Cherchez la femme
152 pages
Français

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Description

Recueil de nouvelles
Sous la direction d'India Desjardins

Originales, drôles, tendres et mordantes, les nouvelles qui composent le recueil Cherchez la femme croquent des moments de la vie empreints de féminin. Une fille, une femme, un fils, un mari... Du mythe d’Adam et Ève revisité à l’invention d’un monde sans femmes, en passant par un concours de beauté pour enfants ou par les astuces d’un fin stratège pour un shower réussi ; le quotidien côtoie l’extraordinaire dans ces récits de mœurs éclectiques.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 26 avril 2013
Nombre de lectures 9
EAN13 9782764425411
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0027€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Collection dirigée par Isabelle Longpré

Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada

Cherchez la femme
(Tous continents)
ISBN 978-2-7644-0801-8 (Version imprimée)
ISBN 978-2-7644-2540-4 (PDF)
ISBN 978-2-7644-2541-1 (EPUB)
1. Femmes - Romans, nouvelles, etc. 2. Nouvelles québécoises. 3. Roman québécois - 21 e siècle. I. Desjardins, India. II. Collection : Tous continents.
PS8323.W65C43 2011 C843’.010806 C2010-942043-8
PS9323.W65C43 2011



Québec Amérique
329, rue de la Commune Ouest, 3 e étage
Montréal (Québec) Canada H2Y 2E1
Téléphone : 514 499-3000, télécopieur : 514 499-3010

Dépôt légal : 1 er trimestre 2011
Bibliothèque nationale du Québec
Bibliothèque nationale du Canada

Projet dirigé par Anne-Marie Villeneuve et Anouschka Bouchard en collaboration avec William Messier
Mise en pages : Karine Raymond
Révision linguistique : Claude Frappier et Chantale Landry
Conception graphique : Célia Provencher-Galarneau
Illustration en couverture : Pascal Blanchet
Conversion au format ePub : Studio C1C4

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés

©2011 Éditions Québec Amérique inc.
www.quebec-amerique.com
SOUS LA DIRECTION DE
India Desjardins



nouvelles
Caroline Allard
Martin Perizzolo
Nadine Bismuth
Alex Perron
India Desjardins
Podz
Marie-Julie Gagnon
Marie Hélène Poitras
Isabelle Gaumont
Sonia Sarfati
Rafaële Germain
Patrick Senécal
Claudia Larochelle
Matthieu Simard
Guy A. Lepage
Michel Vézina
Annie L’Italien
Il y a une femme dans toutes les affaires ; aussitôt qu’on me fait un rapport, je dis : « Cherchez la femme ! » Alexandre Dumas, Les Mohicans de Paris
Adam et Ève (version « si Dieu avait dit à Ève d’apprendre à être bien toute seule ») India Desjardins
È ve se détend dans un bain de boue. Elle en a découvert récemment les bienfaits sur sa peau et sur son énergie en général. Étant donné que la jungle dans laquelle elle habite en est remplie, elle en profite.
Depuis qu’elle est sur Terre, elle a développé des petites habitudes de ce genre. Et pour cause : elle est célibataire. Et, puisqu’elle ne rencontrera personne tant « qu’elle ne sera pas bien avec elle-même » (parole de Dieu, son Créateur), elle fait toutes sortes de choses pour se changer les idées, comme s’hydrater avec des masques faciaux à l’aloès, faire son programme abdos-lianes pour des abdominaux parfaits, se limer les ongles avec du granite, cultiver un jardin de légumes bio, peindre dans des grottes, observer la parade nuptiale des tourterelles (si romantique !) ou, comme aujourd’hui, prendre des bains.

Tout a commencé au Paradis, sur le mont Olympe. Dieu s’ennuyait.
Il trouvait la Terre bien calme. Les ruisseaux coulaient, les oiseaux gazouillaient et ses subalternes, les anges, jouaient de la harpe paisiblement. Gros manque de défi pour le Créateur, réduit ainsi à l’inertie dans ce spa de luxe, après l’effervescence de la création du monde.
Comme Dieu était assez inventif et en manque de projet, il a décidé de façonner un être humain dans la glaise : Ève, une femme charmante, début trentaine, qui aurait pour éventuelle mission de peupler la planète. Après tout, c’est ce qu’il avait fait avec les animaux : créer un couple prototype pour chaque race et ensuite, les laisser se débrouiller. Mais les animaux étaient bien différents de lui. En créant une espèce à son image, il assurait ainsi sa retraite. Une garantie de pérennité. Et puisque cette nouvelle espèce serait à son image, il voulait lui inculquer ses lois.
Voilà pourquoi, aussitôt qu’Ève a été créée, Dieu lui a fait part de sa mission tout en imposant quelques restrictions :
— Tu ne dois pas manger le fruit de la connaissance.
Il lui a pointé un pommier. Elle a hoché la tête, en guise d’approbation.
Il a ajouté :
— Fais attention aux serpents, ils sont très dangereux.
Il lui a pointé un serpent. Elle en a été tellement dégoûtée qu’elle a tout de suite pensé que ce ne serait pas difficile.
Enthousiaste, elle a demandé à son Créateur :
— Super ! Par où je commence ?
Il lui a répondu :
— Tut ! tut ! tut ! Avant de commencer ta mission, il faut que tu apprennes à être bien toute seule. Et quand tu le seras, je t’enverrai quelqu’un pour t’aider.
Ève ne l’a pas jugé. Elle a pensé qu’après tout, l’Être se tenant devant elle était un génie ayant créé l’Univers en entier. Chacun ses névroses.
Elle a donc choisi d’aller habiter dans un abri fait de quelques branches de palmier dans la jungle, dans un quartier appelé « Le jardin d’Éden », qui semblait idéal pour les futures familles, avec des arbres matures, une hutte clé en main, des points d’eau accessibles, et surtout, dépourvus de serpents. Elle a pensé qu’en y emménageant tout de suite, elle n’aurait pas à se taper un éventuel déménagement. Et elle a commencé sa vie, en appliquant à la lettre la demande de Dieu : apprendre à être bien avec elle-même (ce qui, avouons-le, est plus difficile que de s’empêcher de manger des pommes ou de croiser des serpents).

