Chaque nuage est nimbé de lumière
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Description

Du Vietnam ravagé par un siècle de troubles et de guerres, juste après les accords de Genève en 1954, Hoa s'envole vers la Nouvelle-Calédonie, île natale de Maurice, son nouveau compagnon, avec deux de ses trois enfants. Elle quitte le pays de ses ancêtres, mue par l'espoir de construire une vie plus paisible, mais la mort dans l'âme de devoir laisser à Saigon sa fille aînée, Mai, alors âgée de quinze ans. Celle-ci se considère mal traitée par l'ancienne patronne de sa mère. Mai s'enfuit alors et part à la recherche de son père, qu'elle n'a pas connu. Mai choisira-t-elle de rester au Vietnam, en continuant le combat de son père contre le colonialisme, ou de rejoindre sa mère dans le Pacifique ?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 mai 2009
Nombre de lectures 201
EAN13 9782336267708
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0127€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Lettres du Pacifique
Collection dirigée par Hélène Colombani,
Conservateur en chef des bibliothèques (ENSB), Déléguée de la Société des Poètes Français, membre de la SGDL .
Cette collection a pour objet de publier ou rééditer des textes (romans, essais, théâtre ou poésie) d’auteurs contemporains ou classiques du Pacifique, ainsi que des études sur les littératures modernes, les traditions orales océaniennes (mythologies, contes et chants) et les Sciences Humaines. Contact : helsav@mls.nc
Déjà parus dans la Collection :
1- Les terres de la demi-lune , Nouvelles par Hélène Savoie, 2005.
2- L’Ile-monde, Nouvelles par Dany Dalmayrac.2005.
3- Mystérieuses civilisations du Pacifique , essai par Christian Navis. 2005
4- Du rocher à la voile , recueil de textes des écrivains du Cercle des Auteurs du Pacifique (CAP), 2006.
5- Les Montagnes Du Pacifique , roman marquisien de Dominique Cadilhac. 2006
6- Coup de soleil sur le Caillou . Nouvelles, par Joël Paul, 2006.
7- Colons, créoles et coolies, essai sur l’apport créole en Nouvelle-Calédonie et le Tayo de Saint Louis, par Karin Speedy, (Université d’Australie) 2007.
8- Quel ennui ! essai philosophique et littéraire par Alain Jay, 2007.
9- Show Pacifique (Manou et nœud papillon) Témoignage par Gilbert Thong, 2007.
10. La France dans le Pacifique, les enjeux de la puissance par Nathalie Mrgudovic préface de Michel Rocard, (Université de Manchester, UK), 2008.
11. L’œil en coulisses, (souvenirs de scène) par Régine Reyne, préfacé par Annie Cordy, 2008.
12. L’administration des aborigènes d’Australie depuis 1972, par Isabelle Auguste, Université de la Réunion/Australie, 2008
13. « Le Calédonien », roman par J.Paul, 2008.
14. Negropo rive gauche, roman (les « colons du café » en Nouvelle-Calédonie au XlXeme siècle) par Jerry Delathière, 2008.
15- Segalen: l’irruption du Tahitien dans Les Immémoriaux , essai littéraire, par Camille Coldrey, (Tahiti), 2009
16- Histoires fantastiques de Nouvelle Calédonie (tome 1 le Boucan), par Gérard Deveze, 2009
© L’HARMATTAN, 2009 5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
9782296086111
EAN: 9782296086111
Sommaire
Lettres du Pacifique - Collection dirigée par Hélène Colombani, Page de Copyright Page de titre Dedicace Remerciements Repères chronologiques Episode 1 - Il est doux d’avoir encore ses parents Car un orphelin est comme une guitare Dont Ces cordes sont cassées. Episode 2 Episode 3 - Un trésor rempli d’or Ne vaut pas un ventre rempli de lettres. Episode 4 Episode 5 - Le vent de l’Est a soufflé Pour séparer le mari de la femme Et Ca nuit, en pensant à elle, Il verse de chaudes larmes teintées de sang. Episode 6 Episode 7 - Puisque nous sommes des hommes, Ni cols élevés, ni montagnes escarpées, Ni fleuves profonds, Ne sauraient arrêter nos pas. Epilogue - Sur l’arbre desséché Ne sauraient pousser Ces bourgeons.
Chaque nuage est nimbé de lumière
Roman

Annick Le Bourlot
En hommage à ma mère et à tous ceux qui ont transformé les épreuves en force de vie.
Je tiens à remercier mon mari, pour sa contribution à la réécriture du premier projet foisonnant et pour ses conseils avisés.
Ainsi que Marie-Françoise P. et Hélène Colombani pour leur relecture valorisante et leur accompagnement stimulant.
Repères chronologiques 1925 : Nguyen Ai Quoc, plutôt connu sous le nom d’Hô Chi Minh, fonde l’Association de la jeunesse révolutionnaire vietnamienne. 1930-1931 : Soulèvement des paysans du Nghe Tinh, Quang Nam, Quang Ngai et de Cochinchine sous l’impulsion du Parti Communiste Indochinois. 1930-1934 : La crise économique mondiale, commencée aux États-Unis en 1929, s’étend en Indochine. 1936-1937 : Grand mouvement social avec des grèves et des occupations de terres. 1940-1941 : Accord entre le gouvernement de Vichy et celui de Tôkyô  ; l’armée japonaise entre en Indochine et pendant ce temps, la France est occupée par l’Allemagne en cette époque de la Seconde Guerre mondiale . 1945 11 mars : Proclamation de l’indépendance du Viêtnam par l’empereur Bao Dai .

13-14 août : Début de l’insurrection vietnamienne.
2 septembre : Capitulation japonaise. Le Vietminh prend le pouvoir au Viêtnam et proclame l’indépendance de la République démocratique du Viêtnam (RDV). 1946 6 mars : Débarquement de troupes françaises à Haiphong.

18 mars : Entrée du général Leclerc à Hanoï.
19 décembre : Insurrection à Hanoï. 1954 13 mars : Début de la bataille de Diên Biên Phu .

7 mai : Défaite française à Diên Biên Phu.
4 juin : Traités franco-vietnamiens.
21 juillet : Signature des accords de Genève .
Le Viêtnam doit être partagé temporairement en deux États séparés par le 17e parallèle, avec une zone démilitarisée de cinq kilomètres de part et d’autre : au Nord, la République démocratique du Viêtnam (communiste), au Sud se trouvera un Viêtnam pro-occidental.
Selon les accords de Genève, des élections devront être tenues dans les deux ans afin d’unifier le Viêtnam. Mais le non-respect de cette échéance entraîne une reprise de la guérilla communiste (Viêtcong) dans le Sud.
9 octobre : L’armée française évacue Hanoï. 1955 15 mai : Les dernières troupes françaises quittent le Nord Viêtnam. 1956 : l’échec de la tenue des élections de réunification conduit à la guerre civile au Sud Viêtnam.
Episode 1
Il est doux d’avoir encore ses parents Car un orphelin est comme une guitare Dont Ces cordes sont cassées.
Saigon, Été 1955 - début 1956 Année de la chèvre de bois.

