussement fâchée, arguant que mes oreilles étaient encore fragiles, mais les supplications feintes d’un enfant de cinq ans sont des armes imparables. Au bout de dix minutes, nous hurlions à tue-tête un vieux tube de U2 en nous tenant la main. Nous avons traversé quelques canaux, nous nous sommes faufilés dans les ruelles étroites et vingt minutes plus tard, nous avons atteint la maison. J’ai reconnu au loin le bleu brillant de la porte que j’avais repeinte peu de temps avant mon opération et le heurtoir en forme de lion qui brillait en son centre. J’étais un peu fatigué mais terriblement heureux de reprendre ma vie.
Valentina a ouvert la porte d’entrée et nous avons pénétré dans la cour. Notre petit jardin intérieur était toujours parfaitement entretenu et j’ai pris quelques instants pour aller renifler les brins de lavande qui y poussaient. J’ai caressé l’écorce du bel olivier comme si je le touchais pour la première fois. Je ne sais pas pourquoi mais tout semblait avoir une couleur nouvelle, tout me paraissait brillant. Le médecin m’avait prévenu que les troubles passagers de ma mémoire pourraient entrainer quelques sensations inhabituelles et c’était effectivement un peu étrange, mais plutôt agréable. Il me semblait redécouvrir mon environnement de manière aigüe et certains détails insignifiants revêtaient à présent une importance capitale. Par exemple, un petit caillou noir était posé sur le bord de chaque marche de l’escalier qui montait au salon. J’ai trouvé chacun d’entre eux merveilleux, sans bien savoir pourquoi. J’aimais leur forme et leur couleur, leur emplacement et la cordée qu’ils formaient jusqu’au sommet de l’escalier. Ils me procuraient un sentiment d’harmonie presque enivrant. Valentina, du haut des marches, s’est retournée, m’a souri et s’est gentiment moquée :
– Monsieur Angelo Conti, je vous rappelle que vous êtes en conflit avec votre fille unique depuis des mois pour qu’elle jette cette hideuse collection de cailloux qui risque de nous faire trébucher à chaque marche !
Je l’ai regardée bêtement.
– C’est vrai ?
Elle a ouvert de grands yeux et est partie d’un rire qui a dévoilé toute ses dents blanches.
– Mais oui, enfin, Angelo ! Mais avec cette réaction, ta fille ne va plus jamais accepter de s’en séparer à présent !
Effectivement, Luna m’a immédiatement tiré le bras en criant.
– Merci papa ! Merci ! On va les garder pour toujours, youpi ! C’est ma collection de cailloux magiques !
J’ai souri encore un peu niaisement.
– Mais enfin, ils sont beaux ces cailloux… non ?
Valentina riait toujours en poussant la porte en haut des marches.
– Non, ils sont affreusement laids ! Mais puisque vous êtes maintenant deux à les trouver absolument magnifiques, et bien je me range à la majorité. Qu’on les garde !
J’ai monté les marches en tenant la main de Luna et je suis rentré dans notre maison. Tout était si beau, si chaud. Je me suis approché de notre grande table en chêne, j’ai senti son odeur que j’aimais tant, et j’y ai posé mes mains. Elle était tiède et j’en ai reconnu chaque aspérité. Je l’ai caressée doucement, presque amoureusement, et me suis assis sur une de nos belles chaises en fer forgé. Les filles m’observaient, je le sentais, mais elles n’ont pas prononcé un mot. J’ai posé ma tête sur le bois fraîchement ciré et j’ai fermé les yeux. J’étais chez moi, enfin. Je venais de rester deux jours à l’hôpital pour une opération bénigne mais j’avais l’impression de revenir d’une interminable guerre. Je sentais que quelque chose, au plus profond de moi, se déliait et un immense soulagement m’a envahi. Et sans que je m’y attende, une larme s’est échappée, a lentement roulé le long de ma joue, a gagné mon menton avant de prendre son envol et de s’écraser sur la table. Le temps avait ralenti sa course, j’étais juste bien , apaisé comme jamais.
J’ai senti la main de Valentina caresser mes cheveux et j’ai entrouvert les yeux. Je les ai regardées toutes les deux comme si je les voyais pour la première fois.
– Je vous aime, ai-je murmuré.
