Ce qui me reste…
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Description

Après « Viens, on rentre à pied », un roman, inspiré d’une histoire vraie, qui se déroule durant la deuxième guerre mondiale, il propose aujourd’hui « Ce qui me reste… », un roman sur le handicap et l’écriture, qui fait voyager ses lecteurs de Grenoble à Nice, de Venise à Barcelone. « Gérard Cattant manie la plume avec la précision et l'exigence du musicien. Dans une fiction parfaitement construite et rythmée où se mêlent amour, amitié et orgueil, il aborde d'une manière originale les questions du handicap et de la création littéraire ». Guy Masson - Bibliothécaire - Romans « On trouvera ici une histoire profondément émouvante, et qui en même temps ne tombe jamais dans la sensiblerie. Une histoire qui part d'une situation hélas banale (un accident, le handicap et la solitude qui s'ensuit), mais qui très vite devient originale, accroche le lecteur et construit progressivement un véritable suspens. Le livre est nourri par une grande intelligence des sentiments, par une belle sensibilité aux lieux (Nice, Venise), et aussi par toute une série de réflexions sur l'écriture, la musique, l'architecture - réflexions habilement insérées dans l'histoire dont elles ne rompent jamais le fil. Une lecture prenante, une réussite ». Jean Garagnon - Professeur de littérature agrégé à l’université - Le Caire

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Informations

Publié par
Date de parution 24 juin 2013
Nombre de lectures 2
EAN13 9782312011592
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Ce qui me reste…
Gérard Cattant
Ce qui me reste…








LES ÉDITIONS DU NET 22, rue Édouard Nieuport 92150 Suresnes
À mes enfants
À mes petits- enfants
À Guy Masson
À Venise







« La paralysie est le commencement de la sagesse . »
Francis Picabia











© Les Éditions du Net, 2013 ISBN : 978-2-312-01159-2
Chapitre 1
Dominique

Magalie – avec un « e », précise-t-elle toujours – vient de claquer la porte. « C’est moi ! ». Je n’aurais aucune idée de l’heure si elle n’était aussi ponctuelle. « J’ai avalé une pendule, s’esclaffe-t-elle souvent. » Magalie est mon infirmière. Pardon ! Mon « auxiliaire de vie » ! La porte claque toujours entre sept heures trente et sept heures trente-cinq. Je le sais, parce qu’elle me l’a dit. Il y a deux ans au moins que je refuse pendules, montres ou carillons dans notre petit appartement.
Il me semble que l’ennui est moins pesant lorsqu’il se suffit à lui-même. Je n’ai nul besoin qu’un cadran me rappelle à quel point le temps s’écoule lentement. Au contraire, mon impression de solitude s’estompe quelque peu lorsque je suis resté plusieurs heures inoccupé. Tout se passe comme si, chez moi, une manière de ralentissement du temps accompagnait mes heures d’ennui. J’ai lu quelque part, dans une autre vie, que les mouches disposent de tellement d’ocelles dans leurs yeux à facettes que tout se passe pour elles comme si les mouvements étaient ralentis. Dès lors elles ont beau jeu de s’échapper lorsqu’un geste brusque les surprend. Et seule la rapidité du chasseur peut les emprisonner dans la main. Eh bien, cette sensation d’étirement du temps, je l’éprouve à une autre échelle. Je ne voudrais pas constater toutes les heures que la pendule n’a avancé que de vingt minutes ! Dès que la porte du palier retentit violemment dans l’autre sens – Magalie n’a jamais pu, ou voulu, tirer tranquillement le battant pour qu’il ne fasse entendre qu’un claquement de serrure discret. Non, comme tout ce qu’elle fait, cela doit être connu de tous, publié, comme si sa fierté en dépendait : « Je viens de travailler pour M. Chavanoz ! » et au fracas de la porte succède le calme : la vraie matinée commence.
Dans le silence. Un silence irrémédiablement et avantageusement rompu six fois par semaine par les maraîchers du cours Saleya et leurs chalands. Je ne dois pas me plaindre : c’est moi qui ai choisi cette fourmilière pour y habiter, pour entendre la vie des autres, ceux qui se promènent, qui vendent, qui achètent à grands renforts d’exclamations, de rires et d’engueulades feintes ou réelles. Quand je parle de maraîchers, j’ai tort : je devrais préciser que beaucoup de ces vendeurs font dans la fleur. Vue de ma fenêtre, une théorie de couleurs vives me soutient que la vie existe encore. Ailleurs. Les odeurs participent de cette évidence : la vie, c’est la couleur, c’est le parfum, c’est le bruit…
Mais il y a le lundi. Jour maudit ou jour béni ? Au même titre que le claquement de porte de Magalie, le silence du lundi matin me renseigne non sur l’heure, mais sur le jour de la semaine. Le lundi, pas de cris, pas de vociférations, pas de fleurs. Pas d’odeurs non plus. Le lundi, c’est le jour des antiquaires ! Rien de plus discret qu’un antiquaire, rien de plus feutré que ses relations avec son client. Les prix se discutent dans un murmure, les affaires se règlent dans un silence presque religieux. Onctuosité et méfiance président au négoce de l’ancien. L’impression que les prix sont griffonnés sur de minuscules bouts de papier, et glissés en catimini dans la paume du client, comme dans les transactions industrielles…
Quant aux chalands, rien de commun avec les commères du légume, avec les touristes des couleurs et des senteurs : le lundi, plus de fichus à fleurs, plus de casquettes plates : ce sont des élégantes, des complets-veston, chapeautés les unes et les autres, parfois même sous le soleil de l’été. Et tous participent à un lent défilé de sénateurs. On examine d’un regard qui se veut connaisseur, on scrute, on tourne autour, on cherche le défaut… et on exulte si on le trouve. On balance, un œil sur la chose, l’autre sur le vendeur. Charme du commerce, car qu’est-ce qui unit amateur et antiquaire, sinon le plaisir du jeu subtil du négoce ? De ma fenêtre, impossible d’entendre les propos échangés. Pourtant, l’un de mes jeux favoris de ces lundis silencieux, c’est de tenter de reconstituer les dialogues entre les vieilles maquerelles assises et tricotantes au milieu de leurs bibelots et les éventuels acquéreurs préoccupés de leur faire croire qu’ils s’y connaissent en antiquailles.
Un signe ne trompe pas : si la femme, à la face aussi colorée que l’étal du fleuriste qui reviendra prendre sa place le lendemain, se lève péniblement et dépose son tricot sur le cannage de sa chaise, c’est qu’elle a flairé un pigeon ou un client – ce qui, tout bien considéré, ne fait guère de différence : les deux pourraient faire grossir le magot de la commerçante, bien caché dans le tiroir d’une commode prétendûment dix-huitième. Alors débutent les conciliabules ! Je n’en perçois, et encore, si ma fenêtre est ouverte, que quelques mots proférés moins discrètement que le reste. Par contre, je m’amuse à repérer les gestes de l’amateur, attiré par l’objet, qu’il caresse d’abord du regard, puis d’un doigt prudent, jusqu’à ce que la maquillée s’en saisisse et le dépose précautionneusement dans les mains du pigeon. Et alors, j’entends, j’entends vraiment, son discours vantant la statuette en biscuit ou la pendule dorée sous cloche. Et le cuivre devient or, la faïence porcelaine, le sapin merisier… Toute la science du vendeur s’écoule dans une diarrhée verbale destinée à empêcher à tout prix l’amateur de réfléchir, à lui asséner mensonges et exagérations, bref, à endormir son esprit critique.
On me croira ou non, je devine presque toujours le moment où l’un s’enquiert du prix, alors que l’autre développait des trésors d’imagination pour retarder cet instant entre tous fatidique. Je le devine à l’attitude de l’un et de l’autre : pendant que le chapeauté insiste, les yeux volontairement posés sur l’horizon, afin de ne pas faire penser qu’il tient vraiment à cette montre ancienne, la propriétaire, au contraire, se penche vers l’objet du désir, le saisit délicatement entre ses mains, l’approche du client en vantant l’élégance de son cadran en chiffres romains, la qualité de la chaîne de gousset, la délicatesse du bas-relief du boitier… peut-être façonné par des ouvrières de Singapour.
Le dialogue s’accélère : on n’en est plus à l’objet, mais au rapport commercial. Comment faire la meilleure affaire ? Comment être certain que cette montre vaut vraiment le prix qu’on m’en demande ? Comment être sûre que je ne pourrais pas la vendre plus cher à un autre volatile, la semaine prochaine ? Et puis, très souvent, j’assiste, amusé, à un élément essentiel du marchandage : le faux départ.
Le chapeau s’éloigne, suivi comme son ombre par sa moitié, à pas de badaud, non sans jeter un regard en arrière, par-dessus son épaule. Il vient certainement de dire à l’antiquaire que son prix est trop élevé, qu’il ne peut pas, qu’il va voir, qu’il va en parler à sa femme – qui est à côté de lui. La déception de la vendeuse, elle le sait, elle l’a senti, humé, elle en est certaine, cette déception sera de courte durée. Le plus souvent, elle ne se trompe pas : quelques minutes plus tard, retour du couple, apparemment indifférent, à l’étal. Quelques coups d’œil furtifs révèlent que leur intérêt ne s’est pas atténué. L’homme, alors, faussement surpris, se dirige vers la femme fardée qui l’a interpellé. Et là, je l’aurais parié, l’affaire se décide en trois coups de cuiller à pot : prix ajusté, chèque ou « J’aimerais autant du liquide, Monsieur », et la montre change de gousset.
Lassé de tendre le cou, je me rencogne dans mon fauteuil, et comme il fait frisquet, nous ne sommes qu’en mars, après tout, je referme la fenêtre, en me félicitant d’avoir demandé à mon menuisier de l’adapter en plaçant l’espagnolette – j’adore ce mot – tout en bas du montant, à portée de fauteuil. Ma vie est faite de ces tout petits riens auxquels le commun des mortels ne songe même pas, mais qui assombrissent ma vie. Celui qui n’a jamais été contraint d’attendre l’arrivée programmée de la femme de ménage ou de l’auxiliaire de vie, ou la visite inopinée d’un voisin pour, simplement, ramasser un livre ayant glissé de ses genoux, celui-là jamais ne saura ma vie.
Chapitre 2
Dominique

