CHASSE CROISE SUR FADOUGOU (T 1) LA DENT DE L
105 pages

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

CHASSE CROISE SUR FADOUGOU (T 1) LA DENT DE L'AIEULE

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
105 pages

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Description

Arthur, jeune cadre de l'administration publique de son pays, investit son génie et ses énergies pour sauvegarder la paix et la cohésion dans son village, Fagoudou, dont une partie des habitants est entrée en rébellion contre Lopangoni, chef-lieu de département, suite au décès d'un des leurs dans des conditions tout du moins suspectes.ŠDans Chassé-croisé sur Fadougou, les premiers angles d'un vaste tableau social se dévoilent... et la mort rôde et frappe, dans la nuit et la savane africaine.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 avril 2011
Nombre de lectures 72
EAN13 9782296805712

Informations légales : prix de location à la page 0,0118€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

CHASSÉ-CROISÉ SUR FADOUGOU
 
Écrire l’Afrique
Collection dirigée par Denis Pryen
 
Dernières parutions
 
Lulla Alain ILUNGA, La gestion du pouvoir , 2011.
Esther GAUBERT, Brukina, rose du désert , 2011.
Marcel KING JO 1er, Tina ou le drame de l’espèce humaine , 2011.
Aboubacar Eros SISSOKO, La Tourmente. Les aventures d’un circoncis , 2011.
Robert DUSSEY, Une comédie sous les tropiques , 2011. Alexis KALUNGA, Vivre l’asile , 2011.
Nenay QUANSOI, Souvenir d’un jeune Africain en Guinée et en Tunisie , 2011.
Nadine BARI et Laby CAMARA, L’Enfant de Xéno , 2011.
Aboubacar Eros SISSOKO, Une mort temporaire , 2011.
Édouard Elvis BVOUMA, L’amère patrie. Nouvelles , 2011.
Roger FODJO, Les Poubelles du palais , 2011.
Jean FROGER, La Targuia , 2011.
Pierre LACROIX, Au chevet de l’Afrique des éléphants. Fable, 2010.
Jeanne-Louise DJANGA, Le gâteau au foufou , 2010.
Dina MAHOUNGOU, Agonies en Françafrique , 2010.
Elise Nathalie NYEMB, La fille du paysan , 2010.
Moussa RAMDE, Un enfant sous les armes et autres nouvelles, 2010.
Raymond EPOTÉ, Le songe du fou , 2010.
Jean René Ovono Mendame, La légende d’Ébamba , 2010.
Bernard N'KALOULOU, La Ronde des polygames , 2010.
Réjean CÔTE, La réconciliation des mondes, A la source du Nil, 2010.
Thomas TCHATCHOUA, Voyage au pays de l'horreur, 2010.
Eric-Christian MOTA, Une Afrique entre parenthèses. L'impasse Saint-Bernard (théâtre), 2010.
Mamady KOULIBALY, Mystère Sankolo , 2010.
Maxime YANTEKWA, Survivre avec des bourreaux , 2010.
Aboubacar Eros SISSOKO, Moriba-Yassa. Une incroyable histoire d'amour , 2010.
Frédéric Traoré
 
 
C HASSÉ-CROISÉ SUR F ADOUGOU
 
La dent de l’aïeule, tome I
 
Roman
 
 
Du même auteur
 
Les affres de l’enfer. La dent de l’aïeule, tome II , 2011.
La guerre des pauvres et le destin de Hassan Guibrilou. La dent de l’aïeule, tome III , 2011.
 
 
 
