Au secours! Ma femme s’est envolée!
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Au secours! Ma femme s’est envolée!

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Description

Comme tant d'autres à la campagne, Édouard, paysan quadragénaire, se retrouve sans femme, sa Berthe venant de s'envoler. Quelle misère ! Un superbe domaine, un joli troupeau de Salers, mais pas même un petit bout de femme à mettre dans son lit, le soir, pour se réchauffer. Une de perdue, dix de retrouvées. Tu parles ! Ces sacrées femelles ne se bousculent pas au portillon quand il s'agit de passer leur existence dans le fumier, loin des lumières de la ville. Comment va se débrouiller le malheureux pour dénicher l'âme soeur, alors qu'il vit dans une ferme isolée, dressée au sein des monts du Cézallier, entourée de toutes parts d'immenses pâturages se perdant dans des lointains brumeux ? S'il n'y avait pas la lancinante petite musique de l'eau s'écoulant indéfiniment d'une fontaine dans un vaste abreuvoir de pierre noire, ce serait le grand silence ; un silence brisé seulement, de temps à autre, par le meuglement d'une vache, l'aboiement d'un chien, parfois le bruit d'un tracteur. Eh oui, hélas, tout pour rebuter une dame, absolument rien pour la séduire. Pauvre Édouard !

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 15 décembre 2009
Nombre de lectures 2
EAN13 9791096394081
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,068€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Au secours ! Ma femme s’est envolée !
À propos de l’auteur
Docteur vétérinaire (Maisons-Alfort, 1960), avant de créer le parc zoologique du Bouy, à côté d’Ambert, André L’Héritier a exercé son métier à Massiac, petite ville du Cantal jouxtant la Haute-Loire et le Puy-de-Dôme. Aujourd’hui, il occupe sa retraite à écrire des livres, activité très propice à retarder l’inéluctable processus du vieillissement ; et puis il faut bien faire quelque chose tant que l’on n’est pas complètement gâteux !
André L’Héritier
Au secours ! Ma femme s’est envolée !
Chapitre I
P OUR UNE tuile, c’était une sacrée tuile ! Complètement inattendue en plus. Le ciel serait tombé sur la tête d’Édouard Teissèdre qu’il ne se serait pas montré plus surpris et ennuyé, désespéré même. Le malheureux n’en revenait pas. Ce matin, comme d’habitude, sorti du lit bien avant que le soleil ne se lève, il avait laissé sa femme, la Berthe, dormir encore un peu. Après avoir avalé une tasse de café, rapidement réchauffé sur le gaz, il s’était rendu à l’étable pour s’occuper de ses bêtes – une trentaine de vaches, de belles Salers – : les traire, leur donner à manger du foin et de la farine, puis changer leur litière. Deux bonnes heures de boulot sans traîner. Ce travail accompli, de retour à la maison, il s’apprêtait à prendre un solide casse-croûte, sans aucun doute, déjà tout préparé. Il n’aurait qu’à s’asseoir pour savourer un des meilleurs moments de la journée.
Surpris, il découvrit une salle obscure, silencieuse et froide. Le feu de la cuisinière à bois n’était pas allumé. Il n’y avait rien sur la table.
« Merde alors, qu’est-ce qui se passe ? La Berthe s’est oubliée au lit ! C’est bien la première fois qu’ça lui arrive ! Bon Dieu de bon Dieu, faudrait pas qu’elle soit tombée malade ! »
Extrêmement inquiet, il pénétra dans la chambre. Elle était vide, pas de femme dans le lit fait soigneusement.
« Mais où c’est y qu’elle peut être, c’te garce ? »
De retour dans la salle, ne sachant que penser, il avisa une lettre placée sur la table, il ne l’avait pas vue tout d’abord. La saisir fébrilement, en prendre connaissance ne lui prit que quelques instants.
Édouard, je ne peux plus supporter la vie que tu me fais mener ici. L’endroit est trop désert, je m’ennuie à périr. Je m’en vais, j’espère que tu ne m’en voudras pas trop et que tu trouveras facilement à me remplacer.
Adieu.
Un véritable coup de massue pour l’infortuné qui ne s’attendait absolument pas à cette terrible catastrophe.
« Ah ben ça alors ! Ça alors !»
Il n’en revenait pas, ayant d’autant plus de mal à réaliser ce qui lui arrivait que rien ne le lui avait laissé prévoir, rien, absolument rien. Les jours précédents, sa femme s’était conduite normalement, elle ne lui avait adressé aucun reproche, ne s’était pas plainte de quoi que ce soit. Ils ne s’étaient pas disputés.
D’ailleurs comment se quereller avec Édouard ? Il fallait, en effet, chercher loin pour découvrir un plus brave type, un homme plus facile à vivre. Jamais on ne voyait de la colère au fond de ses yeux, jamais de la rancœur, jamais de la méchanceté. Toujours souriant, il incarnait la joie de vivre ; à le voir même quelqu’un venant d’égarer son porte-monnaie, ou de recevoir sa feuille d’impôts, oubliait tous ses ennuis et retrouvait goût à l’existence. Bien qu’il n’appréciait pas trop d’être dérangé en plein travail, quelle que soit l’heure à laquelle vous veniez lui rendre visite, il vous faisait bonne figure et prêtait une oreille complaisante à vos petits problèmes, sans vous bassiner avec les siens, ni laisser apparaître sa contrariété.
On ne pouvait pas non plus lui reprocher son physique. Si, sur son visage de quadragénaire, commençaient à se lire les marques du temps, tandis que sa chevelure brune se striait de gris, le gaillard gardait encore belle allure : grand, svelte, large d’épaules, musclé, dépourvu de ventre… Sérieux et travailleur, il n’occupait pas ses journées, comme tant d’autres, à fumer, s’enfiler des canons, s’empiffrer tel un cochon, tout en cherchant à séduire les filles de la commune, ainsi que les femmes, de préférence celles en puissance de mari. En un mot : la crème des époux !
Il formait un couple bien apparié avec Berthe, car celle-ci de son côté passait pour une des plus jolies personnes du pays : de taille moyenne, mince, élégante, la démarche si légère qu’elle paraissait à peine toucher le sol, d’épais cheveux sombres traversés de reflets cuivrés, un visage aux traits fins dévoré par des yeux noirs comme la nuit, des seins peut-être pas assez volumineux mais bien fermes, de ravissantes petites fesses pommelées, ni trop grosses, ni trop menues, des jambes fuselées ignorant les varices ; bref une mignonne à inciter un homosexuel à virer sa cuti ! À ces avantages, elle joignait d’autres qualités plus utiles encore : elle se montrait travailleuse, gaie, gentille, d’abord aimable et, si elle ne possédait pas une intelligence à décrocher un prix Nobel, néanmoins elle se trouvait à des annéeslumière d’être sotte à manger du foin.
– La Berthe, elle en a sous le chignon, reconnaissaient ses voisines.
Tous deux avaient arrêté leur cursus universitaire au certificat d’études, mais, à coup sûr, ils seraient allés beaucoup plus loin s’ils n’étaient pas nés dans une ferme. À l’époque de leur jeunesse, à la fin de la deuxième guerre mondiale, seuls les petits bourgeois usaient le fond de leur culotte sur les bancs des lycées, fort peu de monde obtenait le baccalauréat, puis fréquentait les facultés ou cherchait à intégrer une grande école. À Polytechnique, on ne voyait guère de fils d’ouvrier ou de paysan.
