Avenue des silences
99 pages
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Avenue des silences , livre ebook

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Description

Au fond de cette avenue, vous trouverez une demeure fraîchement rénovée. N’ayez pas peur, avancez, entrez et plongez dans ce labyrinthe de récits où comme dans un puzzle, chaque pièce détient un rôle crucial. Ce n’est pas un hasard si la psychologue, Mme Lancini a voulu se faire engager au sein de ce centre thérapeutique situé à des centaines de kilomètres de son foyer. Ce qu’elle cherche, c’est une vérité bien précise mais avant de la découvrir, il lui faudra tendre l’oreille car les murs de cette bâtisse ont de nombreux secrets à lui dévoiler. On croit souvent que tous les secrets doivent être révélés mais dans certains cas, n’est-il pas préférable de laisser le silence s’occuper des choses ? Lui seul a cette redoutable puissance de faire comprendre ce que les mots ne peuvent.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 23 novembre 2020
Nombre de lectures 2
EAN13 9782490981076
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0495€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Avenue des silences
 
 
 
 
Tous droits réservés
©Estelas Éditions
Une production Under Éditions
BP 20, 11800 Trèbes France
under.editions@gmail.com
www.JaimeLaLecture.fr
ISBN : 9782490981076
 
« Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon, aux termes des articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. »
Marie-Lore Beuselinck
 
 
 
Avenue des silences
Roman
 
 
 
 
À ma grand-mère maternelle
 
« Je ne crois pas au silence
À la peur ou à l’absence
Mais je crois que tu es là
Dans mon cœur au fond de moi »
Chanson pour un enterrement, Grégoire
 
 
 
 
 
Tout au long de cet ouvrage, vous trouverez des extraits de chanson. Ils font partie de ce récit comme la musique accompagne nos vies. Vous pouvez interrompre votre lecture pour écouter ou redécouvrir ces mélodies via Internet.
 
 
 
 
 
« C’est dans le silence que se niche la véritable résilience. Pour preuve, on entend toujours le bruit de l’arbre abattu par le vent, jamais celui de la forêt qui pousse lentement. »
Alami Loine
 
 
 
 
Personnages
 
Ce livre est composé de plusieurs histoires, celles de patients et d’autres liées par des secrets. En voici les protagonistes :
 
Patients
Murielle
José
Sofia
Carmen
Florence
Michel
Zoé
Claire
Cyril
 
Autres
Mme Lancini
Bernard
Clothilde
Mathilde
Sarah
Gisèle
 
 
 
Table des matières
Personnages
1 - Mme Lancini
2 - Murielle
3 - José
4 - Bernard
5 - Sofia
6 - Carmen
7 - Mme Lancini
8 - Florence
9 - Michel
10 - Mme Lancini
11 - Bernard
12 - Mme Lancini
13 - José
14 - Mme Lancini
15 - Zoé
16 - Claire
17 – Clothilde
18 - Zoé
19 - Cyril
20 - Mathilde
21 – Sarah
22 - Gisèle
Playlist
Remerciements

 
 
 
 
