Cent lettres de Paris
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Description

Tout au long des années 90, Lucian Raicu a été au micro de l'émission en langue roumaine de Radio France Internationale. En 2010, sortait à Bucarest Cent lettres de Paris, choix posthume d'une centaine de ces prises de vue « à chaud » de la vie littéraire et culturelle parisienne. Dans cet ouvrage, nous retrouvons ce Raicu, maître du croquis au fusain, du petit angle insoupçonné qui vous redessine tout un paysage, mais aussi son style particulier « interpellant » le lecteur.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 15 février 2016
Nombre de lectures 6
EAN13 9782140001017
Langue Français
Poids de l'ouvrage 10 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0172€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Lucian RAICU
Cent lettres de Paris
Tout au long des années 90, Lucian Raicu a été, au micro de
l’émission en langue roumaine de Radio France internationale,
la plume et la voix d’une série de chroniques hebdomadaires.
En 2010, sortait à Bucarest Cent lettres de Paris, choix
posthume d’une centaine de ces prises de vue « à chaud »
de la vie littéraire et culturelle parisienne. Nous y retrouvons
ce Raicu, maître du croquis au fusain, de la échette qui fait
mouche, du petit angle insoupçonné qui vous redessine tout Cent lettresun paysage, mais aussi son style particulier « interpellant »
le lecteur. Des textes à lire d’une traite : Benjamin Fondane,
ce prophète imprudent ; Pascal, Bernanos ou Paul Ricœur,
interrogations sur le mal et la souffrance, cependant assorties de Paris
d’une « vie mode d’emploi », comment (dirait Montaigne)
« savoir jouir loyal de soi-même » ; le rire de Voltaire ou de Traduit du roumain par Dominique ILEA
Cioran, haro sur le cliché ; ré exion sur le « style » qui seul
pourrait sauver le monde, avec Proust et Deleuze ; fascination
pour la voix – de Mauriac, de Barthes ; prospections du côté
d’Ionesco ou de Gherasim Luca ; dégon age de la baudruche
Paul Claudel ; portrait attachant d’Antoine Blondin, « le âneur
de la rive gauche »… Tout Paris dans un grand millésime.
Né en 1934 à Iaşi (Moldavie roumaine), émigré en 1986
à Paris, où il décédera en 2006, Bernard LEIBOVICI, alias
Lucian RAICU, est un grand essayiste de la seconde moitié
edu xx siècle, dont les études sur Gogol, Tolstoï, Thomas
Mann ou Ionesco font autorité. En France, il a publié Avec
Gogol. Essai sur l’inconsistance (L’Âge d’homme, 1992) et
des textes dans la Revue des Deux Mondes.
Illustration de couverture : © isaxar - Thinkstock
LettresISBN : 978-2-343-08371-1
28,50 € Roumaines
LETTRES_ROUMAINES_GF_RAICU_26_100-LETTRES-PARIS.indd 1 11/01/16 17:30:33
Lucian RAICU
Cent lettres de Paris
















Cent lettres de Paris
















Lettres roumaines

Cette collection est consacrée à la littérature roumaine classique et
contemporaine. Elle accueille des œuvres traduites du roumain ou
rédigées directement en langue française.

Lucian RAICU



























Cent lettres de Paris







Traduit du roumain par Dominique ILEA



































































































































Ouvrage traduit et publié avec le soutien
de l’Institut culturel roumain






























Première édition : O sutã de scrisori din Paris,
Cartea Româneascã, Bucarest, 2010




© L’Harmattan, 2016
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-08371-1
EAN : 9782343083711
Tout Paris dans un grand millésime
Tout au long des années 90, Lucian Raicu a été, au micro de
l’émission en langue roumaine de Radio France Internationale, la
plume et la voix d’une série de chroniques hebdomadaires, dont
certaines seraient relayées par les revues roumaines România
literarã de Bucarest et Vatra de Târgu-Mure ş.
En 2010, sortait à Bucarest, aux éditions Cartea Româneascã,
Cent lettres de Paris, choix posthume d’une centaine de ces prises
de vue « à chaud », au jour le jour, de la vie littéraire-culturelle
parisienne, de la lettre et du vécu : parutions, conférences,
expositions, interviews radiophoniques ou télévisées…
Nous y retrouvons ce Raicu maître du croquis au fusain, de la
féchette qui fait mouche, du petit angle insoupçonné qui vous
redessine tout un paysage – tel (mutatis mutandis) un Philippe
Sollers dans La Guerre du Goût.
Mais aussi son style particulier, « interpellant » le lecteur,
l’entraînant dans un « dialogue » très animé ponctué de discrètes
confessions intimes, aux accents parfois familiers mais d’une haute
tenue – c’est pourquoi ces textes à vocation d’abord orale n’ont
pas eu besoin de « toilettage », de réajustements, ayant déjà (pour
reprendre la formule que lui-même employa à propos du dernier
livre d’Albert Camus) « tout ce qu’il faut, là où il faut ».
Des textes à lire d’une traite, à peine jalonnés de pauses
respiration ; en voici quelques aperçus :
Benjamin Fondane – ce prophète imprudent…
5
Ilea-modifié.indd 5 08/01/2016 15:09:38Pascal, Bernanos ou Paul Ricœur – interrogations sur le mal et
la souffrance ; cependant assorties d’une espèce de « vie mode
d’emploi » – comment « savoir jouir loyal de soi-même » (dirait
Montaigne)…
Le rire de Voltaire ou de Cioran – haro sur le cliché…
Réfexion sur le « style » qui seul pourrait sauver le monde –
avec Proust et Deleuze…
Fascination pour la voix – de Mauriac, de Barthes…
Prospections du côté d’Ionesco ou de Gherasim Luca…
Dégonfage de la baudruche Paul Claudel…
Portrait attachant d’Antoine Blondin, « le flâneur de la rive
gauche »…
Tout Paris dans un grand millésime.
Dominique ILEA
Né en 1934 à Ia şi, capitale historique et culturelle de la Moldavie
roumaine, Lucian Raicu (pseudonyme de Bernard Leibovici) est
l’un des meilleurs essayistes roumains de la seconde moitié du
eXX siècle, dont les études sur Gogol, Tolstoï, Thomas Mann et
Ionesco font autorité.
Diplômé de la faculté de lettres de l’Université de Bucarest,
puis de l’école de littérature « Mihai Eminescu », travaillant comme
rédacteur des revues bucarestoises Gazeta literarã (l’actuelle
România literarã) et Via ţa Româneascã, il se voit (en 1958) limoger
de cette dernière, et bientôt exclure de l’Union des écrivains de
Roumanie : le régime communiste ne veut plus de Juifs dans son
paysage culturel.