Je me sens presque apaisée de ne plus les voir. Mon cœur s’est déchiré lorsqu’a été emportée par le flot des passagers la frêle silhouette de ma mère, Bébé Yann blotti contre elle. Tirée par la main de ma mère, Petite Flore traînait les pieds et ne cessait de regarder derrière elle. Malgré cette déchirure, je me sens maintenant soulagée de ne plus avoir à crisper mes mâchoires et à cligner rapidement les yeux pour tenir la promesse que je me suis faite de ne pas pleurer et de paraître forte et confiante en l’avenir.
Aie confiance, ma fille, nous ferons ce qu’il faut pour que tu puisses nous rejoindre dès que nous serons là-bas, je te le promets ... Je ne sais plus si ce sont exactement les dernières paroles de ma mère. Ces mots se sont noyés dans le brouhaha des ultimes adieux de la foule qui s’est soudain ébranlée en direction de la porte menant au tarmac. Mais ce sont ces paroles que je cherche à retenir dans le cyclo-pousse me ramenant vers la ville, avec Hiên à mes côtés, l’amie toujours présente dans les moments d’épreuve. Toutes deux nous demeurons silencieuses dans la chaleur moite d’août, calées au fond d’un cyclo-pousse zigzaguant entre les innombrables piétons, les vélos surchargés de bagages de toutes sortes et les quelques rares véhicules à moteur. J’essaie de me détendre par le rappel d’un souvenir réconfortant. L’image me revient de la mine boudeuse familière et du trottinement peu coopératif de ma petite sœur, drôlement fagotée dans sa robe à falbalas rose, de coupe vaguement occidentale.
Un écart du cyclo pour éviter un groupe d’enfants me fait sentir la pression d’une main sur mon avant-bras et me rappelle la présence amie à mes côtés. Bébé Yann ... mon garçon ; j’espère que tu pourras manger à ta faim dans celle île de je ne sais où ... tu me donneras de ses nouvelles, Hoa ... dis-lui qu’il a une seconde mère à Saigon, bredouille Hiên. Habituée aux fréquents monologues de cette tante d’adoption, je réalise que ma compagne aussi vient de perdre ce qu’elle considérait comme sa famille. Oubliant mon propre chagrin, je cherche quelques mots de réconfort.
- Tu le reverras bientôt... Maman a promis de tout faire pour qu’on puisse les rejoindre en Nouvelle-Calédonie lorsqu’elle sera installée là-bas. En attendant, elle nous écrira souvent et nous enverra des photos de sa nouvelle maison... et de Flore et de Bébé Yann.
- Toi sans doute, réagit Hiên, mais moi qui n’ai pas de papier français et dont aucun homme ne veut... Réprimant ses larmes et grimaçant un sourire dubitatif, Hiên me tapote l’avant-bras sur lequel est restée posée sa main.
- Tu as raison, ma fille, reprend-elle après avoir essuyé ses yeux avec un pan de sa tunique. En attendant j’aurais aimé te garder chez moi, même si mon logement n’est pas grand ; on se serait soutenu...
- Moi aussi, j’aurais préféré rester chez toi, mais maman s’est arrangée avec Bà Conti. Et pour commencer je dois faire ce qu’elle a prévu. Mais j’irai te voir régulièrement.

J’avais bien suggéré à ma mère de me laisser demeurer chez Hiên plutôt que chez cette Bà Conti que je connais à peine et que j’avais trouvée si autoritaire dès notre première rencontre dans sa grande habitation. Mais Hiên travaille six jours par semaine, et je me serais retrouvée seule toute la journée. Bà Conti, elle, reste toute la journée à la maison. Et elle a des domestiques et beaucoup plus de moyens pour faire face aux vicissitudes de cette période troublée. C’était aussi la patronne de ma mère et elle avait insisté pour me garder. L’argument décisif avait été que je recevrais une bonne éducation chez elle. Elle lui avait même promis de m’envoyer au lycée dès que cela serait possible. Alors ma mère, bien qu’ayant parfois douté de la sincérité de sa patronne, n’avait pu lui dire non, d’autant qu’elle se sentait avoir une dette envers elle.
Avec regret je prends conscience que le cyclo-pousse vient de s’arrêter devant la villa de la rue Sohier. Hiên se tourne vers moi et me prend les deux mains, que je maintiens croisées sur ma petite valise ; elle ébauche un sourire empli de tristesse et d’affection.
- N’oublie pas de venir me voir... tu sais que je ne travaille pas le lundi.
J’essaie de lui rendre son sourire et je lui serre à mon tour les deux mains. Je dois surmonter mon émotion pour sortir d’une des poches de mon pantalon le porte-monnaie contenant les billets que m’a laissés ma mère avant son départ.
- Ne t’en fais pas, intervient Hiên, garde tes piastres, tu en auras sûrement besoin. Je paierai le cyclo quand il me déposera devant chez moi.
- Merci pour tout et à bientôt, lui dis-je dans un souffle, m’empressant de descendre du cyclo, avant qu’elle ne fonde en larmes.

Devant la vaste bâtisse à haute façade blanche et colonnades en marbre, j’hésite à avancer davantage. Malgré mes quinze ans, ma vie a déjà maintes fois changé de cours, mais désormais ce sera sans la présence tutélaire de ma mère. Je m’efforce de me donner du courage en me remémorant les paroles régulièrement répétées avant le fatidique départ : dès mon arrivée à Nouméa, j’entreprendrai les démarches pour te faire adopter par Maurice. Dans six mois au plus, nous aurons réuni assez d’argent pour te faire parvenir le billet d’avion et les papiers nécessaires...
Ressourcée par ces promesses, je peux alors pousser avec détermination la grande grille de fer forgé. À peine ai-je fait quelques pas qu’un énorme chien berger bondit vers moi, aboyant à tue-tête. Terrorisée, je me recroqueville sur moi-même, me protégeant de mes bras et de ma valise.
- Couché Phuong Phi ! s’écrie une forte voix de femme.
Rassurée, je me redresse et regarde le monstre, désormais radouci. Je vois le gros animal me contempler, assis à deux pas de moi, la tête penchée sur le côté, l’air penaud. Quel accueil et quelle idée de te surnommer “grand et beau” ! “Féroce et niais” te conviendrait mieux, pensé-je tout en réajustant ma tunique.

Le hall d’entrée, tout de marbre blanc, malgré sa fraîcheur bénéfique en cette saison, ne me paraît pas plus avenant. La chape de silence qui l’enveloppe contraste avec la bruyante animation des rues que je viens de parcourir.
- C’est toi la jeune fille de compagnie de Bà Conti ? m’interpelle une voix sévère. Depuis une heure elle t’attend.
Je me laisse alors conduire par une femme d’une quarantaine d’années, vêtue d’un ao dai sombre, jusqu’à une vaste pièce au premier étage. Je reconnais Bà Conti assise devant un meuble secrétaire encombré de liasses de comptes. La maîtresse des lieux me jauge du regard, sans hostilité ni bienveillance. Se dispensant de tout mot de bienvenue, elle se contente de donner quelques instructions à la servante.
- Il faudra installer une natte pour la petite, au pied de mon lit. C’est là qu’elle dormira, ajoute-t-elle avant de se laisser absorber de nouveau dans les chiffres.
Comme pour marquer mon indifférence, je porte mon regard vers la grande baie vitrée qui ouvre la pièce sur un jardin savamment ordonné de plantes rares, jamais vues jusqu’à ce jour. Conformément à mes craintes, je sais maintenant que je ne vivrai pas heureuse dans cette atmosphère de luxe clinquant et froid. Il va me falloir une grande force pour supporter cette vie d’orpheline pendant quelques mois, puisque c’est le choix de ma mère. Y parviendrai-je ?

À l’heure du dîner, je me sens rassurée de voir un jeune couple rejoindre la table. Je n’aurai pas ainsi à subir un pénible tête-à-tête avec Bà Conti. Un jeune homme me salue et fait les présentations : lui, c’est Théo, fils de Bà Conti, et Lan est son épouse. Pendant le repas, seuls parlent la mère et le fils. Ils sont préoccupés par le départ des troupes françaises et les incidences sur la vie économique du pays. La crainte du régime instauré à Hanoi ainsi que le marasme de leur commerce avec l’Occident constituent les thèmes essentiels de leur conversation. Lan mange en silence, mais de bon appétit. Elle se sert allègrement dans les différents plats disposés sur la table : soupe de consommé au crabe, sèches farcies, poulet au lait de coco accompagné d’ignames et de riz parfumé...
Au moins, ici, je ne mourrai pas de faim. Voilà au moins une raison de me rassurer sur mon sort pour les quelques mois à venir. Je perçois tout à coup que Lan essaie d’attirer mon attention. Ayant réussi à capter mon regard, elle lève les yeux au plafond avec un sourire amusé, m’incitant à entrer en complicité avec elle. Après avoir vérifié que Bà Conti ne m’observe pas, je lui rends un discret sourire, sensible au sentiment de sympathie qu’elle tente de m’exprimer. Bien qu’elle parle peu, Lan me semble un être enjoué, heureux de vivre. Qu’elle est jolie à voir avec son teint de porcelaine et ses yeux rieurs, d’un noir brillant d’agate ! Sa tenue vestimentaire est sobre mais raffinée. Je crois deviner, sous la fine étoffe de la tunique vert jade, le ventre légèrement arrondi de la jeune épouse.
À voix basse, pour ne pas perturber les discours sérieux et savants qui animent son mari et sa belle-mère, Lan essaie alors d’engager la conversation.
- Je porte un bébé de cinq mois. Je voudrais que ce soit un gros garçon bien joufflu, chuchote-t-elle, comme pour s’excuser de son joyeux appétit. Il faut manger, toi aussi, si tu veux te remplumer et gagner en force, ajoute-t-elle avec un léger gloussement qui attire l’attention de Bà Conti.
N’osant prendre la parole, je lui adresse cependant un sourire plus engageant.
- J’habite dans le pavillon de l’autre côté du jardin. Viens me voir quand tu pourras. Je t’apprendrai à jouer de la mandoline et à lire dans les cartes, si cela t’inspire, me dit Lan tandis qu’elle quitte la table.
- Elle aura surtout besoin que tu lui apprennes à préparer les chiques de bétel, reprend Bà Conti d’un ton réprobateur.
Après le départ de la jeune femme, j’essaie en vain de m’intéresser à la conversation entre Théo et sa mère. Cependant, au fil des minutes, ce ne sont plus que de longues jérémiades de cette dernière, interrompues de silences pesants.
Enfin, la maîtresse des lieux me donne l’ordre de monter me coucher sur la natte au pied de son lit. Après un long moment dans la salle d’eau à se parer pour la nuit, Bà Conti prend le temps de s’installer dans son grand lit à baldaquins. Son ronflement, d’abord léger puis de plus en plus tonitruant, me libère enfin du profond sentiment d’oppression que je ressens depuis mon arrivée dans cette maison. Du dehors me parviennent, par instants, les appels de la rue d’une marchande de soupe ambulante et des aboiements lointains de chiens errants. Couchée sur ma natte de paille, à même le sol, je me remémore un conte, autrefois raconté par ma bonne nourrice. Je m’identifie à la pauvre orpheline qui, chassée du foyer par sa marâtre, doit vivre de terribles épreuves jusqu’au jour où elle est remarquée par le fils de l’Empereur. Mais vu l’exil actuel de la famille impériale, je ne dois pas trop espérer un quelconque secours du fils de l’empereur en fuite. Ne vaut-il pas mieux compter sur la bonne étoile de ma mère, volant vers un autre destin, et surtout sur ma propre détermination ?