Il faisait vraiment un temps splendide. Du grand beau ! Celui que certains dimanches de février réservent aux montagnards. Chamrousse s’était parée comme pour une fête. Les derniers cumulus gris disparaissaient derrière les molles ondulations pâles du Taillefer, emportés par une froide brise de saison. Pendant la nuit, une couche de plus de dix centimètres de neige poudreuse avait fait ployer les sapins et recouvert les pistes. Skier dans ces conditions relevait du bonheur le plus parfait. Comme le disait mon copain Jean-Claude : « Avec cette neige, y a qu’à bouger les oreilles, et ça tourne ! » Nous étions arrivés au Recoin peu après neuf heures-et-demie, Michèle, son compagnon Jean-Pierre, l’incontournable Jean-Claude et moi. Carlina, ma compagne Vénitienne, complètement allergique à la neige – on n’est pas pour rien fille de la Cité des Doges – avait préféré profiter du calme d’un dimanche d’hiver pour travailler à une traduction délicate.
Ma vieille Renault grise fatiguée avait réussi, cette fois encore, à hisser nos quatre carcasses, nos skis et nos chaussures, jusqu’à la station qui, bien entendu, n’attendait que nous pour démarrer ses remontées mécaniques. Mais d’abord, notre chocolat chaud du matin. Une tradition. Une nécessité. Rapidement attablés dans le bar le plus proche des pistes, avec nos croissants achetés tout chauds à la boulangerie voisine, nous piaffons d’impatience en scrutant le ciel : « Ça va être grand beau, aujourd’hui ! ». Mais il faut attendre dix heures ! Pendant que Michèle, toujours serviable, part acheter nos forfaits, nous nous attardons, bien au chaud dans la salle du bar, commentant comme à l’habitude les événements de la semaine. Politique, sports, cinéma, tout y passe. Jean-Claude et moi, ancrés à gauche, moi, sagement, et lui, de son propre aveu, farouchement, les discussions s’enveniment souvent avec ce réac’ de Jean-Pierre. Parce que Jean-Pierre est « de droite ». Heureusement, Michèle, de son avis même, « s’en fout ». Et sa neutralité bien féminine lui dicte parfois des interventions lénifiantes qui calment son compagnon, soucieux de ménager ses rapports avec elle, mais aussi avec ses amis, pleins d’admiration pour celle qui supporte si stoïquement les convictions droitières de leur acolyte.
Notre profonde amitié et surtout notre passion commune pour le ski, la neige, les sommets, gommaient nos dissensions et nous dispensaient ces plaisirs jubilatoires sans lesquels nos hivers nous auraient paru bien médiocres.
Aussitôt après avoir dégusté son croissant, Jean-Claude, qui professait un mépris souverain pour les boissons de gamins, commandait et dégustait un « marc-cassis », qui lui donnait à l’entendre le coup de fouet nécessaire pour suivre la cadence des trois autres. S’il était vrai que sa technique plus rudimentaire lui interdisait nos élégants virages dans la poudreuse, il compensait cette infériorité par une énergie qui confinait parfois à l’inconscience. C’est dans ce but unique, précisait-il, qu’il devait absolument remplacer le chocolat par une boisson d’homme, plus apte à lui faire oublier le danger qu’il ne manquait pas de courir à skier avec ces deux « farfelus ».
Ce jour-là, notre halte-déjeuner expédiée, nous profitâmes du peu d’affluence pour emprunter le téléphérique de « La Croix », qui nous amena au sommet des pistes de la station. Un vent violent nous y accueillit, mais son impétuosité même nous promit que, dès que nous serions à l’abri des premiers ressauts, le calme reviendrait. Skier dans « la fraîche » est toujours plus impressionnant que suivre les pistes damées. Les bosses sont atténuées, les éventuels cailloux disparaissent, et il faut davantage se lancer dans la pente en dominant son appréhension. Cette discipline n’était pas la tasse de thé de Jean-Claude, qui s’escrimait en ahanant à nous suivre, voire à nous précéder, plus moins volontairement. Michèle, quant à elle, descendait tranquillement, empruntant le plus souvent la piste damée, et nous donnait l’occasion de nous reposer en l’attendant.
Fut-ce ce jour-là, fut-ce un autre, je ne sais. Toujours est-il qu’il me revient en mémoire un moment qui nous fit éclater de rire, Jean-Pierre, Michèle et moi. En fin de matinée, nous nous étions arrêtés en bordure de piste pour attendre notre compagnon, qui n’apparaissait toujours pas. Nulle inquiétude : une chute, une fixation récalcitrante… Et puis nous le vîmes apparaître derrière une bosse, couvert de poudreuse, glissant lentement entre les autres skieurs, d’une prudence à laquelle nous n’étions pas accoutumés. Il finit par nous rejoindre, le souffle court, le teint pâle :
– Je sais pas ce que j’ai, mais j’ai mal aux jambes, j’en peux plus !
– C’est ton marc-cassis, à tous les coups, répondit Jean-Pierre.
Et là, nous eûmes droit à une de ces répliques qui vous laissent sans voix, mais non sans rire. Une réplique prononcée sur un ton neutre, presque soumis :
– T’as raison ! J’mettrai plus d’cassis !
Chapitre 3
Dominique