 
© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris
 
Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
 
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
 
ISBN : 978-2-296-54606-6
EAN : 9782296546066
 
À ma grand-mère,
Gbahan Sébadian Marie Simone Zoumbara
 
Chapitre 1   Le village en furie
 
 
Après une demi-journée d'un voyage harassant sur une route caillouteuse, criblée de flaques d'eau et de nids-de-poule, la petite voiture de marque japonaise s'engagea dans une petite piste vicinale étroite et sablonneuse. Rivé au volant, les dents serrées et le cerveau en ébullition, Arthur voyait à peine la petite bande jaunâtre filer sous les roues de sa "fidèle guimbarde ", comme il avait lui-même baptisé sa petite voiture de couleur bleu horizon.
Nous étions au mois d'août. La savane était verdoyante. La nature respirait la puissance de la félicité et la tendre volupté d'une divine gestation. L'herbe était haute et grasse, truffée d'insectes espiègles et peuplée d'animalcules multiformes. Le sol, gorgé d'eau grâce aux nombreuses pluies de ce mois béni pour les paysans, exhalait une fragrance suave et enivrante.
Arthur percevait à peine la magnificence ambiante dans laquelle il s'engouffrait de plus en plus. Tout son esprit était préoccupé par ce qui l'attendait à Fadougou, son village natal. « Fameux Fadougou ! Village de fous ! jura-t-il. Quand donc la paix y reviendra-t-elle ? »
Le bourdonnement du petit moteur emplissait les bois. En le percevant, les petits oiseaux s'effrayaient, s'éjectaient des feuillages, zigzaguaient, affolés, au-dessus de la piste vicinale, puis s'engouffraient à nouveau dans le royaume de verdure.
Bientôt Arthur traversa un village, puis un second et un troisième. Tous semblables, ces villages Tokawa ! À son passage, les femmes saluaient, les enfants, égayés, applaudissaient. Arthur s'engagea dans la « dernière brousse » qui devait mener à Fadougou et aussitôt son cœur se mit à battre plus violemment. Il était à présent sur les terres de ses ancêtres. Ces champs de mil, de maïs, d'arachides étaient ceux de ses oncles, cousins et alliés de tous genres.
Les ancêtres de Fadougou, tous des hommes de la terre, des cultivateurs invétérés, hantaient ces lieux sacrés où ils s’étaient jadis courbés pour marier leurs efforts à la fécondité de la terre. Ils flânaient encore dans ces sentiers tortueux qui allaient d'un champ à l'autre, y déversant, le matin, les cultivateurs enthousiastes et en ramenant, le soir, les corps fatigués des paysans pourtant heureux.
Le jour tombait progressivement avec toute la solennité d'une fête pastorale qui s'achevait. L'ombre qui montait de la terre et les rayons rubescents du soleil qui embrasaient la végétation, après s’être réverbérée dans la voûte céleste, stratifiaient la nature en deux couches, l'une, clair-obscur, prémices des menaces nocturnes, l'autre, jaune or, vertiges d'une journée de feu. Arthur connaissait très bien ces lieux. Ici, c'était le champ de Loba. Là, celui de Massan que prolongeait celui de Panga. Plus loin, derrière ces arbres altiers, s'étendait le vaste domaine de la famille de Lancina. Oui, Arthur connaissait bien les terres de Fadougou pour y être souvent revenu accomplir des cérémonies rituelles et surtout prendre part à des parties de chasse. Le village de Fadougou comptait, en effet, dans ses murs des chasseurs chevronnés, parrainés par des génies de la brousse et de la nuit. Arthur frémit à cette idée de chasse, car la partie de chasse qui se préparait cette fois-ci à Fadougou était d'une tout autre nature que celle, sportive et culturelle, qu'il affectionnait. Il s'agissait d'une chasse terrible, d’un drame programmé qu'il lui fallait enrayer à tout prix !
Le jeune fonctionnaire ne vit aucun paysan se dresser à son passage, comme d’ordinaire, le torse nu ruisselant de sueur et fièrement cambré au milieu des jeunes tiges de mil avec l’éternelle daba accrochée à l’épaule. Il ne dépassa aucun groupe de femmes, portant sur la tête des calebasses pleines de feuilles de haricots ou de gombo. Aucun enfant, mu de sa puérile fantaisie, ne surgit comme d'habitude des broussailles pour tenter de rattraper sa voiture à la course. Tout cela n'était guère pour le rassurer. Bientôt, les derniers champs avant le village furent atteints et dépassés. Le jeune fonctionnaire au volant de sa voiture traversa un troupeau de moutons sans berger, puis il vit dans les arbustes des chèvres, hautes sur pattes, qui broutaient par-ci par-là. Après avoir franchi un dernier écran de résiniers et d'arbres à karité, Fadougou, son village, lui apparut soudain, au milieu d'une vaste clairière herbue.
Arthur s'approcha des maisons, ralentit sa voiture et finit par éteindre le moteur. Abasourdi, il écarquilla les yeux comme pour voir à travers les murs, créer ce qui n'existait pas. Il tendit l'oreille, à la recherche de tous ces bruits qui, normalement, devraient l'envahir : apostrophes, salutations joyeuses, cris innocents d'enfants, bruits de pilon dans des mortiers, braiments d'ânes, aboiements de chiens, bref, tous ces sons qui composaient la sourde clameur d'un village ! Mais, ce jour-là, personne ! Rien ! Pas la moindre silhouette, ni d'hommes, ni de femmes, ni d'enfants ; pas même celles de ces vieilles gens au corps raide, désormais insensibles aux vaines agitations d’ici-bas, qui aimaient à marcher d'un pas brisé aux abords des concessions.
Arthur avança jusqu'aux premières habitations. Il pénétra dans le Quartier de l’Éléphant, aussi loin que lui permit la largeur des ruelles étroites. Il s'arrêta de nouveau. Cette fois-ci, il ouvrit la portière et sortit. Le silence était total. Un silence de deuil ! Toutes les maisons étaient closes : portes en tôles de récupération ou en bois grossièrement taillés, fermetures en paille habilement tressée, tous les huis demeuraient étrangement fermés ! Atmosphère hallucinant, à vrai dire, cauchemardesque même ! C'était bien la dernière chose à laquelle pouvait s'attendre Arthur. Situation imprévisible, invraisemblable ! Une mince fumée désespérée s'échappait des dernières cendres d'un foyer en pierres. Elle s'étirait, se tortillait et s'éparpillait dans la brise vespérale non sans avoir au préalable dessiné, en filtrant les rayons dorés du soleil, des formes fantaisistes et diaprées sur le mur voisin gris et rugueux. Plus loin, sous un manguier touffu, un lourd pilon traînait par terre à côté d'un mortier trapu, fendu à la base que l’on devinait précipitamment renversée. Sur un promontoire, au milieu d'une concession, une farine de sorgho de couleur opale séchait en dépit de la douce menace de la brise du soir. Où étaient donc partis tous les habitants de Fadougou ? Quel cataclysme s'était-il brusquement abattu sur le village ? Par quel incroyable maléfice un méchant génie avait-il pu faire disparaître toute cette population ?
Arthur en était à ces conjectures lorsque, soudain, un cri strident retentit du milieu du village et le fit tressaillir. Aussitôt, mille cris semblables fusèrent de partout à la fois formant un charivari aussi incongru que terrifiant. Instantanément, les bois alentour se secouèrent et leur lisière obscure enfanta des centaines d'êtres humains qui s'élancèrent à une allure folle en direction du village. Le cri de guerre s'amplifia. Armés de machettes, de mousquets, de couteaux, d'arcs ou de lances, mais aussi de haches, de pioches et de barre à mine, les paysans, comme un essaim d'abeilles fondirent sur le jeune homme pétrifié. En quelques secondes, il fut saisi, terrassé et solidement attaché à un poteau de fortune.
Arthur n’en croyait pas ses yeux. Ce qui lui arrivait dépassait tout ce qu'il pouvait imaginer. Sans voix, il scrutait ces visages fermés et menaçants ; il regardait ces torses nus ou sommairement vêtus, ces bras aux muscles saillants, armés d'objets de mort. Arthur reconnaissait à peine ces visages qui lui étaient pourtant familiers, tellement la haine les avait émaciés, renfrognés et figés dans une mortelle détermination.
Quand sa bouche put enfin s'ouvrir, ce fut pour bégayer :
- Qu… qu’y a-t-il ? Que se passe-t-il ?
Aucune réponse. Les visages se détournaient. Les regards fuyaient le sien.
- Mais... que se passe-t-il donc ? Que signifie tout ceci ?
Pas la moindre réponse. Toujours ce silence de mort.
- Vous ne voulez rien m'expliquer ? C’est bien cela ? On vous a tous ensorcelés, pardi ! Comme vous vous taisez, alors, faites de moi ce que vous voulez et les forces du mal seront comblées !
- Tu veux nous sacrifier… risqua enfin une voix.
- Quoi ? Que dis-tu ? Vous sacrifier ? interrogea Arthur, incrédule.
- Tu nous as trahis, Arthur, fit une autre voix, plus ferme, celle-là. Et toi seul sais pourquoi. Tu n’es plus des nôtres !
- Incroyable ! Inimaginable ! Mais, dites-moi donc que je rêve !
- Tu sais bien que tu es parfaitement éveillé, Arthur…
- Mais enfin, réfléchissez donc ! D’où vous vient pareille absurdité ? Qui vous a conté une telle fable ? Allons ! Expliquez-moi ce qui se passe. Je vous en prie, expliquez-moi ! Vous risquez de commettre une erreur que vous regretteriez tout le restant de vos jours !
Une hésitation parcourut la foule puis un lourd silence s’installa.
- Danko ! cria Arthur en interpellant un de ses assaillants, dis-moi ce qui se passe. Et toi, Loboi, explique-moi tout ! Sékou ! … Mais, on vous a tous jeté un sort, peut-être ?
Soudain une voix de crécelle retentit derrière la foule, une voix de femme !
- Mon fils ! Mon fils ! Où est mon fils ? Laissez-moi passer ! Je veux mon fils !
Une bousculade se produisit dans la foule qui finit par s'écarter. La mère d'Arthur apparut et se jeta, éperdue, sur son fils.
- Arthur, mon fils ! Mon fils Sénimi ! Tu es vivant ! O, Dieu, merci ! Merci, mânes de nos ancêtres !
Elle avait les yeux hagards, les vêtements déchirés. Ses lèvres sèches tremblotaient de fièvre.
- Détachez mon fils ! cria-t-elle soudain. Mais détachez-le donc ! Ou alors, tuez-moi avec lui ! Oui, c'est cela ! Tuez-nous et vous serez fiers de vous-mêmes ! Tuez-nous sur-le-champ, bande d’insensés !
Un frisson parcourut l'assistance, mais personne ne bougea. Insidieusement un malaise commença à s'installer dans l'esprit de ces braves paysans devenus étonnamment de dangereux individus.
- Mais qu'attendez-vous donc, bande de tarés, reprit la vieille femme, d'une voix perçante ? Massacrez-nous, puisque vous êtes devenus aveugles au point de confondre vos propres enfants et frères et vos ennemis. Tuez-nous et qu'on en finisse !
Elle se tut un instant. Ses lèvres ne tremblaient plus. L’affolement qui l'avait transportée là avait fait place à un courage inouï. A présent, elle défiait la foule du regard. Un regard de feu qu'elle braquait sur chaque visage, sur chaque conscience. Soudain, elle tendit la main.
- Donne-moi ce couteau, Kani, que je détache mon fils ! L'intéressé céda, visiblement soulagé. Puis, après une fraction de seconde d'une ultime hésitation, il fit un pas en avant.
- Maman Soanimi, dit-il, laisse ! C’est moi qui vais le détacher !
Ces quelques mots libérèrent la foule, comme par enchantement. Aussitôt, il se produisit comme une tempête dans l'assistance. Les hommes se bousculaient au risque de se blesser avec leurs outils de guerre. Ils fondirent à nouveau sur Arthur dont les liens tombèrent aussitôt à ses pieds.
- Merci ! Merci, mes frères ! Fit Arthur.
Un sourire passa sur les visages en sueur, un sourire où le soulagement et la joie se mêlaient à une gêne difficilement soutenable.
- Maintenant, dit calmement Arthur, vous allez pouvoir tout m'expliquer ; et lorsque j'aurai parlé à mon tour, vous comprendrez que je suis et serai toujours un vrai fils de Fadougou, que je mourrais s'il le fallait pour vous, et qu'en aucun cas, je ne vous trahirais !
Les villageois baissèrent la tête. Les plus âgés tournèrent le dos. Une flamme ardente leur brûlait le visage, la flamme de la honte !
 
