C était écrit
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Description

Le titre de ce recueil de nouvelles, C'était écrit, porte à s'interroger sur les conséquences - inéluctables? - de nos actions. Aussi, le lecteur, à la vue de la destinée que les personnages se construisent en réaction aux circonstaces, pourrait-il s'attendre à un dénouement prévisible. Mais la vie prend parfois des tournants insoupçonnés et les nouvelles des fins imprévues.
Tissant la fiction à des fragments de l'Histoire et à la mémoire individuelle et collective, C'était écrit incite le lecteur à réfléchir aux retombées de la colonisation et de l'esclavage, aux affres de la guerre, de la violence masculine des catastrophes naturelles.
Une écriture généreuse qui offre au lecteur le plaisir du style, les joies tourmentées de l'aventure et un questionnement sur les sens de l'Histoire (et des histoires).

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 13 juin 2016
Nombre de lectures 0
EAN13 9782896990818
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0324€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Table des matières
Page titre
Catalogage - Dépôt légal
Fatima
Théodore
À l’état sauvage
Le bouillon de brettes
Crédits - Achevé d'imprimer
C’ÉTAIT ÉCRIT

Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives Canada
Lohka, Eileen, 1953- C’était écrit / Eileen Lohka.

(Collection « Vertiges »)
Nouvelles.
ISBN 978-2-923274-46-1
I. Titre. II. Collection: Collection « Vertiges »
PS8623.O45C48 2009 C843’.6 C2009-903366-6

Les Éditions L’Interligne 261, chemin de Montréal, bureau 310 Ottawa (Ontario) K1L 8C7 Tél. : 613-748-0850 / Téléc. : 613-748-0852 Adresse courriel : communication@interligne.ca www.interligne.ca
Distribution : Diffusion Prologue inc.

Papier ISBN : 978-2-923274-46-1 PDF ISBN : 978-2-89699-080-1 ePub ISBN : 978-2-89699-081-8

© Eileen LOHKA et LES ÉDITIONS L’INTERLIGNE
Dépôt légal : troisième trimestre 2009
Bibliothèque nationale du Canada
Tous droits réservés pour tous pays
À toutes les femmes restées sans voix,
oubliées par l’histoire...
FATIMA