Au fil des premiers jours, j’essaie d’organiser ma nouvelle vie de manière à la rendre supportable. Me réveillant de bonne heure, je sors discrètement de la chambre de ma « patronne ». Je procède à une rapide toilette dans la salle d’eau qu’utilise la famille des domestiques. Puis je me sers avec délectation un bol de pho , mon mets préféré depuis ma prime enfance. Afin de mieux l’apprécier, en toute tranquillité, je l’emporte dans le jardin, au bord du petit étang recouvert de lotus blancs, dont la pureté proverbiale ne cesse de m’étonner. Me reviennent à la mémoire ces vers appris avec mon vieux maître à Hanoi :

Etamines jaunes, fleurs blanches, feuilles vertes, Le lotus vit dans la boue mais n’en prend pas la mauvaise odeur .
La sérénité du lieu me donne le loisir de savourer pleinement les longs filaments de nouille au goût bien assaisonné de viande de boeuf et d’aromates. Je profite de la quiétude matinale pour laisser émerger de ma mémoire des scènes agréables ou cocasses du passé... Je me revois à cinq ans, courant à travers ma première maison de Hanoi, poursuivie par ma mère et une perceuse d’oreille. “Cela te permettra de mettre des boucles en or, ce qui te rendra plus jolie. Et puis, cela te donnera une bonne vue”, me criait ma mère, mi-colère mi-amusée par le jeu de cache-cache poursuite qui lui était imposée. Pourquoi ma mère n’avait-elle pas deviné ma crainte de souffrir de cet horrible percement ? Mon effroi était renforcé par la figure de la marchande me rappelant celle de la vieille paysanne qui, deux ans auparavant, avait conseillé à ma mère de me mettre dans la bouche une anguille vivante pour me faire sortir de mon mutisme et m’obliger à répondre aux grandes personnes qui s’adressaient à moi. La promesse d’un bol de soupe de pho avait fini par vaincre ma résistance.

J’ai ordre de me tenir près du lit de Bà Conti, à son réveil, à huit heures précises, afin de l’aider à se lever et à s’habiller. J’ai ensuite pour tâche d’enrouler sa longue chevelure grisonnante dans un turban de velours noir. Ce choix de coiffure d’aïeule m’étonne car cela vieillit cette femme de cinquante ans et accentue son air de marâtre. D’après Lan, “C’est sûrement pour imiter les anciennes impératrices et se donner de la classe”.
Après un ou deux bols de soupe, la maîtresse de maison monte dans son bureau pour se consacrer à ses affaires avec l’aide de son conseiller financier. Je dois alors préparer la salle de jeu pour l’après-midi, en disposant comme convenu sofas et coussins et en m’assurant de la propreté des crachoirs.
Le déjeuner est tôt servi afin de laisser à Bà Conti le temps de faire une sieste avant l’arrivée des convives. Pour l’aider à s’endormir, il m’est enjoint de lui masser le cuir chevelu. Puis, pendant son sommeil, je dois lui arracher, un à un, ses cheveux blancs et les déposer sur un turban de velours noir comme preuve de l’efficacité de mon travail. Je me demande comment cette femme si peu avenante a pu plaire à ce Monsieur Conti, au point d’obtenir de lui mariage et fortune. Il faut croire que les femmes de cette île de “Beauté”, dont on le dit originaire, ont bien peu d’attrait pour qu’il leur ait préféré cette pie-grièche ou c’est qu’il y a bien des choses sur l’attrait entre hommes et femmes que je ne comprends pas encore. En tout cas il n’aura pas longtemps profité des « charmes » de son épouse asiatique. J’espère que je serai plus résistante que lui ; en tout cas, je suis bien résolue à ne pas la laisser me miner la vie.
La sieste de la patronne achevée, il me faut rester pendant des heures à la disposition des joueuses de cartes. Assise dans un coin de la pièce de réception, je dois guetter les mimiques de la patronne m’ordonnant de servir le thé ou des chiques de bétel. Celles-ci sont mâchonnées de plus en plus frénétiquement au fur et à mesure qu’augmentent enjeux, gains et pertes, lors de ces interminables parties de tu sac ou de bai chan . Vider et rincer régulièrement les quatre crachoirs emplis de salives sanguinolentes des chiqueuses reste pour moi une rude épreuve. Je ne peux me boucher le nez ni fermer les yeux de peur de mal vider les pots en porcelaine. L’exaltation du jeu des femmes est telle qu’elles en oublient toute notion de temps et de contraintes familiales. C’est seulement l’incapacité pour certaines de relancer les mises qui annonce la fin des enjeux et sonne l’heure du dîner. Les domestiques s’efforcent de maintenir le repas au chaud, afin de célébrer dignement le succès de leur maîtresse ou d’éviter les foudres de son courroux, selon les résultats du jeu.
En cas de perte, Bà Conti ne traîne pas à table et se couche tôt. Il m’est alors possible de me réfugier dans le recoin de la chambre réservé aux ancêtres pour bénéficier de la lueur des veilleuses qui scintillent en permanence autour de l’autel. J’aime consacrer ces moments de paix à prier la Vierge Marie, gardienne de la Sainte Famille. Et je le fais avec d’autant plus de ferveur que Bà Conti, m’ayant surprise un jour à faire le signe de croix au moment de me mettre à table, m’a sèchement ordonné de mettre fin à ces rites ridicules.
Je profite aussi de ces moments de semi-liberté pour écrire à ma mère. J’ai seulement l’adresse des parents de Maurice, son nouveau mari, et j’ignore si mes lettres lui parviendront. Mais l’écriture me permet d’échapper un peu à ma solitude d’orpheline. Je m’applique à soigner mon style pour garder un certain détachement et ne pas révéler ma tristesse. Je tiens à paraître infrangible, par respect pour mon grand-père, qui m’avait ainsi qualifiée sur son lit de mort. Je n’avais pas alors compris la signification de cet adjectif, mais il est resté gravé dans ma mémoire. J’en perçois maintenant tout le sens et je suis bien décidée à faire en sorte que cela demeure ma principale qualité, surtout en ces temps d’adversité. Mon grand regret est de ne pas aller à l’école comme Phi, le fils du couple de domestiques, contrairement à la promesse de Bà Conti à ma mère.

... J’aurais bien voulu reprendre des études, surtout des cours de langue française, mais Bà Conti dit que les écoles pour filles n’ont pas rouvert depuis la fin de la guerre et que de toute façon “pour ce que les filles doivent savoir, c’est la maison leur meilleure école et leurs meilleurs professeurs sont leurs aînées ou les domestiques de la famille, lorsqu’elles ont la chance, comme ici, d’en avoir”. Elle dit aussi que je reçois chez elle une meilleure éducation que je n’ai reçue jusqu’à présent et que je devrais lui en être reconnaissante. C’est vrai que j’ai déjà appris à rouler des noix d’arec dans des feuilles de bétel, avec la dose convenable de chaux, comme “toute jeune fille en âge de se marier doit savoir le faire”. Je ne comprends pourtant pas bien l’utilité de la chique qui rend la bouche bien sale et les crachoirs si répugnants et je me sens encore loin d’être en âge de me marier. Je souhaite de tout cœur ne plus être avec elle dans quelques mois, car elle serait capable de me trouver un “riche époux ” .

