Dépêche-toi, ta vie n attend plus que toi !
124 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Dépêche-toi, ta vie n'attend plus que toi !

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
124 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description


43 ans et toute une panoplie de vêtements, Stella vit dans un bel appartement de Montpellier où elle élève ses deux enfants de 16 et 17 ans. Ses journées s’écoulent entre ménage maniaque et shopping sur le Web, à attendre le retour de ses ados chéris et surtout celui de César, son psychiatre de mari qu’elle vénère plus que tout au monde. Seules ses consultations secrètes de psy online et les visites de Lucille sa meilleure amie ébouriffent son quotidien de recluse. Car Stella, affligée d’une agoraphobie et d’angoisses envahissantes ne met quasiment plus le pied hors de chez elle…


Alors le jour où César se volatilise sans un mot d’explication mais avec sa carte de crédit, le monde si parfait de Stella s’écroule. Abandonnée par son mari, lâchée par ses ados et ignorée par sa meilleure amie, Stella va devoir se débrouiller seule, franchir son périmètre de sécurité et rat traper sa vie.


Parviendra-t-elle à dépasser ses angoisses, sa peur de l’autre, à trouver un travail ? Une chose est sûre, le parcours sera semé d’embûches, mais aussi d’heureuses surprises et de belles rencontres.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 08 mars 2018
Nombre de lectures 17
EAN13 9782212803495
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0016€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

43 ans et toute une panoplie de vêtements, Stella vit dans un bel appartement de Montpellier où elle élève ses deux enfants de 16 et 17 ans. Ses journées s’écoulent entre ménage maniaque et shopping sur le Web, à attendre le retour de ses ados chéris et surtout celui de César, son psychiatre de mari qu’elle vénère plus que tout au monde. Seules ses consultations secrètes de psy online et les visites de Lucille sa meilleure amie ébouriffent son quotidien de recluse. Car Stella, affligée d’une agoraphobie et d’angoisses envahissantes ne met quasiment plus le pied hors de chez elle…
Alors le jour où César se volatilise sans un mot d’explication mais avec sa carte de crédit, le monde si parfait de Stella s’écroule. Abandonnée par son mari, lâchée par ses ados et ignorée par sa meilleure amie, Stella va devoir se débrouiller seule, franchir son périmètre de sécurité et rattraper sa vie.
Parviendra-t-elle à dépasser ses angoisses, sa peur de l’autre, à trouver un travail ? Une chose est sûre, le parcours sera semé d’embûches, mais aussi d’heureuses surprises et de belles rencontres.

Sandrine Catalan-Massé vit à Montpellier. Elle est journaliste spécialisée en psychologie. Auteure de guides pratiques, elle signe ici son premier roman.

Groupe Eyrolles 61, bd Saint-Germain 75240 Paris Cedex 05 www.editions-eyrolles.com


Éditrice externe : Nolwenn Tréhondart.


En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage, sur quelque support que ce soit, sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français d’exploitation du droit de copie, 20, rue des Grands-Augustins, 75006 Paris.

© Groupe Eyrolles, 2018
ISBN : 978-2-212-59973-2

S andrine C atalan- M assé
Dépêche-toi, ta vie n’attend plus que toi !