Berthe avait donné à Édouard deux enfants, deux garçons, le Paul d’abord, ensuite, un an après, le Jean-Pierre, actuellement au lycée agricole de Bonnefond, non loin de Brioude. Nés à la campagne, élevés au milieu des vaches, ils ne désiraient nullement aller voir ailleurs si le monde est plus beau au-delà de leur horizon familier, au-delà des montagnes qui entouraient leur maison, ils n’aspiraient qu’à exercer le métier de leurs parents, là où ils avaient passé leur enfance. Pour eux, l’air natal était le plus doux que l’on puisse respirer.
La suite se trouvait donc assurée. Seulement il faudrait penser assez vite à notablement agrandir le domaine, certes coquet, mais, cependant, insuffisant à faire vivre plusieurs ménages. L’évolution de l’agriculture montre que les gros parviennent seuls à s’en tirer, les autres sont condamnés à disparaître. Édouard y songeait sérieusement. Il avait déjà quelques pistes en vue, les exploitants agricoles, atteints par l’âge de la retraite et sans enfants pour prendre leur relève, n’étaient pas rares dans le coin, disposés, soit à louer, soit à vendre leurs terres, car, si l’herbe poussait ici que s’en était une bénédiction, en revanche, les arbres venaient mal ; pas question d’envisager de faire fortune en plantant des sapins comme dans la région de La Chaise-Dieu ou de Saint-Germain-l’Herm.
Par conséquent tout se présentait au mieux. L’avenir s’annonçait rose. Et voilà que, patatras, survenait cette catastrophe.
***
Édouard se trouvait dans de beaux draps !
Comment allait-il se débrouiller maintenant ? Comment parviendrait-il à tenir correctement le domaine tout en accomplissant les tâches ménagères indispensables ? Il ne possédait que deux bras. Ses garçons n’étaient là que pendant les vacances scolaires et, une fois leurs études à Bonnefond terminées, il leur faudrait encore effectuer leur service militaire. Par conséquent ils ne seraient pas prêts à le seconder avant deux à trois ans.
« Mais pourquoi donc est-elle partie, cette sacrée garce ? Après plus de dix-huit ans de mariage ! C’n’est pas croyable ! »
Jamais, jusqu’à ce jour, elle ne s’était plainte de son sort, jamais elle n’avait demandé à changer quoi que ce soit à leur mode de vie. Elle faisait son boulot consciencieusement, sans rechigner. Évidemment elle ne passait pas son temps à rire et à chanter, cependant elle ne paraissait pas malheureuse.
« Qu’est-ce qui a bien pu lui passer par la tête ? Elle est subitement devenue folle ou quoi ? Et où est-elle allée ? »
Il avait disposé sur la table le pain, le fromage, le beurre et le saucisson, accompagnés d’un litre, seulement, l’appétit coupé, il ne songeait guère à manger. Il vivait depuis quasiment toujours avec Berthe. Pas homme à changer d’attelage au milieu du gué, il ne s’était jamais trouvé tenté par une autre femme. Tous deux, sensiblement du même âge, natifs de la commune de Molèdes, lui à Combadial, le domaine qu’il exploitait aujourd’hui, elle à Fondevial, avaient fréquenté l’école, suivi le catéchisme et fait leur première communion ensemble. Ils ne s’étaient quittés que pendant la durée du service militaire d’Édouard, trente interminables mois passés en Algérie, se mariant tout naturellement l’un avec l’autre à son retour au pays. Aussi ce brusque départ le plongeait-il dans un profond désarroi. Non seulement il était terriblement embêté, il ne savait comment désormais il allait pouvoir mener sa barque, mais en plus il se sentait absolument désespéré.
Il n’en finissait pas de ruminer son malheur et de se poser des questions.
« Qu’est-ce qu’elle pouvait me reprocher ? Je ne suis pas un type à la dalle en pente qui écluse des canons sans mesure. C’est tout juste si je descends mon litre au cours de la journée. Je ne cours pas les jupons, je ne l’ai jamais trompée. On ne peut m’accuser de fainéantise, je bosse comme un bagnard. Je ne la battais pas, je ne l’engueulais pas. »
Il ne comprenait vraiment pas les raisons de cet abandon.
***
Comme beaucoup d’hommes trompés, l’infortuné portait des œillères. Elle l’avait tendrement aimé autrefois et puis elle s’était lassée de lui. Elle le connaissait trop bien, il n’avait plus rien à lui révéler, rien de nouveau à dire, et, surtout, elle n’entendait plus jamais un mot d’amour sortir de sa bouche ; un de ces mots banaux, bêtes à pleurer, mais qui font tant plaisir à entendre. Ils vivaient en bonne intelligence, mais en camarades, plus en amants. Il semblait s’en accommoder, pas elle qui souffrait de ce qu’elle pensait être de l’indifférence. Alors qu’il continuait à la chérir, qu’il n’en voulait point d’autre, ce grand imbécile ne le lui disait pas.
Certes elle ne pouvait pas lui reprocher de ne pas être sérieux, seulement il l’était avec excès, il en devenait ennuyeux. Il ne pensait qu’à son boulot, il ne parlait jamais d’autres choses. C’était d’autant plus dommage que, doté d’un esprit de diable, il possédait toutes les qualités pour se montrer un joyeux compagnon. Autrefois, en son jeune temps, il était capable de faire rire une assemblée entière par ses plaisanteries, sans même avoir besoin d’absorber le moindre verre d’alcool, et, pour la danse, il ne craignait personne. Toutes les demoiselles lui faisaient les yeux doux.
Hélas, le travail l’avait complètement transformé. Il s’était retrouvé chef d’exploitation à moins de trente ans, son pauvre père victime d’un trépas précoce. Un accident stupide. Dans un pré, une de ses vaches l’avait sauvagement agressé avec ses cornes pointues et mortellement blessé, alors qu’il se penchait sur le veau qu’elle venait juste de mettre au monde. Les Salers sont des animaux vraiment pas commodes, parfois dangereux, il faut toujours s’en méfier.
Sa femme n’avait pas tardé à le rejoindre dans l’au-delà. Un jour de marché, à Massiac, petite cité située à quelque vingt kilomètres de Molèdes, elle eut la malchance de se faire renverser par un gros camion des transports Ladoux. Elle s’était quasiment jetée sous les roues de celui-ci, en traversant la nationale 9, sans regarder, ni à droite, ni à gauche. Il faut dire qu’elle ne voyait pas trop clair, tout en étant sourde comme un pot et plus habituée aux landes désertes des sommets du Cézallier qu’aux rues fréquentées d’une ville.
Parvenue au Paradis, sans pratiquement s’être rendue compte de ce qui lui était arrivée, elle se montra très déçue de ne pas y retrouver son mari.
– Petit Jésus, c’est pas possible, ils l’ont envoyé en Enfer, le malheureux !
– Non, la rassura saint Pierre, seulement au Purgatoire pour un moment. Oh, rien de très grave, quelques peccadilles, pas de quoi fouetter un chat : il ne fréquentait guère l’église, le dimanche, ce vieux coquin, en outre, il jurait trop souvent le saint nom de Dieu. Portez pas peine, ma brave femme, vous le reverrez dans pas longtemps et ce sera pour toute l’éternité.
– Eh oui, je le lui reprochais tout le temps, mais je m’adressais à un mur, il n’a jamais voulu m’écouter.
