C est beau, la guerre
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C'est beau, la guerre

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Description

« À l’extérieur, les autres attendaient leur tour et réfléchissaient à ce qu’ils pourraient proposer pour se rendre utile. Je n’avais donc que quelques secondes, une minute tout au plus, pour sauver ma peau. C’est alors que j’eus cette idée venue de je ne sais où. Je levai les yeux sur elle et je dis sans hésiter : — Je sais réparer les vivants. » Contraint à l’exil, chassé de son pays par une guerre fratricide, un jeune comédien embarque sur un rafiot. Placé dans un camp de réfugiés après la traversée, pour soulager la douleur des migrants, il décide de ressusciter les morts…

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 17 octobre 2019
Nombre de lectures 276
EAN13 9791030703061
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0400€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

« À l’extérieur, les autres attendaient leur tour et réfléchissaient à ce qu’ils pourraientproposer pour se rendre utile. Je n’avais donc que quelques secondes, une minute tout auplus, pour sauver ma peau. C’est alors que j’eus cette idée venue de je ne sais où. Je levai lesyeux sur elle et je dis sans hésiter :
— Je sais réparer les vivants. »
 
Contraint à l’exil, chassé de son pays par une guerre fratricide, un jeune comédien embarquesur un rafiot. Placé dans un camp de réfugiés après la traversée, pour soulager la douleurdes migrants, il décide de ressusciter les morts…
 
Écrivain et artiste marocain, Youssouf Amine Elalamy est notamment l’auteur des Clandestins (Au diable vauvert), lauréat des Prix Grand Atlas et Plaisir de Lire.
 

Youssouf Amine Elalamy
 
 

C’est beau,
la guerre
 
 

Roman
 
 
Pour tous les réfugiés de guerre.
Du même auteur au Diable vauvert
 

L ES CLANDESTINS , roman, 2011
 
« Aussi cruel que cela puisse paraître, la souffrance
humaine est particulièrement artistique. »
Svetlana Alexievitch – prix Nobel de littérature
 