1 - Mme Lancini
 
 
J’inspire lentement pour profiter de la sensation, comme maman me le recommandait durant mon enfance : « Inspire, bloque, expire ». Tout le monde pouvait s’accorder sur ce fait : j’ai été une petite fille docile. C’est après que ça s’est compliqué mais ma mère ne doit même pas être capable de pouvoir vous donner un seul épisode d’extravagance de ma part car je lui ai tout caché. Quand il est question de dissimuler certaines choses à ses parents, il ne faut jamais sous-estimer les compétences de leur descendance.
J’exécute donc ce rituel avec minutie chaque matin. Ce moment est le mien, grâce à ces quelques secondes volées, je peux redoubler mon efficacité professionnelle. L’air frais entre dans mon bureau depuis maintenant un bon quart d’heure et je sens l’énergie se dissoudre lentement à l’intérieur de mon corps. À présent, il est grand temps d’expirer si je ne veux pas priver mon cerveau d’oxygène. Ce petit jeu finira par me jouer un tour. Malheureusement, c’est plus fort que moi, retenir l’air de mes poumons me donne un sentiment indescriptible de surpuissance et de contrôle.
J’ai une chance inouïe de travailler en ce lieu. Il me suffit d’ouvrir la fenêtre pour me perdre dans un azur infini, celui de la mer. J’ai une vue imprenable sur le port pittoresque de la ville et ses anciens bateaux de pêcheurs. Sans oublier son phare mythique et emblématique, l’attrape-touristes par excellence. Tous les matins, je me dis que je devrais prendre la peine d’aller le visiter et puis je ne le fais pas. Honte à moi.
Je plonge mon nez dans l’agenda de ce lundi et je constate une fois de plus la surcharge de travail qui m’attend. Quand va-t-on comprendre que je ne suis pas un robot ? Encore quelques instants me sont nécessaires pour exulter ma sidération et entreprendre de me mettre dans la peau de mon personnage, celui que tout le monde attend, Mme Lancini, la psychiatre.
Voilà sept ans que j’ai rencontré Bernard, mon patron et le directeur de ce centre. Après avoir emménagé dans la région, j’avais choisi de réaliser mes courses sur le marché local. Sa mère m’avait prise pour sa fille. Cette dame souffrait de divers troubles. Aux prémices du mal qui finira par l’emporter trois ans plus tard, elle n’en demeurait pas moins charmante et souriante. Cependant, les absences et les confusions ne tardèrent pas à se multiplier après cet évènement.
Bernard s’était alors précipité dans ma direction pour se confondre en excuses. Les joues d’un pourpre avancé, il semblait avoir du mal à gérer la situation. Étant dans le domaine, je lui avais alors expliqué qu’il en fallait vraiment davantage pour m’offusquer. Nous nous recroisâmes à plusieurs reprises sur cette place. À force de politesses, Bernard finit par aborder le sujet. Son dernier psychiatre avait remis sa démission. Pour des raisons familiales et conjugales, celui-ci avait préféré quitter le navire et mettre les voiles sur un avenir plus clément.
 
Le supérieur qu’il était dans l’âme avait été clair dès le départ sur les conditions d’embauche et les risques engendrés par un tel poste, sans compter les inconvénients liés à mon statut de femme. Ce qu’il ignorait à l’époque, c’est que je possédais un énorme avantage : celui de n’avoir que peu de points d’attache. J’avais fui mes origines et la bourgade paisible qui m’avait vu grandir. Discret et compréhensif, Bernard n’avait pas cherché à mettre ma personnalité à nu. Vous pensez bien, on est toujours mal à l’aise face à un psychiatre. De fait, votre homologue vous soupçonnera toujours de réaliser une autopsie de son cerveau à son insu. Mon diplôme a suffi à le convaincre et puis, il faut dire que les candidats ne se bousculaient pas au portillon.
Je l’ai tout de suite apprécié pour l’homme qu’il était. Un être simple, humble, serviable et à l’écoute. Il n’en demeurait pas moins un directeur respecté de ses employés. Ferme dans ses décisions, Bernard s’était fait une solide réputation dans la région. Fils unique, on ne lui connaissait aucune compagne officielle depuis de nombreuses années. Malgré quelques cheveux gris, c’était encore un bel homme. Plus jeune, il avait dû faire des ravages dans de nombreux cœurs. À ce propos, la discrétion semblait d’ailleurs être de mise mais certains s’étaient laissé aller à quelques confidences. Jadis, il aurait eu de nombreux espoirs sur une dénommée Mathilde mais celle-ci aurait disparu de la circulation du jour au lendemain et personne ici n’osait aborder ce sujet sensible.
 
