Dans l Ombre de tes Pas
136 pages
Français

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Dans l'Ombre de tes Pas , livre ebook

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Description

À trente ans, Adam n’a toujours pas fait le deuil de la disparition, dix ans plus tôt, de celle qu’il aimait. Envoyé par son amie Louise dans les montagnes népalaises pour tourner la page, il verra renaître l’espoir. Celui de revoir Émilie ne serait-ce qu’un instant. Ce qu’il découvrira tout au long de ce périple ira toutefois bien au-delà d’un vieil amour perdu. Au final, n’est-ce pas davantage avec lui-même et ses propres démons qu’Adam a rendez-vous ?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 27 novembre 2015
Nombre de lectures 1
EAN13 9791093167282
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0495€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Dans l’Ombre de tes Pas
 
 
 
 
 
Tous droits réservés
©Estelas Editions
4B Rte de Laure, 11800 Trèbes France
estelas.editions@gmail.com  
http://estelaseditions.wix.com/estelaseditions  
 
ISBN papier : 9791093167 275
ISBN ebook : 9791093167 282
 
« Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l'auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon, aux termes des articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. »
 
 
Amandine Hupin
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Dans l’Ombre de tes Pas
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Roman
 
 
 
Table des matières
Prologue  
1 - Et puis un jour, tout est différent  
2- L’important c'est la route  
3- Un projet bien prenant  
4- Avant que tu ne partes  
5- Une étincelle pour raviver la flamme  
6- Je viens te chercher  
7- Chaque jour suffit sa peine  
8- Le choc  
9- Garder la tête haute  
10- Avancer encore  
11- Du rire aux larmes  
12- Les aveux  
13- A la découverte de soi  
14- De flou en flou  
15- Ça se complique  
16- Retour à Katmandu  
17- Dernier jour  
18- En transit vers la réalité  
 
 
 
 
L’auteur de ce livre étant belge, vous y retrouverez de nombreuses expressions ou appellations particulières. Ces dernières vous seront expliquées par des renvois en bas de page.
 
L’éditeur
 
 
 
 
 
 
 
A Gaspard, sans qui le Népal ne serait qu'un joli pays parmi d'autres.
 
 
 
 
Prologue
 
 
— Celle-ci est pour toi Adam !
— Bien ! Nous disons donc : une bottine noire ; une chaussure de travail probablement. Elle appartenait à un homme de cinquante ans environ ; un bûcheron bourru qui n'aimait pas les enfants et n'en avait jamais eu. Sa femme était laide. Oh tellement laide ! Ils vivaient comme des petits vieux sans ami ni famille. On ne les voyait en ville qu'une ou deux fois par mois pour les quelques courses qu'ils ne pouvaient se procurer autrement. Du reste, ils demeuraient dans leur petite maisonnette isolée et toujours parfaitement entretenue. Madame tenait son petit potager tandis que monsieur travaillait le bois et chassait à l'occasion. Le soulier est arrivé ici un de ces fameux jours de commissions. Monsieur les avait retirées pour monter dans la voiture car madame les trouvait sales. En chemin, l’homme n'a rien trouvé de mieux à faire que d’en balancer une à un conducteur arrogant qui avait osé leur faire une queue de poisson.
— Je t'ai connu avec une meilleure imagination. Ton histoire est parmi tes plus nulles.
— Ouais, je sais. Mais ce jeu devient de moins en moins drôle, avoue. Toujours des chaussures d'homme, vieilles et rabougries. Présente-moi un joli escarpin vert émeraude et je te donnerai tous les détails frétillants de la jolie jeune dame qui le portait avant qu'il n’atterrisse sur le bord d'une route.
— Je te trouve de bien méchante humeur, dis-moi. Tu es sûr que tout va bien ?
— Je t'ai déjà dit que oui ! Ça fait des années que nous jouons au jeu des objets trouvés. Il faut grandir un peu voilà tout.
— Ok. Très bien. Je pense que j'appartiens à l'enfance tout autant que cette distraction. Grandis si tu veux, mais ce sera sans moi. Tu vas devenir un adulte carrément plus chiant que ceux dont on se moquait jusque-là. Ne compte pas sur moi.
— Et toi, tu resteras une enfant toute ta vie ! Tu sais quoi ? Ouvre grand ta fenêtre cette nuit. Avec un peu de chance, Peter Pan passera par-là pour t'emmener au pays imaginaire.
— Arrête cette voiture ! Dépêche-toi ou je descends en marche !
 
Le véhicule s’arrêta. Émilie en descendit et s'éloigna sans se retourner.
Le lendemain, Adam tenta d'appeler son amie. Et le surlendemain. Et les jours suivants. Jamais elle ne lui répondit. Il pensa bien à aller jusque chez elle. Seulement voilà, Émilie avait toujours souhaité qu’il ne voie jamais sa maison. Son père refusait qu’elle ait des amis garçons et l’aurait trucidée sur place si Adam avait débarqué chez eux. Par sécurité, ils s’étaient toujours rejoints au parc et, elle non plus, n’était presque jamais venue chez lui. Il redoutait encore plus qu’elle la réaction de son propre père.
Après de nombreuses tentatives désespérées, Adam avait fini par comprendre qu’il ne la reverrait plus jamais. Ce jour-là venait probablement de sonner la fin d'une amitié qui avait commencé en première année de primaires. Lorsqu'Émilie, s'était attendrie de ce petit bonhomme qui pleurait dans son coin, alors que les autres enfants jouaient à un jeu que tous deux avaient oublié depuis. En revanche, Adam s'était souvenu des mots exacts de cette petite blonde à lunettes qui s'était approchée de lui avec un grand sourire.
Ma maman dit que si on pleure trop longtemps, la pluie vient nous rendre visite pour pleurer avec nous. S'il te plaît arrête de l’appeler, je n’ai pas de capuchon aujourd’hui.
Le gamin qu’il était fut tellement abasourdi qu’il en oublia pourquoi il pleurait. Ce fut le début d'une grande amitié. Quinze ans plus tard, elle venait de prendre fin.
 
 
 
1 - Et puis un jour, tout est différent
 
 
 
— Surpriseeeee !
 
