Chemins de traverse
254 pages
Français

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Chemins de traverse , livre ebook

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Description

Quand la lourde porte métallique se referma derrière moi dans un claquement auquel rien ne m'avait habitué, je me suis retrouvé face à un groupe hétéroclite : des jeunes, des vieux, des balafrés, des visages crispés et d'autres étonnamment clairs. Une odeur insoutenable de pisse et de vomi envahissait ce lieu sombre. Il y avait juste la place pour me tenir debout face à ce groupe. Ma chemise blanche et mon pantalon marron clair bien repassé juraient avec l'atmosphère régnante. J’avais vingt ans.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 2022
Nombre de lectures 125
EAN13 9789938076318
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0416€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Extrait


1 2 Moncef Chebbi








Chemins de Traverse
Mémoires1







ARABESQUES 2022
3


















Livre : Chemins de Traverse (Mémoires V1)
Auteur : Moncef Chebbi
Couverture : Sahar Laadouz
Première édition Tunis 2022
Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés à
l’éditeur : ARABESQUES EDITIONS
ISBN:978-9938-07-631-8
5 rue 20 Mars 1956 Bab Saadoun, Immeuble n°5, Apt 3 1005 Tunis
www.editionsarabesques.com
E-mail :editionsarabesques.tunis@gmail.com
4











A mon père ; Belgacem Karoui Chebbi,
Magistrat ; rigueur et tendresse
A ma mère, Mounira Jallouli Amour et
don de soi









5






















6



J’ai longtemps hésité avant de me lancer dans la
narration de faits marquants de mon parcours
politique, car il n y a rien de plus difficile que de
parler objectivement de soi-même. Mais j’ai en
même temps le sentiment d’avoir pris la décision
d’écrire, par devoir envers mon pays et envers sa
jeunesse flamboyante qui aujourd’hui manifeste
autant son élan créateur que son inquiétude face à
tant d’incertitudes en perspective.
Si ce livre contribue à enrichir le background sur
lequel elle reprend la construction nationale et tente
de réparer tant d’erreurs commises, alors j’aurai
bouclé la boucle de ce que j’ai souhaité donner
depuis l’aube de ma conscience, à cette Tunisie si
chère.
Je sais par avance que ce texte pourrait déplaire à
quelques-uns parmi mes amis. Mais c’était écrire
cela ou ne rien écrire. Taire et se taire.
Sur un autre plan, les questions que j’évoque ne sont
pas sans danger pour mon humble personne ; je le
sais et je l’assume !
Moncef Chebbi





7






















8

Première épreuve

-As-tu quelque chose à te reprocher ?
-Heu….
-As-tu commis un acte répréhensible ?
-As-tu fait ou n’as-tu pas fait… ?
Ainsi s’est adressé à moi mon père, le 18 Juin
1968, quand les agents de la police de la sûreté de
l’état sont venus pour m’arrêter. Mon père, magistrat
de profession, réputé pour sa rigueur en matière
d’application de la loi, m’aurait défendu envers et
contre tout, si ‘‘je n’avais pas fait’’. Mais j’avais fait.
-« Oui j’ai fait »
-« Alors suis-les ! Va avec eux ! »
Pourtant, je n’avais rien fait de grave, rien de plus
qu’exercer un droit citoyen. J’avais adhéré à une
cellule du Parti Baath, alors clandestin. Pour lui, la loi
était la loi. Elle était la même pour tous. Ceux qui ont
l’audace de faire doivent avoir le courage de payer.
Beaucoup plus tard, ma mère m’a raconté que ce
jour-là, pendant que je suivais les policiers
m’emmenant vers leur voiture, une coccinelle
Volkswagen, il était remonté à l’étage et avait suivi la
scène depuis la fenêtre de la chambre à coucher qui
donnait sur la rue. Quand il m’a vu monter à l’arrière
de cette voiture, encadré par les agents du ministère
de l’Intérieur, il essuya deux larmes.
9 La rigueur de l’homme de loi s’effondre parfois
devant certaines atteintes qui ciblent l’humain en
nous. J’étais son fils aîné. Je venais de passer les
épreuves écrites du baccalauréat. Il nourrissait tant
d’espérances pour moi. Par ailleurs, il savait ce que la
police réservait comme châtiment à ceux qui
choisissaient de s’opposer à Bourguiba. La loi c’est la
loi, mais un fils est un fils.
Nous avons roulé vers Tunis. On me fit tout de
suite entrer dans le bureau de Mohamed Ali Gasri
dont la réputation, à tort ou à raison, en milieu
scolaire et universitaire, était celle d’un homme sans
cœur. À peine avais-je franchi la porte qu’une claque
violente m’a envoyée contre un mur. J’ai évité de
tomber, mais mes lunettes ont glissé par terre et ont
traversé tout le bureau. Gasri n’avait pas bougé. La
sale besogne c’était pour les autres. Il s’adressa à moi:
« Alors ! C’est comme ça ! Vous voulez vous
attaquer au régime en place, n’est-ce pas ? À
Bourguiba, bande de crapules. Vous allez voir ce qu’il
advient de ceux qui empruntent cette voie. »
Je ne sais pas d’où m’est venu le courage de
rétorquer :
-« Mais non ! Je n’ai rien fait, rien de ce que vous
venez de dire !»
Un courage que j’ai payé cash. Une autre gifle
encore plus puissante m’a projeté par terre cette fois.
Je me suis relevé péniblement. J’étais sûr que je
n’avais rien fait qui puisse nuire à l’état et encore
moins à Bourguiba.