*
**
 
Il s’appelait Ouézin et c’était l’oncle d’Arthur, le dernier survivant d'une famille qui comptait jadis trois enfants, tous mâles. Sexagénaire, Ouézin avait un visage maigre et allongé parcouru des rides profondes d'une vieillesse quelque peu précoce. Plus que l'usure du temps, l'adversité de la vie paysanne avait fortement marqué le corps de cet homme qui ne s'était jamais ménagé au travail.
Arthur avait beaucoup d'admiration pour son oncle. Il aimait à le contempler tandis qu'il arpentait sa concession d'un pas lent et mesuré, sa haute stature dépassant le mur d'enceinte. Son corps mince et sec avait la noire et luisante pigmentation du métal de fonte. De fines marques sacrées imprimées au fer par les doigts experts d'un forgeron érudit ornementaient son visage et constituaient les fières armoiries de son clan. Qui pourrait aujourd'hui lire le message plusieurs fois séculaire, voire millénaire, gravé dans ces six lignes verticales, chevauchant deux à deux, qui, de chaque côté du visage, partaient du front et s'étiraient comme les lianes des bois jusqu'au prolongement arrière du menton ? Quel ethnologue astucieux ou autre savant émérite pourrait décrypter ces fins tissages qui renforçaient sur chaque tempe les six jumelles verticales ? Que signifiait donc cette cicatrice en pointe de flèche qui enjambait le nez pour relier entre eux les deux côtés du miroir facial ?
L'oncle Ouézin était à présent assis sur un escabeau et reposait son dos dégarni contre le mur rugueux de son grenier repu. De sa longue pipe religieusement sculptée émanait une fumée mince et rectiligne qui s'étirait vers le ciel comme un subtil encens à la déesse de la nuit. La lune, en effet, trônait dans le firmament, large poêle d'argent qui inondait le ciel des flots laiteux de ses mamelles inépuisables. Cette clarté céleste, d’une blancheur d’albâtre, qui s'épanchait sur la terre s'estompait, livide à mi-hauteur, avant de balayer sol, plantes et habitations comme un premier geste de purification du monde ici-bas. L'oncle Ouézin soupira. La journée avait été rude pour lui : mais, Dieu merci ! Son fils Arthur était là, sain et sauf, assis dans la concession paternelle. Et pourtant, beaucoup d'inquiétudes tourmentaient encore son esprit. Le village de Fadougou était-il vraiment maudit ? Depuis le jeune âge du vieillard qu'il était aujourd'hui, que de conflits, de crises et d'affrontements de tous genres avaient ébranlé les murs de ce village jusqu'à leurs fondations et secoué ces baobabs ancestraux ! Ouézin se demandait, cependant, si Fadougou survivrait à cette nouvelle crise, qui, déjà, se révélait de loin la plus ténébreuse de toutes celles que le village avait jamais connues.
Dieu a créé les hommes afin qu'ils vivent en harmonie avec les autres espèces de sa création. Juste, tolérant et miséricordieux, il leur a donné de quoi vivre en toute quiétude. Mais les hommes ne veulent pas de cette paix. Ils se dressent sans cesse les uns contre les autres et mettent toutes leurs forces, toute leur ingéniosité à se détruire les uns les autres. La nature, généreuse, prodigue ses bienfaits à qui veut travailler. La terre accueille le grain de mil dans son réceptacle d'humus. Le ciel y déverse ses larmes précieuses et le grain pousse. La plante frêle et fragile, nourrie du sel de la terre, des eaux du ciel et des soins du laboureur se fortifie, grandit et enfante. Le cultivateur en cueille les fruits pour nourrir sa famille. Tout cela est si simple et si beau. Certes, la nature contient des éléments pervers, rebelles, maléfiques. Le cœur de l'homme n'est pas non plus exempt de tout mal ; loin s'en faut ! Mais l'homme n'a-t-il pas aussi pour devoir, tant qu'il respire, de détruire en lui les forces du mal et de porter à leur épanouissement les élans du bien ?
Ouézin aspira longuement la saveur piquante de sa vieille pipe, rejeta lentement la fumée en gardant les yeux mi-clos et soupira de nouveau. Rude journée en vérité que celle qui avait commencé avant le lever du soleil lorsque du fond de sa maison remplie de la fumée opaque du feu de bûches, il avait perçu des bruits de pas précipités traversant ses dernières méditations de la nuit. Chose étrange : Kobou, le chien de la cour n'avait pas aboyé ! Lorsque le visiteur des brumes avait atteint la porte de la maison, le vieil homme avait doucement repoussé le lourd battant et avait demandé : « Qu'y a-t-il ? »
- Oncle, fit le jeune homme, essoufflé, il se passe des choses terribles ; on en veut à Arthur. On veut le tuer !
Le sang de Ouézin n’avait fait qu'un tour.
- Quoi ? Que dis-tu, Paul ?
- C’est très grave, oncle…
- Qui en veut à la vie d’Arthur ? Qui ? Dis-le-moi sur-le-champ !
- Les gens du village, avait laissé tomber le jeune homme d'une voix lamentable.
- Quelles gens du village ? Qui précisément ?
Le fils de Yénimian avait hésité un instant, jeté un coup d'œil inquiet derrière lui et pénétré dans la maison.
- Ce sont eux ! « Les Phacochères » ! Ils ont tenu, dans la nuit, une réunion secrète, dans le champ de Tafodé, afin que certaines personnes n'en sachent rien. Et ils ont décidé du meurtre d'Arthur.
- Mais que lui reprochent-ils donc ? Qu'a-t-il donc fait de mal, mon fils Arthur ? Assieds-toi, Paul, et raconte-moi tout. Alors, Paul avait raconté ce qu'il savait.
Cela avait commencé la veille au crépuscule, au moment où les premiers paysans revenaient des champs. Deux policiers étaient arrivés au village, montés sur une vieille motocyclette qui semblait prélevée sur un tas de ferraille. L'un d'entre eux était grand et solidement bâti. Ses favoris broussailleux et son épaisse moustache en forme de croissant de lune lui donnaient un air de fermeté menaçante. Mais le plus impressionnant était celui qui l'accompagnait. D'une taille au-dessous de la moyenne, il roulait de petites billes rouges en guise d'yeux, au milieu d'un visage rond, grassouillet, doté de grosses lèvres sur lesquelles un rictus cynique et dédaigneux semblait s’être figé pour l’éternité.
Les deux policiers arboraient une tenue de combat de couleur kaki-savane-sèche et portaient chacun en bandoulière un MAT 36, comme si les pistolets qui garnissaient leur ceinture ne suffisaient pas pour impressionner. Dès leur descente de monture, un petit groupe s’était formé autour d'eux, enfants craintifs et curieux, mais aussi quelques adultes méfiants et pourtant désireux de savoir quelle autre calamité leur apportaient ces oiseaux de mauvais augure. Leur patience n’avait guère été mise à rude épreuve, car le plus grand des deux policiers avait ordonné tout de go :
- Où est Kowara ? Nous voulons voir Kowara ici, tout de suite !