Évidemment, le poids de la solitude lui pèse parfois. Bien que, depuis sa création, elle arrive à s’occuper en surchargeant son agenda d’activités qui lui changent les idées, aujourd’hui particulièrement, elle s’ennuie. Et réalise qu’elle a hâte de rencontrer celui que le Créateur lui enverra.

En sortant de son bain, elle décide d’aller faire un peu de lèche-arbres dans la forêt. Elle est complètement blasée de porter des feuilles de figuier et pense se fabriquer de nouveaux vêtements avec des feuilles de palmier ou de bananier pour faire changement. Elle se décidera sur place, en se laissant inspirer par son humeur du moment. Elle part sans oublier son sac en feuilles de bambous tressées.
Alors qu’elle est en plein essayage de feuilles de bananier, Ève croise un homme. Est-ce celui qu’elle attendait ? En le voyant, elle ressent un vertige dans tout son corps. Comment devrait-elle agir devant lui ? Si Dieu lui a demandé d’apprendre à être bien avec elle-même, elle n’a en aucun cas pensé à la façon de réagir lorsqu’il lui enverrait un homme. Bien sûr, elle a déjà imaginé cette scène des centaines de fois dans sa tête, mais comme son arrivée n’est aucunement conforme à tous les scénarios qu’elle a imaginés, elle se sent un peu déconcertée.
Elle l’observe.
Il a les cheveux bruns bouclés, un peu de poil sur le torse, et oups ! il ne porte pas de feuille de figuier, tel que le prescrit la coutume de l’époque (qu’elle a elle-même établie, précisons-le). Elle lui en tend une d’un petit rire nerveux. Adam la regarde et, confiant, lui dit :
— Merci, femme.
Elle se dit en elle-même : « Hiiiiii ! Il m’appelle “femme”, il doit vraiment triper ! Mais d’un autre côté, il ne connaît pas mon nom, donc il ne pouvait pas m’appeler d’un nom d’animal comme “puma”, ç’aurait été étrange. Et s’il avait dit “mon petit lapin” ç’aurait été un peu exagéré vu qu’on ne se connaît pas encore. »
Elle tend la main pour se présenter :
— Allô, moi c’est Ève.
Il prend sa main et la porte à ses lèvres.
Ève se dit (en pensant aux tourterelles) : « Ohhhh ! Il est suuuuuper romantique ! »
— Moi, c’est Adam.
Tout à coup, un serpent arrive près d’eux. Ève échappe son sac par terre et se met à sauter partout en criant :
— Un serpent ! Un serpent ! ! ! ! ! ! Au secours ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! !
Adam jette un œil autour de lui :
— Où ça ?
— Lààààààààààààà ! ! ! ! ! ! !
Adam saisit le serpent à bras-le-corps et le jette au loin.
Ève pense : « Oh wow, il est vraiment fort. »
Puis, elle lève les yeux au ciel et s’exclame en son for intérieur : « Oh mon Dieu ! Merci, merci, merci ! Il est p-a-r-f-a-i-t ! »

Adam invite Ève à souper au bord d’un lac. Il lui tend une corne de bison remplie de raisins fermentés broyés. Et lui dit :
— Goûte. Il est légèrement tannique au début, mais il présente une belle complexité où des notes de fruits noirs, comme le cassis et la mûre se mêlent aux arômes de bois frais, de fourrure et de garrigue, comme le thym et le laurier.
Hypnotisée par ses paroles, elle prend une gorgée de cette gibelotte qui semble nécessiter plusieurs mots pour la décrire. Ce qu’elle trouve tout de même charmant.
— Alors, comme ça, t’as peur des serpents ? lui demande Adam.
— Oui. Dieu m’a tellement dit de me méfier que j’en ai développé une phobie.
— T’es cute .
— Non, mais ça doit être dangereux. Si Dieu lui-même le dit.
— Si Dieu le dit. Tu sais ce que Dieu dit aussi ? Qu’il faut peupler la planète.
— Ah, il t’a dit ça aussi ?
— Oui, et on ne devrait pas perdre de temps… si Dieu le dit.
Le cœur d’Ève s’emballe lorsque Adam s’approche d’elle pour l’embrasser.
C’est le coup de foudre.
Alors que tous deux commencent à s’enflammer, elle le repousse gentiment en disant :
— Nous ne devrions pas brusquer les choses et apprendre à nous connaître avant de…
— Je comprends. Comme tu veux, on va attendre.
Ève sent qu’elle n’a pas passé tout ce temps à se faire des exfoliations, des masques hydratants et à prendre des bains de boue pour rien. Dieu l’a bien récompensée avec son Adam.

