Afrique aux épines
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Afrique aux épines , livre ebook

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Description

Ici s'entretient, sous silence, une espèce de microclimat irrespirable ailleurs. De tout jeunes instituteurs risquent leur vie à rouvrir des écoles de brousse à jamais fermées, pour des raisons locales inavouables.
Des agents de l'Etat posent quotidiennement des actes liberticides, dont des barrages routiers sans nombre. Les candidats au baccalauréat sont confrontés à des formes variées de corruption dont le droit de cuissage.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 juin 2010
Nombre de lectures 211
EAN13 9782296699274
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0152€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Dessin de couverture : Sa’ah François Guimatsia
Afrique aux épines
© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-11902-4
EAN : 9782296119024

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
Hilaire Sikounmo


Afrique aux épines

Nouvelles


L’Harmattan
Du même auteur


D ÉBRIS DE RÊVES, pensées à la carte, essai.
Editions L’Harmattan, 2010


A U POTEAU, roman.
Editions L’Harmattan, 2010


J EUNESSE ET ÉDUCATION EN A FRIQUE NOIRE, essai.
Editions L’Harmattan, 1995.


L’E COLE DU SOUS-DÉVELOPPEMENT, Gros plan sur l’enseignement secondaire en Afrique, essai.
Editions L’Harmattan, 1992.
PIONNIERS SANS GLOIRE
Avec près d’un quart de siècle de loyaux services sur le dos, l’instituteur Bogne attend l’échéance de la retraite sans se faire trop de soucis. Même si l’aggravation de la Crise doit la précipiter comme le laisse entrevoir le dernier train de mesures anti-crise. Ayant vécu sans excès notoires, l’homme a conservé bonne sa santé et appréciable sa force de travail. Il est surtout resté jeune par son esprit. Jusqu’ici, l’éducation de ses sept enfants n’a pas posé de problèmes particuliers. Il possède deux maisons de standing moyen dont une en location, un riche verger de trois ha ainsi qu’une surface semblable de jardin potager. Tout cela, ajouté aux revenus de sa femme, couturière de renom, lui permet d’envisager l’avenir avec optimisme.
Mais il aurait voulu continuer à enseigner, cinq ou six ans encore ; surtout pour son plaisir. Il est à l’aise en classe, à la façon d’un poisson dans l’eau. Plusieurs fois, il a été nommé Directeur d’école, sans que cela découle d’une démarche de sa part. Et c’est dans la dignité, sans déchirement malsain, qu’il a chaque fois perdu son poste. En général, cela se conquiert par l’argent, le sexe, l’habitude de l’obséquiosité. Mais lui n’en attendait pas les mêmes avantages sous-entendus que nombre de ses pairs. Il s’est longtemps signalé par son peu d’empressement à passer administrateur scolaire et, le cas échéant, par son indifférence devant le risque de « dégringolade » dû au manque de « réalisme » dans ses relations avec ses Patrons. Certains prétendent qu’il serait l’un des rares maîtres de sa génération et de sa compétence à tenir encore la craie, avec application et enthousiasme, à la grande satisfaction des amateurs, de moins en moins nombreux, du travail bien fait, accompli au confluent du talent, du jeu et d’une noble vision du métier.
Bogne est passé par les principaux paliers de sa profession. Instituteur adjoint auxiliaire à ses débuts, il est devenu instituteur plein dans la première décennie de sa carrière. Il a présenté à deux reprises le concours d’entrée à l’E.N.S. Chaque fois, il est parvenu à l’oral, mais le tribalisme et la gêne qu’il éprouve à verser dans la corruption ont conjugué leurs effets pour le faire échouer. Par la suite, il n’en a plus eu l’âge. C’est un indice révélateur de son caractère qu’il ait été plus tenté par le professorat du secondaire que par la possibilité de devenir Inspecteur de l’enseignement primaire. Il avait choisi d’instinct et se montre, même aujourd’hui, peu bavard quant à la justification de son option. Il est possible que ses origines paysannes lui fassent nourrir une peur superstitieuse du commandement, à moins que son amour de la droiture ne l’amène à regarder d’en haut le monde des Inspecteurs « primaires », ces Sous-Préfets de l’éducation trop enclins à multiplier les sordides à-côtés de leur situation, à saisir des deux mains toute occasion d’abuser de leur pouvoir de décision, tant qu’ils peuvent en espérer quelque profit personnel.
A l’approche de la fin d’un parcours quelque peu singulier, il est tentant de souvent scruter le point de départ afin de pouvoir apprécier dans quelle mesure il a influencé les contours les plus marquants du trajet. Bogne évoque toujours avec émotion les souvenirs de son tout premier poste vers la fin de la première décennie de l’Indépendance. Il venait de sortir sans diplôme professionnel de l’ENIA de Samba. Tous les membres d’un chaleureux groupe d’études dont il était l’un des pivots avaient réussi, sauf lui. Ce qui avait surpris presque tout le monde. On raconta par la suite que c’était une camarade de l’équipe qui avait été la cause involontaire de son échec.
Toujours selon les mêmes rumeurs, à force de parler, parfois sans façons, des qualités du jeune homme, même en présence de son mari, la belle dame avait fini par pousser son homme dans des accès chroniques de jalousie, crise contenue mais suffisamment lancinante pour amener un jour sa victime à corrompre certains professeurs qu’il chargea de saboter l’élève « criminel. » Son affectation dans la lointaine et inhospitalière Province du Moyen-Nord résultait du même processus de vengeance. Il fallait réduire au strict minimum inévitable tout risque de rencontre entre lui et sa sympathique collègue. Et tant mieux si les périlleuses difficultés escomptées de la mystérieuse région pouvaient rapidement avoir raison de sa constance. Curieusement, lui-même est resté peu loquace sur cette tranche de sa vie et accueille d’un haussement d’épaules pareille interprétation de l’incident.
A son arrivée à la mi-septembre, il fut mis à la disposition du Sous-Inspecteur Bikoula basé à Deguir. On lui offrit de choisir entre trois postes : la direction de l’école de Guilfi en remplacement d’un instituteur adjoint auxiliaire natif de la région, dont l’absentéisme et le laisser-aller frisaient la délinquance ; seconder le Directeur de l’E.P. de Gobo ou aller créer de toutes pièces une école à Djidaba.
Un lundi matin, Monsieur Bikoula signa les notes de service correspondant aux postes à pourvoir, les emporta dans son gros cartable impressionnant de vétusté et entreprit - en compagnie du jeune maître - de faire le tour des localités concernées pour voir où les difficultés seraient moins ardues, plus compatibles avec son manque quasi total d’expérience. Tout au long du voyage, et malgré l’inconfort d’une Land Rover essoufflée, l’état cahoteux des routes, le nouveau venu se montra on ne peut plus sensible à l’envoûtante beauté du paysage. Il ne pouvait alors soupçonner que dans quelques mois toute cette délicate et immense verdure à perte de vue, à laquelle réagissaient voluptueusement tous ses sens, allait disparaître sous les rayons d’un soleil de plomb, porteur de mort, pour laisser place à la désolation d’un sol dénudé, fréquemment balayé par de dévastateurs vents de sable.
Le lamido {1} de Guilfi refusa de laisser partir le Directeur de son école qui était en même temps son interprète auprès des autorités administratives ; surtout qu’on allait le remplacer par un Binam {2} incapable de dire bonjour en foulfoulde.
Celui-ci trouva bizarre l’accueil qui leur fut réservé au village de Djidaba. Le chef Bouba devint subitement triste lorsqu’il apprit qu’il était question d’ouvrir une école dans son fief. Il dit sèchement aux arrivants : « Si vous pouvez créer une école, voilà un abri. » Dans l’immédiat, il n’y eut en réponse à ce curieux défi qu’un long et embarrassant silence du Sous-Inspecteur. Bogne n’y comprenait rien du tout. En fait de salle de classe, il s’agissait d’un petit hangar circulaire au toit très bas sous lequel deux bœufs et un âne passaient leurs nuits à l’étroit.
A quelque trente pas de la « salle de classe », le chef et ses notables désignèrent une case qu’ils affectèrent au logement du maître, une hutte que l’on dit habitée par une fille déjà majeure du propriétaire ; elle était sortie de grand matin, en fermant sa porte à clé. On décida de forcer le cadenas afin d’installer les affaires du moniteur, après avoir évacué celles de la demoiselle. Le jeune homme s’y opposa le plus courtoisement qu’il put et exprima son désir d’attendre l’arrivée et l’assentiment de l’occupante. Les notables se montrèrent mécontents, ouvertement moqueurs en criant à l’étranger d’aller se débrouiller où il voulait, comme il voulait. Son désarroi allait croissant.
Le Sous-Inspecteur rentra à Deguir après avoir prodigué au jeune pionnier de vagues conseils de persévérance, dans la prudence. Ses hôtes étaient des gens susceptibles, complexés, quelque peu bornés. En dépit de son manque d’expérience, il lui fallait se montrer à la hauteur de la confiance qu’on lui faisait, avoir constamment recours à l’esprit d’initiative dont on le créditait. Puisqu’il était toléré à Djidaba, ça ne valait plus la peine d’aller tâter le terrain à Gobo. C’était moins risqué pour lui de se débrouiller tout seul dans un coin perdu de brousse que de devoir recevoir son baptême de feu à l’ombre du vieux renard qui sévissait à la tête de l’école publique de ce bourg et ne manquerait pas de voir en la nomination du blanc bec à ses côtés le début du processus conduisant fatalement à sa disgrâce plus ou moins proche.
Ce fut au milieu de l’après-midi que Bogne emménagea et commença aussitôt les recrutements. Avant d’aller au lit - une natte étendue sur le sol nu - il avait inscrit une quarantaine d’élèves, chiffre porté à 70 au bout d’une semaine. Le chef dut trouver un local moins étroit que celui qu’il avait choisi au moment où il semblait douter de la détermination de ses deux visiteurs.
Assez rapidement, le maître réussit à susciter de la sympathie autour de lui. Le Lawan {3} changea carrément d’attitude, se montrant prévenant, enthousiaste. Il laissa entendre à son jeune hôte que la grise mine qu’il avait faite à son arrivée dans le village ne se justifiait pas par son opposition de principe - encore moins de fait - à l’école. Au contraire, il avait toujours souhaité de tout cœur voir son monde s’ouvrir aux temps modernes par l’incontournable médiation de l’école. Seulement, il avait déjà vu avorter plusieurs tentatives de l’Etat pour mettre une école à la disposition de la jeunesse locale ; à telle enseigne qu’il considérait, depuis assez longtemps, toute décision allant dans ce sens comme une plaisanterie de mauvais goût.