Comme un silence avait répondu à son ordre, il avait vociféré :
- Qu'avez-vous à nous regarder avec vos yeux de batraciens ? J'ai dit que je voulais voir Kowara ici, sur-le-champ !
- Kowara n'est pas là ! avait répondu quelqu'un du milieu de l’assistance qui s'était quelque peu épaissie.
- Où est-il entré ce lâche ? S'il est mort, déterrez-le ! cria le petit homme aux yeux injectés de sang.
- Il n'est pas dans le village ; il a voyagé. Mais que lui voulez-vous donc ?
- Ce que nous lui voulons ? Ce que nous voulons ? Après tout ce qu'il a fait, qui ose nous demander ce que nous voulons à ce bandit ?
- Ce fou que vous appelez votre chef, sachez que c'est un homme fini ! Qu'il se présente tout de suite s'il est vraiment un chef !
En disant cela, « l'homme de pouvoir » avait tapoté le lourd pistolet qui pendait à sa ceinture. Puis, il avait promené sur la foule un regard hautain, emprunt d'un indicible mépris. Son acolyte, quant à lui, fusillait l'assistance de ses yeux exorbitants, assaisonnés au piment rouge.
- Kowara a quitté le village, voilà de cela une semaine et ce n'est pas aujourd'hui qu'il reviendra. Si vous avez quelque chose à dire, dites-le. Nous le lui rapporterons fidèlement.
En entendant ces mots, hautement impudents, le policier avait bondi dans la foule et fondu littéralement sur celui qui venait de parler. Il eût été un python qu'il eût avalé ce mouton galeux !
- Vous le cachez, hein, lascars ? Vous cachez votre chef rebelle ? Eh bien, nous vous écraserons tous comme de la vermille ! Force doit demeurer à la loi !
Puis, pendant près d'un quart d'heure, les deux hommes en tenue s’en étaient donnés à cœur joie pour injurier les villageois. Tout y était passé : les babouins de la forêt vierge, les brachiosaures de la préhistoire, les alligators du Guatemala, les cafards des fosses septiques, les pantoufles trouées ! Quand ils eurent suffisamment tempêté, vitupéré, injurié, le moustachu avait conclu :
- Comme vous ne voulez pas nous livrer Kowara, eh bien, nous emmènerons à Badamou le chef coutumier du village. C'est lui qui répondra à la place de Kowara !
- Quoi ? Le vieux Boumbadi Nikianvo ? s'étaient simultanément exclamé plusieurs personnes.
- Oui, le vieux Boumbadi Nikianvo ! Qui nous en empêcherait ? Vous, peut-être, espèces de ouistitis ?
- Puisque ce vieux desperado fatigué est incapable de discipliner ses enfants, eh bien, nous, nous le disciplinerons, lui !
- Non, ce n'est pas possible ! Vous ne pouvez pas faire ça !
- C'est ce que nous allons voir ! avait répondu le policier, en déformant son visage d’un sourire plus méprisant que jamais.
Puis, sortant un bout de papier de sa poche, il avait déclaré d'un ton solennel :
- Habitants de Fadougou, nous savions depuis longtemps que vos nuques raides avaient pour tuteur votre fils, votre frère, le seul intellectuel issu de ce village de tarés, et qui est fonctionnaire de l'État en service dans la capitale. Sachez donc, bandes d'analphabètes, que Monsieur Arthur Tanibali n'est pas un idiot ! Il sait que quelques billets de banque ne lui feraient que du bien et qu'une petite promotion lui ouvrirait bien des portes, toutes choses qu'il ne peut obtenir en suivant les folies des ignorants que vous êtes. Arthur a donc choisi avec sagesse, et lorsque nous reviendrons pour arrêter tous ceux qui vous guident dans cette rébellion insensée, il sera devant nous. Il connaît vos maisons, vos champs, vos cachettes. Ce sera pour nous une ballade de santé !
Les villageois n'en avaient pas cru leurs oreilles. Un fils de Fadougou qui trahirait les siens ? Jamais pareille chose ne s'était produite. Certes, Arthur n'avait jamais épousé leur cause. Il ne comprenait pas leur lutte. Il avait tenté à plusieurs reprises de les rallier aux décisions injustes de l'administration ; il avait été maintes fois au centre de discussions passionnées. La dernière fois, il avait même claqué la porte et était parti, furieux, du village en leur lançant qu'il les abandonnerait désormais à leur sort. Tout cela, ils s'en souvenaient. C'était si récent ! Mais de là à envisager une trahison de la part d'Arthur… Les policiers avaient observé la foule et senti avec délectation la flamme espiègle de l'incrédulité se transformer en la brume légère du malaise, puis virer en une opaque fumée marquant le doute. Leurs paroles faisaient à coup sûr leur effet et cela se lisait sur ces regards fuyants, ces yeux mobiles, ces visages dont les nerfs saillants se durcissaient progressivement. Quelle idée géniale que celle de semer la méfiance entre enfants de Fadougou !
- Maintenant, allez chercher le vieux ! cria le policier trapu.
- Il n'est pas question ! répondit un villageois d'une voix nette et tranchante comme un couperet !
Les deux policiers avaient, d'un même geste, pivoté sur leurs talons. Devant eux, se dressait un jeune homme, mince, presque frêle, au visage aquilin éclairé du regard perçant de l'épervier.
- Kowara, c'est moi, avait-il proclamé ! car c’était bien lui.
- Qu... Quoi ? Ko... Kowara ?
Surpris par cette apparition inattendue, les deux coqs en tenue avaient aussitôt reculé d’un bond. Immédiatement, le plus grand avait porté la main à sa ceinture, mais son arme pourtant volumineuse se fit insaisissable pour des mains devenues soudain fébriles. Le second policier, quant à lui, s’étant entremêlé les jambes, était tombé à la renverse. Se ressaisir rapidement, faire face et reprendre le dessus. Trop tard ! La foule qui s’était promptement refermée sur eux, les avait déjà désarmés. Quelques secondes après, ils étaient mis à poils et roulés dans la poussière.
Que fallait-il faire d'eux ? Les attacher au milieu du village et les fouetter jusqu'au matin ? Les laisser s'enfuir et lancer les chiens à leurs trousses ? Les faire asseoir toute la nuit, pieds et mains liés, dans l'eau sale et gluante de la mare aux crapauds ? Une décision fut prise. Nos deux olibrius furent conduits hors du village. On leur indiqua la route de Badamou -comme s'ils ne la connaissaient pas -et on les laissa partir à poil après que les enfants eurent soigneusement criblé les roues de leur motocyclette de mille trous à l'aide de petites aiguilles.
Après cet épisode, Kowara avait aussitôt rassemblé son état-major. Nous étions tous là, précisa Paul : Dilibadou, le premier lieutenant de Kowara, Brahima, Kalifa, Alexis, Séni, Sékou, Tafodé, Yoro, Gilbert, Sibiri, Félix, moi-même et tant d’autres. Camara, le forgeron oiseleur nous rejoignit par la suite. La réunion eut lieu dans la concession paternelle de Sékou, sous le grand manguier. Lorsque tout le monde fut en place, assis, qui à même le sol, qui sur une peau de mouton, qui encore sur un escabeau, Kowara avait prit la parole ; il avait parlé posément :
