À la dérive
158 pages
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À la dérive , livre ebook

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Description

Guide pédagogique disponible
Prix Rue-Deschambault, Finaliste 2003
Grâce à sa chaussure à double semelle, Sylvia pourra enfin prendre de l’assurance et devenir une jeune fille épanouie. La belle Hélène sera toujours là pour lui rappeler son handicap, mais ne pourra miner la générosité et le courage de Sylvia.
L’histoire des Beaulieu s’échelonne dès le début de la Première Guerre mondiale (1914-1918) jusqu’à l’après-guerre de la Seconde Guerre mondiale (1945). Le roman met en situation le destin parallèle de deux des soeurs Beaulieu, Sylvia, la
raisonnable et Hélène la désinvolte de la famille, qui habitent la campagne de Saint-François-du-Lac au Manitoba. L’auteure décrit le passage du temps, de l’enfance puis l’adolescence au sein d’une famille très nombreuse. Mettant en relief leurs affrontements, les difficultés, l’auteure tisse la toile d’une vie souvent ingrate. Leur père, Cléophas, personnage dur mais intègre, laissera sa marque sur ses deux filles dont le destin leur réserve une vie d’adulte diamétralement opposée.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 09 mars 2012
Nombre de lectures 10
EAN13 9782896112654
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0067€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Table des matières Prologue Chapitre 1 Chapitre 2 Chapitre 3 Chapitre 4 Chapitre 5 Chapitre 6 Chapitre 7 Chapitre 8 Chapitre 9 Chapitre 10 Chapitre 11 Chapitre 12 Chapitre 13 Chapitre 14 Chapitre 15 Chapitre 16 Chapitre 17 Chapitre 18 Chapitre 19 Chapitre 20 Chapitre 21 Chapitre 22 Chapitre 23 Chapitre 24 Chapitre 25 Chapitre 26 Chapitre 27 Chapitre 28 Chapitre 29 Chapitre 30 Chapitre 31 Chapitre 32 Chapitre 33 Chapitre 34 Chapitre 35 Chapitre 36 Chapitre 37 Chapitre 38 Chapitre 39 Chapitre 40 Chapitre 41 Chapitre 42 Chapitre 43 Chapitre 44 Chapitre 45 Chapitre 46 Épilogue
Les Éditions des Plaines remercient le Conseil des Arts du Canada et le Conseil des Arts du Manitoba du soutien accordé dans le cadre des subventions globales aux éditeurs et reconnaissent l’aide financière du ministère du Patrimoine canadien (PADIÉ et PICLO) et du ministère de la Culture, Patrimoine et Tourisme du Manitoba, pour ses activités d’édition. Œuvre sur la couverture : « Ombre du soir », Helen Faber Conception graphique : Éditique ltd. Mise en page : José Orellana Données de catalogage avant publication (Canada) Saint-Pierre, Annette, À la dérive / Annette Saint-Pierre ISBN 2-921353-87-3 I. Titre. PS8587.A3493A75 2002 C843’.54 C2002-911160-9 PQ3919.2.S31A75 2002 © Saint-Pierre, Éditions des Plaines, 2002 382, rue Deschambault Saint-Boniface (MB) R2H 0J8 www.plaines.mb.ca Dépôt légal : 4e trimestre 2002 Bibliothèque nationale du Canada et Bibliothèque provinciale du Manitoba À la dérive Annette Saint-Pierre roman Plaines Quelques anecdotes de la Grande Dépression ont été inspirées de Ten Lost Years 1929-1939 par Barry Broadfoot.
Prologue
La vieille dame vivait seule, entourée d’une trentaine de chats : chats de gouttières, chats angoras, chats de Siam et chats persans. Les petites bêtes, de toutes couleurs et de toutes tailles, étaient tigrées, ocellées, vergetées ou rayées. L’été, les passants, qui s’engageaient sur le trottoir de bois longeant sa maison délabrée les apercevaient sur la clôture, la véranda et le bord des fenêtres. Minets et matous fainéantaient au soleil ou se désarticulaient comme des contorsionnistes.
De temps à autre, l’un d’eux s’aventurait hors de la cour, sorte de dépotoir qu’exécraient les voisines à couteaux tirés avec la tigresse. C’est ainsi qu’on la surnommait depuis que madame Laplante avait osé lui dire qu’elle avait trop de chats. Les deux femmes s’étaient crêpé le chignon pendant que les arbres témoins de cette mémorable guerre ouverte avaient tremblé de toutes leurs feuilles.
— Mêlez-vous de vos affaires!
— Ce sont mes affaires!
— Je paie mes taxes!
— Pas beaucoup avec la bicoque que vous avez!
— Vous saurez que c’est une maison historique. Elle a appartenu à un ancien député…
— Elle aurait appartenu à la reine d’Angleterre que je n’y mettrais pas les pieds.
— Et la vôtre, votre maison? C’est un bordel!
— Vous allez me payer cher cette insulte-là. Grande langue sale!
— À part de ça, vos filles sont des putains. J’ai vu des vieux macaques venir les ramener au petit matin.
Cette fois, c’en était trop, surtout que les spectateurs du théâtre improvisé dans la rue Montjoie se tordaient de rire. Hors d’elle-même, madame Laplante avait fait un magistral pied de nez à son ennemie en s’écriant :
— Vous n’êtes qu’une tigresse mal léchée!
À partir de cette engueulade, le sobriquet avait collé à la peau de cette femme capable de s’attaquer au pape pour défendre la race féline. Ses chats, chattes et chatons continuèrent leur petit train de vie et elle ne fut plus ennuyée, car on craignait son courroux. Toutefois, quand l’un des félins s’aventurait sur le perron d’une voisine, il en était vigoureusement chassé à coups de balai.
Un jour, un minet me frôla la cheville. Il était si mignon que j’oubliai ma peur des bêtes et pris dans mes bras la petite boule de laine soyeuse. Il me lécha la joue et se blottit contre mon épaule. Sur le dos, le petit chat tigré avait un cercle de poil aussi blanc que neige. Ses yeux fendus n’étaient pas assez grands pour laisser voir au complet sa pupille couleur de nuit. Soudain, l’envie folle de le posséder fit germer en moi l’idée d’un enlèvement, mais en pensant à la tigresse qui viendrait chanter pouille à ma mère, je le déposai par terre et rebroussai chemin. Il s’était mis à miauler pour revenir dans mes bras.
Au souper, je demandai un petit chat à ma mère.
— Jamais de la vie, il va égratigner mes meubles.
— Je peux le dompter, répondis-je du tac au tac.
— Il va grimper dans les rideaux, monter sur la table, les lits et mettre du poil partout.
— Pas si je surveille, hein, papa?
Mon père acquiesça de la tête en se gardant bien d’ajouter un mot. Il adorait les chats, mais ma mère les qualifiait de petits démons.
— Tu auras ma réponse demain. Je dois réfléchir, ajouta ma mère qui demandait toujours un sursis pour se trouver de meilleurs arguments.
Dans mon rêve, cette nuit-là, je gavais mon petit chat de tablettes de chocolat : Aero, Coffee Crisp, Sweet Marie. Devenu obèse avec un ventre frôlant le plancher, il se déplaçait à pas de tortue et roulait son derrière de gauche à droite. Il miaulait désespérément. Le voyant en train d’agoniser, je hurlai de toutes mes forces. Quand je m’éveillai en sueur, ma mère me berçait dans ses bras en murmurant :
— Calme-toi, calme-toi, Agathe. Samedi, nous irons chercher un chaton à la ferme de ton oncle Jacques.
Je me recouchai, décidée à ne pas adopter un chat inconnu quand j’en connaissais un qui m’aimait.
Ce même jour, je demandai à la femme aux chats de me donner le minet avec une tache blanche sur le dos. La vieille dame me parla longuement des chats et de leurs habitudes. Elle m’en donnerait un, mais à condition que je le nourrisse chaque jour, que j’évite de le frapper et que je le protège contre les automobilistes qui écrasent les chats. Et elle ajouta :
— Il y a même des gens qui leur crèvent les yeux et les laissent mourir de faim.
Je sursautai en entendant une telle horreur et répliquai :
— Moi, mon père va m’aider. Il aime les chats. Sur la ferme de mon grand-père, il y a beaucoup de chats, mais ils n’entrent jamais dans la maison. L’hiver, ils se réchauffent sur le dos des vaches et, l’été, ils rôdent dans le jardin. Si vous me donnez un chat, il va toujours coucher dans la maison.
— Dis à ton père de lui acheter une litière et de le garder très propre. Tiens, voici une boîte de Purina, une bonne nourriture pour les chats. Achète toujours cette sorte-là, c’est la meilleure. Aussi...
