Amarré à un corps-mort
235 pages
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Amarré à un corps-mort

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Description

Ce roman retrace les affres d'une passion homosexuelle déterminée par l'injonction implicite d'une mère qui, son amant mort lors de la guerre d'Algérie, perpétue son souvenir en lui vouant un culte idolâtre par le biais de son fils. Les lieux, les dates, les oeuvres citées ancrent la réalité. Cependant ils alimentent la machine à broyer qu'est la passion amoureuse. Jean-Pierre Barbier-Jardet en tire un univers fantastique et tragique, propre à notre condition humaine : les rêves y tiennent une place prégnante ; ni doctes, ni théoriques, ils éclairent la quête d'une personnalité singulière.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 avril 2010
Nombre de lectures 59
EAN13 9782296227583
Langue Français
Poids de l'ouvrage 4 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0124€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait


DanielCohen éditeur
www.editionsorizons.com

Littératures,unecollection dirigée par DanielCohen

Littératuresest unecollection ouverte,toutentière,àl’écrire,
quelle qu’ensoitlaforme: roman,récit, nouvelles,autofiction,
journal;démarche éditorialeaussivieille que l’édition elle-même.
S’il estdifficile deblâmerles ténorsdecelle-ci d’avoireule goûtdes
genresqui lui ont ralliéun large public, ilreste que, prescripteurs
ici,concepteursde laformeromanesque là,comptablesdeces
prescriptionsetdeces conceptions ailleurs, ont, jusqu’à un degré
critique,asséché levivierdes talents.

L’approche deLittératures,chez Orizons, est simple – il eûtété
vain de l’indiqueren d’autres temps :publierdes auteursque
leurforce personnelle, leur attachement auxformesmultiplesdu
littéraire, ont conduits audésirde faire partagerleurexpérience
intérieure.Du texte dépouilléàl’écritporté parlesouffle de
l’aventure mentale etphysique, nous vénérons, entretousles
critères supposantdéterminerl’œuvre littéraire, lestyle.Flaubert
écrivant:«J’estime par-dessus toutd’abord lestyle, etensuite le
vrai »;plus tard, le philosopheAlain professant:«c’est toujours
le goûtqui éclaire le jugement», ils savaientavoir raisoncontre nos
dépérissements.
Nousen faisonsnotrecredo.

ISBN978-2-296-08759-0
©Orizons,Paris,2010

D.C.

Amarré àun corps-mort

Dans lamêmecollection, dernièresparutions

MarcelBaraffe,Brume de sang,2009
Jean-PierreBarbier-Jardet,EtCætera,2009
FrançoisG.Bussac,Les garçons sensibles,2010
FrançoisG.Bussac,Nouvelles de larueLinné,2010
PatrickCardon,LeGrandÉcart,2010
MoniqueLiseCohen,Le parchemin dudésir,2009
Raymond Espinose,Libertad,2010
Pierre Fréha,VieilAlger,2009
GérardGlatt,L’ImpasseHéloïse,2009
CharlesGuerrin,La cérémonie desaveux,2009
OlivierLarizza,La Cathédrale,2010
GérardMansuy,LeMerveilleux,2009
Lucette Mouline,Fauxet usage de faux,2009
BéatrixUlysse,L’écho ducorail perdu,2009
Antoine deVial,Deboutprèsde lamer,2009

Noscollections:Profilsd’unclassique,Cardinales,Domaine littérairese
corrèlentau substratlittéraire.Lesautres,Philosophie –Lamain d’Athéna,
HomosexualitésetmêmeTémoins, ne peuventpas yêtreétrangères.Voir
notresite(décliné en page2decetouvrage).