« Soyez vous-même, tous les autres sont déjà pris. »
Oscar Wilde

Prologue
J e suis en nage, mes genoux sont écorchés et ma robe noire déchirée. Mon maquillage a dû dégouliner sous l’effet de la transpiration. Dans la course, quelques-uns de mes ongles se sont cassés. Mes pas confus et hésitants font rouler sous mes tennis les minuscules cailloux traînant sur la chape en béton. Le moindre de mes mouvements résonne dans cet immeuble désaffecté. Je regarde autour de moi et cherche des yeux les issues de secours. Il n’y en a pas. Si cela tourne mal, je ne pourrai pas m’échapper. Je claque des dents à m’en briser la mâchoire. Un bruit de respiration, forte, saccadée, haletante, envahit l’espace. C’est la mienne. L’odeur écœurante de transpiration que je dégage me fait instinctivement porter la main à mon nez. La peur a envahi tous les pores de ma peau. Je me retiens pour ne pas vomir toutes mes tripes.
Dans la chaleur de l’été, j’entends au loin le bruit de la ville pas encore tout à fait assoupie. Je suis épuisée, à bout de nerfs. Je voudrais m’asseoir, me reposer un peu, m’endormir, pour que toute cette histoire se termine enfin. Je tremble comme un pantin désarticulé, mes jambes ne veulent plus me porter. Je tire sur mon décolleté pour dégager ma poitrine, j’étouffe, on crève de chaud ici. Vais-je mourir aujourd’hui ? C’est idiot, injuste, pas maintenant ! Je serre les poings et dirige mon regard vers le petit groupe de personnes qui me fait face. Ils m’observent sans bouger, sans prononcer un seul mot. Je distingue parmi eux une silhouette qui s’avance vers moi. Je recule d’un pas.
—Bonsoir, Stella, me dit l’homme.
Ma tête tourne, tout tourne et semble irréel, je connais par cœur cette impression de flotter au-dessus de mon corps, comme si j’observais le spectacle de ma propre vie. Je ne parviens pas à prononcer un mot. Mes lèvres tremblantes s’entrouvrent et se referment, comme par réflexe. Je tombe à terre et pousse un long cri d’animal blessé.

