Chambre 503
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Chambre 503 , livre ebook

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Description

Avec sensibilité et sérénité, Hélène Harbec nous fait vivre les derniers mois d’un homme malade, que sa fille a choisi d’accompagner jusqu’à la mort.
Chambre 503. Dernier lieu d’un homme qui marche lentement vers la mort.
À son chevet, sa fille.
De mois en mois, elle assiste, impuissante, à la souffrance et à la dégradation physique de son père. À chaque visite, elle note dans un carnet ses échappées, ses petits oublis, comme ses beaux moments de lucidité, tapissés de souvenirs et d’éclats de rire.
À l’image du voyage qui transforme les voyageurs, cette traversée du temps et de l’espace laisse ses empreintes tant chez celui qui se meurt que chez celle qui veille.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 06 février 2013
Nombre de lectures 7
EAN13 9782895972242
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0700€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

CHAMBRE 503
DE LA MÊME AUTEURE

Poésie

Le tracteur céleste , Moncton, Éditions Perce-Neige, 2005.
Va , Moncton, Éditions Perce-Neige, 2002. Prix Antonine-Maillet-Acadie Vie 2002.
Le Cahier des absences et de la décision , Moncton, Éditions d’Acadie, 1991.

Fiction

Les Voiliers blancs , Moncton, Éditions Perce-Neige, 2004.
L’Orgueilleuse , Montréal, Éditions du remue-ménage, 1998.
L’été avant la mort , en collaboration avec France Daigle, Montréal, Éditions du remue-ménage, 1986.
Hélène Harbec
Chambre 503

RÉCIT
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives Canada

Harbec, Hélène, 1946-
Chambre 503 / Hélène Harbec.
(Voix narratives) ISBN 978-2-89597-117-7
I. Titre. II. Collection : Voix narratives
PS8565.A5946C43 2009 C843’.54 C2009-905746-8
ISBN ePub : 978-2-89597-224-2

L’auteure remercie le Conseil des arts du Nouveau-Brunswick et le Conseil des Arts du Canada pour leur soutien financier à l’écriture de ce récit.

Les Éditions David remercient le Conseil des Arts du Canada, le Secteur franco-ontarien du Conseil des arts de l’Ontario, la Ville d’Ottawa et le gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada.