« Il y a quelque chose d’excitant
dans la lutte pour la vie. »
Claudie Hunzinger
 
PREMIÈRE PARTIE   Au premier coup de feu, les couleurs s’envolent
 
1
 
Dieu que c’est beau, la guerre vue du ciel. Onlargue une bombe et on la voit fleurir en poudrede lumière. Jamais un arbre n’aura poussé aussivite, jamais ses palmes n’auront eu un tel éclat.Seulement voilà, moi, la guerre, je ne l’ai jamaisvue d’en haut, seulement d’en bas, et chaquearbre de feu, chaque palme qui pousse emportentavec eux une mère, un fils, un mari, un visage,des jambes, un bras. Une maison brûle, deuxmaisons brûlent, trois maisons brûlent, puisle quartier entier. Un pays en feu. Des forêts,des clairières, des champs, des collines, desmontagnes, des parcs, des écoles, des cinémas, desthéâtres, des mosquées, des églises, des jardins,des routes, des chemins, des villages, des villes.Ma ville. Bombardée, détruite, incendiée, rasée. Ma ville, atteinte d’une étrange maladie qui, jouraprès jour, s’en prenait à son corps, l’attaquait etle brûlait jusqu’à n’en laisser que des ruines. Maville ne ressemblait plus à ma ville ; on aurait ditun château de sable piétiné par une horde d’enfants. Toute chose a une couleur et la guerre c’esttout gris. Au premier coup de feu, les couleurss’envolent et se dispersent d’un coup comme desoiseaux que l’on aurait fait fuir avec le bruit. Etmême quand le ciel brûle ou que le sang coule, laguerre c’est tout gris. D’un gris qui, tout commeles cendres, garde en lui le souvenir du feu.
Tout est allé très vite et nous n’avions rien vuvenir. Nous n’avions pas eu le temps de nousmettre à l’abri et encore moins de monter desbarricades ou de creuser des tranchées. Partout,la guerre était arrivée et s’était installée sans yêtre invitée. Aujourd’hui. Demain. Tous les jourssuivants et même ceux d’après. Les Hommesmouraient, les animaux mouraient, les arbresmouraient, les maisons mouraient, l’une aprèsl’autre. La ville tout entière retenait son souffle.Seules la radio et la télévision continuaient àchanter les louanges du Docteur, le fils le plusaimé du pays . On y entendait des slogans surfond de musique militaire : «  la patrie est unecause sacrée  » ; «  mon pays, mon amour, je t’offrirai tout mon sang  » ; «  tous ensemble, sur la voie de lapaix  » ; «  y a-t-il mieux que le Docteur pour nousguérir ?  ».
Le Docteur était sur tous les écrans. On le voyaitdistribuer de la nourriture aux plus démunis,caresser les cheveux des enfants, consoler desveuves dont les maris s’étaient montrés exemplaires dans leur défense de la patrie. Tout cebeau monde, y compris les tout petits enfants,avait été fouillé au préalable par la police secrètepour s’assurer qu’ils ne cachaient pas quelquebombe ou produits toxiques dont ils feraientusage pour asperger le visage du Docteur. Unevoix-off rappelait avec enthousiasme et unecertaine emphase que la nation tout entièredevait s’enorgueillir d’avoir un tel leader. Plustard, nous retrouvions toutes ces phrases écritessur nos murs avec des lettres rouge sang.
Encerclée depuis quelques jours, notre villeressemblait à un manège qui tournait tournaittournait, avec les avions qui montent et quidescendent et les feux qui s’allument, orangerouge orange rouge. Et lorsque les avions disparaissaient enfin dans le ciel, des corps gisaientun peu partout comme des petits chevaux debois tombés de leurs ressorts. Certains avaientperdu une patte ou deux, d’autres avaient la tête de travers ou la crinière brûlée ; d’autres encoreétaient légèrement abîmés, avaient perdu leurscouleurs et semblaient seulement dormir. Tousétaient morts. Après les premiers bombardements, on ne croyait déjà plus au paradis et onn’avait plus besoin de chercher à quoi pouvaitressembler l’enfer.
Personne n’était là pour nous le dire mais nousnous le savions toujours, quand ils en avaient finide nous faire la fête et que nous pouvions nousrelever pour compter nos morts. Il y a longtempsque nous ne craignions plus le sang, et ce n’étaitpas des morts que nous avions peur mais desvivants. La plupart de ceux qui rodaient par iciavaient moins de vingt ans. Ils retournaient lescorps avec leurs pieds et venaient voir s’il y avaitdes blessés pour les achever, parfois seulementavec la crosse de leur kalache ou en les embrochant avec une baïonnette. La kalache c’était leurtroisième bras et ils mangeaient avec, dormaientavec, vivaient avec.