Jean-PierreBarbet-Jardet

Amarré
àun corps-mort

2010

Dumêmeauteur

L’Allumette et leSoleil,poèmes,Pierre-JeanOswald,1960

EnCours deVie,poèmes,Pierre-JeanOswald,1987

NatureMorteauMiroirsauxAlouettes,poèmes,Belfond,1988,
(éditéavecleconcoursduCentreNational deslettres)

LeBrasier,roman,LePréauxClercs-PierreBelfond,1991

LeSoleil et la Mort enFace,roman,Swing-Jean-PierreFiore,1994

Feus lesAutoportraits,poèmes,A.R.A.M.-GérardMurail,1998

DuSang sur la
MéthodeRose,roman,LesPressesdeValmy-DanielBontemps,2001

Bufo,NouvellesÉditionsInOctavo-GilFonlladosa,2006

EtCætera,roman,Orizons,2009À PaulMathis

ÀÀPPaaulMathis

…il n’y a pasdecommunication:l’amour,Dieu,
l’expérience oblique de lamortnesontpas
transmissibles ; ainsi en est-il de ladouleur, del’élan, du
profané, du sanctifié,del’équivoque
etduplurivoque; ce que nous tenonset ce que nous
abandonnons.L’on envit, l’on en meurt sanslespartager
ouavec unsurcroîtde mots, descrupules,
dedénaturations.
DanielCohen,D’Humainesconciliations

Lesanglant cérémonial du sacrificese poursuit
dansnos rêves ;dansnotresubconscient résonne
l’échodes crisqui montentde l’autel primitif, etla
flamme quidévore la victimecontinueàjeter ses
lueurs vacillantes.Les tabous
ataviquesetlespulsionsincestueusesdesgénérationsd’autrefois
restent vivantsen nous.La couche laplusprofonde
de notre être expie lafaute de nos ancêtres ;nos
cœursportentle fardeaudes chagrinsoubliésetdes
tourmentspassés.
KlausMann,LeTournant

L’analyste estaulieude l’homme,surlaterre et
dans soncorpsmortel.Il estquestionàl’absence
etàlafureur supposée desdieux.

PaulMathis,Lecorps etl’écrit

nenvoirecommandéavec accuséderéception, mecriale
–U
facteurparlaportière desonvéhicule.
Je descendisl’escalieret signai l’accuséderéception,
l’expéditeurportaitle nom dePascalMartory, domicilié à l’hôtelGatbois,
passageGatbois, dansle douzièmearrondissement.Quiétait-ce ?
D’une enveloppe en papierkraft, jetiraiune liasse de feuilles
tapéesàlamachine et une lettre qui m’étaitadressée.Je lalus touten
remontantl’escalier.Il n’yavaitpasd’en-tête.

Vincent Van Goghécritquelque part à son frèreThéo:«Jeressensde
toutesmesforcesqu’il en estde l’histoire deshommes comme du blé:
quand on n’estpasmisenterre pourfleurir, qu’importe, onsera
moulupourfaire dupain. Malheurà celui qui nesera pasbroyé ! »
Ma mère pourembaumerle cadavre deson amouravaitfaitce
pactesecret: que je ne fusse pasbroyé, que je demeure entre lavie
etla mort, dansl’éden intra-utérin comme enfermé dans un bocal de
formol.Pourtant,bien qu’effaré et sacrilège,voilàque je l’aitrahie;
sousla bourrasque de l’amourimpossible, mes ailes sesontdéployées
etm’ont tourné en moulinàparoles.J’ai moululeblé etdéjoué le
traquenard danslequel j’avaisété d’accord pour tomberetgésir.Un
corps-mortest unterme de marine qui désigneuneancre mouillée
àposte fixesurlaquelles’amarreunbateau, l’étymologie en est àla
fois cadavre ethéritage.Vous saisirez aufil desligneslajustification
decetitre.
Je pensais vousfaire parvenir ces confidencesen lesenregistrant