Conscient des lourdes responsabilités pesant désormais sur ses épaules, Édouard s’était plongé avec frénésie dans le boulot. Il ne quittait pratiquement plus le cul de ses vaches, ses champs et ses prés, refusant de sortir pour faire la fête, le samedi soir et le dimanche, et même de se rendre aux foires et aux marchés.
– Pourquoi perdre une journée entière alors qu’un simple coup de téléphone me permet d’appeler un négociant en bestiaux, ou un boucher ? On traite aussi bien ses affaires chez soi que sur un foirail.
– Ouais, lui rétorquaient ses voisins, mais, mon pauvre gars, en procédant de cette façon, tu te fais entuber comme c’n’est pas possible. Tu n’connais pas les prix, gros malin. Ces cocos sont autrement plus finauds que toi, ils te racontent ce qu’ils veulent.
– Ne crois pas ça. Je me renseigne. Les journaux agricoles, à quoi ça sert, d’après toi ? Tous les cours y figurent. En les lisant j’en apprends plus qu’en allant boire des canons dans les auberges, je ne dépense pas stupidement mes sous et je ne me ruine pas la santé.
– P’être qu’t’as raison ? Seulement toujours turbiner derrière tes bêtes et dans tes prés, c’n’est pas une vie ! Bon Dieu, faut sortir un peu pour se désennuyer !
Ils n’avaient pas tort. Lorsque votre existence se déroule quotidiennement dans le grand silence de la nature, que l’on habite une ferme isolée, loin de tout, il est bon de se tremper, de temps à autre, dans la chaude ambiance des foires, faite des meuglements des vaches, des grognements aigus des porcs, des appels des forains en quête de clients, des discussions et marchandages, des cris et des conversations entre amis et connaissances ; de rencontrer des gens qu’on ne verrait plus quasiment qu’à l’occasion des enterrements, si on boudait ces manifestations agricoles. Hélas, elles disparaissent les unes après les autres. La vie rurale, si gaie hier, devient aujourd’hui d’une infinie tristesse. L’Homme n’est pas fait pour vivre dans un désert, il ne peut s’épanouir qu’au contact de ses semblables.
– Bof, répliquait Édouard, ce qui vous amuse m’ennuie, ce que je préfère dans l’existence, c’est travailler !
Il était devenu complètement anormal.
Cela s’était fait progressivement. Sortant de moins en moins de chez lui, s’accoutumant à turbiner de plus en plus, il en était arrivé à ne plus désirer faire autre chose. Lorsqu’il perdait quelques minutes pour discuter avec Pierre ou Paul, ou tout simplement se reposer, il ressentait un stupide sentiment de culpabilité. En revanche, quand il avait bossé comme un bagnard, il éprouvait une grande joie, devenant ainsi un « accro » du boulot, un véritable drogué pour qui la seule satisfaction dans la vie était celle de la tâche accomplie.
– Et ta femme, insistaient ses amis, cette pauvre Berthe, faut ben qu’elle se distraie un peu. Tu y penses ?
– Porte pas peine pour cette petite. Elle a notre voiture et le permis. Elle ne manque pas un marché, le mardi à Massiac, et pas une foire.
– Mais, dis donc, t’as pas peur qu’elle t’en fasse porter ?
– Fait pas besoin, seulement, crois-moi, il n’y a pas de danger. Plus sérieuse que ma Berthe, cela n’existe pas !
C’est beau la confiance !
Elle était sérieuse, la Berthe, mais tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse. C’était vraiment tenter le Diable que de laisser se balader seul un aussi joli petit lot. Miraculeusement, deux grossesses n’avaient aucunement altéré sa silhouette ; à quarante ans, conservant la sveltesse de sa jeunesse, elle se montrait, en son été, peut-être plus belle encore que lors de son printemps. La conduite de son mari ne faisait pas son affaire, car elle aimait rire, s’amuser, danser… Au début, elle s’était efforcée de lutter contre ce comportement qu’elle jugeait complètement imbécile.
– Tu perds ta vie en voulant la gagner. On n’a pas besoin de montagnes d’argent pour mener une existence heureuse.
– Que tu dis ! Que tu dis !
– À ta mort, tu n’emmèneras pas tes sous avec toi dans ton cercueil.
– Ouais, mais nos deux gars seront bougrement contents de les avoir.
– Bon, d’accord, cependant, à ne jamais mettre le nez hors de chez nous, tu vas finir par devenir complètement abruti.
– C’te blague ! Pourquoi crois-tu que je me suis abonné à un tas de journaux agricoles ? En les lisant, le soir, j’en apprends autrement plus qu’en écoutant les conneries débitées par des régiments d’ivrognes, dans les auberges.
– Tu exagères, ils ne sont pas tous des ivrognes.
– Bof ! Rien que dans la commune de Molèdes, il y a toute une bande de sacrés soiffards. Ils ne sont pas beaux à voir quand ils reviennent de Massiac, j’te prie de le croire. L’autre jour, j’ai entendu dire que Latapie, le taxi, se plaignait que ces saligauds dégueulassaient régulièrement sa bagnole. Il menaçait de refuser de les prendre.
Rien à faire pour décider à sortir de son domaine ce stakhanoviste auvergnat, sa femme y renonça.
Il restait le même homme, gentil, serviable, n’élevait jamais la voix, ne querellait personne, cependant, constamment occupé à turbiner, il ne se trouvait que rarement là quand Berthe désirait l’avoir à ses côtés pour le seul plaisir de bavarder un moment avec lui. Certes elle le voyait encore, à l’étable où, le soir, elle l’aidait au pansage de leurs bêtes, au cours des repas et la nuit ; seulement, alors, il avait la tête ailleurs, la tête envahie par son travail et surtout ses projets d’agrandissement du domaine, il ne pensait qu’à ça, une véritable obsession. Fatigué par ses dures journées, sitôt couché, il s’endormait comme une brute. Il partageait la couche d’une beauté que lui enviaient tous ses voisins et, maintenant, il ne la touchait guère. Parfois, de plus en plus rarement – il était quand même bâti comme tout le monde –, il prenait le temps de lui faire l’amour, mais l’époque des roucoulades et des tendres câlins se trouvait bien passée. Sa petite affaire accomplie, c’était dorénavant très souvent qu’il oubliait les divines caresses destinées à faire monter au septième ciel sa douce compagne. Celle-ci, déçue, légitimement frustrée, en voulait de plus en plus à ce malotru qui lui avait promis le paradis et lui faisait vivre l’enfer.
***
Berthe, bien que fortement tentée de quitter un mari qui tendait à ne plus l’être que de nom, rongea son frein tant qu’elle eut à s’occuper de ses deux garçons. Elle les chérissait, leur voulait une enfance heureuse, calme, sereine. Que seraient-ils devenus dans un foyer où la mère aurait été absente ? Qui se serait occupé de les habiller ? De préparer leurs repas ? Et, tout simplement, de les aimer ? De ce côté-là, ils ne purent pas se plaindre, car elle déversa sur eux les trésors d’affection dont son âme était pleine, trésors que son imbécile de mari semblait dédaigner. Ils grandirent. Ils devinrent des adolescents, bientôt des hommes, commencèrent à prendre leur indépendance, à sortir, à se rendre au bal, à courir les filles. Puis elle ne les vit plus beaucoup quand ils partirent à Bonnefond. Ils n’eurent plus besoin de leur maman, ils lui restaient attachés bien sûr, néanmoins, elle était dorénavant loin d’être tout pour eux. Jeunes paysans, ils se montraient un peu brusques, considéraient comme indigne d’eux de laisser paraître leurs sentiments et leurs émotions. Les mamours n’étaient pas leur affaire.