On les choisissait très jeunes, on les gavait depatriotisme, on leur faisait avaler des pilules,on leur bourrait les narines, on leur mettaitune arme dans la main et on les envoyait pourterminer le travail. On leur disait qu’ils allaientse battre pour une cause juste, pour une grande idée mais on se gardait bien de leur dire quecette idée, aussi grande fut-elle, les mèneraittout droit dans la tombe. On leur disait quela patrie était en danger et qu’ils allaient enfinpouvoir venger la terre de leurs ancêtres. On leurfaisait répéter, jusqu’à épuisement, qu’un soldat,un vrai, ne devait pas avoir un seul gramme deconscience, au risque de passer pour un faible,un lâche ou, pire, un traître. On leur avait apprisque l’honneur suprême pour un homme était demourir au combat et que la honte suprême étaitde mourir tranquillement dans son lit commen’importe quel vieillard sénile. Entre mourir enuniforme et mourir en pyjama, ils avaient vitefait leur choix.
En avant, marche ! Ces enfants avaient étéprogrammés pour étrangler, trancher, tuer,brûler, violer. Lorsqu’ils manquaient de munitions ou qu’ils avaient perdu leurs armes, ilsse servaient de leur couteau à lame courbe, uncouteau à dépecer les moutons, sur lequel ilsavaient fait graver leurs initiales ou le nom deleur petite amie ; et tant pis si le couteau avait étémal aiguisé. Il pourrait tout de même déchirerla peau, glisser sur une côte et traverser le rosedes poumons ou le rouge plus musclé du cœur.À les voir s’amuser avec leurs armes, on aurait dit des enfants qui jouaient parmi les carcassesdes maisons et les restes des voitures. Et lorsqu’ilsrepartaient, c’était toujours avec la frustration dene pas avoir assez joué, de ne pas avoir suffisamment fait la guerre. Alors, tout en hurlant, ils semettaient à tirer sur des cibles invisibles jusqu’àvider leurs chargeurs. Ils se sentaient supérieurs,invincibles, et n’avaient pas peur de mourir.Pour la mort, autant que pour la vie, ils n’avaientjamais eu que du mépris.
Après chaque raid, il y avait beaucoup de gensautour des gravats ; tout le monde cherchait descorps. En fouillant bien au milieu des morts, ontombait parfois sur une voisine, un ami d’enfance, le boulanger du coin ou son propre filsque l’on réussissait tout de même à reconnaître àsa coupe de cheveux, à sa tache de naissance, à sadent cassée ou à sa chemise à fleurs. On prenaitle temps de lui caresser les cheveux parce que,encore plus que les vivants, les morts ont besoind’être rassurés. Compter les morts, les identifier,était notre façon de les pleurer et surtout de lessauver, si tant est que l’on puisse sauver un mort.Après chaque attaque, nous nous empressionsde récupérer les corps avant que les fossoyeursne débarquent avec leurs chiens hargneuxrenifleurs de sang, ne leur fassent les poches, ne les dépouillent et ne les empilent les uns sur lesautres comme un tas de bois mort ou un simpleamas d’ordures prêtes à être incendiées, et dont ilne resterait plus à la fin qu’un amoncellement decrânes blancs entassés comme des pierres. Touten y mettant le feu, ils continuaient à discuterentre eux, à rire de leurs blagues comme si derien n’était. À force d’être mortes, les victimes,elles, se laissaient faire et ne bougeaient pas lepetit doigt.
Lorsque ces charognards débarquaient, ils nese posaient pas de questions. Ils empilaient lescorps par couches pour les brûler et ne prenaientmême pas la peine de vérifier s’il y avait encoredes vivants parmi eux. Dans la pile, on trouvait parfois des petits garçons qui ne s’étaientencore jamais rasés. Voilà pourquoi nous faisionstout pour retrouver les nôtres et leur éviter lesflammes. Mieux vaut brûler en enfer que surterre. En enfer, au moins, on sait pourquoi onbrûle. Nous nous demandions ce qui adviendraitde leurs âmes si leurs corps venaient à être incendiés. Nous voulions tant que ces âmes puissentgarder leurs plumes pour voler et revenir un journous caresser le cœur. Elles seraient là, voletantdans le ciel, à attendre la nuit pour nous visiter.Je pourrais enfin les revoir, mes bien-aimés, dans leurs habits tout blancs, étincelants, et sans lamoindre grimace, la moindre tache de sang.