6 7
Ilea-modifié.indd 6 08/01/2016 15:09:38Les persécutions, la mort de ses meilleurs amis et confrères, le
poussent (en 1986) à prendre, avec son épouse, l’écrivaine Sonia
Larian, la décision douloureuse (et quasi suicidaire pour un auteur
parvenu à maturité dans sa langue natale) de quitter son pays qui
ne semblait pas apercevoir de lueur au bout du tunnel.
Ayant gagné Paris, il devient chroniqueur aux émissions en
langue roumaine de Free Europe et de RFI, tout en gardant le
contact avec le monde littéraire de la Roumanie postdécembriste.
Décédé en 2006, ses cendres reposent au columbarium du
Père-Lachaise.
Œuvres principales 
Cent lettres de Paris (O sutã de scrisori din Paris), choix de
chroniques pour la RFI, Cartea Româneascã, Bucarest, 2010 – un extrait
dans Cahiers Benjamin Fondane, n° 13, Tel-Aviv, 2010, traduit par
Dominique Ilea.
Par-delà la littérature (Dincolo de literaturã), Hasefer, Bucarest,
2008.
« Journal en miettes » avec Eugène Ionesco (« Journal en
miettes » cu Eugène Ionesco), Litera, Bucarest, 1993 – un extrait
dans Revue des Deux Mondes, mars 2007, traduit par Dominique
Ilea.
Scènes du roman de la littérature (Scene din romanul literaturii),
Cartea Româneascã, 1985.
La Voie d’accès (Calea de acces), Cartea Româneascã, 1982 ;
Polirom, Ia şi, 2004 – un extrait dans Revue des Deux Mondes,
décembre 2003, traduit par Dominique Ilea.
De l’esprit créateur (Refec ţii asupra spiritului creator), Cartea
Româneascã, 1979.
La critique – une forme de vie (Critica – formã de via ţã), Cartea
Româneascã, 1976.
6 7
Ilea-modifié.indd 7 08/01/2016 15:09:38Avec Gogol. Essai sur l’inconsistance (Gogol sau fantasticul
banalitã ţii), Cartea Româneascã, 1974 ; éditions de l’ICR, Bucarest,
2004 – traduit en partie par Odile Serre, L’Âge d’homme, 1992 – un
extrait inédit dans Revue des Deux Mondes, juin 2004, traduit par
Dominique Ilea.
8 9
Ilea-modifié.indd 8 08/01/2016 15:09:38Paris – ville des villes
Parmi tous les « mystères de Paris », le plus impénétrable et
fascinant est sa capacité d’absorption, résistant à toutes les
tentatives de concurrence, de rattrapage ; son aptitude à tirer proft de
tous les événements historiques (la Révolution, par exemple) et de
toutes les époques, de tous les renouvellements et
modernisations successifs. Au bénéfce de son « pouvoir », de son prestige.
S’interrogeant par quoi l’histoire « urbaine » de France se
différencie-t-elle de celle d’Allemagne ou d’Italie, Georges Duby
répond sans hésiter : sa particularité consiste en la « présence
de Paris ». Voilà ce qui – en premier lieu – singularise la France.
Celle d’hier comme celle d’aujourd’hui. Une pareille continuité au
fl d’une évolution séculaire a en soi de quoi laisser songeur. Les
grandes villes s’élèvent puis déchoient, leur éclat se ternit – alors
que, dans le cas présent, la norme n’a plus l’air de fonctionner.
Je vais citer quelques extraits du début du livre dirigé par
Georges Duby (le plus insigne historien français, après la
disparition de Braudel) et intitulé Histoire de la France urbaine (Seuil,
1980) : le texte – clair, dense, prégnant – ne se laisse ni résumer,
ni paraphraser, à moins qu’on veuille à tout prix le galvauder. Le
sujet du chapitre est : Paris, que représente-t-elle pour la France,
et « pourquoi » :
« Puisque, de part en part de la civilisation française, court une
frontière, aussi nette peut-être qu’entre la campagne et toutes les
villes : elle isole l’une de l’autre Paris et la province. L’opposition fut
plus vivement ressentie dans les temps modernes […]. Sur cette
opposition, les Girondins fondèrent leur stratégie ; sur elle, Balzac
8 9
Ilea-modifié.indd 9 08/01/2016 15:09:38construisit le plan de la Comédie humaine. Elle existait
cependant depuis des siècles. À son origine se trouve encore une fois le
fait politique. Lutèce s’était modifée comme toutes les grandes
cités de la Gaule romaine ; […] elle s’était repliée dans l’étroit
réduit, protégé par les châtelets, où se dressaient le palais et la
ecathédrale. Il advint qu’au XII siècle, le roi de France choisit de
faire en ce lieu son séjour de prédilection, d’y fxer les organes
les plus pesants de son gouvernement. Cette décision changea
tout. Depuis lors en effet, le pouvoir du souverain ne cessa de
s’étendre. Il recouvrit lentement le royaume jusqu’à ses confns.
e[…] au début du XIV siècle, Paris était cinq ou six fois plus peuplée
que la plus forissante des bonnes villes. Paris régnait sur la culture,
dispersait de tous côtés les modes, le savoir des écoles, les mots
d’ordre, les mots tout court, des manières de s’exprimer que l’élite,
dans le royaume entier et au-delà, s’efforça d’imiter. Paris fut le
foyer de toutes les avant-gardes. Qui le quittait croyait s’exiler. »
On pourrait diffcilement être plus concis… En l’espace d’une
demi-page, le passage de l’ancienne cité guère différente des
autres à la métropole imposant les « modes » et « toutes les
avant-gardes » se fait avec rapidité et élégance, avec un naturel
typiquement français, à la croisée du ton de blanche
constatation, de contrainte face aux évidences historiques irréfutables,
du ton admiratif et de celui, quand même, légèrement ironique.
Le dernier résultant de l’effet de « vitesse » de ces
métamorphoses, de ces substitutions, éminemment parisienne… Dès lors,
quoi d’étonnant dans la phrase : « Paris, c’est Paris » ? Proftant
des événements et des conjonctures, la capitale prit d’emblée
les devants, se mettant à leur tête quand elle ne pouvait plus les
détourner de leur chemin, épousant leur forme, empruntant leur
substance – consolidant encore davantage sa position de toute
façon centrale, d’« avant-garde ». Duby note plus loin :
« Contre Versailles, la Révolution fut parisienne. Et les
formations politiques qui succédèrent à la monarchie d’Ancien Régime
héritèrent de son esprit centralisateur et s’agrippèrent de manière
plus tenace encore à la ville capitale. […] Elle tint en position
10 11
Ilea-modifié.indd 10 08/01/2016 15:09:38subordonnée toutes les autres villes de l’État français, où chacun
s’évertuait à se comporter à l’instar de Paris. »
Les forces d’« imitation » – comme aurait dit Tarde et, dans son
sillage, Eugen Lovinescu – eurent, à chaque fois, le dernier mot
dans le confit avec les forces d’« autonomie » (non moins obsti -
nées, il faut le dire…). Ce mot est : « Paris ». Un mot que Georges
Duby s’est désormais « approprié » :
« Les villes de province furent ainsi dépouillées d’une part
notable de leurs attributs, de leurs fonctions, de leur créativité, par
ce géant qui les dépassait en tout, ville des villes, cœur
hypertrophié de l’organe politique dont la puissance captatrice, après sept
siècles d’hégémonie, en dépit de tout effort pour en équilibrer
les pressions par d’autres métropoles, n’apparaît pas aujourd’hui
s’être relâchée. »
Un historien « objectif » par excellence devient soudain
pathétique au contact d’un « thème » qui donne le la et contraint à
l’« imitation » celui qui le « traite ».