Les Éditions David
335-B, rue Cumberland
Ottawa (Ontario) K1N 7J3

Téléphone : 613-830-3336 / Télécopieur : 613-830-2819

info@editionsdavid.com
www.editionsdavid.com

Tous droits réservés. Imprimé au Canada.
Dépôt légal (Québec et Ottawa), 4 e trimestre 2009
Remerciements à
Monique LeBlanc
Marie Cadieux
Simone LeBlanc-Rainville
Jean Harbec
Lise Harbec
À ma mère
I
Je t’ai laissé un jardin à soigner pour aller au chevet de mon père Comment sont les fleurs ?
Avant il se croyait dans un hôtel. Maintenant il sait qu’il est à Gertrude-Lafrance et qu’on lui met des barrières. Ce n’est pas endurable d’être privé de ses capacités à cause des grosses ceintures et des barrures pareilles, mais il a passé une bonne nuit parce qu’il comprend mieux le fonctionnement des choses. La nuit prochaine sera bonne aussi. Celle d’avant ne l’a pas été du tout, il y avait trop d’inconnu. Maintenant il est rassuré, tout le monde le connaît ici, ils savent même le nom de sa femme et de ses sept enfants : Hélène Claude Gilles Lise Jean Guy Robert, défile-t-il d’un seul trait.
Assieds-toi ma fille, dit-il, lis ou écris, ne perds pas ton temps.
À son réveil, nous nous préparons pour une promenade à pied dans le corridor à l’aide de sa canne. Nous faisons un court arrêt à la porte de sa voisine de gauche, Kim Roswell. Couchée dans son lit, elle ressemble à une Frida Kahlo aux cheveux blancs. Un jour, elle aura son congé et elle aimerait que sa sœur lui apporte ses deux valises carreautées. Une rouge et une beige. À la fin du premier tour, nous disons bonjour à sa voisine de droite, Mme Granger, qui fait du surplace en fauteuil roulant, avançant et reculant au milieu du corridor. Elle répond bonjour monsieur, bonjour madame, penchant la tête sur son épaule et levant les yeux vers nous.
Papa ne veut pas rentrer tout de suite, il est d’accord pour que nous fassions un autre bout de chemin. Je l’encourage en le tenant par la taille. Sa chemise et son bermuda sont mouillés d’urine. Il n’en dit rien. Nous coupons court au deuxième tour du carré, revenant sur nos pas du côté nord. Nous repassons devant la chambre de Kim Roswell. Nous lui faisons un salut de la main, mais elle ne répond pas : elle s’est endormie. La chambre d’ensuite est celle de papa. Il va droit vers le lit et s’assoit tout au bord du matelas. Je lui dis que son linge est mouillé. Nous enlevons ensemble ses vêtements. Je le lave. Il demande une débarbouillette pour frotter plus fort. Il ne veut pas être un fardeau. Je le rassure. Il m’aide à le revêtir de propre et désire quelque chose qui sent bon dans le cou et si ça ne me dérange pas, il va faire un somme.
Où passes-tu tes nuits, toi ma fille ?
Je dors au condo avec maman.
Tu as de la chance.
Plus tard dans l’après-midi, nous entendons des pleurs au loin. La dame qui pleure, dit-il, elle pleure tout le temps. Chaque jour de la même façon.
Je l’accompagne à sa chaise pour le repas. Il mange une soupe aux légumes d’une main incertaine. Les légumes tombent et s’éparpillent. Il refuse le plat principal et la salade de fruits. Il accepte toutefois les biscuits aux brisures de chocolat, boit un café le regard fixe. Je le conduis au lit. La distance à franchir entre la chaise et le lit est courte, mais il arrive à peine à se tenir sur ses jambes. Il avance à la fois craintif et déterminé de se rendre, s’appuyant sur moi. Enfin couché, il se tourne sur le côté droit en poussant un soupir de soulagement. Au moment de mon départ, il s’assombrit. Il bougonne quelques mots et lève le ton, prétextant qu’il n’est pas nécessaire de l’attacher. Il se sent désarmé. Hier soir justement, un homme l’a libéré parce que c’était trop serré. Je lui dis qu’il le faut pour ne pas qu’il tombe quand il n’y a personne auprès de lui. Un silence se fait de part et d’autre. Dans ses yeux, une grande désapprobation. Il bout à petits bouillons tandis qu’une main au-dedans de lui contrôle le feu. Je reste à son chevet et j’attends.
Vas-y, dit-il. Fais ce que tu veux.
Je prends les deux bouts de la contention et les joins doucement, tâchant de lui laisser tout l’espace possible et je monte la ridelle sans que jamais son œil triste ne cesse de me regarder.
L’attacher, ce n’est pas ce que je veux.
Ici, le matin, on veut toujours savoir s’il a fait une selle, la forme, la quantité, c’est sérieux . Même plus tard dans la journée. Il dit que c’est une chance que je sois là, moi sa fille, parce qu’il vient de passer les pires années de sa vie. Hier soir, il était attaché dans son auto et il ne savait plus quoi faire pour revenir à sa chambre. Il se sent prisonnier et ne souhaite pas ça à personne, mais il comprend qu’il vaut mieux être attaché que de se casser une jambe. C’est vrai qu’il est un grand malade, réfléchit-il, et sa vue baisse, il ne faudrait pas que je raconte ses problèmes à maman, elle s’inquiète trop et elle est plus malade que lui.
Tu peux en parler à tes enfants, autrement ça rend malheureux, je lui dis. Claude et Lise vont venir bientôt.
Je pense que tu as raison.
Ce n’est pas la question, papa.
Est-ce que tu aurais quelque chose de doux pour que je sente bon ?
Il voit un miroir en direction du fauteuil bleu. Ma sœur Lise lui dit qu’il lui arrive de voir des choses qu’on ne voit pas. Le problème n’est pas là, répond-il. Il est où le problème ? Il ne le sait pas. Pendant le repas, elle lui donne le choix d’écouter de la harpe ou des voix corses. Il opte pour Voce di Corsica . Tout en écoutant, il prend plaisir à se rappeler la manécanterie à laquelle il appartenait et les belles soutanes que les jeunes garçons portaient pour chanter. Le chanoine les corrigeait avec un bâton. Il dit qu’il l’aimait quand même. Avec une lenteur qui s’accentue, il mange tout, assez proprement, mais la cuillère atterrit souvent à côté de l’assiette.
Qu’est-ce que vous avez pour dessert les femmes ? demande-t-il.
Des mandarines, deux biscuits secs et du chocolat, que je lui réponds.
Et c’est quoi ce gaspillage d’eau ? Comment se fait-il que les champlures coulent comme ça ?
Tu as dû rêver, papa, ou entendre un bruit qui fait penser à de l’eau qui coule.
Non, je n’ai rien entendu couler, je voyais seulement deux champlures ouvertes à pleine capacité, l’eau chaude et l’eau froide, juste là. Je ne peux pas avoir rêvé non plus puisque je ne dormais même pas.