Valentina m’a souri tendrement, Luna est monté sur mes genoux, m’a pris dans ses petits bras et a calé sa tête dans mon cou. Son odeur m’a bouleversé. Je ne comprenais pas pourquoi c’était si fort, si brillant. Tout ce que je ressentais était éblouissant, presque aveuglant.
– Nous aussi on t’aime, papa. Tu nous as manqué.
– Tu es fatigué mon amour, viens.
Ma femme m’a pris la main et Luna a disparu sans un mot dans sa chambre. Nous sommes allés dans la nôtre et nous nous sommes doucement étendus dans la pénombre. Les derniers rayons du soleil filtraient par les volets et j’entendais le rire des enfants qui jouaient dans la ruelle. Valentina a posé sa tête contre mon torse et nous n’avons pas prononcé un mot jusqu’à ce que je m’endorme. Je me souviens de ce moment comme d’une indescriptible paix. J’étais de retour.
Chapitre 3
Je suis resté à la maison quelques jours, je dormais beaucoup, lisais le journal et discutais avec Valentina . Le flot d’informations que je recevais était chaotique. Je maîtrisais parfaitement certains sujets mais d’autres, pourtant d’une évidence absolue, m’étaient totalement étrangers. C’était un peu perturbant. Un soir, Valentina s’est assise près de moi sur le canapé, et a pris ma main qu’elle a doucement embrassé.
– Chéri, est-ce que tu ressens toujours des pertes de mémoire ?
Je me suis redressé.
– Je ne sais pas vraiment… En fait, j’ai l’impression que c’est autre chose. C’est une forme de mémoire sélective, je crois, et certains sujets m’échappent complètement. Les derniers échos de la lagune, par exemple… Je connais tout ça, je sais ce qu’il s’est passé le mois dernier, les manifestations, l’accord signé avec les compagnies maritimes, rien ne manque dans ma tête. Mais en revanche…
J’ai hésité un peu.
– Dis -moi, s’il te plaît, m’a-t-elle encouragé. Je suis là, avec toi.
– Et bien, je ne sais pas vraiment dans quoi je travaille, par exemple. Je ne me souviens pas de nos amis… Tout ça doit te sembler un peu fou…
Elle m’a pris la main et m’a souri doucement.
– Ça va aller, mon amour, ne t’inquiète pas. Tu sais, j’ai discuté avec les médecins le jour où tu es sorti. À leur discours, j’ai eu l’impression que ton malaise n’avait pas été si bénin que ça. Ce n’était pas massif, pas dramatique, mais j’ai trouvé qu’ils insistaient tout de même lourdement sur les troubles légers auxquels tu serais éventuellement confronté. Peut-être que c’était un peu plus sérieux qu’ils ne l’ont dit et que tu as juste besoin d’un peu plus de temps ?
– Peut-être… Mais pour être honnête, je me rends compte qu’il y a beaucoup de sujets qui me posent problème.
– Comme quoi ?
– Tes parents, les miens, l’école de Luna, notre histoire, notre passé, même… C’est un peu angoissant. J’ai l’impression qu’il me manque des morceaux. Beaucoup de morceaux.
– Tant que ça ? Effectivement, je comprends que tu en souffres… Laisse-toi un peu de temps, d’accord ? Il faut peut-être te changer un peu les idées et stimuler tes souvenirs. D’ailleurs, j’ai une surprise pour toi ! J’ai réservé à la Casa Leoni ce soir, ton restaurant préféré. Marcello nous attend pour vingt heures, est-ce que ça te fait plaisir ?
Ça me disait quelque chose. J’ai fermé les yeux et j’ai fouillé dans tous les recoins de ma mémoire, j’ai soulevé les tapis, trié la poussière, j’ai vaguement retrouvé la trace d’un restaurant… sur les rives du Grand Canal, peut-être… J’ai regardé les magnifiques yeux verts de Valentina qui me fixaient, suspendus, alors je n’ai pas osé la décevoir. J’ai souri et j’ai dit :
– Merci mon amour, c’est une merveilleuse idée.
Elle m’a pris dans ses bras et m’a serré fort. J’ai senti combien elle m’aimait et c’était le plus important.
– Ça va aller. Tout va bien aller.