10 11
Ilea-modifié.indd 11 08/01/2016 15:09:38Canetti : « Encore Pascal… »
Je cite :
« Encore Pascal. Qui ne nous a jamais irrité, jamais déçu. Dont
rien n’est emprunté ailleurs. Son argumentation laisse des portes
ouvertes. Quand bien même on ne serait d’accord avec rien de ce
qu’il dit, on voudrait y revenir sans cesse et le repenser. Aucune
découverte ne le contrarie. Foi et réfexion, chez lui, ne le cèdent
en rien l’une à l’autre.
Ce qui sert Pascal dans ses Pensées, c’est qu’il s’y interrompt
[souligné dans le texte, L. R.] toujours. Chacun peut assembler
ces fragments comme il lui plaît. Le mieux est de les laisser
inassemblés.
La formule est son fort : la pureté de Pascal se manifeste dans
la mise en équation de chacun de ses énoncés. ‘La multitude qui
ne se réduit pas à l’unité est confusion : l’unité qui ne dépend pas
de la multitude est tyrannie’. »
L’une des multiples références à l’auteur français préféré, dans
un tome posthume des Réflexions d’Elias Canetti (Le Collier
des mouches, Albin Michel, 1995, collection « Les Grandes
Traductions », traduit de l’allemand par Walter Weideli).
Canetti – 1905-1994 ; prix Nobel : 1981.
L’extrait ci-dessus – l’une des nombreuses évocations de Pascal
parmi les pas si nombreuses mentions « livresques » présentes
dans les réfexions de Canetti. En voici un autre, parcouru de la
même onde d’admiration :
12 13
Ilea-modifié.indd 12 08/01/2016 15:09:38« Ce qui fait la grandeur de Pascal, c’est la façon dont il se
limite. Je n’en connais pas de plus éloquente. Il ne cessait de se
couper à lui-même la parole. C’est pourquoi cette dernière se lit
comme si elle venait de jaillir et qu’elle fût interrompue à l’instant
par lui. Toutes ces phrases petites et grandes, tous ces fragments
de phrases semblent être d’aujourd’hui. »
Le vieux, le sage Canetti (né à Roustchouk, j’aime ce syntagme,
tout comme j’aime répéter cet autre, sur Eugène Ionesco : « né à
Slatina »), sage mais pas « rangé » pour un sou, ni par nature ni
« assagi » avec le temps (il aura vécu pratiquement nonagénaire),
n’est pas gêné de prendre des leçons du beaucoup plus jeune, du
précoce, de l’excessif Blaise Pascal : non des leçons de pensée –
car aimant penser par lui-même, n’« empruntant » rien à personne,
à l’instar de Pascal – mais, je dirais, de technique de l’écriture
fragmentaire, hachée, celle d’un habitué à « se couper à lui-même la
parole », à ne jamais se cantonner par méthode dans une idée, ni
« exploiter » laborieusement tel ou tel « jaillissement »…
Parfois, il se dispense même de tout commentaire, jetant sur
la page quelque bribe pascalienne suivie d’une neutre espace
blanche. Ailleurs, le commentaire revient, mais elliptique, réduit
au strict nécessaire, à l’essentiel – comme dans ces trois lignes
précédées de la formule Pensées [le titre pascalien, L. R.] contre
la mort : « Seule solution possible : elles doivent rester à l’état de
fragments. Tu ne dois pas les publier toi-même. Tu ne dois pas les
rédiger. Tu ne dois pas les unifer [en italiques dans le texte, L. R.] ».
Tel un conseil que Canetti, les Pensées de Pascal sous les yeux,
s’adresserait à lui-même.
J’aimerais élargir la parenthèse – puisque la présence de Pascal
dans les réfexions posthumes de l’auteur du roman Auto-da-fé ne
se résument pas à des citations et des références directes, mais
rayonne partout dans ce texte d’une grande, pascalienne densité.
J’y glane quelques idées :
« Aucune écriture n’est assez secrète pour que l’homme s’y
exprime sincèrement. »
12 13
Ilea-modifié.indd 13 08/01/2016 15:09:38« Il est si méchant que son oreille craint sa langue. »
« Il ne deviendra jamais un penseur : il se répète trop rarement. »
« La réussite n’est que la part infme de l’expérience. »
« La valeur d’un esprit se mesure au nombre d’années qu’il est
capable de perdre. »
« Il est facile d’être raisonnable quand on n’aime personne,
même pas soi-même. »
« Dieu n’aime pas qu’on tire des leçons de l’histoire récente. »
« Les gens parlent comme s’ils avaient toujours parlé de cette
façon. »
« L’histoire contient tout sens, c’est pourquoi elle est absurde. »
« Les arts doivent cohabiter le plus chastement possible. »
« Vers quarante ans, l’homme est pris d’un besoin désespéré
de légiférer. »
« Les derniers mots de Gogol : ‘Une échelle, vite une échelle !’ »
Pour fnir, une pensée purement pascalienne : « Les batte -
ments de cœur de Dieu en nous : l’angoisse ». Elias Canetti, né à
Roustchouk – sur Pascal et, par le biais de Pascal, sur lui-même et
sur certains d’entre nous…
14 15
Ilea-modifié.indd 14 08/01/2016 15:09:38Green sur Pascal
Après une vie longue comme le siècle, qui lui permit de
beaucoup voir, vivre, écrire, mais aussi lire, lire et relire sans relâche – à
l’inévitable question : qui est tout de même « le plus grand » des
Français, des écrivains français, et pourquoi ? –, Julien Green, né à
Paris de parents américains, répond sans hésiter – tenant à
préciser qu’il s’était forgé encore jeune cette conviction – : « Pascal ».
Les raisons de sa prédilection sont autres que celles qui d’ordinaire
fondent sa réputation. Lisons donc dans son Journal, à la date du
4 août 1993 :
« Dans mon entretien avec un journaliste, j’ai appelé Pascal le
plus grand des Français. J’avais déjà dit cela quand j’étais encore
jeune et on pourrait trouver cet éloge naïf, mais il a droit à ce titre
quand on songe à ceci : il a fxé la langue française à un moment
de l’Histoire où elle menaçait de se dévoyer par surabondance et
manque de rigueur. La langue de Bossuet était comme un mur
indestructible, mais cette langue était oratoire, celle de Pascal
parfaitement utilisable dans la vie courante. […] Elle n’a rien
d’archaïque, elle demeure. »
Nulle part ailleurs je n’ai rencontré cette manière de légitimer
la valeur de Pascal – d’habitude les arguments sont tout autres.