Les deux autres alliés sûrs du pédagogue furent le Responsable de la jeunesse du Parti et le villageois spolié d’un hangar pour ses animaux et d’une case où logeait sa fille aînée. Le premier pouvait communiquer en français et le second - à l’instar du lawan - se débrouillait passablement en pidgin. Ce modeste paysan avait été pendant près d’une douzaine d’années un habitué des routes du Sud où il accompagnait des troupeaux de bœufs pour le compte de certains dignitaires de sa région natale. En voyant Bogne, il avait aussitôt reconnu un Binam pour avoir maintes fois séjourné dans leur pays où il comptait encore quelques relations.
On pouvait parler d’amitié, de complicité agissante entre Adji, le Président de la jeunesse, et le maître d’école. Leurs âges assez proches les y poussaient. On les voyait souvent ensemble. Pour le second, la solitude du début n’était plus qu’un mauvais souvenir. Son initiation à la langue locale dominante allait à grands pas. Il entrait un peu de compassion dans la bienveillance du jeune autochtone. Il trouvait aberrant qu’un homme se sente isolé parmi les hommes uniquement parce qu’il venait d’ailleurs : « J’ai un petit frère qui est là-bas au Sud, chez vous ; je sais même avec qui il vit ! ? Tout homme dans le malheur mérite d’être secouru par ses semblables, sans considération de tribu, de race. Sinon, ça ne sert à rien de vivre en société, de parler de construire un grand pays. »
Bogne abordait la quatrième semaine de sa présence laborieuse à Djidaba et se croyait déjà accepté, du moins toléré par tous. Un jour, une jeune femme qu’il avait du mal à reconnaître lui offrit une noix de cola ; cadeau accepté avec joie mais non consommé. Bien qu’il exécrât cette denrée, il en appréciait la valeur symbolique comme indice révélateur d’une amitié naissante ou à consolider. Sans pour autant se sentir franchement disposé à laisser une inconnue faire irruption dans sa vie intime dans une situation qu’il pressentait périlleuse malgré les apparences. Par un mélange de douceur et d’agressivité, de prières et d’injonctions plus ou moins pressantes, la belle créature tint à ce que l’acceptation de son offre d’« amitié » soit sans équivoque, claire et nette. Sans plus tarder, l’heureux élu devait donc consommer illico la noix. Devant le refus entêté de l’homme, elle s’immobilisa pour mieux toiser sa cible (cils battants), arracha son bien et disparut d’un pas précipité. Désormais, elle ne rata plus aucune occasion de manifester sa haine contre l’étranger ; tout se jouait au niveau du regard, tantôt sombre de mépris ou glacé d’une froide indifférence. Il restait la partie invisible de l’iceberg, que l’on pouvait sensément deviner enceinte de coups bas de toutes sortes, à initier ou à appuyer, selon les circonstances. Vigilance donc ! Ne fût-ce que pour être en mesure de voir venir les choses, d’éviter les pièges à cons et de ne jeter l’éponge que devant l’inéluctable.
Avant l’entrée à l’ENIA, Bogne avait servi, une année durant, comme aide-soignant dans une formation sanitaire missionnaire. Il en était devenu maître-infirmier de Djidaba. Sa paillote servait en même temps de case-santé. Il pouvait être sollicité à toute heure du jour comme de la nuit.
Un soir, on transporta chez lui une ravissante jeune fille tremblante de fièvre. Il lui fit prendre de l’aspirine et un anti-paludéen. Prestement, les accompagnateurs se retirèrent. En quelques minutes, elle guérit, affichant plutôt une santé éclatante ; elle rayonnait de gaîté, on eût dit une sympathique habituée de la demeure. Mais son guérisseur ne croyait pas l’avoir déjà vue. Il trouva suspecte cette familiarité subite émanant d’une femme dont les sœurs de tribu se distinguaient plutôt par leur passivité, une timidité d’esclave résignée devant le mâle. Puisque tout semblait définitivement rentré dans l’ordre, elle fut priée de partir, de retourner chez elle. Il se faisait tard. Il y avait des heures que les villageois s’étaient abandonnés au sommeil. Elle dut résister à son bienfaiteur, étant donné qu’elle habitait très loin et que le dehors était si peu sûr la nuit. Qu’il soit assez aimable pour la laisser passer la nuit sous son toit. Il accéda à l’embarrassante demande et trouva à sa curieuse convalescente une place dans le lit du domestique.
Le lendemain, la mystérieuse oublia de s’en aller ; elle était encore là au milieu de l’après-midi. Son hôte lui rappela qu’elle devait être déjà partie. Elle ne bougea pas. Il appela le domestique et le chargea d’accompagner la belle jusqu’à son domicile.
Une semaine après, la femme revint, cette fois sans le moindre prétexte. Avec hâte, sans y être invitée, elle prit place sur un siège au centre du salon (tout est relatif) faisant face à l’entrée, les mains à plat sur le giron, le regard absent comme mis en congé par une douce préoccupation intérieure, une merveilleuse descente en elle-même, vraisemblablement pour mieux rendre grâce au Créateur qui s’était montré si généreux, artiste inimitable pour patiemment sculpter la Vénus d’ébène. Elle ne répondit rien aux questions maintes fois répétées sur les motifs de sa visite. Sauf que de temps en temps un sourire délicat parcourait ses minces lèvres sensuelles tout en nuançant l’éclat velouté de ses grands yeux noirs, d’une fraîcheur à fendre l’âme d’un eunuque. L’homme gronda, se montra agressif, frémissant de nervosité, prêt à la battre. Elle se mit à pleurer - en silence ; des flots de larmes chatoyantes sillonnaient ses joues, d’un noir luisant, et finissaient leur course en cascades sur une poitrine des plus généreuses. Abondamment mouillé à cet endroit, son corsage blanc décolleté dans le dos et sans manches devint transparent et laissa constater l’absence de soutien-gorge ; de splendides seins aux bouts mauve et pointus se tenaient droits par eux-mêmes, imperceptiblement vibrant d’une ineffable élasticité au moindre geste du buste ; ils se faisaient provocants, un humiliant défi à l’honneur, à la virilité de tout mâle normalement constitué. Le plus petit mouvement des bras laissait entrevoir de fascinantes aisselles tapissées de longs poils soyeux à peu près de même nature que l’abondante chevelure artistiquement nattée. Si c’est ça la porte de l’enfer, comment s’étonner que de tout temps un nombre infini d’hommes soient passés par là, et certains la tête haute ! ?
Brusquement, Bogne se détourna de la femme qu’il flairait fatale, une indéfinissable chaleur aux reins, la gorge nouée l’amenant à déglutir mécaniquement, à plusieurs reprises. Les boutons de son pantalon menaçaient de sauter. Il se retira dans sa chambre, essayant de résister à l’éblouissante fascination. Il ne se croyait en conflit avec personne au village ni dans la région. Qui pouvait donc le piéger et pour quelle raison ? N’importe comment, il trouvait l’offre trop belle, trop généreuse pour être sans danger. Une femme dont l’étincelante beauté ne pouvait laisser indifférent aucun être de chair, pleurait pour quémander l’« amour » d’un étranger dont elle ne savait concrètement rien, d’un physique tout à fait quelconque.
L’homme ignorait encore les lois spécifiques régissant la circulation des femmes dans son nouveau cadre de vie. Mais il se rappela que sous tous les cieux quelqu’un de sensé devait se méfier de tout présent aussi séduisant qu’inattendu. Dans la situation qui était la sienne, il ne savait même pas qui faisait l’excitante offre. Il trouvait inconcevable qu’une fille d’un âge si tendre se dépouille d’elle-même de la morgue foncière des belles adolescentes pour se proposer sans façons ni retenue à un inconnu que rien ne particularisait.
Chez lui, en pays Binam, la tradition exigeait que l’on ne tue jamais une chèvre sans lui avoir donné à manger au moins une feuille d’arbre. Avant de lui asséner le premier coup de gourdin dans la nuque, le boucher devait crier à la bête : « Qui t’a dit de manger ma feuille ? » Cet artifice mettait les consciences hypersensibles à l’abri de tout tiraillement à propos de leur geste sanguinaire. Le respect de la vie s’imposait, même de celle des animaux. Il fallait une justification à la suppression d’un être vivant.
Non ! Il n’était pas question que Bogne se laisse aller, qu’il réagisse, par inconscience, afin de disculper, ne fût-ce que symboliquement, son éventuel agresseur. Il décida de ne pas happer la divine feuille prétexte ; il ne toucha pas à la fée. Un bien si précieux ne pouvait manquer de propriétaire attitré tout-puissant. Où était celui-ci pendant que la fille tournait autour de l’objet de son inexplicable convoitise, pendant qu’elle découchait ? Le maître tenta malgré tout de se débarrasser de l’intrigante visiteuse si bien décidée. Il ordonna au domestique de la tenir fermement par la main pour la reconduire chez elle.
Environ un quart d’heure plus tard, le gamin revint et se mit à plaider la cause de la jeune fille. Pour l’amour de Allah, que le Patron veuille bien, pour la toute dernière fois, la laisser passer la nuit sous son toit. C’était trop loin, la concession de ses parents. Il y avait les animaux sauvages ; aussi les grands bandits, parfois en transit vers la ville ; et elle risquait de trouver tout le monde endormi. L’enseignant maintint son ordre, avec un regain de fermeté ; ce qui n’empêcha point le garçon de revenir par deux fois au cours de l’heure suivante pour présenter les mêmes doléances, à quelques variantes près. Le refus se faisait de plus en plus catégorique, obstiné, bien que nerveux. Alors le harcèlement prit fin. Pour cette nuit-là.
Dès le début de la matinée suivante, la manœuvre reprit. A huit ou dix concessions de distance, le jeune homme tourmenté vit venir la séductrice, remarquable par sa démarche de félin et sa mise élégante aux couleurs chatoyantes. Rapidement, il mit son cuisinier dehors, ferma la porte à clé et s’en alla. Il ne put éviter de croiser l’arrivante, mais ne lui dit rien et s’efforça de ne pas la regarder. Elle se retourna pour le voir s’éloigner, à pas précipités, vers l’autre bout du village. Après un temps d’hésitation et un bref conciliabule, elle se retira en compagnie du domestique.