1
21 juin, deux mois auparavant
A u son de mes talons claquant sur le sol en marbre de la cuisine, je pose hâtivement les couverts sur la table, puis jette dans le reflet de la porte vitrée du four un ultime regard à mes cheveux bruns qui tombent en cascade sur mes épaules. Il est 12 h 05. César va bientôt rentrer déjeuner. Malgré son emploi du temps surchargé et l’éloignement de son cabinet situé à l’autre extrémité de la ville, mon charismatique époux n’oublie jamais de venir déjeuner en ma compagnie.
Son passage ressemble à un tourbillon au sein d’une routine bien établie. Il entre d’un pas décidé, jette la veste de son costume taillé sur mesure sur le petit fauteuil art déco de l’entrée, pose ses lèvres fines furtivement sur les miennes et me caresse l’épaule d’un geste protecteur. Il me regarde avec tendresse et me demande comment je vais aujourd’hui. Je lui réponds : « À merveille, puisque tu es là. » Il sourit et dégage de sa main droite sa grande mèche qui retombe négligemment sur son front bombé.
Muni de son précieux courrier, il se précipite à table et engloutit, sans même le regarder, le contenu de son assiette. Tout en mangeant, il ouvre méticuleusement les enveloppes qu’il reçoit en quantité astronomique à son cabinet ! César est un psychiatre de grand talent, très apprécié et reconnu sur Montpellier pour ses travaux sur les phobies. Il intimide ses patients et ses étudiants à l’université par sa prestance et sa confiance inébranlable. Quant à moi, je les soupçonne surtout de ne pas rester insensibles à son charme ténébreux…
Je m’active en cuisine car j’aime que tout soit prêt avant son arrivée. Et aujourd’hui est un jour spécial. Comme tous les 21 juin, j’ai préparé avec amour et tendresse un navarin d’agneau, un clin d’œil au jour où il m’a demandée en mariage. Qu’est-ce que nous avions ri ce jour-là : il s’était agenouillé comme dans les films au beau milieu de la salle de restaurant, avait prononcé sa demande, et, sans attendre ma réponse, m’avait fait valser dans les airs en oubliant la présence du serveur derrière nous qui tenait entre ses mains un plat de navarin d’agneau. L’assiette avait tournoyé au-dessus de nos têtes avant de venir s’écraser sur le chemisier blanc immaculé d’une cliente qui n’avait rien demandé. « Navarin pluvieux, mariage heureux ! », telle est notre devise depuis.
Dans la cuisine, les morceaux d’agneaux mijotent, les pommes de terre dorées ruissellent, le goût de la sauce est à la fois sucré et caramélisé. La farandole de petits légumes colorés vient égayer ce plat printanier. Ça sent bon les oignons roussis, le persil fraîchement ciselé, le thym et le laurier.
J’entends César qui glisse sa clé dans la serrure. Après toutes ces années de mariage, je suis toujours aussi heureuse et intimidée quand je le vois franchir le pas de la porte. J’ai à peine le temps d’enlever mon tablier et d’ajuster les plis de ma petite robe liberty que le voilà qui s’installe.
Pas imposants, veste expédiée sur le fauteuil, bisous, main sur l’épaule, courrier décortiqué, pieds glissés sous la table. Temps d’action : 1 minute 02 secondes.
Je dépose la marmite sur le chauffe-plats au milieu de la table et soulève avec une certaine fébrilité le couvercle. Je saisis l’assiette de César qui garde le nez plongé dans son courrier. À l’odeur des morceaux de viande et de fruits mijotés, il consent tout de même à reposer sa correspondance pour saisir sa fourchette. Il avale une première bouchée, une seconde… puis lève sa fourchette en l’air comme s’il voulait me dire quelque chose. Mais, non, il recommence à mastiquer machinalement tout en me regardant avec un air étrange. À quoi pense-t-il ? À un dossier délicat ? Au nouveau protocole expérimental qu’il est en train de mettre en place sur son patient atteint du syndrome de Truman Show ? À nos vacances qui approchent ?
De mon côté, j’attire sans le vouloir son attention en avalant un morceau de viande du mauvais côté de mon tube digestif. Me voilà au bord de l’asphyxie, rouge comme une tomate. Je me racle la gorge, étire mon cou dans tous les sens, en faisant de grands mouvements de la main, comme si j’allais mourir. César sort enfin de sa contemplation et consent à me sauver la vie en me tendant un verre d’eau.
Sans mot dire, il se lève et part fumer sa cigarette près de la baie vitrée. Appuyé contre l’encadrement de la fenêtre, il scrute le ciel avec intensité, en expirant ses volutes de manière bruyante. Je me décide à briser le silence.
—Tu n’as pas oublié !
—Pas oublié quoi ? répond-il en relevant la tête.
—On est le 21 juin.
—Oui, je sais, répond-il.
Sa réponse tombe tranchante comme un couperet. Je suis un peu vexée par son manque de réaction.
—C’est tout ce que cela t’inspire ?
Après un long silence où il fixe intensément le paysage à travers la fenêtre, César écrase la fin de sa cigarette en crachant nerveusement la dernière bouffée de fumée. Sur le pas de la porte, il se retourne vers moi, l’air attristé :
—Stella, des fois, je me demande comment tu tiens. Il fait si beau aujourd’hui.
En entendant cela, j’ai envie de m’écrouler par terre et de ne plus me relever. Comme s’il suffisait d’en avoir envie pour faire ce que l’on désire. Même les psys les plus médiocres savent que ce n’est pas possible. À une époque, moi aussi, j’avais des ambitions : je rêvais de monter mon propre cabinet de psychologue, je voulais mener une vie de femme active et autonome. Mais ça, c’était avant. Aujourd’hui, qui suis-je à part une femme au foyer, une maman qui va sur ses 43 ans. César, et mes deux grands ados, Gaspard et Camille, en ont déduit que ma vie est vide, que je suis désœuvrée du matin jusqu’au soir. S’ils savaient à quel point mes journées sont remplies…
Ils sont loin d’imaginer mon quotidien.
D’agoraphobe.

2
22 juin, 7 heures
D ans l’appartement encore endormi, la chaleur extérieure tente de se glisser dans la chambre par les fentes du volet roulant. César est le premier à poser pied à terre : « Debout là-dedans ! », hurle-t-il à la cantonade.
Nos réveils familiaux ressemblent à ceux d’une caserne militaire. Mes chaussons à peine enfilés, la tête encore embrumée, les cheveux en bataille, je me dirige en amazone vers la cuisine pour préparer le petit déjeuner de la garnison. Tels des tirs de lance-roquettes, César, Camille et Gaspard déboulent à ma suite dans le couloir. À peine le temps de me faire un bisou, Camille file à la salle de bains, tandis que Gaspard se barricade aux toilettes en m’assaillant de questions.
—J’ai perdu mon cahier de maths, tu sais où il est ?
—Maman, y’a plus de chaussettes propres dans mon tiroir… je fais quoi ?
Comme tous les matins, César hausse le ton :
—Lâchez les baskets de votre mère ! Vous êtes assez grands pour ranger vos affaires. Ça commence à bien faire !
—Mais j’ai rien dit moi, proteste Camille depuis la salle de bains.
Quant à moi, je n’ai même pas eu le temps encore de m’accorder une pause pipi. De toute manière, la place est toujours prise ! Dans quelques minutes, César partira à son cabinet et les enfants au lycée pour leurs derniers jours de cours. Le calme reviendra dans la maisonnée. En attendant, c’est le rush. J’accélère le pas pour accomplir ma mission en cuisine.