12JEAN-PIERRE BARBIER-JARDET

sur les bandes magnétiquesd’un dictaphone, j’ai préféré lesmettre
en motsde façonàlesinscrire noir sur blanc—àlesgraverdevrais-je
direcomme on gravesesinitiales surl’écorce d’unchêne —,àme les
tatouer surlapeaudanslesensd’uneblessure dontlesang etl’encre
seraientétanchésenséchant.
Afin d’être certain quevousaurezcetexte entre lesmains, je
vousl’ai faitparveniren envoirecommandé avec accusé deréception.
L’adresse qui figuresurl’accusé estcelle de l’hôtelGatbois.Je l’ai
quitté.Vousn’entendrezplusjamaisparlerde moi.Je
nevousdonnerai plus aucunsigne devie.Je merefuseà vous rencontrer.Je garde de
vousle portraitdecethomme de parole qui m’aquelque peu arraché
au cannibalisme de mamère,tout aumoinsqui m’amontré l’horizon
de ladifférenceabsoluesansque je m’attarde jamais sur son index.
La signature quevous apposerezmesera uneréponse devotre
part, non que jesois sûrquevouslirez cetteconfession, maisjeserai
soulagé ensachantquevous serezle dépositaire de lapassion
homosexuelle qui meconstitue etmeconsume.Je dispassion,voire folie
nonsanséloge, parce que j’y tiensetelle metient, et toutesparoles
d’argentproféréesdepuisle divan n’y changeraient rien.
Je nerecherche ni légalisation d’un pacte d’actionciviqueàla
mords-moi-l’œil, nireconnaissance de lalignéeterroriste, dite
hétérosexuelle, niappartenanceà un groupe de défense etillustration
homosexuelles, ni manifestationspubliques triomphalistes,voire
provocatrices, detravestis, lesbiennes,transsexuels, homosexuelset
Cie, ni maintenduesurlesondes sonores afin d’yfaire entendre et
maplainte etmadifférence par crainte de lesdonneren pâtureaux
pourceaux, oude me les voir confisquées,voire
négligées.Peum’importe l’annulation de lanomenclature «aberrationsexuelle » portée
surlaforme de mes amours. Aberrationsi l’onveut, cette aberration
m’estchère, et touten la
portantpasplusmodestementqu’immodestement, je me considère entantque pièceunique,seul,tel quel.
Je n’invoque pasle droitdevivre, jevis! Je n’invoque pasle droit
d’aimer! J’aime ! Je n’implore pasl’Étatpardesjérémiadesoudes
protestations surlesdroitséventuelsqu’il
m’octroieraitpourlégiti

AMARRÉ À UN CORPS-MORT13

mer une sexualité jugéeaberrantetantparlesmédecinsqui
l’ontnaturalisée en nomenclature que parla voxpopuli qui en fait sesdélices
et son enfer.Jerenietoute immixtion de l’Étaten mapersonne,
d’accord encela avec FriedrichHölderlin quand il écritdans Hypérion:
« On ne peutobtenirparlaforcece que l’amourdonne, oul’esprit.
Que l’Étatnetouche point à cela,souspeine que l’onclouesaloiau
pilori !Parleciel ! Il ne mesure pasl’étendue deson péché,celui
qui prétend faire de l’Étatl’école desmœurs.L’Étatdontl’hommea
voulufairesonCiels’est toujours changé enEnfer».
AuchapitreDesexécuteurs testamentairesdu
CodeCivil,SectionVII,Article2025, il estécrit:«La clausetestamentairechargeant
untiersdetrieretdétruire lespapiersdu testateur
rendcetiersexécuteur testamentaire etpropriétaire desditsobjetsqu’il peut trieret
détruire horslaprésence de l’héritier».Paradoxalement, je meréfère
audroit.Parcette lettre-missive,vous voilàinvesti decette fonction
d’exécuteur testamentaire.Prenezladécision quis’imposeàvous:
brûlezcetexte, jetez-leàlapoubelle, oulisez-le !
Ce n’estpas sans tristesse que jeterminecette lettre enreprenant
lesderniersmotsde ladernière lettre deVincentadresséeàson frère,
celle qu’il portait surlui lorsqu’ils’est tiréuneballe,ce29juillet1890
etqueThéoatrouvée puisqu’elle lui étaitadressée etdestinée:
«Ehbien, montravailàmoi, j’y risque mavie etmaraisony
asombréàmoitié —bon — mais tun’espasdanslesmarchands
d’hommespourautantque jesache, et tupeuxprendre parti, je le
trouve,agissant réellementavechumanité, maisqueveux-tu? »

Laquestion— soulignée — m’étaitposée parVincentVanGogh
interposésansque je mesouvienne le moinsdumonde
decePascalMartory.J’aiconsulté notesetdossiers sansen découvrirla
moindretrace.Qu’yavait-il decommun entreVincentVanGogh
etlui ?Unbébé mort?Une lignéeascendante
multipliéeàl’infini parleséchosd’un prénom ?Lapassion d’êtreun
laissé-pourcompte dansle hors-champsocial ?