Je me suis encore endormi. Ça m’énerve ! Pourtant, devant ma fenêtre entr’ouverte, je contemplais la vie niçoise, les pastels des maisons basses qui me font face, la mer qui clôt l’horizon, au-dessus de la Cité du Parc, entre les hauts palmiers de la promenade. Je n’avais pas l’impression d’avoir sommeil, au contraire. J’ai dû reposer ma tête sur le dos du fauteuil, et la somnolence m’a surpris. Il n’y a rien qui m’exaspère davantage que ces assoupissements, souvent passagers, peuplés de rêves dont je ne garde le plus souvent aucun souvenir, sauf peut-être celui de leur flamboyance.
Comment dire ? Mes yeux se ferment, mon esprit s’envole vers d’autres lieux, d’autres époques, et me laisse pantois, abasourdi. Je crois que ce qui m’irrite le plus, c’est de perdre mon libre arbitre. Je suis victime de moi-même, je ne suis plus maître de mon destin, je suis le jouet de mon cerveau… pourtant une des rares choses qui fonctionnent encore dans mon corps ! Ces sommes sont d’ailleurs de natures diverses, même s’ils se résument tous à une perte de conscience. Certains sont si courts que je ne perds pas le fil de ce qui se déroule. J’entends et je saisis ce qui m’entoure… et pourtant je dors. La preuve ? Je me réveille ! Preuve par l’absurde ! Mon inconscience n’existe que parce qu’elle cesse. Beau sujet de philo. J’y penserai.
Parfois, je sens venir le sommeil. La lutte est alors inutile. Vaincu, je n’ai que le temps d’insérer un marque-page dans mon livre, je renverse ma tête sur le dossier, et je me laisse aller, dans un confort, une félicité indéniables dont je suis la victime. Lorsque je me réveille, trois minutes ou une heure plus tard, je suis reposé, prêt à reprendre mon activité – mon activité, quelle ironie !
D’autres fois, l’atonie de mon cerveau me surprend en pleine action. J’ai souvenir, il y a peu, d’une conversation avec Magalie, qui s’était assise en face de moi après ma toilette, pour boire une limonade, son péché mignon : il faut toujours que nous en gardions pour elle dans le cellier. Nous parlions de la pluie et du beau temps. Je sentais bien que la torpeur me gagnait… Tout à coup, je me surpris en train de terminer une phrase dont j’ignorais complètement le début ! Magalie, les yeux exorbités, me contemplait avec stupeur. Je m’étais endormi… oh, une fraction de seconde !
Son expression trahissait son inquiétude. En professionnelle, elle m’incita à consulter mon médecin, mais j’ai tant subi les largesses – certains diraient bénéficié… – du corps médical qu’il était par avance exclu que je souscrive pour si peu à cette proposition. Cependant, cet incident, qui ne se reproduisit plus, me troubla fort. Celà dit, mes « micro-sommeils » – il paraît que ça s’appelle comme ça… – sont de plus en plus fréquents. Certains me surprennent sans crier gare, et je me réveille sans m’apercevoir que je m’étais endormi, alors que d’autres m’expédient des signes avant-coureurs contre lesquels je lutte en vain. Pourtant, récemment, j’ai découvert une arme surprenante : si je regarde la télévision, tout simplement, je change de chaîne ! Mon intérêt est relancé, et la somnolence disparaît.
Il y a peu, je laissais vagabonder mes pensées pendant que le journal télévisé se terminait par l’énumération des chiens écrasés. Je dressai l’oreille : un accident s’était produit sur l’autoroute de l’Esterel, à quelques kilomètres de Saint-Raphaël, impliquant plusieurs véhicules. Le chauffeur du camion responsable avait reconnu qu’il avait dû s’endormir au volant. Fait divers banal, et hélas trop fréquent, vous en conviendrez. Mais ce qui m’est resté, c’est ma réaction : j’éprouvai une sorte de jouissance à l’idée que, pour les « autres », la somnolence était un danger. J’avais un avantage sur eux ! Moi, je ne risquais rien ! Alleluia ! Je dus faire taire avec peine un contentement coupable !
Vous l’avouerez, mon esprit évolue bizarrement… Il faut dire que, contrairement à d’autres, j’ai du temps, trop de temps pour réfléchir à mon fonctionnement intime. Je constate chez moi une évolution vers l’acrimonie. Je manie le fiel avec plaisir, au moins par moments. J’ai le sentiment de devenir odieux, parfois méchant.
Ne croyez pas que cela me plaise… J’ai toujours été d’un naturel paisible, arrangeant, et ma réputation parmi mes amis n’était pas usurpée : j’étais le type gentil, sans problème, bon camarade, etc, etc… Et ce n’est pas sans déplaisir que je sens apparaître, par-dessus ce Dr Jekyll, une sorte de M. Hyde contre lequel je n’ai pas toujours la force de lutter. L’envie non plus… Alors, je me justifie : je suis le plus malheureux des hommes, je suis une victime – de qui, de quoi ? – je souffre, et il faut bien que ça se voie !
Le paradoxe, c’est que rien de tout cela ne m’apporte ne serait-ce qu’une once de bonheur. Même pas de plaisir. Mais la souffrance, cette souffrance tellement enfouie en moi que je ne la perçois plus que comme une éternelle compagne, familière et nécessaire, cette souffrance que n’éprouvent pas les « autres », je me dois de vivre avec. Et peu importe ma manière à moi de l’accepter. Ai-je le choix ?

Il y a quoi ?… trois ans que nous avons emménagé, Carlina et moi, dans ce petit appartement de Nice, choisi pour sa vue sur la mer, mais aussi pour son ascenseur, une exception dans ce genre de maison du cours Saleya.
Imaginez-vous une grande pièce à vivre, éclairée par trois fenêtres trop étroites côté mer, mais parquetée de chêne et agrémentée par un plafond à caissons. Une étrangeté pour une bâtisse du début 19 ème . Il semble qu’elle ait été édifiée par une grande bourgeoise de la ville qui tenait à la fois à s’éloigner un peu des venelles sordides du vieux quartier et à impressionner les habituées du salon qu’elle prétendait littéraire et qui se tenait chaque mercredi, non sans un brin de prétention. Il me fut impossible de retrouver l’identité de cette grande dame, que j’aurais volontiers remerciée post-mortem pour le cachet que le fameux plafond donnait à mon séjour contraint.
