Antarès
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Description

Hiver 2012. Une terrible vague de froid s’installe sur l’Europe, puis sur le monde.
Les black-out électriques se multiplient dans les villes, obligeant les citadins à s’installer dans des abris de fortune. Les émeutes éclatent, les magasins sont pillés, et le monde s’installe peu à peu dans l’immobilisme : les entreprises ferment, les véhicules n’ont plus de carburant. Les campagnes sont désertées, et la population tente de survivre comme elle le peut. Internet s’éteint enfin, dernier témoin d’un univers vivant.
Dans ce monde de glace et de silence, Camille et Romain vivent en autarcie presque complète.
Le frère de Camille, Thomas, et sa famille, trouvent refuge chez eux. Pendant ce temps, Aïdan et Connor, leurs cousins, essaient de les rallier en faisant d’étranges rencontres sur leur route…
Leur unique lien est une étoile, Antarès, le cœur rouge de la constellation du Scorpion. Une étoile qui, dit-on, serait déjà morte depuis plusieurs siècles. Ils la suivront pourtant, morte ou pas, jusqu’à gagner leur survie – ou jusqu’à leur perte.

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Informations

Publié par
Date de parution 30 septembre 2014
Nombre de lectures 677
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0026€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

ANTARÈS

Marie-Pierre BARDOU




© Éditions Hélène Jacob, 2013. Collection Littérature . Tous droits réservés.
ISBN : 979-10-91325-72-1
Préface

Il existe une étoile étrange, que l’on peut observer chaque nuit de mai à août. Le meilleur moment est donc en été, plein Sud. Le reste de l’année, il vous faut la guetter au petit matin, juste avant les premières lueurs de l’aube. Antarès est une étoile double de la Constellation du Scorpion. Une « supergéante rouge » située à quelques cinq cent vingt années-lumière de la Terre, et dont le diamètre est d’environ sept cents fois celui de notre Soleil. Les astrologues s’accordent sur le fait que cette étoile est en fin de vie.
Le jour où elle explosera, se transformant en supernova, elle deviendra alors un astre aussi lumineux que la pleine Lune pendant quelques semaines… Avant de s’éteindre, définitivement.
C’est l’une des quatre étoiles royales désignées par les Perses il y a de cela cinq mille ans, les « Gardiennes du Ciel » : Aldébaran, Antarès, Regulus et Formalhaut. Son nom arabe signifie « le cœur du scorpion ». En grec ancien, il se traduit par « rivale de Arès », le dieu de la guerre.
La rivale d’Arès ou de Mars – le dieu du combat, de l’affrontement et de la mort sur les champs de bataille – est peut-être déjà éteinte sans que les humains ne le sachent. Sa lumière nous atteint après presque six cents années de voyage… Celle que les Anciens ont considérée comme la Gardienne de la paix céleste, qui règne sur le Ciel en gage de réconciliation, est peut-être, ainsi, déjà morte depuis un demi-millénaire à nos yeux aveugles.
Nous percevons encore sa lumière d’un rouge pâle, et sa musique se mêle toujours à celle de ses sœurs sans que la symphonie du monde n’en soit altérée. Pour nous, elle est toujours là, à sa place, immuable et unique.
Mais son voyage jusqu’à nous est peut-être déjà terminé, et Arès règne en maître.
Prologue

À chaque coup de pelle, la terre résistait, inflexible. Ses épaules et ses bras douloureux encaissaient l’onde de choc qui se répercutait ensuite dans chaque fibre de son corps, comme autant de secousses telluriques.
Camille se redressa, hors d’haleine. La nuit allait bientôt tomber, et le ciel brumeux s’assombrissait de minute en minute. Elle observa le coton épais des nuages gris, lourds et opaques, qui se teintaient peu à peu de bleu marine. Il allait neiger cette nuit. Elle comptait là-dessus.
Le froid commençait à s’infiltrer sous son anorak, sous ses gants, son écharpe, son bonnet de laine et ses bottes fourrées ; ce froid mortel qu’elle ne ressentait plus depuis presque trois heures qu’elle creusait, gardé à distance par l’activité physique.
Elle transpirait ; si elle laissait le froid l’envahir maintenant, elle allait mourir.
Camille leva la pioche au-dessus de sa tête et la planta à nouveau, de toutes ses forces, dans la terre gelée et dure comme de la pierre. De ses mains jusqu’à ses talons, elle ressentit le choc et elle serra les dents.
Le trou, profond et de forme oblongue, était presque prêt.
La lune se levait derrière les nuages, et la température continuait à chuter. Seuls les échos de ses coups de pelle dérangeaient le silence austère, pur et sans âme, de cette nuit de glace. À l’horizon, les plaines enneigées se transformaient en lacs de glace noire, bouches béantes d’une nuit dont on ne voyait pas les étoiles.
Chapitre 1
Mardi 20 novembre 2012