Le soir venu, nous sommes donc allés tous les trois chez Marcello et pour être honnête, je n’ai quasiment rien reconnu. Ni Marcello, ni son restaurant. La seule chose qui m’a semblé familière, ce sont ses penne à l’encre de seiche. C’était une vraie merveille et lorsque le serveur (dont les grands yeux clairs m’ont immédiatement fait penser au médecin que j’avais rencontré à l’hôpital) s’est approché avec mon assiette fumante, l’odeur m’a envahi tout entier et mon estomac a fait un drôle de bruit. J’ai dévoré mon assiette sans un mot et les filles ont ri de mon appétit. À la fin du repas, Marcello est venu nous rejoindre. Il était un peu joufflu, portait une barbe noire parfaitement taillée et une grosse tignasse bouclée lui faisait comme un chapeau noir sur le haut du crâne. Il avait une voix caverneuse mais douce et bienveillante, de celles des ours gentils des contes pour enfants.
– Alors Angelo, comment tu te sens ?
– Oh, très bien, je ne souffre plus du tout de l’oreille et je t’ai entendu d’ici chanter dans ta cuisine !
Il a souri. Un sourire un peu triste, comme quand on répond à un ami en phase terminale qui nous dit que tout va bien aller.
– Je veux dire… Tes pertes de mémoire… Valentina m’en a parlé quand elle m’a appelé pour réserver. Ça ne te pénalise pas trop ?
J’ai avalé une gorgée de mon Lambrusco et j’ai hésité une fraction de seconde.
– Ça va, pour le moment. J’ai l’impression que ça revient, je crois que c’est juste une histoire de temps. Ça va aller. Mais je n’ai pas oublié le goût de tes penne à l’encre de seiche, ça c’est sûr !
Cette fois, son visage s’est éclairé et il a montré toutes ses dents en regardant ma femme et a frappé dans ses mains.
– Ah, j’en étais sûr ! J’en étais sûr Valentina, je te l’avais dit ! Les meilleures de Venise ! Il n’aurait pas pu oublier ça !
J’ai ri pour étouffer mon mensonge. Parce que ça ne revenait pas, évidemment.
Nous sommes rentrés à la maison tous les trois en nous tenant la main. Il faisait encore chaud et il n’y avait pas beaucoup de touristes dans les rues de Venise. Le dîner avait été parfait et Marcello n’avait pas voulu qu’on paie. Pour que je me souvienne de sa générosité, avait-il dit en riant. Je n’avais en réalité aucun souvenir de lui, ni de sa générosité ni de quoi que ce soit, mais il semblait adorable et sa cuisine était divine. J’aimais tout ici.
Luna a lâché ma main et s’est amusée à courir à cloche-pied quelques mètres devant nous.
– Tu sais, m’a dit Valentina, si tu te sens prêt, peut-être que demain tu pourrais aller te promener. Arpenter un peu la ville, commencer à faire le tri dans tes souvenirs, retrouver tes repères. Qu’en penses-tu ?
– Tu as raison, c’est une très bonne idée. C’est étrange, depuis que je suis rentré je n’ai pas ressenti le besoin de sortir de la maison… Je m’y sens si bien… Mais c’est vrai que ça pourrait me faire du bien. Voir du monde, entendre la foule… Je pourrais même peut-être emmener Luna à l’école demain matin si tu me rappelles où elle se trouve ?
Elle m’a souri gentiment.
– Commence par te retrouver toi, mon amour. Ne t’embête pas avec ça pour le moment, Luna sait parfaitement y aller seule. Marche dans les rues, perds-toi un peu, fais ton touriste, prends le vaporetto, visite les monuments et reviens à la maison. Reviens -nous.
J’ai passé mon bras autour de son cou et nous avons repris notre marche vers la maison dans la douce nuit vénitienne. J’avais peut-être perdu une partie de ma mémoire mais mon amour pour mes femmes était parfaitement intact. N’était-ce pas le plus important ? Le bonheur ne devrait-il pas être l’unique objectif de notre existence ?
C’était mon dernier jour avant le premier lion.
Chapitre 4
Je me suis levé vers neuf heures et me suis immédiatement senti en pleine forme. J’étais heureux et pour être tout à fait honnête, mes pertes de mémoire ne m’inquiétaient pas vraiment. J’avais l’impression que l’essentiel était sauf et je me faisais même à l’éventualité que je ne me souvienne peut-être pas de tout de manière irréversible. Tant pis, après tout. Les filles étaient parties et le soleil brillait déjà fort derrière les volets. Ça allait être une belle journée.