L’origine « étrangère » de Green aussi le rend probablement plus
sensible à cet aspect de l’œuvre qu’il admire. Probablement... De
même, la « réserve » qui suit à l’égard de Proust, de son style qui
plus est, a de quoi nous surprendre – émise toujours par rapport
à Pascal, une espèce de Proust, dans la vision de Green, plus
« solide » que Proust :
14 15
Ilea-modifié.indd 15 08/01/2016 15:09:38« D’une clarté éblouissante, elle [la langue de Pascal, L. R.] est
capable de donner une phrase longue d’une page entière sans
que jamais se perde le fl, alors que chez Proust la très longue
phrase s’embourbe. »
Pour être franc, je ne crois pas à la réalité de cet
« embourbement » – Proust règne en souverain sur sa phrase interminable. Il
n’empêche que cette remarque sur le « proustianisme » pascalien,
plus puissant que celui de Proust lui-même ! – ça oui, alors ! ça
mérite toute notre attention, c’est une bien plus qu’intéressante
« nouveauté »…
Lorsque l’injustice faite à Proust sert une cause si noble –
l’admiration pour Pascal –, on serait presque tenté de dire que, pour
une fois, la fn justife les moyens… Julien Green – aussi vieux que
son siècle – parle, à plus d’une reprise au long de son Journal
récent, d’une « décadence » par rapport au grand passé, et il n’a
pas vraiment tort – il a des mots durs, entre autres, pour fustiger la
très évidente, à son sens, « détérioration » de la langue (tant parlée
qu’écrite) : « Aujourd’hui l’usage du français se détériore comme
on voit dans d’autres pays (Angleterre, Allemagne) […] ».
À l’origine de ses sévères récriminations – l’éloge de Pascal,
encore et toujours...
e« Au début du XVII siècle, il y eut un commencement de purif -
cation de la langue chez les romantiques de 1630, mais ce n’était
encore qu’une tentative. Il m’apparaît aujourd’hui que Pascal a dû
lire Calvin dont la langue claire et un peu raide mérite qu’on [l’]
eappelle […] le premier écrivain du XVII siècle.
Peu ou infniment peu d’archaïsmes chez Pascal. N’importe
quel Français d’éducation normale, un lycéen de première, lira
Pascal sans diffculté d’un bout à l’autre. Le sens est évident, le
vocabulaire en usage. Rabelais, lui, est souvent confus. Pascal a
appauvri la langue [intéressant comme paradoxe, il faut l’admettre,
L. R.] pour lui donner son admirable clarté. Il manque, certes, de
couleur. Pour la couleur, il faut voir Saint-Simon. »
16 17
Ilea-modifié.indd 16 08/01/2016 15:09:38C’est sur cette note inattendue de juvénile fraîcheur, dirait-on,
exhortant à aller voir Saint-Simon…, que s’achève l’éloge bien
articulé de Pascal.
Green regarde autour de lui avec une attention extrême, tout
l’intéresse ; il enregistre les événements de la journée, il écoute
tous les jours de la musique (un tiers du Journal commente ses
auditions de grands compositeurs), il a l’air de ne jamais s’ennuyer,
à force de s’interroger – le journal de ses trois ou quatre dernières
années s’intitule d’ailleurs Pourquoi suis-je moi ? La locution « je
m’ennuie », il la trouve « une des plus terribles qui soient, car que
veut-elle dire si ce n’est que Moi ennuie ». À l’instar de Fontenelle,
il ressent « une diffculté d’être », mais l’interprète d’une tout autre
façon que ledit philosophe mondain qui, en dépit de cette « diff -
culté », aura vécu centenaire – « comme quelqu’un qui voit le
monde s’abîmer sous ses yeux, alors qu’il le garde intact dans son
cœur ». Les deux « plans » – le monde en désagrégement et celui
encore indemne, celui du souvenir, du cœur, de la musique – sur
lesquels se déploie à parts égales le Journal de Julien Green.
Je transcris comme significatives pour le premier plan ces
quelques lignes datées du 3 mai 1993 : « Depuis 1990 je me sens
en pays étranger dans ce siècle qui tout à coup s’est mis à
changer trop vite, trop mal. C’est tout ce que je peux dire clairement.
Dès janvier, cette année-là, j’ai eu comme beaucoup de gens le
sentiment que nous entrions dans quelque chose de nouveau et
de triste ». On demeure songeur en prenant acte de cette grave –
quasi solennelle – déclaration de l’écrivain bientôt centenaire…
16 17
Ilea-modifié.indd 17 08/01/2016 15:09:38Une journée avec Proust
et avec Saint-Simon
Lire – relire – outre-lire. Lire et écouter lire de l’extérieur – par
une voix étrangère. Lire au hasard, feuilleter un livre. Lire
lentement ou rapidement – « dévorer » le texte. Le relire à des âges
différents, d’humeurs différentes. Lire en été ou en automne ou
en hiver. Lire en plein soleil ou à la clarté d’une ampoule
électrique. Lire le crayon à la main ou paresseusement, décontracté ;
tendu ou l’esprit ailleurs. Lire un livre, un grand livre, avec la
certitude – poignante – de le lire pour la dernière fois de votre vie – un
cérémonial de l’ultime séparation. Lire à quelqu’un d’autre, à une
personne proche, guettant l’effet. Lire un livre avec l’idée –
oppressante – que vous devrez le commenter, en parler à d’autres, écrire
là-dessus. Lire un livre écrit il y a longtemps, hanté par
l’éventualité d’être, à l’heure actuelle, son unique lecteur, dans le monde
entier – ou bien lire un livre qui vient de paraître, parfaitement
conscient de le lire au même moment que plein d’autres gens. Lire
avec intérêt et, d’un coup, vous sentir commencer à vous en lasser,
comme ça, sans raison apparente. Lire sèchement – et puis lire
avec un plaisir physique, pas seulement intellectuel –, une lecture
érotisée, intensément fantasmatique. Lire un livre en songeant à
un autre, à d’autres, à tous ceux que vous avez déjà lus, ou non –
puisqu’il est impossible, et qu’il ne serait d’ailleurs pas bon, de
tous les lire. Lire avec la sensation d’une lecture directe du livre de
Vie, comme vous lisez Saint-Simon ou Marcel Proust, et quelques
autres encore.
18 19
Ilea-modifié.indd 18 08/01/2016 15:09:38Une expérience intéressante : après une petite centaine de
pages de À la recherche du temps perdu, quelques heures
jouissives – puisqu’il y est question de « réjouissances » au sens propre
du terme – dans les salons proustiens, fatigué de lecture, car toutes
les « réjouissances » fnissent par vous fatiguer, j’écoute, le même
jour, enregistrées sur des cassettes, des pages des Mémoires de
Saint-Simon.
Proust écrit, sa page nous est encore fraîche à l’esprit, elle n’a
pas eu le loisir de s’estomper ; alors que Saint-Simon, lui, se met
à « parler », érigeant ses phrases en un édifce sonore plastique,
abrupt, peu musical ; une ruée de phrases trépignant, s’acculant,
je dirais se chevauchant les unes les autres, si vive est la sensation
de densité, d’agglomération, de « bousculade » que suscite dans
nos oreilles ce torrent verbal, le torrent des remarques
saint-simoniennes, de ces traits acérés ayant pour objet la nature humaine
même, également prise d’assaut dans le roman proustien. Les
« grands littérateurs » – dit quelque part Proust – se relaient les
uns les autres, ils « n’ont jamais fait » qu’un seul et grand Livre. Ce
Livre-là pour lequel – selon la formule de Mallarmé – « le monde
existe », parce que c’est là seulement qu’il peut « aboutir »…
Bien plus que de relayer Saint-Simon, Proust le réécrit.
Autrement, dans une tonalité tempérée-poétique, magique,
musicale. Sans rien lui ôter (mais, comment y parvient-il ? c’est son
époustoufant secret), sans rien lui ôter de son « nerf ».