Tous mes amis sont là. « Trente ans, ça se fête ! » avait décrété Louise. Elle, c'est comme une sœur, mais en mieux. Ou plutôt c'est le parfait mélange entre une sœur et un meilleur pote. On s'est connus à l'adolescence, alors que l'enfant rebelle en elle avait décidé que les "Sports de gonzesse, c'est barbant". Ses parents l'avaient d’abord inscrite à des activités typiquement féminines. Après qu’elle eût désespéré ses professeurs de danse aussi bien classique que contemporaine, sa maman lui avait proposé l'équitation. Elle avait essayé. Vraiment. Mais rien n'y faisait. Un matin, alors qu’elle avait quatorze ans, elle avait fini par annoncer:
— Maman, je pense que je veux faire du rugby. Tous deux furent horrifiés.
— Mais qu'avons-nous fait de travers ? s’écria son père.
 
Puis en bons parents totalement désespérés, ils avaient accepté de faire le test. Ils s’imaginaient probablement que cela aurait le même résultat que pour la danse et le canasson ; elle se lasserait vite.
C'est là que je la vis débarquer, un beau jour, dans notre club. À l'époque, l'équipe était mixte mais principalement masculine. Louise se fondait tellement dans la masse qu'elle aurait tout aussi bien pu se changer dans le vestiaire des garçons sans qu'aucun ne s'étonne ou ne la reluque. Deux ans plus tard, les entraînements commencèrent à être sexués mais Louise demeura l'une des nôtres. Non pas qu'elle fût laide, ni même garçon manqué à l'extrême. Seulement, son comportement, sa façon de parler et de s'amuser étaient exactement les mêmes que pour les jeunes hommes virils que nous pensions être.
En grandissant, Louise devint une pote de comptoir. Elle était une magnifique jeune femme, désirable à souhait si l'on prenait la peine de la regarder de cette façon. La gent masculine se retournait sur elle. Les admirateurs défilaient. Mais jamais l'un d'entre nous n'envisagea même de la draguer ; jusqu’à un certain âge toutefois.
En revanche, Louise et moi commençâmes à nouer un lien particulier après la disparition d’Émilie. Elle s’imposa comme ma confidente et ma meilleure amie à la fois. Elle se mit à partager autant mes moments de déprime que ceux d'euphorie. Les séances cinéma comme celles de foot ou encore les concours de pets. Elle fut le désespoir de toutes mes petites amies et, je dois bien le reconnaître, ces dernières étaient nombreuses. D'ailleurs, Louise s'était mise à les recenser dans un tableau ; elle y mentionnait tout ce qu'elle trouvait d’amusant les concernant et tout particulièrement les gentils petits noms dont elles affublaient mon amie.
On avait ainsi Lesly, comme le muesli, qui dormait avec ses chaussettes. Elle chantait aussi fort que faux et souvent en prime. Elle pensait que la poudre à lessiver était faite à base de sable et ne comprenait pas « pourquoi ça se dissout dans la machine et pas dans la mer ». Je n’ai jamais compris d’où elle sortait cette idée farfelue. Pour elle, Louise était « mon Cro-Magnon ».
Venait ensuite Cynthia. Elle était tellement mince qu'une fois, alors qu’elle était assise sur un rebord de fenêtre pour reposer ses pieds fatigués, un passant lui avait donné quelques pièces. Elle portait un survêtement en piteux état et il avait dû l’imaginer souffrant de malnutrition. Elle était d’ailleurs sûrement anorexique, bien qu’elle se refusait à l’avouer. Elle disait de Louise « ce boulet, elle fait peur même aux mecs ».
Il y avait aussi Elodie, convaincue que XS était plus grand que S « puisque XL est plus grand que L ». Elle avait cet étrange don de rater les omelettes et était incapable de cuisiner quoi que ce soit d’autre. Elle considérait Louise comme un bug de système, un essai scientifique raté.
Stéphanie était la plus normale de toutes. Du moins jusqu'à ce qu'elle soit surprise à se ronger les ongles... de pieds. Une autre fois, elle annonça qu'elle trouvait que, pour qu'un couple fonctionne, il était préférable qu’il n'y ait pas de sexe entre eux. Louise était, selon elle, un mec bizarre.
Il y avait encore Lola qui sortait avec trois partenaires en même temps. Elle avait minutieusement organisé un emploi du temps serré pour qu'aucun ne s'en rende compte. D’ailleurs, ça aurait drôlement bien fonctionné si, toutefois, elle n’avait pas fini par s'emmêler les pinceaux. Un beau jour en effet, elle était parvenue à nous inviter tous les trois à passer à son appartement, au même moment. Notons que je m'étais fait deux nouveaux amis ce soir-là. Se retrouver coincés dans le même piège, ça rapproche inévitablement.
Mais selon Louise, la palme d'or revenait à Sophie. Elle était une magnifique blonde aux yeux vert émeraude ; drôle ; intelligente. Bref, elle avait tout pour plaire. Le seul hic c’est qu’elle était déjà mariée à elle-même. Entendre par là l'impossibilité pour quiconque de revêtir quelque importance que ce soit à ses yeux. Elle se prenait tellement au sérieux que dans la rue, elle s'arrangeait toujours pour se tenir à une certaine distance de moi afin d’avoir le loisir d’afficher ou non notre relation, en fonction des personnes rencontrées : en couple pour toutes les nanas et les mecs de quelconque à moche. Pour les autres, c'était l'apparent célibat. Elle, en revanche, ne parlait pas de Louise. Elle n'avait jamais pu se rappeler son prénom et l’appelait systématiquement d'un nom différent.
En cet instant, nous sommes donc là, à cette soirée d'anniversaire surprise - pas si surprise que ça d'ailleurs - organisée par Louise. Pourtant, mon humeur est morose. Je ne souhaitais pas faire la fête cette année. Non pas que je sois un vieil ours ronchon et asocial mais aujourd'hui aurait dû être un jour spécial. Quand on avait dix-huit ans, Émilie et moi nous nous étions fait une promesse ; le jour où nous aurions tous deux trente ans, soit celui de mon anniversaire, car elle était de trois mois mon aînée, nous avions prévu un scenario. Quoi qu'il puisse arriver d'ici là, nous devions nous rejoindre à minuit précis. Et tout, absolument tout était planifié.
 