L’un des avantages que mon fauteuil apprécie, dans l’appartement, est que la chambre est commandée par une porte à deux battants. Il nous a suffi de faire élargir de dix centimètres celle de la salle de bains pour que la vie d’un handicapé puisse s’y dérouler à peu près normalement.
Je dois reconnaître que j’y suis bien, et que j’aurais tort de me plaindre. Pourtant, j’y ai vécu de longues périodes d’abattement dans mon histoire récente. Les jours devraient ressembler aux jours, cependant en me levant le matin – quelle ironie ! Je me demande parfois si les mots que j’écris ont un sens… – je ressens parfois une sorte d’exaltation, le mot est fort, devant la journée qui commence : peut-être sera-t-elle riche, plutôt agréable… Le plus souvent, la grisaille qui m’attend m’envahit dès le réveil, et seuls les dérivatifs apportés par mes visiteuses professionnelles apportent quelque couleur à ma vie de reclus. Même Marie-Claire, avec son visage bougon, ses murmures incompréhensibles, et sa manière de ne pas vous répondre, éclaire l’appartement. Sa présence imposante, ponctuée de bruit et de fureur contre l’aspirateur ou la machine à laver, me rassure pourtant, et si je ferme les yeux, la vie apparait, et je suis entraîné malgré moi dans ce maelström immobile, avec l’illusion d’y être pour quelque chose.
J’ai eu un jour la tentation de demander aux services sociaux qui m’ont allouée cette femme de ménage de me trouver une remplaçante. Marie-Claire n’a, il faut le reconnaître, aucune conversation, même si elle fait parfaitement ce pour quoi elle a été embauchée. Et puis j’ai peu à peu pris conscience que cette femme simple, aux vêtements informes, aux chaussures éculées, faisait entrer dans mon domaine d’autres valeurs que les miennes. Lentement, à force de persuasion, j’ai réussi non sans mal à la faire parler d’elle, de ses enfants, de son mari. Et j’ai découvert une personne généreuse, serviable, mais une victime de la vie. De sa vie. Un mari plus malheureux que violent qui, le pastis aidant, fait régner un climat d’angoisse lorsqu’il rentre avec deux heures de retard. Un fils aîné sur lequel ni père ni mère n’ont aucune prise, qui rentre « à point d’heure », ou ne rentre pas. À quinze ans ! Deux jumelles de près de douze ans, Mélissa et Victoria, qui n’attendent qu’une chose : s’évader du collège qui les retient prisonnières.
Et là, au milieu de sa cuisine, son large corps bousculant chaises et tabourets, Marie-Claire prépare le repas de ses « invités »… Elle m’a raconté comment elle s’effondrait devant son fourneau lorsque, la table mise, elle regardait tourner lentement les aiguilles de la pendule de formica aux couleurs trop vives, sans doute triangulaire, décorant un mur que j’imagine jauni.
– C’est souvent, Monsieur Dominique, que j’reste là une heure sans qu’personne rentre. Les filles sont souvent les premières, mais elles veulent pas me dire d’où qu’elles viennent. J’ai toujours peur, vous savez. C’est qu’elles sont jolies, mes petites, et il s’en passe, des choses, dans la cité !
– Mais, Marie-Claire, votre fils ne s’en occupe pas du tout ? Il ne les surveille pas ?
– Oh ! Celui-là ! L’est juste bon à glander dans les escaliers ou dans les caves. L’aut’ nuit, il était p’têt’ un heure du mat’, mon mari est allé le chercher. Il a tout fait, les caves, les autres « montées », il a demandé à ses copains. Rien ! Le Kévin, il est revenu vers trois heures du matin, tranquille ! Je vis plus, Monsieur Dominique, je vis plus. Un de ces jours, la police va venir me le prendre, vous allez voir…
– La police ! Quand même, il n’a tué personne, votre Kévin. On n’arrête pas les gens comme ça !
– On voit que vous habitez pas dans la cité ! Y s’en passe, des choses ! Tous ces gamins qui discutent sur les marches, ils fument, et pas des gauloises ! Et y en a qui sont encore à la Primaire ! Et dans les caves, j’vous dis pas, on trouve souvent des seringues ! D’abord, moi, j’y vais plus, dans ma cave. Pourtant, ça m’arrangerait, j’y ai mis des trucs que j’voudrais bien récupérer. Mais Kévin veut pas y aller. Dit qu’y veut pas avoir l’air con ! …euh, pardon… Comme si c’était honteux de rendre service à sa mère… Et moi, ben, c’est bête, mais j’ai peur !
– Marie-Claire, vous devriez peut-être rencontrer, je ne sais pas moi, l’assistante sociale de votre quartier. Elle pourrait sans doute vous conseiller, raisonner Kévin, et faire un peu peur à vos filles…
– Mais celle-là, elle vient que si elle est accompagnée de deux flics ! Paraît qu’elle aussi, elle a la frousse. Pourtant, je vous assure, Monsieur Dominique, cette cité, on y est bien. Si c’étaient pas quelques voyous qui font la loi, et qui entraînent nos jeunes… Bon, allez, si je me remettais à mon ménage, c’est qu’y va pas s’faire tout seul…
– Oui, bien sûr, Marie-Claire. Je vous laisse travailler. Pouvez-vous me passer mon bouquin, là, sur le rebord de la fenêtre ?
Lorsque je viens de discuter ainsi à bâtons rompus avec Marie-Claire, lorsque je l’entends peupler mon silence habituel du heurt des chaises, des feulements de l’aspirateur, mon esprit s’envole vers cette cité-dortoir que je ne connaîtrai jamais, vers cette vie violente, mais que j’envie. Trop de silence, trop de paix, trop de solitude.
Depuis quelque temps, ma révolte contre – contre qui ? Bonne question… – disons contre mon destin, cette révolte prend une connotation nouvelle pour moi. Après plusieurs années de supplice, après des mois de doute, peu à peu s’est instillée en moi une idée dont dépend ma survie : tu dois agir ! Ne pas te laisser aller, avoir un levier sur ta vie, inventer, t’inventer une vie nouvelle… Depuis l’accident, je remplace la vie sociale par l’isolement, j’existe par procuration.
Heureusement, il y a Carlina.
Chapitre 4
Dominique