Chez l’un comme chez l’autre : le spectacle du monde, celui
de la condition humaine, joué à la cour et dans les salons par de
grands acteurs – leurs personnages – dans le registre comique, ou
tragique, ou, le plus souvent, tragicomique. Les acteurs se mettent
eux-mêmes en jeu, jouent leur propre rôle. Avec du génie, puisque
tous ces personnages, ou presque – Louis XIV, son frère, les autres
protagonistes des Mémoires – Charlus, Françoise, Saint-Loup, les
autres protagonistes de À la recherche du temps perdu –, sont,
assurément, des génies. Des personnages égalant en stature leurs
auteurs, tout comme eux inépuisables, « inventifs » et grandioses.
18 19
Ilea-modifié.indd 19 08/01/2016 15:09:38Saint-Simon, sec, osseux, nerveux, furieux, écœuré, tendu
dans son objectivité autant que dans sa partialité sans merci, écrit
comme si – je cherche une expression moins littéraire –, comme
s’il mettait des claques. Même quand il fait une louange, ça lui
arrive aussi, de loin en loin. Proust, lui, remplace les claques par
un jeu savant de périphrases veloutées, de préciosités si
étrangères à la nature de Saint-Simon, de préciosités courtoises ; jamais
inélégant, voilà que ses rêveries, ses veloutés, ses caresses n’en
drapent pas moins un fond de mordant, de causticité, de sarcasme
en rien plus « clément » – c’est le paradoxe proustien – que celui
révélé, et orgueilleusement proclamé, dans les Mémoires de
l’intraitable duc. Du mordant, chez l’un comme chez l’autre, un sens
du grotesque, un déflé de masques, une vision énorme du déri -
soire, de la vanité des choses d’ici-bas… Tout cela est l’évidence
même, plus ouvertement chez l’un, plus en sourdine chez l’autre,
mais ça n’eût pas « suff » pour faire d’eux ce qu’ils sont. Quelque
chose d’essentiel y eût manqué – ce serrement de cœur face à
l’humaine condition, le frissonnement, l’immense Compassion.
Cela eût pu y manquer, or voilà, cela n’y manque pas – ni chez
Proust, ni dans les plus ostensiblement impitoyables Mémoires de
Saint-Simon.
Une journée avec Proust et avec Saint-Simon.
20 21
Ilea-modifié.indd 20 08/01/2016 15:09:38Un La Fontaine « vivant et actif »
On croit que tout a été dit, puis, d’un coup, on a la révélation
que ce sentiment de saturation, de flon épuisé, était trompeur.
On est encore loin du tout-dit. Le « dire » n’en est encore qu’à ses
presque-débuts. Il semble avoir à peine commencé, bien qu’il eût
déjà chargé les tablettes de la bibliothèque. Combien de
commentaire permet-il, supporte-t-il, un grand écrivain – certes, l’un des
illimités, l’un de ceux qui ajournent à l’infni leurs conclusions !
Les manuels scolaires, histoires de la littérature, compendiums,
dictionnaires d’œuvres et d’auteurs, ne parviendront jamais à
réaliser leur funeste, funèbre projet de creuser – une fois pour
toutes – la tombe des personnages et des ouvrages qu’ils traitent,
confés à leurs bons soins. Les tombeaux, les caveaux solennels des
vraiment grands – s’en avise-t-on soudain, à intervalles variables –
sont vides. Les plus grands s’échappent des manuels et se glissent
derechef parmi les vivants, les forçant à constater qu’ils ne sont
toujours pas débarrassés du souci que ceux-là leur posaient. Du
pesant souci de la confrontation, de la « comparaison » avec eux.
La Fontaine, par exemple, en ce moment même, au
tricentenaire de sa mort ; Rabelais et Voltaire, l’année passée ; Montaigne,
il y a deux ans. Le monde s’apprête pour une de ces offcielles,
conventionnelles, académiques commémorations – à s’acquitter
d’une obligation fastidieuse ; au lieu de quoi, surprise ! qui l’eût
encore cru ? surtout dans ce climat de désabusement, de
morosité, voici de la tension, de la vivacité, de l’émerveillement, une
vraie redécouverte, une reprise de contact, une envie de dire – et
de nouveau cet étonnement que, voilà, il reste toujours tant de
choses à dire. Sur La Fontaine le Fabuliste. Le corbeau et le renard
20 21
Ilea-modifié.indd 21 08/01/2016 15:09:39habite depuis longtemps les manuels : quel meilleur signe qu’à
force – déjà du temps de nos aïeux qui, bon gré, mal gré,
l’apprenaient à l’école, sous peine de se voir recaler –, quel meilleur signe
qu’on a fait le tour du sujet ? Que pourrait-on encore dire sur ce
bonhomme par ailleurs sympathique, sur ce bon et inoffensif La
Fontaine ?
Les grands écrivains ont une postérité – d’ordinaire en ligne
droite –, une « fliation » assez facile à suivre, une famille spiri -
tuelle, des ancêtres, des héritiers, des épigones, etc. Seule une
poignée d’entre eux – parmi les plus que grands, bien entendu –
connaissent une postérité paradoxale, déconcertante, imprévisible,
une postérité « en dents de scie », capricieuse, désordonnée, tout
sauf « sage »…
Aussi, les salons de À la recherche du temps perdu s’inscrivent-ils
dans la postérité des Fables de La Fontaine. Le spectacle
luxuriant de la « nature humaine » observé avec une douce cruauté,
une élégante inclémence, une paresseuse causticité. Proust
et Saint-Simon, sans doute, c’est visible à l’œil nu. Proust et La
Fontaine – une fliation un brin plus sophistiquée, l’œil nu ne sufft
plus à la discerner, mais elle est (au moins !) aussi « réelle ».
Dans ses réponses au fameux « questionnaire », Proust ne place
pas le contemplateur des « salons » des Fables et des Contes
parmi ses auteurs préférés… C’est André Gide qui s’en souvient. À
la question : « Qui est le plus grand écrivain français ? », il répond :
« La Fontaine ». Sans « hélas ». Une réponse bien réféchie, et
sûrement pas une qui vous fasse faire, excusez du peu, « les yeux
comme des soucoupes ».
Récemment convié à occuper à l’Académie française le fauteuil
laissé vacant par Eugène Ionesco lui-même, un an après la mort
de celui-ci et trois siècles après la mort de La Fontaine, dont il
aura réédité et commenté peut-être comme personne les Fables,
Marc Fumaroli parle maintenant, à l’occasion de son tricentenaire,
non pas en expert académique, en « archéologue » de la
littéraeture du XVII siècle – son domaine au Collège de France ! –, oh
22 23
Ilea-modifié.indd 22 08/01/2016 15:09:39non ! loin de là, mais, tout simplement, en admirateur
enthousiaste, emporté ; en lecteur neuf, tout neuf, on serait presque tenté
de dire qu’il est juste en train de le découvrir, sinon il eût été de
saison – et de mise – qu’il refrénât un peu, en vertu de sa science,
son juvénile enthousiasme – mais que c’est beau, de sa part, qu’il
ne le fît pas, qu’il ne jugeât pas cela « nécessaire », plus conforme
à une tenue ex cathedra !