Avant de brûler les corps, certains de cesvautours poussaient la cruauté jusqu’à se prendreen photo, une arme à la main, avec leur prise deguerre, comme l’aurait fait un braconnier avec unéléphant ou un rhinocéros tout ridé qu’il auraitcapturé puis mis à mort, juste avant de préleverses défenses sur la carcasse encore tiède. Ils setenaient droit, une main sur la hanche, un piedsur la bête qui, il n’y a pas si longtemps, croyaitau même Dieu et parlait la même langue. Surles photos, on pouvait apercevoir les amulettesqu’ils portaient à leur cou et que leurs mamans,pour conjurer le sort et les protéger, leur avaientconfectionnées. Par superstition, aucun ne selavait ni ne se rasait la barbe avant d’aller aucombat parce que tous espéraient que leur odeuret leur apparence, sales et négligées, feraient fuirl’ange de la mort.
Ces hommes avaient de drôles de voix lorsqu’ilsse mettaient à quatre pattes pour arracher auxvictimes une gourmette, un bracelet, une bague,un collier ou un simple foulard qu’ils offriraientplus tard à leur mère ou à leur fiancée. Pour récupérer une boucle en or ou en argent, il suffisaitde déchirer le lobe de l’oreille et la boucle glissait toute seule dans la paume de la main. Ils étaienttoujours prêts à sectionner un doigt ou une mainentière lorsqu’une bague ou un bracelet leur résistait. En fouillant bien, ils pouvaient aussi tombersur une photo cachée dans une poche de la vesteou même sur un petit papier plié en quatre, avecces seuls mots : «  mon amour mon amour, pourtoujours pour toujours  », signés au rouge à lèvresavec l’empreinte d’une bouche. Oui, ils avaientde drôles de voix. Ces hommes ne parlaient pas,ils aboyaient, mordaient. D’une certaine façon,il était heureux que ceux qui avaient été dépossédés de leurs biens n’étaient plus en mesure deles voir portés par d’autres. Ils auraient pu avoirune attaque ou alors faire tout un scandale envoyant l’alliance qu’ils avaient choisie poursceller leur amour échangée contre seulementquelques cartouches de cigarettes américaines.Heureusement, dans leur mort, ils n’en sauraientrien.
Quand elle n’avait pas été brûlée, cassée outout simplement volée, on pouvait encore récupérer la montre-bracelet de son père et la garderà la main. Les jours d’après, ce n’était plus unemontre mais son propre père que l’on portait aupoignet et qui se mettait à peser lourd. Lorsqueles aiguilles allaient vers le haut, le père levait les bras, et lorsqu’elles pointaient vers le bas, ilse mettait debout. Deux fois par jour, il s’allongeait. Même les jours de combats, on n’oubliaitpas de remonter la montre pour qu’il continue àvivre derrière la vitre. Je réalisai pour la premièrefois que parmi les tueurs certains avaient choisides surnoms étrangement doux : des noms d’oiseaux, d’arbre ou de fleur. Je réalisai aussi qu’ilsn’étaient pas tous laids et qu’on pouvait êtrebeau, très beau même, et tuer.
Si nous nous activions, nous avions encore unechance de mettre les nôtres en terre. Nous nevoulions pas que les fossoyeurs les brûlent avantnotre arrivée. Ils leur avaient déjà pris la vie etnous refusions qu’ils les tuent une deuxièmefois. Nous les savions sans scrupules, capablesde tirer en l’air pour faire chanter leurs armes etde danser avec leurs brodequins sur les cadavres.Ceux de nos parents, nos amis, nos voisins. Ceuxdes chats et du chien qui n’aura même pas eule temps d’aboyer, lui qui aboie pour un rien,et puis encore celui de la tortue du petit que lamort est venue ensevelir sous sa carapace. Si lepetit n’avait pas été lui-même touché par un éclatd’obus, il lui aurait organisé un vrai enterrementavec des pleurs, des larmes, des soupirs et la petitemain qui caresse une dernière fois la carapace, en guise d’adieu. Pour ces oiseaux de proie venusse rassasier, les Hommes et les animaux c’étaittout pareil. Ils brûlaient vos morts, prenaient vosvivres et, quand ils le pouvaient, emportaient vosfilles comme butin de guerre. Ils les épousaientle temps de les enfiler puis les jetaient comme dulinge sale.
 