Elle tendit la main vers la télécommande et suspendit son geste.
Il est quelle heure ?
Romain lui répondit sans même lever la tête, plongé dans son journal :
Vers vingt heures, je suppose.
Tu as vérifié les lumières, dans la maison ? Tout est éteint ?
Elle le vit hausser les épaules :
Évidemment.
Elle eut encore une hésitation. Le salon était dans une demi-pénombre ouatée, propice à une douce mélancolie. La source de lumière principale venait de la cheminée où un feu de bois lançait ses lueurs rouge et jaune, faisant danser des ombres magiques sur les murs. Une lampe solaire était posée sur la table près de laquelle Romain lisait, diffusant un halo blanc à peine suffisant pour la lecture. Elle soupira. Ça devrait aller ; rien d’autre n’était branché au système électrique de la maison : le congélateur et le frigo étaient mis hors service depuis des semaines, les aliments se conservaient parfaitement dans la remise derrière la cuisine. Le froid glacial qui s’était abattu sur toute l’Europe avait au moins cet avantage ! – le seul, d’ailleurs.
Camille reprit en main la télécommande, lovée comme une chatte dans le grand canapé d’angle. Elle respira profondément, envoya une prière muette au Ciel et appuya sur le bouton rouge.
L’écran s’anima. Elle retint son souffle, attendit une longue minute, puis inspira enfin : aucun fusible n’avait sauté. Elle monta le son.
« Depuis ce matin, vingt-cinq communes supplémentaires ont été placées en état d’urgence. Nous vous rappelons les mesures obligatoires qui ont été prises pour votre propre sécurité : vous ne devez vous déplacer qu’en cas d’extrême nécessité. Vous ne devez plus utiliser vos appareils électriques, mis à part les indispensables, et ce uniquement en alternance. Si vous m’écoutez en cet instant, aucun autre appareil électrique ne doit être en train de fonctionner, sous peine de surcharge. L’utilisation des lave-vaisselle, des lave-linge et sèche-linge est interdite jusqu’à nouvel ordre. La température de votre logement ne doit pas excéder dix-huit degrés si votre chauffage est à gaz ou électrique. Une dérogation pour les parents d’enfants de moins de trois ans est disponible, téléchargeable sur le site gouv.net. Passons maintenant aux nouvelles… »
La présentatrice avait débité son discours, le même qu’elle ânonnait depuis maintenant trois semaines, sans qu’aucun muscle ne semblât bouger sur son visage. Camille, comme presque tous les habitants de France et d’Europe, pouvait d’ailleurs le répéter de mémoire… Au beau visage de la fille, succéda une série d’images également familières : des villes blanches, des champs blancs, des routes blanches… et vides. Le monde était devenu un immense désert blanc.
Depuis trois semaines, une tempête s’était abattue sur l’Europe, s’étendant maintenant au reste du monde. Des températures descendant jusqu’à moins quinze degrés Celsius, du jamais vu pour des pays tempérés ! Et les prévisions météo n’étaient pas optimistes, certains prévoyant même une aggravation de la situation. EDF n’arrivait plus à suivre. Des mesures draconiennes avaient été prises au bout de trois jours de saturation des lignes, plongeant dans le froid et l’obscurité des milliers de foyers : l’interdiction d’utiliser certains appareils électriques, des horaires d’utilisation des lumières très stricts variant d’un département à l’autre, l’obligation de modérer le chauffage dans les habitations… Et depuis quinze jours, la police était devenue le chien de garde d’EDF, débarquant chez les particuliers pour vérifier qu’ils se conformaient bien aux directives. Pour les contrevenants, c’était pire qu’une amende ou une peine de prison : on leur coupait l’électricité et le gaz pendant une semaine. La mort assurée, s’insurgeaient les associations de défense des consommateurs. La survie de tout le monde, répondait le gouvernement. Les malheureux contrevenants étaient donc obligés de se réfugier ailleurs, famille ou amis… ou dans les camps de fortune mis en place par l’armée pour recueillir tous les sans-abri.
Mais ces mesures drastiques ne suffisaient pas, et tous les jours des communes perdaient leur accès au dieu électricité.
Camille regardait ces images de familles entières jetées sur les routes enneigées, ou se réfugiant dans d’immenses tentes dressées sur les places publiques dans lesquelles l’Armée du Salut, la Croix-Rouge et les Restos du Cœur officiaient comme ils le pouvaient. Des images d’Apocalypse, que Camille ingérait chaque soir comme pour se punir.
Éteins ça.
Elle sursauta. Romain s’était assis à côté d’elle et il lui prit la télécommande pour éteindre le poste. Il entoura ses épaules, l’attirant contre lui :
Tu te fais du mal pour rien, tu le sais.
Ça fiche tellement la trouille…
Je sais. Viens, il est temps d’aller au lit, non ?
La lampe solaire restait allumée toute la nuit, accrochée entre eux deux au-dessus du lit pour leur permettre de lire et servir de veilleuse. La chambre était aussi équipée d’une cheminée, et Camille lut pendant deux bonnes heures avant d’essayer de s’endormir. Les volets étaient fermés, le feu crépitait doucement, la respiration régulière et profonde de Romain la berçait… « Jusqu’ici, tout va bien » se répétait-elle mentalement tous les soirs en cherchant le sommeil. Dehors, la neige étouffait les sons, déjà si discrets d’habitude en pleine campagne. Elle s’était accoutumée au silence, elle avait même appris à l’aimer au fil des mois, puis des années. Mais ce silence avait une vie secrète. Il distillait des existences feutrées, assourdies, mais bien réelles ; une vie nocturne emplie de frôlements, de buissons dérangés par une course soudaine, de cris d’alarme vite absorbés par l’obscurité. Aujourd’hui, même cette vie étouffée et confuse semblait s’être dissoute. Le silence n’abritait plus rien d’autre que lui-même.
Elle avait l’impression de dériver dans un vaisseau fantôme perdu en pleine mer de brouillard, et de compter les vivres en se disant « Jusqu’ici tout va bien ». Elle finit par s’endormir.
Chapitre 2
Mercredi 22 novembre 2012