- Mes frères, nous venons de livrer une bataille et nous l'avons gagnée ! Ce n'est pas tant d'avoir maîtrisé, désarmé et humilié deux pauvres petits policiers de Badamou que nous devons être fiers, mais plutôt du courage exceptionnel dont nous avons fait montre ! En effet, nous avons détruit le mythe de l'uniforme, cet uniforme dont la seule vue paniquait bon nombre d’entre nous. Aujourd'hui, nous nous sommes résolument opposés aux représentants des pouvoirs publics, ceux-là mêmes qui sont responsables de l'injustice dont notre village est victime, ce village de nos ancêtres ! Nous avons ridiculisé les affidés de ces commis et autres préfets malhonnêtes qui se sont arrogé le droit de taillader notre région au gré de leur fantaisie et en toute violation de l'histoire de nos villages. Pires que cela, ces voleurs que l’on appelle fonctionnaires insultent nos morts en refusant de rendre justice à notre frère Fulgence assassiné par les gens de Lopangoni. Aujourd'hui, mes frères, nous avons relevé, et de manière superbe, le défi qui nous était lancé. Nous refusons, mes frères ! Oui, nous refusons ! Jamais, jamais de la vie, nous ne dépendrons de Lopangoni !
Kowara avait crié ces dernières paroles avec une violence inouïe.
- Jamais nous ne dépendrons de Lopangoni, avaient répondu les combattants d'une seule voix !
- Mes amis, mes frères, avait repris Kowara d'une voix calme, mais ferme, le travail n'est pas terminé, la lutte ne fait que commencer ! "Les hommes du pouvoir " ne désarmeront pas. Ils reviendront ici, plus nombreux et mieux armés, dans le but de nous asservir et de nous tuer ! Mais nous sommes prêts, mes frères, à mourir pour notre village, pour l'honneur de nos ancêtres !
- Kowara, mon frère, tu as suffisamment parlé !
C’était Brahima qui avait rugi. Il était venu se planter à côté du « chef de guerre ». Une véritable force de la nature, ce Brahima ! Le front tutoyant les premières feuilles des manguiers, le fils de Dakoubou était comme taillé dans le tronc d'un caïlcédrat. Tout en lui impressionnait : sa large poitrine qui évoquait une aire de battage de mil ; son cou en forme de bûche ; sa tête dont l'énormité rappelait celle du phacochère ; ses longs bras aux muscles torsadés comme des rubans d'acier et prolongés par les mains immenses du lutteur qu'il était. Ses pas résonnaient lourd tels des coups de massue à assommer un taureau.
Le colosse avait tonné :
- Kowara, notre chef, tu as raison ! Nous allons donner notre bravoure en exemple à tout le pays, car notre cause est juste ! Ceux qui nous attaqueront en auront pour leur compte et ceci ne sera pas la première fois dans l'histoire de notre illustre village !
- Vérité ! Tu as dit la vérité, Brahima !
- Tu as raison, Brahima ! Nous ne céderons pas !
- Nous allons nous battre et nous triompherons ! Les ancêtres sont avec nous ! La raison est de notre côté et Kowara est notre chef !
- Mes frères, avait repris Kowara d'une voix grave, je suis fier de vous. Vous êtes courageux. Vous êtes de braves descendants de nos pères ! Mais, voyez-vous, mes frères, un grand souci me ronge. Un grave danger menace notre village. Oh ! Je ne crains pas les policiers et je n'ai nullement peur des gens de Lopangoni. Ce que je crains, c'est la trahison…
S’étant tut un instant, Kowara avait éteint le feu de son regard en laissant tomber ses lourdes paupières sur ses petits yeux de reptile. Puis il était reparti d'une voix forte :
- Notre frère ou plutôt celui que je ne devrais plus appeler tel, celui qui ne mérite plus de porter un de nos patronymes, nous a trahis !
A ces mots, Kowara, avait encore marqué une nouvelle pause avant de repartir de plus bel :
- Arthur nous a vendus ! Arthur veut notre mort ! La cupidité et l'égoïsme des villes ont vite fait de pervertir le cœur de cette femmelette !
Un lourd silence s’était alors abattu sur l'assistance. Nous étions tous gênés ! Arthur un traître ? Arthur qui s'était tant dépensé pour ce village qui était le sien ? Nul, excepté, Kowara, ne voulait vraiment y croire. Kowara avait finalement déclaré :
- Retrouvons-nous cette nuit à notre lieu de ralliement habituel. J'ai encore des révélations à vous faire !
La nuit venue, chacun d'entre nous avait emprunté un chemin détourné pour se rendre dans le champ de Tafodé afin de débattre du cas d'Arthur. O, oncle Ouézin ! Ma bouche se refuse à répéter les mots prononcés, les termes employés, les arguments développés par Kowara pour salir à jamais mon ami Arthur et le présenter aux yeux de tous comme un traître et un impitoyable assassin agissant dans l’ombre. Le débat dura toute la nuit, entrecoupé de longs intervalles de silence. J’ai défendu avec toute mon ingéniosité, toutes mes forces, la cause d'Arthur. Mais malgré ma détermination, au fil des heures, la fougue de Kowara l'emporta sur ma bonne foi aux yeux de mes compagnons de lutte ; et lorsque la nuit eut commencé à basculer et que, fatigués par la fièvre des débats, les esprits avaient entamé la douce pente de l'assoupissement, Kowara avait laissé tomber ces mots :
- Hier matin, peu avant le lever du soleil, un Faldé de Madani frappa à ma porte. Ce Faldé, toi Yoro, tu l'as vu puisque je t'ai réveillé pour que tu sois témoin de notre entrevue. Tu le connais bien ; tu sais qu'il n'est pas n'importe qui !
Yoro acquiesça de la tête. Kowara poursuivit :
- Digne fils de Fadougou, m'a dit le messager Faldé, un grand danger menace votre village. Vous devez vous mettre debout, vous, les braves enfants de Fadougou ! Sinon, le glas sonnera bientôt pour votre village ! Hier, en songe, j'ai vu le signe d'une grande calamité. Ce grand malheur provenait d’un objet ressemblant étrangement à une dent...
L'évocation de la dent nous avait aussitôt plongés dans une subite et profonde anxiété. Silencieux, nous regardions, tous, Kowara qui se tenait devant nous, raide comme un piquet. La Dent de l'Aïeule, car il ne pouvait s'agir que d'elle ! Cette dent sacrée dont on a susurré l'existence à travers les âges, mais que personne n'a jamais vue ! Après quelques instants d’ultimes murmures, les débats avaient brusquement pris fin et la sentence était tombée comme un couperet : Arthur devait mourir ! Il serait mis à mort dès sa prochaine venue à Fadougou !
- Quoi ? D’où vient pareille fable ? Fit le vieil homme au comble de l’indignation.
- Oncle Ouézin, avait crié le jeune informateur pour conclure, je me battrais contre les gens de Lopangoni, je combattrais les policiers, mais jamais, je ne ferai le moindre mal à mon aîné Arthur !
 