*
 
Douze ans plus tôt,
 
Il est quelque chose d'absolument merveilleux au sujet de l'amitié, c'est qu'elle nous fait parfois faire les projets les plus fous, juste pour se rassurer que la relation demeurera jusque-là. Rien à voir toutefois avec cette pression paralysante du couple, où l'on se doit de se projeter avec deux marmots sur les bras dans une belle maison aux volets bleus, avec les séjours au ski et le mois de juillet à la plage. Non, l'amitié ça peut tenir à bien moins. Ce jour-là, nous l'avions bien compris. Quand un minuscule ruisseau de larmes a suffit à faire naître le lien entre deux êtres, on apprend vite à se dire que rien au monde ne pourra le briser. Alors, à dix-huit ans, nous étions tout à fait persuadés qu'à l'âge de trente ans, nous serions toujours les meilleurs amis du monde.
Ce jour-là, je me souviens, était une de ces délicieuses journées d'hiver, à la fois glaciale et magnifiquement ensoleillée. De celles qui vous donnent envie d'enfiler vos vêtements les plus chauds pour aller piétiner dans la neige jonchant les allées du parc. De celles encore qui vous impriment de jolies pommettes rouges sur les joues et un sourire éclatant sur les lèvres. Au réveil, mon Smartphone m’annonça un sms, reçu un peu plus tôt. Il disait juste « 10h30 ».
Il ne m'en fallait pas plus pour comprendre que mon amie serait à cette heure sur notre banc. Le reste c'était toujours un mystère avec Émilie. Elle était de ces personnes qui font briller chaque seconde de la vie mais toujours de façon inattendue. Elle avait cette capacité qu'ont les plus jeunes de voir le beau dans chaque instant. Elle s'émerveillait de ces choses que d'autres ne voyaient même pas. En fait avec elle, je maintenais en vie mon âme d'enfant.
J’allai donc la rejoindre. Elle m'attendait avec son bonnet ridicule, celui avec des petites oreilles, son grand sourire à faire fondre un glacier et une pelle.
— As-tu déjà été dans un igloo ? demanda-t-elle.
— Beuh !
— Bon aller, au travail. Il ne va pas se construire tout seul, me pressa mon amie ne me tendant sa bêche.
— Parce que tu t'y connais en architecture d’igloo ? questionnai-je.
— Évidemment !
 
Je me doutais bien qu'elle n'avait aucune idée de la façon de procéder pour construire ce genre de choses, pas plus que moi d'ailleurs. En revanche, je savais pertinemment que nous n'y arriverions pas avec une pelle et de la neige. Mais je n'avais jamais pu refuser de prendre part aux épopées d'Émilie. Mes doutes s'étaient rapidement confirmés et nous avions renoncé à confectionner des blocs, nous rabattant sur des boules les plus solides possible. Trois heures plus tard, nous étions tous deux assis dans une espèce de grotte de neige, informe, dans laquelle nous pouvions à grand peine pénétrer tous les deux. C'est là que ça s'était passé. Émilie m'avait regardé très sérieusement :
— Tu crois qu'on en sera où quand on sera plus grands ? demanda-t-elle.
— Plus grands comment ?
— Je ne sais pas moi. A trente ans par exemple ?
— Je serai boulanger j'imagine, sauf si j’arrive à tenir tête à mon père, ce qui est mal parti. Toi, tu seras une grande romancière. A moins que tu ne choisisses d'être institutrice maternelle. Tu devrais te décider d'ailleurs. Mais l'un n'empêche pas l'autre en fait, finis-je par répondre après réflexion.
— Je pensais plutôt en tant que personnes et amis.
— Toujours amis, ça c'est sûr !
— Tu penses qu'on sera tout le temps heureux comme ça ? Qu'on arrivera toujours à rire de ces petites choses qui nous exaltent.
— Tant que tu restes dans ma vie, je n'en doute pas une seconde.
 
Mon amie se mit à réfléchir. Ça se voyait que son cerveau bouillonnait. Puis tout-à-coup, elle sourit. Vous savez cette ampoule qui s'allume au-dessus de la tête des personnages de cartoons quand leur vient une idée ? Pour Émilie, c'était tout son visage qui s'illuminait.
— Je pense qu'on devrait le faire. On devrait redevenir des enfants à trente ans. Une journée. Une seule !
— Et comment nous y prendrons-nous ?
— Je pense qu'on devrait se retrouver ici même et faire toutes ces choses qu’on aime tellement aujourd'hui.
— Mais nous ne sommes plus exactement des gosses.
— Non mais jusque-là, on l'a gardée notre âme d'enfant.
— Mmmh.
 
J'avais un petit peu de mal à suivre mon amie. Mais une fois de plus, j'avais juste envie de l’accompagner dans son aventure.
— Alors, il faut qu'on sélectionne ce que l'on fera, finis-je par affirmer.
 
Ainsi, nous avions dressé un emploi du temps qui commençait par se retrouver à minuit précis, la nuit suivant ma journée d'anniversaire. Nous jouerions à notre jeu des objets perdus ; il consistait à s'imaginer la vie de ceux-ci et de leur propriétaire avant qu'ils n'arrivent là. Pour ce faire, nous apporterions chacun quelque chose de trouvé ; avec l’obligation d’être original. Ensuite, nous construirions soit un nouvel igloo, soit une cabane si la neige n'était pas au rendez-vous. Nous apporterions des sucreries, et les mangerions sans remord, comme le font les enfants. La suite, je ne la connaîtrai jamais, c'était une surprise d'Émilie.
Ce jour-là, nous ne doutions pas un instant que nous mettrions nos plans à exécution. Comment, aurions nous pu savoir ?
 