Berthe se sentait très seule. Ainsi toutes les conditions se trouvaient-elles réunies pour que l’infortuné Édouard se retrouve dans la peau d’un cocu.
***
Le Diable se présenta sous les aimables traits du bel Étienne Ducros. Grand gaillard de quarante ans, svelte, élégant, il ne manquait pas d’allure, de chic. Sous une abondante chevelure de la couleur des blés mûrs, il arborait un agréable visage dont les yeux bruns, aux reflets d’or, semblaient faits pour séduire même les cœurs les plus insensibles. Toujours bien vêtu, très soigné de sa personne, il n’était pas de ces gars donnant l’impression qu’ils ont passé leur journée à nettoyer une fosse à purin. Pourvu d’un rire communicatif, d’une manière spirituelle de raconter des histoires, de plaisanter de tout, il savait, comme pas un, trousser un compliment. Alors que tant d’autres éprouvent un mal infini à vous aligner trois mots à la suite les uns des autres, lui vous sortait aisément des phrases que n’auraient reniées ni Alphonse de Lamartine, ni Victor Hugo.
– La vie ne serait qu’un désert lugubre, si on n’y rencontrait l’oasis de votre sourire.
– Vous êtes si incroyablement belle que je m’attends, d’un instant à l’autre, à vous voir vous évanouir en fumée.
– Avec vos yeux de feu, joints à votre resplendissant sourire, vous représentez tout ce dont un homme peut rêver.
Où le bougre allait-il chercher tout cela ?
Bref, personne, dans le pays, ne lui arrivait à la cheville, et surtout pas les bouseux du coin ; il paraissait bien difficile de résister à un tel charmeur.
Il exerçait à Brioude, à quelque vingt kilomètres de Massiac, la très fructueuse profession de pharmacien. Doté d’une intelligence très convenable, possédant également une mémoire d’éléphant, il avait passé ses examens avec une grande aisance. Son cher papa, nanti d’une fortune très coquette – un important patrimoine immobilier dans la région de Clermont-Ferrand – n’avait éprouvé aucune difficulté à lui offrir une officine, malgré le prix élevé de celle-ci. Il fut tout à fait inutile de recourir à d’onéreux emprunts. Aussi cet homme heureux jouissait-il de revenus très confortables.
Pratiquer le métier de pharmacien ne présente que des avantages. Non seulement il vous procure des fins de mois à faire pâlir de jalousie même un banquier, mais, en plus, alors que pourtant vous passez pour un intellectuel, pour un scientifique aux yeux du peuple, il vous évite d’avoir à faire quotidiennement le pénible effort de penser, de réfléchir. Pour gagner leur croûte, médecins, vétérinaires, avocats, une foultitude d’autres infortunés, se trouvent contraints de constamment se creuser la tête, confrontés qu’ils sont à mille problèmes dont la solution n’est pas évidente. De lourdes responsabilités pèsent sur leurs épaules. L’inquiétude, l’angoisse et la peur de se tromper sont le lot quotidien de ces malheureux.
Rien de tel pour les potards. On ne leur demande que de vendre, très cher, des boîtes, des flacons, des sachets… Le prix est marqué dessus, le mode d’emploi détaillé inséré à l’intérieur. Ils n’ont plus aucune préparation à effectuer, aucune analyse maintenant qu’il existe des laboratoires spécialisés pour cela. Par conséquent, n’importe quel imbécile, sachant à peu près lire, est capable de les remplacer. Aussi beaucoup de gros malins ne se privent-ils pas de faire travailler à leur place des salariés rémunérés certes correctement mais sans plus, ce qui leur assure d’agréables loisirs. Ils n’ont même pas, comme les épiciers, à craindre la concurrence, puisque leur nombre est strictement limité par l’Administration.
En outre, depuis l’avènement de la Sécurité Sociale, leurs clients se sont multipliés, tout en ne rechignant jamais à payer ce qu’il achètent, sûrs de se voir plus ou moins remboursés. En France, la consommation des médicaments augmente, année après année, de très réjouissante façon. Certaines personnes, notamment celles d’un certain âge, en absorbent des quantités faramineuses au point qu’une fois ceux-ci avalés, au début de leurs repas, il ne reste plus guère de place dans leur estomac pour leur pain quotidien.
Gagner des fortunes en travaillant très peu est le Paradis sur Terre. Vraiment une profession en or, seule celle de notaire peut lui être comparée 1 .
Étienne ne s’était pas encore marié, non que les femmes ne l’attiraient pas, mais, bien au contraire, parce qu’il désirait goûter à toutes. Jurer fidélité à l’une d’elles, c’est renoncer définitivement aux autres. Privation vraiment intolérable pour un don Juan. Évidemment les unes et les autres sont bâties sur le même modèle, cependant, loin d’être identiques, chacune présente des caractères particuliers, des attraits et des qualités différentes. En outre, un plat a beau se montrer savoureux, à la longue il devient fade s’il revient trop souvent sur la table. Le plaisir réside dans le changement, dans la continuelle découverte de mets nouveaux. Un époux, demeurant obstinément fidèle, n’est guère plus gâté qu’un infortuné curé dépourvu de compagne.
Aussi notre sympathique pharmacien volaitil de fleur en fleur, sans, le plus souvent, beaucoup s’attarder sur l’une d’elles. Seulement, la quarantaine arrivée, la période des pantoufles et des bons petits plats pointait son nez pour lui. Il commençait à se lasser de son existence de coureur de jupons perpétuellement en chasse. Il ne se trouvait pas tout à fait prêt à passer la bague au doigt d’une demoiselle ou d’une dame – d’ailleurs les mariages ne devenaient plus très à la mode –, mais, s’il ne préférait certes pas encore les deux bras d’un fauteuil à ceux d’une femme, il se prenait à rêver d’un attachement sérieux.
***
De passage à Massiac, un mardi matin, jour de marché, il avait aperçu Berthe ; jolie comme elle était, elle ne pouvait pas échapper à l’œil de cet impénitent dragueur.
– Qui est donc cette belle personne ?
– L’épouse d’un paysan du coin, d’un gars de la montagne, de par là-haut, dans les monts du Cézallier.
– Une paysanne ? Vous plaisantez !
– Ben oui, une paysanne. Dites donc, vous ne seriez pas un peu raciste, des fois ? À la cambrousse, il n’y a pas que des mochetés !
– Je vois bien. Et le mari de cette beauté commet l’imprudence de la laisser se balader toute seule ?
– L’Édouard ? Eh oui, c’est qu’il n’aime pas trop sortir de chez lui. Un vrai sauvage, ce gars-là !
– Il prend des risques considérables !
– Oh, elle est sérieuse, la Berthe.
– Ah, elle s’appelle Berthe.
L’idée de conquérir cette dame, réputée sérieuse, plaisait fort à Étienne, il s’en montrait tout émoustillé. Séducteur patenté, il n’éprouva aucun mal à lier connaissance avec elle. Mêlé à la foule qui se pressait autour des étals des marchands forains, il la bouscula, comme par mégarde, puis se confondit en excuses.
