Ce qui me reste…
158 pages
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Description

Après « Viens, on rentre à pied », un roman, inspiré d’une histoire vraie, qui se déroule durant la deuxième guerre mondiale, il propose aujourd’hui « Ce qui me reste… », un roman sur le handicap et l’écriture, qui fait voyager ses lecteurs de Grenoble à Nice, de Venise à Barcelone. « Gérard Cattant manie la plume avec la précision et l'exigence du musicien. Dans une fiction parfaitement construite et rythmée où se mêlent amour, amitié et orgueil, il aborde d'une manière originale les questions du handicap et de la création littéraire ». Guy Masson - Bibliothécaire - Romans « On trouvera ici une histoire profondément émouvante, et qui en même temps ne tombe jamais dans la sensiblerie. Une histoire qui part d'une situation hélas banale (un accident, le handicap et la solitude qui s'ensuit), mais qui très vite devient originale, accroche le lecteur et construit progressivement un véritable suspens. Le livre est nourri par une grande intelligence des sentiments, par une belle sensibilité aux lieux (Nice, Venise), et aussi par toute une série de réflexions sur l'écriture, la musique, l'architecture - réflexions habilement insérées dans l'histoire dont elles ne rompent jamais le fil. Une lecture prenante, une réussite ». Jean Garagnon - Professeur de littérature agrégé à l’université - Le Caire

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 24 juin 2013
Nombre de lectures 2
EAN13 9782312011592
Langue Français

Exrait

Ce qui me reste…
Gérard Cattant
Ce qui me reste…








LES ÉDITIONS DU NET 22, rue Édouard Nieuport 92150 Suresnes
À mes enfants
À mes petits- enfants
À Guy Masson
À Venise