14JEAN-PIERRE BARBIER-JARDET

Ce manuscritdisparutpeu àpeu sousdesliassesde documents,
derevuesetdebrochures amoncelés.Unjour toute lamasses’est
étaléesurlecarrelage etouverte enéventail.Ce manuscrit s’est
révélésousmes yeuxetj’aicommencéàle lire.

emardi19mars,j’étais accoudésurlecomptoirde la brasserie
C
Au Bon Pêcheur, perdudanslalecture d’uneaffiche invitant à
uneconférencesurl’Égypteavec, ensurimpression, lespyramides
enruines béantesde la sixième dynastie.Unecoupe montraitles
matériauxqui les constituaient.
Un parementencalcaire doré formaitla couche extérieure.
La couchesous-jacente était constituée de pierresd’appui etde
soutienappelées backing-stones.Cette deuxièmecouche
enrecouvrait unetroisième faitesoitd’un massif de petitespierresmêlées
à un mortierdeboue,soitd’un massif debriques colléesgrâceà
dulimon.
Tout à coup l’analogieaveclapeauhumaine mesauta aux yeux
en mêmetempsqu’un jeune homme de grandetaille,blond,aux
yeuxindéfinissablesm’interrompit.Auréolé de larampe
lumineuse, ils’était tournéversmoicomme parmagie et, en guise de
présentation,touten me donnant une poignée de main, me lança
laconiquement son prénom et un nom inaudible.
—Sylvain…
Àpeineavais-je eul’à-proposde luirenvoyerle mien qu’il
disparutcomme parenchantement.Sur-le-champ, larelation entre la
coupe de lapyramide etcelle de lapeauhumaine merevintentête
:le parementde l’épiderme, lespierresdesoutien duderme etles
massifsdes tissus sous-cutanés.Quantàl’apparition miraculeuse
dece garçon, pavé danslamare de mesélucubrations, elle n’apas
cessé de metrotterentête et…

16JEAN-PIERRE BARBIER-JARDET

Je n’ai eudecesse que de lerevoir.Lesjours suivants,accoudésur
lecomptoir, jerongeaismon freinàl’heure de l’apéritif.Àpeine
l’ai-jevuentrer,au crépuscule du troisième jour, que je luiai fait
signeavantque quiconque nes’empare de lui.
Eh bien, je lui ai ditd’untrait, comme onse jette à l’eau,une
phrase que j’avaiscalculée bientournée, et retournéesur tousles
tons, jusqu’àlahantise — malgré les répétitionsfaceaumiroir, j’ai
bafouillé etlâché lestrictminimum.
—Cesoir, je mange en face…àla cafétéria, est-ce que…Tuas
envie de m’accompagner?
Ila accepté d’emblée.Couvertparlebrouhahades voix,
depuisle juke-boxencourse folle,un disque lançaitdesfeuxet une
musiqueau rythmesautillant,tournoyantcommeun manège.Au
chorus, jereconnusWalk ofLifedugroupeDireStraits.Lebruit
de fond dudisque en fin decourse me fit
songeràlarumeuraffaiblie d’une foulechantanthosanna.
Aucoursdu repas, il étaitconstammentderrière moi,comme
s’il ne pouvait resteren place.Àpeine mesuis-je levé en quête
d’eauetdecondimentsqu’ilse levaetmesuivit.Onauraitditqu’il
ne pouvait se détacherdu refletque je luirenvoyaisetque,séparé
de moi par un
miroirinexistant,c’étaitcommes’ilsevoyaitluimême effectuercesmouvements.N’était-ce pas un effetde mon
attirance qu’il fûtlà, présent,àmescôtés, etqu’il obéîtàmon désir
decomplétude ?L’agitation que j’éprouvaisétaitdueaufaitque
je ne pouvaisleregarderdans toutl’éclatdesa beautésansme
troubleret sentirmesmains tremblantescommesurle pointde
commettreunsacrilège.Ensomnambule, je lesuivisaubar…