Les semaines suivantes sont merveilleuses ! Ils font des promenades dans la jungle, des expéditions sur le lac à bord d’un radeau qu’Adam a construit. Ève l’emmène même découvrir la parade nuptiale des tourterelles. Adam lui avoue que ce n’est pas son activité favorite, mais qu’il est content d’y aller pour elle si ça la rend heureuse. Ève est aux anges ! (Façon de parler, bien sûr, car on sait que les anges sont sur les nuages en train de jouer de la harpe.)
Adam s’avère très utile dans la hutte. Il a découvert comment assembler les tiges de bambou afin de créer des tablettes, un espace de rangement très pratique. Ève est très impressionnée.
En plus de s’adonner à son hobby de concocter de la gibelotte de raisins, Adam chasse le mammouth. Il adore ça. Et consomme sa viande avec beaucoup d’appétit. Ève découvre toutes sortes de façons de l’apprêter avec les légumes bios de son jardin. Pendant ses périples, bien qu’il soit très occupé, Adam ne manque pas de crier le nom d’Ève de liane en liane, de lui écrire des petits mots sur des écorces de bouleau et même de lui rapporter des fleurs rares trouvées lors de ses expéditions.
Ils vivent ainsi un amour passionnel, mais toutefois platonique, pendant six semaines.
Au bout de ces six semaines, cependant, l’attitude d’Adam se met à changer. Il commence à ne plus utiliser de métaphores pour parler de la grande beauté d’Ève. Ensuite, il ne lui rapporte plus de fleurs rares. Enfin, il se montre même un peu distant. Ève est inquiète. Aurait-il attrapé un virus ? Est-il fatigué ? Peut-être ne devrait-il plus s’épuiser dans des expéditions de chasse aussi longues ? Ils devraient peut-être même adopter un régime végétarien pour pouvoir passer plus de temps ensemble ? Peut-être que l’éloignement est nocif pour leur couple ? Elle repousse rapidement ces pensées, car elle ne voudrait pas devenir paranoïaque comme certaines guenons du quartier voisin qui piquent des colères terribles sans motif valable envers leur gorille.
Un matin, Ève décide de réveiller Adam avec un déjeuner au lit et de lui dire :
— Tu sais ce dont on parlait quand on s’est rencontrés…
— Hum… Quoi déjà ?
— Ce que Dieu voulait…
— Qu’on ne mange pas de pomme ?
— Non, l’autre affaire… Qu’on peuple la planète. Je suis prête, maintenant. J’ai pensé que nous pourrions trouver un moyen de conserver la viande de mammouth. Après tout, nous ne sommes que deux ici et il me semble qu’on gaspille beaucoup. Si ça continue, ces pauvres animaux seront en voie d’extinction… Bref, en conservant la viande, ça te permettrait de partir moins souvent. Tu pourrais passer plus de temps ici et on pourrait commencer à…
Adam grommelle et se tourne, visiblement contrarié par la tournure que prend la conversation.
Ève décide de le confronter.
— Adam, qu’est-ce qui se passe ? On dirait que tu n’es plus pareil.
Adam se réveille difficilement. Mais il réussit à articuler :
— Écoute, euh… Ah oui, Ève. ’Scuse, je suis un peu mêlé, je suis encore endormi. Ouain, c’est ça, je pensais à ça, ça ne fait pas trop longtemps que je suis arrivé dans la jungle, pis je réfléchissais à ça pis, ben c’est ça, je ne suis pas trop prêt à me « caser ». C’est beaucoup de pression, là, peupler la planète. J’ai beaucoup de choses à faire avant de prendre des grosses responsabilités comme ça. J’ai rencontré une gang de gorilles, pis je me sens vraiment moi-même avec eux. On jase, on boit du Coconut, il n’y a pas de pression… J’aime ça chasser aussi, je ne le fais pas juste pour me nourrir, mais par passion, pis je voudrais être libre de rentrer quand je veux sans me sentir coupable de faire attendre quelqu’un. Je pense que je vais faire un bout tout seul, pour me retrouver et penser un peu à moi.
Naît en Ève une colère terrible. Elle prend toutes les feuilles de figuier d’Adam et les jette dehors, puis lui demande de sortir de sa hutte sur-le-champ.

Furieuse, elle s’en va voir Dieu et lui lance :
— Heille, Bonhomme ! Tu m’avais dit que si j’étais bien avec moi-même, tu m’enverrais un homme !
Dieu, un peu confus, lui répond :
— Tu n’étais peut-être pas tout à fait sincère dans ton bien-être avec toi-même. Bien sûr, tu faisais des choses pour te changer les idées, mais sans réelle passion, pour te préparer à la venue d’Adam. Peut-être que tu l’« attendais » trop. Et, quand il est arrivé, tu as jeté ton dévolu sur lui, t’attendant à ce que ton bonheur vienne de lui et tu as oublié qui tu étais.
Piquée dans son orgueil, Ève lui crie des insultes. Dieu lui dit qu’il faut pardonner et elle lui répond :
— Fuck you avec ton pardon, gros débile névrosé !
Pendant qu’elle s’enfuit, elle l’entend crier :
— Apprends à pardonner !
Après coup, elle réalise que certaines de ses paroles ont dépassé sa pensée. Elle attribue ce débordement à son syndrome prémenstruel et se dit que ce n’est quand même pas elle qui s’est infligé ce changement hormonal et que le Créateur mérite de vivre les conséquences de ce qu’il a lui-même créé.
En courant vers sa hutte, aveuglée par ses larmes, elle trébuche sur une cabosse de cacaoyer, tombée d’un arbre, ouverte en deux, dont l’intérieur a complètement fondu au soleil. Ne réfléchissant à rien, trop attristée par les derniers événements, elle s’assoit, y goûte et commence à en engloutir compulsivement le contenu. Soudain, une force nouvelle s’empare d’elle et lui donne l’impression d’oublier tous les tourments de son existence !
Elle se promet qu’à partir de ce jour, ni Dieu, ni Adam ne lui dicteront quoi faire ni ne la blesseront à nouveau.

Pendant les semaines suivantes, elle développe une méthode de conservation pour la viande de mammouth. Adam a tellement chassé que l’espèce est maintenant en voie d’extinction.
Elle décide également de redécorer la jungle. Elle pense que tout est un peu morne et marécageux. Elle plante ici et là quelques fleurs tropicales, ajoute des palmiers dans des endroits stratégiques pour rééquilibrer l’énergie. Les animaux apprécient sa touche personnelle et s’y sentent davantage confortables. Ils la remercient en lui proposant leurs services. Les oiseaux pour la communication, les souris pour la couture, les cerfs pour le transport, les lions pour la chasse, les hyènes comme agents de relations, les taupes pour la sécurité, etc.
Elle a également l’idée de relever un défi personnel qui l’habite depuis toujours : celui de grimper une très haute montagne. Et elle ne le fait pas seulement parce qu’elle en a envie, mais surtout pour une bonne cause : celle de sensibiliser le reste de la jungle à la préservation des mammouths. Elle publicise son projet partout et réussit à rassembler assez d’adeptes pour mettre sur pied une fondation qui impose un quota de chasse. Son projet devient si populaire que toutes les espèces s’y rallient. Des comités se forment et il est convenu que les plus forts chasseront les plus faibles, que certaines espèces pourront se nourrir des restes de cette chasse et que d’autres pourront décider d’être végétariennes. Bref, avec Ève, un vent de changement très apprécié souffle dans la jungle. Et on l’élit reine.