« Pour moi, La Fontaine est un écrivain vivant et actif. »
« Les mots de plaisir, de volupté, d’agrément sont essentiels à
la poétique de La Fontaine. Il est foncièrement platonicien. On ne
peut avoir accès à la vérité que par l’intermédiaire de la beauté et
du plaisir indissociable de la beauté. […] Un plaisir extrêmement
raffné, très exigeant, voisin du ‘goût spirituel’ des mystiques. [..] Il
fait ainsi ce qu’aucun autre poète français n’avait fait avant lui […] : il
libère le mètre, invente une versifcation virtuose, il pare les fables
d’une sorte de fuidité musicale. […] Une musique très intime, très
intérieure, très liée à une écoute intense, dans un petit groupe
amical. C’est le rythme intérieur du dialogue. Toute la littérature
edu XVII siècle est avant tout un bonheur oral. […] Le succès des
Fables en 1668 n’a pas été seulement le succès d’un chef-d’œuvre
littéraire inattendu, mais la revanche douce, indirecte, poétique
sur le triomphe de l’État militaire et bureaucratique. […] Le pouvoir
des Fables, c’est de maintenir […] une aire de charme, de réfexion,
de détachement, de méditation, d’intelligence et de douceur. La
Fontaine et ses amis croient en une harmonie supérieure qu’on
peut faire descendre en soi-même et faire régner autour de soi.
Cette harmonie n’est pas un ordre rationnel. Dans les Fables, il n’y
a pas de morale toute faite. Le mot-clé est le naturel, qui doit être
compris comme une conquête sur la dure nature. C’est le moment
où, à force d’ascèse, la nature est devenue capable de percevoir le
divin. Une nature capable de beauté, de bonté, d’amour. Quand la
raison a touché ses limites, on trouve la fable. Et, par la fable, on
atteint à la douce vérité, inaccessible à la raison. »
22 23
Ilea-modifié.indd 23 08/01/2016 15:09:39Ce ne sont pas juste des « nuances » dans l’interprétation des
Fables que les remarques de Fumaroli introduisent « en douceur »,
mais une nouvelle vision, d’une grande pureté de réfexion, de
perception, à même de nous rendre un autre La Fontaine, neuf et
« vivant », que personne n’attendait plus.
24 25
Ilea-modifié.indd 24 08/01/2016 15:09:39La Fontaine et Baudelaire
Dons protéiformes, diversité dans l’unité, transfigurations,
capacité de se renouveler, hypostases contradictoires,
autocontradictions, autopolémiques – autant de signes distinctifs de l’œuvre
des grands écrivains, les seuls sachant ne pas fondamentalement
se dédire, quoique toujours capables de métamorphoses, de
régénérations, de sauts dans l’inconnu. Ils ne sont jamais là où on s’est
accoutumé à les trouver. La Fontaine est l’auteur de ces Fables
pétries d’une harmonieuse « sagesse », mais également d’un
chefd’œuvre de la littérature licencieuse : Contes et Nouvelles en vers,
que je suis en train de lire – car je mentirais inutilement, n’est-ce
pas ? en disant que je suis en train de les relire. Un La Fontaine
tout autre – mais un non moins authentique La Fontaine. Se
revendiquant de Boccace, de Rabelais, de l’Arioste, des anecdotes
populaires les plus paillardes ; célébrant avec « indécence » le
triomphe des appétits érotiques, de l’universel Désir. En les lisant,
certes sans crayon à la main, j’entends me trotter dans la tête un
slogan à la mode il y a deux ou trois décennies, aux débuts de la
révolution sexuelle : « Faites l’amour, pas la guerre » ; strictement
la même invite, le même impératif jaillit des Contes. Ce sage La
Fontaine défe ici tous les tabous et les censures de la bienséance,
s’autorise tout, absolument tout, avec une superbe désinvolture.
Pour autant je me garderais de dire qu’il est méconnaissable.
La sagesse de sa philosophie se laisse ici redécouvrir embrassant
en douceur les permanences, la nature humaine « telle quelle » ;
dans la vision spectaculaire – et d’une sapientiale tolérance – de
cette même nature humaine, « pécheresse » impénitente dont les
manifestations d’une inventivité incroyable ne font, comment dire
24 25
Ilea-modifié.indd 25 08/01/2016 15:09:39ça ? de mal à personne, surtout pas aux protagonistes – c’est à
peu près la conclusion… Le véritable mal du monde, ce n’est pas
ici qu’il faut le chercher. La haine, la bêtise, la cruauté, les guerres,
l’aveuglement, le fanatisme, les inquisitions, le véritable pire mal
n’ont pas accès à l’univers de ces Contes grivois. Je ne pense pas
me tromper en disant que leur absence en soi est éloquente. Le
refus du pire mal rime parfaitement avec la joyeuse indulgence
pour le moindre, universellement humain et, au demeurant, bénin.
Il y a donc une philosophie, au-delà d’un art « à la La Fontaine » ;
une manière de réféchir, une morale plus fne, plus adaptée à la
condition humaine que la morale institutionnalisée…
Parmi les formes du mal, La Fontaine compte l’ennui, la
lassitude ; il est, peut-être sur les brisées de Montaigne – et anticipant
Baudelaire –, l’un des premiers détecteurs de l’« ennui ». Tout ce
qu’il aura écrit, comme son style de vie, prouve sa volonté de s’y
soustraire. Il tâche de se rendre – et de nous rendre – l’existence le
moins ennuyeuse possible, à savoir plus intelligemment gouvernée
par le « plaisir » à tous les degrés : spirituel, intellectuel, physique,
érotique – il lit, écoute de la musique dans un cercle d’amis, aime
et « fait l’amour » sans l’ombre d’un sentiment de culpabilité…
Marc Fumaroli : « Une des obsessions majeures de La Fontaine,
c’est l’‘ennui’. L’art est fait pour nous en guérir, tant soit peu. L’ennui
est le sentiment de la pesanteur opaque du monde sans musique.
En ce sens, La Fontaine est un poète moderne. Il préfgure la
polarité baudelairienne entre le monde enchanté de la
littérature et l’ennui dont elle est la conjuration ». Oui, pourquoi pas ?
La Fontaine et Baudelaire ! Leur association, on ne la doit pas à
quelque esprit exubérant et fantasque, provocateur et paradoxal,
désireux d’épater. Marc Fumaroli demeure un professeur et un
expert d’une rigueur extrême, une incarnation de la « fabilité »
universitaire…
Son ouvrage de 1994 s’intitule, doctement, La Diplomatie de
l’esprit. De Montaigne à La Fontaine. Sa grande distance vis-à-vis
des lieux communs d’ordinaire débités sur le compte des
classiques de la littérature – celle que l’on ressent à suivre ses cours
26 27
Ilea-modifié.indd 26 08/01/2016 15:09:39magistraux et à lire ses synthèses critiques de la littérature des
e esiècles d’or (XVI -XVII ) – il l’obtient en empruntant une voie bien
plus étroite que celle inspirée par une intention de choquer, de
dire à tout prix « autre chose ». C’est la voie d’une savante
application, d’une discipline intellectuelle illuminée, il est vrai, d’une
grande passion pour la grande littérature « de Montaigne à La
Fontaine »… Quand il rapproche l’auteur des Fables et celui des
Fleurs du Mal, leur découvrant une fondamentale obsession
commune, celle de l’ennui – ainsi que le moyen de le
« conjurer » par le style et la littérature –, on peut être certain qu’il a fait
d’abord subir à la choquante « fliation » toutes les « épreuves »
imaginables, et qu’il la légitime par une inattaquable – mais, une
fois encore, lumineuse et ardente – démonstration...
e« Je ne me suis jamais intéressé à la littérature du XVII siècle
en archéologue. […] C’est tout un ensemble d’idéaux oratoires,
philosophiques, religieux qui ont travaillé cette époque et qui
restent vivants dans les textes. Ce n’est pas un voyage de fuite vers
un passé idéalisé, c’est une descente dans les profondeurs de la
France contemporaine [c’est moi qui souligne, L. R.] et une manière
de réincarner dans le présent [c’est toujours moi qui souligne, L.