Àmon grand dam, parce que j’eusl’impression que leshabitués
me jetaientdes regardsderéprobation, qu’ils secoalisaientcontre
nousetmédisaientensourdine.En fait, ils rivalisaientde
forfanterie envantantlesperformancesdesbagnolesqu’ilsn’achèteraient
jamais.Soudainun passage dugroupeIndochine m’accrocha
l’oreille:

AMARRÉ À UN CORPS-MORT17

Ils disentqu’ils sontinnocents
Maismoi je ne lecroispasnon !
Non !Non !
Ce nesontque des survivants…

Les rampesdenéons,tarabiscotées comme desliserons,
diffusaient uneclartécrue declinique, oudeboucherie, qui
mesoumettait au supplice d’unbrancard oud’un étal, m’évoquantlescalpel
ouletranchelard quand, par unevolte-face extraordinaire de la
météorologie,une pluie diluviennes’abattit tout à
trac.Desmyriadesd’aiguilles cousirentlespavés, et, enterrasse, les tablesetles
chaisesdebistrotfumèrent.Éclairs suréclairs sesuccédèrent,
photographiantles consommateursdanslesmiroirsmurauxdu café.
Coupsdetonnerresur coupsdetonnerre martelèrentle dôme de
l’établissementetébranlèrentles vitrines.
En moi, exultaitcetangelotenboisdédoré etmité qui, dans
leréduitoùje dormais, mesurplombaitensouriantdepuisl’angle
oriental duplafond.Voici lerendez-vousbéni duciel etde laterre
que lapluie féconde !Voilàlesélémentsdéchaînésqui nouslient,
Sylvain etmoi, enuneunionsacrée et…

Il exigeaque je l’accompagne jusqu’àsavoiture.Nous traversons
laplaceCassin.Latêtecolossale qui
faitfaceàl’égliseSaint-Eustache,c’estlasienne;ilappartientàlarace desgéants.Lavoiture,
garéerue duLouvre, il fautlarapatrierauplusprèsdesatanière.
Ils’agitd’une quatre-ailes,une ferraillecabossée de pied encap,
repeinte debricetdebroc, immatriculée3510YN75— je
mémorisechiffresetlettrespourlocalisermonamourauhasard du trafic
routier.Le moteurmisenroute, je mecrois sur unbobsleigh de
loopingstar ;lesentimenten estencoreaccruquand il enfonceune
cassette dansl’autoradio etqu’un hardrock —Safe inNew-York
citydeAC/DC— metrépane lesoreilles telun marteau-pilon.Enfin
aprèsquelques toursderouesdanslarueMontmartre, iltourne

18JEAN-PIERRE BARBIER-JARDET

dans la rueRéaumur, aborde larue duSentier, fait uncréneau
detypecoucouen expulsantdulieudétritus,cartons,cagettes
etconsorts.Lesportièresclaquéesde guingois surl’épave,
passée laportecochère,traversée la courintérieure, engloutisles sept
étagesparl’œsophage de l’ascenseur, nous voilàdansla chambre
debonne dontil me faitleshonneurs,Gulliverparmiun mobilier
lilliputien, etlà…