Mon frère Claude le teste en lui rappelant qu’il était bon dans les chiffres. Il lui demande d’abord de donner le résultat de 8 + 8. Après quelques secondes d’hésitation et un sourire, il répond : 16. Alors il continue : 16 + 16. Réponse de papa : 32. Et ensuite : 32 + 32. Réponse rapide de papa : 64. Et pour terminer : 64 + 64. Réponse encore rapide de papa : 128. Mon frère trouve que c’est assez surprenant. Chante papa, chante ! lui demande Lise. Papa ne se fait pas prier, il a ses pièces de choix : Notre sentier et Le petit bonheur de Félix Leclerc. Il bat la mesure du pied gauche. Nous écoutons ensuite L’hymne au printemps sur la cassette du Chœur johannais où il interprète les couplets en solo. La pièce terminée, nous nous exclamons tous les trois. Il regarde du côté vaporeux de la chambre, puis il dit qu’il veut faire pipi. Je l’amène aux toilettes sur sa chaise gériatrique. Il désire que nous nous arrêtions au lavabo pour se laver les mains, mais il souhaite ardemment revenir au lit, c’est sa pensée la plus profonde. Allongé bien droit sous les couvertures, il dit qu’il peut rester comme ça, les yeux fermés, à nous écouter. Au souper, il devient anxieux. Il sait que nous allons bientôt partir et fermer les clôtures. Quand il est tout seul, il a beau appeler à l’aide en implorant Madame ! Madame ! personne ne vient.
Nous demeurons sur le seuil de la porte à le regarder. Il se tourne sur le côté, face au mur. Dos courbé. Tête penchée sur la poitrine. Nuque à découvert.
Il m’attendait, pressé d’aller aux toilettes. Il m’ordonne de me dépêcher. Bras dessus bras dessous, nous nous engageons dans le corridor à petits pas rapides, sans nous arrêter pour saluer Kim Roswell qui réclame une autre toast avec de la confiture de framboises et, si vous n’en avez pas, elle prendra seulement du beurre. Une fois rendu aux cabinets, il s’énerve avec ses vêtements et palpe le contour du siège pour être certain. Je le guide en le tenant par les épaules. Il s’assoit enfin, soulagé d’être au bon endroit, et il fait une grosse selle. Sa main tremble et s’affole. Il agite la tête, l’air égaré. Il ne connaît plus la suite des gestes à faire.
Papa, si tu veux, je m’occupe de tout.
Vas-y ma fille.
Ce matin, se met-il à raconter, le personnel l’a tout lavé, assis sur une chaise, puis on lui a mis du linge propre. Il n’aime pas leurs manières pour autant, on lui impose toutes sortes de règlements sans lui expliquer le pourquoi, on lui cache des choses et on lui a même fait croire qu’il était à Gertrude-Lafrance et ce n’est pas le Gertrude-Lafrance qu’il imaginait, il préférait l’autre bâtisse . Je lui explique qu’il ne pouvait plus rester là parce que sa maladie progressait et qu’il avait besoin de plus de soins. Il désire aller se coucher et quand bien même je lui dirais que ça m’insulte, il ne pourrait rien y faire, il se donne le droit de se reposer. Nous reprenons le chemin du retour.
Tu ne sortiras pas de la chambre ? s’enquiert-il. Tu ne mettras pas la clôture de lit ?
Je le rassure et à sa demande je le couvre jusqu’au cou.
Il ferme les yeux.
Il se réveille de mauvaise humeur. Pour nous distraire un peu, je lui offre de faire le tour de l’étage. Pointant l’index dans ma direction, il dit qu’il faut respecter ce qu’il demande. Il en a assez de la misère des derniers jours. On lui manque de respect, de respect total, on lui impose toutes sortes d’affaires.
Maman et nous tes enfants aussi ?
Non, répond-il, cependant vous ne faites pas les bonnes choses, vous me mettez une grosse ceinture avec des boutons partout, c’est terrible. Vous ne pouvez pas savoir ce que j’endure à être enfermé comme ça. Si mon père et ma mère avaient été vivants, ce n’est pas ce que j’aurais choisi pour eux. Quand est-ce qu’on va me ramener chez moi dans mon condo ?
Il se bute et n’aime pas ce que je lui raconte. Les explications, les arguments, tout le tralala, il n’en a que faire. C’est une histoire qui ne tient pas debout. Toutefois il a quelqu’un à récompenser, m’ordonnant sur-le-champ de donner douze piastres à Gilles, son fils, il le mérite. Il pourra faire ce qu’il veut avec cet argent, s’acheter des friandises, n’importe quoi. Quelque chose de bon.
Et les autres enfants ?
Ils n’en méritent pas, répond-il.
Je l’aide à enfiler une jaquette et à s’installer au lit. Tu vas m’attacher ? Après des mots de protestation entrecoupés de lourds silences, il abandonne la bataille. J’applique la contention et monte la ridelle. Il soupire. Nous sommes conviés à une sorte de soumission pour nous aimer. L’heure n’est plus aux affrontements. Il dit qu’il ne veut blesser personne. Il s’inquiète, c’est tout.
Miettes de toast éparses dans le lit. T-shirt taché de café.
Ah ! il était temps que tu arrives ! lance-t-il dès que je l’embrasse.
Il n’a pas pu déjeuner à son aise, la table était trop haute. Personne ne pouvait faire mieux, on lui a même dit de ne pas manger si ça ne faisait pas son affaire.
Dans sa tête, il sent une pesanteur, il a commencé aussi à avoir un léger mal de cœur. Il est certain qu’un jour ce sera la fin, mais il préfère vivre plutôt que mourir. Vivre avec sa femme et ses enfants. Au moins il marche mieux qu’avant, croit-il. Toutefois il n’aime pas marcher ici, ce n’est pas une place qu’il aime. Il y a un beau jardin, ça c’est sûr, il aime les fleurs, il a toujours aimé les fleurs voyons donc, mais ce n’est pas l’endroit qu’il avait dans son idée. Il pensait qu’il s’en allait chez lui dans son condo, ajoutant qu’il faudra que je l’excuse, il va aller faire une sieste. Je n’aurai qu’à le réveiller pour dîner. En attendant, il m’encourage à m’occuper, cela lui suffit de savoir que je suis là.
Est-ce que tu as un projet en tête quand tu écris ? demande-t-il.
Pour le moment, chaque fois que je viens à ta chambre, j’écris dans un cahier.
Un jour, j’aimerais que tu m’en lises un bout. Tout de suite, je suis trop fatigué.
D’accord, papa.
Aussitôt levé, il veut se recoucher. Il dit que c’est comme une attirance. Il mange la soupe et la moitié du plat principal, des biscuits et des fraises. Une fois couché, il regarde partout les yeux grands ouverts. Je ne sais pas ce qu’il regarde, je ne sais pas ce qu’il fixe. Tout s’arrête pour cette chose qui apparaît ou passe au-dessus de lui dans le ciel de sa chambre. Qui finit toujours par disparaître. Je le laisse à cette réalité jusqu’à la fin. Puis il se tourne vers moi, prenant un air sérieux.
Est-ce que tu vas partir bientôt et mettre les barrures ?
Je suis avec toi pour une heure encore et je reviendrai cet après-midi.
Quand je vois venir les choses, je ne suis jamais inquiet, mais supposons que tu partirais sans me le dire, je pourrais m’inquiéter.
Si on allait dehors, papa ?
On ira quand il fera beau.
Mais il fait beau !