Bien sûr, il y a Carlina. Mais comment n’y aurait-il pas quelque chose de cassé entre nous ?… Bien sûr, elle est domiciliée ici, avec moi. Bien sûr, elle reste parfois plusieurs semaines à Nice. Mais elle se rend souvent à Venise, où elle travaille à ses traductions ou à ses recherches. Elle a beau être un parangon d’honnêteté, surtout avec moi, comment ne pas supposer que la Bibliothèque Marciana de la « Sérénissime », dont elle affirme avec force être essentielle à son activité – ce qu’à Dieu ne plaise -, n’est pas le seul attrait de la ville. Non que je la soupçonne de quelque camouflage que ce soit – nous sommes, elle et moi, au-dessus de ça… – mais comment ne pas penser que, peu à peu, confronté au destin, notre amour ne puisse insensiblement s’affadir ?
Carlina et moi, c’est une vieille histoire… Tous les couples vous diront que les premiers instants de leur vie à deux furent extraordinaires, inattendus, et ils vous les racontent avec force détails, ainsi qu’ils le feraient d’un conte de fées… Notre rencontre ne fut sans doute que banale, mais elle garde pour nous ce parfum de miracle, d’étrangeté, perceptible seulement pour nous-mêmes ! Elle fut pourtant digne de ce que nous fûmes ensuite : des amants fougueux, intraitables l’un envers l’autre, passionnés et déchirés.
À l’époque, j’étais jeune assistant à la faculté de lettres de Grenoble. J’y donnais entre autres des cours de littérature française destinés aux nombreux étudiants étrangers qui venaient fréquenter le plus souvent les cours scientifiques, physique nucléaire, chimie, biologie… que sais-je encore, mais qui tenaient à mieux connaître le pays qui les accueillait, et à partager sa culture. Je bénéficiais du soutien du doyen de la fac, qui prétendait, avec raison, me semble-t-il, que les étrangers avaient besoin de se plonger dans une langue française riche et poétique, loin de leurs préoccupations quotidiennes.
« Vous comprenez, mon jeune ami, m’avait-il susurré entre deux portes, ces heures de français soutenu doivent être pour ces jeunes scientifiques une respiration, une récréation, un bonheur pur et simple. Quand on se plonge dans une langue étrangère, on n’a pas besoin d’apprendre comment on demande son chemin, ou à combien s’élève la note du restaurant. Mais il leur faut très vite fréquenter Molière, Flaubert ou Proust. Il faut qu’ils écoutent Berlioz, qu’ils dissertent à propos de Sartre, qu’ils contemplent Corot ! Et je vous crois l’homme capable de cela. »
C’est fort de ce viatique émis par ce vieil érudit presque retraité que je fus, à vingt-sept ans, chargé de cours. Mes étudiants, de toutes origines, européenne pour beaucoup, mais aussi Iranienne, Péruvienne, Sénégalaise, Japonaise, fréquentaient mes cours au gré des libertés que leur laissaient leurs propres horaires. Il m’arrivait de reconnaître certains d’entre eux, mais aussi de découvrir des auditeurs que, quatre mois après la rentrée universitaire, il me semblait n’avoir jamais vus. Une sorte de tour de Babel attachante, attentive, colorée, dotée d’une vie propre. Le cours que je dispensais les lundis, mardis et vendredis en fin d’après-midi se terminait d’ailleurs souvent dans la salle de bar bruyante du restaurant universitaire. Et c’est là que, tous ensemble, nous refaisions le monde. Les africains, souvent boursiers de leur gouvernement, restaient timidement silencieux, mais japonais, italiens, brésiliens, échangeaient leurs points de vue avec le feu de toutes les jeunesses.
Je dispensais mes cours non dans un amphi, mon succès n’impliquant tout de même pas une telle affluence, mais dans une salle de classe mal insonorisée du sous-sol, qui alliait les avantages des fracas de portes du couloir et l’obligation d’être perpétuellement éclairée par des néons zézayants et intermittents, les soupiraux ne dispensant qu’une lueur à peine visible.
Je passais donc bon an mal an une petite dizaine d’heures hebdomadaires dans mon antre, que j’avais égayée au mieux à l’aide d’affiches bien hexagonales, reproductions de peintres ou chefs d’œuvre d’architecture. Je ne m’étais jamais imaginé donner des cours de littérature « étrangère » dans mon propre pays, et la situation me plaisait par son originalité. À côté de Hugo, Musset et Voltaire, je faisais vivre Giono, Daudet, Pagnol et d’autres écrivains régionalistes, comme Jakez-Hélias ou Pourrat. Je faisais entendre sur une chaîne hi-fi plutôt pourrie des extraits de Chabrier, Debussy ou Messager, voire de Janequin ou Rameau, à ces jeunes, persuadés que Berlioz ou le-Bizet-de-Carmen étaient les seuls compositeurs français. Je présentais aussi des reproductions de peintres hexagonaux méconnus, et j’organisais des visites au musée de la ville, l’un des plus riches de France en matière d’art contemporain, soit dit en passant, et fort méconnu.
J’éprouvais un plaisir certain à rencontrer tous ces jeunes étrangers, à deviser avec eux, à découvrir leurs aspirations, leurs désirs, leurs espoirs.
Parmi eux, présente à la moitié de mes cours au moins, j’avais vite remarqué une jeune italienne au teint mat, aux cheveux aile-de-corbeau fort loin du blond vénitien, dont les yeux ne me quittaient pas, sauf pour prendre des notes sur un vieux cahier très épais, corné et fatigué. Je la repérai d’autant mieux que jamais elle ne se joignait aux clients du bar, qu’elle disparaissait sitôt le cours terminé. Grande, dotée d’un port de tête fier et presque hautain, elle m’avait frappé par cette élégance naturelle, même lorsqu’elle portait comme à son habitude de vulgaires jeans fatigués au-dessus de baskets informes. Le mystère de son regard me fascinait aussi, alors même que je ne l’avais jamais approchée suffisamment pour le contempler à loisir. Comme on l’a deviné, je mourais d’envie de faire sa connaissance.
Nous avons tous, je pense, constaté que certaines personnes, hommes ou femmes, nous font perdre nos moyens. Comme si nous ressentions à leur propos cette supériorité imaginaire qui sans raison nous impressionne, parfois nous attire, parfois nous repousse. Cette fille faisait pour moi partie de cette catégorie de gens séduisants que je n’osais aborder. Trop hautaine, trop sérieuse, trop… belle ?
Comment attirer son attention ? Comment faire en sorte de ne pas essuyer ce refus que dans nos jeunes années nous redoutons tant, et qui nous refroidit pour plusieurs semaines ? L’attirance vaincue par la timidité. Et puis un jour… sans doute un jour de semaine où, une fois de plus, j’avais bravé la température polaire pour aller skier tout seul à Villard-de-Lans, j’ai été interpellé timidement par une forme sombre qui me suivait dans la file d’attente du télésiège de la Cote 2000. Je mis quelques secondes à reconnaître, longue silhouette engoncée dans une veste matelassée surmontée d’une capuche, ma mystérieuse élève.
– Oh, c’est vous ? Je ne vous avais pas reconnue… avec cette tenue !
– Moi, je vous ai repéré tout à l'heure, sur la piste. Vous êtes passé devant moi comme une flèche. Mais j’ai bien vu que c’était vous : vous ne portez pas de bonnet, par ce froid ?
– Non ! En fait, je l’ai oublié dans ma voiture, et j’ai la flemme de déchausser pour aller le chercher. Je commence d’ailleurs à avoir froid aux oreilles. Mais dites-moi, vous, je ne savais pas que vous faisiez du ski…
– Vous ne savez pas grand-chose de moi, non ?
À ce moment, le siège est arrivé, et nous a cueillis tous les deux pour une montée qui m’a paru d’une brièveté inhabituelle. Etrangement, la jeune femme discrète et effacée s’est alors révélée bavarde, voire expansive. Avec la légèreté que donne l’accent si élégant des italiens du nord, elle me raconta en deux mots son parcours estudiantin, son amour immodéré pour la France, où habitaient ses grands-parents maternels. « Si je n’ai pas trop d’accent, c’est à eux que le dois : je suis allée en vacances à Salses chaque été depuis mes douze ans ! »
Nous ne nous quittâmes plus de la journée. Trop heureux de l’occasion de briller sur mes planches, un peu fat sans doute, je trouvai un vrai plaisir à l’attendre sur la piste, à l’aider à rechausser ses skis lorsqu’une chute venait émailler ses descentes. Moi qui mettais d’ordinaire un point d’honneur à « rentabiliser mon forfait » en enchaînant les pistes sans perdre une minute, j’oubliais mon plaisir de skieur. Elle-même semblait, j’ose le dire, flattée qu’un prof sacrifie sa journée de ski pour ses beaux yeux. J’avais déjà remarqué qu’elle avait un regard des plus étranges, que je ne m’expliquais pas. Mais lorsque, dans la touffeur d’un restaurant d’altitude, elle enleva enfin ses lunettes, je découvris des yeux vairons, l’un d’un bleu soutenu, l’autre brun sombre.
Devant une assiette de crudités parfaitement hors de saison, nous continuâmes à nous découvrir l’un l’autre. Je détaillais son visage qui aurait pu être quelconque si son regard, justement, n’animait son expression. Avec cela, un sourire enjôleur, sorte de grimace qui tordait légèrement sa bouche et lui donnait un air perpétuellement moqueur. Je me forçais à tenter l’objectivité : ce menton légèrement fuyant, ces sourcils un peu trop fournis – à l’italienne, sans doute – me semblaient des éléments à charge. Pourtant, un charme étrange émanait de cette fille au corps mince, à la démarche légère malgré les chaussures de ski.