Mais je ne l’écoutais plus. Le chat à la tache blanche n’allait pas souffrir de saleté avec maman qui passait la vadrouille trois fois par jour. Mon regard allait maintenant de sa remise en train de s’effondrer à l’escalier branlant de sa maison. À en juger par son taudis et sa robe tachée de moutarde, elle n’avait pas de leçon à donner aux autres.
Hélas! le petit chat à la tache blanche fut introuvable. Où était-il donc passé? S’était-il enfui? Il était si plein de vie qu’il était peut-être rendu à la Fourche après avoir traversé le pont Provencher qui enjambe la rivière Rouge. Devinant mon anxiété, la femme attrapa un pelage beige aux pattes de velours brun.
— Tiens, prends celui-ci. C’est un siamois. Les siamois sont fiers, affectueux et intelligents. Je t’assure que tu vas l’aimer.
Sans me laisser le temps de riposter, elle ramassa un carton dans la cour et saisit le chat qui gémissait comme un pendu. Une fois le chat emprisonné, elle tailla des petites ouvertures dans le carton qu’elle ficela lentement et fit une poignée sur le dessus. On aurait dit qu’elle hésitait à me le confier. De mon côté, j’étais tellement déçue de mon chat que j’oubliai de la remercier en m’éloignant pour ne pas l’entendre crier :
— Donne-moi de ses nouvelles.
À l’extérieur de la cour, je mis mon nez dans une brèche de la palissade pour trouver le minet de mes rêves. S’il avait été là au bon moment, c’est de lui que j’aurais hérité et non pas de ce chat hystérique qui se débattait comme un diable dans l’eau bénite. Mais, c’était mieux que rien.
— Tais-toi, mais tais-toi donc, espèce de mal élevé!
Eh oui, je manquais déjà de patience envers la petite bête que j’avais juré d’aimer.
Maman leva les bras au ciel en voyant le chat qui arrivait tout droit du bouge de la tigresse. Elle ne se calma les nerfs qu’au souper quand mon père, fatigué d’entendre les mêmes propos, éleva le ton pour s’exclamer :
— Bon sang de bon sang! Marie-Louise, un chat est un chat. Vas-tu arrêter tes jérémiades!
Ma mère se tut quelque temps, mais le siamois la rendait folle en courant de la cave au deuxième étage; il s’agrippait aux rideaux, montait sur le divan du salon et miaulait de désespoir. Elle menaça de l’ébouillanter si je ne le sortais pas de la maison. Le cœur en peine, je remis le mistigri dans son carton et me rendis chez sa maîtresse.
— Tu sais, me dit la vieille femme, il s’ennuie trop. Un siamois a besoin de compagnie. Je vais t’en donner un autre et il va se calmer, tu verras.
Moi, je n’avais qu’un souhait en tête : retrouver mon chaton à la tache blanche. Comme par miracle, je l’aperçus sur le palier de l’escalier, blotti dans le ventre de sa mère qu’il tétait goulûment. Je l’approchai et il se laissa cueillir en émettant un petit son plaintif. Puisqu’il avait encore besoin de téter, j’étais cruelle de le séparer de sa mère qui, elle aussi, aurait le cœur brisé. J’allais le rendre à la chatte, mais je changeai d’idée en voyant le chaton répondre à mes caresses par un ronron de satisfaction. Je le tenais comme un bébé, passais ma main sur sa tête, lissais ses petites oreilles triangulaires et chatouillais son ventre blanc et douillet. Qu’il était mignon!
J’eus droit au même sermon avec la recommandation de rapporter le carton et la ficelle qui étaient encore solides. Pourtant, la femme aux chats, qui fouillait chaque jour les poubelles du voisinage possédait des centaines de cartons et des milles de ficelle. Ses cueillettes dans les ruelles des édifices commerciaux étaient si fructueuses que son sous-sol et son rez-de-chaussée étaient encombrés. Pour abriter son bazar, elle avait été obligée d’emménager au premier étage.
Sur le chemin du retour, le chat de mon choix n’émit aucun son. Décidément, j’avais choisi un angelot. Je l’appellerais Nicou, un nom venu spontanément à mon esprit. Au son de ma voix, il se mettait à ronronner. Le siamois, lui, quand je l’avais transporté chez moi, avait miaulé à se sortir le cœur du ventre.
À la maison, je descendis au sous-sol afin de lui montrer la litière qu’il partagerait avec le siamois — je n’avais pas pensé à lui donner un nom à celui-là — et de lui recommander d’être bien propre s’il voulait que maman l’accepte. C’était là une discipline sévère, vu que chez la femme aux chats, il répondait aux besoins de la nature entre des caisses, derrière les bureaux ou sous les lits.
Je n’eus pas le temps de les présenter l’un à l’autre car le siamois reconnut son petit copain sur-le-champ et les deux partirent à toute allure. Ensorcelés, ils empruntaient le premier escalier, le second, en redescendaient, entraient dans une pièce puis en ressortaient à la vitesse d’une flèche.
Ma mère accourut à ce train d’enfer et, en apercevant le second minet, faillit perdre connaissance. Le vase débordait. Elle m’avait sommée de la débarrasser du premier chat et voilà que j’en ramenais un deuxième. Elle allait perdre la tête. Les nerfs en boule, elle criait :
— Sors d’ici et amène tes chats! Si tu veux des chats, va-t’en rester avec la tigresse.
Le commandement de ma mère était insensé. Elle ne pouvait pas me mettre dehors. Pas à mon âge! À l’arrivée de mon père, elle se calmerait — les chats aussi — et je lui expliquerais tout. Pendant ce temps, les chats fendaient l’air, tels des oiseaux, et rien n’indiquait qu’ils allaient interrompre leur course endiablée. Ils étaient si heureux dans notre grande maison qu’ils filaient comme des bolides dans tous les sens ne laissant voir que leur bout de queue.
Quand ils entrèrent en trombe dans la cuisine et se mirent à patiner sur le linoléum, ma mère, au paroxysme de sa crise, alla s’enfermer dans la salle de bains. Pendant ce temps, papa était rentré et s’était installé dans le salon. Il abaissait parfois son journal pour suivre le stampede des deux paquets de fourrure. Brusquement, le siamois sauta sur lui, suivi de Nicou qui s’y insalla à son tour. Épuisés par leurs exercices déments, ils se mirent à ronronner, surtout Nicou qui faisait un bruit étrange. Hélas! le moment de répit fut de courte durée. Le siamois sauta à terre et la course démoniaque reprit de plus belle.
Ma mère entra au salon au moment où les rideaux se balançaient comme un drapeau dans une île.
— Mes rideaux de dentelle! Hector, fais quelque chose! Je demande le divorce si ces maudits chats ne sortent pas d’ici.
Fascinés par les feuilles vertes et frisées, les minets venaient tout juste de sauter dans le pot de la fougère. C’était le comble pour ma mère qui tenait à cette plante comme à la prunelle de ses yeux. La main sur le cœur, elle s’écria telle une sacrifiée du Moyen Âge devant le feu qui va la consumer :
— Je meurs! Je meurs! Et elle ajouta : Agathe, retourne tes damnés chats ou c’est moi qui sors de la maison.
— Calme-toi, dit papa. C’est l’heure du souper. Ce n’est pas une nuit avec deux chats qui va nous faire mourir. Demain, ce sera fini.
Mais ma mère était si furieuse qu’elle fit la grève de la faim, ce soir-là. Mon père et moi mangeâmes des hot-dogs parce qu’elle refusa de cuisiner pour nous, préférant se retirer dans le solarium et bouder le reste de la soirée. Avant de monter se coucher, elle emprisonna les chats dans la cuisine, assurée que les vilains ne s’agripperaient pas aux rideaux, ni ne se prélasseraient sur le sofa du salon. Elle avait une telle horreur des poils de fauve.
Le lendemain matin, elle poussa les hauts cris en mettant le pied dans la cuisine. Les félins indisciplinés avaient arraché les chaînettes des stores vénitiens et fait des petits tas d’odeur nauséabonde sur le tapis couleur de cendres. Ignorant le comportement des chats, enclins à la claustrophobie et capables de se dédommager si l’on restreint leurs mouvements, elle avait provoqué ce malheureux incident en tirant la porte du sous-sol où se trouvaient nourriture et litière.
Les yeux rougis et le teint malade, ma pauvre mère refusa de déjeuner. Papa semblait malheureux. N’avait-il pas commandé à ma mère d’héberger les chats une nuitée? Première responsable du drame familial, qui en était au deuxième acte, j’avais encore moins d’appétit que ma mère. Il n’y eut pas de troisième acte. Mon père se tourna vers moi et le verdict tomba de ses lèvres :
— Ce matin, tu vas aller mener tes chats à la tigresse.