R.] quelque chose de capital et de nécessaire qui, dans l’agitation,
esouvent nous échappe. Mon étude de La Fontaine et du XVII
siècle n’est pas un travail d’antiquaire. »
Ce « quelque chose de capital », Marc Fumaroli le formule
comme suit, à visée polémique explicite ; une critique – par La
Fontaine et autres classiques étayée – de l’inconsistance, de la
superfcialité de la vie et de la littérature du présent : « C’est un
des drames de notre époque de devoir vivre à la surface […]. Il faut
tout faire pour que résonne la mémoire, pour que soit perceptible
cette quatrième dimension qu’est le temps de la réminiscence.
Pour moi, La Fontaine est un écrivain vivant et actif ».
26 27
Ilea-modifié.indd 27 08/01/2016 15:09:39Un La Fontaine pour aujourd’hui
Oui, il y a du La Fontaine, avoué ou non, il y en a même
beaucoup, chez Proust, chez tout grand écrivain tenté par la
contemplation de la comédie humaine. Avant d’être cette fourmi
active, laborieuse, productrice (d’œuvre), l’auteur se doit d’être
une paresseuse cigale, experte tout aussi méticuleuse en l’art
de fainéanter, de perdre son temps, ce qui n’est pas non plus
une tâche facile. Voilà ce que signife au fond le « temps perdu »
proustien, ce temps apparemment consumé en vain – quand
encore incapable de travailler, d’écrire le livre tant attendu, le futur
grand travailleur-narrateur se dissipe en futilités, en mondanités
et autres visites, baguenaude dans les salons. Fils de la paresse
et du sommeil voluptueux prolongé, tel Jean de la Fontaine se
voit lui-même, en cigale de sa fable, mais une cigale qui
convertit le gaspillage en œuvre, le temps perdu en temps gagné, en
temps retrouvé, sous sa meilleure forme, la plus consistante, la
plus incorruptible. La vengeance, la grande revanche de la pauvre
cigale – du pauvre Marcel.
En le lisant, en les lisant, on apprend quelque chose d’ignoré
jusque-là, et de surprenant, sur soi-même, notamment sur ce côté
qui ne tient pas de la « fourmi » : à savoir qu’on n’est jamais tout à
fait, tel qu’on s’imagine, une – très affairée, happée par les tâches
de la vie courante – fourmi.
Molière et La Fontaine vus par le moraliste du siècle suivant
Chamfort : « Le premier me fait plus rire de mon voisin ; le second
me ramène plus à moi-même. Celui-ci me venge davantage des
sottises d’autrui ; celui-là me fait mieux songer aux miennes. […]
28 29
Ilea-modifié.indd 28 08/01/2016 15:09:39Après la lecture du premier, je crains l’opinion publique ; après la
lecture du second, je crains ma conscience ». On ne pensait pas
esi mal au XVIII siècle ! L’exclamation gogolienne – pourquoi
riezvous ? c’est de vous-mêmes que vous riez – anticipée, moins la
note étrange de reproche purement, profondément gogolienne,
dans ces remarques de Chamfort datées d’une époque où la
critique littéraire n’était pas encore une occupation autonome,
qui allait gagner mais perdre aussi quelque chose dès l’instant où
elle le deviendrait… Le goût quelque peu pédant des parallèles et
des symétries imprime à ces remarques une relative dépréciation
du premier terme de la comparaison – Molière –, nécessairement
en opposition avec le second, La Fontaine. Qui « me ramène plus à
moi-même ». L’auteur du Misanthrope ressort donc trop – et
injustement – limité de l’hypothèse proposée par le moraliste, « claire
et nette » à l’excès, au goût de l’époque…
L’idée, et son caractère incontestable, demeure nonobstant
dans l’aire de reconnaissance de la notion même de « grand
écrivain » – celui qui vous ramène « à vous-même », vous faisant
prendre acte non de la seule « opinion publique », mais aussi de
« votre conscience ».
Qu’un pareil appel « à la conscience » – une dimension grave,
donc, voire une « philosophie » de taille – existe bel et bien dans
les Fables et les Contes, cela semblait limpide à un Chamfort,
un peu moins à une postérité encline à accréditer l’image d’une
foncière, fût-elle supérieure, frivolité… « Il court sur La Fontaine une
rumeur de paresse et de rêverie, un murmure ordinaire d’absence
et de distraction perpétuelle » – nous écoutons l’éloge
académique-condescendant de Paul Valéry. Irritant pour tous ceux qui
lisent autrement La Fontaine, au tricentenaire de sa mort, le plaçant
bien plus haut et n’hésitant pas à découvrir en lui une
« philosophie » qui nous serait fort utile aujourd’hui, surtout aujourd’hui.
J’ai cité Marc Fumaroli ; maintenant je vais transcrire des extraits
d’un texte récent de Philippe Sollers, intitulé Philosophie de La
Fontaine : « Oui, c’est ça. On croit à une facilité naturelle de
l’auteur des Fables et des Contes ; à une aisance enjouée qui nous
permet de prendre, par rapport à lui, un ton condescendant ou
28 29
Ilea-modifié.indd 29 08/01/2016 15:09:39paternaliste. Au fond, il aurait mis en vers un certain nombre de
lieux communs : on a souvent besoin d’un plus petit que soi ; […]
patience et longueur de temps font plus que force ni que rage ;
la discorde a toujours habité l’univers […] ; tout fatteur vit aux
dépens de celui qui l’écoute […] », etc.
La caricature de La Fontaine, telle que l’école l’a perpétuée – à
peine modifée par des jugements restrictifs, faussement fatteurs,
du genre Valéry… Alors que la vérité est tout autre : « La musique
de La Fontaine enveloppe et dissimule sa pensée, qui a l’air simple,
enfantine, évidente, alors qu’elle est probablement une des plus
étranges et des plus libres de tous les temps »… Sollers n’exagère
nullement – l’un des arts, mais aussi l’une des pensées les plus
libres… Libres – c’est bien le mot. La Fontaine ne fait pas rimer des
lieux communs, au contraire, il nous délivre de leur emprise, sous
ses airs de bonhomie, apaisés et sages…
Je parlais de la fliation La Fontaine-Baudelaire (l’horreur de
l’ennui), ou La Fontaine-Proust (la revalorisation du « temps perdu ») ;
Sollers avance hardiment de nouvelles possibles fliations, certes
choquantes, mais non dénuées de fondement, de substance :
« Si je dis, par exemple, qu’il y a plus de rapports entre La
Fontaine et [ouvrez grand vos oreilles !, L. R.] Rimbaud, Mallarmé
ou Apollinaire qu’entre La Fontaine et Valéry, je peux donner
l’impression d’énoncer un paradoxe. Et pourtant, c’est ainsi : rien de
moins néoclassique qu’un classique ; rien de plus classique qu’un
moderne non moderniste. »
Ce renvoi à Rimbaud, à Apollinaire et – suprême défi – à
Mallarmé, rien de moins, le voilà motivé avec une sympathique
gravité, une énergique simplicité : « Donner à une langue, en son
temps, sa base et sa dimension de proverbe »… C’est bien ça –
« une des choses les plus diffciles qui soient » – que La Fontaine
puis, sur ses brisées, les grands poètes cités, avaient fait – comme
ça, pour épater les esprits pédants, les épater et les scandaliser. Le
mérite de l’auteur des Fables est là, d’autoriser ce type de
« provocations », les rendant plausibles, tout simplement.