se déshabille,se metencaleçon, me propose de fumer un joint.
Hypnotisé parl’apparition d’un dieu sous unaspecthumain,
j’obtempérai.Lafuméetourbillonnaitdansle labyrinthe de mes
bronchesetanesthésiaitce monstre qui,aucœurde ma
cagethoracique, piétinaitetgrondait.Transfigurésurle litcouvertd’une
cretonne jadispourpre, évanescentjusqu’àdésirern’être que le
rêve decetAdonis, jesombrai dans une mare dontleseaux,tantôt
glauques,tantôtéblouissantes, merecouvraient successivementle
champvisuel.
Ceseauxchangeantescorrespondaientaufaitque je fermaiset
rouvraisles yeuxenalternancesousl’ampoule électriqueàvif.La
télévisionallumée, il m’a attiréàlui.Letollé d’une foule en délire
agitantdes vaguesde drapeauxexplosasousle dômesurchauffé
de moncrâne.Comme mue par un fil de marionnette, mamain
s’estlevée,s’estposéesur son dos,s’est rouléesurcette plage, en
caressantlesdunesdesomoplates, l’adretetl’ubacde la colonne
vertébrale.Descoupsontébranlé laporte…

Uncouple enlacé passalatéralementl’embrasure.Elle, lesanneaux
desesoreilles, deses sourcilsetdeson nez,unetringleauraitpules
enfilerafin qu’unrideauétouffe leshurlementsdeson maquillage.
Lui,sonvisagecontrefaisait unclafoutisauxbubonsetne lui
faisaitdéfautque la crécelle pouravertirlespassantsdes’éloigner.Il
s’affalaetcommentale match ense
pinçantlesbubons,unechasublesurlesépaulesqui l’affiliaitàunbouquetgarni, puantde

AMARRÉ À UN CORPS-MORT19

vinasse, de pastis, debière ginglette etde gros-cul. Elle, poussa
une exclamation d’unevoixderogomme endécouvrant, écorché,
le dosdeSylvain etm’accusade lebaiseren le griffant. Enfin elle
exigeaune barrette de haschisch etde l’oseille.Sautant surmes
pieds, j’empoignai le pommeaude laporteAlors…

Sylvain gueulaqu’on luicassait sonrêve etil lesplantalàen
m’entraînantdanslecouloirqui,toutes télévisionsconfondues, faisait
l’effetd’unstade enchâssé dansl’immeuble.Je l’aiétreintdans
l’ascenseur, et,surla cire desasalive, j’aiapposélesceaude mes
lèvres, enunbaiseraussi long que ladescente.Toutà
cettesensation de pressionsoyeuse desmuqueuses, quecontrariaitcelle de la
chute, jecroyaisflotterdansl’apesanteur.AlorsSylvain murmura
—est-ce l’euphorie de l’ivresse dueauhaschisch qui donna cette
réverbérationséraphiqueau sermentqu’il prononça?—àmon
oreille:
—Nous serons toujoursensemble,vingt-quatresur
vingtquatre,septjours sur sept, hivercommeété, à lavie,àlamort!

tlejeudi21mars, enrentrantdu supermarché,je lui ai acheté
E
une bague américaine dans une bijouterie des
Halles.Unsaphir yestenchâssé.Àl’intérieurde l’anneau, j’ai faitgraverladate
de notrerencontre.Parla suite, mes yeux traqueront constamment
laprésence decetalismanà sonauriculaire.Cet
anneauferaoffice destèlecommémorative;il marqueral’acte fondateurdecet
amour…

Eh bien, jesuis sensdessusdessousparce qu’il m’a poséun
lapin. Aujourd’hui, lapluie, irradiée parleséclairagespublics, m’a
trempé etglacé jusqu’auxospendantque je faisaisle pied de grue.
Unevision ne me quittaitpas ;jevoyaisla baguereluire
etlesaphir scintillercaressésparlesatin duboîtierque j’empoignaisde
lamain gauche jusqu’àmeblanchirlesdoigts.Àforce deserrer
ceboîtieraufond de mapoche, mamains’ankylosaitetj’eusdes
fourmisjusqu’aubras.
Mevoilà àl’appartement ;mamèretarde.Ce jeudi-là, elletarda
tantque je la crusmorte.Je n’allumai pas.Je me fossilisai.Ilyaun
blanc,une déchirure, que je ne parvenaispasànoircirde mots,à
repriser.Le délugea cessé et,cetorage d’opérette en fondsonore,
je merevoisensortantde l’écoleà courircommeun dératé.
Je merevois, garçon malingre, lesgenouxen forme declésà
molette,assisdansla cuisine embuée,seul,àsoupirerd’ennui,à
suivre d’un œil morne,àtraversles vitres, la course desgouttesde
pluie le long desfilsélectriques, lecœurbattantquand l’une était
surle pointde dépasserl’autre.Dèsqu’elles setouchaient, elles