Mais ce qui me séduisit dès les premiers mots que nous échangeâmes, ce fut sa voix. Une voix flûtée, souple sans être acide, bien timbrée pourtant. Une voix de mezzo-soprano. Carmen plutôt que la Reine de la Nuit… Seules les syllabes finales et une légère tendance amenant le « e » vers le « é » trahissaient ses origines transalpines. J’étais aussi fasciné par la richesse de son vocabulaire, la correction de sa syntaxe : aucune erreur, aucune hésitation. Mais qu’est-ce qu’elle pouvait bien retirer des cours que je donnais ?
Nous avancions sans nous l’avouer, sans en être conscients peut-être, vers une relation plus intime. Nous n’avons jamais su lequel de nous deux avait posé le premier sa main sur celle de l’autre. La certitude, c’est que cela s’est produit devant cette assiette fade, sur cette table de sapin blond mal équarrie, jonchée de miettes de pain, entre tous ces skieurs bruyants collés à nous. Peu à peu, ces gens disparaissaient et nous laissaient seuls, comme dans ces films anciens où un cercle de netteté isole les personnages dans un halo. Nous n’avions aucune envie de reprendre nos skis. Peu à peu, la salle s’est vidée, et nous nous retrouvâmes seuls au monde devant nos tasses vides.
J’appris qu’elle s’appelait Carlina Montini.
Rien à voir avec le pape !
Le pape ?
Oui, Paul VI ! Il s’appelait comme moi !
Carlina m’est devenue essentielle dès cet après-midi là. Je l’avais toujours connue. Je ne savais rien d’elle, et je savais tout. Je savais que ce serait elle ! Et la profondeur de son regard insolite, le sérieux de son expression, me soutenaient que j’étais celui qu’elle attendait. Pourtant, il fallut bien reprendre nos gants, nos skis, bref, redescendre vers la civilisation. Sans l’avoir décidé, nous nous retrouvâmes tout naturellement devant ma voiture. Le soleil était enfin apparu, et se glissait sous la couche de stratus, à quelques degrés au-dessus de l’horizon. C’est en clignant des yeux que Carlina me quitta quelques minutes pour aller glisser un mot, griffonné au dos de la note du restaurant, sous le pare-brise de l’amie avec laquelle elle était venue.
– Ne t’inquiète pas, c’est ma meilleure amie. Elle comprendra. Je lui téléphonerai ce soir…
C’est à ce moment-là que je découvris que nous nous tutoyions sans l’avoir décidé. Nous repartîmes tôt de la station et redescendîmes tranquillement vers Grenoble. Je choisis de prendre le chemin des écoliers, en passant par Saint-Nizier, sans doute pour prolonger le miracle, à moins que ce ne soit pour admirer le magnifique panorama de la ville dont les lumières s’allumaient peu à peu dans le crépuscule tombant. J’accomplissais des miracles de gestique savante pour ne pas lâcher le volant et garder sa main dans la mienne, et je surprenais son sourire lorsqu’elle me regardait. Nous nous arrêtâmes un moment pour, déjà, regarder dans la même direction : Grenoble, Belledonne, la Chartreuse.
Elle me guida pour la ramener chez elle, dans une chambre universitaire du campus où je la suivis. Dès la porte refermée, elle s’adossa et me tendit les bras, doigts tendus, dans une sorte de supplique. « Viens… » Notre première étreinte ! Nous nous tenions debout contre la porte, et tout devenait facile. Son visage enfoui dans mon cou, elle tentait d’entrer en moi avec de petits mots auxquels je ne comprenais rien, avec une frénésie toute méditerranéenne. Puis, accomplissement inéluctable, nos bouches se trouvèrent. Dans cette tendre violence, nos lèvres refusaient de se séparer, nos langues s’enlaçaient à l’instar de nos corps. Sans nous en rendre compte, nous nous retrouvâmes, l’un entraînant l’autre, au pied du méchant lit d’étudiant qui occupait presque toute la minuscule pièce. Nos bouches ne se quittèrent que le temps de faire voler nos vêtements.
Attends… Tourne-toi. C’est moi qui…
J’eus du mal à dégrafer son soutien-gorge alors qu’elle collait son dos à mon torse, la tête levée pour ne pas perdre un pouce d’adhérence entre nos corps. Puis je lui pris les seins dans les paumes, pendant qu’elle conservait sa tête retournée sur mon épaule. Lentement, je fis leur connaissance, légèrement, précautionneusement. Je découvrais leur poids, l’orée de leur forme, la dureté de leurs boutons. Leur chaleur me surprit, leur moiteur m’éblouit.
Carlina posa ses propres mains sur les miennes, en un geste d’encouragement, et les caressa amoureusement, infiltrant ses doigts fins entre les miens. Puis elle se retourna, posa sa main sur mon sexe et, à travers le coton blanc, commença à le caresser en me souriant :
Tu aimes ?
Ben… Je serais difficile…
L’excitation est souvent l’ennemie de la douceur. Mais la violence n’exclut pas la tendresse. Je lui saisis les fesses et la pressai encore un peu contre moi. Elle recula vers le lit, et m’y entraîna dans la lente chute de deux corps entrelacés.
Attends… S’il te plaît…
Oui, mais…
Je sais. Aspetta un’ pò {1} … Carlina prit mon visage entre ses mains, et plongeant ses yeux dans les miens, elle me contempla de longues secondes, l’air presque soucieux. Sourire disparu. Regard sérieux de petite fille. Sourcils froncés. Puis enfin, sourire réapparu, enjôleur, mutin :
Viens…
Quelques secondes s’étaient écoulées, suffisantes pour donner à l’acte que nous allions vivre un poids, une importance qui excluait la légèreté de l’acte physique.
Jamais je n’avais éprouvé ce sentiment de profondeur.
Carlina, en ce jour de janvier, m’apprit en quelques secondes ce qu’un acte sexuel peut avoir de sérieux, de porteur d’avenir. En parodiant trivialement Gainsbourg {2} , je pourrais dire maintenant, avec le recul, que Carlina, ce soir-là, me rappela que faire l’amour, c’est de la poésie, et que « baiser », c’est du sport.
Ce soir-là, en sortant du bâtiment de l’université, main dans la main, nous savions l’un et l’autre que jamais rien ne serait plus pareil. Nous avions décidé de finir cette journée miraculeuse dans une pizzeria de la rive droite de l’Isère. Et là, devant l’ouverture béante du restaurant, en demi-cercle, façon four à pain, elle m’avoua fréquenter épisodiquement un étudiant en géographie de l’université de Lyon. Je voulus l’arrêter :
Ça ne me regarde pas !
– Comment ça, ça ne te regarde pas ? Mais si ! Et elle me parla de ce garçon gentil, tranquille et trop fade à ses yeux de braise – l’image est de moi, et la fit sourire : « Des braises étranges, alors… Avec mes yeux différents ! ». Dans une simplicité déconcertante, elle osa :
– Dis, nous deux… tu crois que…
– …c’est du solide ?
– Oui… Comment tu as deviné ?
– Je ne sais pas… Ton regard, le ton de ta voix. Et puis, c’était la question qui me trottait aussi dans la tête.
– Alors ?
– Tu sais, je n’ai jamais cru au coup de foudre…
– Mais ce n’est pas un coup de foudre ! Il y a longtemps que je te connais, que j’ai envie de te rencontrer.
– Moi aussi, mais tu sais… un prof avec une de ses élèves…
– On n’est plus au lycée. Et j’ai sans doute presque ton âge. Vingt ans depuis le mois dernier ! Et toi ?
– Vingt-huit bientôt.
– Ah, quand même ! sourit-elle, tu ne les fais pas… Et puis le prof qui drague son élève, c’est vieux comme le monde, ajouta-t-elle avec un grand rire complice.
– C’est toi qui m’as dragué !
– Tu n’attendais que ça. Tu crois que je n’avais pas remarqué tes coups d’œil vers moi, dans la salle de cours ?
– Tu l’as vu ? Pourtant, je faisais tout pour…
– Vous, les français, vous êtes bien naïfs ! Comme tous les hommes, d’ailleurs…
Elle se leva alors, se pencha au-dessus de nos deux pizzas qui refroidissaient dans nos assiettes, et posa délicatement ses lèvres sur les miennes.
– Tu vois, c’est encore moi qui dois prendre l’initiative ! Mais j’arrête là : maintenant, je te laisse faire, ou plutôt, je me laisse faire ! C’est toi le prof !
– Ah ! C’est moi ? Viens !
Je la pris par la main et l’entraînai vers l’arrière salle du restaurant, puis vers les toilettes. Je nous enfermai dans le premier box, clos d’une simple targette, et là, sans nous préoccuper de quoi que ce soit d’autre, je la violai littéralement, adossée à la porte, sans me soucier des craquements inquiétants du chambranle. Nos bouches s’unirent rageusement, il nous fallait dévorer l’autre, nous l’approprier, le faire nôtre, dans sa plénitude.
Carlina s’agrippait à mon cou, les doigts croisés, une jambe enroulée autour de mes hanches. Je sentais ses ongles labourer ma nuque, mais lorsque, au paroxysme du désir, je la pénétrai, n’importe comment, avec toute la violence qui nous habitait tous deux, elle hurla, bouche ouverte, tête en arrière, jusqu’à ce que, plus conscient qu’elle, je plaquai ma paume ouverte sur sa bouche. Alors, me regardant en souriant merveilleusement, elle se redressa, se mordit les lèvres, et chuchota, comme une gamine surprise à chaparder des bonbons : « Merde ! J’avais oublié où on est… »
Nous restâmes alors soudés de longues minutes, haletants, comblés une fois encore, la tête lovée dans l’épaule de l’autre. J’émaillais son cou de baisers chauds, gourmands. Quelqu’un abaissa la poignée de la porte : il fallait sortir, tout de même… Nous nous rajustâmes du mieux que nous pouvions, et sortîmes crânement l’un derrière l’autre, indifférents, presque hautains, devant une dame blonde décolorée qui en resta sans voix. Nous mîmes un point d’honneur à retenir nos éclats de rire jusqu’au trottoir, la pauvre femme n’ayant certainement pas mérité ça.
Le soir-même, nous le savions : nous ne pouvions plus nous passer l’un de l’autre…
Chapitre 5
Dominique