– Je suis vraiment confus, madame, de m’être montré aussi brutal.
– Oh, il n’y a pas grand mal, monsieur.
– Je ne sais vraiment pas comment me faire pardonner mon insigne maladresse.
Il savait parler, le bougre !
– …
Sa proie beaucoup moins.
– Je me permets de me présenter : Étienne Ducros, pharmacien à Brioude.
De fil en aiguille, il s’y prit avec une telle maestria que, peu de temps après, tous deux se retrouvèrent dans un café, attablés devant l’un une tasse de café, l’autre un verre d’orangina.
Berthe, subjuguée par ce bel homme, élégant, à la langue dorée, était un gibier facile à capturer.
« Qu’il est beau et qu’il parle bien ! »
Il avait tout pour lui, l’heureux gaillard. Il s’exprimait à la perfection, portait des vêtements chics, qu’il n’avait sûrement pas acquis dans une brocante, et de sa personne ne s’exhalait pas cette tenace odeur de bouse de vache dont les paysans se trouvent tellement imprégnés qu’ils ne parviennent jamais à s’en débarrasser totalement. Il ne sentait pas le sable chaud mais une délicate eau de toilette parfumée à la lavande. Qu’un monsieur de la haute – un pharmacien, pensez donc ! –, pourvu de tant d’attraits, s’intéresse à elle faisait rêver notre dame. Infortuné Édouard, qui ne se doutait de rien ! Elle s’attardait en sa compagnie, d’ailleurs rien ne la pressait. Elle n’avait aucune course à faire, n’étant venue au marché que pour se distraire, peut-être même, plus ou moins inconsciemment, dans le but de rencontrer une âme sœur, puisque son imbécile de mari la délaissait.
Ils ne pouvaient pas demeurer indéfiniment dans un café, seulement, ni l’un, ni l’autre ne désiraient que cette rencontre reste sans lendemain.
– Passez donc me voir à Brioude, c’est la porte à côté ; à Grenier, au lieu de tourner à droite, vous prendrez à gauche. Cela me fera un plaisir infini. Ma pharmacie est facile à trouver, elle se tient boulevard Vercingétorix, juste à côté d’une librairie. Je vous en ferai les honneurs.
Visiter une pharmacie ne présente pas un intérêt fou, des boîtes de toutes les couleurs alignées sur des rayons ; il n’y a vraiment pas de quoi mobiliser les foules ! En revanche se faire courtiser par un bel homme, élégant et distingué, ne pouvait que séduire une dame déçue par sa vie, en quête d’une aventure. Par conséquent rendez-vous fut pris pour le mardi suivant, dans la matinée. Berthe dirait à son mari qu’elle se rendait à Massiac et elle irait à Brioude. Ce pauvre benêt n’allait pas vérifier.
***
L’affaire suivit son cours, finement préparée par un Étienne plein d’expérience. Il organisa l’embuscade avec une habileté consommée. Son appartement, très confortable, se situait au premier étage, au-dessus de son officine. La veille du jour J, sa femme de ménage le briqua de fond en comble. Lui se chargea de préparer, dans son salon, une délicieuse collation, quelques appétissants petits fours, sans oublier le champagne, boisson absolument indispensable en pareil cas. Ses bulles légères montent à la tête des dames, leur ôtant toute velléité de résistance, si tant est qu’elles en aient.
En fait il n’aurait pas eu besoin de se donner tant de mal. Berthe, pas née de la dernière pluie, savait pertinemment ce qui l’attendait et ce qu’elle faisait en franchissant le seuil de la pharmacie Ducros. Elle se doutait bien qu’Étienne ne se bornerait pas à une aimable conversation et à un flirt délicat, à coup sûr il passerait à des choses beaucoup plus sérieuses.
Déçue par l’existence qu’elle menait, elle ne demandait qu’à se lancer dans une liaison amoureuse, d’autant plus que, sensuelle, elle attendait avec gourmandise les assauts de son nouvel ami. Si cet idiot d’Édouard avait pris la peine de s’occuper de sa femme, au lieu de dormir comme une sombre brute, la pauvrette n’aurait pas quitté le droit chemin.
Nous sommes les enfants de notre siècle. Née cinquante à cent ans plus tôt, Berthe se serait accommodée de sa vie et n’aurait jamais songé à en changer, ni même à l’égayer quelque peu en trompant son mari. Jadis, la religion exerçait une énorme influence sur les populations rurales. Les curés étaient alors très nombreux, chaque commune possédait le sien. Tous les dimanches les femmes de la campagne se rendaient dévotement à la messe ; habitées par la foi du charbonnier, elles écoutaient le sermon, ne songeant pas une seconde à remettre en cause ce que celui-ci leur enseignait. Si elles jugeaient leur existence pas tellement folichonne, elles l’acceptaient néanmoins, persuadées qu’elles étaient que, dans l’au-delà, elles trouveraient un bonheur éternel.
À l’époque où se déroule cette histoire, dans les années soixante-dix, les choses avaient bien changé. Les prêtres étaient devenus une denrée très rare. La cure de Molèdes se trouvait vide depuis déjà un bon bout de temps. À l’église, il ne se célébrait plus guère d’offices, quelques enterrements, beaucoup moins souvent un mariage ou un baptême. Dorénavant, pour assister à la messe, il fallait se rendre à Massiac, vingt-cinq kilomètres par des routes étroites, riches en virages, dangereuses en hiver. Une sacrée trotte qui faisait reculer même les personnes les plus pieuses. Le courage a des limites.
Tout doucettement Dieu se mourait, tandis que les journaux, la radio et la télévision faisaient pénétrer le monde moderne dans les fermes du Cézallier ; le monde de la libération de la femme, de la fin de son esclavage, de la pilule, de la déroute du mariage, de l’amour libre, de la volonté de jouir de l’existence, tout de suite sans attendre les béatitudes éternelles dans un hypothétique paradis, sans se trouver stupidement encombré par des interdits ridicules.
Dans ces conditions l’aveuglement du pauvre Édouard était vraiment impardonnable.
***
Étienne et Berthe, animés par le même désir, ne tardèrent pas à quitter le salon pour la chambre à coucher. Quelques folles étreintes leur montrèrent qu’ils étaient faits l’un pour l’autre. Dans l’amour ils s’entendaient à merveille, atteignaient des sommets. Malheureusement le temps passe trop vite, alors qu’ils le croyaient encore loin, midi fut bientôt là. Il leur fallut se séparer, un retour trop tardif de sa femme aurait pu amener Édouard à poser des questions embarrassantes. Mais, très contents des excellents moments passés ensemble, ils se promirent de se revoir la semaine suivante. Un marché revenant tous les mardis est très pratique.
Un mois s’était à peine écoulé qu’Étienne, de plus en plus séduit et estimant qu’une consommation seulement hebdomadaire le laissait sur sa faim pendant six interminables jours, fit une proposition à Berthe :
– Pourquoi ne quitterais-tu pas ton mari et ne viendrais-tu pas t’installer chez moi ? Tu me rendrais ainsi follement heureux.