J’étais navrée d’avoir perturbé le calme habituel de notre foyer, mais il m’était impossible d’acquiescer au désir de papa. L’amour de mon chat à la tache blanche l’emporta et je ripostai en scandant chaque mot :
— Papa, je garde Nicou. Il est sage, lui...
— Et ta mère, elle? me demanda-t-il d’une voix grave.
Je restai bouche bée. Il avait raison. Je regardai ma mère et vit qu’elle n’en pouvait plus la pauvre. En entendant mes sanglots, papa se leva, prit maman par la taille et l’entraîna au salon. Allait-il la convaincre de me laisser mon minet en lui murmurant des mots magiques? En ressortant, il laissa la parole à maman qui prononça d’un ton solennel :
— Agathe, retourne le siamois immédiatement. Et tu as une semaine pour dompter l’autre chat.
Sur ce, maman nous tourna le dos, prépara le café et se mit à faire frire des œufs et du bacon. Papa me fit un clin d’œil qui en disait long sur sa complicité.
Une fois seul, mon chaton à l’ocelle blanc se calma aussitôt. Il se déplaçait avec tant de délicatesse que maman ne put s’empêcher de dire :
— C’est l’autre qui l’excitait et l’entraînait à faire le fou.
Nos visiteurs trouvaient Nicou adorable; ils lui grattaient le dessus de la tête et s’étonnaient de son bourdonnement à nul autre pareil. Il mangeait de tout, faisait de longues siestes, utilisait sa litière et se faisait tout mignon quand il montait sur nos genoux. Il paraît que les chats devinent nos sentiments; ce fut le cas du mien qui se rapprocha de maman quand elle eut cessé de le rabrouer. En un soir mémorable, elle le laissa s’amuser avec ses boucles d’oreilles. Fasciné par les petits pendants dorés qui remuaient dès qu’il y posait la patte, il ne se lassait pas de les agiter. Parfois, ma mère lui lançait un peleton de laine qu’il réussissait à empoigner; étendu sur le dos, il s’évertuait à le retenir et manifestait sa frustration en activant ses pattes blanches.
Un jour, en chatouillant le ventre blanc de Nicou, je vis une armée de puces sillonnant sa fourrure. Malheur! avec maman qu’une mouche affolait, ses jours étaient comptés. Heureusement, mon père vint de nouveau à ma rescousse. Nous irions à une clinique de petits animaux en l’absence de maman. Là, une demoiselle très gentille nous interrogea, inscrivit nos réponses sur une fiche et intitula le dossier Nicou Lavigne.
— Mais, ma petite, ce n’est pas un minet que tu as, dit le vétérinaire après l’examen médical de Nicou. C’est une minette!
Lui et papa s’esclaffèrent et j’en fis autant. Je riais encore de mon ignorance en quittant la clinique, déterminée à soulager ma petite chatte de ses puces et à désinfecter son quartier général. Parce qu’elle avait une telle fringale et qu’elle boulottait d’un si bon appétit, je l’avais rebaptisée du nom de Boulotte. Selon papa, elle avait souffert chez la tigresse; n’étant pas guerrière de nature, elle ne devait pas s’attaquer aux matous gourmands qui l’empêchaient de manger à sa faim.
Le secret de Boulotte fut bien gardé. Chaque fois que je me retrouvais seule avec papa, nous nous précipitions à la buanderie au sous-sol. Là, pendant que je tenais la petite martyre au fond de l’évier, mon père lui administrait une douche en évitant de lui mouiller la tête. Elle avait terriblement peur de ce déluge, seul remède capable de la dépouiller de sa vermine. Je lui faisais un shampoing mousseux et lui labourais le corps de mes doigts agiles. La minette miaulait, s’agitait, nous éclaboussait d’eau savonneuse sans réussir à vaincre la poigne de papa. À l’aide d’un séchoir à cheveux, mon père séchait son poil gris argenté et l’enveloppait d’une serviette d’où n’émergeait que sa tête. Ensuite, il allumait sa pipe et s’emparait du petit paquet tremblant. En voyant la danse des volutes, Boulotte oubliait sa misère quelque temps puis, une fois libérée, se terrait dans un coin pour lécher de sa petite langue rouge les zones humides de sa fourrure.
Une chose extraordinaire se produisit au cours des semaines suivantes. Plus je m’attachais à Boulotte, plus je m’intéressais à la femme qui m’avait fait un si beau cadeau. Chaque fois que je la rencontrais dans la rue, je lui racontais les prouesses de ma chatte et, chaque fois, elle soupirait en disant :
— J’aurais pas dû te la donner.
Les années ont passé. La « chatterie » de la vieille a doublé, triplé et même quadruplé. De temps à autre, des agents de la ville de Winnipeg et de la Société protectrice des animaux capturaient la plupart de ses chats qui se multipliaient comme des lapins. Devant les voisins qui se marraient, la femme faisait des colères terribles, insultait et maudissait les prédateurs en leur souhaitant tous les malheurs du monde. Ensuite, quand elle me racontait ses épreuves, je l’écoutais sans faire de commentaires parce que, moi aussi, je trouvais qu’elle avait trop de chats.
À Noël et à Pâques, je lui offrais un présent que je déposais dans sa boîte aux lettres. Elle ne voulait pas que j’entre dans sa maison. Un jour que des voleurs avaient tenté de s’y introduire, elle s’inquiéta du sort d’une superbe sculpture signée Moreau; elle me supplia alors de l’apporter chez moi pour mieux la protéger. J’allai la chercher. Dussé-je vivre cent ans, je n’oublierai jamais l’encombrement de son logis.
Pour circuler entre les rangées de sa « marchandise », il fallait s’étirer en se serrant le ventre et les fesses. Aux fenêtres, des piles de journaux servaient d’écran solaire, le jour et, le soir, de filtre pour la lumière électrique. On y trouvait à profusion des vêtements, des ustensiles de cuisine, des bibelots, des livres, des pots de fleurs, des canettes, et des cartons sur les meubles devenus invisibles. En somme, on n’apercevait plus que les parois de la cuisinière et du frigo qui croulaient sous les amoncellements. J’aidai la dame aux chats à déplacer maints cartons pour dénicher le Moreau. Elle me confia donc la précieuse sculpture qui représentait une jeune fille tenant un flambeau à la main.
Il faut dire que la femme avait de l’ordre dans son désordre. Sur certaines boîtes, on pouvait lire : bouilloire, médicaments, set de Limoges, manteau de fourrure, nécessaire de couture, albums de photos, Readers’ Digest, argenterie, perruques, corsets et soutiens-gorge, bijoux, bouteilles de parfum, outils, pinceaux et peinture, chaussures, chemises d’hommes, chandails, bougies, clous, bouteilles d’alcool vides, et j’en passe. Un vrai magasin général des années quarante. J’aurais aimé savoir pourquoi elle accumulait un tel bric-à-brac mais j’évitais de l’interroger pour demeurer son amie.
Elle était à l’image de son marché aux puces. Un soir d’hiver, je l’ai vue attifée de deux manteaux dont l’un était retenu par une épingle de sûreté; elle était coiffée d’une tuque surmontée d’un bérêt. Ses bas ravalés et ses souliers éculés me donnèrent l’envie de l’amener chez moi pour demander à maman de la chausser convenablement. Sa chevelure blanche, son teint de porcelaine et ses yeux couleur d’un bleu de ciel retenaient l’attention. Jeune, cette femme avait dû être d’une grande beauté. Ce n’est pas tout, il lui arrivait parfois d’avoir les manières d’une dame de haute classe, installée à une table de bridge.
Qui était-elle? D’où venait-elle? Avait-elle une histoire? Pour en savoir plus long, je la surveillais. Si je la voyais ranger des planches ou des tuyaux dans sa cour, j’allais la rejoindre. Toujours amoureuse de ses chats, elle se mettait aussitôt à discourir sur les malades et les égarés. À sa place, j’aurais béni le Ciel d’en perdre un ou deux par semaine.
Pour les voisins, elle était toujours la tigresse, la femme aux chats, la puante. Moi, je la voyais d’un autre œil. Aussi, quand elle se qualifiait de vieille folle, je ne partageais pas son opinion parce que je la trouvais aussi intéressante que celles qui la méprisaient. Le jour où elle m’avait confié son bronze, je lui avais fait la bise en lui demandant ce que je pouvais faire pour elle.
— Donne-moi un peu d’argent pour mes chats... Je n’ai pas un sou et ils ont besoin de nourriture.
Je lui donnai un billet de dix dollars. À ce moment-là, j’étais âgée d’environ vingt ans parce que Boulotte en avait dix. J’en vins à répéter régulièrement le même geste pour me l’attacher et percer le mystère qui l’entourait.