2
 
Il y a encore tous ces lambeaux de chair qu’onn’arrive pas à identifier, seulement à enjamber,en évitant le sang frais et fumant, tout ce sangqui a tant coulé et qui ne servira à rien. Descorps sans visage et à peine humains, commes’ils avaient préféré ne pas être et ne jamais avoirété ; comme s’ils avaient voulu perdre la face ets’effacer devant tant de violence. Sans un visagequi cligne des yeux, sourit, parle, embrasse,grimace ou tire la langue, on ne pouvait plusles reconnaître. Lorsqu’on butait sur l’un de cescorps, on regardait autour de soi et on cherchait son visage en se demandant si de là-haut,Dieu voyait vraiment tout ça. Je me souviendraitoujours des yeux de ce chien assis près d’unmort, quand tous les autres avaient pris la fuite, la queue entre les jambes. Lui avait reconnu sonmaître.
Parfois, on ne trouvait qu’une seule jambeencore chaussée d’une sandale en cuir qui luiallait un rien trop petit ou trop grand, et quilui faisait une queue comme celle d’un poisson.Et parfois, on en trouvait un qui ne ressemblaitplus à rien avec pas même un demi-visage. Onne distinguait plus les jambes des bras et on nepouvait dire avec certitude s’il s’agissait d’unhomme ou d’une femme. Celui-là, c’était le plusmort de tous et on savait qu’il nous faudrait unseau et une serpillière pour le ramasser. Il y afaçon et façon de mourir. S’il avait pu ouvrir lesyeux et se regarder, il aurait eu bien honte d’êtremort de cette façon-là. C’était toujours commeça. D’abord on était quelqu’un et la minuted’après, on n’était plus personne.
Même dans ces moments-là, il y avait toujoursquelqu’un pour risquer sa vie et suivre la guerre àla trace. Avec une caméra ou un appareil photo,il filmait ou prenait des clichés et les jetait à laface du monde qui ne semblait pas en être bouleversé pour autant. À croire que le rouge du sangrend mal sur l’écran et que la douleur ne se laissepas prendre en photo. Lorsqu’on est confortablement assis dans un fauteuil et qu’on coupe le son pour passer un coup de fil, la guerre ne faitplus de bruit. Les avions coupent leurs moteurs,les bombes pleuvent, touchent le sol, s’écrasent,muettes comme des flocons de neige. Les soldatsmarchent sur la pointe des pieds et, brusquement, leurs milliers de pas deviennent sourds.Les mourants étouffent leur râle et agonisent ensilence. On laisse souvent la télé allumée, on vaet vient, on passe à côté, on lui tourne le dos, ons’endort et on la laisse poursuivre sa guerre touteseule derrière la vitre. Au réveil, on réalise qu’onest sorti indemne de la nuit. On est toujoursen vie, avec des yeux, des jambes, des bras. Onn’a pas été touché. On n’a mal nulle part, on nesaigne pas et on n’a même pas été brûlé. On selève, on marche droit comme à son habitude eton sait qu’on n’aura pas à ramper, à clopiner ni àrouler sur une chaise pour rejoindre les toilettes.
Nous, même quand on n’a pas été touchés,on se dit que peut-être, et que sûrement même,oui, que sûrement on doit être en train demourir comme les autres mais qu’on n’y arrivepas. On s’imagine qu’on a la peau entièrementtrouée, avec le sang qui gicle de partout et onse demande pourquoi on ne meurt pas. Alors,on continue à faire le mort comme ces enfantsqui se cachent derrière un buisson pour espérer gagner la partie. On met du temps, beaucoupde temps, avant de se relever, avant de réaliserqu’on respire toujours, qu’on a les mains toutesmoites et le cœur qui bat encore à l’intérieur.On ferme les yeux un instant parce qu’il n’y apas que la mort qui s’écoute les yeux fermés, lavie aussi parfois, et même souvent, quand il n’ya plus rien à voir, plus