Ayant découvert une amante absolument divine, cet homme, un peu las de sans cesse courir le guilledou, ne demandait qu’à la prendre pour compagne et à vivre avec elle. Il ne pouvait pas l’épouser puisqu’elle était mariée. Excellente chose, car, bien que fort amoureux, il ne le désirait nullement. D’une part il appréciait trop la liberté pour se mettre la corde autour du cou, d’autre part, très marqué par une éducation bourgeoise donnée par des parents snobs jusqu’au bout des ongles et persuadés, les imbéciles, d’être sortis de la cuisse de Jupiter, il n’était absolument pas enthousiasmé par l’idée de faire entrer une paysanne dans sa famille. On ne mélange pas les torchons et les serviettes.
Quant à Berthe, elle ne souhaitait qu’une chose, s’enfuir d’une ferme où elle s’ennuyait à mourir aux côtés d’un homme qui semblait ne faire aucun cas d’elle. S’installer dans un confortable appartement à Brioude, voir du monde et pas uniquement des vaches et des corbeaux, n’avoir plus les pieds dans la neige de la Toussaint à Pâques, se laisser adorer par un homme charmant, beau comme un dieu tout en roulant sur l’or, faire la princesse du matin jusqu’au soir, le rêve !
L’affaire fut bien arrangée, puis menée avec maestria. Un matin, de très bonne heure, alors que le brave Édouard s’occupait de ses bêtes sans se douter de rien, le pauvre innocent, Étienne gagna Combadial. Pour ne pas attirer l’attention, il arrêta sa voiture assez loin de la ferme. Berthe sortit de celle-ci, dans le plus grand silence, munie de ses valises. Il lui fallut calmer ses imbéciles de chiens qui ne demandaient qu’à l’accompagner en jappant joyeusement. Puis elle s’envola vers l’amour et la belle vie, sans désir de retour.
***
Consciente de la précarité de sa situation – que deviendrait-elle si Étienne se lassait d’elle et la laissait tomber ?–, elle n’eut qu’un but : se faire épouser.
La tâche était ardue. Déployant beaucoup de finesse et d’intelligence, elle s’y attela sans attendre.
Tout d’abord, elle comprit que, débarquant dans un nouveau milieu, il lui fallait impérativement adopter les coutumes de celui-ci, se plier à ses règles. On ne fait pas l’amour vingt-quatre heures sur vingt-quatre, surtout lorsqu’on a quarante ans. Le reste du temps, si à chaque instant elle choquait son compagnon par son comportement, par son manque d’éducation, si elle lui faisait honte, s’il ne pouvait pas la sortir, assurément elle ne resterait guère avec lui. Pas sotte, elle entreprit de transformer la paysanne rustique qu’elle était en une dame distinguée.
Demander naïvement des leçons à Étienne aurait été d’une maladresse insigne. Il importe de ne jamais étaler ses faiblesses. Par conséquent elle devait s’instruire toute seule.
Pour cela, sortant de la pharmacie Ducros, elle n’eut que quelques mètres à parcourir pour gagner la librairie Vercingétorix. Là, une personne d’un certain âge, absolument charmante, comprit rapidement ses désirs. Elle lui vendit, d’une part un ouvrage sur le savoir-vivre, dont la lecture ne pouvait que faire d’elle la femme la mieux élevée de tout le Brivadois, d’autre part cinq à six livres destinés à combler les lacunes de sa culture générale, lacunes véritablement immenses. Quand on s’est arrêté au certificat d’études et qu’on ne s’est meublé l’esprit qu’en lisant La Montagne et Le Chasseur Français , on ne peut que difficilement briller de mille feux dans un salon.
La libraire, madame Fontes, devinant qu’elle venait de voir arriver une excellente cliente, l’incita chaleureusement à revenir souvent.
– La lecture est une merveilleuse occupation. Il n’existe rien de mieux pour se distraire tout en apprenant un tas de choses.
Berthe se mit immédiatement au travail avec une ardeur digne d’éloges.
Les résultats ne se firent pas attendre. Étienne se rendit compte, à sa grande stupéfaction, qu’il pouvait sans honte la sortir n’importe où. Elle ne se trouvait déplacée nulle part. Au restaurant, notamment, elle se montrait dorénavant apte à surmonter l’épreuve redoutable consistant à se comporter convenablement à table. C’était à peine croyable, cette paysanne se tenait mieux que lui !
Cet heureux veinard était pourvu d’une maîtresse à la fois ravissante, facile à vivre, intelligente et distinguée. N’importe qui, à sa place, aurait supplié celle-ci, à deux genoux, de l’épouser.
– Tu divorces vite fait et nous passons à la mairie.
Elle aurait été ravie et il assurait ainsi son bonheur. Hélas, il n’en fit rien, il ne se décidait pas à en faire sa femme légitime. Très inféodé à ses parents – il attendait d’eux un héritage plus que coquet –, il ne voulait à aucun prix se mettre mal avec eux. Or, sottement imbus de leur situation, ces riches bourgeois n’accepteraient jamais une bru sortie d’une étable.
– Elle n’est pas de notre monde !
Argument péremptoire pour ces imbéciles.
Ils croyaient descendre de qui, ces vaniteux ridicules ? Il n’aurait sans doute pas fallu remonter bien haut dans leur arbre généalogique pour découvrir de pauvres paysans. Les amadouer étant chose quasiment impossible, Étienne ne s’y essaya pas, le courage n’étant pas sa qualité principale et l’égoïsme figurant parmi ses nombreux défauts. Il se bornait à jouir du présent et se montrait très évasif lorsque sa compagne lui parlait de l’avenir.
– Nous verrons plus tard, ma chérie.
Plus tard, la pauvre Berthe commençait à craindre que ce serait aux calendes grecques.
Un enfant aurait arrangé ses affaires. Seulement, à quarante ans, une nouvelle maternité ne l’enchantait guère. En outre Étienne ne possédait manifestement pas une âme de père. Il prenait ses précautions, veillait à ce qu’elle prenne quotidiennement la pilule. Dans une pharmacie, pensez donc ! Aucun problème d’approvisionnement !
Par conséquent, Berthe n’était pas au bout de ses peines, elle avait du pain sur la planche. Il lui fallait tout d’abord divorcer, la bigamie étant interdite en France. Étienne n’y voyait aucun inconvénient, cela ne l’engageait à rien. Elle se rendit donc chez un avocat.
Chapitre II
L ’ ABANDON DU pauvre Édouard par sa femme fut vite connu de tout le pays, tellement est grand l’empressement de la plupart des gens à propager les fâcheuses nouvelles. C’était vraiment pain béni pour les commères de la commune de Molèdes qui, dans cette région à la population clairsemée, ne pouvaient pas se régaler tous les jours avec une aussi croustillante histoire.
– Tu ne devineras jamais, ma bonne Germaine !
– Quoi donc ?
– La petite Berthe Teissèdre de Combadial à qui on aurait donné le Bon Dieu sans confession.
– Eh bien ?
– Figure-toi qu’elle a plaqué son Édouard pour aller faire la noce à Brioude !
– Non !
– Si, comme j’t’l’dis !
– T’es sûre ?
– Certaine. J’l’tiens de la Suzanne, la femme du Roger Grenier, le meilleur ami de l’Édouard.
– Ben vrai ! À quarante ans, mère de deux grands gars, c’est à n’y pas croire !
– Ah on peut dire qu’la morale fout le camp !
– Et qu’est-ce qu’il devient l’Édouard ?
– Que veux-tu qu’y fasse, le pauvre ? Y continue à soigner ses bêtes, pardi !
– C’est’y pas malheureux, un si brave homme ! Y doit être bien en peine, à c’te heure.
– Tu peux le dire !