Les semaines s’écoulent monotones, sans autre distraction que mes courtes promenades du petit matin, dans le jardin, avant le lever de ma patronne. Seule, la présence de Lan au dîner m’apporte un peu de réconfort, mais nous ne pouvons pas nous parler librement en présence de sa belle-mère, et mes tâches ne me laissent guère le temps de lui rendre visite jusqu’à son pavillon. Je m’inquiète surtout de ne pas avoir de nouvelles de ma mère. A-t-elle reçu mes lettres ? Sans doute le courrier prend-il beaucoup de temps à circuler entre le Vietnam et cette île du Pacifique où elle se trouve, mais au bout de plusieurs mois, j’aurais quand même dû recevoir au moins une lettre. Je voudrais pouvoir aller rendre visite à Hiên pour lui demander si elle a reçu de ses nouvelles, mais la mégère m’interdit de sortir seule, sous prétexte que les rues sont dangereuses.

Un soir l’envie me prend d’écrire aussi à mon père, bien que je ne sache où il se trouve. Peut-être devrais-je essayer d’envoyer ma lettre chez ma grand-mère, dans ce petit village, au nord-ouest de Hanoi ? Je sais que les chances sont minimes pour qu’elle lui parvienne, surtout depuis que le pays est divisé en deux. Mais qu’importe, ce qui compte pour moi c’est de lui écrire. J’ai l’impression qu’en pensant ainsi très fort à lui, je pourrai me rapprocher de ce père que je connais seulement par les récits de ma mère. J’ai pourtant maintenant la certitude que c’était lui l’homme qui m’avait parlé un matin à Hanoi. Je suis persuadée qu’en me concentrant intensément sur les mots écrits du fond de ma solitude, je pourrai éveiller en lui des pensées à mon égard. Il me faut d’ailleurs plusieurs soirées pour écrire, déchirer, réécrire, peaufiner cette lettre, trouver les mots qui me semblent les plus à même de le toucher.

Cher Père,
Je ne te connais que par ce que Mère m’a dit de toi et je ne t’ai vu qu’en photo, sinon une fois devant chez nous à Hanoi. Mais j’imagine que tu vis encore quelque part au nord du pays, dans les montagnes près de la frontière chinoise, à moins qu’à la fin de la guerre tu ne sois revenu à Hanoi ou dans le village de tes parents.
Grand-père était très fier de toi. Oncle Sinh venait me chercher à la gare ou à l’arrêt de l’autocar à Viet Tri et me portait sur son vélo jusqu’à ton village natal. Grand-père était heureux alors de me promener dans les ruelles. Chaque fois qu’il rencontrait un des vénérables vieillards qu’il semblait connaître Depuis toujours, il me présentait comme “la fille de Thiêng” et j’étais accueillie comme une héroïne, auréolée de la vaillance d’un père combattant, compagnon de l’Oncle Ho, dont la gloire rejaillissait sur la fillette de cinq ans que j’étais.
Grand-père était la personne que je chérissais alors le plus au monde. Aujourd’hui, avec du recul, je pense qu’il a voulu assumer à mon égard le double rôle d’aïeul et de père. Avec lui, j’ai appris à faire germer des haricots rouges, à prendre le temps d’observer les premières feuilles des jeunes plants. Je me sentais heureuse de pouvoir salir mes mains en creusant avec lui la mare destinée aux canards. Un caneton au duvet ébouriffé m’était réservé et j’aimais le gaver de riz gluant avant de le laisser barboter dans un coin d’eau. Il m’a fait découvrir la joie de grandes marches le long des remblais bordant les rizières tandis qu’il me racontait des légendes du pays ou me chantait des chansons d’autrefois. Il m’avait promis de m’amener un jour en haut de la colline de Nghia Linh pour découvrir le “sanctuaire du Viêt Nam”. Ce nom a laissé en moi une impression de merveilleux et de mystérieux. Malheureusement, les événements ne lui ont pas laissé le temps de tenir sa promesse...
Il est mort avec la même sérénité que celle dans laquelle il a vécu. C’était le dixième jour du troisième mois lunaire de l’année du chien. Je le vois encore allongé dans un lit étroit, tenant à dire à chacun de ses descendants un dernier message approprié, avant de sombrer dans un éternel sommeil. Intimidée par cette scène si insolite, dont je percevais toute la solennité mais non la gravité, je n’osais m’approcher de Grand-père que je pensais seulement très fatigué et malade, mais non mourant. Quand mon tour arriva de recevoir sa bénédiction, Tante Sen me poussa gentiment vers lui, qui mobilisa d’ultimes efforts pour un dernier message :
- Caresse la barbe de Grand-père, qui va se reposer auprès des ancêtres. Garde toujours au fond de ton cœur une place pour ton père, qui se bat pour la liberté. Sa présence parmi nous persiste au-delà de l’absence. Ne sois pas triste que Grand-père te quitte ; tu sentiras toujours mon souffle car je veillerai sur toi. Tu auras une vie troublée, mais tu seras heureuse tant que tu sauras sauvegarder cet amour des êtres et des choses. Comme le bambou, tu es fragile mais infrangible. Préserve ta droiture, mais ne te laisse pas abuser...
Puis s’adressant à toute la maisonnée, il récita quelques vers d’une des chansons anciennes qu’il me chantait parfois, lors de nos promenades :

« Même si vous vous en allez par monts et par vaux, Rappelez-vous le jour anniversaire de la mort de l’Ancêtre, Au dixième jour du troisième mois lunaire ! ».
Je ne compris pas très bien alors qui était cet ancêtre dont il parlait. Je pense maintenant qu’il s’agissait peut-être de l’Ancêtre fondateur de notre famille ou plus généralement de tous nos ancêtres jusqu’à lui, et que tous maintenant, même si nous sommes séparés, devons nous rappeler que nous appartenons à une même famille.
Père, je tiens à te restituer cette image de Grand-père et ses dernières paroles puisque tu n’as pas pu assister à son départ. Je sais combien tu l’aimais et le respectais. Mère me disait qu’à chaque décision difficile à prendre, tu te référais mentalement à lui, essayant de suivre la voie qu’il aurait choisie.
Cela me fait grand bien de t’écrire, dans ce contexte carcéral. J’ai l’intime conviction que nous nous rencontrerons dans l’avenir. Je te reconnaîtrai sans peine car maintenant je sais que tu étais cet homme, en costume kaki, qui est descendu de vélo pour mieux me voir, tandis que je jouais à la marelle dans la cour de notre maison de Hanoi. La nuit tombait lorsque tu t’es approché du portail et m’as demandé si c’était bien là qu’habitait Mai. - La grande Mai ou la petite ? ai-je demandé. - La petite ... as-tu répondu. - Alors, c’est moi.
Préoccupée d’atteindre la case du Ciel, j’ai poursuivi mon jeu solitaire, sous ton œil attentif et étonné. De longues minutes après, sans rien dire, tu as enfourché ton vélo et je t’ai vu me lancer un dernier regard avant de contourner la rue. Pourquoi ne pas m’avoir alors décliné ton identité ? Pourquoi nous avoir maintenues dans l’ignorance, Mère et moi ? Sais-tu combien nous t’aimons ?
Je ferai mon possible pour te faire parvenir cette lettre. Je sens de nouveau la présence de Grand-père, après une intolérable impression de manque durant des années. J’ai su que c’était cela, la mort, la sensation de vide et d’absence, cette solitude qui bloque tout dialogue. “La présence au-delà de l’absence ”, a-t-il proféré. Il veille sur nous et rien ne nous sera impossible...
Malgré les difficultés à trouver des phrases justes pour toucher mon père, une fois ma lettre achevée, après plusieurs recommencements, je me sens habitée par une présence bénéfique, qui m’aide à survivre.

- Tu sais, je crois que ma belle-mère a reçu des nouvelles de ta mère, mais elle n’a pas envie de te mettre au courant car elle ne veut pas te laisser la rejoindre tout de suite. Tu lui es une « fille de compagnie » docile et efficace, qui ne lui coûte pas cher et même qui lui rapporte, puisque ta mère lui envoie de l’argent. Tu devrais lui demander de régulariser la situation pour préparer ton départ.
Le calme avec lequel Lan me parle réfrène un peu ma colère et mon appréhension de l’avenir. J’ai cependant du mal à me concentrer sur le lange que je suis en train de coudre pour le bébé qui vient de naître. Comment Bà Conti peut-elle faire preuve de tant de cruauté en me maintenant dans l’ignorance du sort de ma mère ? Comment peut-elle interdire ainsi tout échange entre nous deux ? Me vient alors à l’esprit l’air de triomphe de Bà Conti lorsqu’elle a déclaré au Colonel à qui elle servait le thé : « Cette jeune demoiselle ne souhaite quitter le pays qu’avec moi, ce qui devrait prendre encore quelques mois, le temps de régler mes affaires ...».