30 31
Ilea-modifié.indd 30 08/01/2016 15:09:39Actualité de La Bruyère
Vous aviez lu, à l’adolescence ou à la première jeunesse, un
livre tenu pour important uniquement parce que ne pas l’avoir lu
ou du moins survolé aurait fait mauvaise impression ; vous l’avez
quelque peu oublié depuis, vous le rouvrez – et il n’est plus du tout
le même – après des décennies, et voici sur quoi vous tombez :
« Si la vie est misérable, elle est pénible à supporter ; si elle est
heureuse, il est horrible de la perdre : l’un revient à l’autre. »
« La mort n’arrive qu’une fois, et se fait sentir à tous les moments
de la vie ; il est plus dur de l’appréhender que de la souffrir. »
« Ce qu’il y a de certain dans la mort est un peu adouci par ce
qui est incertain ; c’est un indéfni dans le temps qui tient quelque
chose de l’infni et de ce qu’on appelle éternité. »
« L’on craint la vieillesse, que l’on n’est pas sûr de pouvoir
atteindre. »
« Si de tous les hommes les uns mouraient, les autres non, ce
serait une désolante affiction que de mourir. »
Le tricentenaire de la mort de La Bruyère (1696-1996) –
occasion qui m’oblige à relire Les Caractères, ce qui s’avère une bonne
chose. C’est comme si je ne les avais encore jamais lus ; en tout cas,
de ma première lecture jeune de ce livre « de vieux » – quoique
son auteur n’eût pas passé la quarantaine –, je n’avais pas retenu
les phrases citées. Elles ne ressemblent d’ailleurs pas trop à La
Bruyère, de par leur (trop) grave accent de sagesse. Le genre de
30 31
Ilea-modifié.indd 31 08/01/2016 15:09:39choses qui arrivent aux plus grands : ils semblent et sont
méconnaissables d’une lecture à l’autre. C’est leur secret.
En France, les centenaires, bicentenaires et autres tricentenaires
des écrivains sont scrupuleusement célébrés, mais cette contrainte
se mue bien vite en son parfait contraire, si considérable est le
plaisir de leur redécouverte, mieux dit de leur découverte
autrement que dans vos vagues souvenirs de déjà lointaines lectures.
Si La Bruyère avait été publié aujourd’hui, je crains fort qu’il ne fût
devenu un auteur à la mode. Il écrit, lui aussi, un « petit traité des
grandes vertus » d’un genre très recherché de nos jours…
Je pense qu’il serait lu en particulier par les jeunes, ceux-là
mêmes qui maintenant l’évitent comme un « pensum » scolaire. Il
faudrait la tenter, cette expérience, le republier sous un autre nom
(de résonance actuelle) que celui consacré, réel, « compromis »
par les manuels et autres sujets de bac littéraire ou de « philo »…
En supprimer, éventuellement, la phrase de début : « Tout est
dit, et l’on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu’il y
a des hommes, et qui pensent » – non qu’elle fût mauvaise en
son ecclésiastique désabusement, mais parce qu’elle est connue
de pratiquement tout le monde ; l’auteur serait promptement
débusqué et – comme dit notre Ion Luca Caragiale, ou un sien
personnage – ça ne serait plus drôle du tout… Sacrifé – pour des
raisons « commerciales » – cette première phrase, on peut
tranquillement passer aux suivantes, dans l’hypothèse d’avoir affaire
à un auteur inédit :
« Les hommes et les femmes conviennent rarement sur le mérite
d’une femme ; leurs intérêts sont trop différents : les femmes ne
se plaisent point les unes aux autres par les mêmes agréments
qu’elles plaisent aux hommes ; mille manières qui allument dans
ceux-ci les grandes passions forment entre elles l’aversion et
l’antipathie. »
« Il n’y a pas si loin de la haine à l’amitié que de l’antipathie. »
« Il semble qu’il est moins rare de passer de l’antipathie à
l’amour qu’à l’amitié. »
32 33
Ilea-modifié.indd 32 08/01/2016 15:09:39« Le commencement et le déclin de l’amour se fait sentir par
l’embarras où l’on est de se trouver seuls. »
« L’expérience confrme que la mollesse ou l’indulgence pour
soi et la dureté pour les autres n’est qu’un seul et même vice. »
Comment croire encore au « progrès de la connaissance » ?
que l’on en sût plus long sur la nature humaine au seuil du
troisième millénaire qu’au dix-septième siècle, ou qu’il y eût de grands
auteurs, à Dieu ne plaise, dépassés… ? Je regrette déjà d’avoir
proposé la suppression de cette première phrase – banalisée –
des Caractères proclamant la certitude que l’on vient toujours trop
tard. Leçon de modestie intellectuelle, « d’auteur », jamais
menacée de la moindre banalisation. Il n’y a pas de vérités banales,
seuls les mensonges – c’est-à-dire les stéréotypes – sont banals. Il
devrait bien y avoir une phrase dans ce genre, quelque part chez
La Bruyère, ça m’étonnerait qu’il ait manqué ça.
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Ilea-modifié.indd 33 08/01/2016 15:09:39Le livre de Vie
Si, comme Proust le pensait, il est vrai que tous les grands
écrivains « n’ont jamais fait » qu’un seul et grand Livre, de mon côté,
j’incline à croire qu’il y a aussi un grain de vérité dans l’affrmation
complémentaire : que chacun d’entre eux « réfracte » ce Livre,
en ce sens que dans un seul d’entre eux, s’il siège parmi les élus,
on peut tous les retrouver, enfn, presque tous, pour ne pas trop
exagérer. Je parlais de La Bruyère, au tricentenaire de sa mort,
disant qu’à la lecture, ou plutôt à la relecture, de ses Caractères
je suis tombé sur des phrases et des paragraphes entiers qui
semblent volontiers appartenir à d’autres auteurs, qu’il reprend ou,
au contraire, il anticipe. Dont certains, par exemple, s’« ouvrent »
sur Proust, comme pour confrmer la remarque de ce dernier que
je viens d’évoquer ; d’autres sur Balzac, qui fait, lui aussi, une
chronique « de mœurs » ; d’autres encore sur Sartre, avec sa critique
des impostures. Voici également des propos renvoyant plus
volontiers à Pascal qu’au « mondain » tout de même – comme d’aucuns
le jugent – La Bruyère :
« La vie est un sommeil. Les vieillards sont ceux dont le sommeil
a été plus long ; ils ne commencent à se réveiller que quand il faut
mourir. S’ils repassent alors sur tout le cours de leurs années, ils ne
trouvent souvent ni vertus ni actions louables qui les distinguent
les unes des autres ; ils confondent leurs différents âges, ils n’y
voient rien qui marque assez pour mesurer le temps qu’ils ont
vécu : ils ont eu un songe confus, informe et sans aucune suite ; ils
sentent néanmoins [je précise : quand il faut mourir, L. R.], comme
ceux qui s’éveillent, qu’ils ont dormi longtemps. »
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