Un jour, revenant d’une assemblée générale où on s’était attardé sur l’utilité des insectes et leur possible déportation, elle s’arrête devant l’arbre défendu de la connaissance, communément appelé « le pommier ». Elle sursaute lorsqu’un serpent en descend et lui dit :
— Sssssont bonnes les pommes.
Prise de panique, elle l’assomme immédiatement et férocement avec une pierre. Cela crée une secousse sur l’arbre et une pomme lui tombe sur la tête. Ève s’évanouit.
Elle rêve que Dieu lui tend une pomme empoisonnée. Qu’elle la croque. Qu’elle est heureusement sauvée in extremis par des lutins. Et qu’Adam, aidé par les lutins qui sifflent une chanson insupportable, vient l’embrasser, ce qui la sort d’un profond coma.
Elle se réveille en sursaut, pensant qu’elle a fait un terrible cauchemar. L’angoisse ! Encore un peu dans les vaps, elle se réveille tranquillement et voit le serpent gisant à ses côtés. Ainsi que la pomme qui lui a heurté la tête. Elle se touche le crâne et remarque immédiatement la bosse que cet accident lui a laissée. Elle prend la pomme entre ses mains, repense à son cauchemar, au sentiment de trahison que lui inspire Dieu et elle croque à pleines dents dans ce fruit, qu’on lui avait présenté comme défendu. Et elle se sent soudainement inspirée par une idée géniale !

Quelques mois plus tard, Ève, en plus d’avoir révolutionné le monde de la chasse, d’avoir été ré-élue reine, d’avoir contribué à l’élaboration d’une technique de déportation des insectes et d’avoir grandement amélioré le système de communications, est désormais reconnue pour sa fameuse compote de pommes. Croire que ce fruit était un danger public était une hérésie. S’étant découvert une véritable passion pour les pommes, Ève pense même étendre sa gamme de produits. Et puisque les fruits viennent d’un arbre interdit, elle s’en sert pour sa campagne de promotion et ainsi obtenir plus d’avantages lors de son troc avec les animaux.

Un beau matin, alors qu’elle cuisine sa compote, elle entend Adam crier son nom au bord d’une falaise. Elle ne répond pas. Quelle technique de communication dépassée ! Tous les animaux utilisent maintenant un oiseau qui se promène de hutte en hutte pour transmettre l’information. La jungle est beaucoup plus paisible de cette façon.
Adam arrive quelques minutes plus tard, la serre dans ses bras et s’exclame :
— Je me suis tellement ennuyé ! ! !
Ève ne réagit pas.
Il la regarde et, un peu mal à l’aise, lui dit :
— Je suis spécialisé dans la gibelotte de raisins, maintenant. J’étais un peu fâché, pour les quotas de chasse au début, mais maintenant, je peux me consacrer à mon hobby.
— Je suis contente pour toi. Moi, je fais de la compote de pommes.
— Oui, j’ai entendu parler de ça…
— T’en veux ?
— Je sais pas trop, ça sent bizarre et la texture est étrange.
— Sûrement pas plus que ta gibelotte.
— Ouain, t’as raison.
Il y goûte. Au début, il affiche un air de satisfaction, puis son visage change, s’empourpre et il semble sur le point de s’étouffer. Ève lui dit :
— T’exagères pas un peu, là ?
Il se prend le cou à deux mains. Ève accourt près de lui, l’enlace par derrière et appuie très fort sur son plexus plusieurs fois jusqu’à ce qu’un morceau de pomme sorte de sa bouche et vole sur le sol.
— Excuse-moi, Adam, la compote n’était pas prête, on dirait. Les pommes n’étaient pas complètement broyées.
Il se racle la gorge en disant :
— On dirait qu’il m’en reste un bout.
— Ben non.
Il se touche la gorge.
— T’es sûre ?
— Je ne vois rien. Tu vas t’en sortir.
Ils restent tous les deux, face à face un instant et Adam reprend la parole en premier :
— Ben c’est ça, je suis revenu. Je m’ennuie de toi. J’ai fini mes trips, pis je me demandais si tu voulais toujours peupler la planète avec moi ?
Elle considère l’offre pendant un instant. Elle plonge son regard dans le sien. Il est toujours aussi beau. Il semble sincèrement repentant. Mais elle n’arrive plus à ressentir la même émotion qu’avant lorsqu’elle le regarde. Lorsqu’il est parti, elle a été tellement blessée. Est-ce son cœur ? Son orgueil ? Elle voudrait tant savoir ce que c’est pour parvenir à oublier tout et repartir à zéro. Mais elle s’en sent incapable. En le regardant, elle n’a que des réminiscences de sa douleur, des nuits qu’elle a passées à pleurer en mangeant de la cabosse fondue. Après quoi, elle s’est prise en main et elle a refait sa vie. Elle est maintenant ailleurs.
— Écoute, Adam, je suis un peu dans le jus en ce moment. Je suis occupée avec la confection de compotes de pommes, ma fondation pour les quotas de chasse, mes responsabilités de reine de la jungle…
— Écoute, femme…
— En passant, j’haïs ça quand tu m’appelles « femme ». Je préfère qu’on m’appelle par mon nom. Je ne suis pas ta chose.
— C’est sûr, ça… euh…
— Ève. Je suis juste une sur la Terre. Tu serais capable de t’en rappeler, si tu n’abusais pas du Coconut pis de ta gibelotte aux raisins !
— Mais que pense Dieu de ta consommation de pommes ?
— Je m’en tape.
— Et par rapport aux serpents ? Qui pourra te sauver ?
— Je me débrouille très bien. Je leur ai même trouvé une grande utilité.
Elle lui montre ses pieds. Adam découvre qu’ils sont recouverts de mocassins qui semblent fabriqués avec de la peau de serpent. Elle s’empare d’un sac, assorti aux mocassins.
— C’est vraiment pratique, très solide. Mieux que les feuilles de bambou.
— Mais notre mission de peupler la planète ?
— Hum… Je suis un peu trop occupée en ce moment, ce n’est pas dans mes plans. Comme tu disais avant de partir, il faut que je pense à moi.
Adam repart, un peu troublé par la conversation qu’il vient d’avoir avec son ex et par ce constat d’échec qu’il aura à rapporter à Dieu.