rien à espérer. Ensuite,on se frotte les yeux, on évite de regarder ce cielqui nous est tombé sur la tête, d’un coup, cetraître de ciel vidé de son Dieu. Même le bleu,là-haut, on ne le voit plus de la même façonet on commence à le craindre encore plus quela foudre. On s’accommode avec ce qu’il nousreste et on ramasse nos vies comme on peut.On se dit que c’est fini et on sait qu’on dit n’importe quoi, que ça n’est pas fini et que ça nefinira jamais. Qu’à partir de ce jour, il n’y auraplus grand-chose à espérer et que rien ne seraplus jamais comme avant. On sait que la vied’avant-guerre avait un goût que jamais on neretrouvera plus. Alors, pas besoin de se prosterner, et pas besoin de remercier le ciel poursi peu.
Parfois, on avait perdu quelqu’un qui avaitdisparu lors d’une attaque. On l’avait cherchéparmi tous ces corps et on ne l’avait trouvé nulle part. On avait pris la peine de fouiller partoutet on n’avait pas retrouvé la moindre jambe, lamoindre oreille ni la moindre mèche de cheveux.On l’avait attendu pendant plusieurs jours, allantjusqu’à lui laisser à chaque fois son morceaude pain et sa part du repas. Et lorsqu’on avaitcomplètement perdu espoir de le retrouver, onse mettait à creuser un trou dans la terre mêmesi nous savions parfaitement que nous n’aurionsrien à mettre dedans, pas même un chapeauni les chaussures qu’il aurait portées ce jour-là,ni même un bridge ou une poignée de dents.Quand nous n’attaquions pas la terre directement avec nos mains, nous fabriquions unepelle avec une simple planche en bois que nousraccordions à un vieux rameau tout sec. Rien detel pour racler la terre noire, déblayer les cailloux et creuser un trou qui restera à jamais vide.Cette tombe nous la laissions ainsi, à ciel ouvert,parce qu’il n’y avait rien à recouvrir. On creusait,on creusait, et on ne se doutait pas que ce troudevant nous, ce vide de plus en plus béant, deplus en plus profond, était celui que le disparuavait laissé dans nos cœurs. Nous avions survécuet il nous fallait vivre avec. Parfois, on restait làprès du trou à nous demander si nous ne venionspas de creuser notre propre tombe.
Après chaque attaque, on regardait autour desoi, on se serrait les uns contre les autres, ons’embrassait, on se rassurait sans trop y croire,on faisait quelques pas inutiles avec nulle partoù aller et on finissait toujours par se pencherpour trier les blessés légers des mourants etdégager les survivants, ceux qui avaient encoreun semblant de vie. Parfois, les bombardementsavaient été si violents qu’il nous fallait pénétrermême dans les abris pour en extraire les cadavres.Nous pouvions ainsi mieux compter les mortset pleurer chacun d’entre eux avec la mêmeenvie. À se demander d’où nous venaient tousces pleurs, comme si chaque mort nous avaitlaissé en héritage un sachet de larmes pour lepleurer. Certains parmi eux faisaient de grandsyeux ; ils continuaient à nous fixer avec, surleur visage, cet air de reproche qu’ont les chiensqu’on abandonne. Un mort ça ne sourit pas. Etquand ça garde les yeux ouverts, ça regarde et çaaccuse. On se disait que, peut-être, il avait quittéle reste de son corps et s’était réfugié tout entierdans ses yeux pour mieux nous regarder et nousfaire rougir de honte. Le corps s’est éteint maisles yeux brûlent toujours. Et on aura beau s’enrapprocher et souffler de toutes nos forces, rien.Le mort aux yeux ouverts continuait à nous regarder vivre comme s’il avait eu besoin de serappeler qu’un jour, il n’y a pas si longtemps,lui aussi avait vécu. Ou peut-être cherchait-ilà garder les yeux ouverts pour ne pas manquerson entrée au paradis.
 