Je me suis douché, rasé, et j’ai souri à l’image que me renvoyait le miroir. Finalement, cette opération avait été une bénédiction : je me sentais fort, heureux, et presque présentable. J’ai enfilé un jean propre et une chemise blanche dont j’ai remonté les manches jusqu’au-dessus des coudes. Venise était à moi. J’ai descendu l’escalier aux cailloux magiques et j’ai claqué la grande porte bleue. J’ai remonté notre ruelle et débouché sur la Strada Nova, la rue principale qui va de la gare Santa Lucia à la place Saint-Marc. Il y avait déjà beaucoup de monde mais malgré mes quelques jours d’isolement, je n’ai ressenti aucune forme d’oppression et je n’arrivais pas à ôter ce sourire béat de mon visage. J’ai mis mes mains dans mes poches et j’ai marché aussi lentement que je le pouvais. J’ai rapidement quitté l’artère principale en direction de Fondamente Nove, la rue qui borde l’est de Venise. De là, j’ai pris le vaporetto vers Burano. J’adorais Burano et ses maisons multicolores. J’ai fait un arrêt sur l’île-cimetière de San Michele, mais pas à Murano qui grouillait déjà de touristes. J’ai passé la matinée à arpenter Burano et vers midi et demi, mon ventre s’est manifesté. J’ai dévoré des spaghettis aux fruits de mer, puis me suis rendu au pied du campanile penché de San Martino d’où j’ai repris le vaporetto en direction de la place Saint-Marc. Tout était beau, j’aimais le bruit des moteurs et du clapotis sur la coque. J’aimais même l’odeur du fuel qui polluait le lagon, c’est pour dire.
En arrivant sur la grande place, je me suis senti chez moi. J’ai déambulé sous les arcades et je suis même monté au Campanile. De là, je me suis émerveillé de ma ville, et chaque toit sur lequel mon regard se posait me semblait être une merveille architecturale. Je crois qu’une part de moi s’amusait de cette béatitude un peu niaise mais je n’ai fait aucun effort pour la refouler. J’avais l’impression de ne jamais m’être senti aussi bien et je comptais bien faire perdurer cet état de grâce. Je suis redescendu, j’ai longé le Palais des Doges et me suis arrêté quelques instants devant la basilique. Nous étions au cœur de l’après-midi et la file des touristes qui attendaient pour y pénétrer semblait interminable. J’ai continué mon chemin et me suis finalement arrêté à la terrasse d’un café qui donnait sur la place. J’ai commandé un verre de vin et le pourtant banal spectacle qui s’offrait à moi me captivait au plus haut point. C’est à peu près à cet instant que tout a vraiment commencé.
D’abord, je n’ai perçu qu’un mouvement noyé dans la danse de la foule bruyante qui m’entourait. Et puis j’ai vu. Il y a sur les bords du Grand Canal, dans le prolongement de la place Saint-Marc, deux hautes colonnes de granit gris. L’une représente San Todaro et l’autre le lion de San Marco. C’est celle de gauche qui a attiré mon attention. J’ai plissé les yeux pour mieux voir le grand lion de bronze et j’ai compris que quelque chose n’allait pas quand il a bougé une aile. J’ai ouvert de grands yeux, j’ai regardé autour de moi et me suis appuyé sur le dossier de ma chaise en essayant de garder mon calme. J’ai regardé mon verre, ai bu une petite gorgée et me suis forcé à respirer quelques instants. Puis j’ai regardé de nouveau devant moi. Le lion ailé était à sa place, immobile. J’ai souri et me suis traité de crétin, la statue était loin, il y avait beaucoup de mouvements autour de moi, j’avais vu de travers, je ne sais pas, c’était stupide. Cette fois, j’ai avalé une grande gorgée de mon vin, mon cœur battait un peu trop vite. J’ai regardé les arcades et la basilique mais j’étais irrésistiblement attiré par la statue, j’y revenais sans cesse. Et au bout de quelques instants, je me suis figé sur mon siège. L’immense félin de bronze a levé sa gueule massive comme s’il s’étirait puis ses deux ailes se sont dépliées presque à la verticale et se sont violemment rabattues sur son corps. Sa crinière de bronze frémissait au rythme du vent. Il a baissé la tête, comme pour contempler la foule à ses pieds, sa queue a battu l’air une unique fois et il a tourné la tête en direction de la place. Dans ma direction. Cette fois, j’ai senti la panique me gagner et je me suis violemment tourné vers ma voisine, une jeune femme blonde cachée derrière de grandes lunettes noires qui lisait un journal.