 
« Si, si l’on m’avait raconté ma vie
Si, si quelque part tout était écrit
Si, si j’avais su que tu m’attendrais ici
Dis, je n’aurais pas eu si peur d’être qui je suis »
Si, Maëlle
 
 
 
 
2 - Murielle
 
 
C’est la première fois que j’entre dans cette institution. De premier abord, elle me donne bonne impression. Je crois que je m’y sentirai bien. Cela n’a vraiment pas été simple pour moi de prendre cette initiative. J’ai en effet repoussé la prise de rendez-vous un nombre incalculable de fois. J’avais peur mais par-dessus tout, je craignais le regard que les autres allaient porter sur moi parce que venir ici, c’était avouer que quelque chose ne tournait pas rond dans ma tête. Je ne veux plus de la pitié des gens.
Je constate que tout mon corps tremble. Qu’est-ce que je croyais après tout, bien sûr que je ne suis pas à l’aise ! Je ne sors pratiquement plus de chez moi tellement je me fais honte et cela va bientôt faire trois ans. Il faut dire que la confrontation avec la vie réelle est plutôt insupportable. Mon but est de trouver de l’aide et si ça ne me plaît pas, je n’y reviendrai jamais. Après tout, qui peut m’obliger ? Je reste libre de mes envies et accessoirement de mes pensées. À nouveau, je sens que je flanche. Pourvu que l’on vienne me chercher rapidement sinon, je vais partir en courant de cette salle d’attente.
Pour mon plus grand soulagement, la secrétaire me signale que mon tour est venu. Je franchis la porte du bureau. Celui-ci est grand et blanc et bizarrement, je n’y perçois aucune trace de vie. D’instinct, j’ai l’impression de me retrouver dans une cage d’où l’on m’observe. Je n’ai aucun mal à percevoir les moqueries. Des bouffées de chaleur m’envahissent. Comment voulez-vous que je me sente bien dans cet environnement ? Ai-je déjeuné avant de venir ? Le flou s’immisce et je pense sincèrement que je vais m’écrouler dans quelques secondes.
Du Coca-Cola, j’en emporte tout le temps avec moi. Il faut aussi que je mange quelque chose. Heureusement, je suis prévoyante. J’engloutis un demi-litre de ma boisson préférée et je me goinfre de deux Snickers. Si cette mise en scène était un test, je l’ai échoué avec succès. C’est un défi de taille qui m’attend et je ne m’y suis pas assez bien préparée. Suis-je prête à changer de vie ? Il a fallu sept mois pour que je me décide enfin à prendre un rendez-vous avec le médecin Lancini. Je ne peux pas renoncer si près du but, je dois me ressaisir.
Ma mère et ma sœur étaient réellement fières que je prenne mon avenir en mains, je ne peux pas les décevoir. Elles voulaient m’accompagner mais j’ai catégoriquement refusé. J’estime que leur place n’est pas ici. Je ne suis pas prête à encaisser leurs remarques ou leurs commentaires parce que même si ceux-ci se veulent positifs, ils ont pour moi la connotation inverse.
Le coup de massue, je l’ai eu quand Thibault est parti de la maison, pour une autre évidemment. J’aurais préféré qu’il me quitte pour un mec mais l’homme que j’aimais et que j’aime toujours d’ailleurs a préféré d’autres formes féminines.
Ma famille m’avait avertie depuis le début de notre relation. J’ai alors cru que mes parents ne pouvaient se résoudre au départ de leur fille aînée et que par esprit de contradiction, aucun homme sur cette planète ne pourrait arriver à ma cheville. Je n’ai pas voulu les écouter quand ils m’ont dit «  Murielle, Thibault, ce n’est pas quelqu’un pour toi ! Tu es jolie, intelligente, tu as réussi sur le plan professionnel ! Tu rencontreras quelqu’un qui te respecte et qui t’aime pour ce que tu es mais ne reste pas avec lui . ». Ce schéma, je l’avais vu dans tant de films que je ne pouvais l’accepter. Moi, je ne désirais qu’une seule chose : sauter à pied joint dans la vraie vie. Si seulement, je pouvais remonter le temps de quelques années, je ne serais pas dans cette satanée pièce à transpirer comme un phoque en captivité.
Où est donc passée la jeune, jolie, fraîche et pétillante Murielle ? Je connais la réponse à cette question mais elle me blesse encore trop profondément. Elle a disparu le jour où elle est tombée amoureuse de Thibault Moriano.
« Une histoire qui tombe à l’eau
Quelques mots sur ton piano
C’est fini, c’est toute une vie
Qui s’assombrit »
Ne retiens pas tes larmes, Amel Bent
 
 
 
 
 