Le maître ne retourna chez lui que tard dans la nuit, juste au moment de se coucher. Il s’était rendu à plusieurs reprises chez son ami Adji, pour lui demander conseil. Chaque fois, il était absent. Il pensait que le problème n’était pas du genre à porter à l’attention du lawan. Il avait beaucoup réfléchi et trouvait suspectes certaines attitudes du boy. Seulement le cadre ne s’avérait pas propice pour lui demander des explications. Par prudence, il lui fallait s’en tenir, autant que possible, à une position défensive, s’abstenir de servir à l’étrange comédie en cours une occasion favorable qui eût pu tourner au drame.
Le lendemain était un dimanche. Autour de neuf heures, Bogne et son domestique prirent, comme à l’accoutumée, le chemin du marché périodique où ils s’approvisionnaient en vivres. Ils s’approchaient de la mosquée lorsque, à leur passage, un garçonnet de sept ans environ éclata de rire, se sauva aussitôt en grommelant des paroles dont le sens échappa à l’étranger. Une attitude insolite de la part d’un enfant qui ne lui était pas familier. Il dit à son jeune compagnon de rattraper le fuyard et de le lui ramener.
Menacé, l’effronté livra la mèche : s’il avait ri en voyant le « dérecté » {4} , c’est que son père venait d’attendre pendant trois nuits consécutives à sa porte, dans l’espoir de le surprendre en train de coucher avec la fille en visite au village. Après un instant de flottement, le domestique détala. L’instituteur en eut le souffle coupé ; ses jambes le soutenaient à peine. Il ne pouvait réfléchir ni réagir de façon opportune. Machinalement, il se dirigea vers le sarré {5} du lawan.
Quand il fut assez proche, ce dernier, de l’intérieur, lui fit signe de marcher plus vite. Dès qu’il entra, son hôte verrouilla la porte, le pria de s’asseoir et alluma une lampe-tempête pour lui permettre de lire deux lettres anonymes datées respectivement de mercredi et de vendredi, d’un style passablement correct, celui d’un lycéen moyen. Elles étaient adressées aux principaux Responsables du Département. Aucun villageois de Djidaba ne pouvait écrire de la sorte ; pourtant les messages étaient censés partir de cette localité.
La première correspondance pouvait se résumer ainsi : « Le maître que vous avez envoyé ici s’occupe plus des femmes des autres que des élèves ; s’il ne modère pas son comportement de voyou, on doit s’attendre à des incidents graves. » La seconde informait les autorités de l’assassinat du maître débauché, probablement par des maris jaloux, ses victimes.
« Que faire ? » fut la question qui jaillit tout naturellement, après un long soupir, des lèvres du jeune homme traqué. En face, une réponse tomba, qui eut l’effet de pousser au paroxysme la frayeur qu’il avait déjà grand-peine à contenir. Le lawan soupira aussi et, visiblement embrouillé, entreprit de rompre le silence. Il croisa ses longues jambes filiformes pour les défaire aussitôt. Son ample chéchia rouge se trouvait mal vissée sur son crâne dégarni et n’allait pas tarder à tomber.
- Que puis-je te dire, jeune homme ? Tu ne connais certainement pas le drame que vit mon peuple depuis si longtemps ; je suis un roi déchu et persécuté - avec les miens ; mon fils aîné a été assassiné ; à ma barbe, on enlève les plus belles de mes filles et les répudie, dans le déshonneur, au premier ou second accouchement ; de lourds tributs prélevés sans relâche acculent le village à un dénuement éternel. Nos…
- Mais, je t’en prie, en quoi suis-je concerné par tout cela ? Qui m’assassine ? Et pour quelle raison ? Si je pouvais au moins comprendre ! » Ses gros yeux exorbités d’étonnement en deviennent effrayants pour qui les verrait pour la première fois et ignorerait ses habitudes de pondération.
-… Dommage, mon petit ! Ce n’est pas facile à dire et peut-être à… supporter de ta part. Mais sache seulement que tu es bienvenu dans ce village ; malgré ce qui risque de nous tomber dessus d’un moment à l’autre. Je suis aussi visé que toi. J’ai beaucoup souffert ces derniers jours. Je n’ai pas pu trouver un moyen discret pour t’informer du danger qui plane. Si je tentais de te faire échapper, je mourrais avant toi.
- Je ne comprends toujours rien, lawan ! Tu me caches beaucoup de choses. Par amitié, semble-t-il. Mais…
- Le problème est aussi de savoir si tu as encore le temps de comprendre et si moi j’en ai assez pour te donner une idée intelligible de certaines mœurs locales par lesquelles nous voici pris comme dans une nasse… En restant ensemble ainsi, nous hâtons fatalement le moment du trépas commun. Sors et va-t’en ; tente ta chance, débrouille-toi pour sauver ta tête. Comment ? Je n’en sais franchement rien. Mais Allah est grand ! Puisse son omniscience, sa bonté infinie, guider tous les pas de l’innocence pourchassée !
Sans perdre de temps, le maître rentra dans sa chaumière, bloqua, autant qu’il put, toutes les ouvertures et se coucha, exténué, mourant de peur. Il n’avait pas beaucoup réfléchi à son geste. Il avait seulement retenu qu’il ne pouvait pas traîner chez le lawan sans gravement le compromettre aux yeux de ses bourreaux ; qu’il était plus confortable de mourir dans son lit que d’épuiser la dernière énergie à déplacer le rendez-vous avec la mort au pied de quelque dune ou à un détour d’une piste incertaine. Sa méconnaissance du terrain - physique et humain - ne lui laissait pas de choix plus sensé.
Quelques heures plus tard, on frappa, à plusieurs reprises, alternativement à la porte d’entrée et à la minuscule fenêtre de sa chambre, sans arriver à le faire bouger ni pouvoir deviner sa présence. Interrogé, le domestique dit ne rien savoir, sauf que son Patron était au courant du projet d’assassinat, qu’il avait rebroussé chemin aussitôt informé sur la route du marché, et qu’il ne l’avait plus revu depuis.
Il n’arriva à personne de concevoir qu’un homme traqué, menacé de mort ose chercher refuge dans une paillote au milieu de ses poursuivants. La fouille cessa donc. Le coup avait raté. Il restait les conséquences de l’échec. Le garçonnet coupable de l’indiscrétion fut fouetté à sang. Curieusement, personne n’avait vu l’étranger partir. Du coup, ce fut la confusion au village, la panique dans les rangs des comploteurs - de gré ou de force.
On se précipita chez le seul villageois qui connaisse tant soit peu les Binam, à la recherche des renseignements sur l’étendue des puissances surnaturelles dont ils sont possesseurs. On apprit avec effroi qu’ils sont des magiciens redoutables, notamment en totémisme et en « famla » {6} . Coincés, ils peuvent se transformer en leurs oiseaux doubles et s’enfuir à tire-d’aile. A moins qu’ils ne se métamorphosent en un essaim d’abeilles ou de guêpes meurtrières pour assaillir leurs ennemis. En tout cas, ils sont en mesure d’emprunter la forme et la férocité de tout animal dangereux. Ah ! L’orateur allait oublier la foudre, la bombe miraculeuse, l’arme de prédilection des sorciers Binam ; aucune tribu connue n’en avait découvert l’antidote. C’était un secret de leurs ancêtres, de leurs dieux. Il fallait être Binam pour savoir s’en préserver ; à condition d’être innocent pour le crime, l’offense que l’on cherchait à venger dans le sang. Le projet d’assassinat de l’étranger était-il justifié par sa conduite ? Sinon, que les intrigants s’attendent au retour du bâton, un retour foudroyant, qu’ils en soient sûrs.
Quant à la toute nouvelle sorcellerie Binam, le « famla », elle se révélait efficace surtout contre les parents et amis du magicien ainsi que tous ceux qui avaient accepté de sa part un cadeau ou même l’aumône. Et les largesses de l’instituteur étaient connues de tous. Les malhonnêtes qui avaient accepté ses dons, bénéficié de ses loyaux services, tout en manœuvrant pour le perdre, avaient de la sorte creusé leurs propres tombes. Allah protège toujours les innocents tandis que le diable aide les méchants à se perdre, à payer le juste prix de leur fourberie, de leur malveillance.
Vers quatre heures du matin suivant, Bogne entreprit de se sauver. Il alla appeler son ami Adji à voix très basse, assourdie, en même temps qu’il frappait doucement à sa fenêtre. Ayant deviné qui cela pouvait être, celui-ci lui ouvrit précipitamment la porte, s’informa à brûle-pourpoint sur sa provenance et sa destination. Le revenant fit la sourde oreille, ce qui ajouta à la curiosité déjà piquée à vif de son copain. Le miraculé se dit pressé à l’extrême et souhaitait se servir du vélo de son hôte. Après une longue hésitation muette d’angoisse, il céda et lui remit l’engin. La nuit était d’une noirceur d’encre, à la fois protectrice du fuyard et enceinte de dangers imparables.
Il se mit à pédaler, à pédaler de toutes ses forces en direction de Deguir. Il fallait à tout prix échapper à l’assassinat. Il en oublia sa peur habituelle des animaux féroces qui pullulaient dans la région et contre lesquels il serait complètement désarmé ; il y en avait si peu chez lui que la tradition de grande chasse n’était plus qu’un lointain et vague souvenir parmi les vieillards de sa tribu. Sa génération à lui était sans défense face à pareille menace de la brousse.
A l’aube, il avait parcouru une quarantaine de kilomètres et se trouvait dans les parages de Guilfi. Il vit venir une Land Rover. A sa hauteur, le véhicule s’arrêta brutalement à faire gémir les freins. M. Bikoula en jaillit, les yeux exorbités de surprise.
« Mais qu’est-ce que c’est ! ! ? J’ai affaire à un fantôme ou quoi ? C’est bien toi, Bogne, non ! ! ? Tu n’es pas mort ! ?
-… Il s’en est failli de peu, Monsieur l’Inspecteur !… C’est la mort que je fuis de ce pas, observa le fugitif, haletant de fatigue et d’émotion.
-… Ta mort est signalée depuis trois jours. Mais ce n’est qu’hier soir que j’ai reçu une correspondance anonyme à ce sujet. Je venais voir ce qu’on a fait de ta dépouille. »
Le Sous-Inspecteur embrassa longuement le miraculé, le prit dans la cabine et rangea le vélo derrière. Par pudeur, chacun d’eux évitait de regarder l’autre avant d’avoir discrètement essuyé le soupçon de larmes qu’il sentait sourdre de ses yeux.
Le Patron courut tour à tour au domicile du Commandant de brigade et à celui du Sous-Préfet pour présenter le revenant en chair et en os. C’était également la veille au crépuscule que les deux personnalités avaient reçu les fameux messages. Elles voulaient en décider à tête reposée.