Je n’en ai pas le courage, je préfère me reposer, il faudra que tu m’excuses. C’est effrayant d’être rendu paresseux de même… Maman devrait te donner de l’argent pour te permettre d’aller au restaurant, pour te récompenser et te remercier de ton ouvrage.
C’est gentil, mais je n’ai besoin de rien.
J’aurais aimé te faire un cadeau, de l’argent pour un voyage.
Je ne veux rien, surtout pas d’argent.
Je ne veux pas t’acheter, dit-il à voix basse, c’est juste le cadeau d’un père à sa fille pour les services que tu me rends… Je trouverai bien l’occasion de te récompenser un jour. Dans combien de temps pars-tu ?
On a encore deux autres semaines ensemble.
Ah bien ça, c’est plaisant… D’un autre côté, on ne peut pas vraiment dire que c’est plaisant parce qu’il y aura une fin, tôt ou tard.
Il ferme les yeux et s’endort. Ses joues se gonflent à chaque expiration et ses pieds remuent comme s’il faisait des petits pas de danse.
Maman arrive au bout de son souffle avec un gros bouquet. Elle s’est arrêtée chez la fleuriste du coin et elle a simplement demandé une variété qui s’agence bien avec une petite teinte de bourgogne. Papa regrette de ne pas voir le bouquet avec toutes ses couleurs, content néanmoins de savoir qu’il y a des fleurs pour lui dans un pot. Il pose l’œil et tend l’oreille sur l’ambiance, cherchant à prendre la mesure de l’état de maman.
Il a de l’appétit, il dit que c’est bon de la vraie bonne soupe aux tomates, cette soupe-là a toujours été sa préférée. Il mange tout, lentement. Le repas terminé, il veut aller au lit au plus vite. Je lui mets une jaquette. Il dit qu’il est prêt pour la nuit et que nous pourrons partir. Il accepte la contention sans regimber. Je vais regarder le beau paysage, fait-il en se tournant vers le tableau accroché au mur par maman. Une maison, un muret de pierre, des arbres en fleurs, un étang, deux lacs, une chute, une colline et un chemin de terre. Aucune trace de vie humaine ou animale. Aucun fil électrique. Rien ne bouge. L’absence est flagrante. C’est à se demander s’il y a déjà eu quelqu’un. Je lui dis qu’il a le choix des choses à regarder s’il a envie de se promener dans les images de sa chambre. Avec ses yeux, il n’a qu’à longer le mur de gauche jusqu’au bout. Là, un pastel de tante Blanche illustrant une mère et sa fille au bord d’un cap, vêtues toutes les deux d’une longue robe flottant au vent. Sur le mur d’en face, juste à côté de la fenêtre, une photo de sa mère avec ses cheveux courts ondulants et ses petites lunettes rondes. Il n’a qu’à tourner légèrement la tête vers la gauche. Il vire la tête, esquissant un sourire affectueux.
Nous lui souhaitons bonne nuit.
La journée sera chaude, je lui suggère un bermuda. Il m’aide de son mieux à le vêtir. À Lise qui arrive, il dit qu’il en a assez de ne pas pouvoir se lever seul et d’être obligé de faire dans sa culotte d’aisances . Le personnel l’a lavé au grand complet. Au moins il est propre pour la visite de sa fille. Il ne voudrait pas l’offusquer, mais il souhaiterait se coucher. Elle lui offre de mettre de la musique. C’est elle qui s’est occupée de faire une sélection au goût de papa. Elle a pensé apporter La Bohème de Puccini qu’il a tant aimé écouter à la maison, il choisit néanmoins les Ave Maria . Heureux de retrouver son lit, il nous demande si on peut voir les rayons de satisfaction sur son visage. Il écoute silencieusement, couché sur le dos. Au bout d’un moment, il est dérangé par Alice, celle qui crie à fendre l’âme dans l’autre corridor. Nous fermons la porte, le temps qu’elle se calme.
Un ciel bleu à la Magritte remplit la fenêtre à pleine grandeur. Papa ne veut pas que la musique s’arrête. Il préférerait cependant que la toile soit mi-baissée, car la lumière lui fait mal aux yeux. Il ne tarde pas à s’endormir. Lise en profite pour partir. Au réveil, il dit qu’il est en train de regarder un catalogue de camions et il reconnaît le modèle de véhicule que son ami Rémillard prenait pour aller en Floride. Il refuse de se rendre aux toilettes, choisissant de se laisser aller dans sa culotte comme cela lui a été conseillé. L’infirmière qui nous rend visite dit qu’il a fait une grosse selle ce matin. Il s’étonne de tout ce que ces gens-là savent sur eux les patients, même les selles qu’ils font.
Après le plat principal qu’il mange du bout des lèvres, il déguste un morceau de gâteau aux poires et chocolat encore chaud que Claude et sa conjointe Nicole lui ont apporté. Il se tourne ensuite vers son fils pour expliquer une chose de haute importance : si tu es un employé de Gertrude-Lafrance, énonce-t-il, tu dois suivre les directives des patrons, et si tu as la responsabilité d’attacher, pour donner un exemple, tu dois attacher, et si c’est toi le patient, tu n’as pas d’autre choix que de passer par là, parce que les règlements sont stricts. Nous hochons la tête, une complicité dans les yeux qui se croisent. Son observation sur ceux et celles qui ont pour fonction d’attacher ne lui rend pas les barrières plus acceptables. Indigné que nous le traitions de pareille façon, il résiste aussi longtemps qu’il peut.
Avec des mots. Avec du silence. Avec son corps en chien de fusil.
Nous essayons d’adoucir par des paroles ce qu’il nomme lui-même un enfermement.
Le corridor est encombré. Tout est sens dessus dessous. Les fauteuils roulants et les chaises d’aisances obstruent le passage vers la chambre de papa. Je me faufile. Il sentait une présence, fait-il en ouvrant les yeux, et il faut que je sache que ça ne tourne pas rondement dans l’organisation. Il en a contre la façon qu’ils ont de l’asseoir au lit pour déjeuner, la table est si haute qu’il échappe tout et le café se renverse sur lui. Il aimerait rentrer à la maison pour finir ses jours. Au lieu de donner une grosse somme d’argent à Gertrude-Lafrance, on payera tous les services nécessaires 24 heures sur 24.
Qu’est-ce que tu en penses toi, ma fille ?
Tu sais que maman n’a plus la santé nécessaire et l’environnement à la maison n’est pas adapté à tes besoins.
Oui, mais qu’est-ce que tu penses de mon idée ? demande-t-il encore.
Je ne veux pas interférer entre toi et maman, tu dois régler cette affaire avec elle.
Avoir des projets, ça ne veut pas dire qu’on va les réaliser, répond-il, ça signifie qu’on peut exprimer son idée.
Il dîne en écoutant tout un côté du disque des voix corses, heureux de reconnaître le kyrie .
Il a chaud et me demande de lui ôter des vêtements, tirant sur son bracelet d’identité dont il cherche à se libérer aussi. J’enlève son pantalon et tourne le ventilateur dans sa direction. Sa culotte est mouillée, ça se voit à la ligne jaune devenue bleue. Il refuse d’être changé, ne se sent pas mouillé. Il veut se reposer, rien d’autre ne compte. Il s’enfonce dans le lit, s’abandonnant au sommeil.