À l’heure de la sieste, j’inspire une grande bouffée d’air pour me donner le courage d’aborder la question avec Bà Conti, avant que celle-ci ne se soit assoupie.
- N’avez-vous pas reçu de nouvelles de mère ? Savez-vous où en sont ses démarches pour me faire partir d’ici ?
C’est une double claque qui m’est donnée comme réponse à mes questions.
- Pour qui te prends-tu à oser me parler ainsi ? Tu oses suggérer que je suis une menteuse ! Ta mère a sûrement autre chose à faire que de se préoccuper d’une petite impertinente de ton espèce. En plus tu n’es qu’une ingrate et une égoïste ! Sans moi, tu serais dans la rue à cette heure. En quoi cela te gêne-t-il d’attendre quelques mois, le temps que je règle certaines affaires, pour m’accompagner en France et rejoindre ensuite ta mère ? Tu es aussi bien ici qu’exilée dans un coin perdu de brousse, à souffrir de l’indifférence si ce n’est du racisme des autres, avec une mère qui n’a même pas pris le temps de te donner une éducation décente. Le sujet est clos ! Applique-toi à retirer mes cheveux blancs sans tirer sur le cuir chevelu.
Mes paupières se mettent à battre nerveusement dans mon effort pour réprimer mes premières larmes de révolte. Je sens vaciller ma détermination à supporter sans broncher cette vie de misère qui s’éternise. Un désir soudain de fuite s’empare de moi, rapidement inhibé par un sentiment d’impuissance qui me tient figée près du lit de Bà Conti. Vierge Marie, venez-moi en aide ! Il me faut garder mon calme et ne pas lui arracher tous ses cheveux et la rendre encore plus laide. Comment le Colonel peut-il rechercher sa compagnie ? Il est vrai qu’elle sait lui parler d’une voix mielleuse : “Oh, Colonel, vous me gâtez trop ! J’ai des scrupules à accepter cette broche qui a appartenu à votre mère ! Que faire pour vous rendre la pareille ?”. Elle qui prétend aimer son fils, comment ne peut-elle pas comprendre mon besoin de rejoindre au plus tôt ma mère ? Grand-père, toi qui veilles sur moi, conseille-moi sur la voie à suivre ; je ne veux pas chagriner ma mère par les récriminations que cette furie ne manquera pas de lui écrire. Comment faire pour me confier à Mère ? Lui dire que cette harpie me prive de toute liberté, jusqu’à m’obliger à prier en cachette, à dissimuler mes écrits, ne ferait qu’accroître son inquiétude...Il est vrai qu’il y a de plus malheureux que moi : tous ces gens qui ne mangent pas à leur faim ou qui sont sans logis ou en prison...

Je repense à Hiên que Bà Conti m’empêche de revoir sous prétexte qu’il est dangereux pour une jeune fille de sortir seule dans certains quartiers. Cela me ferait pourtant grand bien de me confier à elle et lui demander conseil. La meilleure solution est de me réfugier chez elle, d’où je pourrais contacter ma mère par lettre. Me revient à la mémoire notre vie au FLORE BAR, dont Hiên faisait partie, juste avant le départ des miens. Un sentiment de nostalgie m’étreint le cœur au souvenir de ce temps de liberté, de toute cette chaleur familiale et amicale où la solidarité des uns et des autres compensait largement les difficultés de l’existence, malgré les troubles de la guerre civile.
Or, aujourd’hui, je me retrouve transie, au pied du lit de Bà Conti qui maintenant ronfle paisiblement. Pourquoi ne pas profiter du sommeil de la sorcière pour m’enfuir ? Tout mon corps est secoué de frissons de colère ; de violents élancements me déchirent le bas-ventre. Et pour aller où ? À cette heure Hiên doit être à son travail, et je trouverais sa porte close. De plus la mégère connaît son adresse ; c’est sûrement là qu’elle enverrait en premier ses domestiques me chercher. Mieux vaut prendre le temps de la réflexion et de bien préparer ma fuite. Je ne voudrais pas que mon acte passe pour une simple fugue d’adolescente capricieuse. Si je m’enfuis, ce sera de manière définitive. Je dois me faire violence pour parvenir à bouger mon corps et me décider à descendre respirer l’air du jardin afin d’apaiser mes maux de ventre et retrouver mes esprits.

Une fois sortie de la maison, je prends le chemin du pavillon de Théo et de son épouse. Je retrouve Lan, assise sur un petit banc de bois à l’ombre d’un jaquier, en train d’allaiter son nouveau-né. Elle me fait un petit signe de la main, m’invitant à la rejoindre et à m’asseoir près d’elle. Le bébé ayant fini de téter, j’éprouve l’envie de le prendre dans mes bras. La chaleur innocente du bébé contre mon corps, l’odeur du lait maternel dont quelques gouttes perlent encore aux lèvres du nourrisson, la sérénité épanouie de la jeune maman, apaisent mes douleurs et m’aident à surmonter mon désarroi. Je lui raconte ce qui s’est passé avec Bà Conti et je lui demande si elle a davantage de précisions quant au contenu de la lettre de ma mère.
- Non, répond Lan, elle ne m’en a pas parlé à moi. Elle a seulement évoqué avec Théo les démarches de ta mère pour te faire adopter par son nouveau mari et t’obtenir des papiers français. Ma belle-mère a dit aussi que, quand ces documents arriveraient, elle ferait mieux de les garder jusqu’à ce qu’elle soit elle-même prête à partir pour la France. Quant à l’argent que lui envoie ta mère, elle pense que ce n’est pas grand-chose. De toute façon, tu n’en as pas besoin ici car tu as tout ce qu’il te faut gratuitement. Tu en auras davantage besoin au moment du départ.
- Mais elle me traite comme une simple servante... ce n’est pas ce qui était convenu. Elle me donne à manger, c’est tout, sinon quelques vieux habits dont personne ne veut plus et que j’arrange pour pouvoir les porter. Je n’ai pas eu un seul vêtement neuf depuis mon arrivée ici... Et puis, je devais aller à l’école, ou, au moins, suivre des cours de français. Or je n’ai même pas la possibilité d’acheter ou d’emprunter un livre. Je n’ai pas le droit de sortir seule de l’enceinte de la maison, sous prétexte que c’est dangereux pour une jeune fille, et je n’ai aucun contact avec l’extérieur...
Sentant des larmes me monter aux yeux, je m’arrête de parler et me penche vers le bébé qui s’est endormi malgré le flot de paroles. Le bercer et le cajoler me permettent de masquer mon émoi.
- Calme-toi, me dit Lan. Je n’ai pas été très disponible ces derniers temps avec ma grossesse et la naissance du bébé. Mais maintenant que tout va bien, je vais dire à Théo de demander à sa mère de te laisser venir me rendre visite plus souvent. On prendra prétexte que j’ai besoin d’aide pour m’occuper du bébé. Je te prêterai des livres, nous pourrons travailler le français ensemble, et j’ai des tas de vêtements presque neufs dans lesquels je ne rentre plus depuis ma grossesse... tu n’auras qu’à les essayer.
- Tu es gentille, mais je ne crois pas que je pourrai encore supporter de servir Bà Conti après ce qu’elle m’a fait.