22JEAN-PIERRE BARBIER-JARDET

fusionnaientet,appesantie, lagrosse gouttes’écrasait surlespavés
de la rue.Cesgouttesn’étaientpas sansm’évoquer unerencontre,
uncoup de foudre, l’attente d’unchevalier aulion, d’un envoyé du
ciel qui m’aurait raviàmamère…

Cetableaude moi, enfant, faceàlafenêtre, encontemplation
muette depuislanuitdes temps, je l’airevu au Louvre, dans celui
deRembrandtVanRyn:Philosophe enméditation, où unvieillard
estassisen face d’une fenêtre illuminée par un éclairfulgurant,un
éclaircouchésurlatoileteluntestamentde lumière pourquelque
éternité.Pourquoiun éclair?Parce que lapelisse duphilosophe
etle feudecheminée excluentl’ensoleillementetque, par rapport
à cetteremémoration de mon isolementdèsl’âgetendre, orage
oblige !Ce personnage enfermerait-il etcollectionnerait-il
lesmilliersde portraitsde l’enfantque j’étaisetdontlasommeserait sa
vieillesse ?Quantàl’escalierencolimaçon,s’ilappelle l’élévation
jusqu’à Dieu, je levoiscomme le faitderentrerdans sa coquille et
l’aspectpresquesphérique de latoilecommece qui
l’apparenteraitàun escargot.Parquelleaberration fallait-il que jerenâcleà
meconfronteràlavie ?Qui quecesoit, quoi quecesoit,rien ne
s’inscritce jeudi-là, ilressembleàun moribond dontonafermé
les yeux.Lafemme quitisonne l’âtre, neseraitautre que mamère
qui,rentrantencoup devent, les yeuxexorbitésetflambantde
colère,briseraitce purgatoire, en pestantparce que je n’auraispas
entretenule feu.

endredi22mars, oui, depuisdesmois, jetraînaismesguêtres
V
àL’Arlequin.Aprèsavoiressuyé maints
refusàmespropositionsd’ébats sexuelsautourde l’urinoir,j’étaislassé dunomadisme
amoureux.J’erraisen loupsolitaire.
Que,telunbouletdecanon, latête du vigilese profile derrière
le guichetetqu’abasourdi, il ouvresurnousdeux,Sylvain etmoi,
quellevoieroyaleversleroman d’amour!NousDeux, le magazine
mesauteaux yeuxet,surlescouvertures, les visagesénamourés,si
lissesque le papiermêmeal’aird’avoir subiun lifting.
En mêmetempsque lavoixdeJoeCocker rugissantUnchain
my heart, nousnous sommesinstallésaucomptoir.Sylvaina avalé
whisky sur whisky sousles yeuxdouxetfardésde mauve d’un
travesti,Yolande,àlapeauderosetrémière.À tourderôle, ils
se payaient à boire.Jerongeaismon frein,courroucé d’entendre
d’une oreille faussementdistraite lesproposqu’ils setenaient.
Sous couvertdevoitures, dechevauxetde jeux,
j’avaisl’impression d’entendreSylvain lui parlerde la taille desonsexe, desa
façon debaiseretde l’argentqu’ilattendaitdecetteaction encul.
Poureffacermon désarroi et chasser ce mode
detraductionsimultanée, jebusd’énormes rasadesd’alcool.Àpeine
nousétionsnouslevéspourpartiret avais-je faitquelquespasenchancelant
que mes yeuxinterceptèrent un paquetdecigarettesqueYolande,
après y avoirinscritquelquechose, glissait subrepticement à
Sylvain.C’en était trop.Sansmotdire, je passai devantlevigile noir
qui m’ouvritlaportecapitonnée.Tantles ressortsque les rouages
decetteserrure dudestin, huilés à souhait, glissaientles uns sur

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