 
Cela remonte à six ans, un soir de novembre. Je venais de reprendre mon entraînement de badminton du jeudi soir, cours que j’avais suspendu durant mes études de médecine. À la fin de celles-ci, je fus engagée comme subalterne dans un centre multidisciplinaire. Au début, j’étais un peu la bonne à tout faire entre la vaisselle, l’accueil des patients, la préparation des dossiers et la désinfection du matériel. Pour un premier emploi, cela m’offrit une autre facette du métier et puis, me considérant encore trop jeune pour exercer, j’étais heureuse de pouvoir me forger un peu d’expérience. Ce n’est qu’après un an de loyaux services que j’ai pu obtenir ma légitimité. Ce fut mon premier et seul job. Ma carrière allait prendre un tout autre tournant.
Je m’étais séparée d’Arnaud, mon amour d’adolescence quelques semaines auparavant. D’un commun d’accord, nous avons attendu une certaine stabilité professionnelle pour nous avouer ce que l’on avait compris depuis quelque temps : nos chemins se séparaient. Nous étions prêts à affronter de nouveaux horizons chacun de notre côté.
Arnaud a repris le flambeau de l’entreprise familiale de maroquinerie. Il faut reconnaître qu’il avait de l’or entre ses doigts. Aux dernières nouvelles, son talent vient d’être repéré par une célèbre marque de prêt-à-porter. Tout cela, je le sais de ma mère. Elle ne peut s’empêcher de me rapporter tout ce qui le concerne. Je ne sais même pas si elle se rend compte du mal qu’elle me fait en agissant de la sorte.
J’ai oublié de vous signaler que ma chère mère ne s’était jamais remise de cette séparation. Je ne lui en veux absolument pas. Sa vie de couple est aussi plate que le niveau de la mer. Il faut bien qu’elle trouve de quoi s’animer.
Une fois à mon compte dans ce cabinet, j’ai consacré toute mon énergie dans l’application de la théorie sur mes sujets. Je dois bien avouer que certains furent mes cobayes mais aucun d’entre eux n’a succombé à mes diagnostics parfois hasardeux. Durant deux ans, je n’ai refusé aucune heure supplémentaire. Je me suis investie sans vergogne au point de ne plus m’autoriser une seule sortie. Il faut admettre que j’arrivais toujours pour le dessert. Au début, on me le faisait remarquer amicalement, comprenant mon engouement professionnel mais très vite cela a dérangé. Afin de m’éviter toute frustration, j’ai fini par décliner toutes invitations. Exit ma vie sociale !
Parallèlement, cela faisait les choux gras de mes collègues, ravis pour leurs parts de pouvoir s’offrir quelques escapades romantiques ou familiales.
Ce boulot m’a permis de combler un manque de reconnaissance et de confiance. Après plus de quarante-huit mois sans repos, j’ai dû écouter mon corps pour ne pas craquer. C’est à ce moment-là que ma mère a eu la formidable idée de m’encourager à reprendre le sport. Elle semble oublier qu’elle fut en quelque sorte l’investigatrice de ma propre perte. J’ai donc repris la direction du badminton parce que j’en connaissais tous les secrets.
Un soir, j’ai eu la brillante idée de suivre les filles du groupe dans un bar à cocktails qui offrait les consommations aux femmes jusqu’à vingt-trois heures le jeudi. C’est ainsi que je suis devenue un oiseau pour le chat. La jeune et svelte Murielle Monfort est devenue en l’espace de quelques mois, un cachalot de cent trente-huit kilos et je ne suis pas persuadée d’être un jour capable de pouvoir me le pardonner.
Pour l’heure, je ne veux plus que l’on me parle d’amour ou de sentiments. J’ai cru en tout ça mais ce n’était qu’un piètre leurre. Comment peut-on tomber si bas pour un homme ? Rien qu’en y repensant, j’ai l’impression que les deux barres chocolatées avalées cinq minutes plus tôt vont repasser. Je vais tenter de remettre les éléments dans le bon ordre mais je dois dire que ces derniers temps, ce n’est pas une chose aisée. Ma mémoire veut oublier mais mon cœur quant à lui essaie de s’en défendre.
 