*
**
 
En ce matin de jeudi du mois d’août, Arthur était arrivé à son bureau à 6 h45 mn. Comme chaque matin, il avait traversé la moitié sud de la ville par l'une des principales artères de la capitale. L'avenue qu'il avait, comme d'ordinaire, empruntée, était large, mais semée par endroits de crevasses, résultat d'une circulation fort dense et d'un entretien discontinu de la part des services publics. Il avait pris sa place dans la file des voitures, longue chenille multicolore et désarticulée qui s'étirait à chaque arrêt, se décomposait à chaque carrefour, pour se reconstituer un peu plus loin. Arrivé au Ministère du Commerce et du Tourisme dont il était un des hauts cadres, Arthur avait soigneusement garé sa petite voiture au fond de la cour à la place qui lui était assignée sous le petit hangar fait de barres de fer et de tôles ondulées. Son sac marron à la main, il avait ensuite prêté ses souliers aux soins alertes de Tanga, le petit cireur de chaussures. Très prolixe comme toujours, l'adolescent avait vanté la qualité du porte-document d'Arthur, parlé du dernier tube de Tiken Dja Fakoli, de ce que les voleurs avaient, la nuit dernière, cambriolé la maison d'un de ses voisins blanchisseur etc. Arthur l'aimait bien, ce jeune Tanga ! Poli, jovial, toujours optimiste, cet adolescent d'à peine quinze ans aimait à lui dire :
- Vous savez patron, je suis sûr qu'un jour vous me paierez un billet pour prendre l'avion !
- Mais où veux-tu donc aller ? lui demandait à chaque fois Arthur.
- Là où vous allez vous-même si souvent, patron ! lui répondait invariablement le jeune garçon.
Et lorsque Arthur lui demandait ce qu'il allait y faire, il lui décrochait un large sourire et se jetait sur la chose mille fois rapiécée qui lui servait de sac. Il en sortait son trésor, son fétiche, une petite guitare traditionnelle, soigneusement entretenue ; alors, assis à même le sol, les jambes croisées, il égrainait des cordes de son joyau, une musique douce, vibrante et coralline qu’accompagnaient des paroles perlées qui coulaient de sa bouche. Quelques secondes de bonheur et d'enchantement pour Arthur. Puis soudain, Tanga s'arrêtait, rangeait précipitamment sa guitare en disant :
- Merci, merci, patron ! Je ne dois pas vous retarder outre mesure !
- Tu es un très bon musicien, lui disait Arthur, sincèrement.
- Merci patron ! Il paraît que les gens du pays où vous allez chaque fois aiment notre musique, alors que chez nous, les gens la dédaignent. C'est pourquoi je cache ma guitare et j'écoute la musique des discothèques !
Ce jour-là, comme les autres jours, Arthur avait donné cent francs au lieu de cinquante à son ami Tanga et s'était dirigé vers l'édifice ministériel.
- Bonjour, Monsieur Tanibali, avait crié une voix derrière lui !
S'étant retourné, Arthur avait serré la main qu'on lui tendait.
- Bonjour, Georges ! Comment vas-tu ?
- Très bien, merci !
- Bonjour, Monsieur !
- Chef, bonjour !
- Bonjour Soumaïla ! Comment va ta famille ? Et vous, Madame Dongo ?
- Tout le monde va bien, merci !
- Chez moi aussi, il n y a que la paix. Merci, Monsieur !
Plein de jeunesse et de la vigueur matinale, Arthur avait gravi prestement les escaliers jusqu'au troisième étage. Là, se trouvait son bureau. En y entrant, il avait aussitôt remarqué la netteté des lieux : Ousmane, le planton, avait bien fait son travail. La pièce avait été soigneusement balayée, la moquette époussetée, la grande table qui servait de bureau remise en ordre avec minutie. Après s’être installé dans son grand siège pivotant, Arthur s’était tout d'abord livré à une petite réflexion.
« Où en étais-je hier soir ? ... La dernière partie de l'analyse sur la commercialisation du coton... Les projections de la production arachidière… »
Il en était à cet état des lieux quand le téléphone avait sonné de son timbre de clochette.
- Allo ?
- Allo ? Arthur, ça va ? avait demandé son interlocuteur au bout du fil ?
- Ça va bien, et toi, Mamadou ?
- Sans problème !
Il y eut quelques secondes de silence. "Vas-y ! Dis ce que tu as à dire, vieux hibou, pensa Arthur ! Un appel si matinal de ta part ne peut-être gratuit ! "
Mamadou avait, en effet, quelque chose à cracher.
- As-tu appris la nouvelle, demanda-t-il ?
- Quelle nouvelle ?
- Mais…Tu es en retard, comme d'habitude ! Même lorsque tu es directement concerné !
- De quoi s’agit-il, donc ?
- Ça va ! Ça va ! Tu n'es pas au courant. J'arrive !
Quelques instants plus tard, Mamadou avait pénétré dans le bureau d’Arthur non sans avoir au préalable salué dans le bureau d'à côté les secrétaires qui venaient d'arriver et s'installaient.
Une petite bouche au milieu de deux joues énormes, de petits yeux volubiles et pétillants, profondément enfoncés dans leurs orbites, le tout formait le visage du fouineur impénitent qu'était Mamadou.
- Il y a le feu chez toi, et tu n'es pas informé, avait crié tout de go Mamadou en entrant !
- Quoi ? Le feu ? Où ? Chez moi ? De quoi veux-tu parler, avait demandé Arthur, inquiet ?
Silence. Sourire énigmatique de l’oiseau de mauvais augure. Délectation ! Mamadou Kanibalo, surnommé l'écumeur des bureaux, était un champion du colportage de nouvelles. Passant d'un service à l'autre, connu dans tous les ministères, entrant dans tous les milieux, il causait avec untel, plaisantait avec tel autre, interrogeait tel manœuvre, sondait telle secrétaire, toujours à la recherche d'informations, de renseignements, de rumeurs sur tout et sur rien, de quoi se mettre sous la dent ! Et lorsqu'il en obtenait, victoire ! Il trépignait comme une femelle de francolin en chaleur ; il exultait. Alors, il enfonçait les portes, surgissait, intrus, au sein des groupes et dans les familles pour semer la mauvaise nouvelle, une nouvelle assaisonnée à son goût, exagérée et dramatisée à merci.
- Arrête, Mamadou, et livre-moi la triste nouvelle !
- Il y a le feu dans ton village, Arthur ! Il y a le feu !
- Comment ? Que dis-tu ?
- Eh bien, je dis que tes parents du village ont commis une faute très grave !
- Qu'ont-ils encore fait ? Dis-le-moi tout de suite ! Je veux le savoir sur-le-champ !
- Alors, ouvre bien les oreilles, Arthur !
Et Mamadou de toussoter, de se pincer le nez, de se racler la gorge, subitement nouée. Enfin, il reprit :
- Le sang a coulé dans ton village, hier soir.
- Quoi ? Que dis-tu ? Avait crié Arthur en se catapultant de son fauteuil.
- Eh oui ! Les rebelles de ton village, les fous que tu as comme frères, ont tué trois policiers de Badamou et cela, pas plus tard qu’hier soir !
- C'est faux ! avait hurlé Arthur, horrifié. C’est faux ! Dis-moi que c’est faux !
- C'est tout ce qu'il y a de plus vrai, mon cher ami, avait répliqué Mamadou d’une voix qu’il avait voulu calme.
- Qui t'a dit pareille chose ?
- Un de mes cousins commerçant à Badamou est arrivé hier, tard dans la nuit. C'est lui qui m'a rapporté la nouvelle.
- Ce n'est pas possible ! C'est incroyable !
Arthur s'était effondré dans le fauteuil.
- Je te comprends, mon ami, avait murmuré Mamadou, faussement compatissant. Mais c'est la stricte vérité. Et, crois-moi, le sang n'a pas fini de couler ! La police prépare la réplique…
Arthur avait pris sa tête entre les mains, une tête devenue soudain trop lourde et qui semblait sur le point d'éclater. Il lui fallait immédiatement se mettre en route. Mais n’était-ce pas déjà trop tard ?
- Qu'ont-ils fait là ? Mais qu'ont-ils encore fait ? Telles étaient les paroles à peine audibles qui sortaient de ses lèvres tremblantes.
Quant à Mamadou, il s'en était allé, au comble du bonheur : sa journée commençait bien…
 