*
 
L’instant présent,
 
Je suis là au milieu de mes amis. Ils sont venus pour moi et je ne pense qu'à leur fausser compagnie. Un autre jour, je serais tellement heureux de les voir tous rassemblés pour fêter ça avec moi. Mais comme tout cela était un secret avec Émilie,  aucun ne peut savoir quels démons m'animent en ce moment précis.
J'ai pris une décision: à minuit, je serai sur ce foutu banc. J'y resterai le temps que tous mes espoirs se soient envolés. Qui sait, peut-être que ça me permettra de tourner la page de cette fille que je n'ai jamais cessé d'aimer.
J'effectue un rapide calcul dans ma tête. Je suis finalement devenu journaliste, les mathématiques ne sont donc pas mon fort. Mais j'y arrive néanmoins. Il est huit heures moins le quart. Mes amis sont sans doute arrivés aux alentours de dix-neuf heures. Moi, j'étais là trente minutes plus tard. Pour rejoindre notre banc dans le parc il me faudra quinze minutes de marche. A minuit moins le quart, je dois donc faire en sorte de filer sans peiner mes amis. J'hésite un instant à mettre Louise dans la confidence afin qu'elle puisse m'aider. Mais, de une, elle a organisé cette fête ; je ne peux donc pas lui avouer que je compte la boycotter. De deux, elle m'a vu tellement longtemps malheureux du départ d'Émilie, qu'elle me déconseillerait forcément d'y aller. D'autant plus qu'elle ne s’y trouvera probablement pas.
J'ai alors la pire idée du monde: simuler l'ivresse, prétendre aller me coucher ou même me rendre aux toilettes et faire le mur comme un adolescent. J'ai conscience que c'est idiot, que l’un de mes camarades finira par venir me voir et que tous commenceront probablement à me chercher. Puis, à s'inquiéter. Mais je ne peux pas leur expliquer ce qu'il m'arrive, c'est quelque chose que je dois vivre seul.
La tâche s'avère plus compliquée que prévu et vers vingt-trois heures, je sens que la distance entre simulation et réalité s'amenuise. Je dois me calmer, je ne peux pas être ivre pour de vrai. Juste au cas où elle viendrait. Mais il n’en sera rien. Finalement être réellement saoul ne me semble plus une si mauvaise idée que ça. Mais le réveil serait d'autant plus brutal. J'arrête là les divagations de mon esprit et décide qu'il est temps de ralentir la cadence et d'exagérer mon état.
— Alors Adam, bonne surprise ou mauvaise surprise ? questionne Louise que je n’ai pas entendue approcher.
— Hein ? Quoi ?
— La fête ! Bonne ou surprise ?
— Ah. Ben... Bonne surprise ! j’articule cela de mon ton le plus joyeux et sincère possible. Il me semble au contraire plutôt amer et faux.
— Est-ce que tout va bien ?
— Oui bien sûr, j'ai juste ingurgité un peu trop d'alcool et je commence à le sentir.
 
En prononçant ces mots, j'examine le visage de Louise afin d'évaluer si je me suis montré convaincant. Je n'en suis pas absolument certain mais elle a la bonne idée d'enchaîner sur autre chose.
— Ok. Bon, j'ai un cadeau pour toi mais peut-être que tu as besoin d'être sobre pour ça.
— Je ne suis pas encore si loin que ça ! Je devrais pouvoir déballer ton paquet. Au pire cas, tu m'aideras.
 
Je sens que la tension retombe un peu en moi mais il me semble qu'elle monte pour mon amie. Je lui souris, elle me le rend et m'entraîne sur le balcon.
— Je ne sais pas trop comment tu vas le prendre. Bon. Tu sais, j'ai longtemps réfléchi au présent que je t’offrirais ce soir. Trente ans, c'est une fameuse étape dans une vie et tu es mon meilleur ami. Je tenais à te faire une surprise d'une valeur inestimable. Je n'avais aucune idée. Alors un soir, j'ai fouillé ta chambre en espérant stimuler mon inspiration.
— Quand ça ?
— Un jour où nous avions fait à souper chez toi. Cette fois où tu m'as laissée terminer de cuisiner pendant que tu prenais vite une douche. Mais laisse-moi continuer, tu veux bien ? Je ne sais pas trop ce que j'espérais trouver et j'allais sortir quand un bout de papier plié en quatre a attiré mon attention, il débordait de ta table de nuit.
 
Je tressaille, je sais de quelle feuille elle est en train de parler et je redoute la suite. Louise doit s'en apercevoir car elle semble hésiter à reprendre la suite de son explication. J'articule donc, du ton que j'espère le plus serein possible :
— Oui ?
— Je ne sais pas vraiment ce qui m'a pris car c'était drôlement intrusif, mais je l'ai dépliée et lue. J'étais assez soulagée que ça ne soit pas une lettre d'amour ou autre chose du genre. Juste une liste de choses à faire avant d'être vieux. Je ne sais pas à quel âge on l’est pour toi. Mais il me semble que c’est plutôt mal parti si, à trente ans, tu n'as toujours réalisé aucun de ces projets. Alors, j’ai décidé de te donner un coup de pouce.
 
Je remercie intérieurement Louise d'avoir choisi le balcon pour cette conversation car je sens que je commence à manquer d'air. Mon amie ne s'en occupe guère, elle semble avoir repris la conviction que son idée était géniale.
— J’ai choisi le premier : partir en vacances sac à dos au Népal.
 
A cet instant précis, différentes choses se passent simultanément.
Mon amie me tend un billet d'avion portant mon nom alors que mon cerveau m'envoie un double message: d’abord, Louise a dépensé une fortune pour ce cadeau. Ensuite, elle n'est pas à moi cette liste, pas vraiment en tous cas. C'est la liste des choses qu'Émilie avait estimé que nous devions faire tous les deux, avant d’être vieux, pour rester de « vrais amis pour la vie ». Louise a raison, en disant que si rien n'est atteint à trente ans... Je me mets à pleurer.
— Je m'attendais à tout sauf ça ! S'il te plaît dis-moi que ce sont des larmes de joie ! s’exclame Louise avec un air effaré.
 
Je vois mon amie tellement désemparée qu'elle parvient à m'arracher un pâle sourire. Je la prends dans mes bras et murmure à son oreille :
— Tu t'es trompée de liste ma Lou. C'était un serment d'amitié. Tu sais, l'ensemble des choses à faire pour rester de super amis. C'est Émilie qui l'avait écrite.
Mon amie me regarde. Elle semble hésiter à parler. Puis, elle me sourit et enchaîne, à peu près sûre d'elle :
— Adam, tu es mon meilleur ami ; une des personnes que j'aime le plus au monde. Mais depuis des années que je te connais, je te vois te consumer à petit feu pour elle. On a déjà débattu un demi-million de fois des mille et une qualités de cette fille que personne au monde n'égalera jamais. Non, je ne suis pas jalouse comme me l'a gentiment suggéré Emma tout à l'heure. Je suis amoureuse d'un homme qui ne le sait pas encore. Mais il n'est pas toi. Et…
— Tu es amoureuse et tu ne m'as rien dit ?
— Mon Adam, dis-moi honnêtement à quel moment j'aurais pu ? Ça fait plusieurs semaines que tu es comme un fantôme. On se voit moins et quand c’est le cas, tu es quand même absent.
— Je suis désolé. Je ne savais pas.
— Là n'est pas la question. Laisse-moi continuer, tu veux ?
— Je t'écoute.
— J'ai bien pu observer dans tes déboires sentimentaux que tu ne parvenais pas à l'oublier. Qu'aucune femme jamais ne semble pouvoir égaler cette douce illusion. Alors, je suis désolée de te balancer ça le jour de ton anniversaire, mais je ne peux plus te regarder t’éteindre sans rien dire. Émilie est parfaite parce qu'il n'en reste que le souvenir que tu t'en fais. Vous étiez encore des enfants quand elle est partie sans laisser de trace. Depuis, tu protèges son image. Elle n'était pas sans défaut, tu sais. Personne ne l’est. Tu l'aimais, c'est vrai ; pas elle. Elle a fait le choix de partir. Il te reste celui de vivre ou d’errer comme un fantôme. Mais ne compte plus sur moi pour te regarder gâcher ta vie sans rien dire. Alors voilà ce qu'on va faire : tu vas prendre ce foutu billet d’avion. Tu diras à ton patron que tu veux faire un reportage photos sur le Népal et, vu comme il adore les articles de voyages, il te laissera partir. Demain, on ira t'acheter un sac à dos et tous les brols 1 que tu jugeras nécessaires. Et dans quinze jours, je te colle dans cet avion que tu le veuilles ou non. Une fois là-bas, débrouille-toi comme tu veux ; fais une danse vaudou, brûle ses photos, balance ses affaires à l'eau, je m’en fous. Mais l'heure du deuil a sonné et c'est sans appel. Maintenant va sur ton foutu banc, constater qu'elle ne reviendra pas, je te couvre. A demain.
 
Les idées se bousculent dans ma tête, j'ai un million de choses à dire et je ne sais par où commencer. Alors, je me tais. Puis, j'articule difficilement ce qu'il me semble encore le moins pénible à prononcer.
— Comment sais-tu pour le banc ?
— Je le sais, c'est tout. Disons que c'est la première étape à passer pour entamer ton processus de deuil.
Mon amie a raison bien sûr, sur toute la ligne. Il m'est encore difficile de l'admettre, à voix haute du moins, mais je pense que l'écouter est ce que j'ai de mieux à faire. Alors je m'avance vers elle, la prend dans mes bras et hésite entre la remercier et m'excuser. Je me tais encore une fois et je finis quand même par enchaîner les deux. Mon amie me rappelle de filer. Je m’exécute en lui promettant de revenir vite. On sait tous deux que je n'en ferai rien. Je passerai probablement une bonne partie de la nuit au parc, en ces lieux tellement porteurs de souvenirs.
 
 
 
 
 
2- L’important c'est la route
 
 
 
Ma route à moi a commencé avec le sermon de Louise. Mes pas me conduisent dans le parc aux souvenirs. Je sais qu'une nouvelle page est en train de s'écrire. Ce soir, cette nuit plutôt, je dirai au revoir au rêve. L’alcool semble s'être évanoui de mes veines et, contre toute attente, je me sens serein. J'ai pris une bonne claque dans la figure avec les paroles de Louise. Mais certaines d’entre elles, parfois, nous font comme un électrochoc et on sait qu'on n'en sortira pas indemne. Quelle amie cette Louise, prête à se mettre les mains dans la boue jusqu'au coude pour m’aider ; disposée à tout risquer avec cette conviction de marcher sur des œufs mais que c'est le bon chemin à prendre. Il m'est souvent arrivé d'envier ce petit bout de femme et sa force de caractère. Face à elle, on s’avère parfois tout petit. Cette fois encore, elle n'a pas frappé pour rien. Je me trouve toujours aussi triste et vide de l'absence d'Émilie mais j'ai compris ce soir que je ne suis pas seul. Au moins une personne a confiance en mes capacités de m'en remettre, même après toutes ces années. Ce soir une page se tourne ; je m’apprête à passer une dernière nuit avec mes souvenirs. Demain, ils iront tous au placard ; la où ils devraient être depuis trop longtemps déjà.
Je suis arrivé au parc et mes yeux se posent sur ce banc désespérément vide. Je vois le peu d’assurance regagné repartir aussi vite. Je ne m’assieds pas directement, comme s’il était un sacrilège de m’y poser sans elle. Comme si son fantôme avait élu domicile là et me fixait. Je sors de ma besace une vieille chaussure de tennis. De tous les objets perdus, je sais que les baskets étaient ses préférées. Celle-ci, je l’ai ramassée il y a trois semaines déjà, sur le bord du parking du supermarché où je fais régulièrement mes courses. Ce jour-là, j’avais perçu comme la présence d’Émilie. Comme si c’était elle qui m’envoyait un signe. Un rappel de je ne sais quoi, de notre promesse peut-être bien.
J’examine le soulier et me replonge dans mes souvenirs, quand ce jeu ridicule nous faisait tellement rire.
 
*
 
13 ans plus tôt,
 
Une fois, nous trouvâmes un objet perdu tout particulier, un anneau en or serti d’un brillant. La bague semblait d’une certaine valeur et était pile à la taille du doigt d’Émilie. Nous n’avions pas encore dix-huit ans à l’époque. L’avenir nous semblait loin et la vie avait encore tellement à nous offrir. Je me lançai dans l’histoire du bijou.
— Celui-ci appartenait à une jolie femme plus toute jeune mais chez qui brillait toujours cette beauté merveilleuse qui avait séduit l’homme qui partageait sa vie. Très amoureux mais peu fortuné, ce dernier avait sacrifié toutes ses économies pour acheter cette alliance. Il savait que sa bien-aimée se contenterait de n’importe quelle bague. Mais il voulait que cette dernière soit digne d’elle. Ils se marièrent lors d’une cérémonie toute simple, au milieu d’un champ avec une grande tonnelle pour accueillir leurs familles et leurs quelques amis. Ce fut une fête mémorable, de celles dont tous parlèrent encore longtemps. Mais bien des années plus tard, monsieur, devenu un vieil homme, mourut. Madame, ivre de chagrin, jugea que cet anneau la rendait définitivement trop triste. Il lui avait cependant apporté tellement de bonheur qu’elle décida de donner leur chance à d’autres amoureux. Elle vint l’abandonner à cet endroit stratégique qu’est ce banc où se retrouvent les couples naissants. Tu sais quoi ? Je te l’offre, parce qu’un jour je t’épouserai.
 
Émilie éclata de rire et referma ma main.
— Je suis trop jeune pour qu’on me demande en mariage. Garde-le donc pour le grand jour Don Juan.
 
J’étais rouge de honte, vexé, triste. Je n’étais qu’un adolescent, c’est vrai. Mais j’étais quand même amoureux et cela faisait un moment que je le savais. Émilie continuait de graviter autour de moi, l’air de rien, sans s’en apercevoir. Elle ne ramenait jamais de petit copain et me traitait souvent comme son compagnon, sauf quand je le nommais ou quand j’avais un geste trop tendre envers elle. Je me rassurais en me disant qu’on était jeunes. Qu’elle était fragilisée parce qu’elle ne s’entendait pas très bien avec son père et que pour sa mère tous les hommes étaient des enflures. Elle n’avait toutefois jamais quitté son mari ; elle prétendait l’aimer. Du moins d’après ce que me disait mon amie, puisqu’elle n’avait jamais voulu me les présenter. Mais je savais qu’un jour, je pourrais la convaincre que tous ceux qui appartenaient au sexe masculin n’étaient pas comme le disait sa mère. Selon elle, je m’en tirais bien parce que je n’avais pas encore atteint « l’âge de connerie ». Mais ça viendrait bien assez tôt. Avec le recul, j’imagine que c’est pour ça qu’elle proposait tous ces serments d’amitié et ces promesses pour l’avenir. Elle devait sûrement chercher à s’assurer que je pourrais passer entre les mailles du filet.
 
*
 
L’instant présent,
 
Je dépose la chaussure sur le banc, regarde ma montre : 00h18. Déjà dix-huit minutes de retard. Émilie ne viendra pas. Elle a toujours été bien trop ponctuelle pour dépasser le quart d’heure académique. Je tressaille. Je frappe du pied dans la neige pour me réchauffer un petit peu. Je sautille en soufflant sur mes doigts. J’effectue un petit tour dans les environs, sans perdre de vue le lieu des retrouvailles. Une part de moi continue à croire qu’elle peut encore arriver et je ne veux surtout pas la rater. Je reviens donc sur mes pas et je me décide à m’asseoir. Le temps semble long. Très long. Plusieurs fois, je me relève afin de faire une série mouvements et d’éviter l’hypothermie.  
1h45. J’entends des bruits de pas dans la neige. Je fais un bond. La voilà. Ça ne peut être qu’elle à cette heure, à cet endroit. Mon cœur s’emballe et retombe presqu’aussi vite quand j’aperçois la bouille de mon amie Louise. Elle se dandine d’un pied sur l’autre, une couverture à la main, un thermos dans la seconde.
— Je sais que c’est quelque chose que tu as à vivre seul. Je viens juste m’assurer qu’on ne te retrouvera pas congelé demain matin. Il fait un froid de canard bon sang !
— Merci ma Lou. Attends ! Reste ! On sait tous les deux qu’elle ne viendra pas et j’ai des choses à te dire.
 
Louise s’installe tout contre moi. Elle place son énorme plaid sur nos deux dos qui ne font qu’un et me tend une tasse de café brûlant.
— Ma Lou, tu as eu raison de me dire tout ce que tu m’as dit tout à l’heure et ton cadeau est d’une valeur inestimable. Je pense que je n’ai pas suffisamment réalisé, pendant ces années, à quel point tu as été une amie formidable pour moi. Je ne t’en ai pas rendu la moitié du quart. J’en suis tellement désolé ! Mais tu sais quoi ? C’est décidé, je me reprends en main. Quand tout cela sera fini, j’aimerais que tu me parles de ce garçon dont tu es amoureuse. Je voudrais que tu me confies toi aussi tes peines, tes angoisses, tes colères et tes joies bien sûr. Tu es ma meilleure copine et, pourtant, c’est comme si je ne savais rien de toi. Juste que tu es toujours là pour rigoler avec moi ou m’écouter me morfondre. Tu es probablement celle dont je serais tombé amoureux si je n’avais pas été aliéné par Émilie.
— Tu n’as pas été un si mauvais ami. Ça m’a toujours très bien convenu que tu ne me questionnes pas trop. Malgré tout, je crois que maintenant j’aimerais te raconter toute la vérité sur moi. Mais ne te reproche rien. Et tu ne serais pas tombé amoureux de moi. On est frère et sœur, les deux doigts de la main, des meilleurs potes, mais tu me rendrais dingue au quotidien. Tu as besoin de quelqu’un qui te ressemble davantage. Une fille qui t’emmènera au bout du monde ; pas une qui t’y enverra seul après avoir lu un morceau de papier. Ne t’inquiète pas, tu sauras bientôt quoi faire de ta vie sentimentale.
— Tu as sans doute raison. Mais merci d’être celle que tu es. Tu veux bien qu’on rentre maintenant ? Je pense qu’elle ne viendra plus.
 
Louise acquiesce en souriant et nous reprenons le chemin de mon appartement. Ce soir, je sais qu’elle restera dormir avec moi. Elle a tellement raison sur le non-amour entre nous qu’elle se couchera dans mon lit comme à son habitude et qu’aucun de nous n’aura l’envie de tenter quoi que ce soit avec l’autre.
 
 
 
 
 
3- Un projet bien prenant
 
 
 
Le matin suivant, l’appartement est un véritable capharnaüm ; souvenir la fête qui a battu son plein. Maintenant que je suis retombé les pieds sur terre, je m’interroge sur la soirée de mes amis. Ont-ils remarqué mon absence ? M’en veulent-ils ? Ont-ils passé un bon moment ?
— Louise, les autres…
— Quand tu es parti, je leur ai dit que tu avais abusé de l’alcool et que tu ne te sentais pas bien. Ils ont continué à s’amuser sans toi mais ne sont pas restés bien longtemps. Je pense qu’un ou deux, Louis et Elvis surtout, ont bien envisagé de venir te chambrer dans ton lit. Mais ils ont vite compris que je ne les laisserais pas faire. Ne t’inquiète pas ; personne ne t’en veut. Au pire, tu auras gagné le droit à quelques vannes pour les mois à venir.
 
Je me rends compte à quel point mon amie semble lire dans mes pensées et je la remercie une fois de plus, sans savoir si je le fais pour cela précisément ou pour les mille et une autres choses pour lesquelles je lui suis redevable.
Nous passons une bonne partie de la matinée à remettre l’appartement en état. Après quoi, Louise me somme de m’habiller.
 
— Nous sortons dîner et je te préviens, c’est toi qui invites ! Ensuite, nous commencerons le shopping pré-départ, exige mon amie d’un ton autoritaire.
— Pourquoi fais-tu tout cela ?
— Je te l’ai dit : parce que je pense que tu pourras enfin tourner la page. Parce que je ne supporte plus de te voir descendre, encore et toujours plus bas, dans l’abîme dans lequel elle t’aspire, sans même le savoir. Et très égoïstement, parce que je veux retrouver mon super pote du début ; celui qui était de toutes les fêtes, riait à toutes les blagues et avec qui ont pouvait faire toutes les folies. Bref toi, tel que tu étais.
— Tu sais celui-là, je doute qu’il revienne. C’est Émilie qui avait fait de moi tout cela.
— Tu t’en es persuadé mais je n’en crois rien. Je pense que tu n’étais pas tombé sur elle par hasard, que vous étiez justement deux êtres semblables et que ça a accroché directement. Vous vous êtes entraînés l’un l’autre dans une danse folle. Quand je t’ai connu, tu étais comme cela. Je sais qu’elle était dans ta vie à cette époque mais tu étais ce gars-là, avec ou sans elle. Quand elle est partie, tu étais toujours cet être amusant, malgré ton chagrin. Puis, un jour, tu as compris qu’elle ne reviendrait pas ; qu’elle t’avait probablement même oublié. Alors, tu as soudainement décidé d’enfermer dans un coin de toi-même tout ce qui te faisait penser à elle ; ton enfant libre, ton esprit déluré, ton goût des folies. Mais tout cela faisait avant tout partie de toi. Tu vivais simplement les choses pleinement en sa présence.
— Tu crois cela ?
— J’en suis sûre ! Il ne te manque pas, toi, ce type qui montait sur le toit pour hurler « délivrance » à chaque fin d’examen, au risque de fâcher très fort les voisins ?
— Tu n’imagines pas à quel point. J’ai l’impression que la magie de la vie s’en est allée à tout jamais.
— Ce garçon complètement taré, je le vois encore au fond de tes yeux. Il attend son heure. Ramène-le à la vie !
 
L’après-midi est d’une atmosphère légère comme je n’en avais plus connue depuis trop longtemps pour m’en souvenir. Nous dînons d’un hamburger-frites pour éponger l’alcool de la veille et nous nous engouffrons chez Décathlon et toutes les boutiques sportives du coin. Je m’y procure un sac à dos suffisamment grand et confortable pour le voyage qui m’attend. J’y entasse une bonne paire de bottines de marche, les chaussettes qui vont avec, des pantalons, des shorts et des t-shirts adaptés à de longues heures de marche aventureuse. J’ajoute encore deux ou trois vêtements plus chauds au cas où, un sac de couchage, une lampe torche, un canif, une gourde, une petite trousse à pharmacie, un couvre-chef, des lunettes de soleil et une crème de protection solaire. Je complète le tout d’une panoplie d’autres gadgets très utiles pour ce genre de périple.
Je me prends au jeu et j’ai terriblement hâte de partir. Après toutes ces emplettes, je dépose Louise chez elle et je rentre à mon appartement où je commence des recherches approfondies sur mon voyage. Où aller ? Que visiter ? Où loger ? Mais aussi, quelles sont les coutumes locales et le climat à cette saison ? C’est idiot mais ce projet, tout comme celui du Pérou, les deux figurant sur la liste d’Émilie, n’était basé sur absolument rien. Et je m’aperçois que je ne connais pas du tout ces pays.
Je commence par imprimer une carte du monde et y repère ma destination ; je la fluore. Ainsi, est-elle coincée entre la Chine et l’Inde. J’apprends ensuite que la capitale est Katmandu et que c’est là qu’atterrira mon avion. Je décide de tenir une sorte de Journal de bord dans lequel je commence par coller la carte du monde puis une version agrandie, zoomant uniquement sur le Népal. J’y note ensuite un peu pêle-mêle toutes les informations qui me semblent intéressantes. L’agriculture y occupe quatre-vingt pourcent de la population. L’hydro-électricité et le tourisme sont deux autres secteurs de l’activité locale. Toutefois, l’économie reste instable et presqu’entièrement dépendante de celle de l’Inde. La population y est d’environ 27 670 558 habitants, du moins était-ce le cas en 2009. La langue officielle du pays est le Népali, mais on y recense pas loin de cent dialectes différents, les plus courantes étant les indo-européens. La société y est multiethnique. Le pays est une république laïque depuis 2006. Avant, l’hindouisme y était la religion officielle. Quatre-vingt-six pourcent de la population est d’ailleurs de cette confession, etc.
J’y répertorie encore une série de faits historiques. Je me perds enfin pendant plus d’une heure dans des images de paysages magnifiques et je me sens porté par la magie de ce voyage à venir. Je décide que j’emporterai ce journal avec moi et que j’y annoterai tout ce qui me paraîtra intéressant. A mon retour, j’y collerai des photos. Ce carnet de bord écrira la première page de ma nouvelle vie et sera la base du reportage que je dois encore proposer à mon patron.
A ce moment précis, je ne me rends pas encore bien compte de l’aventure qui m’attend. Je m’apprête à faire quelque chose que je n’aurais pas fait sans le coup de pouce de Louise et voilà qu’en moins de vingt-quatre heures ça a pris possession de mon esprit.
Les jours qui suivent, j’ai un mal fou à me concentrer sur mon boulot. Le lundi suivant mon anniversaire, mon patron me fait appeler dans son bureau pour m’expliquer les conditions auxquelles il acceptera mon périple. Contre toute attente, il me félicite de finalement me décider à m’accorder de vraies vacances ; il estime que le journaliste en moi en sortira grandi. Il m’invite à prendre des photos et mon carnet de notes, car il compte sur mon article pour son édition spéciale « vacances exotiques », qui paraîtra au printemps. En fait, Louise m’avait déjà prémâché le travail en venant le trouver. Je sens bien qu’elle lui a vendu le projet comme elle sait si bien le faire et je vois les yeux de mon supérieur briller comme des étoiles. Je lui promets de lui ramener un papier croustillant.
Je ne serai en congé qu’à partir de la veille de mon départ. Il me reste douze jours pour préparer mon périple. Les journées au bureau me semblent interminables et les sujets traités peu intéressants. Mais tous les moments informels sont riches. Je consacre chaque seconde de libre à mes recherches. A déterminer un circuit, les lieux à visiter absolument, les restaurants et bars recommandés, etc. Louise passe régulièrement m’assister dans cette tâche. Les collègues et amis me questionnent sur mon voyage ; sa préparation, mon impatience. Certains y vont de leurs commentaires, de ce qu’ils en savent ou en ont entendu parler. Le matin au réveil, je pense Népal et le soir au couché, j’y pense toujours autant. Je n’ai plus que ce mot à la bouche et je sens déjà ma bonne humeur et ma joie de vivre revenir.
 