 
 
 
 
 
 
Ce soir-là, après l’entraînement, j’ai eu envie de sortir. Je connaissais parfaitement l’endroit puisqu’il fut mon refuge d’étudiante durant de longues années. Thibault y était barman depuis sept mois. Il remplaçait le très dévoué Jacques (jamais avare sur les quantités) qui, pour des raisons de santé, avait dû faire une pause carrière.
Suite à mon retour dans l’équipe, il était de mon devoir d’offrir la première et la dernière tournée. Comme nous étions arrivées juste avant vingt-deux heures, le premier tour de table ne m’avait rien coûté. Thibault s’est occupé de toutes nos commandes et les filles ont bien insisté sur le fait que j’étais célibataire. Grand, teint basané et barbe de trois jours, nous avons finalement sympathisé. Après quelques rendez-vous, j’ai voulu être honnête avec lui sur mes intentions. Nous avons également discuté de nos horaires de travail et sur les difficultés de nouer une relation dans de telles circonstances mais il a fini par me convaincre. Il fallait se donner une chance.
Nous vivions au jour le jour. Thibault n’était pas jaloux et de surcroît, il savait qu’il pouvait me faire confiance. Pour ma part, j’ai très vite émis des doutes envers sa fidélité. L’univers festif dans lequel il évoluait ne m’inspirait pas du tout mais voulant démarrer cette idylle sur de bonnes bases, je mis donc ma jalousie de côté.
Les premiers mois furent merveilleux comme c’est souvent le cas. Pour que nos agendas coïncident au mieux, j’ai accepté les horaires de nuit. Je débutais à vingt heures pour terminer ma journée aux alentours de huit heures du matin. L’avantage de ce compromis était que je bénéficiais d’un jour de repos sur la semaine.
Relativement mince de nature, Thibault m’a fortement sollicitée à prendre des formes. Un mètre septante-six pour cinquante-cinq kilos, un rien m’habillait. Si au début, ses remarques m’atteignaient peu, j’ai tenu à me remplumer pour lui faire plaisir car selon ses dires : « les formes représentent la sensualité ». Avec mon horaire de nuit, j’ai naturellement dû stopper la reprise du sport. J’ai par la suite, éprouvé des difficultés à conserver un mode alimentaire sain et équilibré. En effet, mon corps supportait mal les nouvelles habitudes de vie que je lui imposais. J’ai rapidement pris cinq kilos de bonheur. Ce n’était pas bien grave puisque je rentrais toujours dans mes vêtements et qu’en prime, cela faisait plaisir à l’homme qui partageait ma vie.
L’arrêt du sport fut une erreur monumentale. Hormis l’aspect thérapeutique et amincissant, j’en ai négligé le côté social. En dehors de mes patients et de Thibault, mon cercle d’amis fut réduit au néant. Travaillant de nuit, je n’avais par exemple pas l’occasion de me confier à un collègue durant le temps de midi.
J’avais également sous-estimé l’ampleur de la tâche. Je ne pensais pas qu’il faudrait m’armer d’un tel courage et de tant de patience pour affronter mes patients. Forcément, avec le décalage, vous n’avez pas vraiment affaire au même type de personnes. J’ai appris à jongler entre les sans-abris cherchant un peu de chaleur, les tentatives de suicide ratées, les ivrognes, les drogués et les accidentés de bagarre. J’en ai regretté les hypocondriaques, les grippes saisonnières, les allergies, les problèmes de digestion et autres petits bobos. Cette facette du métier ne me convenait pas et pour combler le stress engendré par ces diverses situations, j’ai dévoré tout ce qui se trouvait à portée de mes mains.
Au boulot, lors des réunions hebdomadaires, ils ont fini par croire que j’étais enceinte ou que j’avais potentiellement développé un dysfonctionnement thyroïdien. Mon cerveau aurait dû m’avertir mais celui-ci se complaisait de cet apport nouveau en sucre et en graisse. Mes collègues ont fini par ne plus y prêter attention. Ils se foutaient sincèrement de l’état de ma santé tant que j’assurais le service de nuit.
J’avais bien pris deux ou trois tailles de vêtements mais dans mon esprit, j’étais convaincue de pouvoir les reperdre très vite. Dans la rue, les regards ont commencé à changer. Ils se faisaient de plus en plus insistants. Pour les personnes que je côtoyais encore comme mon boulanger ou le fromager, j’y voyais un mélange d’incompréhension et d’interrogation. Il était loin le moment où l’on m’abordait dans l’espoir de me séduire. À cette époque, je dois dire que je me foutais encore un peu de l’avis des gens parce que j’étais aimée. J’avais la chance d’avoir un bel homme à la maison. J’étais heureuse, enfin c’est ce que je croyais car le conte de fées n’allait pas tarder à prendre fin. Ils ne vécurent pas heureux et n’eurent aucun enfant.
Quand j’ai atteint nonante kilos, je ne vous cache pas que la montée des marches d’un escalier était devenue une tâche éprouvante. J’étais essoufflée pour un rien. Le moindre geste me demandait un temps de récupération. À cela sont venues s’ajouter des douleurs dorsales. La suite est une succession d’évènements indissociables les uns des autres. Tout était devenu insurmontable. J’en étais réduite à l’état de loque. Lorsque j’arrivais au cabinet, la transpiration avait souvent envahi mes vêtements. Épuisée de mes efforts, je me rassasiais d’un soda. Le sucre était devenu mon meilleur ennemi. Ce cercle vicieux m’a permis de tenir un certain temps mais il me devenait difficile d’affronter ma silhouette dans le miroir.
 