7 h 10. Début de l’opération. Tel un héros Transformers, j’ouvre d’une main un tiroir pour saisir une casserole, tout en appuyant de l’autre sur le bouton de la bouilloire. J’enchaîne sur le grille-pain que je force à engloutir trois énormes tartines de pain coupées en un temps record. Oups, tout juste le temps de retirer le lait du feu avant qu’il ne déborde. C’était moins une ! Ça y est, tout est prêt au moment même où les monstres débarquent pour dévorer leurs tartines. J’ai pris soin d’étaler sur le pain leur pâte à tartiner préférée, uniquement en vente sur un site bio et directement livrée à domicile. Ils en sont totalement accros. Ils n’ont qu’à ouvrir la bouche ! César tend la main vers moi en se tenant le front. Il a encore mal à la tête. Est-ce le navarin d’agneau d’hier qui est mal passé ? Ou bien le vacarme qui règne dans cette maison qui lui échauffe les méninges ? Attentive et serviable, je lui prépare sans mot dire une aspirine. Inutile de se parler, on se connaît par cœur.
7 h 20. Nous voilà tous les quatre réunis autour de la table haute. Le nez plongé dans leurs bols respectifs, les membres de ma petite ménagerie n’aperçoivent pas le regard bienveillant que je pose sur eux. J’aime m’occuper de ma famille. C’est fatigant, mais tellement gratifiant. Même s’ils râlent et me trouvent parfois collante, je n’ose pas imaginer à quel point ils seraient perdus s’il m’arrivait quelque chose… si je disparaissais brutalement par exemple.
Dans un élan d’amour maternel, je les observe tour à tour. D’abord, César, avec sa silhouette élancée et son port de tête légèrement rigide qui lui donne parfois un air hautain. Il m’impressionne toujours autant que lorsque je l’ai rencontré. J’étais alors étudiante en 5 e année de psychologie. Il m’a tout de suite plu. Je le revois encore arpenter les couloirs de l’hôpital où nous suivions nos stages de fin d’études. Nous nous étions croisés, puis retournés l’un vers l’autre comme happés par nos sillages respectifs. Je lui avais tendu la perche en premier :
—On se connaît ?
—Non, mais ça se pourrait !
On ne s’est plus jamais quittés, ou presque, et nous sommes devenus immédiatement complémentaires : il me protégeait, j’avais un homme à materner. Du jour au lendemain, j’ai passé le plus clair de mon temps dans sa chambre où je l’aidais à réviser. Ce cocon rassurant était de loin préférable aux amphis bondés à l’ambiance oppressante. César savait se montrer gentil, délicat, attentionné. Toujours à l’écoute de la moindre de mes émotions, parfois du moindre de mes souffles, il était capable de reconnaître si j’étais impatiente, en colère, troublée, anxieuse, juste en regardant le rythme auquel ma poitrine se soulevait. Sa présence me rassurait, comme un havre de paix au milieu de mes doutes et de mes appréhensions personnelles. Entre deux révisions de cours sur les mécanismes de l’hystérie, nous avons découvert ensemble maladroitement les premiers gestes d’amour sur son petit clic-clac et ses stylos à bille quatre couleurs. Je le voyais s’épanouir à mes côtés. Il enchaînait les examens et les diplômes pendant que mon ventre s’arrondissait. J’avais trouvé ma bulle à moi, mon univers rassurant. Mes crises de spasmophilie si pénibles à vivre durant mon adolescence s’étaient espacées, comme par magie.
—Tu m’aimeras toujours, César ?
—Comme un fou, jusqu’au bout.
—Tu me le diras toujours, même quand je serai toute vieille, toute ratatinée ?
—Toujours, tu es ma raison de vivre, Stella, mon étoile, ma petite barge à moi.