« Ça ne fait que commencer.
Ainsi s’exprimait hier soir un spécialiste de Météo France aux questions des journalistes sur l’incroyable vague de froid qui a envahi l’Europe ces dernières semaines.
Tout viendrait de la pression atmosphérique : appelées "oscillations arctiques", elles déterminent les températures continentales suivant leurs degrés d’amplitude. Une explication très simplifiée, mais les scientifiques interrogés semblent tous unanimes sur le sujet : oui, "ça ne fait que commencer".
La perturbation venant de l'Atlantique semble ainsi se renforcer. L'alerte "grand froid" et/ou "neige et pluies verglaçantes" de Météo France concerne ce mercredi trente-cinq départements, un froid intense persistant s’étendant peu à peu à tout le territoire national. La neige a de nouveau fait son apparition à Paris dimanche matin dès six heures, et elle devrait continuer à tomber jusqu'à seize heures, selon Météo France. Les Franciliens sont invités à ne pas utiliser leur véhicule, "sauf raison impérieuse".
Les transports scolaires seront suspendus lundi dans la grande majorité du pays, en raison des chutes de neige en cours et attendues, ont annoncé dimanche les conseils généraux des différents départements. Ces chutes de neige, qui ont débuté en début de matinée, pourraient dépasser les premières prévisions.
Et les spécialistes de rappeler les épisodes de Grand Froid que la France a connus depuis 1950 : celui de 1956 est resté gravé dans les mémoires, mais également celui de 1985. "Nous avons déjà dépassé les mesures de ces deux vagues de froid exceptionnelles. Tous les signes montrent que celle que nous traversons actuellement devrait durer encore plusieurs semaines, peut-être plus de deux mois."
Les autorités se veulent plus rassurantes, surtout en ce qui concerne la production d’électricité et les mesures drastiques mises en place pour limiter les risques de saturation des lignes EDF. Peut-être pour justifier, justement, de les avoir mises en place.
Pour toutes les zones concernées par l'appel à la vigilance de Météo France, il n'y aura pas de dégel avant plusieurs jours, voire plusieurs semaines, les températures maximales ne remontant pas au-dessus de -3 à -7 °C en plaine et de -8 à -12 °C sur les hauteurs. Le vent de nord-est sera encore sensible, de 15 à 30 km/h en général, et plus sur les hauteurs, ce qui renforcera fortement la sensation de froid glacial. »
Dépêche AFP
Chapitre 3
Vendredi 23 novembre 2012