« La paralysie est le commencement de la sagesse . »
Francis Picabia











© Les Éditions du Net, 2013 ISBN : 978-2-312-01159-2
Chapitre 1
Dominique

Magalie – avec un « e », précise-t-elle toujours – vient de claquer la porte. « C’est moi ! ». Je n’aurais aucune idée de l’heure si elle n’était aussi ponctuelle. « J’ai avalé une pendule, s’esclaffe-t-elle souvent. » Magalie est mon infirmière. Pardon ! Mon « auxiliaire de vie » ! La porte claque toujours entre sept heures trente et sept heures trente-cinq. Je le sais, parce qu’elle me l’a dit. Il y a deux ans au moins que je refuse pendules, montres ou carillons dans notre petit appartement.
Il me semble que l’ennui est moins pesant lorsqu’il se suffit à lui-même. Je n’ai nul besoin qu’un cadran me rappelle à quel point le temps s’écoule lentement. Au contraire, mon impression de solitude s’estompe quelque peu lorsque je suis resté plusieurs heures inoccupé. Tout se passe comme si, chez moi, une manière de ralentissement du temps accompagnait mes heures d’ennui. J’ai lu quelque part, dans une autre vie, que les mouches disposent de tellement d’ocelles dans leurs yeux à facettes que tout se passe pour elles comme si les mouvements étaient ralentis. Dès lors elles ont beau jeu de s’échapper lorsqu’un geste brusque les surprend. Et seule la rapidité du chasseur peut les emprisonner dans la main. Eh bien, cette sensation d’étirement du temps, je l’éprouve à une autre échelle. Je ne voudrais pas constater toutes les heures que la pendule n’a avancé que de vingt minutes ! Dès que la porte du palier retentit violemment dans l’autre sens – Magalie n’a jamais pu, ou voulu, tirer tranquillement le battant pour qu’il ne fasse entendre qu’un claquement de serrure discret. Non, comme tout ce qu’elle fait, cela doit être connu de tous, publié, comme si sa fierté en dépendait : « Je viens de travailler pour M. Chavanoz ! » et au fracas de la porte succède le calme : la vraie matinée commence.
Dans le silence. Un silence irrémédiablement et avantageusement rompu six fois par semaine par les maraîchers du cours Saleya et leurs chalands. Je ne dois pas me plaindre : c’est moi qui ai choisi cette fourmilière pour y habiter, pour entendre la vie des autres, ceux qui se promènent, qui vendent, qui achètent à grands renforts d’exclamations, de rires et d’engueulades feintes ou réelles. Quand je parle de maraîchers, j’ai tort : je devrais préciser que beaucoup de ces vendeurs font dans la fleur. Vue de ma fenêtre, une théorie de couleurs vives me soutient que la vie existe encore. Ailleurs. Les odeurs participent de cette évidence : la vie, c’est la couleur, c’est le parfum, c’est le bruit…
Mais il y a le lundi. Jour maudit ou jour béni ? Au même titre que le claquement de porte de Magalie, le silence du lundi matin me renseigne non sur l’heure, mais sur le jour de la semaine. Le lundi, pas de cris, pas de vociférations, pas de fleurs. Pas d’odeurs non plus. Le lundi, c’est le jour des antiquaires ! Rien de plus discret qu’un antiquaire, rien de plus feutré que ses relations avec son client. Les prix se discutent dans un murmure, les affaires se règlent dans un silence presque religieux. Onctuosité et méfiance président au négoce de l’ancien. L’impression que les prix sont griffonnés sur de minuscules bouts de papier, et glissés en catimini dans la paume du client, comme dans les transactions industrielles…
Quant aux chalands, rien de commun avec les commères du légume, avec les touristes des couleurs et des senteurs : le lundi, plus de fichus à fleurs, plus de casquettes plates : ce sont des élégantes, des complets-veston, chapeautés les unes et les autres, parfois même sous le soleil de l’été. Et tous participent à un lent défilé de sénateurs. On examine d’un regard qui se veut connaisseur, on scrute, on tourne autour, on cherche le défaut… et on exulte si on le trouve. On balance, un œil sur la chose, l’autre sur le vendeur. Charme du commerce, car qu’est-ce qui unit amateur et antiquaire, sinon le plaisir du jeu subtil du négoce ? De ma fenêtre, impossible d’entendre les propos échangés. Pourtant, l’un de mes jeux favoris de ces lundis silencieux, c’est de tenter de reconstituer les dialogues entre les vieilles maquerelles assises et tricotantes au milieu de leurs bibelots et les éventuels acquéreurs préoccupés de leur faire croire qu’ils s’y connaissent en antiquailles.
Un signe ne trompe pas : si la femme, à la face aussi colorée que l’étal du fleuriste qui reviendra prendre sa place le lendemain, se lève péniblement et dépose son tricot sur le cannage de sa chaise, c’est qu’elle a flairé un pigeon ou un client – ce qui, tout bien considéré, ne fait guère de différence : les deux pourraient faire grossir le magot de la commerçante, bien caché dans le tiroir d’une commode prétendûment dix-huitième. Alors débutent les conciliabules ! Je n’en perçois, et encore, si ma fenêtre est ouverte, que quelques mots proférés moins discrètement que le reste. Par contre, je m’amuse à repérer les gestes de l’amateur, attiré par l’objet, qu’il caresse d’abord du regard, puis d’un doigt prudent, jusqu’à ce que la maquillée s’en saisisse et le dépose précautionneusement dans les mains du pigeon. Et alors, j’entends, j’entends vraiment, son discours vantant la statuette en biscuit ou la pendule dorée sous cloche. Et le cuivre devient or, la faïence porcelaine, le sapin merisier… Toute la science du vendeur s’écoule dans une diarrhée verbale destinée à empêcher à tout prix l’amateur de réfléchir, à lui asséner mensonges et exagérations, bref, à endormir son esprit critique.
On me croira ou non, je devine presque toujours le moment où l’un s’enquiert du prix, alors que l’autre développait des trésors d’imagination pour retarder cet instant entre tous fatidique. Je le devine à l’attitude de l’un et de l’autre : pendant que le chapeauté insiste, les yeux volontairement posés sur l’horizon, afin de ne pas faire penser qu’il tient vraiment à cette montre ancienne, la propriétaire, au contraire, se penche vers l’objet du désir, le saisit délicatement entre ses mains, l’approche du client en vantant l’élégance de son cadran en chiffres romains, la qualité de la chaîne de gousset, la délicatesse du bas-relief du boitier… peut-être façonné par des ouvrières de Singapour.
Le dialogue s’accélère : on n’en est plus à l’objet, mais au rapport commercial. Comment faire la meilleure affaire ? Comment être certain que cette montre vaut vraiment le prix qu’on m’en demande ? Comment être sûre que je ne pourrais pas la vendre plus cher à un autre volatile, la semaine prochaine ? Et puis, très souvent, j’assiste, amusé, à un élément essentiel du marchandage : le faux départ.
Le chapeau s’éloigne, suivi comme son ombre par sa moitié, à pas de badaud, non sans jeter un regard en arrière, par-dessus son épaule. Il vient certainement de dire à l’antiquaire que son prix est trop élevé, qu’il ne peut pas, qu’il va voir, qu’il va en parler à sa femme – qui est à côté de lui. La déception de la vendeuse, elle le sait, elle l’a senti, humé, elle en est certaine, cette déception sera de courte durée. Le plus souvent, elle ne se trompe pas : quelques minutes plus tard, retour du couple, apparemment indifférent, à l’étal. Quelques coups d’œil furtifs révèlent que leur intérêt ne s’est pas atténué. L’homme, alors, faussement surpris, se dirige vers la femme fardée qui l’a interpellé. Et là, je l’aurais parié, l’affaire se décide en trois coups de cuiller à pot : prix ajusté, chèque ou « J’aimerais autant du liquide, Monsieur », et la montre change de gousset.
Lassé de tendre le cou, je me rencogne dans mon fauteuil, et comme il fait frisquet, nous ne sommes qu’en mars, après tout, je referme la fenêtre, en me félicitant d’avoir demandé à

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