Au milieu de l’après-midi, nous marchons côte à côte, longeant le mur du corridor jusqu’aux toilettes. C’est facile d’y entrer, nous n’avons qu’à pousser le rideau. Pas besoin d’y chercher une poignée. Un seul geste du bras et on y est. Une grande pièce tout en longueur où l’on range des tables de chevet. Au fond, les cabinets. Vides. Tranquilles. Silencieux. Il n’y a pas d’urgence, c’est juste une précaution, dit papa. Il plisse les yeux, regarde à droite et à gauche. De toute façon nous n’avons jamais à attendre ici, la place est toujours libre. Nous avons tout notre temps. Personne ne vient nous déranger dans nos entreprises. Il m’aide à mettre sa culotte après lui avoir lavé les fesses et nous le rhabillons selon son goût. Quelque chose de léger, chemise et bermuda que nous avons pris soin d’apporter avec nous.
Y a-t-il un produit qui me rendrait encore plus beau ? demande-t-il.
Un baiser sur le front, papa.
Nous rions, reprenant le chemin du retour à petits pas, bras dessus bras dessous. Je l’aide à se mettre au lit et bien que je doive m’absenter quelques minutes, nous faisons un pacte, je ne monte pas la ridelle. Ça va ?
Tu n’as rien à craindre, je ne bougerai pas d’ici, tu as ma parole d’honneur.
Il refuse la musique, il veut se reposer.
La musique, dit-il, c’est bien beau, mais ça peut distraire.
Il est assis au bord du lit, un sourire de fierté au visage.
Tu m’avais pourtant promis de ne pas te lever, tu aurais pu tomber !
Je m’en allais seulement aux toilettes, réagit-il, toujours souriant, mine de rien.
Nous repartons. Rendu sur les lieux, il ne sait plus pourquoi nous sommes venus ici. Il n’a pas envie d’uriner. Ça ne fait rien, papa. Nous ne discutons pas de ce qui est clair ou obscur. J’attends qu’il se souvienne et qu’un élan se manifeste. Ses yeux font un tour d’horizon et il dit qu’il veut seulement rentrer. Au retour, je l’installe au lit, torse nu, il fait si chaud. Pulsation superficielle sous les côtes, du côté gauche. Le sommeil cherche à venir.
J’aimerais qu’il meure, que la vie s’arrête doucement. Le soulagement que me procure ce désir est de courte durée. Comment puis-je souhaiter sa mort, sachant à quel point il tient à la vie ? S’il savait à quoi je pense tandis qu’il cherche à se tourner pour trouver une position confortable dans cette chaleur accablante !
Je baisse la ridelle et la table afin que tout soit à sa portée, l’encourageant à prendre son temps et à identifier de la main ce qu’il y a sur le plateau. Ses doigts se hasardent pour trouver où sont les choses. Il se débrouille tant bien que mal. Soudain, il m’annonce qu’il veut me charger d’une mission : trouver son appareil photo. Il ne sait plus où il est, peut-être à son condo. Il ne désire rien en faire, de toute façon il ne peut plus photographier, il voudrait juste savoir où il est. Il a assez de photos pour en faire une collection, se remémorant celle où il est assis sur une roche, jeune homme, à Saint-Grégoire. Ce jour-là, il accompagnait l’aumônier de la Jeunesse ouvrière catholique qui devait donner une prédication et ensemble ils s’étaient rendus chez les parents cultivateurs d’amis communs. Ils étaient bien intimes avec la famille, surtout avec une des filles. Excuse l’expression, dit-il, cette fille-là ne se serait pas laissé prendre les fesses pour tout l’or du monde, mais il y en a d’autres qui aimaient la chose. Elles marchaient sur la chance pour ne pas tomber enceintes.
Il est frais lavé. L’odeur de son eau de toilette se répand dans la chambre. Je lui donne le programme de la journée. Maman viendra peut-être cet après-midi et Lise sera là pour le souper. Une chose à la fois, dit-il, les traits tirés. Il accepte cependant d’aller aux toilettes avant de faire un somme, faisant remarquer qu’il y a eu suffisamment de laisser-aller dans les derniers jours. De toute façon, moi sa fille, je suis son maître d’œuvre parce que je vois mieux que lui, déclare-t-il.
Il se réveille d’un bond et m’appelle tout excité parce qu’il vient de gagner au Journal de Montréal . Il ne sait pas encore s’il s’agit d’une somme d’argent, d’une auto ou d’un voyage, mais il voit des gros chiffres : 282 222. Il n’a pas rêvé, je n’ai qu’à regarder, c’est écrit dans le journal, juste là, fait-il en désignant le mur au-dessus de la fenêtre.
Il n’y a ni chiffres ni journal, papa, seulement un pan de mur. Tu ronflais, il y a trente secondes.
Puisque tu le dis.
Il demeure incrédule. Tout à coup ce serait vrai ! Il rêve d’être millionnaire depuis si longtemps, et avec cet argent-là il gâterait ses enfants. Ce serait la première fois de sa vie qu’il gagne quelque chose. Il dirait à chacun : dis-moi ce que tu veux et je vais te le donner. Lui, sa théorie est claire quant à l’argent : s’il y a des gens riches malheureux, c’est qu’ils placent leur avoir aux mauvais endroits, dans le luxe et la beauté.
Maman dit que ce qu’il voit est le fruit de son imagination.
Le déjeuner était pire que jamais. Le gruau ne goûtait rien et le café était froid et il n’avait ni toasts, ni confiture, ni sucre et il avait mal au derrière sans bon sens. L’infirmière qui vient prendre les nouvelles du matin nous explique que le déjeuner est l’heure la plus occupée de la journée, le personnel n’a pas le temps de le recoucher avant sa toilette, alors on le laisse au lit à cause de sa douleur aux fesses. Il croit qu’il finira par s’y faire, mais les barrières, c’est autre chose. La décision appartient à la famille, répond-elle, ce qui signifie prendre des risques calculés. Il faudra signer un formulaire qui libère l’établissement de toute responsabilité, advenant une chute.
Ces gens-là n’ont qu’une idée en tête, énonce papa, et c’est pour cette raison qu’hier soir, ils l’ont fait coucher dehors sur le toit de la maison.
Il ne comprend pas cette manie qu’ils ont de le faire dormir n’importe où.
Les portes de l’ascenseur s’ouvrent. Quelqu’un pousse le chariot de nourriture. Chaque fois le même bruit de roues passant la fente entre les deux niveaux de plancher. Papa rit avec les préposées sur la manière de sortir du lit. À celle qui lui dit de sortir de ce côté-ci, il demande de quel côté est le « ci ». Il fait tranquillement les quelques pas jusqu’à sa chaise. En soulevant le couvercle, il fait la moue. Le poisson, ce n’est pas mon plat préféré, dit-il en piquant la chair blanche ici et là.
Est-ce que tu crois à la prière, papa ?
Plus ou moins.
Tu pries quand même ?