« Salut, m’man, à ce soir ! » crie Camille, 16 ans, depuis le pas de la porte, me tirant de mes douces rêveries. Ma fille adorée, aérienne dans son jean et ses baskets, si à l’aise dans son corps… mais un peu trop maquillée à mon goût de si bonne heure. À mon grand désespoir, ses airs de lolita décontractée la rendent très populaire auprès de ses copains. Son Eastpak déjà sur l’épaule, elle semble bien pressée aujourd’hui d’aller au lycée : elle file et claque la porte sans se donner la peine de m’embrasser. Juste le temps de m’apercevoir qu’elle m’a piqué mes Converse blanches. La peste ! Je boue à l’intérieur mais préfère ne rien dire. Pas envie de passer pour la mégère de service.
Au passage, elle oublie, bien sûr, d’amener son bol jusqu’à l’évier. Je ne dis rien. Mes deux adolescents d’enfants ont besoin de toutes leurs forces pour réussir au lycée, alors je ne vais pas commencer à les tracasser avec des corvées ménagères.
—Mais, madame Stella, ils n’ont jamais fait leur lit de toute leur vie ! me dit souvent scandalisée, Jeanne, la femme de ménage.
—Eh bien oui, Jeanne, c’est vrai. Jamais. Never . Je préfère qu’ils se concentrent sur leur programme scolaire. Et puis, j’aime bien laisser les couettes s’aérer des heures entières. Je ne vais tout de même pas leur demander de revenir du lycée entre midi et deux simplement pour faire leur lit… Ils semblent d’ailleurs tout à fait approuver cette règle. C’est la seule qu’ils n’ont jamais contestée !
Comme s’ils s’étaient donné le mot, Gaspard, 17 ans, d’habitude plus discret et sensible que sa sœur, lui emboîte le pas en énonçant ses recommandations. Ou plutôt, devrais-je dire, ses instructions.
—Mam’, j’ai besoin de papier calque, ça urge pour mon cours de géométrie.
—OK, mon chéri.
—Et c’est pour demain ! ajoute-t-il en pointant son index vers le ciel.
—Mais je ne pourrai jamais l’avoir à temps, Gaspard !
C’est quand même fou : les enfants ont toujours l’impression que l’on leur appartient. Ils ne s’imaginent jamais que leurs parents ont pu avoir une vie avant leur naissance. Comme si l’on était nés ainsi, sans enfance, sans insouciance, sans peines ou joies avant eux. Comme si nous étions juste là pour les servir.
Avant qu’il ne claque la porte à son tour, je passe délicatement ma main dans sa chevelure blonde. À en juger par sa coiffure, ce matin, il semble avoir mis les doigts dans une prise électrique.
—M’enfin, t’es ouf ou quoi ? s’écrie-t-il en repoussant ma main. J’vais devoir tout refaire.
Tout quoi ? me dis-je.
Un peu vexée par son geste de rejet, je ravale mon vague à l’âme. Il était mon petit garçon docile il y a encore quelques mois. Aujourd’hui, il s’envole et m’échappe… Mais tout est normal et dans l’ordre des choses, me confirmerait mon psy de mari.
Gaspard n’a pas remarqué qu’il m’a froissée. En partant, il me fait un vague signe de la main, il est déjà en train de dérouler sur son portable le fil d’actualité de son compte Facebook.
C’est au tour de César d’aller travailler. Il m’embrasse sur le front en soupirant.
—Je m’occuperai du papier calque de Gaspard, chérie.
La porte se referme sur lui dans un claquement assourdissant. Torchon à la main, je reste figée plusieurs secondes d’affilée, les jambes tremblantes. Mon petit monde est parti ! Je me sens comme un avion qui aurait traversé un trou d’air. Comme tous les matins, le silence se répand dans l’immense appartement et me plonge dans un profond état de tristesse. Je ne m’y habitue pas. Je ne m’y habituerai jamais. Ma famille s’en va vivre sa vie à l’extérieur : toute la journée, ils vont rire, pleurer, se mettre en colère, avoir peur et aimer. Tandis que, moi, je reste enfermée vivante entre les quatre murs de cette prison dorée. Toute seule. Toute la journée. Comme tous les jours.