Baisse-toi !
Connor poussa son frère quelques secondes à peine avant que le projectile ne rase la tête d’Aïdan. Un peu ahuri, celui-ci se redressa et regarda autour de lui :
Ça vient d’où, ce truc ?
Par là, je crois.
Il désigna d’un geste le magasin d’électronique dont les vitrines sombres avaient été éventrées. Les deux frères changèrent de trottoir pour ne pas passer trop près de la boutique, jetant des regards inquiets aux silhouettes indistinctes qui semblaient s’agiter à l’intérieur dans le fracas des bris de verre. Il n’y avait pas d’autres passants et ils pressèrent le pas, enfonçant les poings dans leurs poches, se dirigeant au plus vite vers les rues plus animées.
Dès qu’ils atteignirent le carrefour, le spectacle qui les attendait les immobilisa sur la chaussée : des cars entiers de CRS étaient postés à chaque coin de rue, plus de cent policiers armes à l’épaule, visières baissées, et les Parisiens semblaient atteints d’une frénésie féroce. Des groupes de passants se formaient et se défaisaient, courant en dérapant sur les plaques de verglas, s’enfonçant dans l’obscurité. Ils sortaient des boutiques dévalisées, leur butin sous le bras, sans que les policiers ne fassent un seul geste pour les retenir ou les appréhender.
Mais qu’est-ce qu’ils foutent ? Pourquoi ils ne les arrêtent pas ?
Connor ne répondit pas. Il observait une femme, vêtue d’une espèce de vieux manteau crasseux, qui traînait un gamin derrière elle en sortant d’une supérette. Les bras chargés de denrées, elle courait maladroitement en passant devant un groupe de CRS qui semblaient sculptés dans la pierre. Au moment où la femme et le gosse allaient disparaître au coin de la rue, Connor vit deux flics s’animer brusquement et la retenir par le bras, pour les pousser elle et le gamin vers le car le plus proche. La scène se déroula en quelques secondes et personne n’eut seulement le temps de s’en rendre compte. Dans le même temps, un petit groupe de jeunes sortaient en courant d’un magasin de jeux vidéo, du matériel volé plein les bras et les poches, et ils passèrent devant le même groupe de flics. Ces derniers ne firent pas un geste pour les arrêter et les jeunes disparurent au coin de la rue, happés par la pénombre.
Je ne sais pas ce qui se passe, mais ça ne me plaît pas beaucoup. Quelque chose cloche.
Aïdan se tourna vers lui et lui répondit, goguenard :
Les Parisiens sont en train de vandaliser les boutiques et de braquer tout ce qu’ils trouvent ; je ne vois pas où est le problème ?
Non, ce n’est pas ça. Quelque chose d’autre.
Avant qu’il puisse développer sa pensée, une sorte d’explosion retentit sur leur gauche, et ils se baissèrent en hâte pour éviter les éclats de verre et la ferraille qui jaillirent brutalement autour d’eux. En quelques secondes, ce fut l’affolement général. Ils furent repoussés sans ménagement contre le mur de l’immeuble le plus proche, s’agrippant l’un à l’autre pour ne pas être emportés par la petite foule de Parisiens terrorisés. La boutique qui venait d’exploser se mit à brûler, illuminant le quartier de flammes rouges tandis qu’une odeur de plastique fondu assaillait leurs poumons. Une fumée épaisse, noire, les enveloppa. Les CRS ne bougèrent pas d’un pouce et des sirènes lointaines recouvrirent les cris affolés.
Rentrons !
Connor se laissa entraîner par son frère, regardant une dernière fois cette image incompréhensible des forces de l’ordre totalement immobiles et inertes devant le déchaînement de violence.
Ils se mirent à courir, essayant d’éviter les plaques de verglas, les passants qui les bousculaient, échappant aux fumées et à la cohue à mesure qu’ils s’enfonçaient dans les rues sombres et désertes.
Chapitre 4
Lundi 26 novembre 2012