Il y a longtemps que la tentation de l’écriture m’a saisi. Adolescent, je noircissais des pages de cahiers avec une profusion de réflexions forcément géniales. J’avais lu des auteurs classés dans les bibliothèques de mes classes primaires. Jack London, J.O. Curwood, puis, quelques années plus tard, « La chronique des Pasquier », de Georges Duhamel, ma première saga. Peu à peu, avec le temps et sans en être aucunement conscient, ce que je recherchais dans la lecture évoluait. Un ouvrage ne m’intéressait plus que si l’art d’écrire de l’auteur m’attirait. J’abandonnai la littérature policière qui m’avait fasciné un temps par son inventivité pour m’égarer dans les ouvrages, plus austères sans doute, mais qui dispensent un plaisir plus intense. Je passai alors plusieurs mois à dévorer « Les hommes de bonne volonté » de Jules Romains, ce foisonnement d’événements, cette théorie de personnages tous plus vivants les uns que les autres. En reposant le vingt-septième volume (je crois…), je me sentis orphelin de Jallez, de Jerphanion, et je le fus pour longtemps…
Je devenais un amoureux du style. Je ne me satisfaisais pas de voir se déverser en moi des pages et des pages de phrases banales, de vocabulaire insipide. Absorber sans effort une prose médiocre m’apparaissait une perte de temps. Je commençais à prendre conscience que, comme l’écriture, la lecture, pour être appréciée, exige un effort, un investissement personnel sans lequel le plaisir ne se mue pas en bonheur.
Si j’avais retrouvé mes cahiers d’écriture – c’est ainsi que je les appelais – j’ai peur qu’ils ne me soient apparus comme bien ternes. Hélas, je ne le saurai jamais, car ils ont disparu lors d’un des nombreux déménagements qu’un étudiant subit bien à contrecœur. Dans ma pratique professionnelle, je me trouvai dans la situation de ces musiciens que ne tente plus la composition, n’osant se mesurer aux grands compositeurs de l’histoire… Comment faire vivre des personnages aussi bien que Proust, comment brosser une société mieux que Maupassant, comment trousser une intrigue avec autant de talent que Flaubert ?…
Heureusement, il y a le pourquoi ! De même que Messiaen et Xenakis ont dépoussiéré la musique savante, ne faut-il pas reconnaître le génie de Rouaud, le savoir-faire de Schmitt ?
Un de mes amis, grand chef d’orchestre, auprès duquel je m’étonnais qu’il ne soit pas tenté par la composition, me répondit : « Mais ma vie entière ne suffira pas à découvrir tous les chefs-d’œuvre des grands génies ! Je ne veux pas perdre mon temps à griffonner quelques harmonies inutiles ! »
Et moi, dans tout ça ?… Pourtant, j’ai du temps. Trop de temps !
Le démon de l’écriture m’a repris. Je ne sais pas à quoi l’attribuer. L’ennui, sans doute, mais pas seulement. Le plaisir de la gymnastique des idées, de l’agencement des mots, du contact avec les concepts. Et, dans un premier temps, l’envie de raconter. Exorciser ?
Paradoxalement, je ne crois pas que mon histoire vaille d’être relatée. En quoi aurait-elle valeur d’exemple ? De plus, j’ai un gros souci : comment écrire ? Ma seule main gauche, rendue encore plus malhabile des suites de mon accident, m’obéit mal. Une courte note de commissions pour Marie-Claire, par exemple, exige de moi une énorme concentration pour être simplement lisible. Alors un livre ! Il va me falloir trouver autre chose. Carlina m’a proposé de prendre en dictée mes élucubrations, mais j’ai refusé. Outre que c’est lors de ses longues absences que j’aurai le plus envie de peupler mon ennui, j’ai besoin d’être réellement avec elle quand elle passe du temps à Nice.
– Mais alors, mon chéri, embauche un étudiant en lettres. Il n’en manque pas qui ne demanderaient que ça pour se faire quelques sous. Si tu veux, je peux aller afficher une note à la fac.
Je demandai à réfléchir : l’idée de faire entrer chez moi quelqu’un qui serait mon premier lecteur me dérangeait un peu.
Carlina, actuellement, adapte le dernier essai d’un grand spécialiste de l’opéra baroque italien dont j’oublie toujours le nom. Un nom à consonance arménienne… À croire que je refuse de m’en souvenir ! Mais l’éditeur, Vénitien comme elle, a souhaité sa présence chez lui, sur les bords de l’Adriatique, pendant toute la période de finition, de relecture. Il s’agit, je crois, d’une énorme somme de recherche sur les opéras Vénitiens dont l’argument est d’origine arménienne. Carlina, dont la spécialité, la traduction, s’est enrichie récemment d’une compétence de documentaliste, s’est vue contrainte d’accepter son invitation à revenir un temps dans sa ville natale, d’où elle m’expédie régulièrement cartoline {3} et lettres d’où sa passion pour l’art exsude. Comment ne pas réfléchir sur nos rapports de couple ?
Il y a bien longtemps déjà que notre relation s’est brutalement modifiée, victime innocente d’un rocher trop bien caché. Mais il me faut reconnaître que Carlina, témoin de ma déchéance, prit une part essentielle dans le soutien dont je prétendais n’avoir pas besoin, et que je repoussais maladroitement. On ne pourrait compter ses nuits blanches à mon chevet d’hôpital, les démarches qu’elle mena inlassablement. La meilleure preuve de ma reconnaissance à son endroit, ce sont les protestations d’attachement que je lance… toujours en son absence. Tous mes amis savent à quel point je suis convaincu de l’amour qu’elle n’a cessé de me prodiguer, avec tendresse et prévenance.
Allez savoir pourquoi j’ai tant de mal à le lui avouer, à elle… Je suis ainsi fait que ma pudeur m’empêche de reconnaître ce que je lui dois, sans doute plus que la vie. Lorsque, seul dans mon salon, je pense à elle, des bouffées d’amour me submergent, m’oppressent, son image m’apparaît, avec ses yeux étranges, avec son doux sourire encadré de cheveux trop raides, trop noirs. Je prends alors conscience de mon égoïsme, et, juré craché, je me promets de tout faire pour formuler la moindre des choses : non ma reconnaissance, mais simplement la conscience que j’ai de son dévouement. Et la somme d’amour qui m’envahit à sa seule évocation.
Mais alors même que j’éprouve ces moments intenses dans ma tour d’ivoire, j’ai la sensation, la certitude, que la seule manière de préserver notre couple n’est plus à ma portée. Je ne suis plus un homme, à mes yeux au moins. Et rien de ce que d’aucuns peuvent me dire, à commencer par Carlina elle-même, ne pourra jamais m’ôter cette idée fixe : je ne ferai plus l’amour, je n’aurai jamais d’enfant, je ne pourrai désormais satisfaire aucune femme.
Carlina… Quand mes pensées se déposent sur elle, quand mes caresses fantomatiques la frôlent, quand mon souvenir la saisit aux hanches pour l’amener sur un corps dénudé qui n’est pas encore le mien, quand le déchaînement du plaisir revient saisir mon esprit embué, je me délecte d’un bonheur cruel… jusqu’au réveil, réel ou fictif, le corps trempé de sueur, la migraine proche, ma main valide crispée sur l’accoudoir de velours ou sur un froissement de draps moites. Comment lui en vouloir ? Elle a choisi par amour un homme plutôt sportif, heureux de son travail, de sa vie, et elle se retrouve rivée à un homoncule affalé dans son fauteuil roulant, quasi immobile ! Pourtant, j’en suis convaincu, Carlina m’aime. Elle le dit, me le proclame en s’asseyant sur mes genoux amaigris, en m’enlaçant tendrement. Et je la crois. Pourtant, j’ai conscience que je deviens peu à peu acariâtre, que ma vie s’est arrêtée un jour d’hiver.
Personne n’est responsable de ce qui m’est arrivé. Moi non plus. Mais merde ! je suis réduit à ne vivre qu’à… x pour cent ! Quand je contemple par la fenêtre ces gens qui se déplacent, qui marchent, qui courent en s’apostrophant, je ne peux m’empêcher de ressentir cette jalousie, ce sentiment envahissant d’injustice « Pourquoi moi ? » Pourquoi est-ce moi, et pas ce type désagréable que j’entends insulter sa cliente, pas cet assassin qui défraie la chronique ? Même si l’on peut penser que ce sont là des sentiments normaux, je ne m’y habituerai jamais.
Pourvu que je ne m’y habitue jamais !
Le plus grave, ce qui m’exaspère par-dessus tout, c’est l’évolution de mon caractère. Je n’ai jamais été un type calme, posé, de ces hommes sur lesquels tout glisse sans heurt. Mais je n’étais pas non plus de ces colériques, vite montés sur leurs grands chevaux. J’étais, je crois – mais je ne sais plus rien… – capable d’écouter, d’admettre, de respecter l’autre même dans ce que j’aurais pu prendre pour des délires. J’aurais dû me diriger vers une carrière de diplomate, me disait en riant Carlina. Pourtant, aujourd’hui, je deviens soupe au lait, un rien me blesse, je ne comprends plus que mes propres plaisanteries. Ma susceptibilité est exacerbée.
En gros, je suis CHIANT ! Enfin, je le suis devenu. Et j’en souffre.
Chapitre 6
Carlina