– Elle est devenue folle ou quoi, la Berthe ?
– Allez savoir ? Le retour d’âge, peut-être ? Et patati et patata.
Si Édouard avait habité au bourg de Molèdes, sa maison aurait reçu la visite d’un grand nombre de dames venues lui proposer leurs services, en fait surtout curieuses de voir comment il prenait son abandon. L’isolement de sa ferme perdue au milieu de vastes pâturages lui évita de se trouver envahi. Seuls trois ou quatre de ses vieux copains vinrent l’assurer de leur soutien, tout en s’efforçant de lui remonter le moral.
– T’laisse pas abattre, mon gars, elle reviendra, ta Berthe.
– Ça m’étonnerait.
– Bof, comme on dit, une de perdue, dix de retrouvées. Un beau gars comme toi, à la tête d’un superbe domaine, ça doit en faire rêver plus d’une.
En attendant ces lendemains qui chantent, le malheureux devait continuer à effectuer son boulot quotidien. Un paysan ne peut jamais s’arrêter, quels que soient ses états d’âme. Mais, le cœur empli de tristesse, il y mettait infiniment moins d’entrain qu’auparavant. À cet homme, pourtant hier débordant d’optimisme, venaient même des idées de suicide.
« À quoi bon poursuivre seul le chemin que je devais parcourir en compagnie de ma Berthe ? Au royaume des allongés, je n’aurai plus de soucis, plus de chagrin. » Heureusement il possédait l’instinct de survie profondément ancré en lui, ainsi, d’ailleurs, que l’immense majorité des gens. Beaucoup, alors que leur sort est misérable, la souffrance leur lot quotidien, qu’ils se trouveraient certainement mieux dans la tombe que sur la Terre, s’accrochent pourtant désespérément à l’existence jusqu’à leur dernier souffle. Très rares sont ceux qui tiennent absolument à mourir. Aussi, quoique l’idée de la mort l’ait effleuré, ne passa-t-il pas à l’acte. Il ne monta pas se pendre dans son grenier, ni ne se fit sauter la tête d’un coup de fusil.
Il bénéficiait d’un grand réconfort, ses fils qui rentraient à la maison régulièrement à la fin de chaque semaine et pendant les vacances scolaires. Pleins d’entrain, ils l’aidaient dans son travail et, surtout, faisaient mille projets pour l’avenir de l’exploitation. Avec eux, la joie revenait un peu à Combadial. Pudiquement, ils ne parlaient jamais de leur mère et semblaient rester très attachés à leur père.
Tout doucement Édouard se fit à sa nouvelle situation et reprit goût à la vie. Il s’aperçut qu’il n’était ni difficile, ni onéreux en temps, de faire un peu de ménage et de se préparer à manger. Combien, d’ailleurs, de ses voisins vivaient seuls, faute d’avoir réussi à se marier ? Un grand nombre. Ils ne semblaient pas pour autant être épouvantablement malheureux, et, mis à part quelques épaves ayant sombré dans l’alcoolisme, ils se montraient aussi bien vêtus et propres, lorsqu’ils sortaient, que ceux en puissance d’une épouse.
En outre, comme le lui avaient dit ses copains, une de perdue, dix de retrouvées. À quarante ans, il conservait encore de beaux restes. Dénicher une nouvelle compagne ne présentait donc rien d’impossible. Il se mit à rêver, cela occupa ses soirées solitaires. Dans sa tête apparaissait une femme inconnue, parée de toutes les qualités, de toutes les vertus, elle l’aimait, le comprenait, transformait son existence en un paradis.
Mais, continuant à ne pratiquementjamais mettre le nez hors de chez lui, il n’entreprit absolument rien pour tâcher de la découvrir. Il attendait, sans doute, qu’elle lui tombe toute rôtie dans le bec !
***
Sur ces entrefaites, une lettre l’avertit que, dans trois jours, au cours de la matinée, un des vétérinaires de Massiac viendrait tuberculiner 1 ses bêtes.
Pour Édouard, jusqu’à présent, ces opérations de prophylaxie s’étaient fort bien passées. Jamais une de ses bêtes n’avait réagi positivement. Bonne chose, quoiqu’il n’aurait pas été déplaisant de toucher une indemnité, de temps à autre, en éliminant une vache vicieuse, ou stérile, ou à la production laitière complètement nulle ; ce n’est pas tous les jours que l’Administration vous donne du pognon au lieu de vous en piquer 1 !
Ce fut par conséquent sans aucune crainte qu’il attendit André Vernet.
C’était pratiquement toujours à celui-ci que ce travail se trouvait réservé. Le plus jeune des trois vétérinaires associés de Massiac, il semblait adorer les besognes sportives. Doté de bras et de jambes guère plus épais qu’un fil de fer de calibre 18 – un véritable physique de sauterelle –, il ne pesait pas plus de cinquante kilos. Au cours de son adolescence, en butte aux incessantes plaisanteries de ses gentils petits camarades à cause de sa silhouette vraiment par trop frêle, il avait développé un complexe d’infériorité gros comme une montagne. Aussi voulait-il être toujours le meilleur, le plus performant. Il recherchait avec avidité l’admiration des foules, son visage s’épanouissait dès qu’il recevait un compliment et il n’était jamais si heureux que lorsqu’il avait réussi à épater la galerie. Intéressé par l’argent, comme tout un chacun, à un tas d’or il préférait cependant une couronne de laurier.
Ne possédant ni un sens du diagnostic infaillible – carpiètre observateur –, niune adresse exceptionnelle, il n’aurait été qu’un praticien médiocre s’il n’avait pas compensé ces carences par une activité frénétique, un esprit de dévouement poussé à l’extrême, ainsi que le don de la pédagogie. Il expliquait à ses clients de quoi souffrait une bête et ce qu’il leur fallait faire pour la soigner d’une façon tellement lumineuse que même les paysans les plus abrutis le comprenaient aisément. En fait, il s’était trompé de métier, il aurait dû entrer dans l’enseignement.
Seulement il s’y serait sans doute ennuyé. En effet, véritable masochiste, il ne se montrait vraiment à l’aise que lorsque, submergé par des tâches multiples, il lui fallait, malgré la fatigue, courir tout le jour et même parfois la nuit. Rien ne le rebutait et surtout pas les travaux les plus durs, les plus pénibles. Ses deux associés, hommes intelligents et normaux, pas nés de la dernière pluie, s’en étaient rapidement rendus compte ; aussi ne lui plaignaient-ils pas le boulot.
– Tu en veux, mon gars, et bien en voilà ! Si tu n’en as pas suffisamment, ne te gêne pas pour en redemander !
Eux pouvaient ainsi se la couler douce, tout en amassant une petite fortune ; ils ne pratiquaient pas un métier de crève-la-faim !
L’exercice de la prophylaxie était vraiment fait pour ce foutraque : une activité monotone, ne demandant pas d’intenses efforts intellectuels, dure physiquement et non dépourvue de danger. Nul n’ignore que les vaches possèdent des cornes, souvent très pointues, et des pattes agiles dont elles savent se servir pour envoyer un bon coup de pied à celui qui se permet de les tourmenter.