*
**
 
Après avoir écouté attentivement le récit de Paul, oncle Ouézin avait remercié le jeune homme et l'avait félicité en disant : "Mon fils, tu as été courageux ! Tu as raison : ton ami Arthur ne sera jamais un traître ! Va ! Ne te fais pas voir par tes amis insensés".
Ouézin, quant à lui, était resté là quelques instants, figé et le regard levé vers le ciel comme pour résoudre sur le tableau gris de la voûte céleste le problème qui le préoccupait. Puis brusquement, il était rentré dans la maison, s'était dirigé vers le panier à ustensiles de son épouse en avait tiré une petite calebasse qu'il avait plongée dans la jarre d'eau. Il était ensuite sorti de la maison, l'avait contournée et s'était placé face au levant. Là, s'étant accroupi, il s'était livré à une rapide toilette. Il s'était brossé énergiquement les dents et la langue à l'aide de son index rugueux, s'était lavé le visage avec vivacité, avait passé un peu d'eau sur son crâne tanné par l’âge, mais où subsistaient encore quelques rares cheveux téméraires. Puis, il avait regagné la maison. Après avoir traversé la salle principale, le vieil homme avait pénétré dans la chambre à coucher.
- Que se passe-t-il ? avait alors demandé son épouse d'une voix enrouée, au milieu du grincement plaintif du lit conjugal, assemblage rustique de tiges d'arbustes et de bambou
Ouézin n'avait pas répondu.
Au fond de la chambre, une petite porte en bois se confondait au mur. Ouézin en avait fait pivoter le petit battant et s'était engouffré presque plié en deux dans une espèce de grotte et avait refermé la porte derrière lui. L'obscurité était totale, mais pour Ouézin, tout était lumière, car il connaissait exactement l'emplacement de chaque élément constitutif de cet univers mystique. Du mur, il avait décroché un vieux sac en peau de chèvre, lourd de divers articles, des "outils d'homme", avait pris sur un promontoire une petite gourde vieille de plusieurs générations et était sorti. Il avait alors contourné la maison une fois de plus, mais du côté ouest cette fois-ci. Là, sous le vieux figuier au milieu d'une courette au sable fin, d'une blancheur immaculée, se dressait, comme une termitière, un des fétiches gardiens de la concession. Le vieil homme s’était déchaussé, s'en était approché et s'était accroupi devant la présence mystique. Après s’être rempli la bouche du contenu de la gourde, il avait projeté le liquide à trois reprises sur la présence sacrée et avait prié. Il avait prié Dieu, l'Unique, le Maître de toute chose, l'Omnipotent ! Il avait prié les ancêtres, présents dans la terre et autour des vivants ; il avait prié les esprits du jour et ceux de la nuit. Que leurs forces accompagnent son fils Arthur ! Qu'ils le protègent contre tous les dangers qui le menacent ! Qu'ils refroidissent le cœur de ses ennemis ! Qu'ils fassent triompher le bien !
Une fois ses obligations religieuses remplies, le vieux Ouézin était retourné dans la maison. Il s'était habillé rapidement d'un ensemble grand boubou et pantalon bouffant, couleur jaune sale. Il avait mis ses épaisses sandales en peau de chameau et avait passé en bandoulière son sac précieux. Puis il avait sorti son "cheval de fer", un grand vélo chinois de couleur noire, et avait entrepris d'en gonfler les roues. Son épouse Soanimi qui s'était déjà débarbouillée, s’était alors approchée et avait demandé de nouveau, respectueusement :
- Ouézin ! Que se passe-t-il donc ?
Ouézin avait réfléchi quelques instants. Soanimi était une femme courageuse. Elle était la mère d'Arthur ; elle aussi avait le droit de savoir ce qui se passait, de connaître les dangers qui menaçaient la famille. Ouézin avait épousé Soanimi en deuxième noce lorsque Bétianni, son frère aîné, premier mari de Soanimi et père d'Arthur, eut rejoint les ancêtres. Dès lors, Ouézin avait su apprécier les qualités de cette femme énergique, dynamique et d'une perspicacité extraordinaire. Après le décès de Dibihan, sa première épouse, Ouézin avait confié à Soanimi toute la gibecière de bonheurs et de soucis du chef de clan qu'il était devenu, un des derniers survivants des générations qui bâtirent la renommée de Fadougou. De son premier lit, Ouézin avait eu une fille. Ténè -c’était son nom -avait cédé aux avances d’un jeune vendeur de poisson. Celui-ci l’avait épousée et emportée avec lui dans son lointain village au Séri Béli.
- Soanimi, dit Ouézin, je dois me rendre à Badamou au plus vite. Hier, les enfants ont agressé des policiers et les "hommes de force " risquent de répliquer. Il faut éviter cela. Et puis, Kowara et ses hommes accusent notre fils Arthur de traîtrise. A Badamou, il y a le "fil de fer ". Il faut que j'informe notre fils des dangers qui le menacent. Il y a, certes, à Fadougou, de jeunes gens qui possèdent cette petite boîte à parler qu’on appelle cellier , mais ce sont précisément les ennemis de notre fils…
- Ne l'avais-je pas dit ? Ne l'avais-je pas dit ? Avait murmuré Soanimi, scandalisée. La folie qui s'est emparée de ce village risque de le détruire complètement ! Et voilà que l'on s'en prend maintenant à mon fils, Arthur… Les mensonges grossiers cachent mal la méchanceté et la jalousie des cœurs de pierre de ceux qui les profèrent !
 