 
 
 
4- Avant que tu ne partes
 
 
 
Le départ est fixé au mardi. Nous sommes lundi et j’ai passé la journée à peaufiner certains aspects de mon aventure. L’atterrissage est prévu en fin de matinée et je resterai donc cette journée et la suivante à la capitale. Pour la suite, j’ai établi les villes où je souhaiterais m’arrêter. Je me suis également renseigné sur les possibilités de voyager de nuit, ce qui limiterait les coûts de logement et la perte de temps en transports. J’ai aussi pensé rechercher un trek 2 d’une semaine et broder le reste tout autour en fonction des possibilités. J’ai donc décidé de me laisser une importante marge de liberté afin d’augmenter au mieux l’aspect aventurier du trip.
A cet instant, veille de départ, je ne peux m’empêcher de raviver le souvenir d’Émilie. Je n’y avais plus tellement pensé depuis le soir du parc, mais voilà qu’elle me revient comme une gifle en pleine figure. Je m’aperçois que j’ai préparé ce voyage exactement comme elle l’aurait fait : le moins organisé possible mais avec une idée précise de la marche à suivre et avec aussi la conviction profonde que ça sera une folle épopée. Pour la première fois depuis le soir où Louise m’a offert le billet d’avion, je me demande si ce voyage ne risque pas de sacraliser Émilie à tout jamais plutôt que de m’aider à l’oublier. C’est alors que je me souviens.
*
 
Quatorze ans plus tôt,
 
Émilie était assise à califourchon sur une bascule de plaine de jeux pour enfants et me sommait de prendre place à l’autre bout. Ce n’était pas un bon jour pour moi. Je n’avais aucune envie de m’installer face à elle sur ce stupide morceau de bois.
— Tu es un rabat-joie et un ronchon, s’exclama-t-elle.
— Tu es une emmerdeuse et un petit chef, répondis-je du tac au tac.
— Oh arrête ! Tu sais très bien que ça t’arrange que je sois un chef comme tu dis. Tu es un couillon. Tu as envie de plein de choses mais, sans moi, tu n’oses pas.
— Je n’ai aucun désir de monter sur ce truc !
— Tu crois vraiment que nous parlons toujours de cette bascule ?
— Évidemment, de quoi d’autre ?
 
Au fond de moi, je savais très bien que le sujet avait dévié. Je savais d’ailleurs que cela arriverait avant que ça ne soit effectivement le cas. J’avais conscience que mon amie avait raison : j’étais un peureux, écrasé et abruti par le monde qui m’entourait. J’avais des rêves plein la tête et pas les couilles pour les réaliser. Et je savais d’où ça venait. J’avais passé une enfance brimée depuis les tous premiers jours de ma vie. Aux yeux du monde, mes parents étaient des gens formidables, populaires et courageux. Ils étaient connus pour leurs grandes qualités humaines et relationnelles. Ils étaient indépendants et tenaient une boulangerie. Mais comme on dit : une fois la porte fermée, on ne sait pas ce que font les gens. Et, s’il était terriblement agréable de se réveiller à l’odeur de la pâte à gâteau cuisant dans le grand four traditionnel, et de trouver des croissants chauds sur la table du petit déjeuner, personne n’avait son mot à dire à la maison. Dès mon plus jeune âge, j’avais été terriblement seul. Je m’étais vite senti comme le tableau encombrant dont on ne peut se débarrasser mais qu’on ne sait jamais où suspendre et pour lequel on cherche perpétuellement, et en vain, une place. Je gênais tellement que, tout petit déjà, j’étais continuellement puni, envoyé à la cave ou au grenier. Parce que j’avais trop de jeux dans ma chambre estimait mon père. J’avais donc appris à devenir transparent, à me faire tout petit pour ne pas déranger mes parents. À côté de mon paternel, je me sentais moins que rien. Nul. Bon à rien. Je grandissais avec la conviction que je ne lui arriverais jamais à la cheville. C’était Émilie qui était venue tout chambouler. Sous son règne j’avais rapidement commencé à m’opposer à mes parents et, si petit enfant cela passait pour un caprice, l’adolescence fut un enfer. J’étais perpétuellement coincé entre ma volonté de faire des choses –et mon amie qui m’incitait à les faire– et mon père qui me punissait et désespérait d’avoir un fils tel que moi. Maman, elle, ne disait rien.
Ce jour-là, nous avions seize ans et mes parents avaient décidé, depuis quelques semaines déjà, de me retirer de l’enseignement général à la fin de l’année, soit trois mois plus tard. Non que je fusse mauvais élève, bien au contraire d’ailleurs. Seulement voilà, chez les Mandrin, on était boulanger de père en fils et personne n’avait envisagé que je me refuse à suivre cette belle voie toute tracée. Émilie savait depuis longtemps que mon rêve à moi était d’être journaliste. Elle savait également que je suivrais la volonté de mes parents sans ciller et que j’abandonnerais mes aspirations de gosse. Je n’avais pas envie de parler de cela. Mais Émilie avait raison ; il n’était pas question de parc pour enfants et de bascule en bois dans notre échange un peu houleux. Ce à quoi Émilie faisait en fait allusion n’était autre que mon avenir, que je m’apprêtais à gâcher pour rentrer dans le moule parental.
— Émilie, tu sais que je ne peux pas ! Mon père me tuerait ! Pire : il me renierait ! Je ferai quoi moi après ? Je n’ai que seize ans. Je suis encore un bébé. Si je m’oppose à mes parents, ma vie est foutue et je ne suis pas assez fort.
— Adam, c’est si tu ne le fais pas que ta vie sera foutue justement. Je sais que tu seras un excellent pâtissier. Ton moelleux au chocolat est à faire fondre un glacier. Puis, je le vois que, du haut de tes seize ans, tu réalises des macarons parfaits. Mais seras-tu heureux toute la journée dans la pâte à gâteau ?
— Mes parents le sont bien eux.
— Tu crois vraiment ce que tu dis ? Et quand bien même, tu n’es pas eux. Tu ne l’as jamais été. Seulement, tu n’as pas le cran de le leur dire. Ils te punissent ou se fâchent quand tu ne rentres pas à l’heure imposée, quand tu fais le mur ou quand tu bois un verre de trop. Ok, c’est peut-être nouveau pour toi et tu étais sans doute un enfant sage jusqu’à l’adolescence. Mais j’ai un scoop pour toi : tous les parents le font !
— Mais tu ne comprends pas ! C’est une histoire de famille et je n’ai ni frère ni sœur.

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