 
 
 
 
 
 
La descente aux enfers avait commencé. Mon ego ne supportait plus l’image qu’il reflétait auprès des patients. Ceux-ci devaient se demander comment je parvenais encore à franchir les portes, si j’étais compétente ou si on avait relégué la grosse au service de nuit pour les cas désespérés. Certains devaient même penser qu’il devait être plus facile pour moi de me montrer la nuit, ainsi je restais à l’abri des regards.
Honnêtement, vous auriez confiance au médecin qui se trouve devant vous si celui-ci pesait plus de cent kilos et si en prime, il s’agissait d’une femme ? Parce que oui, vous pouvez admettre qu’un homme, ça boit des bières pour relâcher la pression, ça attrape un petit ventre bien rond à la quarantaine et tout cela rassure ceux qui se retrouvent dans le même cas. Un bon vivant comme on dit mais une femme, quelles excuses lui trouveriez-vous ?
La première alerte fut un malaise. Heureusement, j’étais chez moi. J’ai d’abord cru au surmenage. Depuis plusieurs mois, je n’attendais qu’une seule chose : pouvoir m’évader quelques jours à la mer ou à la montagne. Nous n’étions partis qu’une seule fois en vacances en Sicile depuis notre rencontre. Si à cette époque, j’avais écouté les signaux que mon corps envoyait à mon cerveau, je n’en serais pas là aujourd’hui, dans ce bureau sans chaleur qui me ramène toujours au même problème : moi.
Pourtant tout avait bien commencé. J’étais née dans une famille normale. Trois ans plus tard, mes parents avaient décidé de me donner le rôle de grande sœur et entre ma cadette et moi, le coup de foudre fut immédiat. Enfance paisible, adolescence banale, études plutôt remarquables et Arnaud, un amour qui dura plus de dix ans. Première expérience bien nécessaire à chacun et chemins qui devaient inévitablement se séparer à un moment.
Bien sûr au début de mon histoire avec Thibault, tout le monde a cru en nous, le ténébreux barman avec la charmante doctoresse. Quoique, elle aurait peut-être pu viser mieux Murielle. Débuts radieux, réduction du cercle social, éloignement familial, changement d’horaire, déménagement, reproches, toujours trop mince, messages douteux dans le smartphone du conjoint, disputes, prise de poids, tensions, prise de poids, distance, silences, prise de poids, infidélité, culpabilité, honte, gros déchet, retour en arrière impossible, descente aux enfers, perte d’estime, naïveté, toujours plus de sucre, rupture, cent trente-huit kilos, point final.
J’ai donc soupçonné ma moitié d’entretenir une relation extraconjugale deux ans avant notre rupture officielle. Il avait beau nier, l’intuition féminine vous savez. Étant donné que je ne sortais plus jamais, il devait lui être facile de séduire de jeunes demoiselles sur son lieu de travail. Certains auraient acquiescé et approuvé son infidélité en me découvrant. Cela devait être pénible d’être en couple avec la grosse vache que j’étais. Pour chaque crise de larmes, il y avait de la glace. Pas la simple boule de vanille, non, carrément le pot entier de cinq cents grammes avec le supplément chocolat fondu, crème fraîche et caramel s’il vous plaît !
Je me dégoûtais. Ne me supportant plus, j’ai entamé un régime draconien qui se résumait à ne manger qu’en présence de Thibault. Le reste du temps, je me gavais d’eau et de pommes. J’ai tenu trois semaines pour perdre quatre malheureux petits kilos. Le chemin allait être long à parcourir. Le directeur du cabinet m’a convoquée dans son bureau me sommant de prendre quelques jours de congé sous peine de licenciement. Ses mots m’ont anéantie : «  Que se passe-t-il Murielle ? On ne te reconnaît plus, tu as triplé de volume et tu sembles complètement déprimée. Tu rases les murs. Nous aimerions ouvrir une section diététique. N’y vois là aucun parallèle mais mon budget ne me permettra pas un salaire supplémentaire. À toi de nous prouver qu’en tant que dernière arrivée, tu es indispensable au service.  »
Ce n’était qu’une façon comme une autre de me jeter à la rue comme on jette un vulgaire déchet à la poubelle. Après tout ce que j’avais fait pour l’équipe, la trahison fut difficile à digérer. Durant toutes ces années, j’avais effectué l’horaire de merde, celui que personne ne désirait et ce, sans rechigner pour ensuite m’évincer de plus belle. Tous des ingrats. J’aurais dû rendre un certificat médical pour : burn-out , histoire de bien tous les faire chier. Bref, le début de la fin. Je ne pouvais en vouloir qu’à moi-même.
 