Après un temps d’hésitation, je reprends :
- Pardonne-moi de te dire cela, mais je n’ai personne d’autre que toi à qui me confier... mais promets-moi de ne rien dire à ta belle-mère.
- Tu sais, je ressens beaucoup d’affection pour toi, même si nous n’avons pas encore eu l’occasion de vraiment nous connaître. Je me sens moi-même un peu étrangère ici, bien que je sois la femme de Théo. Je parle peu avec sa mère ; elle ne s’adresse directement à moi que pour me dire ce que je dois faire. Tu peux me parler en toute confiance.
- Je ne sais pas encore très bien comment je vais faire, mais je crois que je vais partir d’ici...
- Mais pour aller où ?
- J’ai d’abord pensé aller chez Hiên, l’amie de ma mère. Elle serait ravie de m’accueillir et, de chez elle, j’aurais la possibilité de reprendre contact avec ma mère qui pourrait y expédier mes papiers. Elle a d’ailleurs dû lui envoyer déjà des nouvelles et je pourrais savoir où en sont ses démarches. Mais ta belle-mère connaît son adresse et elle aurait vite fait d’envoyer des gens m’y rechercher pour me ramener ici de force. J’aimerais bien passer la revoir, mais je crois que, après, je partirais retrouver mon père dans le Nord.
Lan, un peu interloquée, attend quelques secondes avant de me répondre :
- Ecoute Mai, je comprends ton désarroi, mais je crois qu’il te fait perdre la raison. Tu es complètement coupée de la réalité. Tu ne te rends pas compte de la situation dans laquelle se trouve le pays. Comment une jeune fille comme toi, qui n’as jamais voyagé seule, pourrais-tu franchir la ligne de démarcation, si tu arrivais jusque-là ?
- J’ai déjà fait le voyage du Nord au Sud avec ma mère et ma petite sœur. Des milliers de gens sont passés du Nord au Sud. Quand j’étais chez mon oncle, des clients disaient que des centaines de familles réfugiées arrivaient chaque jour à Saigon. Alors pourquoi ne pourrait-on pas faire le chemin en sens inverse ?
- Mais cela, c’était juste après les accords avec la France. Le gouvernement du Nord a laissé s’enfuir les opposants, surtout les catholiques... Mais maintenant, c’est terminé. Il y a encore des gens qui essaient de passer au Sud mais beaucoup sont arrêtés ou se font tuer. Et même si par hasard tu arrivais à passer au Nord, tu te retrouverais en zone communiste avec tous les risques que cela comporte.
- Il me suffirait de faire savoir que mon père a combattu pour l’indépendance et que je veux retrouver sa famille qui doit être restée dans son village près de Viêt Tri. Je n’ai vu mon père qu’une seule fois, mais je suis sûre que c’est un homme bon et brave. S’il a décidé d’être membre du Viêt Minh, c’est que ces gens-là ne doivent pas être aussi mauvais qu’on le dit...
- Je ne sais plus trop quoi te dire, ma pauvre Mai, soupire Lan en posant sa main sur la tête du nourrisson qui dort toujours dans mes bras... Mais ne te précipite pas. Prends le temps de réfléchir et de préparer ton départ, si c’est finalement ce que tu décides. Je crois que la première chose à faire, c’est que je prenne contact avec ton amie Hiên pour savoir si elle a des nouvelles de ta mère et ce qu’elle en pense. De toute façon, si tu pars, il ne faut plus que ta mère écrive et envoie de l’argent à ma belle-mère ; et surtout pas tes papiers, lorsqu’ils seront prêts. Donne-moi l’adresse de Hiên, j’irai la voir demain matin de bonne heure, en allant faire des courses. Je crois qu’elle habite près du grand marché de la place Cuniac, n’est-ce pas ?
- Oui, un peu plus loin, dans la rue Hamelin. Je te remercie beaucoup, Lan, de bien vouloir te charger ainsi de mes problèmes. En attendant, je serais très heureuse de venir t’aider à t’occuper de ton bébé. Il me rappelle mon petit frère... Mais maintenant, je crois qu’il faut que je retourne servir Bà Conti. Elle va encore être furieuse contre moi. Je trouve bizarre qu’elle ne m’ait pas déjà appelée pour sa partie de cartes...
- Elle ne devrait pas jouer aux cartes cet après-midi. Théo m’a dit qu’elle devait aller à la Pagode de l’Empereur de Jade pour rencontrer les moines. Ils lui ont demandé d’ouvrir une partie de sa demeure aux réfugiés et blessés victimes des troubles du delta du Mékong. Tu sais, sous ses airs de mégère, elle n’a peut-être pas un si mauvais fond que cela.
- Je ne sais pas, mais je vais quand même aller voir si elle a besoin de moi. Si je dois encore rester ici quelque temps, il vaut mieux que je fasse un effort pour ne pas provoquer sa colère, lui dis-je en me levant et lui remettant le bébé dans les bras.
- Reviens me voir demain en fin de matinée. Je te raconterai ma visite à Hiên et je te dirai ce qu’elle pense de ton projet.
L’attitude d’indifférence de Bà Conti, à son retour de la Pagode, m’apporte un peu de calme à l’esprit. Pendant le dîner, elle ne fait aucune allusion à l’incident du début d’après-midi. Elle annonce à Théo qu’elle a accédé à la demande des moines. Dès maintenant il faut préparer le hall d’entrée et les pièces du bas pour accueillir des réfugiés et des blessés qui seront pris en charge par la communauté bouddhiste du quartier. Puis elle m’enjoint de me coucher tôt ce soir pour être prête de bonne heure, demain matin, à l’aider à accomplir son devoir envers ces malheureuses victimes des troubles.
Dès cinq heures, je suis éveillée, contente de quitter la chambre bien avant Bà Conti. Je déjeune rapidement d’un bol de pho puis je rejoins les domestiques qui déjà s’activent aux préparatifs du rez-de-jardin. Je me réjouis de cette agitation nouvelle, qui vient briser la monotonie de mon existence actuelle et me permet d’échapper, pour une fois, au lever et à la toilette de la maîtresse des lieux. Mais vers onze heures, nul moine ni réfugié n’est encore arrivé. Je profite de la fin des préparatifs pour me diriger vers le pavillon de ma nouvelle amie que je trouve dans la cuisine, se préparant pour la toilette du bébé.
- Est-ce que je peux t’aider, Lan ?
- Ce n’est pas de refus. Voudras-tu aller chercher l’eau du bain du bébé qui chauffe sur la cuisinière ? Verse-la dans la bassine qui est sur la table, pendant que je déshabille la petite.
Je m’empresse de remplir la bassine d’une eau tiède puis je lui demande si elle a pu voir Hiên.
- Oui, je me suis rendue de bonne heure chez elle et je l’ai trouvée en train de déjeuner avant de partir à son travail. Elle était ravie de me voir car elle s’inquiétait de ne pas avoir de tes nouvelles. Elle a bien reçu une lettre de ta mère, qu’elle m’a fait lire.
- Dis-moi, comment vont-ils ? Où en sont leurs démarches pour me faire venir en Nouvelle-Calédonie ?
- Les choses sont en cours, mais cela risque d’être plus long que prévu. Il leur a d’abord fallu s’occuper du mariage. Puis, pour toi, c’est compliqué parce que ta mère n’a aucun acte constatant ta naissance. Alors il a fallu aller au tribunal et trouver des gens qui étaient à Hanoi du temps de ta naissance et susceptibles de témoigner que tu es bien sa fille. Ce qui n’a pas été facile... En plus Maurice a quitté l’armée, alors il faut qu’il cherche du travail. Pour l’instant, ils sont installés à la campagne, sur l’exploitation de ses parents. C’est assez loin de la grande ville et, comme ils n’ont pas de voiture, il ne leur est pas si facile de s’y rendre. Maintenant ils attendent la convocation du juge. Ensuite, si sa décision est positive, il faudra te faire établir un passeport et t’obtenir un billet d’avion... Tout cela devrait prendre encore plusieurs mois, surtout que, d’après ce qu’écrit ta mère, la situation là-bas en Nouvelle-Calédonie n’est pas aussi rose que ne le laissait entendre Maurice.
- Donc ce n’est pas encore sûr que je puisse partir. Et, de toute façon, il me faudra attendre plusieurs mois. Alors raison de plus pour que je parte vers le Nord, comme je l’ai envisagé. As-tu parlé à Hiên de mon projet ?
- Oui, elle m’a dit que dès le début elle avait pensé que ta mère aurait mieux fait de te confier à elle. Mais elle reconnaît que c’est trop tard maintenant. Quant à ta fuite vers le Nord, elle dit que tu es une fille têtue et que c’est difficile de t’enlever une idée que tu t’es mise dans la tête. Elle pense toutefois comme moi que c’est très dangereux. Il ne faut pas agir sur un coup de colère et te précipiter. Elle m’a donné l’adresse d’une amie à elle qui habite Nha Trang. Elle pourrait t’héberger quelques jours si tu faisais une étape là-bas. Elle a aussi l’adresse d’un cousin qui vit avec sa famille dans un village au nord de Hué, non loin de la zone de démarcation. Il pourrait te conseiller et peut-être t’aider à passer au Nord.
Après un temps de silence pour marquer l’importance de son conseil, Lan reprend :
- Mais elle te demande d’attendre, au moins le temps de prendre contact avec ces gens pour les prévenir de ton passage.
- Je veux bien attendre encore une ou deux semaines, pour bien préparer mon voyage, mais pas plus longtemps. De toute façon, ici je suis bloquée par Bà Conti qui me coupe complètement de ma famille.
- Mais je pourrais aller voir régulièrement Hiên qui servirait d’intermédiaire avec ta mère.
- Plusieurs mois, je ne pourrais pas le supporter... Et j’ai besoin de voir mon père. Je sais qu’il pense aussi à moi et, à supposer que je quitte le pays, je ne sais pas quand j’y reviendrai, si je reviens un jour. Alors je ne veux pas partir avant de l’avoir rencontré.
- Saisis-tu que tu n’as pas de nouvelles de lui depuis des années ? S’il est dans l’armée du Nord, tu risques de ne pas le trouver. Il est peut-être en mission loin du village de ses parents... Mais tu reviendras, au moins, que tu l’aies vu ou non, n’est-ce pas ? Ta mère fait ce qu’elle peut pour que tu la rejoignes...
- Oui, sans doute ; il faut d’abord que je retrouve mon père. Je verrai après...
Notre conversation est interrompue par l’appel d’un domestique qui crie depuis la porte d’entrée. Bà Conti a besoin de moi pour accueillir les premiers réfugiés qui viennent d’arriver avec quelques bénévoles de la communauté bouddhiste. Avant que je ne sorte de la cuisine, Lan me tend une petite liasse de piastres.
- Tiens, c’est Hiên qui m’a donné ça pour toi... pour te permettre de prendre le train et de te nourrir pendant ton périple. Je te donnerai aussi quelques billets avant que tu ne partes. Reviens me voir dès que tu auras un moment de libre pour que l’on puisse continuer à parler de cela.