Le jeune homme présenta dans le détail ce qu’il savait de la conspiration. Après s’être longuement concertés, les trois Responsables lui demandèrent de rentrer sans tarder à Djidaba. Il se rebiffa, tremblant de peur ; sa vie était en danger, un péril certain ! A force d’explications et par la confiance que M. Bikoula continuait de lui inspirer, on parvint à le persuader que le gros du risque était passé. Il suffisait qu’il fasse un crochet chez le lamido pour le saluer et lui parler - comme par hasard - de sa visite au Sous-Préfet, au Commandant de brigade, etc. Il devait laisser entendre qu’il avait besoin de recueillir, aussi souvent que possible, les directives de tous les dignitaires de la région afin de pouvoir accomplir au mieux son devoir à Djidaba.
M. Bikoula aida son meilleur poulain de l’époque à parcourir une bonne partie du chemin de retour, le temps de lui dévoiler quelques secrets des archives et de vieilles rumeurs sur les difficultés, très anciennes, qui avaient jusque-là fait avorter toute tentative de l’Etat pour ouvrir une école à Djidaba.
Le lamido se trouvait au centre de la conspiration obscurantiste et semblait jouir de puissantes complicités. Il avait réussi à dissuader plus ou moins brutalement tous les prédécesseurs du Sous-Inspecteur ; quelques individus obstinés qui hésitaient à annuler leur « insensé » projet avaient dû porter sur la conscience la mort d’un maître en même temps qu’ils perdaient leur poste de responsabilité et se voyaient virés de la région. On est…
« Et vous m’avez si dangereusement exposé sans me souffler mot de ce qui m’attendait !
- Du calme, Jean-Pierre ! Du calme ! Ecoute-moi bien, petit frère. Je ne suis pas le cynique, l’irresponsable que tu crois découvrir. J’ai eu des assurances, des…
- De qui ! ? Et que quoi ?
-… Monsieur le Sous-Préfet m’a donné son feu vert pour ouvrir l’école de Djidaba. Il m’a dit en avoir parlé à maintes reprises avec Monsieur le Député et d’autres dignes fils haut placés de l’arrondissement. Et personne ne s’est déclaré contre le projet.
- Sans le soutenir évidemment !
- A en croire l’administrateur, il n’y aurait même pas eu de réticence. Mais cela va sans dire qu’il s’est montré mauvais juge.
- Et pourquoi ne pas fermer l’école, face à un péril aussi certain, à une telle perfidie ! ?
- Pas si vite mon cher ! Il nous faut lutter un peu, prendre quelques petits risques pour le bien de la centaine d’enfants qui sans notre sacrifice risquent de connaître un sort pire que celui de leurs parents.
- Mais je ne vois pas qui risque sa vie, en dehors de moi !
- Là, tu te trompes. Certes, tu es seul au front. Cependant, rien n’oblige l’insaisissable ennemi à frapper seulement par là, à rester prisonnier de ses anciennes méthodes. Avec plus de lucidité, il chercherait plutôt à empêcher que la décision de créer l’école ne soit prise ; au lieu de s’en prendre essentiellement aux exécutants. On frappe à la meilleure porte en s’attaquant à un problème épineux par sa racine. J’espère que tu me comprends ! ?
- …
- Pour l’instant je te demande de tenir un peu plus, le temps que je m’assure que nous sommes dans l’impossibilité de réussir, de veiller à ce que la graine semée ne soit déterrée avant qu’elle ait pu prendre racine. Je crois pressentir un certain progrès dans l’opinion, même locale, en faveur de l’école pour tous. Si d’ici quelque temps il s’avère que je me trompe, c’est moi-même qui viendrai te chercher à ton poste pour t’affecter ailleurs.
- Monsieur l’Inspecteur, l’école peut bien rester fermée entretemps. Elle est…
- Après, nous aurons beaucoup plus de peine à la rouvrir. Tu sembles perdre de vue une dimension considérable de la situation. C’est qu’il est impensable que l’ennemi renouvelle, avant un ou deux ans, le coup qui a failli t’emporter. Il vient de se découvrir. Pour se remettre de ce contre-temps, il va lui falloir éloigner (ou faire disparaître, ce qui est plus risqué) tous les témoins gênants : le Sous-Préfet, le Commandant de brigade, moi-même et sans doute d’autres encore. Toucher tant d’administrations et obtenir si injustement gain de cause partout prend forcément beaucoup de temps. Même à ceux qui ont leurs entrées chez les dieux. A nous de ne pas rester les bras croisés alors que les esclavagistes se voient acculés à temporiser, à observer une longue trêve. C’est à la fois logique et une leçon de l’expérience ».
Le retour de Bogne à Djidaba fit l’effet d’une tornade de saison sèche au niveau des consciences. Il était vivant, donc plus fort que tout le monde ! Sa réputation de magicien hors pair était définitivement faite. Et il ne dit rien qui fût susceptible de l’éroder.
En fin d’après-midi, tous les habitants furent invités à une réunion de concertation sur la place centrale du village. Le seul point à l’ordre du jour était les agissements de certains villageois contre la vie du maître d’école. Après un temps de confusion, de grogne et d’interpellations, on sollicita l’attention de Bogne, l’invité de marque. Sans détour, des dizaines de bras tendus pointèrent du doit l’organisateur du complot. C’était le Président du Comité de base du Parti. Il fut aussitôt jugé et condamné sans que rien, aucune question, n’ait pu le débusquer de son mutisme obstiné. Le tribunal populaire lui donna à choisir, soit de quitter à jamais le village, soit de se soumettre à une terrible bastonnade (pouvant lui coûter la vie ou tout au moins des facultés essentielles.) Il resta bouche cousue ; ce qui plongea l’assistance dans l’embarras. Partie civile à son corps défendant, Bogne profita de ce moment de perplexité pour intervenir.
Il réussit à fléchir les juges, à les convaincre, malgré leur crispation, de l’absurdité d’une mesure qui conduirait un étranger de passage à faire exiler un vieil habitant, avec de gros risques pour le banni de ne pas trouver une communauté d’accueil à sa convenance, de ne pouvoir s’adapter - à son âge si avancé - à de nouvelles coutumes, à un environnement trop différent de celui dans lequel il avait toujours vécu. Par ailleurs, un châtiment corporel du genre dont on venait de parler était, à son avis, hors de portée du pouvoir de décision d’une assemblée occasionnelle de village. Sûr que les gendarmes de Deguir ne manqueraient pas d’intervenir. Comme sanction, lui, il souhaiterait seulement que durant son séjour dans la localité, le Président intrigant, assassin, ne s’approche plus jamais de son domicile.
Sans plus balancer, le tribunal se rangea à cet avis. Au fond, il n’était pas moins bonasse que le moniteur ; en décidant de frapper durement l’accusé en dépit de ses puissants soutiens connus de tous, les leaders villageois étaient sûrs de faire courir à leur monde un danger moins catastrophique, les ravages éventuels auxquels leur communauté (y compris leurs troupeaux) en cas de riposte (bien justifiée) de l’étranger poussé à bout et dont on ne connaissait que trop bien la toute-puissance en sorcellerie.
Six mois environ s’étaient écoulés. Sans autres incidents, sans événements marquants. Désormais, le maître pionnier faisait lui-même son petit ménage. C’était plus rassurant. Il avait pu obtenir du Sous-Inspecteur une scie égoïne et quelques planches. Les élèves s’étaient débrouillés pour trouver des piquets. Il en fit des pieux qu’il planta solidement en terre, suivant un alignement et à des hauteurs propres aux tables-bancs de façon à occuper les 8/10e du local. Des morceaux de planche cloués au-dessus des pieux permettaient aux élèves de s’asseoir et de travailler à peu près comme dans une classe ordinaire de pays pauvre. Avant, ils s’asseyaient en tailleur, fesses dans la poussière, leurs ardoises dans la main gauche ou reposant sur l’instable et minuscule support constitué par leurs pieds joints au niveau de leurs plantes. Position des plus inconfortables lorsqu’il fallait apprendre à écrire.
Quelques semaines plus tard, Bogne fut déclaré admissible aux épreuves orales du C.A.P.E. Le Délégué provincial et l’Inspecteur départemental (tous expatriés) se chargèrent de les lui faire passer devant ses élèves, dans son école qu’ils découvraient pour la première fois. Monsieur Bikoula et le Sous-Préfet furent ignorés : ils ne reçurent ni visite de courtoisie ni la moindre information sur le passage à Djidaba des deux patrons français de l’enseignement. Un rapport accablant tomba au bout d’une dizaine de jours, remarquable par ses conclusions sans appel : le moniteur ferait mieux de s’installer comme menuisier de village (allusion aux bancs rudimentaires fabriqués par lui) que de jouer au maître d’école. Le pauvre ! Il loupa donc pour la seconde fois son diplôme, sans avoir de sérieuses raisons de se reprocher quoi que ce soit.
Le Jury laissait sous-entendre qu’il lui fallait payer pour son idiotie d’avoir accepté de travailler dans des conditions aussi incertaines. Une autre exigence du fameux rapport : la simulacre d’école devait être immédiatement fermée. La farce n’avait que trop duré. Le Ministre voulait savoir ce qu’en pensaient le Sous-Inspecteur et le Sous-Préfet.
Un après-midi, aux environs de seize heures, le pionnier de l’éducation était sur le point d’achever une leçon d’écriture. Il s’étonna d’apercevoir la quasi-totalité des villageois au pied du grand baobab. Il n’était au courant de rien nécessitant pareil attroupement. Comme personne ne l’en avait informé, il se dit que ces gens-là n’étaient en train de se concerter que pour lui nuire. Il se demanda quel mauvais coup on avait encore manigancé contre lui. Quatre véhicules stationnaient à côté, à l’ombre d’un autre arbre. On envoya quelqu’un le chercher. Les enfants se précipitèrent pour le suivre, fascinés par la scène inattendue comme s’ils la pressentaient annonciatrice d’un péril imminent.
Il régnait sur la place un silence de cimetière. L’immobilité, la gravité de la foule rappelait l’atmosphère qui prévaut à l’enterrement d’un être cher victime d’une innommable et soudaine tragédie. Le Sous-Préfet fut le premier à parler, le ton haut dès le départ (ou presque). Son uniforme de service, quasi militaire, laissait l’impression d’une cour martiale foraine. En termes véhéments, il reprochait à l’instituteur d’avoir écrit pour demander que l’école soit fermée. Il était choquant qu’un jeune homme encore à l’âge de l’innocence, de la générosité, se laisse aller à fouler si allègrement aux pieds le destin de toute une communauté, fût-elle villageoise.