Un jour, je la rencontrai dans la rue. L’air malade, le front en sueur et les traits tirés, elle faisait pitié à voir. Comme il y avait une terrasse à proximité de là, je lui offris une bière. Ses yeux s’illuminèrent et elle s’affala sur une chaise pour allumer une cigarette. Cette fois, nous allions parler d’elle et non pas des chats.
— Mon histoire n’est pas belle du tout, répondit-elle, quand je manifestai le désir de la mieux connaître. Si je te la racontais, tu serais horrifiée de ses laideurs.
Elle se mit à parler, en haussant le ton d’une voix amère et cassée. Les têtes se tournaient vers nous. Je crois que le couple bizarre que nous formions attirait autant l’attention que les propos de la vieille dame. En ce jour de juillet, alors que j’étais légèrement vêtue d’une robe claire et chaussée de sandales griffées, la femme aux chats portait un pantalon d’homme, un chandail troué, ainsi qu’un chapeau de paille qu’un musée aurait été fier de compter dans sa collection.
— Madame, dis-je, après quelque temps, vous pourriez écrire votre vie... à votre rythme... le jour... ou le soir quand vous n’êtes pas trop fatiguée…
— Pas le soir, jamais. Les chats couvrent mon lit. Je dois les pousser pour arriver à m’étendre. J’en ai partout; sur les épaules, la tête, le long des cuisses et dans le dos.
Elle souriait en songeant à la compagnie de ses chats, son unique source de réconfort. Il faut dire qu’elle n’avait plus d’odorat parce qu’elle dégageait une affreuse puanteur. La veille, une chatte avait eu une portée sur son lit.
Quel secret cachait donc cette femme! Dans le même cœur, une haine viscérale pour tous les humains de la terre et un amour inconditionnel pour tous les chats du monde. Je l’écoutais en frémissant. Quelle blessure lui avait-on infligée pour que sa plaie soit encore si vive après tant d’années?
— Madame, dis-je, l’interrompant parce qu’elle parlait encore de ses chats, j’aimerais tellement connaître votre passé. Je vous apporte un magnétophone et, chaque fois que vous me remettrez une cassette, j’achèterai un gros sac de nourriture pour vos chats.
Je venais de toucher à une corde sensible. Elle leva la tête et plongea son regard bleuté dans le mien :
— Que vas-tu faire de mon histoire?
— Un roman. Quand vous ne serez plus là…
À Mariette
Chapitre 1
Accablée par la violence verbale de son mari qui désire un garçon, et non pas une quatrième fille, la mère qui vient tout juste d’accoucher a le cœur au découragement. La journée torride sera longue dans sa chambre à coucher où s’engouffrent de rares bouffées d’air. Ce matin, les oiseaux se sont tus plus tôt que d’habitude, de sorte que l’on dirait une maison en deuil au lieu d’une maison qui accueille une vie de plus. La chaleur est si intense que Madeleine étouffe dans sa nouvelle robe de nuit confectionnée dans des sacs de farine qu’elle a blanchis de son mieux. Le haut col rude lui donne des démangeaisons au cou. La sage-femme dépose le bébé dans le berceau, écarte le rideau de mousseline blanche pour l’immobiliser dans sa cordelière, et revient vers Madeleine en souriant. Elle voudrait tellement lui communiquer un peu de réconfort.
La mère se retourne dans son lit, rejette le drap moite, s’allonge les jambes et frotte sa joue contre l’oreiller pour essuyer les larmes qui brûlent sa figure. Elle se redresse pour laisser madame Sabourin brosser son chignon qui s’est défait aux premières douleurs de l’enfantement. Elle reprend ensuite son bébé pour lui donner le sein. Demain, elle se lèvera et reprendra sa besogne coutumière.
Cet été-là, elle ne voit ni les boutons d’or, ni les capucines, ni les clématites, ni même les glaïeuls qui n’ont jamais été aussi beaux dans son jardin de fleurs; elle oublie même de cueillir des roses le jour de l’anniversaire de naissance de sa fille aînée. Madeleine se déplace comme un zombie, le pas lourd et le geste lent pour une femme dans la trentaine. Elle parle si peu et si bas que l’air ne semble pas se renouveler autour d’elle.
Son affliction redouble quand elle fait la toilette de la petite devant ses trois autres fillettes qui s’exclament chaque fois :
— C’est donc de valeur!
— Pauvre elle!
— Une si belle petite fille!
— Comment trouver à se marier? demande, un jour, la voisine.
— Pauvre enfant, dit le curé à Cléophas Beaulieu. Elle sera malheureuse toute sa vie.
Plus optimiste, le mari de la sage-femme encourage Madeleine de sa voix nasillarde :
— Crois-moi, celle-là va être ta plus belle.
Un mois après la naissance de Sylvia, Madeleine sombre dans un abattement moral peu commun. Non seulement elle a les bras coupés devant sa tâche d’épouse et de mère, mais elle perd le goût de vivre.
La petite fait ses premiers pas et, à mesure qu’elle grandit, tente d’imiter ses sœurs qui font des gambades sur le gazon, l’été, ou se couvrent de neige éblouissante, l’hiver. Un jour, en faisant un saut de sa chaise, elle tombe lourdement sur le plancher, tel un oiseau blessé. Elle se relève et demande à sa mère ce qui lui arrive. Interloquée, Madeleine s’agenouille, entoure de ses bras sa fille préférée, la serre contre son cœur et appuie sa tête contre elle. Comment rendre intelligible à un enfant le mystère du mal physique? Un mal qui imprègne de tristesse l’enfance de sa dernière-née.
Émerveillée par l’intelligence précoce de Sylvia, son humeur joyeuse, son affection à l’égard de tout le monde, son visage rosé et ses yeux noirs exceptionnellement captivants, Madeleine supplie le Ciel d’allonger cette misérable petite jambe qui fait son malheur. Puisque sa fillette est innocente et que, par conséquent, elle ne mérite pas une telle épreuve, elle a droit à un miracle. Le bon Dieu est injuste de l’affliger à ce point.
La mère mesure souvent la jambe droite de Sylvia pour voir si elle allonge, un test que l’enfant fera régulièrement quand elle en comprendra l’importance; elle en viendra à croire que sa jambe peut pousser, tout comme le géranium qu’elle arrose chaque jour. En attendant, elle s’efforce de manger tout ce que l’on dépose dans son assiette, même les carottes qu’elle déteste, et elle accepte d’avaler de grosses capsules d’huile de foie de morue pour avoir deux bonnes jambes. Hélas, si le membre fragile gagne quelques centimètres, il ne se développe pas au rythme de l’autre.
D’une sagacité peu commune, Sylvia évite de se déplacer devant les étrangers qui viennent à la maison. Maintenant, quand elle se compare à ses sœurs qui déambulent allégrement, elle s’attriste. Certains jours, elle bâtit des châteaux en Espagne : douée d’une grande agilité, elle ne boite plus et court plus vite que ses sœurs. En attendant des résultats, elle réprimande sa jambe, la traite de paresseuse, la frappe et la secoue pour qu’elle grandisse plus vite. Elle a envie de pleurer en entendant des murmures dans son dos, mais elle préfère sourire et relever la tête avec fierté pour faire oublier son infirmité. On devrait s’intéresser à elle, et non pas à sa jambe qu’un vilain sort a frappée.
Sylvia s’ennuie à la maison où règne un silence quasi perpétuel. Parce que sa mère n’a pas les nerfs solides, on doit éviter de faire du bruit. Heureusement, en fin de journée, la demeure familiale s’anime un peu; sa grande sœur rentre de l’école et s’empresse vers elle si elle a appris une comptine ou une chansonnette nouvelle. Ruth aime beaucoup sa petite sœur qu’elle trouve attachante, mignonne, affectueuse et pleine d’énergie. Elle s’étonne de la facilité avec laquelle elle maîtrise tout ce qu’elle lui apprend; aussi, si elle ne devait pas aider sa mère, elle passerait plus de temps en sa compagnie.
— Un jour, je vais aller à l’école et j’aurai une ardoise comme la tienne. J’aurai aussi un beau cahier, annonce Sylvia. Je le montrerai à maman et je la ferai sourire.
La dépression de la mère atteint un stade inquiétant en découvrant qu’elle est de nouveau enceinte. Craignant de mettre au monde un autre bébé infirme, elle se désole au point d’en perdre l’appétit et le sommeil. Heureusement ou malheureusement, elle fait une fausse-couche, se relève et trouve assez de vaillance pour reprendre sa morne existence.
Chapitre 2
Ruth et Hélène, qui fréquentent la petite école de Saint-François-du-Lac, sont bientôt suivies de Jeanne, la troisième de la famille Beaulieu. Le repas du soir terminé, quand les écolières se mettent au travail, c’est le plus beau moment de la journée pour Sylvia qui, telle une abeille, butine autour du trio. Son regard inquisiteur guette les livres, les cahiers et les crayons qui sortent comme par enchantement des sacs de toile bleu foncé. Charmée par les livres, elle les mange des yeux. Un jour, elle en aura elle aussi; elle saura lire et écrire aussi bien que ses sœurs.
Rien de plus captivant que de les regarder lire quelques minutes, fermer les yeux et remuer les lèvres sans émettre de son. Figée sur place, Sylvia les examine curieusement; elle pense qu’elles prient. Voyant sourire Ruth, elle la voit dans un monde à part, un lieu de délices où elle-même aura accès un jour. La seule pensée de se joindre à sa grande sœur, avec son sac d’école et ses affaires à elle, la remplit de contentement. Parfois, elle indique de deux doigts les années qui la séparent de son sixième anniversaire de naissance, sans voir sa mère essuyer une larme. Déjà, elle écrit son nom, récite toutes les lettres de l’alphabet et compte jusqu’à cinquante. Elle rêve au jour où elle prendra le chemin de l’école.
En juin 1919, on ne parle que des vilains prédateurs qui envahissent le Manitoba et ravagent les cultures. Ruth apporte à la maison un billet qui se termine comme suit :
« Chaque queue a autant de valeur pour ton père que pour le gouvernement ». Pour encourager les enfants à se débarrasser de ces bêtes, on leur offre deux cents et demi la queue. C’est la guerre, l’argent est rare et les enfants doivent faire leur part. Incapable de refuser à Sylvia le plaisir de suivre ses sœurs dans les champs, Madeleine lui dit :
— C’est vrai, tu as maintenant cinq ans et tu es assez grande pour attraper des gophers (géomys, sorte de rats avec des abajoues).
Cette aventure inoubliable permet à Sylvia de pénétrer dans la petite école du village pour la première fois; elle y remarque au-dessus du tableau noir les lettres de A à Z, un crucifix avec des images saintes de chaque côté. Sur le mur opposé, le portrait d’un roi. Elle demande à Ruth :
— Qu’est-ce qu’il fait le roi dans l’école?
— C’est le roi George V. Il est le roi d’Angleterre et aussi le roi du Canada. Il a de gros problèmes en ce moment à cause de la guerre en Europe. C’est pour ça que les soldats du Canada sont pas encore revenus. Chaque jour, à la fin de la classe, on chante God save the King.
— En anglais?
— Oui, en anglais.
— Mais je sais pas l’anglais, moi. Je vais pas pouvoir chanter.
— Aie pas peur, tu vas l’apprendre vite.
Deux semaines plus tard, le gouvernement annonce que les écoliers du Manitoba ont capturé 150 000 gophers. Sylvia se vante d’en avoir attrapé une douzaine et d’avoir versé trente cents à sa mère.
En entendant parler de gophers, Cléophas a un haut-le-cœur. Jamais, il n’oserait dire qu’il en a mangé quand il était jeune. Il en a encore la nausée, le pauvre. Yes, Sir! Sa mère faisait un pâté aux gophers chaque fois que lui et son frère lui en apportaient une vingtaine. Il la voit debout devant la table de la cuisine enduire de graisse une casserole bleue, y déposer huit lisières de cette viande de rat, une couche de pommes de terre tranchées, des oignons et, après la quatrième ou cinquième couche, étendre un peu de pâte sur le dessus. Parfois, elle mettait des pommes sèches pour donner un goût différent au plat. Le pâté sortait du four tout doré et les plus jeunes en redemandaient parce qu’ils ne savaient pas ce qu’il contenait. Quant à lui et son frère Edmond, ils le vomissaient presque toujours. Par ailleurs, son père s’en régalait en répétant la même chose, et en se gardant bien de dire que c’était du gopher. Il déclarait alors :
— Cette viande-là est aussi bonne que celle du lapin.
Il pouvait prendre la défense des gophers tant qu’il le voulait, mais il ne réussissait pas à le faire accepter de ses aînés. Ces derniers savaient que c’était la viande des pauvres et que les Manitobains avaient honte d’en manger.
La relation entre Madeleine et Cléophas Beaulieu se détériore lamentablement. Le matin, alors qu’il se prépare à quitter la maison, on l’entend renâcler, se moucher bruyamment, rouspéter sur le café trop froid ou trop chaud, sans adresser un mot à sa femme et à ses enfants. Le soir, il lanterne au village. En rentrant vers sept heures, il critique le repas réchauffé, sans penser aux enfants qui ne peuvent demeurer à jeun tout ce temps pour s’attabler avec lui. Cléophas s’irrite si facilement qu’en sa présence, la maisonnée marche sur des œufs. Seule, la mère trouve assez de courage pour lui tenir compagnie, alors que les fillettes quittent la grande table de la cuisine pour se réfugier dans leurs chambres, suivies de Sylvia mystifiée par les sacs d’école.
Chaque séance de devoirs amène Sylvia à idéaliser le lieu où ses sœurs apprennent des choses incroyables. Étant donné qu’un monde inconnu captive son imagination, c’est là qu’elle situe le vrai bonheur. Quand ses sœurs quittent la maison, les matins d’hiver, emmitouflées sous un cache-nez tricoté par une tante de Brandon, Sylvia ne leur voit que les yeux. Une fois sur le perron, chacune se transforme en une cheminée mobile d’où s’échappe une fumée blanche. Elles se mettent en route l’une derrière l’autre, la tête droite, et les bras croisés pour empoigner leur sac plus solidement. Sylvia s’attarde à regarder l’astre du jour encerclé de « chiens de soleil ». Sous une température de -30° C, elle n’a pas la permission de sortir pour jouer dans la neige blanche.
Vers quatre heures de l’après-midi, Madeleine tartine de miel de grandes tranches de pain frais. Pour Sylvia, c’est le temps de passer au salon réservé habituellement aux visites de monsieur le Curé et à la bénédiction du jour de l’An. Dissimulée derrière le rideau de dentelle, elle voit venir ses sœurs qui jouent des jambes jusqu’au perron de la maison, anxieuses de se mettre au chaud. Selon le même rituel, elles enlèvent et secouent leurs manteaux, s’assoient sur les marches de l’escalier et extraient la neige accumulée dans leurs couvre-chaussures de caoutchouc. Pendant qu’elles s’empressent à retirer leurs bas de laine mouillés, d’en enfiler des secs et de se rapprocher de la chaleur, Sylvia s’affaire à étendre leurs bas dégoulinants derrière le poêle. Elle aime renifler l’odeur de la laine à mesure que la chaleur la pénètre.
Vers la fin de juin, elle surveille la date de son sixième anniversaire de naissance indiquée au calendrier. Chaque jour, elle monte sur une chaise et trace minutieusement une croix sur le jour qui tire à sa fin.
Encore deux mois et elle ira à l’école.
Chapitre 3
Le quinze août, jour de son anniversaire de naissance, Sylvia saute au bas du lit, s’habille à la hâte et court annoncer à sa mère qu’elle a six ans et qu’elle ira à l’école dans deux semaines. Étonnée du silence de l’autre, qui cherche un mot sur ses lèvres tremblantes, elle lui prend la main.
— Touche, maman, mon cœur bat fort, fort, plus fort que d’habitude. C’est parce que je suis contente.
— Pauvre enfant! murmure Madeleine.
— Pourquoi tu dis ça, maman?
— Parce que tu n’iras pas à l’école.
— Tu m’as dit qu’à six ans...
— C’est vrai qu’on peut aller à l’école à six ans, mais c’est différent pour toi...
— Pourquoi, maman?
— ... parce que tu boites et que l’école est trop loin...
Le reste de sa vie, Sylvia n’oubliera jamais le choc terrible qui l’a secouée, ce matin-là. Se tenant plus droite que d’habitude, pour montrer qu’elle est assez grande pour aller à l’école, ses grands yeux éplorés cherchent le regard de sa mère muette qui lui tourne le dos. La pauvre enfant baisse la tête, reprend son allure de boiteuse, courbe les épaules et se met à pleurer; ses larmes sont si abondantes qu’elle voit à peine l’escalier qu’elle se met à gravir, à la façon d’une petite vieille. Quelle déception en ce jour de fête tant attendu!
Madeleine, devant l’étonnement de Ruth, a l’impression d’être une marâtre pour sa petite infirme. De plus, parce que sa fille aînée ne lui adresse pas la parole pendant le déjeuner, elle croit qu’elle lui en veut de sa méchanceté. Pendant ce temps, à l’étage, Sylvia essaie de comprendre l’impensable. Elle a six ans et, selon elle, elle doit aller à l’école comme les enfants de son âge. Couchée sur le ventre, ses pieds battant l’air de colère et de désespoir, elle sanglote et mord dans son oreiller pour ne pas être entendue. Son monde de rêve vient de s’écrouler. Elle scande de ses petits poings: pourquoi, maman, pourquoi... pourquoi...?
Quelques minutes plus tard, Madeleine, au pied de l’escalier, lui parle doucement et l’invite à descendre déjeuner. Sylvia fait la sourde oreille. Pour éviter à sa mère la fatigue de l’escalier, elle qui est si pâle ce matin, Ruth décide de monter amadouer Sylvia. Elle lui apporte son plat préféré.
— J’ai pas faim, dit Sylvia en regardant du coin de l’œil le pain doré arrosé de sirop d’érable. J’ai une grosse boule dans le ventre. Ma tête fait mal. Je vais renvoyer si je mange.
Évidemment, sa blessure est trop profonde pour guérir aussi vite. Ne pas aller à l’école quand on le désire depuis si longtemps est un dur coup. Elle se sent différente des autres, et rejetée par sa mère en plus. C’est cela qui lui fait le plus mal. La grande sœur, qui souffre autant qu’elle, ne peut la soulager de son tourment. Elle ne comprend pas du tout ce qui se passe car elle n’a entendu parler de rien. Afin de distraire Sylvia, elle va chercher une collection de vieux catalogues d’Eaton et les dépose sur son lit. Elle s’assoit à ses côtés et lui tend un mouchoir propre.
— Sylvia, arrête de pleurer. Tu vas te rendre malade.
— Pourquoi j’irai pas à l’école en septembre? Le sais-tu, toi?
— Non, je sais pas mais arrête de pleurer.
— C’est pas juste en tout cas. Je te dis, moi, que c’est pas juste.
— Je dois ramasser des légumes dans le jardin. Tu viendras me trouver. On en reparlera ensemble.
— Trouve d’abord pourquoi j’irai pas à l’école? insiste-t-elle.
— Je vais tâcher de le savoir, promet Ruth en serrant dans ses bras celle qui est au bout de ses larmes.
La petite pleure longtemps, mais elle est si exténuée qu’elle s’endort en faisant des petits sauts sporadiques. À son réveil, elle feuillette les catalogues en ne s’arrêtant qu’aux pages qui l’intéressent, celles des articles scolaires : cahiers, crayons, règles, porte-plumes, règles et gommes à effacer. Jusqu’ici, elle n’a écrit que sur une ardoise ou dans de vieux cahiers dont elle a effacé les exercices. En pensant aux cahiers neufs qu’elle devait avoir en septembre, elle se désole et lance les catalogues par terre. Elle se recouche, se relève et va à la fenêtre prendre une bouffée d’air en ce jour tropical; elle observe Ruth dans le jardin mais, au lieu d’aller la rejoindre, elle se dirige vers le grand miroir de la chambre pour s’examiner. Elle essuie la sueur de son visage et se remet à pleurer. Puis, elle s’empare du vieux sac d’école de Ruth qu’elle traîne toujours avec elle et elle le serre dans ses bras. La douleur est démesurée pour un si petit bout de chou.
À midi, les cheveux en désordre, les paupières enflées et la figure rougie, Sylvia descend prendre place à table avec ses sœurs et sa mère. Les yeux baissés, elle n’avale que quelques cuillerées de soupe entre les soupirs de sa poitrine meurtrie. Madeleine lui dit quelques mots mais le mutisme de sa petite fille habituellement si polie lui va droit au cœur. Après quelques minutes, Sylvia quitte la table pour retrouver son chat dans la balançoire.
— J’ai de la peine, Camembert, tu sais pas comment? Je peux pas aller à l’école... Maman veut pas... Je sais, moi, que je peux marcher... je suis pas si petite que ça... C’est seulement parce que je boite. Tu as de la chance, toi, Camembert, t’as jamais de peine.
Le minet, sensible à sa détresse, lèche les petites mains potelées pendant qu’une forte brise emprunte un passage entre les branches de l’orme géant à proximité de la route. Sylvia sèche ses larmes, hoquète, se ressaisit et caresse Camembert. Sa mère l’observe du coin de la véranda. En réalité, on ne saurait dire laquelle des deux est la plus navrée : la mère ou l’enfant.
Prenant le chaton dans ses bras, elle le tient contre sa joue et se dirige en boitant vers le potager. Elle veut se terrer entre la haie de groseillers et la clôture, là où personne ne la verra. Jamais, le chaton n’a été caressé avec autant de ferveur, ni n’a ronronné avec une si grande satisfaction. Madeleine, qui se tient maintenant devant la fenêtre de la cuisine, l’observe quelque temps; elle va lui porter un verre de lait et une pointe de gâteau. Pendant que Sylvia dévore le dessert avec appétit, la mère essuie le petit visage, mouche le nez qui coule et passe doucement sa main dans la chevelure luisante de santé. Quand elle se relève, Madeleine laisse échapper une plainte.
Deux semaines plus tard, Madeleine met au monde une autre fille. Cléophas Beaulieu est aussi déçu et aussi grossier qu’au jour de la naissance de Sylvia.
— J’avais pourtant assez de quatre femelles, lance-t-il à la sage-femme qui lui montre un bébé hurlant à réveiller les morts du cimetière.
Le comportement de l’homme étonne la voisine qui ne comprend pas son manque d’humanité. Selon elle, il devrait plutôt se réjouir d’avoir une sainte femme et cinq belles petites filles. De son côté, Madeleine est si triste à l’arrivée de son dernier bébé qu’elle souhaite mourir plutôt que de continuer à vivre avec un mari qu’elle trouve primitif. Pourquoi, se demande-t-elle pour la centième fois, mon père m’a-t-il obligée à marier Cléophas Beaulieu? J’aimerais savoir ce qu’il en pense s’il me regarde du haut du Ciel.
La mine toujours sombre, Cléophas Beaulieu d’allure plutôt sauvage n’a de compassion pour personne. Dans la paroisse, il a la réputation d’un homme dur. Quant aux bêtes, elles n’ont qu’à bien se tenir en sa présence. On rapporte qu’un jour il a frappé un cheval avec tant d’acharnement qu’il a dû l’abattre après l’avoir éreinté. Pourtant, se dit Madeleine, il doit y avoir en cet homme un petit espace pour quelqu’un ou quelque chose. Un homme peut pas être méchant à cent pour cent. Je pense qu’il m’en voudra toujours…
Après la naissance de Suzanne, la mère est impuissante à gérer sa trop lourde besogne. Elle s’en ouvre à Cléophas qui s’emporte et allègue le manque d’argent pour lui payer une servante. Il déclare avec autorité :
— La boiteuse peut t’aider!
— Mais Sylvia doit aller à l’école. Je t’en ai parlé déjà. Tu sais aussi bien que moi que le gouvernement du Manitoba oblige les enfants à...
— Laisse faire la loi! Si tu penses que la loi me fait peur! rétorque Cléophas. À part de ça, elle aura jamais besoin d’instruction celle-là!
La réplique cogne fort dans le cœur de la femme trop faible pour répliquer. Beaulieu est un homme intransigeant et elle le sait. Sylvia, assise au haut de l’escalier, a tout entendu. C’est pas ma mère qui veut pas… c’est mon père. Et c’est à cause du bébé que je vais pas à l’école. Bien qu’ébranlée, elle a envie de descendre et de demander à son père pourquoi elle n’a pas besoin d’instruction, elle. Malheureusement, elle est trop petite et son père est trop sévère.
Les dés sont jetés. Elle doit oublier son rêve et endurer sa peine. Connaissant son alphabet par cœur, sachant compter jusqu’à mille et écrire plusieurs mots difficiles, ne pas aller l’école pour apprendre davantage est la pire des catastrophes. Pourquoi j’ai pas de chance, moi? Mes sœurs vont à l’école, elles. Elles sont pas infirmes... répond une petite voix intérieure.
De temps à autre, sa mère trouve le temps et l’énergie pour lui apprendre à lire, à écrire et à compter. Si elle la voit feuilleter le grand catéchisme en images, elle s’empresse de lui en expliquer les plus belles pages. Véritable détente pour Madeleine qui se réjouit de ses questions intelligentes. Sylvia doute de la possibilité de fréquenter l’école, un jour. Selon elle, sa mère se donne tout ce mal parce qu’elle n’ira jamais à l’école.
La fillette examine le vieux sac d’école de Ruth qu’elle manipule avec respect. Accroupie au fond d’une penderie, elle sanglote dans le noir, en tenant le sac ravagé sur son cœur. Elle lui chuchote qu’ils n’iront jamais à l’école ensemble. La porte du royaume qu’elle avait si hâte de franchir lui est fermée. Maintenant, personne ne lui parle de l’école pour éviter de la faire pleurer. Et quand elle interroge Ruth sur son sort, cette dernière lui répond :
— Sois patiente, Sylvia. Les choses finissent toujours par s’arranger.
Mais Sylvia ne la croit pas.
Chapitre 4
Alors que septembre dore les feuilles des arbres sous la touche d’un artiste invisible, raccourcit les jours et soulève des brises tièdes en soirée, la peine de Sylvia s’adoucit peu à peu. Sa mère, qui ne veut plus vivre, ignore même la sage petite Suzanne qui lui tend les bras en battant l’air de ses pieds roses et dodus. De jour en jour, Sylvia s’attache à ce bébé auquel elle donne le biberon, change les couches tout en s’initiant aux autres rites de sa toilette quotidienne. Cette poupée vivante est venue au monde six ans après elle, à la grande surprise de Madeleine Beaulieu qui ne devait plus avoir d’enfants.
Juchée sur un banc près du gros poêle de fonte qui dégage trop de chaleur, au temps où le soleil des prairies brûle la moisson, Sylvia surveille la cuisson. Ce n’est pas tout. Pour alléger les tâches de sa mère, elle pèle les pommes de terre, nettoie les légumes et fait la soupe. Elle met de l’ordre dans les chambres à coucher, après maints déplacements autour du lit, dont elle bande les couvertures avec minutie. Les jours de lessive, elle aide sa mère à étendre le linge sur le gazon afin d’obtenir un meilleur blanchissage.
Madeleine, qui ne fait plus allusion à l’école, s’applique à la distraire chaque fois que ses autres filles quittent la maison. Son cœur saigne car on exige trop de cette gamine dévorée par le désir d’apprendre. Le soir, Sylvia écoute plus attentivement qu’auparavant le gazouillis autour de la table, et quand les sacs d’école s’alignent le long du mur, prêts à repartir le lendemain vers l’empire du savoir, son chagrin s’éveille. L’attente est trop longue pour celle qui fait encore des croix au calendrier puisque Ruth lui a laissé entendre que tout n’était pas perdu. Elle s’accroche à la petite flamme d’espérance, trop souvent accompagnée d’une voix intérieure : Tu boiteras toujours et l’école sera toujours au bout du village.
Alors que sa mère, d’une douceur exemplaire, la traite avec beaucoup de gentillesse, son père, lui, se comporte comme si elle n’existait pas. La petite, qui souffre de tant de froideur, se demande pourquoi il ne la voit pas quand elle tourne autour de lui. Son infirmité lui est-elle intolérable? C’est lui qui l’a surnommée « la boiteuse ». Une fois, il a reproché à Madeleine de la montrer au monde et quand cette dernière lui a souligné sa beauté et son intelligence, il a rétorqué :
— C’est toi la responsable de ce déshonneur. C’est toi qui l’as eue, pas moi.
Sans trop comprendre, Sylvia a deviné qu’il avait dit une chose odieuse parce que sa mère avait éclaté en sanglots. À ce moment-là, une idée extraordinaire avait germé dans sa tête. Si je suis toujours gentille avec tout le monde, on va oublier mon infirmité. La tante Berthe, de son côté, avait fait remarquer sa stratégie à sa sœur :
— Sylvia est assoiffée d’amour comme pas possible.
Ignorant les brusqueries de son père toujours levé du pied gauche, Sylvia surveille les occasions d’entrer dans ses bonnes grâces. Quoique très jeune encore, elle cire ses grosses bottes de travail et vérifie les boutons de son pantalon et de sa chemise. Si un bouton a coupé les amarres, elle en déniche un identique dans le tiroir de la machine à coudre. Elle surveille les travaux de couture de sa mère de si près qu’elle peut faire des petites reprises avec une dextérité remarquable.
Le matin, Sylvia guette le moment où son père prendra sa boîte à lunch. Vite, elle monte sur une chaise à proximité de la porte et décroche sa casquette; elle souhaite le voir sourire, recevoir une tape sur l’épaule ou un merci quelconque. Peine perdue, Cléophas ne la voit même pas. La première fois qu’elle a vu monsieur Sabourin becqueter les joues de son enfant, elle en fait la remarque à sa mère :
— Monsieur Sabourin aime beaucoup ses enfants, lui.
— Monsieur Sabourin est un homme de cœur, avait répondu l’autre.
Maintenant, chaque fois que Sylvia voit monsieur Sabourin, un homme de cœur, le sien, son cœur, se pince. Elle souhaite ardemment se faire aimer de son père, un bonheur simple mais si important pour une petite de son âge.
Quand sa mère se passe de son aide, elle court à la chambre de Ruth, sollicitée par les quelques livres ensorceleurs qu’elle y trouve. Inévitablement, au cours de ses incursions enchanteresses, son imagination la transporte à l’école où elle aperçoit l’institutrice au tableau noir, une craie à la main, pour tracer avec élégance des mots et des chiffres; le soir, elle s’installe à la table de cuisine, ouvre son sac d’école et s’applique à ses devoirs au milieu de ses sœurs.
Sylvia envie Ruth, Hélène et Jeanne. Les trois vont à l’école, apprennent des choses fantastiques et possèdent des cahiers remplis d’étoiles. De plus, parce qu’elles ne boitent pas, elles sont à leur aise partout où elles passent, au lieu de redouter comme elle le regard des autres. La petite victime, qui se désole de son mauvais sort, n’a pourtant rien fait pour venir au monde infirme et avoir un père qui ne l’aime pas.
Certains jours, on pourrait la voir, par le trou d’une serrure de porte, se tenir le port droit, juchée sur une chaise devant un miroir. Elle se passe en revue des pieds à la tête et s’attarde à sa robe pendouillante; elle relève alors son épaule droite et l’immobilise aussi longtemps que possible. En se hissant sur la pointe du pied droit pour mettre son épaule à l’égalité de l’autre, elle a devant elle une petite fille normale. Un large sourire éclaire sa figure. Elle se trouve belle. Hélas! l’illusion dure peu de temps. À peine descendue de son perchoir, elle recommence à se déhancher en se déplaçant comme les petites canes qu’elle soigne matin et soir autour de la maison. Un jour, elle demande à sa mère de raccourcir sa robe du côté droit.
— C’est inutile, ma pauvre enfant.
— Pourquoi?
— Parce que ta jambe droite est plus courte. Il n’y a rien à faire.
Sylvia refuse d’accepter la fatalité. Elle se met à coordonner son pas au soulèvement de son épaule droite. Pour faire plaisir à son père que sa boiterie exaspère, elle fait tout pour éviter qu’il ait honte d’elle à l’église, même s’il ne prononce jamais son nom et continue à la traiter de boiteuse. Cela lui ferait tellement plaisir de l’entendre dire : Dépêche-toi, Sylvia, au lieu de Dépêche-toi, la boiteuse.
Au cours de l’année qui s’écoule trop lentement à son gré, sa mère reprend un peu de robustesse. Un matin de printemps, alors que les oiseaux sont fous de joie en tourbillonnant autour de leurs cabanes, Madeleine lui confie qu’elle se passera peut-être de son renfort en septembre. La petite est si heureuse qu’elle ne la quitte plus d’un pas; elle lui rend le plus de services possible, sans oublier de lui rappeler chaque jour qu’elle a droit à une leçon de lecture et d’arithmétique.
Au mois de juin, sa mère prend l’habitude de faire une sieste après le départ des filles pour l’école. Craignant qu’elle ne tombe malade, Sylvia s’alarme et se met à épier le moindre de ses gestes. Au cours de l’après-midi, elle lui commande de s’asseoir sur la véranda où elle lui sert du lait frais et des biscuits.
Madeleine tire profit de cette pause, car elle ne s’inquiète plus du bébé depuis que Sylvia en prend soin. Elle sourit plus souvent, s’adonne à la broderie et parfois à la lecture, son passe-temps favori.
Chapitre 5
Le 2 septembre. Grand jour pour Sylvia qui se lève avec le soleil et, comme la mouche du coche, communique son énervement à la maisonnée. Ce matin-là, elle a la surprise de rencontrer le regard de son père quand elle lui présente sa casquette. Pendant qu’elle monte à sa chambre, sa mère en profite pour demander à Jeanne, en train de se laver la figure à l’évier de la cuisine, de veiller sur sa petite sœur.
— C’est pas à moi à m’occuper d’elle, réplique-t-elle à moitié endormie.
— Et toi? supplie la mère en se tournant vers Hélène,
— C’est pas à moi non plus de l’amener. Demandez à Ruth, c’est elle la plus vieille. Moi, je pars tout de suite.
Sylvia, prise de vertige en entendant la réponse d’Hélène, s’arrête au haut de l’escalier. Elles veulent pas m’amener. Elles ont honte de moi. Son cœur bat aussi fort que celui d’un adulte. Mue par un ressort, elle ne fait qu’un bond et descend à la cuisine en tenant contre elle le vieux sac de Ruth qu’elle a lavé trois ou quatre fois. Est-ce la vue du vieux sac qui bouleverse le cœur de la grande sœur ou le regard mouillé de la petite dont on vient de saccager le bonheur? En tout cas, Ruth va droit vers elle, lui donne gentiment la main et, avec des larmes dans la voix, lui dit d’un ton joyeux :
— Viens, Sylvia, c’est moi qui m’occupe de toi, aujourd’hui. Tu vas voir que ça va bien aller.
Le cœur en fête, prêt à crever d’exaltation, Sylvia prend la route. Elle vole plus qu’elle ne marche sans égard pour sa petite jambe, source d’infortune. Sous un ciel immense, plus immense que partout ailleurs au Canada, le soleil gâte les écolières en les enrobant d’une chaleur humide. Sylvia décrit à Ruth le contenu de son sac : un lunch, un cahier, un crayon et une gomme à effacer toute neuve. En marchant, elle se donne un élan vigoureux pour hausser son épaule droite et montrer aux villageois qui la croisent qu’elle ne boite pas tant que cela. Ruth n’aura pas honte d’elle. Sa mère lui a confectionné une robe bleu marine agrémentée de dentelle au cou et aux manches; elle porte des boucles de ruban au bout de ses longues tresses et un tablier blanc amidonné. Ses bottines neuves, qu’elle a cirées pour les faire mieux reluire, font un bruit comme celui d’un grillon des champs. Elle pense à sa mère qui lui a dit en partant :
— Tu es belle et tu sens bon.
Un geai bleu partage son euphorie en sautant d’une branche à l’autre pour se rendre lui aussi à l’école. Un zéphyr venu des champs chatouille la figure de Sylvia dont les narines titillent aux odeurs de canola, de moutarde, de millet et de tournesol. Elle se remplit les poumons d’air pur en serrant toujours plus fort la main de Ruth.
Elle a tellement hâte d’arriver à l’école que la distance à parcourir lui paraît affreusement longue. Toutefois, elle trottine de son mieux pour ne pas obliger Ruth à ralentir le pas. Elle aime bien sa grande sœur qui en est à sa dernière année à la petite école du village. Depuis que son père a refusé de l’envoyer à un couvent de Winnipeg, Ruth est triste. La forte discussion engagée entre les deux avait vite avorté.
— J’ai pas d’argent à perdre! avait crié Cléophas Beaulieu. Fais comme tout le monde. Trouve-toi une job après ta sixième année.
— Madame Soucy dit que j’ai du talent pour de l’instruction...
— Laisse faire la Soucy. Je sais quoi faire avec mes filles.
Le soir, allongée avec elle dans le grand lit, Sylvia lui avait demandé ce qu’on faisait avec de l’instruction.
— Avec de l’instruction, Sylvia, on peut aller plus loin. Moi, je voudrais faire une garde-malade. On appelle ça un rêve. Le mien, mon rêve, c’est de travailler à l’hôpital de Saint-François-du-Lac et, ensuite, à l’hôpital de Saint-Boniface.
Pour que Ruth soit aussi affligée, l’instruction devait être une chose merveilleuse. Incapable de trouver les mots justes pour consoler sa grande sœur, Sylvia avait glissé son bras autour de sa taille et avait avoué :
— Moi, je veux devenir une maîtresse d’école.
La nouvelle écolière marche de plus en plus vite sur le chemin de la félicité, en ce jour lumineux de la rentrée scolaire. En donnant à son pas un élan énergique, personne ne verra qu’elle a une jambe plus courte que l’autre, surtout si elle déambule avec un petit saut et un bon coup d’épaule. Comme elle se leurrait! À peine aux abords de la cour d’école où se tiennent les amies de Ruth, la grande Dion l’aperçoit et s’écrie d’une voix de tonnerre :
— Allo, Ruth! C’est ta petite sœur boiteuse, ça?
Ruth est estomaquée. Elle va regretter de m’avoir amenée, pense Sylvia en la voyant perdre contenance. Elle s’arrête soudain, éclate en sanglots, tourne les talons et lâche la main de Ruth qui la rattrape aussitôt. Sans relever la remarque désobligeante de Simone Dion, la grande sœur la retient fermement près d’elle. Au même moment, madame Soucy fait son apparition sur le perron de l’école, d’où elle ordonne aux grands de se placer à sa droite et aux petits à sa gauche. Ruth entraîne doucement une Sylvia effrayée à l’idée de provoquer d’autres exclamations. Elle la conduit vers le groupe des commençants, se penche vers elle et lui donne une petite tape sur les fesses en répétant les mêmes mots que sa mère :
— Tu es belle et tu sens bon.
L’institutrice des petits, qui vient tout juste d’arriver à Saint-François-du-Lac, ne remarque rien de la démarche de Sylvia Beaulieu; à la porte de sa classe, elle lui sourit en lui indiquant un banc de la première rangée. Sylvia, âgée de sept ans, est si petite de taille qu’elle en paraît à peine cinq. Le corps droit et les mains croisées sur le pupitre, ses grands yeux noirs dévorent mademoiselle Caron qui demande à chaque élève de se lever et de dire son nom. La belle demoiselle porte une robe froufroutante qui balaie le plancher dans tous les sens; sa taille est si fine que Sylvia pourrait l’encercler de ses deux bras. Un peu rêveuse, Sylvia la voit dénouer son abondante chevelure et la brosser avant de se mettre au lit, toute recouverte d’une toison dorée comme les princesses dans les contes de sa mère.
À midi, Ruth vole vers elle pour s’assurer que tout va bien. Sylvia est rayonnante. L’extase qui l’habite est incommensurable parce qu’elle est en retard d’une année et qu’elle n’a pas une minute à perdre. Après avoir raconté son avant-midi d’un seul souffle, elle se met à nommer les élèves de sa classe, sans oublier de mentionner ce que chacun sait ou ne sait pas. Ma petite sœur devrait avoir plus d’instruction que le reste de la famille, pense Ruth. Elle est infirme et la vie sera plus dure pour elle que pour les autres. Celle, à qui le père répète sans cesse qu’une sixième année est suffisante pour gagner sa vie, sait bien qu’il ne fera pas d’exception pour Sylvia qu’il ignore continuellement.
Jeanne, au dernier banc de la classe des petits qui compte trois divisions, dresse l’oreille aux réponses de sa sœur dont l’intelligence cause une forte impression. Au tableau, Sylvia s’en donne à cœur joie en remplissant sa section des lettres de l’alphabet, majuscules et minuscules, pendant que les autres tracent avec beaucoup de difficulté des o et des a.
— Ta petite sœur est un véritable prodige, dit l’institutrice à Jeanne, à la récréation de l’après-midi. Elle sait tout. Je n’ai rien à lui apprendre. Elle va perdre son temps si elle reste dans la première division.
En fin de journée, pour se faire pardonner sa conduite mesquine, Jeanne se hâte vers Sylvia pour la ramener à la maison. C’est vrai qu’elle avait honte d’elle ce matin, mais elle en a été fière le reste de la journée, chaque fois que mademoiselle Caron s’exclamait en entendant ses réponses. Elle marche donc avec elle et ralentit le pas quand elle « traîne la patte », selon l’expression de son père. Le surlendemain, mademoiselle Caron annonce à la classe que Sylvia Beaulieu, à cent coudées des autres, passe à la deuxième division. Au comble de l’excitation, la petite a hâte de partager son succès avec sa mère, puisque c’est grâce à elle si elle sait tant de choses.
Dans la deuxième division, rien ne manquerait à son enchantement si elle ne souffrait pas d’isolement pendant la petite récréation. Elle aimerait tellement courir comme une gazelle, à l’instar des autres! Jeanne évite de regarder sa sœurette, adossée au mur de l’école, les mains dans le dos et les yeux fixés sur le bout de ses bottines reluisantes. L’idée de fausser compagnie à ses copines une minute ou deux, pour aller lui parler, ne lui vient même pas à l’idée. Heureusement, à la récréation du midi, Sylvia se rapproche de Ruth qui ne la repousse jamais, à l’opposé d’Hélène qui la traite comme une étrangère.
Tout au long de l’automne, Sylvia se dissimule derrière un peuplier.

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