Dans son nouveau rôle d’hôtesse des victimes de la guérilla du delta du Mékong, Bà Conti continue à vouloir tout régenter de façon autoritaire. Au moins a-t-elle renoncé, provisoirement, à ses parties de cartes de l’après-midi. Du coup je suis libérée de mes tâches d’arrachage des cheveux blancs et de nettoyage des crachoirs. Je peux ainsi apporter mon concours aux deux infirmières qui soignent les blessés ainsi qu’aux bénévoles qui s’occupent des réfugiés. Ces soins me donnent l’impression de faire œuvre utile et me sortent de mon isolement.

Une fin de matinée, je me hâte de retrouver Lan chez elle pour prendre dans mes bras son nourrisson qui me console un peu de la perte de Bébé Yann. En chemin je me heurte à Phi, le fils du couple de domestiques, assis sur un petit banc de pierre, au bord de l’allée.
- J’ai reçu un livre très intéressant en langue française, me dit-il en se levant lorsqu’il me voit arriver à sa hauteur. Veux-tu le consulter ?
- Avec plaisir. Quand pourras-tu me le prêter ?
- Tout de suite, si tu y tiens... À condition que tu me suives jusqu’à l’abri de jardin, où je l’ai déposé hier pour aider mon père à la plantation de nouveaux hibiscus. Des hibiscus bicolores, qui sont magnifiques. Je te les montrerai...
D’un pas accéléré, il me conduit jusqu’à l’appentis où il m’invite à entrer avant lui, s’empressant de refermer la porte. Je me trouve soudainement plaquée contre le mur.
- Tu me plais beaucoup, tu sais...Je te donnerai le livre, je te le promets...mais d’abord, donne-moi un baiser... dit-il, en haletant.
Le souffle fébrile du garçon sur mes yeux et sur ma bouche me fait suffoquer. D’une main il me tient puissamment la tête par derrière. De l’autre il me caresse frénétiquement le corps, tout en cherchant à défaire les boutons de ma tunique. Tandis que je détourne mon visage pour écarter ma bouche des lèvres du garçon, il me vient soudain le réflexe de lui mordre violemment l’oreille. Poussant un cri de douleur, il relâche sa pression. J’en profite pour me dégager et me ruer vers la porte.
Je cours à perdre haleine me cacher derrière un buisson de bambous près du petit étang au fond du jardin. Épuisée, je jette un rapide coup d’œil entre les tiges pour vérifier que Phi ne m’ait pas suivie. Hors d’atteinte de ce jeune pervers, je m’écroule sur le sol et l’odeur de la terre me paraît moins forte que ce goût de cendre et de sang dans ma bouche. Mon corps souffre d’être souillé par les étreintes moites et fébriles de ce jeune lubrique.
O Ciel ! O Grand-përe ! Je trouvais que la mégère avait un peu relâché son emprise sur moi, au moins provisoirement, et voilà que maintenant je suis menacée de viol par ce jeune vicieux. Ce n’est pas au dehors que se tapit le danger, mais dans l’enceinte même de cette propriété. Il ne m’est plus possible de rester dans cette maison.
Rassurée de ne pas voir Phi me poursuivre, je m’approche du plan d’eau sur lequel glisse paisiblement, entre les fleurs de lotus, un couple de canards suivi d’une ribambelle de canetons jaunes. La vue des libellules virevoltant de leurs ailes bleutées m’apporte du baume au coeur. Un long moment agenouillée au bord de l’eau, le corps prostré, je me sens désemparée par le contraste entre le calme, la beauté de ce petit coin de jardin et la brutalité du monde qui m’entoure. En m’aspergeant d’eau fraîche le visage et le cou, je cherche à la fois apaisement et purification.
Soudain me parvient un bruissement provenant de la bambouseraie. J’ai l’impression que quelqu’un m’observe, probablement Phi. Plus rapide qu’une mangouste, je me relève et cours vers l’habitation centrale. Je monte directement vers la chambre de Bà Conti et profite de l’absence de celle-ci pour retirer de sous le lit la petite valise où sont rangés mes quelques vêtements et objets précieux. Je les transfère rapidement dans un panier en feuilles de latanier, pensant que ce sera plus discret pour quitter la maison sans attirer l’attention. Je récupère aussi le petit porte-monnaie que j’ai coincé entre un pied de l’armoire et le mur. Il contient tout le pécule laissé par ma mère ainsi que les piastres et les adresses données par Hiên. Je l’enfouis dans une poche de mon pantalon et je ressors doucement de la chambre en écoutant bien si personne ne s’approche.
Par chance je ne rencontre âme qui vive dans les escaliers. À cette heure, Bà Conti s’occupe certainement de ses comptes dans son bureau. Les domestiques, eux, doivent s’affairer à la préparation du repas pour la famille et les réfugiés. Arrivée en bas, je croise dans le hall d’entrée quelques-uns des hôtes de la maison. Je prends le temps de leur annoncer mon projet de faire quelques courses dans le quartier. C’est sans obstacle que je réussis finalement à gagner le trottoir.
En remontant la rue Sohier, je me force à ne pas courir ni me retourner pour ne pas attirer l’attention. À l’angle de la rue Paul Blanchy, j’aperçois un cyclo-pousse en attente. Je lui demande de me conduire jusqu’à la gare, sans perdre de temps à discuter le prix de la course.
Arrivée à la gare, je me rends au guichet pour me renseigner sur les trains. J’apprends que ceux pour Hué sont annulés, car la ligne a été sabotée au sud de Da Nang. Mais il y a un train régional pour Nha Trang. Il part dans moins de deux heures et doit arriver le lendemain matin, vers cinq heures, si tout va bien. Je me souviens alors de l’adresse donnée par Hiên,. Une fois à Nha Trang, j’aurai le temps de réfléchir et de demander conseil pour la suite de mon voyage. Je préfère acheter un ticket pour un siège en bois. Ce ne sera pas très confortable pour passer la nuit, mais il me faut préserver les piastres qui me restent.
En attendant l’heure du départ, je préfère marcher dans les rues autour de la gare qu’attendre dans le hall. Si Bà Conti s’est aperçue de ma fuite, elle peut envoyer quelqu’un à ma recherche dans le hall de la gare, ainsi que chez Hiên. Une demi-heure environ avant l’heure prévue du départ, je suis soulagée de pouvoir monter dans le train. Le wagon n’est encore qu’à moitié plein, ce qui me permet de trouver une place près de la fenêtre. Lorsque le train s’ébranle lentement, mais bruyamment, je respire d’aise de quitter enfin Saigon.