11 h 51 – 26/11/2012
« Décès dans la rue d'un malade psychiatrique.
Un homme de 54 ans, pensionnaire d'un établissement psychiatrique du Cher, retrouvé mort vendredi dans une rue de la ville, est « très vraisemblablement » décédé par hypothermie après une chute accidentelle, a-t-on appris mardi de source judiciaire. La victime, qui souffrait de graves problèmes psychiatriques, était partie se promener vendredi soir, vêtue d'un simple pantalon de toile et d'un blouson.
L'autopsie, pratiquée lundi à Tours, a révélé que la victime avait sans doute chuté vendredi soir après avoir eu des étourdissements dus au froid mordant, a expliqué madame la substitut du procureur. La température était tombée à -9 degrés vendredi soir dans la région, selon la magistrate.
Dans sa chute, l'homme s'est blessé notamment à l'arcade sourcilière, saignant abondamment. "Il n'a pas pu se relever en raison du froid, il était tout seul, et malheureusement il a perdu conscience sans doute assez vite. Comme il faisait très froid, son cœur a lâché", a ajouté madame la substitut. Son corps sans vie a été découvert par les gendarmes près d'un conteneur à verre, dimanche vers 23 h 30. »
Dépêche AFP

10 h 10 – 26/11/2012
« Un homme meurt dans l'incendie de sa maison provoqué par un poêle à fioul
Un homme de 81 ans est mort dans la nuit de mercredi à jeudi dans la Nièvre dans l'incendie de sa maison, provoqué par un poêle à fioul, a-t-on appris auprès des pompiers.
Appelés vers 1 h 30 du matin, les pompiers n'ont pu que constater que le rez-de-chaussée de cette maison individuelle située dans l’Yonne était "totalement détruit". Ils y ont découvert le corps d'un homme de 81 ans. Son épouse, âgée de 77 ans, avait réussi quant à elle à s'enfuir après avoir constaté une fuite au niveau du poêle à fioul, qui s'est ensuite embrasé. Elle est alors sortie de la maison pour prévenir leur fils qui habite à proximité. Une enquête judiciaire a été ouverte par la gendarmerie pour déterminer les causes de la mort. »
Dépêche AFP
Chapitre 5
Jeudi 29 novembre 2012