Le lendemain, Dieu convoque Ève et la supplie de revenir sur sa décision. Il lui dit qu’il est prêt à pardonner sa désobéissance par rapport aux pommes et aux serpents, mais qu’il ne peut concevoir qu’elle ne respecte pas son engagement en ce qui concerne la procréation. Elle lui répond que même si elle n’a pas respecté tous ses engagements, elle a réussi à apprendre à vivre seule, comme il le lui avait demandé. Que ça n’a pas été une tâche facile et que maintenant qu’elle a appris à se débrouiller toute seule, le retour d’Adam la bouscule un peu dans ses projets. Et qu’elle préférerait qu’il se trouve une hutte dans un quartier ou même une jungle voisine pour ne pas trop envahir son espace. Elle est même prête à lui céder une partie de son entreprise et de lui transmettre ses connaissances, pour l’aider à améliorer sa gibelotte de raisins, à condition qu’il ne maltraite pas les mammouths et qu’il la laisse faire ses affaires en paix. Et surtout, qu’il ne crie plus de liane en liane, ce qui trouble la paix dans l’Éden.
Dieu se montre perplexe :
— Mais je t’ai créée pour peupler la planète. C’est ta première mission !
— Désolée. Il est trop tard.
— Ma colère sera terrible !
— « Apprends à pardonner », c’est pas ça que tu disais, le grand ?
Elle part, plus sereine que la dernière fois qu’elle a quitté son Créateur, portée par ses mocassins en peau de boa, se sentant tout à fait bien avec elle-même.

Pendant les années qui suivent, il arrive à Ève de penser à ce qu’aurait pu être sa vie si elle avait repris Adam, ce jour-là. Elle aurait bien aimé avoir des enfants. Elle imagine qu’ils en auraient peut-être eu trois. Elle se dit qu’elle les aurait appelés Caïn, Abel et Seth. Adam n’aurait pas vraiment aimé le nom « Seth », mais il l’aurait accepté, car c’est lui qui aurait insisté pour Abel, au grand dam d’Ève. En tant que parents, ils auraient parfois fait ce genre de compromis entre eux. Caïn aurait parfois été jaloux de son frère, lui volant ses jouets ou lui criant des noms. Seth, plus jeune, aurait peut-être été exclu. Adam aurait été un bon père, elle n’en doute même pas. Leurs enfants auraient été si mignons ! Ils auraient sans doute marqué l’Histoire ! Ils en auraient été si fiers. Chaque fois, elle chasse rapidement de son esprit ces pensées chargées de regrets en se disant que le fait d’avoir plus de bouches à nourrir aurait donné à Adam une trop bonne raison de renégocier les quotas de chasse de mammouths.
Adam et Ève font ainsi leur vie, chacun de son côté. Ils se donnent parfois des nouvelles, grâce aux technologies de communication de plus en plus sophistiquées. Mais ils ne reparlent jamais de la possibilité d’une vie ensemble. Et ils meurent, se sentant accomplis par leurs passions personnelles, qui ont comblé leur vie.

FIN (DE L’HUMANITÉ)
Croquez dans ma pomme d’Adam Matthieu Simard
J’ ai la face pleine d’une crème verte qui sent mauvais, et je te déteste.
Tu as fait de moi exactement ce que je ne voulais pas devenir. J’allais être riche, viril et entouré de belles filles. J’allais jouer au hockey, conduire un char tellement rouge que les gens sur Saint-Laurent allaient se retourner pour me prendre en photo. J’allais être l’imbécile heureux le plus admiré.
J’allais être l’homme-objet.
Aujourd’hui, je ne suis même plus un homme. Et je suis ton sujet.
Reine de marde.

Je suis la fille de mon couple. Malgré mon pénis, malgré ma pomme d’Adam. Je suis le chum-fille à qui on donne un chèque-cadeau dans un spa — « ça va te faire du bien, t’es un peu vert ».

Tu m’as modelé. Tu m’as pétri à m’en ramollir l’existence. Tu m’as amputé la colonne. Tu as fait de moi un Gumby sans âme, même pas animé. Vert.
Il devait être seize heures tout à l’heure quand j’ai enfin compris. Compris ce que j’étais devenu. Compris que l’apocalypse avait débuté il y a longtemps, que, un à un, les chevaliers étaient venus m’enlever chaque petite parcelle de masculinité qui pouvait me rester, un poil, un poing sur la table, une voix grave, un brin de dignité, une barbe, une pomme d’Adam. Croquez.
J’ai revu les derniers mois.
Il y a eu mon auto, que tu conduisais de plus en plus souvent et, surtout, mieux que moi. Tu m’ouvrais la porte côté passager, galante. Tu étais même un peu nerveuse quand, trop soûle pour conduire, tu me regardais la changer de côté dans la rue. Et si une scratch sur le pare-chocs, et si une puck sur la porte ?
Il y a eu tes 5 à 7 avec les gars de la job, qui s’étiraient jusqu’au milieu de la nuit. Moi, je regardais La Galère en t’attendant, ou je lisais le livre de Rafaële Germain que tu m’avais rapporté de la bibliothèque.
Un jeudi, tu m’as envoyé des fleurs, et j’ai trouvé qu’elles sentaient bon.
Puis, tu m’as donné un chiot, et je l’ai accepté. Un animal de compagnie, pour que j’oublie la tienne, ta compagnie. Pour qu’en flattant son poil, j’oublie que ce sont tes cheveux que j’aurais voulu caresser.
— Tu vas tellement l’aimer, as-tu dit.
« Tellement », ça ne me laissait pas le choix. Tu m’as imposé son nom, aussi. Alfred, en l’honneur de rien.
— Non, pas de raison, c’est juste mignon.
Je te déteste de m’aimer comme ça.

Cet après-midi, j’ai roulé vers le mont Tremblant et vers ce spa qui ne me tentait pas. Je pensais que tu m’accompagnerais. Que le cadeau du chèque, c’était qu’on se verrait un peu, enfin. Mais non. Je suis allé seul pendant que toi, tu jouais au Xbox à la maison.
J’ai roulé réflexe, sans me poser de questions, et au bout d’aucune question, je me suis retrouvé devant la réceptionniste de ce spa chic — je ne connais rien aux spas. Son épinglette disait Gabrielle, je l’ai crue. Elle était plus belle que tout, plus belle que toi, avec ses cheveux bouclés et ses yeux bleus, et son sourire coupeur de souffle.
— Bonjour, Monsieur. Vous venez rejoindre quelqu’un ?
— Euh… Non…
— Vous attendez quelqu’un, alors ?
— Non, c’est que j’ai… j’ai un…
— Oui ?
— Un chèque-cadeau.
Elle a souri, presque ri.
— Qu’est-ce qu’il y a ? ai-je demandé.
— Non, rien, c’est juste que… C’est rare que des gars viennent ici tout seuls.
Et elle a pointé l’affiche derrière elle, qui disait « Femina Spa ». Et la horde de madames de cinquante ans dans la salle d’attente. Je pense que c’est à ce moment-là que j’ai commencé à te haïr. Au moment où j’ai eu l’air fou devant une fille plus belle que toi. J’ai relevé mes manches, pour qu’elle voie mon tatouage, comme si c’était viril — ce ne l’est pas.
— Mais y a pas de problème. On prend les gars aussi.
Elle continuait à sourire, amusée de me voir à ce point perdu. Un gars perdu loin dans le Nord, dans une place de madames de cinquante ans, des milliers de madames, un gars perdu jusque dans le fond de ses os.