Du train qui brinquebale cahin-caha à travers Saigon, j’ai tout loisir d’observer des quartiers inconnus. Ils me semblent de plus en plus délabrés au fur et à mesure que l’on s’éloigne de la gare. Un moment, je ressens un petit pincement au cœur en pensant reconnaître la route qui mène vers l’aéroport, non loin de laquelle se trouvait le Flore Bar. Entre les cahutes miséreuses des derniers confins de la ville apparaissent les premiers champs en friche. J’éprouve à la fois du soulagement d’avoir pu échapper aussi facilement à l’emprise de Bà Conti et aussi un sentiment de fierté d’avoir osé ainsi me lancer dans cette aventure malgré les réticences de Lan et de Hiên.
Peu de temps après avoir gagné la campagne, le train s’arrête au milieu de quelques misérables bâtisses. Plusieurs passagers encombrés de paniers et de grands sacs de toiles s’apprêtent déjà à descendre. D’autres montent à bord mais moins nombreux. Des jeunes enfants et des vieilles édentées tendent vers les fenêtres divers fruits et friandises : pistaches, nougats aux graines de sésame, gâteaux de riz gluant, fruits confits... N’ayant pas mangé depuis le matin, je réalise soudain que mon corps est affaibli par la faim. Soucieuse d’épargner le peu d’argent qui me reste, je me contente d’acheter quelques bananes plantains.
Après une brève pause, le train se remet lentement en branle avant de s’arrêter de nouveau, toutes les quinze à vingt minutes dans une autre petite gare de campagne semblable à la précédente. Au fur et à mesure des arrêts, le wagon dans lequel je suis installée se vide de ses occupants. Une forte sensation de solitude s’empare de tout mon être déjà torturé par l’inquiétude de ce qui m’attend au bout du voyage. Que me réserve cette fuite en sens inverse de celle entreprise environ douze mois plus tôt, avec ma mère et ma petite sœur ?
Episode 2
Saigon, Été 1954, année du cheval de bois, Été 1955, année de la chèvre de bois.

En cette fin de printemps 1954, dans la confusion qui suivit la défaite française de Diên Biên Phu, avant que Hanoi ne fût définitivement évacué par les forces françaises, le fonctionnement du Transindochinois avait été plus que chaotique, avec les coupures de la voie, les risques d’attaque par des pillards affamés, les zones à traverser tantôt sous contrôle français, tantôt sous celui du Viêt Minh. Hoa et Hiên avaient cependant fini par trouver des billets, en y mettant le prix, et après six jours de voyage éreintant, dont deux d’attente à la gare de Da Nang, elles avaient débarqué à Saigon un matin du cinquième mois de l’année du cheval, sous une pluie torrentielle, avec Mai et la petite Flore, plus le bébé que leur mère portait dans son ventre.
Hoa trouva refuge chez son frère Minh où elle n’avait pour tout lit que le vieux divan qu’elle partageait avec ses deux filles dans la salle à manger située au-dessus du salon de coiffure, sans aucun lieu où elle eût pu s’isoler pour trouver un peu d’intimité. Elle s’estimait toutefois chanceuse d’avoir pu retrouver un toit au sein d’une grande famille, pour s’abriter de l’effervescence et du vacarme de cette ville surpeuplée où sévissait une forte crise du logement, aggravée par l’arrivée soudaine de milliers de réfugiés civils fuyant, les uns, la misère, les autres, comme elle, la crainte du nouveau régime du Nord. Pour la première fois, elle prenait le temps de s’occuper elle-même de ses filles. Tous appréciaient particulièrement l’ambiance du soir lorsque, après le dîner, avec ses trois neveux ils se regroupaient autour de Bai, la maîtresse de maison, sur ou au pied du lit-divan, pour l’écouter avec frémissement raconter les histoires d’épouvante qui avaient jalonné son enfance paysanne et qu’elle aimait situer dans un cadre à la fois grandiose et lugubre de mers en furie, de grottes profondes et de forêts denses. Cette atmosphère rendait ainsi encore plus effrayants les pieuvres géantes, les chauves-souris vampires et autres serpents mangeurs d’hommes ainsi que les âmes errantes des morts en quête de sépulture.
Hoa comprenait pourquoi son frère, jeune homme de bonne famille, d’autant plus gâté que leur frère aîné avait péri en combattant pour la France, s’était entiché de cette jeune paysanne, si différente, par sa vitalité et son naturel, des jeunes filles de la ville qu’il avait côtoyées jusqu’alors, et elle l’avait soutenu discrètement lorsqu’il avait affronté leur mère, pourtant si autoritaire, pour imposer sa mésalliance avec une « nhà quê », une fille de la campagne. Cela eût pu être une très belle histoire d’amour si elle n’avait été bientôt ternie par l’inconstance de Minh, repris par ses pulsions de séducteur lors de la première grossesse de sa jeune épouse.

Les perspectives d’avenir étaient encore optimistes pour la famille, élargie à Hoa et ses filles, en ce temps où Minh, qui avait obtenu, à grand renfort d’argent et de relations, la double nationalité, envisageait de partir en explorateur pour la France. Ils considéraient alors ce pays lointain comme un havre de paix, une sorte de terre promise, où Minh s’emploierait à trouver un logement assez grand pour eux tous et un travail pour faire vivre les siens. Il avait bien fait remarquer à Hoa, un soir pendant le dîner, que c’était bien dommage qu’elle ne fût pas seule, car deux enfants sans père, et bientôt un troisième, c’était incontestablement une lourde charge pour elle, tout comme pour lui et sa famille ; mais il l’avait ensuite rassurée en disant qu’ils devaient se serrer les coudes pour s’en sortir tous ensemble, en souvenir de leur frère et de leur mère décédés.
Minh craignait seulement des difficultés du côté de l’administration, car ni Hoa ni ses enfants n’avaient la nationalité française et les rapatriements vers la France étaient strictement contrôlés ; mais comme Hoa avait pu ramener quelques économies de Hanoi et qu’il avait certaines accointances dans l’administration, il réussirait bien à leur obtenir un certificat de double nationalité. Et sa sœur lui avait fait confiance.

Depuis le départ de Minh, les deux belles-sœurs vivaient en bonne entente, leur état de grossesse à toutes les deux créant entre elles une certaine connivence. Hoa était alors sans travail mais elle avait peu de dépenses et, bien qu’à deux mois de l’accouchement, elle participait activement aux tâches domestiques de la maisonnée, efficacement secondée par Mai surtout, mais aussi par Petite Flore qui, malgré son jeune âge, voulait toujours faire comme sa grande sœur. Cela permettait ainsi à Bai, qui, gonflée d’albumine de toute part, s’essoufflait au moindre effort, de rester assise pour se consacrer à la comptabilité de l’échoppe.

L’accouchement de Hoa se passa sans complication particulière à l’hôpital Choquan, en dépit des conditions déplorables réservées aux parturientes entassées les unes contre les autres, jusque dans les corridors, au milieu d’un insupportable brouhaha de voix qui incitait chacun à hausser le ton pour se faire entendre, d’autant que les patientes, pour la plupart femmes du peuple, avaient déjà l’habitude de parler fort. Des femmes, couchées ou assises sur des matelas posés à même le sol, s’invectivaient et se plaisantaient, au grand mépris du sommeil des nouveau-nés, qui n’en continuaient pas moins à dormir entre deux tétées. Aux heures des repas, c’est-à-dire à presque toute heure du jour et du soir, la salle-dortoir se transformait en une vaste zone de pique-nique pour les familles et amis, malgré les panneaux qui restreignaient les heures d’accès à l’hôpital des visiteurs. Pour rejoindre leur mère, Mai et Flore, accompagnées de Phuc, l’aîné de leurs cousins, mais sans Bai qui, elle, ne pouvait désormais plus se déplacer, devaient enjamber des grabats déposés à même le sol et contourner des agrégats de visiteurs accroupis et munis de bols et de baguettes, avant de parvenir jusqu’à elle. Mai faisait alors de son mieux pour assister sa mère, qui, depuis l’accouchement, souffrait de terribles douleurs aux reins et le troisième jour, elles furent soulagées de quitter la maternité, enrichies d’un bébé frêle, aux traits bien dessinés.

Peu de temps après, ce fut au tour de Bai d’être transportée dans une clinique privée pour accoucher d’une jolie petite fille prénommée Vuong, mais la joie de la maisonnée fut ternie par la menace, qui se précisait de jour en jour, que le bébé ne fût condamné à avoir un cou mou comme du coton, l’empêchant de relever la tête. Rentrée à la maison, Bai était de plus en plus préoccupée par le handicap de son unique fille, ne comprenant pas que cela eût pu lui arriver à elle qui avait toujours été bonne mère et bonne épouse, d’autant que le nouveau-né de sa belle-sœur poussait, lui, sans problème et, chaque jour, elle devenait plus chagrine et laconique, se retirant dans sa chambre avant même la fin du dîner.

Un soir cependant, après avoir éteint la veilleuse et s’être assurée que les enfants étaient endormis, Bai invita Hoa à venir dans sa chambre et à s’asseoir sur son lit. Elle semblait toutefois mal à l’aise et ce ne fut qu’après un long silence qu’elle finit pas se lancer et lui expliquer, en cafouillant à maintes reprises, qu’elle venait de recevoir une lettre de Minh lui faisant part des difficultés qu’il rencontrait à Marseille où il souffrait du froid et de la vie chère, ainsi que de la pénurie de logements disponibles.

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