– Excusez-moi, madame, puis-je vous poser une question ?
Elle a baissé son journal, m’a regardé quelques secondes, a finalement enlevé ses lunettes et m’a souri gentiment.
– Dites-moi.
– Voyez-vous la colonne San Marco, vers le Grand Canal ?
Elle a tourné la tête et plissé légèrement les yeux.
– Oui ?
– Voyez-vous le lion, à son sommet ?
– Bien sûr.
J’ai hésité un instant.
– Pardonnez la stupidité de ma question mais… Pouvez-vous me dire ce qu’il fait précisément en ce moment même ?
Elle a redressé un peu plus son corps en direction de la statue et a mis ses mains en visière. Elle a pris son temps puis s’est retournée vers moi, un peu hésitante, comme si elle n’était pas sûre de la réponse à donner.
– Il… s’étire ?
Cette fois, c’est moi qui l’ai regardée étrangement. Je me suis demandé si elle se moquait de moi.
– Il s’étire ?
Elle a de nouveau tourné la tête, comme pour vérifier son information, et est revenue à moi.
– Oui, je crois qu’il s’étire, en ce moment. Et il semble regarder dans notre direction, aussi. Non ?
Je n’arrivais pas à quitter son regard. Au bout d’une éternité, j’ai réussi à lui répondre tout bas.
– Si. Il s’étire.
Elle m’a souri maladroitement, a lentement remis ses grandes lunettes noires et a repris la lecture de son journal.
– Merci madame, ai-je murmuré.
– Je vous en prie.
Il s’étirait . La statue de bronze qui gardait la place Saint-Marc s’étirait , c’était normal. Classique. Pas de quoi en faire toute une histoire. J’ai terminé mon verre d’un trait. Au loin, la statue semblait maintenant s’ébrouer et elle a levé une patte. Ses ailes fouettaient régulièrement l’air et sa tête semblait donner des à-coups. Et je l’ai entendu. Le lion a d’abord plié légèrement ses pattes avant, puis il s’est redressé d’un seul coup, la gueule levée vers le ciel et entrouverte, et il a rugi. Fort. Un son sourd et puissant qui a résonné sur toute la place. Je crois me souvenir que ma bouche s’est affaissée et j’ai tourné la tête vers ma voisine. Elle n’a pas décollé les yeux de son journal mais elle a murmuré, comme à elle-même :
– Et là, il rugit, me semble-t-il.
J’ai continué à la fixer, elle, ou plutôt son journal, son détachement me bouleversait et j’essayais en vain de donner un sens aux mots qu’elle venait de prononcer. De son impact, de ses répercussions. Je n’ai pas répondu, j’étais incapable de parler, j’ai de nouveau regardé la statue dont les ailes se déployaient, elles ont battu l’air, une seule fois, très fort, et les deux pattes avant de l’animal se sont levées. Un nouveau coup d’ailes et il était totalement détaché de la colonne de granit. Le monde avait basculé.
Le lion de San Marco avait pris son envol sous les yeux de plusieurs milliers de personnes et il a de nouveau tourné la tête dans notre direction.
Chapitre 5
Je crois que j’ai commencé à paniquer et ma voisine s’en est aperçue. Je devais murmurer des trucs étranges et elle m’a dévisagé.
– Quelque chose ne va pas, Monsieur ?
Je l’ai regardée comme si elle sortait de l’asile.
– Quelque chose ne va pas ? Mais enfin, regardez ! ai-je dit un peu trop fort en pointant l’animal du doigt.
Elle a tourné la tête en direction de la lagune et a regardé quelques instants le lion qui s’élevait encore dans le ciel.
– Oh, il s’est envolé.
J’hallucinais.
– Mais oui ! Exactement ! Voilà ! Il s’est envolé ! Et ça ne vous choque pas ?
Elle m’a regardé comme si c’était moi qui sortait de l’asile.