J’ai un genre de crème verte qui pue dans la face. Je suis presque nu, micro-serviette là où il faut, et une fille pas très jolie tente de faire quelque chose avec mes ongles.
— C’est parce que je les ronge pas mal.
— Hm.
— Vous êtes pas obligée de…
— Hm.
Mais elle continue de. Je me dis que j’aurais dû arrêter de les ronger, il y a vingt ans, qu’aujourd’hui je serais moins dérangeant pour cette fille laide, que tout ça finirait plus vite. Je ferme les yeux. Si je m’endors, peut-être que je vais me réveiller dans mon lit, ce n’était qu’un rêve ha ha, ce genre de salut. J’entends quelqu’un qui entre dans la pièce, des pas légers, et si c’était toi ? Si tu me faisais une surprise ? Je garde les yeux fermés, espérant que Miss Mains s’en aille, que tu me caresses, que tu… Merde, ce n’est sans doute pas une bonne idée de bander. Pauline Marois Pauline Marois Pauline Marois. Bon, loin loin la bande. Mais c’est toi, ou pas, que j’entends, ces pas légers, ce souffle doux ? Manucure Woman est encore en train d’essayer de sculpter une Vénus dans le vieux bloc de savon cheap qu’est mon pouce gauche quand, soudain, une main s’empare de mon pied droit. Ça me chatouille. Réflexe, je kicke.
— Aaaaaaah !
Ce n’est pas toi. Son épinglette dit Carmen. Elle doit avoir soixante-dix ans, étendue par terre, le nez cassé couvert de sang. Je savais bien que cette ceinture jaune en karaté que j’ai vaillamment obtenue à l’âge de neuf ans servirait un jour.
J’ai honte.
Pendant que la fille laide prodigue un semblant de premiers soins à Carmen, je me lève en répétant à voix basse que je suis désolé, tellement désolé. J’enfile mes vêtements en vitesse, pas question que je reste ici, je suis dangereux. La fille laide m’interpelle juste avant que je sorte.
— Tes bobettes…
Je n’ai pas pris le temps de mettre mes bobettes avant d’enfiler mon pantalon. Ça me semblait futile, avec tout ce sang sur Carmen. La fille me tend mes petites culottes, je les prends. Et je me retrouve devant la réception et sa réceptionniste-fonderie-des-cœurs, bobettes à la main et, je l’avais oublié, de la crème verte qui pue dans la face.
Là, à ce moment-là, épiphanie. Ce n’est pas seulement que je te déteste. C’est que tout ça doit changer. Tout ça doit mourir.
— Veux-tu une serviette ?
— Quoi ?
Elle pointe mon visage.
— Une serviette… Pour…
— Bah… Rendu là, je pense que je vais rester comme ça.
Gabrielle sourit, mais cette fois, il y a un peu d’humanité au coin de ses lèvres, de la pitié peut-être, ou simplement de la sympathie.
Devant l’œil inquisiteur du troupeau de quinquagénaires qui vient de voir Carmen-en-sang passer, je suis résigné. J’ai l’air fou, comme dans « folie meurtrière », comme dans « pétage de plombs ». Je leur offre mon plus beau sourire, et je sors de là.
Dehors, sur le banc cute en bois signé Gilles Chartrand Ébéniste (aucune idée c’est qui), je commence à me tanner de l’odeur de mon visage. Évidemment, c’est quand je suis en train de m’essuyer la face avec mes bobettes que Gabrielle vient me rejoindre.
— Élégant…
— N’est-ce pas…
— Je peux te poser une question ?
— Si tu veux savoir si mes bobettes étaient propres, c’est oui. Ben… presque. En fait…
— Qu’est-ce que t’es venu faire ici ?
Du bout des doigts, elle touche mon avant-bras, peut-être sans faire exprès.
— C’est ma blonde qui m’a donné le chèque-cadeau. Elle a dit que ça me ferait du bien.
— Est-ce que ça t’a fait du bien ?
— Pas tant que ça, non…
— Elle est bizarre, ta blonde.
— Un peu, oui.
— En plus, j’ai checké dans le système, et le chèque-cadeau, il a été payé avec ta carte de crédit à toi.
— …
— C’est presque un beau cadeau, qu’elle t’a fait, ta blonde.
— …
— Tu trouves pas ?
— Est-ce que c’était vraiment nécessaire de faire faire le banc par un ébéniste ?

J’ai besoin de redevenir un gars.
J’ai besoin de pouvoir regarder cette Gabrielle et de me sentir mâle. De savoir qu’elle me trouve viril. J’ai besoin d’être le gars d’un couple. J’ai envie de la cruiser, d’être celui qui voit une belle fille et qui flirte avec confiance. J’ai besoin que tu me laisses être ce gars-là, que tu me laisses être ce que je veux, imbécile heureux.
J’ai besoin que tu disparaisses.
J’ai besoin que tu meures.

Sur la 15, dans l’auto, il y a ce drôle de mélange de Gabrielle et de toi. Une vapeur qui serre ma gorge, la tienne ; une fumée qui envoûte, la sienne. J’ai quitté le spa sans dire un mot de plus, n’importe lequel aurait été de trop. J’ai jeté mes bobettes et j’ai salué Gabrielle de la main. Je suis monté dans l’auto. J’ai examiné mon visage dans le rétroviseur. Il me restait un peu de vert, tant pis. J’ai démarré, et en partant j’ai fait crisser les pneus. Fier. Je suis sur la bonne voie.
L’autoroute, c’est parfait pour faire des plans. Comment redevenir moi-même ? Comment te tuer ? Si j’étais gigantesque, je te ferais le coup de l’oreiller dans la face, et je lancerais un lavabo par la fenêtre. Je suis petit.
La route a défilé trop vite. Je suis devant chez nous et je n’ai toujours pas de plan. J’improviserai. Je ne veux pas t’empoisonner, c’est facile, c’est léger, trop léger. J’ai besoin de te sentir mourir, que mes mains arrachent tout ce qu’il y a de vivant en toi. Il faut du sang, du gore dans ma cuisine, des tripes, de la mort qui se répand sur le plancher. Il faut de la violence. La liberté, ça se gagne à coups de couteau.
Quand j’entre dans la cuisine, tu regardes dans le frigo, tiroir des légumes, toi et tes maudits légumes. Tu ne m’as pas entendu, tu n’as pas vu le reflet de la lampe sur la lame du couteau. Tu ne bouges pas. C’est parfait.
En plantant le couteau dans ton dos, je trouve que la vie est belle. Ton sang coule sur mon poignet. Tes cheveux sont prisonniers de ma main gauche. Je te tire pour voir ton visage. Tu souffres, tu as peur. Je t’embrasse. Le couteau transperce ta vie, me redonne la mienne. Tes jambes sont molles, je te dépose par terre. Il y a du sang sur mes souliers et du bonheur au fond de mes os.