Le vent commençait à peine à se lever et, pour le moment, un calme profond régnait encore sur la campagne. Camille se glissa à regret hors de la chaleur du lit en frissonnant : le feu s’était éteint pendant la nuit.
S’enveloppant dans sa robe de chambre en polaire, elle sortit discrètement pour ne pas réveiller Romain et descendit au rez-de-chaussée ; nettoya aussitôt les cendres du foyer pour relancer le feu de l’insert qui réchaufferait rapidement la maison. Heureusement, ils avaient construit un puits canadien qui maintenait naturellement une température acceptable, même sans chauffage. Quand elle pensait aux sarcasmes de son frère lorsqu’il avait découvert cette « excentricité »…
Camille pensait encore à Thomas en ouvrant les volets. À nouveau, la neige était tombée toute la nuit : un manteau épais et opaque recouvrait tout, aussi beau et austère qu’un tableau de maître. On distinguait à peine la silhouette de l’appentis au fond du jardin et la grande serre était entièrement recouverte de neige. Les panneaux solaires, au fil de la journée, feraient fondre la glace accumulée, mais pour le moment elle ne distinguait qu’une grande masse blanche et étincelante. La vue, qui les avait enchantés et convaincus d’acheter le terrain s’étendait à perte de regard, vallons noyés d’une blancheur pure sur laquelle venait ricocher le soleil. Éblouie, elle referma vite la fenêtre en jetant un œil au thermomètre extérieur : moins seize degrés. De pire en pire.
Où était son frère, que faisait-il ? Elle pensa à sa nièce en sortant le moulin à café et sourit aux boucles claires, aux yeux rieurs de ses souvenirs. Clara lui manquait, même si elle la voyait très régulièrement. Mais depuis quinze jours les communications étaient difficiles, les réseaux mobiles très souvent saturés et les lignes fixes carrément hors-service. Camille avait peur pour eux trois, Thomas, Jeanne et Clara : avaient-ils encore au moins de l’électricité ? Ils seraient venus ici si ce n’était pas le cas ! Camille et Romain étaient à peu près les seuls dans le coin à ne pas dépendre des lignes électriques « officielles » : ils avaient voulu une maison totalement autonome en énergie et avaient mis le prix pour l’obtenir. Les panneaux solaires leur fournissaient l’eau chaude, le chauffage était assuré par l’insert, les deux autres cheminées et le puits canadien ; et une petite éolienne installée à l’extrémité du terrain créait du courant électrique : à l’origine, ça ne devait être que de l’appoint, pour réduire la facture d’EDF, mais depuis quinze jours que leur région avait été sinistrée, c’était cette éolienne qui leur permettait de faire fonctionner leurs appareils électriques – encore fallait-il être extrêmement prudent et ne faire marcher qu’un seul appareil à la fois. La télé quelques minutes par jour et l’ordinateur beaucoup plus longuement, pour la connexion Internet. Plus de lessives ni d’aspirateur, même plus d’éclairage : ils utilisaient des lampes solaires qui devaient à l’origine ne servir que pour le jardin, et les rechargeaient tous les jours à la lumière naturelle. Un « système D » très efficace, d’autant plus que les cultures sous serre de Romain leur assuraient le minimum vital : fruits et légumes, et des protéines grâce à leurs quelques poules.
Un mode de vie dont son frère et sa mère se moquaient ouvertement. Indigne d’un chef d’entreprise ou d’une femme de médecin !
Elle moulut les grains de café, qu’ils produisaient et torréfiaient eux-mêmes, avant de mettre la poudre odorante dans le filtre et de brancher la cafetière électrique. L’arôme du café l’enveloppa en douceur tandis qu’elle goûtait ses premières gorgées avec délice. La maison se réchauffait. Camille retourna au salon après avoir débranché la cafetière, pour allumer l’ordinateur et se connecter à Internet. Par miracle, son fournisseur d’accès était encore en mesure de lui fournir sa connexion, mais pour combien de temps encore ? Elle ouvrit sa boîte mail.
Chapitre 6
Vendredi 30 novembre 2012

« Alors que le grand froid qui sévit en France dope la consommation d'énergie, et notamment d'électricité, suscitant des questions sur les capacités de production et d'acheminement du courant, le ministre de l’Économie s'est voulu une nouvelle fois rassurant ce matin. "À l'heure où je vous parle, nous avons encore un peu de marge", a déclaré le ministre en renvoyant également aux estimations avancées un peu plus tôt dans les colonnes du Journal du Dimanche par le PDG de la compagnie.
Au cours de cet entretien, le patron d'EDF a notamment estimé : "Nous allons vraisemblablement atteindre le niveau historique de consommation d'électricité demain soir." Tout en détaillant aussitôt les capacités de production disponibles : le groupe peut compter sur ses 58 réacteurs, auxquels s'ajoutent les barrages électriques et 21 centrales thermiques au gaz, au fioul et au charbon. "En ce moment, 75 % à 80 % de notre électricité vient de notre parc nucléaire qui, une nouvelle fois, est au rendez-vous." a relevé le directeur dans le JDD .
Les risques possibles :
Tout risque de "black-out" est-il donc écarté ? Non, car en matière d'approvisionnement énergétique, le risque zéro n'existe pas. Surtout si la vague de froid persiste.
Pour faire face aux pics de consommation, EDF procédera "principalement en faisant des délestages aux bons moments et aussi en diminuant l'intensité du courant. On baisse la puissance, et les particuliers sont ainsi invités à suivre les consignes qui leur ont été données", a-t-il déclaré.
Enfin, le patron d’EDF a reconnu que cette situation entraînerait un manque à gagner, qu'il n'a pas chiffré, dans les comptes de son entreprise. Il a aussi indiqué que son groupe ne procéderait à aucune coupure de courant de particuliers pour non paiement des factures pendant cette période de grand froid. Il n’a pas souhaité, en revanche, répondre à nos questions sur les coupures décidées par le gouvernement en cas de non respect des règles en vigueur depuis ces dernières semaines. »
Dépêche AFP
Chapitre 7
Samedi 1 er décembre 2012