10 J’avais crié quelques slogans anti-impérialistes et
antisionistes un an plus tôt, au moment de la guerre
qui avait opposé en juin 1967 les armées arabes à
l’armée israélienne. Mais depuis, j’avais été plutôt
calme ; mon appartenance au Baath remontait à
juillet 1965 et s’était limitée à quelques réunions
pendant lesquelles nous nous efforcions mes
camarades et moi à donner à notre nationalisme
arabe, appris au berceau, une coloration plus
scientifique, plus dynamique et en même temps plus
critique.
Il nous arrivait d’évoquer l’attitude
antinassérienne de Bourguiba, sa politique dictatoriale,
les erreurs d’un schéma de développement qui avait
mis le pays à genoux, suite à l’expérience de
généralisation des coopératives, ainsi que la
répression qui frappait ceux qui osaient exprimer une
opinion dissonante.
Mais je ne me souviens pas d’une réunion au
cours de laquelle nous aurions évoqué la chute du
régime bourguibien. Tout au plus voulions-nous
construire, cellule après cellule, un parti fort qui se
serait opposé au Néo-Destour. Nous agissions
clandestinement parce que toute activité politique
était frappée d’interdit.
J’ai compris rapidement que je n’avais aucun
intérêt à protester. Tout ce que j’aurais pu récolter ce
jour-là, ça n’aurait été que gifles supplémentaires et
bastonnades gratuites.
On m’emmena au sous-sol du ministère de
l’Intérieur, dans l’une des geôles qui fourmillait de
détenus arrivés en ces lieux pour les raisons les plus
diverses.
11 Quand la lourde porte métallique se referma
derrière moi dans un claquement auquel rien ne
m’avait habitué, je me suis retrouvé face à un groupe
hétéroclite : des jeunes, des vieux, des balafrés, des
visages crispés et d’autres étonnamment clairs. Une
odeur insoutenable de pisse et de vomi envahissait ce
lieu sombre. Il y avait juste la place pour me tenir
debout face à ce groupe. Ma chemise blanche et mon
pantalon marron clair bien repassé juraient avec
l’atmosphère régnante.
Une partie de la cellule était surélevée. Une dizaine
de personnes s’y étaient allongées. Les autres étaient
entassés, assis par terre, plutôt. Tous me regardaient.
Dans leurs yeux, je lisais cette question: « Qu’est ce
qui peut bien amener ce fils de bonne famille en ce
lieu ? »
Je restai debout. Puis les langues se sont déliées.
« Viens t’assoir par-là », cria un homme au visage
sombre et fripé. J’ai tout de suite remarqué qu’il ne
lui restait qu’une dent ou deux dans la bouche. Il
s’appelait Hamidou. C’était lui l’animateur du lieu,
celui qui parlait de tout et de rien, qui racontait des
blagues pour détendre l’atmosphère. Il en fallait un
comme lui, dans cette cellule de sept ou huit mètres
carrés où croupissaient une quinzaine d’hommes. Je
m’assis près de lui et reçus tout de suite la question
d’usage :
« Pourquoi ils t’ont amené ici ? »
Je répondis sans hésiter : « Pour des raisons
politiques ».

12 Et pourtant, Dieu sait que j’étais à mille lieux, à ce
moment-là, d’imaginer que je ferais un jour de la
politique. Mais je pense que ma réponse émanait
d’une volonté de démarcation par rapport à ce
groupe auquel le sort a voulu m’associer. Ma réponse
suscita des réactions inattendues. Quelques rires
fusèrent au fond de la cellule. Ce n’est que beaucoup
plus tard que j’ai compris la raison de ces rires. Dans
ces geôles et dans le monde carcéral en général, la
«raison politique» renvoie à l’homosexualité. En
d’autres termes, pour certains, j’étais déjà une cible
toute désignée.
A la nuit tombée, mes compagnons d’infortune
dormaient ou essayaient de dormir. Il n’y avait pas de
place pour allonger les pieds. Je me mis debout, le
dos au mur, et attendis ainsi jusqu’au petit matin. Je
ne pensais pas qu’on pouvait dormir debout et
pourtant c’est ce que je fis cette nuit-là
Au matin, Hamidou commença à m’initier aux us
et coutumes de la cellule. Pour sa toilette, il fallait se
pencher face à un trou dans le mur, un espèce de
source sans robinet, par-dessus un trou de chiottes,
un trou sans robinet. Et pour faire ses besoins, il ne
fallait pas se gêner pour baisser son pantalon. Nous
étions tous égaux dans cet avilissement total de la
personne humaine et les attributs des uns
n’offusquaient en rien les autres. Je commençais à
avoir mes repères dans ce milieu nouveau.
« Et toi. Pourquoi es-tu là, Hamidou ?
« Je suis né et j’habite à la Goulette. Je vis de la
pêche. Ces derniers temps, les grandes chaleurs ont
tué beaucoup de poissons dans le Lac de Tunis.
Surtout du mulet. Le matin, j’allais sur les berges du
13 lac et trouvais des quantités de poissons morts,
rejetés sur la rive ou encore flottants. Je les ramassais,
puis je les ouvrais pour en extraire les œufs que je
faisais sécher. C’était de la bonne boutargue. J’ai fait
de bonnes affaires. Mais, un jour, un restaurateur m’a
demandé d’où je ramenais toute cette marchandise.
J’ai essayé de lui mentir mais sans succès. Il avait
deviné le secret de mon commerce. On en est venus
aux mains parce qu’il refusait de me payer mon
produit livré la veille. Je suis allé m’assoir au café en
face de son restaurant. C’est là que la police est venue
me cueillir. Là je sais que je risque gros, deux ou trois
ans de prison ferme. Ça ce n’est pas très grave, mais
trois ans sans boire d’alcool c’est lourd à porter ».
Au deuxième ou au troisième jour de détention,
j’ai remarqué un remue-ménage matinal peu habituel.
Les portes des cellules claquaient et les gardiens
criaie

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