Avec en prime beaucoup d’hypocrisie ! Pendant que le petit Monsieur se démenait en secret pour que l’on ne parle plus jamais d’école à Djidaba, il affichait partout les apparences de dévouement à son métier, semblait déployer d’incessants et louables efforts pour s’intégrer dans le milieu, vivre en harmonie avec tout le monde. Non ! Mille fois non ! Le faux-semblant avait assez duré. Le Chef de terre voulait au moins connaître les motivations profondes de cette démarche subite de caméléon, plutôt de vipère ; sans être sûr de pouvoir les comprendre, encore moins les pardonner. Un coup de menton sec en direction du moniteur marqua une pause dans le réquisitoire.
La voix tremblante d’émotion, les cils humides, l’interpellé pria son illustre accusateur de dire à qui il avait écrit. Il doutait que l’on soit à même de lui montrer au moins une copie de la correspondance incriminée, pour la simple raison qu’il n’avait jamais rien écrit du genre.
Et le courroux de l’Administrateur monta d’un cran : que le garçon cesse de jouer au plus malin ! C’était aux plus hauts Responsables du Département qu’il avait écrit ; sans oublier le Délégué provincial de l’éducation. Le jeune intrigant avait veillé à ce que les autorités locales de l’arrondissement ne sachent rien de sa diabolique démarche. On n’avait pas encore les copies de ces méchants rapports, mais c’était tout à fait sûr que lui, il avait écrit pour nuire au village. Il n’y avait que lui capable d’écrire pareilles histoires
Frissonnant par moments, le visage défait, Bogne s’entêta à dire et à soutenir, malgré une voix étranglée, qu’il n’avait écrit aucune requête de l’espèce qu’on lui mettait sur le dos, qu’il ne lui était pas encore arrivé de griller la voix hiérarchique dans l’acheminement d’un courrier administratif. On fit appel au jeune Adji, pour dire, au nom de Allah, tout ce qu’il savait de l’usage que l’étranger faisait de sa plume, s’il écrivait souvent, beaucoup. Leur amitié était de notoriété publique ; ils devaient donc se dire tout.
Personne ne pouvait nier que le plumitif écrivait presque tout le temps, mais le Président de la jeunesse croyait savoir que c’était pour préparer ses leçons ou pour sa correspondance privée, très abondante comme tout le monde avait déjà eu à le constater ; toutes les lettres qui arrivaient à Djidaba, c’était pour lui ; sauf quelques messages officiels qui parfois tombaient chez le lawan.
Tout à coup, le lamido se mit à hurler. Ses gesticulations désordonnées dans son ample gandoura dorée donnaient l’impression d’un lion en furie. Adji se tut, effrayé. La voix irritée l’accusait de trahison : il protégeait, par des mensonges éhontés, l’étranger criminel au détriment de son propre peuple. On allait voir ça. Sur ce, le monarque changea de cible pour diriger son dard de scorpion noir sur l’homme par qui le scandale était arrivé.
Le gars avait certainement le diable au corps ; il mentait comme il respirait. Depuis son arrivée, il ne faisait que semer la zizanie parmi les villageois ; il s’employait à dresser les enfants contre leurs parents, les femmes contre leurs maris. On le voyait venir ; sous peu, il ne manquerait pas d’inciter les paisibles paysans sans défense à la révolte contre les autorités. C’était inscrit dans sa nature d’être pervers. Il était temps que l’on cherche à contrer la sorcellerie par laquelle il endormait tout le monde.
Et puis, on avait affaire à un rejeton d’un peuple maudit, les Binam ! Envahisseurs comme tout. Que l’on ne perde jamais ça de vue ! S’ils restaient chez eux, tout le monde serait en paix dans ce pays, et même très loin ailleurs dans le monde. Ils ignoraient le respect de l’autre, de ses intérêts. Comment cohabiter pacifiquement avec une horde aussi primitive, si obstinément spéculatrice ! ?
Soudain jaillirent du côté de la centaine d’élèves des cris stridents, des pleurs affolants. Le lamido ne parvenait plus à se faire entendre. Il dut arrêter de haranguer la foule. L’embarras se lisait sur le visage des autorités, l’émotion altérait celui de la majorité des villageois. Le lawan semblait le plus abattu. Le suzerain ordonna à sa suite de faire taire les enfants. Cinq ou six gorilles marchèrent dans leur direction, menaçants, faisant siffler sur la masse pétillante des lanières de cuir réunies en faisceaux. La marmaille recula en vociférant de plus bel, adaptant constamment son allure à celle de ses poursuivants. Dès que ceux-ci tournaient les talons après avoir poussé assez loin le chœur des petits pleureurs, les gamins entreprenaient de revenir à leur point de départ, à l’orée du lieu des rassemblements. Aussitôt les sbires chargeaient de nouveau et les enfants se repliaient avec adresse, ainsi de suite.
Ce mouvement semblait devoir durer une éternité sans que les gosses cessent de crier à tue-tête. Le Sous-Préfet intervint pour demander aux assaillants de chercher davantage à calmer les enfants, à les consoler qu’à les brutaliser. La nouvelle tactique se révéla payante. Progressivement, les pleurs firent place aux sanglots dont le spasme se raréfiait à mesure que se prolongeait le silence embarrassé de l’assistance.
Malgré l’éloignement dans le temps, c’est toujours ému aux larmes que Bogne se souvient de cette réaction spontanée de ses tout jeunes élèves, sans en avoir une compréhension satisfaisante. Pourquoi ces cris d’épouvante, ces pleurs pathétiques ? C’était plus à sentir qu’à comprendre. Sensation de bien-être, de réconfort, qui efface, le temps de sa courte durée, toutes les misères du monde. On aimerait pouvoir y goûter de temps en temps. Malheureusement seules des situations périlleuses savent en enfanter d’aussi belles. Une douce, divine chanson funèbre, parfois porteuse de vertus de résurrection !
Un certain calme finit par revenir sur la place centrale du village. Les autorités décidèrent de suspendre les « débats », renvoyés « pour complément d’enquête », à une date ultérieure à déterminer plus tard. Elles espéraient, à force de persévérance, pouvoir très bientôt y voir plus clair sur les agissements secrets de l’enseignant.
Discrètement, Bogne fit part au Sous-Inspecteur de son ardent désir de partir avec « eux », car le meurtre, cette fois-là, s’annonçait inévitable et dans une certaine mesure justifié aux yeux de tous. Les bourreaux n’avaient plus besoin de louvoyer, ayant réussi, dans l’opinion, à faire passer pour criminelle leur victime désignée alors que jusque-là, elle comptait au moins sur la compassion de la majorité silencieuse convaincue de son innocence et de sa disponibilité. Bikoula resta sans réaction intelligible devant la poignante supplique de celui qui devenait déjà son ami par la force des choses, l’engouement d’une grandissante estime réciproque. L’instituteur se précipita dans sa case et rassembla aussi vite qu’il le put les plus nécessaires de ses effets personnels. Le Commandant de brigade le rejoignit à l’intérieur.
- Mais ! Qu’est-ce qu’il y a, maître ?
- Je pars avec vous ; vous le voyez bien ! Ma vie est en danger ; mon assassinat certain.
Une détermination fébrile était nettement perceptible dans la voix éraillée, le regard figé d’épouvante, dans la brusquerie des gestes. Le gendarme sortit, sans plus rien dire. Sur un signe de lui chacun sauta dans son véhicule. Des ronflements saccadés des moteurs annoncèrent un départ en fanfare. L’instant d’après, c’est Bogne qui jaillit à l’entrée de la cabane ; dans la main gauche, une sacoche d’où pendaient des bouts de vêtements. Plus d’automobile en vue ! Il resta comme pétrifié, le visage hagard, le corps ruisselant de sueur froide. Les villageois ne bougeaient pas ; mais il les voyait à peine. Machinalement, il rentra se coucher, épuisé, oubliant de fermer la porte.
Il n’est pas en mesure de dire, même aujourd’hui, s’il s’était endormi ou s’il avait perdu connaissance. Quoi qu’il en soit, il ne prit pleinement conscience de lui-même et de l’environnement que près de vingt-quatre heures plus tard. Il reprit du service ; sans enthousiasme, comme pour se droguer, pour ne pas être obligé de penser ou essayer de donner une apparence normale à son existence. Très peu d’intérêt manifesté pour le monde ambiant, y compris les habitants du village. Ceux-ci le trouvaient bizarre. Les rares personnes qui, malgré tout, lui avaient conservé quelque sympathie craignaient pour son équilibre mental. On avait peur de l’approcher par superstition ou pour ne pas se trouver en porte-à-faux avec les autorités de l’arrondissement qui restaient indécises sur l’anathème jeté sur l’étranger au cours de leur dernière visite.
Un après-midi, il était assis à son bureau de fortune en attendant que les élèves achèvent de reproduire un dessin qu’il venait de faire au tableau. Cette leçon ne se passait pas d’habitude à cette heurelà. Elle s’était imposée pour la simple raison que le maître n’avait pas envie de beaucoup parler. Tout à coup, il vit le chef du village venir de l’autre bout de la cour, à la tête d’une vingtaine de notables, l’air sombre, dégingandé dans sa grande taille de bête préhistorique. Plus le groupe s’approchait, plus Bogne marchait - à pas mesurés, le cœur serré - vers la sortie. Quand les assaillants ne furent plus qu’à dix mètres environ, il se trouvait déjà loin de la porte, prêt à se sauver derrière la classe au moindre mouvement sans équivoque.
Le peloton arrêta d’avancer, sur un mot du lawan, qui s’était sans doute aperçu de la panique dans laquelle leur curieux manège jetait le jeune homme. Comme sur un signe imperceptible, les vieillards levèrent les yeux de leur Coran ouvert et d’un geste de la main droite, le meneur encouragea le fuyard indécis à rester. Le groupe s’accroupit, comme pour prier. Son hôte alarmé resta sur le qui-vive jusqu’à ce qu’il se retire. Le maître mit précocement fin à la leçon de dessin et rentra se coucher, la peur au ventre, déboussolé.
Quelques semaines plus tard, le lawan, chef du village, lui rendit visite à domicile, une visite qu’il voulut tout amicale, comme avant les accusations assassines du lamido et du Sous-Préfet. Leur conversation finit par retrouver sa cordialité, ses thèmes familiers de naguère. Sans transition, le chef passa à l’incident qui venait de mettre en ébullition toute leur communauté et sur pied de guerre les autorités compétentes. Désormais il savait à quoi s’en tenir.