Je ne suis pas un meurtrier. Pas un vrai.
Parce que tu n’as jamais existé.
Je t’ai inventée il y a quelques années, épuisé du célibat, épuisé des ex qui traînent toujours trop longtemps dans la vie, épuisé tout court. Je t’ai inventée pendant un jour d’hiver. Les gars de la job voulaient aller prendre un verre, ça ne me tentait pas, j’étais à court d’excuses.
— J’ai une nouvelle blonde. Je vais passer la soirée avec elle. Prenez une bière à ma santé, là.
C’était parfait. Fausse blonde, vraies excuses. Pas de soucis, pas de chicanes, pas de poids sur les épaules. Fini l’obligation de plaire, de séduire. Fini la vie tout seul, plate et vide. Fini les obligations de la vraie vie de couple. Le meilleur compromis. J’avais une blonde et je pouvais en faire ce que je voulais.
Pendant un an, ça a fonctionné à merveille. Tu étais parfaite. Présente quand je le voulais, absente au bon moment. La fille idéale. Je pouvais me vanter de faire un paquet de choses avec toi, je pouvais être le gars que tous enviaient, celui que j’avais toujours voulu devenir. Je t’aimais, oui. Je t’aimais.
Puis, doucement, tu as cessé d’être celle que je voulais. Tu es devenue toi-même. Tu t’es mise à me contrôler, même si je savais encore que tu n’existais pas. Lentement, tu as fait de moi une fille. Tu as fait de toi un gars. Tu sortais avec mes amis, je restais à la maison. Tu conduisais.
J’y croyais. J’y croyais vraiment. C’était moi, bien sûr, qui conduisais, mais je ne le sentais pas. Je te voyais, toi, en train de le faire.
Puis, j’ai complètement oublié que tu n’existais pas. Quand j’ai acheté le chiot, je n’y étais pas vraiment. C’était toi.
Je me suis envoyé des fleurs. Je me suis acheté un chèque-cadeau au Femina Spa.
Mais ce n’était pas vraiment moi. C’était toi.

— Prenez-vous les chiots ?
— Pourquoi pas…
Le gars du pawnshop n’a pas l’air du genre à s’émouvoir.
— Je te donne quinze piasses.
— Vingt, et il est à vous.
— Comment il s’appelle ?
— Alfred.
— Drôle de nom pour un petit chien.
— C’est ma blonde qui… Mon ex… En fait, c’est moi qui lui ai donné ce nom-là. Je trouvais ça mignon.
J’ai une liste de choses à faire. Retourner le Rafaële Germain à la bibliothèque. Redécorer l’appart. Jeter les légumes.
Aller à Tremblant.

Gabrielle est à la réception, occupée. Elle ne m’a pas encore vu.
— Je suis un gars.
Elle se tourne vers moi. Elle sourit, d’abord, puis comprend ce que je viens de dire et change d’air.
— Euh… Oui, je sais.
— Non, je veux dire… Un vrai gars. Pas le faux gars que j’étais hier.
— OK… Est-ce que je suis supposée comprendre quelque chose ?
Je souris, confiant.
— Non, pas vraiment. Tu finis à quelle heure ?
Au moment où je lui pose la question, un frisson traverse ma colonne. J’ai une colonne. Je suis un dieu. Torse bombé, haleine fraîche, bonheur imbécile. Elle termine dans une demi-heure. On ira prendre un verre.

C’est beau, Tremblant.
C’est beau, surtout quand le décor est caché par le sourire de Gabrielle, mille dents blanches de poudrerie d’hiver en plein été. La vie est douce, qui se dévoile en silence, bercée par le vent de la montagne. Il y a du vin sur la table, des mouvements vers l’avant.
Le souffle de Gabrielle juste avant que nos lèvres se touchent, ce souffle m’enveloppe. La chaleur de sa main sur ma nuque tremblante, cette chaleur m’envoûte.
Je suis un gars. Elle est la fille.

C’est loin, Tremblant.
Plus on y va souvent, plus c’est loin.
En trois mois, j’ai dû faire l’aller-retour quatre milliards de fois. Ce qu’on ne ferait pas pour une beauté bouclée aux yeux bleus. Ce qu’on ne ferait pas pour un sourire.
Mais évidemment, le sourire n’y est pas toujours. Parfois, il pleut et c’est un air bête. Parfois je suis en retard, même air bête. Parfois je dis n’importe quoi, air bête. Il y a de beaux moments, plusieurs, tout plein de beaux moments doux et tendres, et rough aussi. Je suis le gars, elle est la fille, et ça fait du bien. Mais il y a les moments plates, si peu au début, qui s’additionnent jusqu’à être trop. Trop de moments plates, comme si la vie nous rattrapait, comme si avant d’être un gars ou une fille, on était des humains, et la guerre, et les batailles.
On s’engueule souvent, Gabrielle et moi. Pour rien. Deux passionnés qui font à leur tête — dure. Au début, les réconciliations valaient amplement la peine. Becs et caresses à en étouffer de chaleur humaine, sexe à en exulter. Mais aujourd’hui, seulement trois mois plus tard, on se réconcilie moins bien, moins tendrement. Chaque jour, ça fait un peu plus mal, un peu plus longtemps.