– Et pourquoi est-ce que ça me choquerait, exactement ? C’est un lion, il a des ailes et il vient de s’envoler. Quel est le problème ?
– Mais enfin, c’est une statue ! Un objet inerte, en métal, une métaphore physique, ce n’est pas vivant ! Ce n’est pas un vrai lion avec de vraies ailes !
– Mais pourquoi diable ne voulez-vous pas qu’il soit vivant ? À quoi ses ailes lui serviraient-elles s’il ne pouvait pas se mouvoir ? Voudriez-vous qu’il reste immobile toute sa vie ?
Que pouvais-je répondre à ça ? C’était absurde. J’ai de nouveau regardé le lion qui était à présent haut dans le ciel, il a bifurqué, battu un peu des ailes et a soudain piqué dans notre direction.
– Ah ! D’ailleurs, il me semble venir dans notre direction, je crois que vous allez pouvoir l’admirer de plus près !
Qu’est-ce qui était le plus insensé, exactement ? Qu’une statue de bronze vole dans le ciel de Venise ou que cette femme trouve ça parfaitement normal ? J’étais complètement perdu, tout ça n’était que folie. Le lion s’approchait et la peur gagnait sur la surprise. La femme posa sa main sur mon avant-bras.
– Détendez-vous, cher Monsieur, ce n’est qu’un lion dans le ciel. Vous ne risquez rien…
J’ai regardé autour de moi et effectivement, personne ne semblait craindre ce monstre qui approchait. Les gens le voyaient, c’était sûr, certains le montraient même du doigt mais la plupart des touristes continuait à s’agiter comme si de rien n’était, comme si la scène était parfaitement normale. En quelques secondes, l’animal fut sur nous, les gens s’écartèrent et les pigeons s’envolèrent, il posa son corps massif quelques mètres devant moi et un petit nuage de poussière s’envola. Il s’ébroua bruyamment et poussa un petit grognement de satisfaction. Puis il tourna sa face colossale et me fixa de ses yeux de métal. À cet instant précis, j’ai eu l’impression que son regard me traversait et investissait la totalité de mon cerveau, un immense frisson a parcouru mon corps et j’ai moi-même eu la sensation de me transformer en statue.
J’entendis vaguement ma voisine se lever et me glisser sur le ton de la confidence :
– Et bien vous voilà rassuré à présent, il ne vole plus. Mais je crois que c’est justement vous qu’il vient voir… Allez, je vous laisse, profitez de ce moment privilégié.
Toutes les personnes autour de moi firent de même, naturellement, sans la moindre panique, sans se presser outre-mesure. Aussi impensable que cela puisse (me) paraître, ils nous laissaient entre nous . Au bout de quelques minutes, un cercle d’une dizaine de mètres s’était formé, un espace dans lequel il n’y avait plus que le lion et moi. Et tout autour de ce périmètre réservé, la vie continuait, imperturbable. Les touristes se prenaient en photo et les enfants couraient après les pigeons. Je rêvais, c’était sûr, j’allais me réveiller, là, tout de suite, maintenant.
L’immense bête verte s’approcha d’un pas lourd, s’arrêta à un mètre de moi et pencha légèrement la tête sur le côté.
– Pourquoi voudrais-tu te réveiller, Angelo ? demanda-t-elle d’une voix caverneuse qui résonna dans tout mon corps.
C’en était trop, je sentais des picotements au bout de mes doigts et j’étais couvert d’un voile de sueur. Je commençais à me sentir mal, mon cœur battait bien trop vite.
– Détends-toi, reprit-elle, du calme. Pourquoi me crains-tu ? De quoi as-tu peur ?
– Je… les lions… les statues… ne volent… pas, ai-je réussi à bafouiller.
Il a ouvert de grands yeux, visiblement surpris.
– Vraiment ? Mais… Je suis un lion, n’est-ce pas ? Regarde ma crinière, mes griffes et mes crocs… Et ce sont bien aussi des ailes que tu vois là, juste sur mon dos ? Pourquoi voudrais-tu alors que je ne vole pas ?
– Je … je ne comprends pas… Pourquoi suis-je le seul à m’étonner de voir une statue de bronze prendre vie et s’envoler dans le ciel ?