 
 
 
 
 
 
Mon boulot était devenu mon unique évasion. Ne plus sortir de chez moi me donna le coup de massue. Quand j’étais en consultation avec un patient, il m’était difficile de manger. Sans activité et dans un rythme à nouveau complètement décalé, j’ai, par désespoir de cause, commencé à vider toutes les armoires. Comme les drogués et les alcooliques qui cherchent leur dose de réconfort, moi, Murielle Montfort, diplômée avec grande distinction en médecine, j’allais à la station-service du coin remplir des sacs de bouffe et de crasses. J’ai cherché désespérément l’aide de ma moitié, en vain.
Une journée type de déprime se déroulait à peu de chose près ainsi : réveil à onze heures, déjeuner avec une assiette de cassoulet et une bouteille de soda. À 13h, il fallait bien dîner et mon cœur balançait souvent entre une pizza et une lasagne, quelque chose de facile à faire en tout cas. Thibault me fuyant de plus en plus, il m’était facile de me goinfrer de tout et n’importe quoi. C’était beau l’amour mais moi, il me donnait plutôt envie de vomir. Dommage que ça ne m’ait pas permis de maigrir. Jamais, je n’aurais dû devenir quelqu’un d’autre pour un homme. Trêve de regrets, une boîte de « mélo cake » allait se charger de calmer ma peine.
Notre couple était hors norme. Lui, si beau, mince, athlétique et moi qui ressemblais vaguement à une forme humaine de cent vingt-deux kilos. Je ne parvenais plus à l’aimer tellement je me dégoûtais moi-même. Quoi de plus rassurant que de laisser fondre une tablette chocolat sur sa langue. Il m’arrivait même de me lever durant la nuit pour calmer mon estomac et mes inquiétudes.
Ce qui me tua, ce ne sont pas les absences de Thibault mais plutôt son silence. Quand j’étais trop mince à ses yeux, il n’avait pas arrêté de me tanner et maintenant que j’étais devenue obèse, plus aucun son ne sortait de sa bouche à ce sujet. Rien ne semblait avoir changé pour lui. Il menait sa vie comme avant, me parlait comme si de rien n’était. Il n’a jamais affronté le problème qu’était devenu mon poids. Et vous savez, ce genre de non-dits, c’est de la pure maltraitance. J’en suis venue à me demander si ce n’est pas ce qu’il avait cherché : me détruire. En tout cas, il devait bien se foutre de ma gueule quand il rejoignait ses copains ou qu’il se retrouvait dans le lit d’une autre.
Les quelques jours de congés forcés devinrent des semaines et les semaines se transformèrent en mois. Je n’ai jamais repris le chemin du travail. J’en aurais tout simplement été bien incapable. J’avais sombré dans les profondeurs de la détresse. Est-ce que l’on peut accuser son directeur de non-assistance à personne en danger ? Il n’a même pas pris la peine de prendre de mes nouvelles, l’enfoiré. Il avait simplement réussi à évincer la grosse Murielle de son service. D’après le site internet du cabinet, l’espace diététique fonctionnait du tonnerre. Au point qu’ils ont même dû engager une deuxième personne pour faire face à l’afflux des nouveaux clients. Comme quoi, les budgets, ça ne sert que d’excuse.