Oui, tous les jours. Une prière courte dans mes propres mots. Je prie pour le bien de ma femme et de mes enfants, chacun de mes enfants, et je fais souvent mon signe de croix.
Plus souvent qu’avant ?
Oui, mais ce n’est pas parce que j’y crois plus.
Pourquoi alors ?
Je sais pas. Peut-être parce que j’ai du temps.
Tu es croyant ?
Non, je n’en ai jamais senti le besoin.
Il mange son dernier morceau de chocolat et boit une dernière gorgée de café.
Si on allait dehors, papa ?
J’ai une explication à te fournir concernant le fait que je dis toujours non à ton invitation. Moi aussi j’aime ça du bon air et des beaux jardins, je ne suis pas fou après tout ! C’est que la nuit je ne dors pas bien à cause des barrures, et le jour il n’y a rien pour m’empêcher de dormir. Est-ce que tu peux comprendre ça ?
Oui.
Bon ! je vais aller me coucher, dit-il, j’en ai la liberté. Toi et moi, on a le goût de la tranquillité en commun. La preuve : je n’ai pas de télévision et ça ne me manque pas. Et toi ma fille, tu restes assise longtemps avec du papier et un crayon.
Pour la collation, maman lui apporte des fraises fraîches dans de la crème qu’il mange avec plaisir. Elle aurait bien aimé lui faire des carrés aux dattes ou de la tarte aux œufs, mais il faisait trop chaud. Même sa robe lui colle sur le dos.
Papa se tourne vers moi en me regardant intensément : est-ce qu’on parle de nos affaires à maman ? demande-t-il. Je sais qu’il fait allusion à son désir de rentrer à la maison et je lui signifie qu’il n’a pas à obtenir mon accord. Une conversation s’engage entre eux. Il me fait signe de rester. Il parle lentement, elle écoute, lui permettant de se rendre au bout de ce qu’il a à dire sans l’interrompre. Les yeux de maman se remplissent de larmes, chagrinée qu’elle est d’avoir à exprimer à son mari une chose si difficile, celle de ne pouvoir le reprendre à la maison. Il garde silence un moment et désire aller aux toilettes. En route, il dit qu’il a été rejeté et me demande si je reviens demain et pour combien de jours encore, s’excusant de me poser continuellement les mêmes questions.
L’urine a déjà commencé à couler toute seule sur ses cuisses. Il est désolé, il n’a pas de contrôle là-dessus. Je lui dis de ne pas s’en faire, ce n’est pas sa faute. Nous faisons de notre mieux pour le laver, le changer et le ramener à son lit.
Là où il y a un semblant de paradis, dit-il.
Alice rote et crie à tout rompre : à boire ! à boire ! à boire ! à boire… Un vrai charretier de canal, fait papa en secouant la tête. Un charretier de canal ? Oui, oui, elle rote comme quelqu’un qui a la réputation de mal parler, de ne pas soigner son langage. Un charretier de canal, enchaîne-t-il, c’est un homme qui avait pour métier de tirer les barges avec un cheval le long du canal et il sacrait tout le temps : avance, hostie de câlisse de tabarnak ! Les chevaux partaient de Chambly, c’était le seul chemin d’eau qui venait jusqu’ici. Pour les protéger du soleil, on leur mettait un chapeau de cow-boy dans lequel on avait fait des trous pour laisser passer les oreilles. Il y avait aussi des écuries sur la bande du canal pour qu’ils puissent se reposer, manger et faire leurs besoins. À la longue, le cheval a été remplacé par le tracteur, ensuite il y a eu des bateaux à vapeur qui tiraient trois, quatre, cinq ou six barges…
À boire ! à boire ! à boire ! continue de crier Alice.
C’était plus agréable de manger à l’autre résidence, reprend-il, et la nourriture était plus savoureuse. Là-bas, ils étaient quatre à table, chacun avec son caractère, certains étaient aimables, d’autres moins, ça ne faisait rien. Croyant déceler à ses mots un désir de compagnie, je lui propose de l’amener à la salle à manger. Je n’ai pas ça dans le goût, réagit-il en plantant ses yeux dans les miens. Un jour, quand je me sentirai mieux, on ira. On choisira une table et on mangera avec des gens… De la vraie bonne nourriture qui fait plaisir.
Pourquoi tu me regardes comme ça, papa ?
Je sais pas. Je te regarde, c’est tout.
Je monte la ridelle sans mettre la contention, le temps d’aller dîner à la cafétéria. Sur le chemin du retour, je m’arrête au poste des infirmières pour discuter de son installation au déjeuner. Nous nous entendons pour que, dès demain matin, il soit assis sur sa chaise jusqu’au moment de sa toilette et nous verrons. Sa condition vous savez… dit l’infirmière, il a au moins trois tumeurs, une au cervelet, une au lobe frontal et une autre sur le côté droit. L’évolution de l’une ou l’autre explique les symptômes : perte d’équilibre, difficulté d’élocution, irrégularité du rythme respiratoire, moments de confusion, mémoire chancelante et affaiblissement des capacités en général.
C’est effrayant tout ce qu’ils ont voulu lui faire, raconte-t-il à mon frère Jean, on l’a changé de chambre, on l’a fait coucher sur le toit d’une bâtisse à Saint-Blaise et on lui a mis des chaînes.
Ouf ! Méchant rêve ! s’exclame Jean.
Non, ce n’est pas un rêve, répond papa, c’est vrai.
Et s’adressant à moi, il me demande si je savais où aller hier en sortant d’ici. Lui-même il a trois adresses : le condo, Gertrude-Lafrance et… Cherchant en vain dans son esprit l’adresse de la troisième demeure, il dit que c’est inutile de continuer, les choses disparaissent. Il veut par contre savoir si ça fait longtemps que je suis allée au cimetière. Il ne sait pas pourquoi il a cette question-là en tête, il a le mental pour ça, croit-il, et Claude pourrait me montrer l’emplacement.
J’éclate de rire.
Sens-tu que tu vas aboutir au cimetière bientôt ? je lui demande.
Peut-être, répond-il, ajoutant qu’il est à l’aise avec l’idée mais pas les autres. Par exemple, s’il dit à maman : viens, on va aller au cimetière, elle n’a pas vraiment ça dans le goût.
Il est allongé, contention en place. Deux femmes l’ont lavé, dit-il, et c’était agréable dans le bain-tombeau , il a chanté pour elles. Si elles étaient encore dans la chambre, il leur dirait que c’est à cause d’elles si ses yeux sont plus beaux et plus clairs que d’habitude.
Est-ce que j’ai maigri ? s’inquiète-t-il soudain.
Tes jambes ont aminci et tu n’as presque plus de fesses, mais tes bras sont forts et tu as un bon poids : 154 livres à la dernière pesée. Tu as un beau visage et des joues encore pleines.
Oui, c’est vrai, réagit-il, on va essayer de prendre ce qui reste. Est-ce que tu as quelque chose de doux pour que je sente bon ?