J’ai repris péniblement ma respiration. Le lion sembla réfléchir quelques instants à ma remarque et finit par froncer un peu les sourcils, perplexe. Visiblement, quelque chose semblait lui échapper. Puis il se redressa légèrement et ouvrit de grands yeux, comme s’il venait de déchiffrer un incroyable mystère.
– Ooooooh, je vois, dit-il en acquiesçant de la tête.
– Vous voyez ? dis-je, étonné. Vous voyez quoi, exactement ?
– Non, rien, ne t’inquiète pas. Tu n’es pas encore tout à fait prêt, voilà tout…
– Prêt ? Mais prêt à quoi ? À voir un lion voler ?
– Heu… Oui, voilà, c’est ça, tu n’as pas l’habitude, c’est tout ! Ne t’inquiète pas, ça viendra…
Je ne comprenais rien. Absolument rien. Alors je le lui ai dit.
– Je ne comprends rien.
– Oui oui oui, c’est normal, Angelo, c’est juste trop tôt ! Tu n’as pas encore vu assez de lions dans le ciel !
Je l’ai regardé, bouche bée. Il m’a aussi fixé quelques instants et nous sommes restés là, comme si le temps avait suspendu son cours. C’est lui qui a brisé le silence.
– Je reviendrai un peu plus tard alors, ce n’est pas grave. Prends soin de toi et regarde le ciel. Aussi souvent que tu le peux. Tu te souviendras. Et nous nous retrouverons bientôt.
Avant que j’aie pu répondre quoique ce soit, il a reculé d’un pas, a battu des ailes et s’est doucement élevé de quelques mètres en continuant de me fixer. Malgré mon insondable perplexité, je l’ai trouvé merveilleusement beau. Il a déplié son immense corps et a pris de la hauteur. Je l’ai regardé traverser la place dans l’autre sens, contourner le Campanile, survoler le Palais des Doges et regagner sa colonne orpheline. Une fois posé, il a semblé piétiner quelques instants, a mis ses ailes en arrière et s’est figé.
Quelqu’un s’est assis à côté de moi et a commandé un café.
Tout était fini, il n’y avait plus de lion dans le ciel.
Chapitre 6
Je pris le chemin du retour totalement désemparé, je ne parvenais pas à trouver une logique à ce qui s’était passé. Une statue s’était envolée, s’était présentée devant moi et… repasserait un peu plus tard, quand je serai prêt ? Ça n’avait pas de sens.
J’ai longé le Grand Canal, traversé le Rialto et j’ai retrouvé notre petite ruelle rassurante. J’ai poussé notre porte bleue, suis rentré chez nous et me suis allongé immédiatement. Quelque chose m’échappait. Quelque chose d’important. J’ai finalement entendu des rires dans l’escalier et les filles sont rentrées en faisant la course. Luna a crié qu’elle avait gagné et Valentina était faussement révoltée. J’ai souri et quelque chose s’est apaisé au creux de mon ventre. Elles ont passé le bout de leur nez à la porte de la chambre et Valentina a mis sa main sur sa bouche.
– Oh, tu es là ? Pardon mon amour, j’espère que nous ne t’avons pas réveillé !
Son attention de tous les instants me touchait à chaque fois en plein cœur.
– Non, tout va bien, ai-je dit en souriant. Venez.
Elles sont rentrées dans la chambre, se sont doucement allongées sur le lit, de chaque côté de moi, et nous nous sommes pris la main sans un mot. Nous nous prenions souvent la main. Puis Luna m’a embrassé et a murmuré qu’elle allait jouer dans sa chambre pour me laisser me reposer. Valentina s’est tournée vers moi et a passé sa main sur mon visage.
– Alors, cette journée ? Raconte-moi.
J’ai hésité. J’étais un peu honteux à l’idée qu’elle me prenne pour un déséquilibré, mais je savais que si une seule personne était capable de m’aider, c’était elle. Elle a attendu, patiemment, et j’ai fini par céder.
– Il s’est passé quelque chose.
Elle n’a pas répondu, n’a pas esquissé un geste. Alors j’ai poursuivi.
– Quelque chose d’étrange, d’incroyable, de complètement fou. Si absurde que j’ai un peu peur de te le raconter.
– Est-ce que ça t’aide ?
– De ?
– D’avoir peur ?
– J’imagine que non.

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