3
 
Sur la colline, le portrait géant a bien résistéà l’attaque et n’a pas perdu le moindre poil desa moustache. Les dents sont toujours aussiblanches, les cheveux aussi noirs et les yeux enparfait équilibre sur l’arête du nez. Ils regardentdroit devant et ne nous quittent pas des yeux.Que l’on aille à droite ou à gauche, là où on va,ils vont eux aussi et, dès qu’on s’arrête, ils s’arrêtent, prêts à nous épingler. En arrière-plan, ily a les couleurs nationales avec, écrit en lettresd’or : le peuple est dans ton cœur et tu es dans lesien . Impossible d’accéder au cœur pour s’enassurer, la peinture représente seulement le visageet s’arrête à la base du cou. Pour en avoir le cœurnet et vérifier si le Docteur nous porte vraimentdans son cœur, il faudrait chercher plus bas sous terre, là où les pieds du panneau ont été enterrés.Pour l’instant, de là-haut, il continue à surveillerla ville pour s’assurer que ses ordres ont bienété exécutés. Il garde la tête penchée sur le côtéet tend l’oreille pour écouter. Depuis le temps,nous savions que partout dans les maisons, dansles rues, dans les cafés, dans les murs même, lesoreilles sont aux aguets. Un peu partout sur desaffiches, de jeunes couples, main dans la main,nous rappelaient, slogans à l’appui, comme ilfaisait bon vivre ici et nous promettaient unavenir radieux. Et tout ça, grâce à la conduiteéclairée du Docteur.
Si j’avais pu parler, je l’aurais regardé droit dansles yeux ; je lui aurais jeté des mots à la figure,avec la voix de tout un peuple, des mots durs ettranchants, des mots qui coupent :
Docteur, pourquoi tant de haine ? Nous avionscru en toi, en ta jeunesse, et nous avions bon espoirque tu allais guérir nos maux, soulager nos douleurset panser nos plaies. Nous voulions juste vivre sansavoir peur, rien de plus, et tu les as envoyés nousabattre comme des bêtes et nous laisser pourrir soustes yeux. Toutes les eaux que nous traverserons pourquitter notre pays et fuir la mort ne suffiront pasà laver ce sang que tu as sur les mains. Je hais tesyeux qui ne sont frappés d’aucune cécité, tes pieds qui continuent à fouler notre sol et à souiller laterre de nos ancêtres, ta bouche qui prononce des« Je t’aime » et dépose des baisers sur les joues de tesenfants, quand les nôtres meurent dans le ventre deleurs mères et n’ont même pas droit à un début devie. Je hais les incantations que tu récites le soir enlevant les yeux au ciel, les chapelets que tu égrènesentre tes doigts pour te donner bonne conscience etmettre Dieu de ton côté. Je hais tous ces avions quit’ont transporté sans s’écraser ; les maladies qui net’ont jamais emporté, les armes et toutes ces guerresqui ne t’ont pas tué ni même blessé. Docteur, jemaudis le jour où tu as vu le jour.
Je relève la tête. Le portrait géant continue à meregarder et ne me quitte pas des yeux. Si j’avaispu monter tout en haut du panneau, j’auraisbalancé de la peinture blanche, partout, et l’aurais vue couler sur son visage jusqu’à le mangerentièrement et le faire disparaître de ma vue. Àmesure que la peinture aurait glissé, la toile seserait remplie de vide et pas le moindre mot, lamoindre lettre n’y aurait échappé ; aucune n’aurait réussi à se sauver. Chaque parcelle qui s’effaceserait une revanche sur l’ennemi. Je ferais ça lanuit et, à part la lune, personne n’en saurait rien.Ce serait notre petit secret qui brillerait là-hautdans le ciel. Pour l’instant, je regarde derrière la vitre et j’implore Dieu d’envoyer la foudre. Rienqu’une poignée, que dis-je, une pincée de foudreavec cet éclair meurtrier qui le déchire, justelà entre les yeux. Il prendrait d’abord feu, unimmense feu de joie, avec nous tous qui danserions autour en frappant des mains, en sautillantsur nos pieds ou sur nos jambes de bois, puis,une fois le brasier éteint, nous disperserionstout ce gris, des fois que cet oiseau de malheurvoudrait renaître de ses cendres. Pour l’instant,il était toujours là à nous regarder, avec ce traitde peinture blanche qui souriait dans sa bouche.
Le Docteur est mince et grand de taille (tousles chiens ne sont pas gros et court sur pattes)mais l’artiste a eu pour consigne de ne peindreque le visage. A-t-on jamais vu quelqu’unrespecter des pieds ni même des jambes ? Et leDocteur savait se faire respecter uniquement parle regard. Un regard, un seul, et c’était comme sitous les yeux de tous les dieux étaient braqués surnous. Son regard, il savait le rendre dur commefer et le pointer sur nous comme une épée. Cethomme avait les yeux affûtés et le regard quicoupe. Après l’attaque, il a eu un gros trou sur lefront, à la racine des cheveux, et plusieurs petitstrous dans les yeux. Malgré tout, les projectilesqui l’ont touché ne l’ont pas empêché de garder le sourire. Le Docteur qui nous regarde d’enhaut est seulement peint et ne ressent rien. Il n’ajamais mal, jamais froid et jamais faim. Mêmelorsque les bombes nous tombent dessus et fontun bruit d’enfer, il garde les paupières ouverteset ne cligne jamais des yeux. Il y a longtempsque la peinture a séché sur le panneau et on abeau mourir par milliers, aucune larme d’aucunecouleur ne coule de ses yeux. Nous, on regardeseulement et on n’ose plus rien faire, plus riendire. Avec tous ces impacts de balles, même sesyeux ont des yeux.
Son nom est partout et ses portraits poussentcomme de la mauvaise herbe, de nuit comme dejour, et encore plus haut que les arbres. Parfois,on en vient à nous demander à quoi ressemble leDocteur lorsqu’il est ni peint ni photographié ets’il en existe vraiment un à notre échelle, à taillehumaine, avec des mains, des jambes, des piedset un cœur qui bat à l’intérieur.

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