Quand la jeune étudiante Vénitienne que j’étais, riche de quelques humanités dans la langue de Molière, investit le campus de Grenoble, elle aurait été bien en peine de donner à ses parents une raison réellement valable à leurs yeux. Après quelques années d’étude à l’université de Bologne mariant latin, italien et français, je n’avais aucune raison culturelle de m’exiler ainsi. En dépit de mes trésors de diplomatie expliquant par a plus b que j’avais réellement BESOIN d’étudier en France, je n’ai jamais cru que mes parents aient le moins du monde été dupes, bien que ma mère cache une origine languedocienne. Mais eux comme moi décidâmes de faire comme si…
Je ne pouvais pourtant pas leur avouer que l’éloignement de ma famille était sans doute le principal aiguillon à ma décision. J’avais dix-neuf ans, je commençais à étouffer à Venise. Pour extraordinaire que soit cette ville, elle n’en demeure pas moins un musée fréquenté essentiellement par des touristes, dans laquelle les Vénitiens eux-mêmes se sentent parfois étrangers… En partant, je savais que j’aurais plaisir à y revenir, à y jeter un regard neuf. Ma mère, institutrice à Mestre, et heureuse de l’être, enseignait avec bonheur à ses bambins les joies de la grammaire italienne, des mathématiques et de la richissime histoire de notre pays. Mon père tenait un commerce de babioles Vénitiennes dans l’une des calle les plus fréquentées du quartier du Rialto. C’était, à l’inverse de son épouse, un bon vivant, toujours à l’aise avec ses clients. Il avait à leur contact développé une aisance de parole qui surprenait. Il pouvait converser avec eux dans toutes les langues sans en avoir jamais appris aucune. « Même l’italien, c’est tout juste ! » Que le client soit américain, scandinave ou japonais, il lui faisait l’article avec tellement de feu, de bagout, dans une sorte de sabir infâme, qu’il était capable de vendre n’importe quoi à n’importe qui ! Enfant, je détestais assister à ces envolées lyriques qu’il déclamait tel un ténor de Verdi, et qui me gênaient au point de me faire baisser la tête, la honte aux joues.
– Mais, ma petite Carlina, il faut bien que je gagne ma vie… Et puis, tu sais, ces touristes, ils sont enchantés de rapporter chez eux la magnifique gondole en plastique noir et argenté que je leur vends ! Elle trônera sur leur cheminée, ils la montreront à leurs amis, et elle leur rappellera le bonheur des voyageurs qui visitent notre ville !
– Tu sais bien que ça ne vaut rien ! Ils l’ont payée dix fois sa valeur !
– Et le prix du bonheur, ma fille, le prix du bonheur ! Tu l’oublies.
– N’empêche… Ils croient que c’est fabriqué ici, alors que ça vient de Chine…
– Ne les prends pas pour des imbéciles ! Ils savent très bien tout ça. Ils n’achètent pas une œuvre d’art, ils achètent un souvenir. Et moi, je suis fier de leur vendre de la nostalgie !… Ma, buon giorno, scusi… Miss ? Are you English ?
Mon père se tournait alors vers une anglaise fadasse entre deux âges, mais à laquelle il s’adressait comme s’il parlait à sa reine. Il me faisait honte un moment, mais son sourire, sa gentillesse, faisaient fondre ma vergogne. Je l’aimais.
Ma mère et lui, couple qui aurait pu être mal assorti, se compre naient merveilleusement. Ce que l’un expliquait avec force détails, l’autre l’entendait sans parler. Mon père, qui aurait pu souffrir de la différence de culture, prétendait : « Ragazzina {4} , tu as étudié les langues étrangères au collège, et moi j’ai arrêté l’école à douze ans. Mais moi, je pratique toutes les langues tous les jours, et tout le monde me comprend ! C’était bien la peine ! »
Cependant, malgré tout l’amour qu’ils me portent, malgré tout l’amour que je leur porte, leur couple, tellement uni, tellement fusionnel, en arrive à repousser tout corps étranger. Dont je fais partie. Mon père, ma mère surtout, seraient horrifiés de lire ces lignes, pourtant honnêtes et dépourvues de jugement. Leur connivence est telle que je ne me suis jamais sentie capable de m’immiscer dans leur monde sans ressentir la désagréable sensation d’être de trop. Petite fille déjà, il me semblait impossible d’avoir mon père, ou ma mère, pour moi toute seule. Pour peu que je m’asseye sur les genoux de l’un, aussitôt l’autre apparaissait, et leur complicité étouffante ne me laissait qu’un strapontin.
Tout se passait comme si un courant violent repoussait mes efforts pour remonter une rivière amie. J’avais beau rechercher l’amour de l’un ou de l’autre, je ne trouvais que l’amour de l’un et de l’autre. Seules les occupations de mon père, les travaux ménagers de ma mère, libéraient un peu mon espace. Le tout avec une bonne foi de tous les instants. Oh, je n’ai manqué ni d’amour ni d’écoute. Ils m’ont soutenue, accordé toute l’aide possible, toute la prévoyance dont ils étaient capables. Mais je ne parviens plus à me souvenir d’un seul câlin avec l’un, d’une seule conversation intime avec l’autre. Tout se passait comme si le mariage, pour eux, était un aimant (quel mot ! la langue française a de ces clins d’œil !) dont ils ne voulaient ni ne pouvaient se défaire.
S’ils savaient que je pense cela, ils crieraient peut-être à l’injustice, à l’incompréhension. Ils auraient sans doute raison. Mais comment leur expliquer, en même temps, tout le bonheur qu’ils me dispensèrent pourtant, amour dont je me nourris encore, des années plus tard. Sans doute ai-je une responsabilité dans cet amour bicéphale où je ne pouvais entrer que par effraction. Trop exigeante, trop peu réceptive ? Je n’ai pourtant, et c’est tout à leur honneur, jamais cessé de les aimer. Suis-je loin d’eux ? Ils me manquent. Mais vivre dans leur sphère trop longtemps est au-dessus de mes forces. Il y a peu, mon père a fini par accepter, la mort dans l’âme, de vendre son fond de commerce, et de partir avec ma mère « finir leurs jours » dans la petite maison qu’ils ont achetée près d’Alicante. La vieille attirance de ma mère pour la chose espagnole a fini par vaincre, dans son combat contre l’italianité forcenée de mon père.
Il faut dire qu’elle a de qui tenir ! Mes grands-parents maternels, espagnols bon teint (ils s’appelaient Salaber) ont tous deux passé la frontière pyrénéenne à la fin de la guerre pour se réfugier dans le Roussillon français. Après quelques trop longues semaines dans un camp de regroupement, et alors que ma grand-mère attendait son premier enfant dans ces conditions précaires, ils ont fini par s’installer près de Perpignan, dans une sorte de taudis que son mari, un maçon de Murcie, a peu à peu rendu habitable à force de ténacité et de « menus larcins » sur les chantiers environnants. Ma grand-mère, Adoracion, avait ajouté le jour où elle me confia ce détail :
– Ton grand-père était pourtant d’une honnêteté scrupuleuse (elle disait : scroupouloss !). Mais comment faire ? Ta mère venait de naître. Au début de l’hiver, comme par hasard. On avait froid. Il fallait faire vite pour réparer les portes, le toit. On n’a pas eu de chauffage pendant deux ans ! Un peu de bois chapardé tempérait la cuisine… Heureusement, nos voisins français, très gentils, nous ont permis, à ta maman et à moi, de dormir chez eux lorsque le froid pinçait. Pourtant, je t’assure que leur maison était toute petite. On se serrait. On était jeunes, et on vivait. Libres. Dans un pays libre ! Pas comme certains de nos amis chez Franco.
Son visage se fermait, et ses yeux regardaient à l’intérieur d’elle-même.
Ce fut dans ce petit village de Salses, à une portée de fusil de l’étang de Leucate, qu’ils finirent par se fixer. Et c’est peut-être d’avoir gambadé pendant mes vacances d’été dans le superbe château médiéval de la bourgade qui me donna ce goût pour la langue française et l’histoire. Passer de Venise aux cathares, que mon grand-père me faisait découvrir au volant de sa « Rolls », une vieille Dauphine Renault, m’a donné une éducation sans doute dépareillée, mais dont la richesse m’apparaît tous les jours davantage. Je suis Vénitienne, de la racine de mes cheveux à mes orteils, mais je suis aussi française, espagnole, bien que je parle très mal la langue de Cervantès.
La première fois que « Monsieur Chavanoz » intervint pour un cours – je m’en souviens encore avec émoi, il s’agissait de découvrir les femmes-écrivaines de l’époque médiévale – je fus subjuguée dès la première minute non seulement par son érudition, mais par sa science du contact. J’avais rarement assisté à un cours aussi passionnant, aussi convaincant. Il nous faisait entrer de plain-pied dans les lettres d’Héloïse, les lais de Marie de France et les textes philosophiques de Christine de Pisan. Mais ce qui, je crois, me fascina dès l’abord, ce fut son art de la diction : il nous lut deux poèmes de Marie de France et une lettre d’Héloïse à Abélard, et je ne pus que fermer les yeux et ressentir au fond de moi ces vibrations étranges. Ma connaissance encore quasi-intuitive de la langue française m’amena à goûter encore davantage la musicalité de cette voix profonde et douce, précise et fascinante à mes oreilles façonnées à la faconde sonore des italiens. Bref, je sortis du cours avec un sentiment de manque, presque de deuil. Héloïse et Dominique s’invitèrent dans mes pensées jusque dans le lit trop creux de ma chambre universitaire. Et, litote incontestable : je ne suis pas sûre que le physique avantageux de mon nouveau professeur n’ait pas été pour beaucoup dans mes difficultés d’endormissement, ce soir-là…
La mode de l’époque n’étant pas dans la drague des profs par leurs étudiantes, je n’entretenais mon émoi que chaque fois que l’occasion m’en était donnée par l’emploi du temps. Il a fallu notre rencontre fortuite sur un télésiège pour que nous nous rencontrions ailleurs que dans les amphis de la fac. Je dois être honnête : je ne sais si j’ai ou non développé quelque trésor de séduction (avec, excusez du peu ! doudoune sombre et bonnet rouge tricoté par ma mère), mais le terrain devait être bien préparé : Dominique et moi tombâmes littéralement dans les bras l’un de l’autre, dès notre retour à Grenoble.
Nous ne nous sommes plus quittés, malgré l’accident, malgré l’hospitalisation, malgré le handicap.
Je ne suis nullement admirable : simplement amoureuse.
Chapitre 7

Dominique

Dès l’ouverture des pistes, mes trois compères et moi grimpons dans la première benne de la journée.

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