C’est crissement loin, Tremblant.
Ça fait six mois que je suis le gars de mon couple, fort et fier et mâle. Six mois que j’ai récupéré ma colonne. Et six mois que tout dégringole doucement avec Gabrielle. Morceau par morceau, petits morceaux de relation qui s’effritent, petits morceaux d’amour qui se dispersent. Chaque jour ça pince un peu plus, ça écrase la tête un peu plus, et j’ai mal aux yeux.
Elle veut que je sois tout et rien à la fois. Elle rêve d’un idéal que je ne suis pas. Elle me fait souffrir, mais je n’ai pas le droit de grimacer.
Elle joue à la princesse, je m’ennuie de ma reine.
Et soudain, je me souviens.
Je me souviens pourquoi je t’ai inventée. Pourquoi j’ai fait de toi une fille qui m’a rendu fille, pourquoi j’ai accepté que tu fasses de moi ce que je ne voulais pas devenir. J’étais plus heureux comme ça. Parce que c’est plate, être un gars. C’est lourd. Ce n’est pas moi.
Je n’aurais jamais dû te tuer.
Je m’ennuie de La Galère .
La ronde et ses montagnes russes Marie-Julie Gagnon
D ans la boîte de gauche de son profil Facebook, Marianne B. avait simplement indiqué « Les rondes sont tout sauf plates ! » avec l’adresse de son blogue larondeetsesmontagnesrusses.wordpress.com. Un gros plan de ses yeux faisait office de photo de profil. On apprenait dans la section « info » qu’elle aimait la musique d’Arcade Fire, le film Love Actually et le Nutella. Son mur était rempli de messages amicaux et de liens rigolos, la plupart portant sur les relations hommes-femmes.
Ce matin-là, dans leur fil de nouvelles, ses 1 243 amis pouvaient lire qu’elle était à nouveau célibataire. Elle venait aussi de changer son statut :


Marianne B. a une furieuse envie de chocolat.
Il y a 6 minutes Commenter J’aime

Caroline Rondeau On appelle ça manger ses émotions…
Il y a 5 minutes • J’aime

Mélanie Bertrand-Simard Je compatis !
Il y a 5 minutes • J’aime

Magalie Tremblay Moi aussi ! ! !
Il y a 3 minutes • J’aime

Élizabeth-Anne Bérubé Va te recoucher !
Il y a 1 minute • J’aime

Joanie Pilote Hou la la. Que du noir à 70 % et plus alors !
Il y a 29 secondes • J’aime


La plupart des « amis » de Marianne B. étaient aussi des lecteurs de son blogue. Au fil des semaines, elle s’était liée avec plusieurs gros noms de la blogosphère, sans toutefois avoir eu l’occasion de les rencontrer en personne. Des visages figés parmi tant d’autres.
Neuf mois après son lancement, La ronde et ses montagnes russes trônait au sommet de tous les palmarès de la blogosphère francophone. Des hordes de femmes s’étaient identifiées à ses complexes et à sa recherche de l’amour. Elle avait tissé des liens privilégiés avec ses lectrices (et ses rares lecteurs). Chacune avait l’impression de se confier à une vieille copine.
Au fil des semaines, Marianne B. était devenue le porte-étendard de toutes ces filles incapables d’exprimer leur mal de vivre. Elle savait trouver les mots pour expliquer son désir d’invisibilité alors qu’elle avait constamment l’impression de se déplacer avec une flèche au-dessus de la tête. « Elle est ici »…
Il faut dire qu’elle ne lésinait pas sur les détails personnels. Son enfance en banlieue, son déménagement à Hochelaga-Maisonneuve, la fuite de son père avec une jeune actrice porno, sa mère dépressive, sa sœur décédée d’anorexie… Elle n’avait aucune pudeur et attirait spontanément la sympathie. Après tout, les petites-grosses sont si peu menaçantes ! La copine dont toutes les filles rêvent, qui ne leur piquera jamais leur mec.
Elle avait rallié autant les fanas de psycho-pop que les rédactrices en chef des magazines les plus en vue, qui la courtisaient pour la voir signer une chronique dans leurs pages. Maintenant que les tailles fortes à la Crystal Renn étaient au goût du jour, elle avait soudainement la cote. Les mêmes portes restées closes quand elle cherchait du travail s’ouvraient comme par magie.
Elle tapa l’adresse de son blogue, curieuse de découvrir les commentaires laissés à la suite du billet rédigé la veille juste avant d’aller au lit.


SEULE À NOUVEAU
17 septembre 2010

V m’a plaquée. Quand je lui ai demandé pourquoi il me quittait, il s’est mis à patiner. Et hop ! un Axel. Salto arrière. Triple boucle piquée…. Bang ! Face contre glace. S’il croyait m’attendrir avec ses pirouettes, c’est raté. Il a frappé un mur de 88 kilos.
J’oscille entre la rage et le désespoir. Un con. Ce n’était qu’un con. Mais même un con laisse un vide… Les trois mois passés en sa compagnie comptent parmi les plus beaux de ma vie. Trois mois, c’est court, me direz-vous. Mais parfois, ça suffit pour savoir qu’on a envie de partager la même couette.
Je me repasse sans arrêt le film des dernières semaines et j’en viens aux mêmes conclusions : V a un sérieux problème de confiance en lui. Être avec une fille comme moi lui renvoyait constamment sa propre insécurité au visage. Il ne pouvait supporter le regard des autres qui allait de lui à moi, de moi à lui…
J’aimerais parfois être l’une de ces filles ordinaires qui se fondent dans la foule. Ne pas sentir constamment toutes ces paires d’yeux braquées sur moi. Mais je reste lucide. Je suis comme je suis…
Tant pis pour V.

Catégories : Amour, états d’âme


10 réponses

Alicia Caron 17 septembre à 22 h 46
Je n’en reviens pas ! Dans ton dernier billet, tu semblais filer le parfait amour !

PetitePommeRouge 17 septembre à 22 h 49
Le grand classique… J’ai l’impression de lire le récit de mes quatre dernières histoires. Le pire ? C’est que cha que fois, j’ai cru avoir trouvé le bon. THE ONE. Fuck them !

Marquisedesanges 17 septembre à 22 h 50
Marre des gars qui ne s’assument pas ! Je suis 100 % avec toi !

Jojo-la-lune 17 septembre à 22 h 59
Peut-être n’était-il tout simplement pas amoureux ? Il ne faut pas toujours penser que tout est une question de tour de taille !

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