À ma famille, je n’avais rien dit. Aux invitations, il me fut facile de prétexter un agenda de ministre et un besoin de repos. Cela faisait désormais plusieurs mois que je ne les avais pas vus. La réalité allait leur faire un sacré choc. Je n’étais pas prête à découvrir la tête qu’ils feraient en me voyant mais ce qui était certain, c’est que je n’allais pas pouvoir leur cacher la vérité encore des années. J’avais beau retourner le problème dans tous les sens, aucune issue ne semblait être la bonne. Une peine de cœur ne suffirait pas à faire partir septante kilos de graisse et de détresse. J’ai pensé à me faire opérer en clinique spécialisée et à suivre un régime strict. Pour cela, il m’aurait suffi de disparaître de la circulation deux ou trois mois et avec un peu de chance, j’aurais rapidement retrouvé une apparence normale d’autant plus que je n’étais pas contre de la chirurgie esthétique post-opératoire. Ce qui m’en a empêché, c’est la nourriture. Elle seule me comprenait et me rassurait. Elle était devenue ma meilleure amie.
J’ai fini par me disputer avec ma sœur et ma mère. C’était la meilleure façon de les éloigner. J’offrais par la même occasion quelques semaines de répit à mon âme. J’ai alors écouté des chansons toutes aussi déprimantes les unes que les autres. J’ai développé une passion extravagante pour le destin tragique de Dalida. J’ai projeté ma vie dans les plus belles salles de spectacle et je suis encore parvenue à prendre quelques kilos, à croire que ceux-ci ne savaient que se multiplier entre eux.
J’ai commencé à vivre dans l’obscurité, de celle dont on ne remonte que très rarement à la surface. Je n’ai plus fait attention aux allées et venues de Thibault. Je ne savais même pas s’il dormait encore à la maison ou non. En tout cas, pas dans notre lit étant donné que j’y prenais la majorité de la place. J’étais tombée psychologiquement bas et Thibault n’a rien fait pour me remonter le moral. J’aurais préféré qu’il parte mais il n’avait nulle part où aller. C’est sans doute l’unique raison pour laquelle, il est resté aussi longtemps avec moi.
J’ai commandé des guenilles sur Internet pour camoufler mes bourrelets. Il était impensable de me rendre dans un magasin. J’aurais été incapable d’affronter le sourire des vendeuses taille trente-six et pour finir, j’ai souhaité ma mort.
Je fus soulagée de le voir reprendre ses affaires deux mois plus tard. Ce qui me troubla, ce fut la sensation de ne pas avoir véritablement connu l’homme qui avait partagé six ans de ma vie. J’ai essayé de me rappeler les beaux moments mais bizarrement, tout ce qui se rapportait à Thibault était devenu flou, presque irréel.
Durant une vingtaine de jours, j’ai pleuré sur mon propre sort et puis, j’ai pris la lourde décision d’appeler ma mère telle une enfant de deux ans sans autonomie. Cet acte m’a coûté tellement d’énergie que je n’ai rien fait d’autre de la journée. Une infime partie de moi était prête à aller de l’avant mais pour le reste, la route était encore longue.

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