« Tu n’as pas écrit pour qu’on ferme l’école ; j’en suis sûr et certain… Si tu avais écrit tu serais déjà mort… des suites de nos prières dont quelques-unes ont été dites à l’entrée de ta classe. Tu n’as plus rien à craindre de moi ni de mes hommes.
- Merci chef !… Mais il n’y a pas que toi et tes hommes. Tu le sais bien.
- Oui ! Je le sais bien… Si on demande notre avis, tu sais ce que nous allons dire. Nous n’avons pas les moyens d’aller au-delà du simple témoignage.
- Dommage !
- Je te dis de ne pas craindre… Nous ne cessons de prier pour toi. Dieu nous écoutera, nous en sommes convaincus. Et tu rentreras chez toi comme tu es venu - en paix, béni de nos ancêtres, toujours présent dans nos cœurs reconnaissants. Tu es un homme de paix, un homme de bien. Puisse Allah te récompenser à la hauteur de ton dévouement ! »
***
Bogne aborda la seconde année scolaire avec une initiative hardie : la construction et l’équipement de deux nouvelles salles de classe. Le Sous-Inspecteur l’avait déjà prévenu que rien de semblable n’était prévu au budget. Il ne restait comme principale ressource que la bonne volonté des villageois.
Le maître proposa au lawan de faire verser par personne adulte deux cents francs. La somme ainsi réunie devait servir à l’achat des tôles pour la toiture. Le jour de la vente du coton, le chef et le trésorier désigné s’installèrent au lieu de la transaction. Tout le monde cotisa, sans exception. On atteignit un montant intéressant, pour l’époque : 50 000 francs.
De sa propre poche, Bogne alla faire fabriquer un moule à Guilfi. Il montra aux villageois comment fabriquer les briques en terre crue. Il fallait attendre la saison des pluies pour avoir la possibilité d’en produire en grand nombre.
Un jour Bouba l’invita chez lui et lui fit comprendre, au cours de leur cordiale entrevue, qu’il ne pouvait pas garder longtemps la somme récoltée sans s’attirer les foudres du lamido. Il en retrancha 5 000 francs, en empocha trois et tendit les deux autres au visiteur. Celui-ci se montra réticent : il ne trouvait pas bon le geste du chef ; le village avait besoin de tout cet argent-là ; et de beaucoup plus. L’homme insista et le maître céda, pensant qu’il devait éviter de décevoir stupidement un allié aussi sûr dans la situation critique qui était la sienne. Sans tarder, le lawan s’en fut remettre les 45 000 restants à son Seigneur pour qu’il achète les tôles attendues.
La construction se fit au mois d’octobre sous la supervision de l’instituteur. On aménagea des ouvertures aussi larges que possible, compte tenu de la grande chaleur qui calcine la région la majeure partie de l’année. On envisagea, pour la même raison, de doubler - de l’intérieur - la tôle d’une couche de chaume.
Djidaba et son moniteur durent se contenter de ce dernier matériau, le tant convoité produit de l’industrie moderne s’étant fait attendre en vain. Le chef laissait entendre à l’enseignant indigné que de la somme à lui confiée le lamido avait confisqué 15 000 francs et avait remis 30 000 au Député qui résidait à Deguir ; pour ses cigarettes. Bouba en était sûr. Si le maître le voulait, il était tout à fait prêt à le conduire voir ces grands dignitaires afin qu’il puisse lui aussi apprendre tout cela de leur propre bouche. C’était une perche à saisir dans le dessein de se faire une idée plus précise des habitudes de la cour.
Le lamido ne semblait pas apprécier que les deux hommes arrivent chez lui côte à côte, à la façon de vieux copains. Le lawan essuya d’amères plaisanteries à ce sujet. Ensuite, l’illustre hôte répondit brièvement à la sollicitation de l’instituteur : tous les 45 000 francs avaient été remis au parlementaire. Pas un sou de moins ! Ses visiteurs n’avaient qu’à aller le voir si l’ombre d’un doute devait subsister dans leur esprit. Quant à lui, il pensait sincèrement que ce n’était pas digne de chercher à importuner un si grand homme pour si peu. Que les deux voyageurs réfléchissent eux-mêmes, pour voir ; ou sollicitent les conseils d’autres gens avisés, s’ils avaient du mal à appréhender ceux de leur suzerain.
Un lourd silence suivit ces propos. En se prolongeant, il acheva, à la lumière du regard dédaigneusement interrogateur de sa majesté, de convaincre les émissaires de Djidaba qu’ils devraient déjà être partis.
Monsieur le Député ne répondit qu’au troisième salut du lawan. Il avait certainement deviné le but de la visite, à moins d’en avoir été prévenu. Allant au-devant de la question attendue, il explosa : on troublait son sommeil comme ça pour 30 000 francs ! ? Qu’il ne revoie plus jamais chez lui les pieds de ces intrus-là ! Il fallait craindre que le monde ne soit en train de marcher à l’envers ; voilà que des petits-fils d’esclaves s’enhardissaient à se présenter gaillardement chez leur maître pour réclamer à haute et intelligible voix ce qu’ils croyaient être leur dû. L’élu du peuple se demandait qui avait pu leur enlever de la tête qu’ils étaient eux-mêmes des biens utilisables à souhait, autant à la merci de leur légitime propriétaire que le briquet jaune or que l’homme du peuple se mit à exhiber sur la paume d’une main largement ouverte, frémissante d’un courroux prêt au meurtre.
Bouba bégaya des excuses. Faute de réponse articulée, il considéra le silence soudain de son illustre hôte comme un signe d’apaisement, bien que le visage du grand homme restât froissé de colère, avec des rides inhabituelles, une bouche mauvaise, le regard figé de surprise. Pour les visiteurs, c’était le moment ou jamais de se retirer s’ils ne voulaient pas risquer davantage pour leur sécurité.
Le lamido avait fini par se faire à la présence de Bogne à Djidaba. Il s’efforçait même à la familiarité avec le maître d’école. Au point de lui conseiller, à chacune de leurs entrevues, de prendre femme - instamment. Il trouvait anormal qu’un si gentil jeune homme traîne longtemps le célibat. Et ce n’étaient pas les femmes qui manquaient. Le souverain se sentirait honoré - ainsi que tout son royaume - si le digne fils des Binam prenait racine chez eux en choisissant une de leurs filles.
L’étranger se montra sensible aux nouvelles dispositions de son auguste hôte. Il multipliait les visites de courtoisie tout en restant discrètement vigilant. On n’était jamais tout à fait rassuré à l’ombre de puissants habitués d’intrigues en tous genres. Comme le préconisait la sagesse populaire de chez lui, il observait avec soin là où il avait à poser les pieds.
Il ne cessait de réfléchir à la façon la moins risquée de mettre à l’épreuve les nouvelles intentions affichées de son inattendu protecteur. Avait-il réellement changé d’avis, d’idéologie, au point d’encourager l’accès de ses esclaves de Djidaba à l’école, à la puissance, à la liberté par le savoir ? Il fallut du temps et des occasions pour l’aider à y voir clair.
Un jour, le moniteur alla signaler au lamido la disparition d’un élève en le priant d’user de sa déterminante influence pour faciliter les recherches.
« Mais ! Voyons. Tu dis bien que tu as une centaine d’élèves, non ! ?
- Oui, Majesté.
- Combien ont disparu ?
- Un seul, Majesté.
- Et tu te plains !? Reste tranquille.
- …
- Tu m’étonnes ! Tu as parcouru près de 50 km juste pour venir me dire ça ?
- Oui, Majesté !… J’ai pensé que si on ne ramène pas l’enfant égaré, si les causes de la fugue ne sont pas identifiées et éliminées, le phénomène risque de se propager et, à la longue, il n’y aurait plus d’école du tout à Djidaba. Je…
- Alors le soleil va arrêter sa course dans le ciel ! Si je te comprends bien. »
Un pénible silence suivit cette soudaine rebuffade du personnage. L’étonnement du visiteur fut grand, proche de la paralysie. Non pas qu’il ne s’attendît pas à un désagrément, mais la brusquerie de la réaction raviva en lui une profonde blessure qui ne s’était cicatrisée que superficiellement. Il ne se souvient plus de la façon dont s’y prit son interlocuteur pour sauver la face.
Quelques semaines plus tard, sans préméditation, Bogne se surprit en train d’effleurer encore le douloureux problème du garçonnet juste en signalant, parmi le flot de nouvelles que le lamido attendait sur Djidaba, que l’enfant perdu n’était toujours pas retrouvé. Il lui fut renouvelé l’ordre de rester tranquille et de veiller à ne plus jamais déranger personne pour ça, surtout pas de hautes personnalités. Un dignitaire de l’envergure de son hôte avait de bien plus nobles occupations que d’écouter raconter des sornettes du genre.
La mère du disparu, en ce qui la concernait, ne croyait nullement à une disparition accidentelle de son enfant. Elle parlait plutôt d’enlèvement. On racontait que son premier mariage avait lié son destin à celui d’un proche parent du suzerain. Elle avait été tellement maltraitée qu’elle avait dû s’enfuir avant la troisième année d’une union chaotique, restée stérile, sans rejeton. Malgré une beauté remarquable, de nombreux soupirants s’étaient abstenus de l’épouser, reculant devant la toute-puissance cynique de sa belle-famille. Il avait fallu quelqu’un de plus mordu que tous les autres, prêt à endurer tous les forfaits, pour la prendre sous son toit. Une semaine après la disparition de son fils unique, elle s’éclipsa sans laisser de traces. Elle craignait, disait-on, d’être enlevée à son tour.
Un soir, pendant que s’effectuait l’échange habituel de politesse entre le monarque et l’instituteur à l’entrée du palais, une charmante jeune fille de seize ans environ traversa la cour. On retrouvait aisément dans ses traits ceux de son père. Les salamalecs terminés, l’arrivant présenta ce qui passait pour l’unique objet de sa visite. Il dit avoir trouvé la femme de ses rêves et venait comme cela prier son auguste bienfaiteur d’accélérer la marche des choses afin qu’il puisse se marier au plus tôt. Son hôte s’en montra ravi et chargea son interprète, le Directeur de l’école publique de Guilfi, d’accompagner son homologue chez ses futurs beaux-parents et de tout régler au mieux.
« Pardon ! Dites à son altesse royale que nous n’avons pas à nous éloigner ; qu’il me semble que tout peut se décider ici même.
- Comment cela ? S’enquit le roi, étonné.
-… Il y a seulement que c’est lui mon beau-père… Je ne sais dans quelle mesure vos coutumes prévoient un intermédiaire dans une situation pareille.
- Mais non ! C’est impossible… Rappelle-lui qu’il est païen.
- …
- Et puis, quand il rentrera au Sud que deviendra ma fille ?
- Mais, elle suivra son époux ! Au Sud comme partout ailleurs.
- Là, non !
- Alors, Majesté, elle pourra rester avec son père.
- Et si elle a des enfants ?
-… Je partirai avec mes enfants en vous laissant votre fille.
- Pour qu’elle fasse quoi à mes côtés ?
- Sire, c’est pour cela que je voudrais amener ma femme et mes enfants partout où je vais élire domicile.
- Va-t’en !… Va-t’en, je te dis ! Tu m’as l’air insolent, présomptueux. Pauvre de moi ! qui te prenais pour un garçon courtois, sage, serviable et tout. Tu cachais tes griffes. Je sais à quoi m’en tenir désormais. »
La visite s’acheva par ces observations empreintes de colère et de menaces à peine voilées. La gêne se lisait sur les trois visages. Bogne se ressaisit passablement à temps pour présenter très humblement ses excuses en priant son illustre protecteur de bien vouloir prendre en compte son extrême ignorance des habitudes locales de politesse. Il ne pouvait être question qu’il se montrât consciemment impertinent à l’égard de ses très aimables hôtes, surtout vis-à-vis de son altesse royale. Ça, jamais ! Jamais de la vie. Le grand home offensé agréa la demande de pardon, semblait-il de bon cœur, de façon à laisser l’impression que l’incident était bel et bien clos. Sans plus tarder, le jeune homme gracié prit congé du monarque et se retira. Sur la pointe des pieds.
Trois ou quatre semaines s’étaient écoulées depuis que Bouba avait essuyé, en compagnie du maître d’école, le courroux de Monsieur le Député. Il était de coutume à Djidaba que peu de temps avant la prière collective, le lawan se recueille en solitaire au fond de la mosquée, peut-être dans l’espoir de pouvoir préparer le Très-Haut à écouter d’une oreille moins distraite les sempiternelles complaintes de sa petite communauté. Ce jour-là, il ne put aller jusqu’au bout de ses méditations. Quatre gaillards de ses sujets étaient venus se saisir de lui encore assis à même la natte, égrenant le chapelet. A la sortie du lieu sacré, une petite scène l’intrigua : il crut voir une jeune femme faisant mine de se débattre entre deux hommes qui pourtant la tenaient assez négligemment par les poignets. Ses assaillants lui apprirent qu’ils venaient de surprendre l’être impur en train de lorgner avec insistance l’intérieur du lieu saint ; certainement à la recherche de son singulier amant qui n’était autre que le chef lui-même. On avait bien observé la diablesse, de longues minutes durant. Ses yeux n’arrivaient probablement pas encore à s’accommoder à la pénombre de la vénérable enceinte. Et comme elle ne se décidait pas à entrer sans être sûre de trouver son complice, elle s’était fait repérer.
Non ! Bouba exagérait. Courir les femmes des autres, c’est déjà un crime. Choisir la mosquée comme lieu habituel de fornication, même Satan en personne hésiterait devant pareil sacrilège. L’imam se montra intraitable ; le criminel méritait des sanctions aux dimensions de l’attentat. Pour commencer il fut sommé de quitter le village ; destitué bien sûr !
Il n’avait pas beaucoup parlé, ayant très vite compris ; le montage était classique et ses tout-puissants commanditaires connus. Il n’avait jamais échangé deux mots de suite avec la femme dont on faisait sa concubine, la troisième épouse du Président du Comité de base du parti. Il posa une seule question à son acolyte présumée. Que cherchait-elle à l’intérieur de la mosquée, lieu saint strictement interdit aux femmes ? Il ne demanda pas si la dévoyée y avait rendez-vous avec quelqu’un. Ce qui eût impliqué qu’il savait la chose faisable, donc qu’il s’y risquait de temps en temps. En tout cas, il se sentait mille coudées au-dessus d’une pratique aussi dégradante. Cela lui suffisait pour préserver sa paix intérieure.
La femme ne daigna pas répondre, et il se retira désormais derrière un mutisme indigné, notamment durant l’interrogatoire qui allait établir pour de bon sa culpabilité. Il fut remplacé à la chefferie de Djidaba par son frère cadet, un clochard endurci. On trouva au banni une modeste concession non loin du domaine du lamido, à deux pas de la prison royale.
Le coup s’était produit pendant que Bogne était parti en vacances. Il ne le sut qu’au retour. Il éprouva longtemps une douloureuse compassion empreinte de découragement. Malgré son autorité politico-administrative fort limitée, Bouba lui avait été d’un appui moral inestimable ; c’était un homme sensible et clairvoyant, très soucieux de l’avenir de son clan.
La troisième année scolaire à Djidaba démarra donc dans la morosité. Le pionnier n’avait plus le cœur à la tâche ; on venait pourtant d’envoyer un maître pour l’épauler. Quelques mois auparavant, il eût pu apprécier à sa juste valeur ce geste de soutien du Sous-Inspecteur Bikoula. De par sa personnalité, ses agissements sans nombre, le nouveau lawan ne lui inspirait guère confiance. Il venait de perdre son seul allié inconditionnel et de quelque envergure au niveau du village. Il ne résista pas longtemps à l’envie d’aller lui rendre visite dans sa résidence surveillée, en compagnie de sa jeune épouse qu’il était parti chercher chez lui.
Bouba se montra particulièrement sensible à cette courageuse marque de leur amitié, heureux de voir le jeune homme finalement marié ; ce qui, en l’en croire, devait endiguer certaines tentations, assurer un minimum de confort moral dont il avait tant besoin dans l’arène piégée de Djidaba et compenser l’absence de l’appui multiforme qu’il était en droit d’espérer du lawan déchu et de son entourage ; car il ne fallait pas se faire d’illusions : son petit frère Modibo n’avait été choisi que pour aggraver les tourments de leur communauté déjà à un cheveu de l’asphyxie morale et économique.
Par bribes ponctuées de soupirs, le captif du roi leva un coin de voile sur le passé récent de leur dynastie. A la mort de son père après un long règne sur le lamidat de Guilfi hérité de ses ancêtres, il n’avait pu lui succéder comme cela avait été prévu suivant la tradition. On était allé loin, à des centaines de km de leur frontière Nord chercher quelqu’un sans lien de parenté avec sa famille ni avec son ethnie. C’était un proche parent du Gouverneur. Le déshérité fut contraint à l’exil intérieur, accompagné d’une centaine de ses sujets et de leurs familles. Ils allèrent fonder le village Djidaba, sans échapper à la férule mesquine de l’usurpateur.
Ce ne fut que deux jours plus tard que Bogne se décida à aller saluer le lamido, sans enthousiasme, par pure formalité. Son hôte s’en aperçut et retint, en n’en pas douter, cette timide froideur comme une charge supplémentaire à l’encontre du petit impertinent. Il eut de la peine à se maîtriser.
« J’ai appris que l’autre jour tu étais chez Bouba ! ?
- On vous a bien renseigné, Majesté.
- Tu cherchais quoi là-bas ?
- Je suis allé lui dire bonjour… C’est un ami. On a vécu en parfaite communion pendant deux ans.
- Tu lui as aussi présenté ta femme que tu n’as pas daigné amener ici. J’apprends que chez toi quelqu’un ne va montrer sa femme nouvellement mariée qu’à un tuteur qu’il tient en haute estime.
-… C’est à peu près cela, Majesté.
- Le souci de dignité devrait être le principal ressort des relations durables entre les hommes.
- Sire, je le crois aussi.
- Tu n’en as pas l’air… Ah ! Je vois. Je ne suis donc pas de tes amis, de tes protecteurs, de ceux qui ne veulent que ton bien. C’est ça non ! ?
- Je n’ai jamais rien dit de semblable, Majesté.
- Mais tu agis dans ce sens-là. Ce n’est pas ce que tu dis ou ne dis pas qui importe, mais ce que tu fais. Le respect de la hiérarchie sociale est aussi sacré chez les Binam que dans nos traditions. Tu le transgresses aussi facilement que tu respires ; pour pouvoir bien me défier, n’est-ce pas ?
- Sire je…
- Non ! Laisse-moi terminer. Pour toi, un lamido c’est quoi ? Dans ta cervelle de poulet-là, ça ne pèse pas autant qu’un criminel. Un homme d’âge mûr, un chef de village par-dessus le marché, se rend coupable d’adultère en pleine mosquée ! Tu vas d’abord le féliciter, lui présenter ton épouse, avant de passer - des jours après - me saluer du bout des lèvres ! ?
- …
- Tu penses que quoi ? Ton profond mépris à mon endroit a fini par te faire complètement perdre le sens des réalités.
- Sire je n’ai ja…
- Ça suffit comme ça ! Cesse de jouer au plus malin, au plus fin ! C’est moi seul qui commande dans mon royaume. Et ce n’est pas un freluquet de ton genre qui peut changer quoi que ce soit à l’ordre des choses.
- …
- Disparais ! Et ne remets plus jamais les pieds ici. Si tu tiens à ta sale peau de petit-fils d’esclaves. »
Bogne perçut pleinement la menace. Il ne rentra à Djidaba que pour prendre son épouse et ses affaires. Il alla s’installer à Galoua, la capitale provinciale. Ce n’est qu’une semaine plus tard qu’il mit M. Bikoula au courant de la nouvelle péripétie de son drame. La hiérarchie se montra compréhensive. Un mois plus tard, il fut muté à Gonkon, une autre sous-préfecture du Département de la Nouebé, à la tête d’une école de trois maîtres, en remplacement d’un certain Fossom dont on racontait que la situation n’était pas des plus confortables. Il était donc possible que l’arrivant n’ait à choisir qu’entre la peste et le choléra, qu’il ne puisse échapper à la pluie qu’en se jetant à la rivière.
M. Fossom avait passé trois années de tourments à Gonkon. Mais toutes ses demandes de mutation, appuyées de démarches pressantes, étaient restées lettre morte. Déçu, il ne se présenta pas à la rentrée de la quatrième année. Il prolongea son séjour au Sud, dans sa région natale. Il n’arriva qu’en janvier pour constater qu’il avait été remplacé. Sans justification crédible, par caprice semblait-il, il demanda à retrouver son poste à Gonkon. Etait-il mu par l’angoisse face à la perspective de cesser d’être chef ou celle d’une mutation dans un milieu autrement plus hostile ? A moins que ce ne fût par esprit de bravade. En tout cas, il n’exprima rien de semblable. Les rumeurs sur sa démarche parvinrent aux oreilles de Bogne. Il en fit un prétexte pour prendre la clé des champs. Les autorités provinciales de l’enseignement en étaient encore à se demander ce qu’il fallait répondre à Fossom quand elles apprirent que son remplaçant avait disparu sans laisser d’adresse. On lui rendit sa chère galère.
Un dimanche soir, peu après dix-sept heures, il se désennuyait chez lui à lire. Son domestique prit un chemin détourné pour arriver incognito dans sa case par une entrée secrète et l’informer d’une manœuvre qui risquait de lui coûter la vie. On avait décidé de tuer le « Dérecté » à 19 heures. Les assassins désignés étaient en train de jouer aux cartes à l’autre bout de sa cour, tout en surveillant ses mouvements. Il lui fut conseillé de sortir se montrer un moment avant de rentrer réfléchir à la meilleure façon de réagir ; de ne parler de cette menace à personne, même pas à son épouse ; d’attendre l’approche de l’heure H pour sortir en catimini par derrière et se terrer dans la broussaille toute proche pour mieux assister au déferlement des meurtriers. Il fallait opérer immédiatement une fente dans le mur du fond (en paille) par où faire sortir la moto géante de Fossom, véritable cheval de fer, et refermer aussitôt après - sans laisser de traces. Il pourrait avoir besoin de l’engin au cas où les événements prendraient une tournure plus dramatique que prévue.
Après avoir aidé son patron à préparer le plan de sauvetage, Adjama se coucha dans sa chambre. La maîtresse de céans était étendue sur le lit conjugal, ignorant tout de l’imminence du danger qui cernait leur couple.
A l’heure indiquée, le commando de la mort encercla la paillote du Directeur et frappa à la porte d’entrée qu’il trouva barricadée ; le temps d’un éclair, elle fut mise en pièces à coups de couteaux. Les assaillants se ruèrent dans la chambre de leur victime désignée où ils ne trouvèrent que sa femme. Le domestique se mit à crier, reprochant aux agresseurs d’avoir enlevé son maître. Il les suppliait de ménager sa vie, de le laisser tranquille parce qu’il n’avait rien fait de mal à personne. Allah est grand et Mohammed son prophète. M me Fossom qui ne comprenait rien à ce qui se disait resta stupéfaite du début à la fin du raid.
Subitement, la folie meurtrière des agresseurs se retourna contre eux-mêmes. Ils se soupçonnèrent mutuellement d’avoir vendu la mèche. Des insultes fusèrent, ponctuées de menaces de mort à donner tout de suite. Une bagarre généralisée éclata et dura jusqu’à l’arrivée des gendarmes que Fossom était allé quérir à plus de 10 km du lieu des échauffourées. La huitaine d’acteurs furent embarqués, en majorité gravement blessés au couteau. Avant vingt quatre heures, ils avaient tous retrouvé leur liberté de mouvement. Et l’affaire n’eut pas d’autres suites connues que l’affectation de Fossom et l’interdiction absolue faite aux villageois de jamais s’approcher du nouveau Directeur, c’est-à-dire Bogne que l’on venait de dénicher dans un quartier populeux de Galoua où il venait d’avoir l’occasion d’apercevoir, au volant d’une voiture verte de marque inconnue, la femme fatale de Djidaba. Elle était connue comme secrétaire particulière de Monsieur le Gouverneur, l’inamovible Oumarou Ney, le premier lamido, à en croire les mauvaises langues.
A première vue, la mesure draconienne de protection ne pouvait faire que du bien au « revenant. » Malheureusement, l’isolement du jeune couple dépassa rapidement les limites du supportable, en marge de la communauté villageoise. Si bien qu’à l’approche de la saison de grande chaleur, il eut un mal fou à se faire construire un danki, sorte d’abri propre au Sahel aménagé dans la cour de chaque concession et fait d’un toit de chaume soutenu par des piquets. On y échappe, la nuit comme le jour, à la part, considérable, de la canicule que concentrent et dardent les toits en tôles ondulées, les murs en parpaings ou de terre, tout en profitant de tous les menus bienfaits de quelques mouvements d’air frais qui se produisent parfois.
Bogne multiplia les démarches auprès du chef et chaque fois essaya de situer au centre de leurs entretiens le problème de son danki à construire. On lui répondait invariablement qu’il ne pouvait être question que le lawan et ses sujets aillent à l’encontre d’une injonction aussi catégorique des autorités administratives. Par ailleurs, l’enseignant trouvait imprudent de demander l’annulation de la décision qui avait abouti à sa mise en quarantaine quelque peu involontaire, accidentelle, dirait-on. Là, il ne lui restait qu’à faire son mea-culpa en cas d’une éventuelle agression sur sa personne ou celle de son épouse.
Il dut recourir à l’arbitraire pour essayer d’atteindre son but, vital en la circonstance. Il renvoya l’élève le plus brilllant de sa classe. Celui-ci ne pouvait reprendre sa place à l’école avant que son père n’ait construit l’indispensable danki. Le maître savait ce dernier sainement soucieux de l’avenir de son fils. Le villageois s’exécuta en gémissant sur le mauvais sort qui lui tombait ainsi sur la tête. Il ne comprenait pas pourquoi c’était son enfant - et lui seul - qui avait été choisi comme objet de chantage. A ses yeux, il n’y avait que la malchance pour justifier un tel malheur. Il attendait, résigné, la mort que les gendarmes, envoyés du « soufréfé » {7} , avaient promise à quiconque oserait s’approcher du domicile du « Dérecté » ou de sa personne. Il n’y eut pas de réaction du côté des forces de l’ordre, mais le vide sécuritaire autour de la famille Bogne resta intact, désolant.
***
Tout pionnier avisé qui débarquait à cette époque-là dans la partie Nord du pays mettait du temps à dominer son envie de la sillonner de long en large pour mieux la découvrir. Beaucoup d’histoires enivrantes circulaient au Sud sur la moitié septentrionale du territoire national. C’est ainsi qu’on la disait surdéveloppée, avec des routes, des aéroports, des immeubles de rêve. L’argent devait y couler à flots. Les hôpitaux, les écoles, le faste, il n’y manquait rien de désirable. Le malade n’avait qu’à se donner la peine d’accepter qu’on le soigne gratuitement. Les enfants étaient payés pour aller à l’école, les musulmans pour prier, les païens et les chrétiens pour embrasser la religion de Mohammed ; et ce, jusqu’à la fin de leur vie de croyants plus ou moins sincères. Le pèlerinage à la Mecque se faisait aux frais généreux de l’Etat. Et tout cet Eldorado ne se justifiait que par l’appartenance du chef de l’Etat à cette région. Charité bien ordonnée…
Sur le terrain, la situation se révélait différente, complexe. Le monde paysan ployait sous une misère séculaire que la colonisation avait laissé intacte. L’Indépendance était trop fragile, trop superficielle pour être en mesure d’y remédier. Des maladies bénignes décimaient périodiquement les populations tandis que des charlatans locaux détournaient les malades des rares formations sanitaires existantes. Un axe routier quelconque, en partie bitumé, traversait la contrée dans le sens Nord-Sud, jusqu’au plateau de N’déré. En descendant plus loin, il eût facilité le brassage des populations fort différentes, sans probablement garantir un avenir radieux aux intérêts dominants de la société. Déjà le souci de l’intégration nationale ne songeait guère à passer des slogans aux actes.
En dehors de la nationale n° 3, les Provinces des régions Nord ne disposaient que de pistes saisonnières, sans ponts (donc coupées en saison de pluies), à la merci des vents de sable. Les cars de transport en commun se faisaient rares ; des voyageurs passaient plusieurs nuits de suite au Stationnement d’un chef-lieu de Province à la recherche d’une occasion pour se déplacer sur moins de 60 km. Seuls les quelques propriétaires de voitures particulières semblaient à l’aise. Trois grands aéroports modernes étaient sans rapport avec le très bas niveau de vie général.
Il ne pouvait y avoir de tourisme que pour milliardaires blasés amateurs d’exotisme, de plaisirs licencieux, prisonniers complaisants de l’avion, des grands hôtels et des circuits officiels. Un jeune citoyen dans les conditions de Bogne devait renoncer aux voyages de découverte, ayant déjà un mal inimaginable en d’autres régions du pays à effectuer ceux que lui imposaient les nécessités de son métier.
Cependant un faisceau de circonstances fécondantes lui permettait, à force de patience, d’obstination et d’ingéniosité de se faire une idée satisfaisante de la situation de l’enseignement dans la Province du Moyen-Nord. Il y avait les rencontres entre les instituteurs pour corriger le C.E.P.E., entre les maîtres et les professeurs à l’occasion de l’entrée en sixième. Sans oublier un séjour commun de deux ou trois jours chaque fin d’année scolaire à Galoua pour se faire établir des réquisitions de transport. Dans la même ville, c’étaient les retrouvailles neuf fins de mois sur douze entre ces agents de l’Etat pour toucher leurs bons de caisse.
Par manque de routes, les départs en vacances et les retours ne se faisaient qu’en avion, par vols spéciaux, autres occasions propices à l’échange de points de vue sur l’expérience commune des pionniers. On affectait aux célibataires les appareils les plus rudimentaires, genre DC4. Ils arrivaient à destination les oreilles bourdonnantes sinon bouchées et parfois saignantes. C’était l’époque héroïque. La belle saison pour une jeunesse non encore dangereusement gavée de tribalisme, assujettie au pouvoir de l’argent, rompue à toutes les techniques de la fraude ou en partie réfugiée dans les innombrables sectes et confréries qui depuis lors ont envahi progressivement le pays.
Ainsi, en près de trois ans d’une présence éveillée, Bogne s’était fait une idée assez précise de la situation prévalant dans la mystérieuse Province. Les choses ont sans doute changé aujourd’hui. Mais elles avaient si mal commencé et si longtemps pourri sous silence que le fossé risque de demeurer à jamais large et profond entre les régions du Nord et le reste du pays. Ce, malgré les espoirs suscités par l’Indépendance et dont les vingt-cinq premières années ont été gérées sous la supervision fébrile de leurs élites.
La survie de la majorité des écoles était incertaine. Pendant de longues années, elles durent se contenter d’un seul maître en même temps Directeur.

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