3
22 juin, 7 h 45
C inq gestes, savamment accomplis, toujours dans le même ordre. Ce scénario, je le connais par cœur. Cela fait des années que je l’ai mis au point. Il est parfaitement rodé, bien huilé. Comme une symphonie dont je connais la partition par cœur.
Mouvement un. Je m’élance avec légèreté dans les chambres de Camille et Gaspard et ramasse telle une danseuse étoile les fringues sales qu’ils ont laissées au sol. En trois pas chassés, j’atteins la corbeille à linge dans la buanderie. Incroyable, j’ai effectué ce geste à la perfection !
Mouvement deux. J’entame un manège autour de la poubelle : je retire le sac plastique, le ferme soigneusement à l’aide des lanières prévues à cet effet, et le glisse dans un second sac poubelle plus hermétique et parfumé à la lavande. On n’est jamais trop prudent avec les microbes. Une pirouette et je glisse le tout dans le vide-ordures en terminant par un pas fondu.
je saisirai Gaspard par le cou et lui plongerai la tête la première au fond des WC avant de… tirer la chasse d’eau !
Mouvement quatre. Les toilettes brillent autant que mon plan de travail. Je peux enfin m’attaquer aux miroirs de la maison : là, c’est plus modern jazz. Je traque nerveusement avec mon liquide vitre les traces de doigts, de maquillage (j’ai déjà surpris Camille la bouche scotchée à son miroir) et particules de poussière. Mon chiffon oscille toujours à l’horizontale de droite à gauche. Jamais l’inverse, un malheur est si vite arrivé !
Mouvement cinq. C’est l’heure du final ! Je pars à la chasse aux fantômes. Armée de mon aspirateur poids plume sur le dos (qui me donne un air de Ghostbuster ), je harcèle mon ennemi préféré : l’acarien. Sous les lits, autour des pieds de chaises, sous les coussins, ces bestioles sournoises n’échappent pas à l’embout monstrueux de mon engin prêt à tout dévorer sur son passage. Benjamin Millepied n’a qu’à bien se tenir !
9 heures. Mes rituels accomplis, je m’applaudis des deux mains et effectue un petit bond de gazelle devant un parterre vide. Il est temps d’appeler César. Je laisse sonner deux fois puis je raccroche avant de rappeler. Il décroche s’il est disponible.
—C’est Stella, tu passes une bonne journée ?
—Eh bien, il est 9 heures, ma chérie, on s’est croisés il y a à peine une heure dans notre appartement, tu sais, là où nous habitons tous les deux ! me répond-il toujours de manière ironique.
—Oui, mais ce matin, je pense bien à toi, mon chéri. Tu as toujours ton mal de crâne ? Tu as laissé traîner tes lunettes sur le sofa, tu vas te fatiguer les yeux.
—Écoute, ma chérie, ma patiente atteinte du syndrome Gilles de la Tourette vient d’arriver. Elle est en train d’insulter les voisins de palier devant la porte du cabinet. Essaie de profiter de cette belle journée, d’accord ? lance-t-il avant de raccrocher.
Un peu déçue, je me rattrape en envoyant des textos regorgeant de cœurs à chacun de mes deux enfants.
9 h 05. L’esprit plus léger, je commence ma toilette. J’ouvre la porte de la douche mais mon élan est stoppé par une vision d’horreur. À l’autre extrémité de la salle de bains, un quatuor de brosses à dents posé négligemment sur le lavabo me défie ouvertement. Les poils de ma brosse à dents sont entrés en contact avec celle de Gaspard et me rapprochent dangereusement de sa cavité buccale. Tel un rapace fonçant sur sa proie, je saisis les deux brosses à dents pour les séparer sur-le-champ. Je vole ensuite au secours de MA brosse en la plongeant dans un verre d’eau chaude enrichi de bicarbonate de soude. Elle y restera toute la matinée.
9 h 15. Rassérénée, je me précipite sous la douche. Je prends mon gant rose, l’humidifie, y dépose un peu de savon sous forme de gel complété par un filet de lotion désinfectante et commence à me laver. D’abord, le pied droit puis le gauche, la jambe droite puis la gauche, le sein droit puis le gauche, l’épaule droite puis la gauche, la joue droite puis la gauche. Je n’ose même pas imaginer quel mauvais sortilège m’attendrait si je rompais ce rituel ! Je sors le pied droit, puis le gauche, et me sèche de droite à gauche avec ma serviette fétiche. Gare à celui ou celle qui aurait le malheur de l’emprunter : je peux tuer pour un tel crime !
9 h 35. Je me maquille minutieusement, en utilisant les mêmes teintes brunes et prune de fards à paupières quelle que soit la saison. Puis je m’habille. J’ai tout prévu la veille. Mes vêtements m’attendent sagement sur la banquette du dressing. Même si mes sorties sont rares, je tiens toujours à porter des tenues que bien des femmes m’envieraient si elles me croisaient dans la rue. Tailleur-jupe crayon très working girl certains jours, robe liberty esprit rock à d’autres moments, look casual chic pour un effet plus cocooning. Ah, j’oubliais mes chaussures. Aujourd’hui c’est jour des ballerines !
Place maintenant aux affaires courantes. Mon trio de femmes ne va pas tarder.

4
22 juin, 10 heures
– J e commence par quoi ? me demande dubitative, Jeanne, la femme de ménage.
Jeanne est venue ce matin pour la dernière fois de l’été, elle part ce soir en vacances. Tout un été sans se voir. Ça va être long !
—Par le plus urgent, enfin, Jeanne !
Je lui désigne d’un grand geste l’étendue de la pièce afin qu’elle mesure l’ampleur de la tâche. Jeanne n’a jamais l’air de voir la même chose que moi. À chaque fois qu’elle vient, je suis obligée de l’accompagner et d’inspecter avec elle toutes les pièces de la maison. Ouh là là, vous avez vu là, Jeanne ? Les traces de calcaire qui restent sur ce robinet ! Et là sur la télé ! Quand l’on s’accroupit et que l’on penche légèrement la tête de côté, on aperçoit le reflet du soleil à l’écran, ça fait ressortir toutes les traces de chiffon ! Heureusement, j’ai acheté ce nouveau spray dépoussiérant, ça vous dirait qu’on l’essaie ensemble ? Regardez bien, je vous montre. Mais cette éponge que vous avez en main, êtes-vous sûre qu’elle est bien adaptée pour les encadrements des fenêtres ? Il me semble que vous l’avez déjà utilisée ce matin pour récurer l’évier de la cuisine, non ?
Jeanne me regarde de son air éternellement ahuri. À force de travailler en binôme, nous avons toutefois fini par nous rapprocher et nous entretenons maintenant une véritable complicité féminine. J’adore la voir s’arrêter en plein ménage comme si elle était préoccupée par quelque chose. Elle se gratte la tête, réfléchit, tourne en rond. C’est son signal pour m’indiquer qu’elle a besoin de parler. Et, ce matin, elle se gratte la tête avec beaucoup de conviction.
—Qu’est-ce qui vous préoccupe, Jeanne ?
—Non, non, rien, madame Stella…
—Je vois bien que quelque chose vous chiffonne la cervelle !
— C’est délicat, madame Stella…
—Quoi donc ?
—J’ose pas vous dire…
Je la presse pour qu’elle lâche le morceau.
—Allez, Jeanne, pas de ça entre nous.
— C’est ma main.
—Quoi votre main ? Vous vous êtes blessée ?
—Non, madame… ma main gauche…
—Oui, bon, quoi ? Vous en avez marre de passer le chiffon, c’est ça ?
—Non, madame Stella, c’est pas ça, j’adore mon travail. Mais c’est qu’elle va pas bien, ma main, on dirait que ça la gratte de…
—Vous voulez dire que vous ressentez un engourdissement ou des picotements, c’est ça ?
Jeanne se tortille et prend un air gêné.
—Pas tout à fait, c’est plus bizarre que ça… Je… Je… crois que… je suis possédée, madame Stella.
—Donnez-moi un exemple, Jeanne, si vous voulez que je vous aide, parce que, vraiment, là, je ne comprends pas bien votre histoire de main vaudou. Je vous ai pourtant offert à Noël les chiffons hypoallergéniques que vous m’aviez réclamés !
—Eh bien, comment vous dire… j’ai parfois l’impression que ma main gauche fait ce qu’elle veut indépendamment de ma volonté, voilà !
—Comme si vous ne la contrôliez plus ?
—Oui, exactement.
En disant cela, Jeanne pose fermement sa main droite sur sa main gauche.
—Elle a envie de désobéir, en ce moment, la main gauche ? lui dis-je sans quitter des yeux le membre en question.
—Oui… je suis désolée, madame Stella, elle a très très envie de… euh… vous pincer la joue.
Effrayée, je recule d’un pas.
—Mais non, ne vous inquiétez pas, je ne passe jamais à l’acte, madame Stella !
J’ai déjà entendu parler de ce syndrome dans un magazine psycho. Je tente de lui donner une explication qui la conforte et me rassure par la même occasion.
—Vous savez, Jeanne, je crois que vous souffrez du syndrome de la main étrangère.
—Mais en quelle langue je dois lui parler alors, madame Stella ?
—Euh… Essayez l’allemand, pour voir ?
—Mais je ne connais pas l’allemand ! sanglote Jeanne.
—Écoutez, lui-dis-je pour l’apaiser, laissez-la un peu tranquille cette main, d’accord ? Elle est sûrement un peu fatiguée, hein ! Les vacances lui feront du bien, vous verrez.
Assise sur le bord du canapé, Jeanne amorce un début de sourire. Son visage retrouve quelques couleurs pendant que ses deux mains gesticulent sur ses genoux.
—Mais achetez-vous une attelle, tout de même, en attendant de consulter votre médecin, on ne sait jamais !
Cette chère Jeanne, j’ose croire que je lui ai apporté sans doute un début de réponse. Je lui ai fait un grand signe de la main quand elle est partie et bien fermé la porte à double tour.