J’asperge de l’eau de toilette dans son cou. Il porte une chemise dans des teintes de gris pâle et foncé. Tissu divisé en rectangles garnis chacun d’un bâton et d’une balle de golf – sport qu’il a pratiqué autrefois. Il se laisse vêtir sans jamais plus choisir les couleurs et les motifs, heureux de nous entendre dire qu’il est bien habillé. Il ne se rend plus au miroir de la chambre et ne demande jamais à se voir. Lui qui prenait tant plaisir à se mirer. Examinant sa moustache et passant la main dans ses cheveux, ajustant son col de chemise et redressant sa cravate.
Ses cheveux poussent à nouveau.
Il s’est endormi, je n’ose pas caresser ce duvet frais lavé de peur de le réveiller. Une ressemblance étrange entre le vieil homme qu’il est devenu et un nouveau-né.
Comme si être prêt à naître ou à mourir faisait ressortir les mêmes traits, les mêmes postures, les mêmes regards.
Avons-nous éprouvé la peur de naître ?
Couché sur le côté. Ses pieds se mettent à danser. On dirait qu’il a toujours une petite musique dans le corps. Et quand il n’a ni le courage ni la force de se lever, il se retourne sur le dos et se concentre pour uriner, m’explique-t-il. Pour les gros besoins, il ne lésine pas, il faut absolument se déplacer. Ça sonne câlisse, crie Alice, ça sonne câlisse, arrête la sonnette CÂLISSE. Tiré de sa concentration, papa dit que, s’il avait une critique à faire, ce serait au sujet des cris d’Alice. Il veut bien être compréhensif, mais elle n’arrête pas. D’un autre côté, il la comprend d’avoir envie de crier et d’éprouver une soif pareille. Il demande d’aller la visiter, lui qui refuse habituellement de faire une sortie.
Assise face à la porte — une poupée de chiffon rose dans les bras —, elle accepte de nous recevoir.
Je te présente mon père.
Bonjour monsieur, dit-elle, tendant une main aux doigts effilés.
Qu’est-ce qui te fait crier, Alice ?
C’est parce que ça sonne inutilement câlisse, fait-elle en rotant et s’excusant de roter. En plus, ma montre est brisée, puis la madame a chié dans sa culotte, puis la radio chante en anglais, puis Ghislaine Ménard n’est plus, elle s’est suicidée.
Papa est soudainement pris d’une grande fatigue et demande à rentrer.
Une fois sous les couvertures, il me fait part d’une idée qui trotte dans sa tête depuis un bout de temps, celle de quitter les lieux, et il aimerait que je l’aide à exécuter son plan.
Pourrais-tu téléphoner à Gertrude-Lafrance pour savoir si c’est l’hôtel où je dois aller ? demande-t-il.
Tu es à Gertrude-Lafrance, à l’endroit même où tu étais d’accord de venir habiter quand on cherchait une chambre pour toi.
Est-ce qu’il n’y aurait pas moyen d’être plus sûr que je le suis ? Toi ma fille, peux-tu aller t’informer si je suis exactement là où je dois être ?
Pour être plus certain encore, il faut répéter les informations, car ta maladie crée des petits oublis.
J’habite où alors ?
Tu habites la chambre 503 du centre Gertrude-Lafrance depuis le 19 juin dernier. Tu peux être tranquille, maman connaît ton adresse, tes enfants aussi. Ton nom est enregistré au bureau et inscrit sur la porte de ta chambre. Quand tu étais encore à l’hôpital, la travailleuse sociale est venue t’annoncer la nouvelle qu’il y avait une place à Gertrude-Lafrance, tel que tu l’avais souhaité. Tu avais dit que tu serais heureux d’être à cinq minutes de maman et de votre condo. C’est ça l’histoire. Tu te rappelles, papa ?
Je vais y penser, répond-il.
Un jus de pomme attend sur la table. L’heure de la collation est passée. Quelle sera la prochaine parole ? Qui de lui ou moi rompra le silence ?
J’aimerais l’amener marcher dans le parc voisin, le soustraire à son lit. Nous pourrions faire une surprise à tout le monde. Il se tiendrait debout dans le corridor et dans l’ascenseur avec un sourire taquin. Notre escapade ajouterait des images nouvelles, des chants d’oiseaux, des paysages, du vent doux et des odeurs de fleurs. Il bouge, se tournant et se retournant.
Avons-nous la même notion du temps ? Avançons-nous dans la même heure ?
Il ouvre enfin les yeux, poussant le bouton de la montre. La voix indique qu’il est seize heures et dix minutes. J’aimerais qu’il parle le premier, donnant le ton de la chose à dire et amorçant l’action à faire. Sait-il seulement que je suis encore là ? Il se retourne sur le côté droit, face au mur. Une main tient la ridelle et l’index bat la mesure.
Quelle musique entend-il ? Quel rythme s’empare de lui ? Pourquoi me laisse-t-il si seule ? Ne sait-il pas que « Tous les matins du monde sont sans retour » ?
Même quand les heures traînent et se figent, c’est ici dans cette chambre que je me sens le mieux. Le stylo avance sur la page, et le papier me renvoie un petit grincement apaisant. Le son des mots sur une ligne droite. Écho des premiers cahiers d’enfant dans lesquels je m’efforçais d’une main appliquée à tracer des voyelles et des consonnes entre deux parallèles étroites. La vie de l’alphabet. Chacune des lettres exprimant une voix, prenant la forme d’un corps, d’une maison, d’un chemin.
Où étais-tu disparu, papa ? Tu n’as pas parlé de l’après-midi. Maman est là.
Je ne parle jamais, répond-il l’air dépaysé, parce que je ne sais pas où je suis. Si jamais je dois sortir, je ne saurai pas comment revenir.
Tu es dans ta chambre à Gertrude-Lafrance.
Jusqu’à quand je vais demeurer ici ?
Le temps nécessaire.
Maman lui fait manger un morceau de gâteau à la vanille souple et crémeux qu’il prend sans se faire prier. Il ne reste qu’une fine moustache de glaçage blanc qu’elle embrasse avant de le quitter.
Et l’espace du silence, après son départ.
Sa résolution d’uriner aux toilettes ne tient plus, les déplacements exigent trop d’énergie. Sa culotte est lourde d’urine. Pour l’instant, il refuse d’être changé. Il accepte néanmoins de faire une promenade dans les environs. Je le pousse dans un fauteuil roulant.
Nos sorties nous font toujours sourire, même si c’est triste. C’est plus fort que nous. Nos sangs circulent tandis que nous regardons d’autres murs et percevons d’autres odeurs et d’autres sons, laissant défiler en nous des pages d’histoires.
Nous nous arrêtons à la chambre de Kim. Sa sœur Annie est là avec Churchill, un terrier yorkshire, qui va et vient librement dans le corridor sans se sauver et qui se laisse prendre sans grogner. Je le dépose sur les genoux de papa qui s’empresse de le caresser. Il a toujours aimé flatter les animaux, dit-il, ému de tenir dans ses mains une si petite chose vivante.