*
**
 
Du temps de sa splendeur, Badamou était une ville, la cité du nord-ouest. Établie sur un relief d'une platitude désespérante pour un natif des collines, elle étalait ses quartiers grisâtres le long des petites rues rectilignes qui la traversaient de part en part, formant des angles droits. « Badamou-le-damier », l'avait-on baptisée. Jadis Badamou était une ville florissante. Elle constituait un important carrefour sur la route du Séri Béli voisin qui y déversait, par camions entiers, des poissons fumés, tirés, frétillants, quelques semaines auparavant des eaux bienfaisantes du grand fleuve Moriba. Cueilli par les filets des « hommes de l’eau », les Biozos, ce poisson avait mûri au souffle ardent des séchoirs à feu de bois de Diékonon.
Au marché de Badamou, les tailleurs rivalisaient d'adresse. Les cliquetis accélérés de leurs machines à coudre formaient une trame sonore métallique qu’enveloppait la sourde clameur de la foule bruyante. Ils confectionnaient robes, jupes, camisoles, culottes, pantalons, chemises, boubous, chéchias, etc. Les ensembles bigarrés émerveillaient les villageoises à la veille de fêtes nuptiales, les complets tergals unicolores faisaient le bonheur des jeunes fonctionnaires, élites de la région, tandis que les musulmans, derviches ou simples fervents, couvraient de mille louanges Allah-le-Miséricordieux à la vue des majestueux boubous de blancheur impeccable qui rappelaient que chaque année on célébrait, quoi qu’il arrivât, les fêtes de l’Aïd El Fitr et de l’Aïd El Kébir, selon les préceptes du Prophète.
Les boutiques regorgeaient de marchandises de toutes sortes, importées pour la plupart. Elles déversaient leur trop-plein de merveilles sur les étals des ferblantiers dont les seaux, les casseroles et les marmites criaient au soleil leur blancheur d’argent. Le marché regorgeait de denrées alimentaires provenant des villages alentours : sorgho et mil, maïs et arachides, haricots et petits pois se côtoyaient en ces lieux comme ils l’avaient fait dans les champs. Les marchands de céréales occupaient presque tout le pourtour du marché, abandonnant le centre aux vendeuses des condiments et des produits de contre-saison qui mariaient leurs odeurs tantôt douces, tantôt âcres, tantôt piquantes, formant un parfum unique et indéfinissable.
Ouézin se souvenait bien du passé où Badamou respirait l'opulence. Il y venait quelquefois acheter des outils de travail dans les ateliers de la mission catholique. Le garage de la mission constituait, en effet, le centre de gravité, la console battante de la ville de Badamou. Les salaires bienfaisants qu'il distribuait chaque mois à ses deux cents employés se disséminaient comme une sève vivifiante à travers les artères économiques de la ville. Et les dancings s'animaient, les boutiques poussaient au coin des rues, les motocyclettes neuves pétaradaient, les maisons se bâtissaient ! Badamou était alors une belle ville. Et ce ne sont pas les quelques centaines d'élèves du Collège du Sacré Cœur qui auraient dit le contraire, eux qui aimaient à déambuler chaque fin de semaine à travers ses rues longues et étroites. Ils admiraient les maisons rectangulaires aux murs soigneusement crépis d'une fine mixture de banco gris clair, de sable fin jaunâtre et de beurre de karité onctueux. Habillés en petits intellectuels qu'ils étaient, chemise légère et culotte courte soigneusement repassées, souliers aux pieds et stylo à la poche, ils lançaient du regard de furtifs appels à travers les portes ouvertes des concessions, comme pour dire : "Regardez-nous. Nous sommes les collégiens de Badamou ! " Ils traversaient avec désinvolture les quartiers centraux de la ville au nombre de quatre : le Quartier Tamogo, le Quartier Markaba, berceau de la ville de Badamou, le Quartier Tossi et le Quartier de la Mission. Les citadins y ajoutaient le "Quartier des Hommes de Pouvoir" et le « Quartier de la Trypano ». Le premier désignait le centre administratif, haut lieu de la puissance publique, où le préfet, maître de céans après Dieu, régnait véritablement, au milieu d'une cohorte de commis, de secrétaires, de gardes républicains, d’interprètes, de plantons, tous plus courtisans les uns que les autres. De ce quartier, le paysan ne s'approchait que lorsqu'il y était contraint ; être prosaïque et insignifiant, il rasait alors les murs, craintif et titubant, coupable qu’il était de son ignorance. En ces lieux, il fallait savoir saluer très bas, en retirant promptement son couvre-chef, avoir l'intelligence d'apporter un poulet, une pintade, des primeurs ou, mieux, un gigot de gibier. Non loin du « Quartier des Hommes de Pouvoir » s'étendait le « Quartier de la Trypano ». Là, travaillaient des hommes et des femmes promis au paradis. Où pouvaient, en effet, se retrouver après la mort, si ce n'était dans le bonheur éternel, des êtres humains s'adonnant toute leur vie durant au soulagement des maux de tous genres qui harcelaient leurs semblables et traumatisaient leur existence ? On l'appelait "Quartier de la Trypano" à cause de son célèbre compartiment jadis réservé aux victimes de la mouche tsé-tsé et qui accueillait désormais celles du bacille de Hansen. C'était, en effet, tout simplement le secteur de la santé publique qui comprenait essentiellement l'hôpital régional de soins généraux, une maternité et un centre ophtalmologique dont la célébrité dépassait les limites du territoire national.
Les jeunes collégiens évitaient soigneusement le « Quartier de la Trypano » et estimaient n’avoir rien à faire dans le « Quartier des Hommes de Pouvoir » ; après tout, viendrait bien le temps où le commandement serait entre leurs mains, à eux ! Par contre, dans la périphérie sud de la cité, ils poussaient quelquefois leurs randonnées jusqu’au quartier tossi, vaste ensemble de huttes au toit de chaume et aux murs de pisé, disséminées dans la plaine au milieu des résiniers et des arbres à karité.
Ils connaissaient bien leur grande ville, nos petits collégiens. Au cours de leurs promenades, ils s'attardaient à la Maison des Jeunes, énorme bâtisse en parpaings trônant au milieu d'une grande cour. Dans cette aire couverte d’un sable fin, ils observaient avec un plaisir toujours renouvelé les danses majestueuses des femmes Bioulas en fête nuptiale ou de baptême. Ils admiraient ces grands boubous légers, de couleur bleu ciel, bleu-indigo, jaune sable ou tout simplement d’une blancheur immaculée, qui se déployaient simultanément, battaient l'air avec vivacité et se repliaient comme des ailes de papillon, en épousant le rythme cadencé et ondoyant de la musique d’un orchestre traditionnel Kambara.
En face de la Maison des Jeunes s’illustrait la Place du Monument aux Morts, honorée une fois l'an, le 14 juillet précisément, par une escouade d'anciens combattants, la poitrine étincelante de décorations. Nos jeunes élèves saluaient l'inconnu héros des hécatombes d'outre-mer dont l'effigie, un buste de « tirailleur sénégalais », semblait protéger les envolées estivales de la Maison des Jeunes, tout comme le sommeil des pensionnaires du campement-hôtel tout proche.
De ce lieu de recueillement privilégié, comment résister à l'appel du muezzin qui vous invitait, sinon à la prière du moins à contempler la grande mosquée de Badamou ? Elle semblait directement venue de la ville mythique de Djiékônon, la grande mosquée de Badamou ! Ses murs blanchâtres s’étiraient, rectilignes et interminables comme pour mesurer l'horizon, tandis que la multitude de minarets qui hérissaient son toit décoraient le ciel bleu des œufs d'autruche qu'ils portaient comme d’énormes rubis de couleur nacre. Ce sont les commerçants dioulas et les marabouts kambara qui ont, jadis, conçu et réalisé ce lieu de prière. Sur le chemin de leurs longues pérégrinations à travers dunes et savanes, leurs caravanes de sel, de poisson ou de cola avaient pris l'habitude de faire une halte salvatrice à Badamou qui n'était alors qu'un petit village logé au milieu d'une nature généreuse.

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents