Dans le couloir du campus
150 pages
Français

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Dans le couloir du campus , livre ebook

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Description

La discussion avait tiré en longueur presque toute la matinée. Les uns pour convaincre que des citoyens qui ne disent pas ce qu'ils pensent ne sont pas des citoyens libres. Les autres pour prouver que si nous revendiquons nos droits par lemoyen de la grève le pouvoir sera menacé...

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 mars 2012
Nombre de lectures 50
EAN13 9782296485655
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0087€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Dans le couloir du campus
Écrire l’Afrique
Collection dirigée par Denis Pryen


Romans, récits, témoignages littéraires et sociologiques, cette collection reflète les multiples aspects du quotidien des Africains.


Dernières parutions

Abdou DIAGNE, Les Larmes d’une Martyre , 2012.
René GRAUWET, Au service du Katanga. Mémoires , 2012.
Antoine MANSON VIGOU, Journal d’un demandeur d’asile , 2012.
Brigitte KEHRER, Poudre d’Afrique, 2012.
Patrick Serge Boutsindi, Bal des Sapeurs à Bacongo , 2011.
Alice Toulaye SOW, Une illusion généreuse , 2011
Kapashika DIKUYI, Le Camouflet , 2011.
André-Hubert ONANA MFEGE, Le cimetière des immigrants subsahariens , 2011.
José MAMBWINI KIVUILA KIAKU, Le Combat d’un Congolais en exil , 2011.
Aboubacar Eros SISSOKO, Mais qui a tué Sambala ? , 2011.
Gilbert GBESSAYA, La danse du changer-changer au pays des pieds déformés , 2011.
Blommaert KEMPS, Confidences d’un mari désabusé , 2011.
Nacrita LEP-BIBOM, Tourbillons d’émotions , 2011.
Eric DIBAS-FRANCK, Destins maudits , 2011.
Zounga BONGOLO, L’arbre aux mille feuilles , 2011.
Otitié KIRI, Comme il était au commencement , 2011.
Mamadou SY TOUNKARA, Trouble à l’ordre public , 2011.
Liss KIHINDOU, L’expression du métissage dans la littérature africaine. Cheikh Hamidou Kane, Henri Lopes et Ahmadou Kourouma , 2011.
Jacques ATANGANA ATANGANA, Les fourberies d’Essomba , 2011.
Frédéric TRAORE, La guerre des pauvres et le destin de Hassan Guibrilou. La dent de l’aïeule, tome III , 2011.
Faustin Keoua Leturmy


Dans le couloir du campus
Nous savons qu’il reste dans ce livre des imperfections ;
nous prenons cependant l’option de le faire circuler, à petit tirage,
remerciant d’avance tous ceux qui nous aideront à le perfectionner
dans les tirages successifs.


© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-96155-5
EAN : 9782296961555

Fabrication numérique : Actissia Services, 2012
CHAPITRE I
Le premier jour c’est toujours pareil. On peut venir avec un seul cahier ou bien une feuille double, simplement pour noter l’emploi du temps. Parce que la rentrée des classes ne coïncide jamais avec le début des cours ; si ce n’est la présentation entre élèves et professeurs. C’est vrai que nous ne sommes plus en seconde. La première c’est autre chose. Les gens disent même que c’est la classe la plus difficile au lycée. Parce que le bac se prépare dès la première. Il me faudra donc doubler d’effort, tout prendre au sérieux pour éviter toute mauvaise surprise. Les piroguiers du fleuve Congo nous ont appris que nul ne rame mieux que celui qui a été prudent dès l’instant où il a mis son premier pied dans la pirogue. Comme quoi, pour bien finir, il faut bien commencer.

Bonjour, chef ! Heureux de te revoir. Comment vas-tu ?

Je transpire un peu après cette petite marche d’une vingtaine de minutes. Soleil d’octobre oblige. Il ne grille pas, mais il étouffe, très différent de celui de septembre. La première A5, ma classe, se trouve à l’angle du bâtiment B, au rez-de-chaussée. C’est là-dedans que je vais passer les neuf mois de cette année scolaire. Du lundi au vendredi, j’aurai cours de douze heures trente à dix-sept heures trente. Les premières A, tout comme les secondes A et C, ne fréquentent que les après-midis.

Bonjour, Armand ! Moi aussi je suis ravi de te revoir. En tout cas, je vais bien.

Armand se croit encore en seconde, ou quoi ? Qu’est-ce qu’il a à m’appeler chef alors que les choses ont évolué ? J’ai envie de lui dire que le passé ne compte plus et que nous devrions maintenant nous en tenir au présent. Je ne suis plus…

Chef, je te présente Armande.
Salut, Armande ! Joli prénom !

C’est ce que je dis en tendant ma main droite à la fille que me présente mon ancien camarade de classe. Nous sommes dans le couloir, juste à l’entrée de notre salle de classe, la première A5 qui sera…

Bonjour, chef ! me dit la fille qui a ma main dans sa main.

Je sens qu’elle ne force rien. Tout en elle est naturel : cette politesse et cette lueur de gentillesse bien dosées. Je suis vraiment touché. Mon corps meurtri par le soleil se réveille tout à coup. Je sens des poils pousser partout sur mon corps, même au visage. C’est quoi ce beau sourire qui me pénètre comme un piment écrasé dans un bouillon de poisson frais ?

Armande est dans la même classe que toi, me dit Armand. C’est une tête bien faite, nous étions ensemble au collège, poursuit-il.
Ah, très bien ! j’aime mieux qu’une fille soit intelligente.
Ainsi vous allez vous affronter comme deux jeunes taureaux. Parce que…
Les études ce n’est pas la guerre, Armand. Toi aussi tu n’es pas un petit morceau !
Figure-toi que je n’avais jamais réussi à la battre, de la Sixième jusqu’en troisième, tout comme toi nous n’avons pas pu te maîtriser l’an dernier.
Ah bon ! dit la fille, émerveillée.
Armande, ne l’écoutez pas !

Je vois dans les yeux de cette fille une grande lueur de paix et de quiétude ; une agressivité aussi. On dirait le reflet d’un morceau de miroir exposé sous un soleil de plomb. Ils troublent mon regard, ces petits yeux, et ce vertige communique une tremblote à mes pieds, mais elle est très fine, pas assez pour me faire tomber. Je baisse mon regard ? Pas question. Il faut faire avec. Mais qu’est-ce qui me prend, au juste ? Ai-je peur ? Certainement pas ! Il n’y a aucune raison d’être effrayé. Il n’est pas dit que seul le premier de la classe ira en terminale ! Même avec un huit fort je passerai et ce n’est pas cette fille qui m’empêchera de faire mieux. Je sais que…

En seconde, c’est lui qui était notre chef de classe.
C’est bon, Armand. Je veux bien l’appeler chef, comme toi. Mais donne-moi quand même son vrai nom !
Lucien. Je m’appelle Lucien Bitsikou.
Moi, c’est Amande Ngok Peya.
Peya ! vous êtes une jumelle, alors ?
Il faut me tutoyer, Lucien. Je suis une jumelle, c’est ça. Ma sœur est en série C.
Ce sont de fausses jumelles, me dit Armand. Elles n’ont aucun trait de ressemblance. Sa sœur a un teint beaucoup plus clair. Et puis…
Elle frotte un peu, ma sœur. Mais c’est vrai que chacune a son visage.

Je tente de graver dans mon disque dur cette voix aiguë qui me crache un français limpide, comme une banane qui hésite à pourrir. Ce timbre ne ment que par hasard. J’arrive à la situer, cette fille. Aussi, ses noms de famille me disent clairement qu’elle est de l’autre côté, du Nord. C’est comme ça chez nous, on classe toujours les gens avant de les aimer. Une fois que l’on aime, on s’efforce d’oublier tout ce qui divise pour être plus uni que jamais. Elle est Ngok, toutes les Ngok sont bien connues dans le pays. Il suffit de demander quel Ngok et on sait si c’est le ministre du Pétrole, le général de brigade, le directeur du port fluvial ou bien « l’argent m’embête ». Mais Bitsikou c’est un nom tout court. On ne dit même pas les Bitsikou comme on dit les Ngok. Bitsikou, c’est Bitsikou. Mon nom ne dit rien à personne. On ne l’a jamais entendu prononcer à la télé ; peut-être à la radio lors des communiqués nécrologiques. Personne ne vous dira…

Bitsikou ! ce nom me dit quelque chose, dit Armande.

Elle me surprend cette fille. C’est normal que je lui dise…

Armande, tu plaisantes ?
Non. Lucien Bitsikou. J’ai vu ce nom dans le registre d’appel.
Pas étonnant dans ce cas, mon nom est toujours parmi les premiers sur la liste.
Tu es l’adjoint. C’est pour cette raison que je connais ton nom. On va gouverner ensemble.
Je suis ton second, alors ! nom de Dieu...
Oui, mais c’est toi l’homme.

Ce n’est pas vrai ! Comment a-t-elle pu aller aussi loin déjà ? Je m’interroge sans rien laisser paraître. Au même moment, je cherche au fond de moi une explication à mon état de panique mentale. Ce que je réalise est étrange. Cette fille que je vois pour la première fois me plait beaucoup. Si bien que…

Le grand lycée retrouve sa forme après trois mois de solitude. Ses grands bâtiments, héritage des colons, gardent jalousement le secret de leur régénération. Dans ses murs, à l’intérieur des classes, il y a un grand chantier de décoration anarchique : graffitis, écriteaux… les uns sur les autres. On y découvre facilement les souvenirs d’une histoire que nul n’a envie d’étudier : Titus, Frank Mpassi Bac 69, adieu lycée de la Libération, au revoir le Congo la France m’attend, bac= visa, ici passa une certaine Blanche Ngolo, vive l’université… Avec autant de phrases alléchantes et stimulantes, difficile de ne pas prendre ces gens-là pour des vrais héros du peuple toujours présents parmi nous et avec nous. Nous rêvons tous de faire comme eux, d’être à leur place. On ne vient pas à l’école pour échouer, quand même ! Même ceux qui se savent paresseux ont le même désir fou : réussir dans leurs études.

Armand, Armande et moi sommes toujours là dans ce couloir, callés à la porte comme des agents de sécurité. Une multitude d’élèves passent et repassent ; des amis et des jamais vu ; de nouveaux visages, qui, dans quelques jours, nous seront familiers. Je n’ai pas encore mis mes pieds dans la classe, pourtant je dois trouver une place parmi les deux premières tables-bancs dans l’une des trois rangées. Devant et non derrière. Parce que derrière c’est souvent pour ceux qui comptent sur l’aide des pays amis, pour la plupart porteurs de bombes et de canons ; ces pages bien nourries qui attendent dans les poches, les chaussettes et sur le bassin pour servir de vade-mecum lors des interrogations écrites. Parce qu’il y en a parmi nous qui pensent que l’élève n’est pas un magicien pour trouver des réponses justes à toutes les questions qu’on lui pose au devoir ou à l’examen. Il lui faut donc l’appui des canons pour remporter la victoire. Voilà, c’est au bout du canon que se trouve la victoire, et…

C’est où ta place, Armand ?

Il n’y a aucun risque, je peux m’asseoir avec lui. Ce qui sera une très bonne chose d’ailleurs, puisqu’on se connaît déjà. Lui et…

moi je suis en A7. Il faut que j’y aille maintenant. Prends bien soin de mon homo. Il y a trop de mignons garçons dans votre classe.


Qu’est-ce qui lui prend, Armand ? Il n’a peur que d’autres mignons. Moi, il me néglige. Je suis vilain à ses yeux ou quoi ? Mais enfin…

Ne t’en fais pas mon pote, je ferai de mon mieux.

Ce qui ne surprend pas Armande, qui a l’air de prendre cette recommandation de son vieux camarade pour une plaisanterie de routine. Un pain quotidien que…

Tu ne changeras pas, toi ! Tu veux Yolaine, tu me veux aussi. Ah les hommes !

Cette phrase : « Ah les hommes ! » Je sens qu’elle est allée la puiser très loin au fond d’elle. Dans sa sagesse encore fertile qui sort là comme sortirait un pétale d’un bourgeon. Une seconde fois, moi que sa moindre parole, son moindre geste ne laissent plus indifférent, je suis atteint. Mon cœur sautille comme si on allait m’annoncer les résultats d’un concours très difficile à décrocher. Mais je tente de déceler un mystère, de saisir un détail qui du coup me paraît très évident. Armande tient à me prouver qu’il n’y a rien entre Armand et elle. Dois-je chercher à savoir pourquoi ? Ça sera trop long, trop compliqué et peut-être dépourvu de sens. Je dois éviter les pourquoi, même si je suis saoulé par cette phrase. Qu’à cela ne tienne… « Ah les hommes ! » Que sait-elle des hommes ce caneton ? Est-ce qu’elle a même déjà eu le courage de présenter ses tétons à un homme ? Tel que je la vois en tout cas, je me dis que c’est non. Pourquoi se met-elle à nous juger, alors ? Tous les hommes ne sont pas pareils ; de même que toutes les filles, d’ailleurs ! Je lui en veux à cette fille d’avoir osé atomiser cette bombe lacrymogène qui m’aveugle à présent. Pourquoi, Sainte-Marie mère de Dieu, je m’attache à une vierge ? Je laisse troubler mon cœur pour un zéro. Ce n’est pas vrai !

Entre nous, soit dit, je pense qu’il vient de se produire un choc. Je finirai par le savoir. Pour le moment c’est moi qui encaisse. Quelle imprudence ! S’accrocher à quelqu’un au bout de trente minutes seulement et commencer à en payer les frais… Heureusement que les choses commencent à se clarifier dans ma tête. Si j’ai disjoncté en apprenant que mon vieux pote était sur la piste d’Armande depuis des siècles, c’est parce que celle-ci m’a frappé à l’œil dès le premier regard. Mais pourquoi n’avait-il pas tenu secrète sa liaison avec cette Josiane ? Josiane ou Yolaine, je ne sais plus. Voilà que l’on nous met tous dans le même moule à cause de lui qui ne sait pas jongler.

Comme une flèche sortie de l’arc d’un chasseur pygmée, la phrase d’Armande traverse ma conscience. J’ai l’impression d’avoir là, devant moi, Jean-Baptiste venu prêcher la repentance à tous les garçons du lycée. Nini, je l’aime ou pas ? Prudence, il n’y a encore rien de sérieux entre elle et moi ; même si on se fait des câlins. Elle m’avait dit que son copain, l’étudiant qui lui avait filé une grossesse il y a trois ans, ne lui inspire plus confiance, qu’elle veut le quitter, mais je dois supporter d’abord. C’est avec Nini que je flirte pour de vrai. Voilà qu’à présent mon idiot de cœur se met à basculer comme une majorité parlementaire au sein d’une assemblée nationale. Pour ne pas paraître ridicule, je dis à Armande qui pense bien connaître les hommes…

Tu sais, si ton homo te chante son amour depuis le collège, c’est qu’il t’aime ! Et puis Armand-Armande, ça rime bien.

J’ai dû réunir tout mon courage, tout mon talent de petit farceur aussi pour introduire cette blague qui est tombée juste. Elle nous renvoie tous les trois dos à dos, laissant ainsi le terrain vierge. Pourquoi ? D’abord parce que Armand croit que je le soutiens, que je ferai de mon mieux pour défendre sa cause auprès de celle qu’il prétend aimer. Ce qui n’existe même pas dans ma tête. Ensuite, Armande croit qu’elle a bien joué son jeu, c’est-à-dire qu’elle pense bien cacher cette sensation de fébrilité que j’ai pu lire en elle pendant la causerie. Tout me pousse à croire que mon charme ne l’a pas laissée indifférente. Si une fille vous parle avec beaucoup de gêne et beaucoup de respect, c’est qu’elle se sent enfermée dans votre filet.

Mais les filles, surtout quand elles sont bien élevées, s’imposent une très grande discipline, même si celle-ci doit engendrer la souffrance. Tout ça pour ne pas laisser croire qu’elles sont vulnérables. Enfin, il y a moi qui ne veux montrer ni à l’une ni à l’autre que je souffre. Deux garçons, même s’ils se font vraiment confiance, n’auraient aucun mal à se haïr s’ils tombent amoureux de la même fille. Armand peut chanter partout que j’ai ravi sa nana, alors que ses démarches n’ont jamais abouti. C’est donc mieux pour moi de les ignorer tous les deux, de laisser Armand cogner sa tête contre le mur jusqu’au jour où il en aura marre. En classe, je ferai tout pour m’éloigner d’Armande, lui parler moins, ne pas intervenir dans une discussion si elle y est impliquée, lui laisser gérer le registre d’appel et ne pas traîner dans les parages pendant les heures de permanence. J’irai me cacher dans la bibliothèque.
CHAPITRE II
Les choses iraient mieux s’il n’y avait pas ce fils de Nègre accouplé à une Blanche, mais élevé par une maman de la couleur de son papa, qui donne du travail à nos cerveaux. Sa seule présence en classe provoque presque autant de dérangement qu’une souris morte coincée entre un mur et un placard et qui empeste au point d’obliger les narines à ne plus accepter la moindre bouffée d’oxygène. Une vraie anguille entre nos fesses, ce garçon. Il nous donne du fil à retordre, Armande et moi.

Tout au début, la pauvre fille voulait jouer à la maman, ne sachant pas comment gérer les présences d’un élève qui ne vient dans la classe qu’aux heures de permanence et pendant la récréation. Aucun prof ne le connaît, même si par son nom de famille tous savent exactement de qui il est le fils. Son papa, c’est le Secrétaire général du parti au pouvoir dans notre pays. Qui dit pouvoir ne devrait pas oublier de penser argent. Mais en plus de l’argent, lui, il a l’orgueil, l’idiotie et la volonté de ravir les nanas des autres parce qu’il est très beau, je l’avoue… et après ? Il nous dérange tellement que nous nous demandons souvent pourquoi son père ne l’avait pas envoyé faire ses études dans les buissons de Paris ou bien ceux de Pretoria.

Tout au début donc, Armande voulait se mettre à la place de la maman de ce farfelu, mais j’ignore si c’est la maman blanche qui l’avait mis au monde ou bien la noire qui continue de l’élever. En tout cas, c’était l’une ou l’autre, peut-être aussi les deux à la fois. Ce qui devait faire plus mal à une demi-vierge qui ne peut même pas imaginer les douleurs de l’accouchement. La malheureuse avait eu peur de voir ce fuyard être expulsé du lycée à cause de ces absences qu’elle lui collait chaque heure. C’est pourquoi elle ne l’appelait plus après le premier mois du premier trimestre parce qu’elle savait qu’il n’était jamais là. Pour le voir aux heures de cours, il fallait peut-être sortir du lycée pour aller dans le jardin dès que venait son tour d’être appelé, l’entendre répondre « présent » et revenir dans la classe pour continuer l’appel.

Mais à force d’avoir des sentiments maternels qu’elle ne pouvait même pas gérer, Armande avait failli se faire expulser elle-même du lycée. En effet, le prof de philosophie, qui n’avait jamais voulu nourrir ses enfants avec un billet de mille francs CFA mal acquis et qui, à plusieurs reprises, avait repoussé les émissaires de ce fils de bourgeois, qui tentaient d’acheter, pour lui, une bonne note de classe en philosophie avait déconné. Lors d’un conseil des professeurs, cet enseignant avait évoqué le cas de cet élève fantôme qui, curieusement, s’était retrouvé avec de très bonnes notes dans d’autres matières alors qu’il ne mettait jamais les pieds en classe. Faux, avait rétorqué le directeur des études qui, en regardant dans le registre d’appel, avait constaté que le pauvre garçon n’avait pratiquement aucune absence notoire durant les deux mois écoulés. Il n’y a aucune prison pour les enfants des chefs. Le directeur des études, véritablement corrompu, avait bien joué son jeu. Pour manifester sa colère, le prof de philosophie avait promis à sa meilleure élève ex aequo, parce que là je la battais, un zéro trimestriel. Il lui reprochait le fait d’avoir voulu aider « son petit copain ». Moi aussi, avec ma jalousie mal placée, j’avais aimé cette décision. D’abord parce qu’elle m’aiderait à battre Armande qui m’avait piétiné au premier trimestre ; ensuite, je m’étais dit qu’il n’y a rien pour rien. Pour qu’Armande se mette à aider ce beau garçon né d’une Blanche et d’un Nègre, il fallait qu’il y eût quelque chose entre eux, surtout que lui, c’était un tombeur !

Entre jalousie et hypocrisie, je me mis à consoler Armande qui, à cause de ce zéro préfabriqué et cette prétendue relation amoureuse promulguée, avait vu sa fierté et sa dignité battre des ailes. Elle aussi ! Pourquoi se serait-elle livrer à ce collectionneur de femmes alors que nous, Armand et moi, étions sur la piste, toujours en position d’attaque ? Non, plutôt Armand, parce que moi, je ne me suis jamais déclaré. Je ne la drague que dans mes pensées et dans mes pensées les plus sages. Cette fois-ci, la phrase dite par Koffi Olomide, mon musicien préféré, me revient et je me dis à moi-même que j’ai tort. C’est vrai ! « Si tu n’as pas encore demandé, ne dis pas qu’on a refusé de te donner ». Il faut donc que je dise à Armande ce qu’elle sait déjà et qu’elle me dise, elle, ce que je ne sais pas.

C’est étonnant, tout de même ! Ce fils de bourgeois, Armande me dit qu’il l’énerve, qu’elle le trouve trop con, trop bête et trop indigne d’un papa quel qu’il soit. Une vraie honte me dit-elle, une graine pourrie de la jeunesse, de l’union de la jeunesse du Congo qui « devrait, en principe, renforcer le travail et la discipline à l’école pour un meilleur rendement scolaire », fin de citation. Je ne la crois pas encore, parce que les filles, vaut mieux ne pas les croire souvent. Mais je me dis aussi qu’elle a raison. Comment quelqu’un qui a à manger tous les jours peut-il, à ce point, épouser la paresse ? Demain matin, malheureusement, on nous dira que c’est lui qui doit remplacer son papa pour nous diriger et le peuple, cet autre paresseux, applaudira, les yeux ouverts.

C’est donc à la suite des déboires avec le prof de philo qu’Armande m’a légué son autorité dans la classe. Désormais, c’est moi qui décide de qui est absent ou présent. Pour montrer que nul n’est au-dessus de la loi, j’ai collé à ce fanfaron, ce poltron des absences en avance pour un mois. Ce qui a fait rire Armande.

Comme ça au moins il saura que son argent ne va pas acheter tout le monde.
Mais, Lucien, si demain il décide de suivre les cours ?
Il ne le fera pas, Armande. Tu as peur ? Cet écolier des buissons est allergique au climat qui règne dans une salle de classe. Il est tellement gonflé qu’avec sa tête de mule il ne supportera pas que le monde puisse découvrir qu’il commet une faute après chaque virgule. Je te jure que…
Mademoiselle Ngok, vous avez mal agi. Oui, je puis vous jurer que dans toute ma carrière d’enseignant : quinze ans au collège et dix ans et demi au lycée, je vous avoue que je n’ai jamais vu chez un élève, ni chez un enseignant d’ailleurs, un comportement aussi vilain, aussi mesquin que celui d’un sorcier. Comment osez-vous disposer de l’avenir de quelqu’un sans en avoir reçu mandat ?
Excusez-moi, Monsieur le Surveillant général. Je ne comprends rien à tout ce que vous essayez de me dire. Puis-je vous demander, avec tout le respect que je vous dois, d’être plus explicite, s’il vous plait ?
Vous parlez de respect, mais vous n’en avez pas, Mademoiselle Ngok. Si ce n’était à cause de votre père qui est un monsieur à respecter, je vous aurais renvoyée du lycée pour cause de méchanceté. Regardez bien dans ce calendrier. À peine le sept, mais dans votre registre d’appel, quelqu’un est porté absent jusqu’à la fin du mois, sauf les jours fériés bien sûr ! Là encore vous vous êtes planté sur les dates à propos de demain huit mars. Le monde entier sera absent du boulot. Irez-vous cocher l’absence de votre père dans son service ?
Excusez-moi, Monsieur, le Surveillant général. En fait, mademoiselle Ngok n’est pas à blâmer dans cette affaire. C’est plutôt…
Ça va, Lucien ! je peux me défendre toute seule. Monsieur, je vous prie de m’excuser. Je reconnais ma faute.
Savez-vous que cela est indigne de la fille sage et intelligente que vous êtes ?
Oui, Monsieur. Je suis désolée.
Si les parents de votre collègue venaient à être informés de votre bêtise, savez-vous qu’ils en feraient un grand bruit ? -Armande, je ne peux pas te laisser porter…
Ce n’est pas ton problème, Lucien ! J’ai mal agi, j’assume.
Bon, rejoignez votre classe. Qu’un tel comportement ne se répète plus. Bitsikou, veillez sur votre camarade. On m’a dit que vous êtes très liés.
Merci Monsieur, disons-nous ensemble.

Nous avons quitté le bureau du Surveillant général, direction notre salle de classe. Armande tient le registre d’appel dans sa main droite. J’ai deux pas de retard par rapport à elle. C’est mieux qu’elle avance. Moi je veux un peu digérer ma honte, ruminer ma lâcheté. Soudain, Armande s’arrête, se retourne et m’attend.

Excuse-moi, Lucien. Je t’ai coupé la parole à deux reprises. Crois-moi. Ce n’est pas de la mauvaise éducation.
Tu m’as volé ma honte. Je t’ai causé du tort, Armande. Je te demande pardon.
Je n’allais pas supporter qu’il t’engueule, te punisse ou te renvoie sous mes yeux.
Et s’il avait convoqué ton père, qu’allais-tu faire ?
Assumer !
Mais pourquoi ?
Parce que c’est toi.
Au lieu de tourner autour du gâteau le ventre vide, pourquoi ne pas le porter à la bouche, même si ce n’est que morceau par morceau ? Je t’aime, tu le sais !
Donc tu penses que moi je ne t’aime pas ? Même après tout ce qui vient de se passer ?
Mais pourquoi n’as-tu jamais voulu que je te présente comme ma chérie, que je te parle d’amour ou qu’on se choisisse des moments d’intimité hors du lycée ?
Laissons le temps au temps. Dis-moi, Lucien. Tu ne savais pas que chaque année, le huit mars est un jour férié ?
Vous vous êtes trompés, le Surgé et toi. C’est le dix-huit mars et non le huit.
C’est plutôt toi qui ignores ou confonds. Le huit mars, c’est la journée mondiale de la femme tandis que le dix-huit n’est que le jour de l’assassinat de l’ancien président de la République. Les deux sont chômées et payées.

Nous frappons à la porte de la classe. Tout le monde nous regarde. Le prof d’histoire interrompt momentanément ses explications pour nous donner l’autorisation d’entrer. Il y a trente-cinq minutes, quand nous étions partis, c’est sa collègue d’espagnol qui était là. Cette jeune femme originaire de l’Europe de l’Est que nous avons surnommée la mujer gorda de enfrente parce qu’elle ressemble à une grosse femme dont parle un des textes contenus dans notre livre de lecture, Pueblo dos, et dont elle nous a fait de grands commentaires. C’est elle, Monika, qui avait constaté la première cette irrégularité dans le registre d’appel dès son arrivée dans la classe à midi trente. Sans mot dire, elle avait pris la porte trente minutes après, puis était revenue dans les cinq minutes qui suivaient, accompagnée du Surveillant général qui venait nous exiger, à Armande et à moi, de le suivre dans son bureau. Monika lui avait passé le registre d’appel. C’est normal, elle est fan du gosse !

Pouvez-vous me dire de quelle tanière vous sortez, tous les deux ?
Nous étions convoqués au bureau du Surveillant général, monsieur.

Armande sera toujours plus rapide que moi. Comme tout à l’heure devant le Surveillant général, elle ne veut pas que je dise…

Pourquoi vous a-t-il convoqués ?
C’était pour nous dire qu’il n’appréciait pas notre manière de diriger la classe, dis-je.

Je ne peux tout de même pas rester là, planté comme une statue, alors que j’ai une bouche ! Armande me regarde du coin de son œil droit. Elle semble me dire que ce qui s’est passé là-bas doit rester entre nous. Des filles comme Armande tiennent beaucoup à leur vie privée. Je ne sais pas pourquoi. Moi j’ai souvent vu celles de mon quartier passer des heures à se dire tous leurs secrets sans se soucier de la capacité de leurs interlocutrices à les garder. Le lendemain, on les voyait en train de se chamailler, de se battre. Parce que l’une d’entre elles avait sorti quelque part des choses qu’elle était censée garder dans son cœur. C’est ainsi que les amitiés se brisent chez nous : telle a dit que telle a couché avec le mari de tantine telle ; il lui a même acheté un pagne et des bijoux auprès de la dame qui fait le commerce de Lomé alors que sa femme de la maison n’a pas enrichi sa valise depuis deux ans.

Comme je vous le disais tout à l’heure, une alliance est toujours motivée par quelque chose, un intérêt. Lucien et Armande, passez sur l’estrade. C’est juste en guise d’exemple que je vais vous utiliser. Sans la menace allemande, la France ne se serait pas vue obliger d’aller forcer l’amitié de l’Angleterre. Regardez bien vos deux camarades et imaginez que le garçon fait la cour à la fille depuis longtemps, mais que la fille ne veut ni le regarder ni le sentir. À cause de cela le dragueur, c’est-à-dire Lucien dans notre exemple, décide de ne plus fréquenter celle qui rejette sa requête, j’ai nommé Armande. Il va se retirer, pas parce qu’il est fâché, non, loin de là. Il va se retirer parce qu’il aurait compris que la fille ne trouve aucun intérêt à sauter dans son bateau, à naviguer avec lui pour le voyage de la vie sentimentale. Notre ami, c’est juste un exemple, va donc, comme je l’ai dit tout à l’heure, se résigner dans son coin pour, ne prends pas ça au sérieux Bitsikou, digérer sa déception. Il a quelque chose à gagner chez la fille, sinon il ne la regarderait même pas. La fille par contre ne voit pas l’intérêt de cette liaison, je ne dis pas que c’est forcément ça, d’autant plus que l’inverse aussi est possible, oui, en Afrique les mentalités évoluent, n’importe qui peut exprimer ses sentiments sans attendre qu’on le lui demande !
Pour revenir à ce que je disais tout à l’heure, il faut un mobile pour qu’une alliance puisse exister, et surtout une entente, une motivation et des accords qu’il faut conclure. Imaginez maintenant qu’après avoir dit à Bitsikou de cesser de perdre son temps à la suivre, d’aller chercher ailleurs, mademoiselle Ngok en s’éloignant se retrouve, après quelques pas seulement, face à un berger allemand qui avance vers elle en aboyant. Que pensez-vous qu’elle va faire ? Les femmes, vous savez ce que c’est en matière de courage ! Elle va se retourner puis courir en criant : Lucien, Lucien… pour aller se jeter dans ses bras et le supplier de la protéger. À ce moment-là, celui qui ne semblait pas être utile devient le seul recours et l’unique espoir. Vous pouvez vous asseoir à présent. Merci pour votre patience. Vous voyez donc dans quelles conditions les Français se sont tournés vers les Anglais pour sauver leur peau si chère à Adolf qui tenait à fabriquer ses brodequins avec ?
Mais celui qui se trouve en position de force comme Bitsikou tout à l’heure et comme les Anglais à l’époque de la Seconde Guerre mondiale ne se comporte pas forcément à la manière d’un enfant de chœur. Il pose parfois des conditions difficiles que l’autre est obligé d’accepter s’il tient à recevoir le soutien qu’il espère. Fais ci pour moi et je fais ça pour toi. S’il n y pas ceci, je ne fais pas cela. C’est donc grâce à ce système des alliances que certaines catastrophes ont pu être évitées dans l’histoire de l’humanité. Vous imaginez un peu une ville comme Paris à feu et sang ? Même si c’était le Paris de l’époque : sans métro, sans internet et sans château rouge, le fameux marché que je ne me fatiguerai jamais de vous conseiller de fréquenter si après votre Bac, l’an prochain, vos parents vous envoient en France.

Je ne sais pas pourquoi le prof d’histoire s’appelle Makambo. Ça fait voyou ce sobriquet. Il n’y a rien d’intellectuel, de sage ni de bien élevé dans ce nom d’emprunt. Ça fait plutôt sapeur, pas pompier, mais genre mannequin, débrouillard, chargé des missions louches, malabar sans aucune instruction… Les jeunes qui portent ce nom dans mon quartier ont à peu près ces défauts en commun. Ils rêvent tous d’aller à Paris pour changer de teint, devenir jaunes comme nous avons l’habitude de le dire. Le bruit court même que Monsieur Makambo risque un jour d’abandonner l’enseignement pour devenir Parisien. Mais moi je pense plutôt que ce n’est qu’un vieux rêve qui, de temps en temps, revient le hanter. Chacun de nous a un rêve qu’il préfère parmi dix ou quinze. Celui que moi j’ai aujourd’hui, le plus précieux, c’est de vieillir dans les bras d’Armande. C’est vrai, il y a les études et, plus tard, le travail pour assurer mon indépendance. Mais l’indépendance ce n’est parfois qu’un rêve alors que le travail c’est une nécessité. Même si dans notre pays le chômage est plus à la mode, je n’ose pas rêver devenir chômeur ! Je ne souhaite même pas intégrer l’association des vacataires, appelés et volontaires de la fonction public dont font partie monsieur Makambo et la plupart des jeunes profs de notre lycée, membres actifs depuis des années.

Mon rêve… Au fait, pourquoi Monsieur Makambo n’a-t-il voulu choisir que ce qui brûle mon cœur pour expliquer son système des alliances ? D’où lui est venue l’idée que moi je pouvais aimer Armande comme le poisson d’eau douce aime le ver de terre ou comme le Bété en Côte d’Ivoire aime le riz et le Français la Peugeot ? Il m’a dénudé, le Prof. Il m’a complètement déshabillé. J’étais là, tout confus. Lui ne se doutait de rien. Nous ne sommes que quatre dans la classe à savoir que dans son exemple se cache une autre vérité qui pour moi est plus utile que ces alliances conclues le jour de la naissance de ma mère. Pour nous, c’est un secret que le Prof a mal dévoilé. Je dis nous parce qu’il y a moi, Armande, mon ami Bayo et Paule, notre copine à nous trois. Nous formons un front uni, une forteresse qui sait bien empêcher nos secrets de passer dans d’autres oreilles.

Mais c’est toujours difficile de comprimer, d’emprisonner le love, d’avaler la tendresse, les beaux yeux, la jalousie… Il y a donc des soupçons qu’il faut gérer et, par-dessus tout, les faux pas. En réalité, je n’arrive pas à savoir si je sors avec Armande ou pas. Bien que je sois sûr, en vérité, qu’elle ne sort pas avec moi. À moins que ça soit à mon insu. Mon ami Bayo et Paule notre copine à tous voient aussi les choses de cette façon-là. Mais ils me disent d’être patient, d’attendre. Alors que la grand-mère de mon père me disait toujours que ce n’est pas bon de rester là à attendre parce que, en attendant trop, le crapaud avait fini par rater de quoi se faire bricoler une queue.

J’aime les vacances. Mais là, franchement, je n’en veux pas. Il fallait que les cours se poursuivent. C’était le seul moyen pour moi de continuer à sentir Armande. Qu’est-ce qu’elle a comme père, celle-là ? Un juif-tueur du Christ ? Chez les Ngok les visites ne sont pas permises, les sorties non contrôlées non plus. Donc si on voit bien, il faudra attendre la prochaine rentrée scolaire pour la revoir. Et, comme si cela ne suffisait pas, on lui offre un voyage à Pékin en guise de récompense, car elle est sortie première de la classe toute l’année. Moi l’éternel deuxième, j’irai passer les miennes à l’intérieur du pays, dans le village de mon père et de ma mère, trois cents kilomètres de route non bitumée. J’irai avaler la poussière. À chacun sa dose là-bas. Ce qui me fait rire le plus, je dis rire, mais en fait c’est pour ne pas pleurer. Ce qui me fait rire donc c’est le fait qu’à cause du mauvais état de nos routes les trois cents kilomètres je les ferai en dix heures, c’est-à-dire le même temps qu’Armande passera dans l’avion pour arriver à Pékin. On dit que c’est plus de quinze mille kilomètres d’ici à Pékin. L’autre connerie, c’est qu’au bout du voyage j’aurai plus de courbatures qu’Armande. Parce que chez nous, c’est « montez, descendez, poussez, ne bougez pas, sautez… désolé, on dort ici ». À l’arrivée, on est couvert ou de poussière ou de boue, selon les saisons. J’irai en vacances, elle ira en vacances. Puis à la rentrée prochaine, on se retrouvera. Peut-être dans la même classe, peut-être pas.

Félicitations mon gars. Je ne pouvais pas imaginer que tu puisses me jouer un coup pareil. Vive les vacances, j’espère que vous allez bien vous amuser !
Écoute, Armand ! Je vais t’expliquer. C’est vraiment marrant, mais je te jure que je ne l’ai même pas encore sautée la petite. Tu penses que c’est un bon palmarès, ça ? Soyons cool, mon pote. Je reconnais que je lui ai fait des yeux doux, mous, tendres, revolvers ou kalachnikovs si tu veux. Mais je te jure qu’elle ne m’a même pas montré son nombril. Tu la connais mieux que moi, d’ailleurs. Tu sais comment elle est compliquée ! Bonnes vacances à toi aussi, mon gars ! Félicitations pour ton passage en terminale. Je sais qu’après le bac tu repartiras à l’école militaire. Il faut donc que les amitiés restent. Ce n’est pas bon que les gens disent un jour qu’à cause d’un pseudo amour scolaire l’officier tel et l’écrivain machin ne se parlent pas. Car moi je veux écrire des livres. Non, Armand, réfléchis un peu. Tu es un garçon intelligent. Si j’ai vu son sexe, que Dieu me punisse. Voilà Josiane qui t’attend là-bas. Yolaine, je voulais dire. C’est plutôt toi qui passeras de bonnes vacances. Moi, j’ai abandonné toutes mes ex pour suivre Armande. Le prix que je paye c’est moi seul qui le connais. Tu t’en rends compte ? Aucune récompense matérielle. Même le petit bout de ses seins je ne l’ai pas touché, et toi tu appelles cela bien s’amuser !
Arrête de mentir, Lucien ! Pourquoi m’a-t-elle dit, alors, que tu es l’homme de sa vie ?
CHAPITRE III
C’est aujourd’hui le grand jour, le samedi des samedis. Mon pantalon Jean est prêt. Il est bien lavé et bien repassé. C’est un Lévis Strauss délavé, made in USA, que j’ai mis avec un polo Lacoste manches courtes et bien bariolé. Mon Strauss je l’avais acheté chez Talla Mbeng, le grand commerçant ouest-africain du marché de Poto-poto. Ce qui brille à mes pieds ce sont des Stans Smith. Chaussures de sport en deux tons, vert et blanc, très classe et qui se marient bien avec les rayures de mon polo. Les chaussettes, j’ai pris celles de mon ami Bayo, ainsi que la ceinture. Pour un premier rendez-vous, j’ai préféré jouer sur ma mine. Plus elle sera soignée, mieux elle se portera.

Yaya, elle sera épatée, me dit mon ami Bayo en m’aspergeant avec son déodorant Fabergé.

J’aime cette odeur et je suis sûr qu’elle aussi va l’aimer. Les filles adorent tout ce qui égaye les narines, la langue et les yeux.

Merci Yaya, dis-je tout joyeux. Équipe e pola te.

Moral, Yaya ! Notre équipe ne perdra pas le match. Tu n’as pas à t’inquiéter. Il est déjà fini, le match ! Une fille comme elle, si elle dit oui, c’est que c’est oui.

Il parle tout en me tendant l’argent de la ristourne. C’est moi qui suis dans le besoin aujourd’hui. C’est donc pour moi qu’il a fallu cotiser. Je suis comblé. Deux mille francs CFA c’est un vrai bonus. Car, pour cacher notre pauvreté, Bayo, Harley et moi avions convenu de nous soutenir en cas de besoin. C’est ça la fraternité pour nous. Quand on vit ensemble, on est obligé de s’entendre, de se compléter. Cela nous permet aussi de comprendre beaucoup de choses. Harley nous dit pourquoi chez eux les gens chient dans l’eau, je leur explique le plaisir que nous éprouvons chez nous en broutant au dîner des feuilles vertes accompagnées d’un gros morceau, on admet aussi le fait que les gens de chez Bayo bouffent la viande de chat, même si lui n’en a jamais goûté la soupe.

Nous vivons tous les trois comme pantalon et ceinture. Nous mettons la main à la pâte chaque fois qu’un pote a une urgence ; spécialement dans le domaine du cœur.

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