Un autre matin fait suite à la nuit. Cet espace mystérieux où la noirceur est un voyage qui libère ou qui fait peur. Il entendait des pas, dit-il, et pensait justement que c’était moi, sa fille, qui arrivais et ça tombe bien parce qu’il aimerait me parler de ses misères. C’est l’enfer ici. La nuit dure trop longtemps. Et au déjeuner on l’a laissé une heure sur sa chaise, il en avait les fesses au sang. Plusieurs personnes appelaient à l’aide. Il s’est mis à crier très fort lui aussi : olé ! olé ! olé ! Venez nous détacher, venez nous aider. Ils sont venus, mais cela a pris du temps. Je lui concède que ce n’est pas le paradis, toutefois il vaudrait mieux goûter les beaux moments. Il dit que j’ai raison, que j’ai toujours raison. Je n’aime pas cette façon qu’il a de me donner raison et je lui répète chaque fois que là n’est pas la question.
Pendant que je cherche à nous sortir de l’impasse, il laisse tomber une phrase qui heurte : « En tout cas, si ma mère à moi s’était trouvée dans cette situation, j’aurais envoyé un de mes enfants la chercher. »
Dépêchons-nous, dit-il, je n’aime pas arriver en retard et risquer de rater les premières minutes. Je lui donne ses lunettes antireflets et le conduis à la salle commune. Tout le monde est aligné, chacun sur sa chaise ou dans son fauteuil. Une attente froide. La majeure partie d’entre eux ne savent pas qu’ils sont rassemblés pour la messe du pape en direct de Toronto. La salle est si bondée que je ne parviens pas à nous frayer un chemin afin d’être le plus près possible de l’écran. Sans demander la permission, je décide d’amener papa dans la chambre de Mme Granger, déjà stationnée au milieu du groupe. Je l’avance à deux pieds de la télé, m’assurant de baisser la toile de la fenêtre. Il dit que c’est beau d’entendre les chorales. Parfois il se lève pour que je lui masse les fesses et il se rassoit, fléchissant la tête et fermant les yeux. Il disparaît, s’aventurant dans des contrées qui me sont inconnues. La voix de Mgr Turcotte le fait se redresser, cependant l’intérêt s’estompe et il désire retourner à sa chambre. Nous rentrons.
Il gesticule et soulève la tête de l’oreiller. Je lui demande s’il a besoin de quelque chose.
Pourquoi cette question ?
Tu n’as pas l’air de te reposer.
Au contraire, je suis vraiment bien, je regarde la belle neige qui tombe.
Tu vois de la neige ?
Oui, oui. Viens voir ma fille ! Il tombe de la neige à plein ciel !
Je m’approche, tourmentée à l’idée de le rendre plus confus en lui exprimant que ce qu’il voit n’est pas la réalité.
C’est l’été et il fait soleil. Entends-tu le ventilateur qui tourne ?
Voyons donc, tu ne vois pas la neige ?
Non, mais tant mieux si tu as de belles images dans tes pensées et tes rêves.
Il hausse les épaules, l’air de signifier à quoi bon. Il essaie de s’asseoir. Je ne fais rien pour l’en dissuader. Tout à son affaire, il réussit à se mettre sur pied. Il dit qu’il veut aller faire pipi. En marchant ? Bien oui, répond-il le plus naturellement du monde. Il ne sait ni quoi faire de sa canne que je lui donne, ni quelle direction prendre. Je le dirige en lui tenant le bras. Il fait quelques pas dans le corridor, vacillant comme flamme au vent. Je lui donne plus d’appui en le soutenant par la taille. Il conclut que c’est trop loin. Nous rebroussons chemin et rentrons au bercail. Je lui donne les consignes à mesure pour la mise au lit. Il s’assoit au bord, le plus près possible de la tête. J’enlève ses pantoufles et soulève ses pieds. Il pivote en s’aidant de ses mains et se couche. Je m’installe devant le ventilateur pour assécher les gouttes de sueur qui perlent sur mon visage.
Alice crie sa soif éternelle.
Une préposée passant devant sa porte lui dit d’écouter le silence.
Papa se relève à la hâte. Ses jambes sont plus fortes qu’au premier trajet, mais il ne sait pas davantage s’orienter et devient hésitant. Par prudence, je le fais asseoir dans un fauteuil roulant posté dans le corridor et nous poursuivons le chemin vers les cabinets. Nous faisons ensuite quelques pas jusqu’au lavabo. À l’aide d’une débarbouillette bien chaude, il se frotte les cuisses jusqu’aux genoux, en avant et en arrière, dans un grand souci de propreté, tout en prenant soin de tenir sa chemise pour ne pas la mouiller. Encore une bonne chose de faite, soupire-t-il en se laissant tomber dans le fauteuil.
Si on prenait notre temps pour rentrer, papa ? Ça nous changerait de faire une balade et de regarder autour, et tu n’aurais qu’à te laisser faire, je te pousserais dans la direction où tu veux aller.
Je n’ai aucune envie de flâner ou de jeter un coup d’œil dans les environs. Je n’ai qu’un seul désir et tu le connais.
Nous prenons la voie directe pour la chambre. Il me demande de bien le couvrir, il a froid, c’est l’hiver. J’observe sa cage thoracique, cet habitacle où logent le cœur et les poumons : six à huit respirations abdominales profondes suivies de cinquante-cinq à soixante secondes d’apnée. Quand la respiration reprend, il agite les bras et les jambes, surpris du mouvement qui se remet en branle et le secoue, et il se rendort.
Sous son pied gauche, il est écrit JPHARBEC.
Lettres au feutre noir que maman a tracées pour identifier ses chaussettes.
Plus tard dans l’après-midi, il s’assoit et pousse les couvertures avec une grande détermination. Comme s’il n’avait qu’une chose en tête. Je saisis les signes. Nous nous préparons pour un autre départ précipité. Cette fois-ci, je n’hésite pas sur le moyen de transport, nous prenons le fauteuil roulant. Dépêche-toi, on n’a pas de temps à perdre, dit-il, pèse sur le gaz . Arrivés au petit coin, nous gardons silence sur la culotte mouillée. C’est souvent le cas. J’ignore s’il s’en rend compte, il ne fait jamais de commentaires à ce propos. Avec mon aide, il exécute la série de gestes habituels, sans omettre de s’arrêter au lavabo pour se laver les mains avec le savon Homme nature , faisant une belle mousse qui sent bon. Il se frotte les paumes et les doigts et les ongles, retournant à répétition une main dans l’autre jusqu’à disparition complète du savon.
L’eau, dit-il, ça fait toujours plaisir.
Au souper, il mange tout. Crème de poireaux avec craquelins, pain de viande à la sauce aux tomates, purée de pommes de terre, macédoine, crème glacée aux fraises, deux biscuits secs et un chocolat à la menthe. Il boit un café à petites gorgées. J’entends le son que fait le parcours du liquide dans sa gorge. J’ai peine à retenir mes larmes. Il dépose la tasse vide et bouge les doigts à la manière de sa mère, faisant doucement glisser le pouce sur l’index. Geste qui précède habituellement un commentaire ou une question.
Est-ce que quelqu’un t’a dit qu’il était tombé de la neige aujourd’hui ?
Oui, toi.
À part moi, y a-t-il quelqu’un d’autre ?
Non. C’est l’été et il fait chaud.
C’est peut-être l’été, réplique-t-il irrité, mais il fait froid en maudit !
Lorsque tu voyais de la neige, où étais-tu ?
Ici, avec toi ma fille.

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