Dominant sa peur, André Vernet refusait qu’on tienne, par les trous du nez, l’animal qu’il piquait. D’une part un surhomme se doit de ne pas se faire aider, d’autre part cela aurait risqué de le retarder. Il donnait, en effet, l’impression de toujours participer à une compétition, de constamment vouloir battre un record de vitesse, se plaisant à claironner qu’un jour il avait réussi à vacciner plus de douze cents bovins contre la fièvre aphteuse 1 , et, un autre, à effectuer trois cent quarante prises de sang à des vaches.
– Restez donc au milieu de l’étable, contentezvous de me regarder, disait-il.
– Si vous y tenez.
Voilà qui arrangeait fort les paysans du coin. Mouiller sa chemise, tout en risquant de prendre un mauvais coup, n’est pas follement réjouissant. Si ce cinglé refusait qu’on lui donne un coup de main, grand bien lui fasse, eux n’y voyaient aucun inconvénient, bien au contraire ! S’il se faisait esquinter, il l’aurait cherché. Pendant qu’il se plaisait à jouer au toréador, eux prenaient le temps d’allumer une cigarette, tout en racontant les potins du village.
***
Comme d’habitude André Vernet effectua la tuberculination des trente vaches et de la dizaine de bourrettes 2 d’Édouard en un rien de temps. Il opérait au cou et coupait soigneusement les poils là où il piquait.
– Je viendrai examiner les résultats dans trois jours, à peu près à la même heure, et, je profiterai de l’occasion pour vacciner vos bêtes contre la fièvre aphteuse.
– Entendu, je serai là.
Édouard, sans inquiétude, n’appréhendait pas cette visite. Il en profiterait pour montrer la Duchesse qui ne retenait pas. Cela faisait quatre fois que cette garce était revenue en chaleur. Ainsi, il n’y aurait pas de déplacement à payer et même, peut-être, André Vernet, toujours pressé, ne compterait-il pas sa consultation ? Il était un peu dingue, mais, bon gars, il répugnait à faire trop dépenser les pauvres paysans.
***
Le lendemain, au cours de la matinée, Édouard jeta un coup d’œil machinal sur le cou d’une de ses bêtes. Stupéfait, n’en croyant pas ses yeux, il s’aperçut qu’elle avait réagi, la peau se trouvait gonflée. Très ennuyé, gagné par l’angoisse, il passa les autres en revue. Horreur, elles étaient toutes positives, hormis cinq ou six. Une véritable catastrophe, un épouvantable désastre !
« Sacré bon Dieu, qu’est-ce qui m’arrive ? Où donc et quand ont-elles pu choper cette cochonnerie ? »
Sans doute pendant la belle saison, alors qu’elles pâturaient au voisinage d’autres troupeaux, ceux de Molèdes, de Fondevialle et de la Coharde-Haute ; et même d’Anzat-le-Luguet, qu’elles côtoyaient du côté de la brèche de Giniol. Il suffit d’une seule vache pourrie pour contaminer des dizaines d’autres, voire plus de cent.
« Putain, avec tous mes emmerdements, j’avais bien besoin de ça en plus! Toutes les débarrasser va me coûter une fortune, je vais y laisser ma chemise. Les marchands de bestiaux ne vous donnent que des clopinettes pour un sujet voué à l’abattoir, et, en revanche pour le remplacer ils vous demandent la peau des fesses pour une génisse de trois ans, pleine, prête à mettre bas, destinée à le remplacer. La prime allouée par l’Administration ne compense pas, et de loin, la perte subie. En outre, avec cette histoire, pendant plusieurs mois, je ne produirai pas une goutte de lait. Pas un sou ne rentrera dans l’exploitation. Jamais je n’arriverai à m’en sortir. »
L’avenir s’annonçait sombre pour lui ; ruminant tous ses soucis, il sentait s’alourdir le poids de sa solitude. Si la Berthe avait été là, elle lui aurait remonté le moral, consolé, expliqué que cette affaire n’était somme toute pas tellement grave, qu’elle allait, au contraire, lui permettre de moderniser leur exploitation. Avec des Montbéliardes, ou des Hollandaises, ils produiraient autrement plus de lait qu’avec leurs vieilles Salers. Hélas, cette salope roucoulait à Brioude en compagnie d’un beau pharmacien et se souciait comme d’une guigne des vaches de Combadial.
Très malheureux, il regardait ses bêtes, ses bêtes qu’il soignait quotidiennement, aux côtés desquelles il passait une grande partie de ses journées. Toutes, revêtues de la même tunique brun acajou et porteuses de cornes identiques, se ressemblaient. Un étranger se montrait incapable de distinguer l’une de l’autre. Édouard, au contraire, les connaissait si bien que, pour lui, chacune était différente. À force de vivre sans cesse avec elles, il s’était pris à les aimer, et, maintenant, il devait s’en défaire, les envoyer à la mort.
Alors qu’il venait d’être abandonné par sa femme, maintenant il allait perdre toutes ses bêtes !
« Mais qu’est-ce que j’ai fait au Bon Dieu ? »
Il estimait être l’homme le plus malheureux de toute la Terre. Pauvre Édouard !
***
Le pansage terminé, l’étable nettoyée il partit dans les prés, au volant de son tracteur attelé à son épandeur à fumier rempli à ras bords. Il travaillait dans un état second, pensant uniquement à ses infortunes, aussi n’aperçut-il pas tout d’abord le Roger Grenier, un de ses bons voisins, exploitant un domaine à Molèdes, qui s’adonnait à la même occupation que lui, en limite de leurs propriétés respectives.
– Oh, Édouard, qu’est-ce qui t’arrive ? T’as l’air tout chose, mon gars. C’est y qui te tombe encore une tuile sur la tête ?
– Ah Dieu, m’en parle pas ! Une catastrophe !
– T’as perdu un de tes gamins ?
– Non, fait pas besoin ! Ce sont mes vaches.
– Tes vaches ?
– Oui. Hier, le Vernet est venu les tuberculiner.
– Chez moi aussi, et alors ?
– Ce matin, j’les regarde, horreur, elles ont toutes réagi !
– Pas possible !
– Si, comme j’t’l’dis.
– Tu t’es pas gouré des fois?
– Ben non, j’ai encore les yeux en face des trous.
– Merde ! En voilà une tuile ! Mais j’croyais ton cheptel indemne de cette cochonnerie de tuberculose.
– Eh oui, depuis toujours, aussi suis-je sur le cul !
– Et où est-ce que t’aurais chopé ça ?
– Va savoir ? C’est peut-être dans les prés, du côté d’Anzat ? J’m’suis laissé dire que par là-bas y avait encore pas mal de bêtes pourries.
– En attendant, pour un pépin, c’est un sacré pépin !
– Tu l’as dit. Je vais perdre un pognon fou. Seulement que faire si ce n’est accepter de voir partir mes bêtes ?
– Y aurait bien un truc.
– Un truc ?
– Oui, un truc. Seulement c’n’est peut-être pas très intelligent de ma part de t’l’indiquer. Ce ne serait que reculer pour mieux sauter un peu plus tard, car, un jour, il te faudra bien débarrasser tes vaches réagissantes, si tu veux continuer à commercialiser tes bourrettes et tes doublonnes 1 .
– Dis toujours. Dans deux à trois ans, quand mon aîné, le Paul, viendra travailler avec moi, à Combadial, après son service militaire, il touchera sans doute une prime d’installation. Nous aurons alors les moyens de nous lancer dans les frais, nous pourrons partir d’un bon pied en faisant l’acquisition de bêtes saines.
– Ouais, c’n’est pas idiot, mais quand

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