Tu veux que je l’enterre ? Ou bien on s’en débarrasse ?
Je ne sais pas.
Camille n’arrivait pas à détacher son regard du petit cadavre, grotesque dans sa posture figée, les yeux écarquillés, les poils aussi cassants et fragiles que du verre. Ce qui avait été une boule de fourrure douce et chaude, d’un contact délicieux, n’était plus qu’une chose rigide et ridicule qu’elle avait peine à reconnaître.
Je vais l’enterrer.
Non, Romain… La terre est trop dure, tu n’y arriveras jamais.
Dans la serre, alors ?
Elle inspira à fond et se força à sourire avant de se tourner vers lui :
Non, jette-le. Ce n’était qu’un chat, après tout.
Arrête… Tu adorais ce monstre.
Oui, mais ce n’est qu’un chat !
Elle se rendit compte que sa voix dérapait dangereusement dans les aigus, et elle se reprit.
Je dois retrouver Hush.
Camille s’élança aussitôt dans la neige, le chien sur les talons.
Tommy s’enfonçait tellement dans l’épaisseur glacée que seules sa tête et ses oreilles dépassaient ; et elle entendait le souffle rauque du chien qui jetait de petits panaches de fumée autour de lui. Il la dépassa et il lui fut plus facile ensuite de le suivre, en s’enfonçant sur ses traces. Elle avait de la neige jusqu’à mi-cuisses, mais sa combinaison de ski était efficace.
Hush ! hurla-t-elle en s’approchant péniblement de l’appentis, seul endroit plausible où la chatte avait pu cacher son petit. Elle guetta en vain une réponse féline, en essayant d’ouvrir la porte en bois que le gel avait fait gonfler. Ses mains, à travers ses gants, devenaient insensibles et la porte résistait à ses coups d’épaule. Elle céda d’un seul coup et Camille se retrouva presque projetée à l’intérieur, s’agrippant au battant pour ne pas tomber.
Hush ?
Plongé dans la pénombre, l’appentis était encombré de tout ce qu’ils y entassaient – outils de jardinage, chaises et fauteuils, bouts de ferraille…
Le chien fonça droit dans l’un des coins les plus sombres, la queue dressée, et se mit à gémir en se tournant vers elle.
Bravo, Tommy !
Camille s’avança, écartant le bazar comme elle le pouvait, et finit par distinguer, tout au fond, la petite chose immobile.
Son cœur se serra. Il était mort. Elle se pencha, prit le chaton avec douceur et enleva ses gants, malgré la morsure du froid. Entre ses doigts glacés, l’épaisse fourrure noire vibrait lentement, très lentement… mais régulièrement. Son cœur battait encore.
Camille glissa le chat sous son anorak, remit ses gants et courut – ou plutôt glissa – vers la maison.
Chapitre 8
Lundi 3 décembre 2012

« Un squatteur meurt à Toulouse dans un incendie causé par un réchaud.
Un Roumain est mort mardi dans un incendie a priori accidentel causé par un réchaud, dans un squat qu'il occupait avec d'autres à Toulouse, ont indiqué la police et les pompiers.
Selon les premiers éléments de l'enquête, plusieurs de ses compagnons avaient laissé la victime, fatiguée, dans le pavillon qu'ils occupaient et où ils se réchauffaient à l'aide d'un réchaud.
Le feu s'est déclaré pour des raisons encore indéterminées. Les pompiers ont découvert le corps à leur arrivée. La police et les pompiers imputent le drame davantage à l'incendie lui-même et aux conditions dans lesquelles vivaient les squatteurs qu'au froid. »
Dépêche AFP

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