E LLE A DE LONGS CHEVEUX NOIRS, un visage de madone, le sourire triste. Elle se promène dans les rues de Paris, tête baissée, yeux au sol. Tout le monde la connaît, la fille de ce vieux couple d’Algériens vivant depuis peu dans une des petites rues derrière la gare Saint-Lazare. On la dit simplette.
Nul ne sait combien d’enfants ils ont eus, les rumeurs courent sur les massacres dans leur village au moment de la guerre civile. On parle de maisons barbouillées de sang, de corps cisaillés, tailladés par les longs couteaux, déchirés par les mitraillettes. On parle d’hommes, de femmes, d’enfants, égorgés dans leur sommeil. On parle d’animaux rendus fous par l’odeur de charogne, de bébés pleurant jusqu’à l’épuisement, jusqu’à la mort. On parle de sable abreuvé de rouge, de viscères se desséchant au soleil, d’yeux ouverts sur l’épouvante, de bouches gelées dans un cri de silence éternel. On dit que Fatima a vu tout cela et que son âme s’est fermée.
Elle ne parle à personne, ne fréquente pas l’école comme les jeunes de son âge. Cependant, on entend fuser son rire, gai comme une clochette, les rares fois qu’elle s’amuse avec les enfants. À dix-neuf ans, elle aurait déjà dû être mère. C’est qu’elle est belle, Fatima, malgré son air d’absence. La guerre l’a brisée et les bonnes âmes remercient Allah que leurs filles soient nées ici, dans ce pays sans voile. Elles ont beau avoir à se battre pour que leurs enfants se comportent selon les traditions de leur village, s’habillent modestement et obéissent à leur père comme il se doit, elles savent néanmoins qu’elles les ont sauvées des traumatismes de la guerre. Qui d’entre elles donnerait son fils en mariage à Fatima ? La pauvre, ses parents ne lui trouveront jamais un mari !
Il est vrai que les parents de Fatima ne craignent pas de la voir se rebeller comme certaines filles du quartier. Elle ne fréquente pas les gars des environs, elle ne va jamais au cinéma. Ses robes sont sobres et elle enfile ses bas sans se plaindre, même pendant la canicule du mois d’août, quand le béton des immeubles réverbère la chaleur et que l’asphalte fond au soleil. Elle les suit docilement à la mosquée et observe les rites du ramadan. Au hammam elle se laisse laver, masser, parfumer. Elle fleure toujours bon le jasmin ; on apprécie ce parfum subtil sans se rendre compte qu’il émane d’elle.
Sa présence silencieuse pèse, gêne, tout autant que sa beauté. Les femmes, habituées à se rencontrer pour discuter sans fin et échanger mille racontars et plaisanteries, ne peuvent supporter ce mutisme contre nature qu’elles tentent de briser par tous les moyens. La vieille Aïsha a bien essayé, au début, de lui parler pour que se libère son esprit. Elle qui connaît le secret des plantes et des astres, elle a pensé la délivrer de ce poids trop pesant pour ses maigres épaules. Fatima s’est rendue docilement au domicile d’Aïsha, s’est assise poliment sur le divan en plastique rouge et, tête baissée, dans une attitude de respect, a bu le café turc que lui offrait la vieille. Pendant que celle-ci lisait le marc, puis lui prenait la main pour suivre des lignes visibles d’elle seule, Fatima se laissait faire, sans broncher, sans prononcer une parole. Après quelques séances inutiles, après maintes prières, sourates et exhortations moins pieuses, Aïsha a bien dû admettre que c’était peine perdue, que même elle ne pouvait rien pour la pauvre Fatima.
Tous les après-midi, la jeune fille reprend ses déambulations, au rythme de ses pensées insondables. Si l’on pouvait lire dans ses yeux, on y verrait la douleur de ce passé qu’elle porte désormais en elle, comme si elle ne pouvait tirer un voile opaque entre son âme et sa mémoire. Mais ses yeux s’ouvrent sur un autre espace à d’autres instants, l’instant de tous ces instants, transis par une vie qu’on ne peut soupçonner. L’étrangeté de ces brusques changements d’attitude effraie. À la longue, les gens se détournent sur son passage ou changent de trottoir. Même ses parents sont frappés par l’ostracisme d’une communauté qui avance que Fatima est un signe du mécontentement d’Allah et qu’un seul regard d’elle vouerait sa victime à une malchance absolue. Il n’en faut pas plus, dans une ville aussi peuplée que Paris, dans des rues aussi passantes, dans un quartier où les immigrants se connaissent, parlent souvent la même langue et fréquentent la même mosquée, pour que Fatima et ses parents se retrouvent seuls, coupés de tout, étrangers. Seuls avec leurs cauchemars, leurs rêves brisés. Les commis se liguent contre eux. Quand ils entendent la voix de Madame Idriss, ils essaient par tous les moyens de servir d’abord les autres ou se hâtent de demander ce qu’elle veut pour pouvoir passer aux clients suivants. Madame Idriss préfère donc prendre le métro pour faire ses courses ailleurs, là où personne ne connaît sa fille. Ce n’est qu’à la mosquée qu’on tolère Monsieur Idriss, un homme pieux, respecté pour ses connaissances coraniques. Personne n’oserait affronter la colère de l’imam, son ami. Bientôt, les vieilles commères blâment Fatima pour tous les malheurs du quartier : une femme morte en couches, un jeune mort d’une surdose de crack, une poule qui refuse de pondre, un coq qui, lui, préfère harceler une bouteille vide plutôt que la poule à qui on le destinait, un commerçant qui fait faillite, un immigrant illégal arrêté dans la salle de spectacles, l’alcoolisme de l’instituteur, le couscous qui brûle dans la casserole, le prix des poivrons, la pluie le dimanche. Les esprits s’échauffent et la grosse commerçante qui vend de si bonnes sucreries, loukoums et baklavas collants de sirop, se décide à la faire suivre par son fils, qui travaille comme agent de liaison entre la communauté maghrébine et la gendarmerie. Il s’agit de savoir à quels actes de sorcellerie Fatima s’adonne quand on la voit disparaître des rues alentour.
Pendant cinq jours, l’agent suit Fatima à travers la ville. Il l’observe de près, ne voit qu’elle alors qu’elle marche sans regarder personne. Au hasard, elle descend Havre-Caumartin, prend le Boulevard des Capucines, enfile l’avenue de l’Opéra, quitte un trottoir pour explorer l’autre, se fait accoster par un blondinet qui demande des allumettes, marche, marche encore, sans jamais se fatiguer, alors que l’agent, pouffant et suant dans son complet de faux cuir, voudrait bien s’arrêter avaler un demi au café pour étancher sa soif. Il préfère encore transpirer cependant, il sait quelle sera la colère de sa mère s’il vient à perdre de vue Fatima et qu’un autre désastre ne s’abatte sur le quartier. Une fois seulement, chaque jour, elle ralentit le pas. Perdue dans ses pensées, elle s’attarde alors devant les vitrines des grands joailliers de la Place Vendôme. On dirait qu’elle rêve éveillée. Et lui, perplexe, se demande si une ombre de sa vie d’antan, vie de plaisir et de joies, survit au fond de sa mémoire. Du reste, cette jeune fille mystérieuse l’attire malgré lui. Il veut percer son secret. Il pressent une vérité quelconque, qu’il n’arrive pas à saisir.
Finalement, il doit bien s’avouer vaincu. Fatima a peut-être des poumons de souffleur de verre et des jambes d’acier, elle ne fait rien pendant ses marches quotidiennes pour expliquer les déboire

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