À 10 h 30, madame Rovira, la concierge de notre immeuble, fait son entrée pour m’apporter le courrier. Au-delà de son coup de serpillière légendaire dans la cage d’escalier, elle est appréciée de tout l’immeuble pour sa gentillesse, sa disponibilité. Son air triste, accentué par ses paupières un peu tombantes, la rend encore plus attachante. Quand je suis malade comme un chien, clouée au lit par une fièvre carabinée, c’est elle qui se précipite à la pharmacie pour me ramener les médicaments prescrits par mon médecin. Si j’ai besoin de récupérer un objet à l’autre bout de la ville, elle n’hésite pas à fermer sa loge pendant une heure pour y aller à ma place. Elle pourrait tout me demander, elle. Elle s’assoit parfois avec moi quelques instants et l’on discute. Comme de bonnes copines. Au début, nos conversations se résumaient à des considérations météorologiques. Puis, de fil en aiguille, de brioches en brioches englouties sur ma terrasse panoramique, nous avons commencé à parler de choses plus intimes : les problèmes de prostate de son mari et les règles douloureuses de sa fille ne sont plus un secret pour moi. Madame Rovira arrive, dépose les lettres, et tourne nerveusement autour de la table basse. Il n’y a rien de plus magique que de la voir repartir quelques minutes plus tard, plus légère, délivrée de ses angoisses. Mes mots, mes conseils et mon sens de l’écoute semblent l’apaiser. Je ne m’en lasse pas.
À 11 heures, madame Ramirez, la boulangère, m’apporte mon pain de seigle. Il est excellent, je lui dis toujours. Flattée, elle tient à me le déposer personnellement. Elle aussi semble apprécier mes dons de psychologue au foyer. Alors… je l’écoute, la conseille dans ses choix de vie.
—Madame Stella, je voudrais perdre dix kilos mais je n’y arrive pas. Résultat : j’ai l’impression d’être constamment au régime.
—C’est parce que vous faites un pain trop succulent, madame Ramirez.
—Pensez-vous, je n’en mange même pas ! Pas une pâtisserie ou une viennoiserie. Ceinture !
—Quand avez-vous commencé à grossir, madame Ramirez ?
—Pour la dernière grossesse, il y a dix ans. Ça me pèse !
—Qu’est-ce qui vous pèse ?
—Ben, ces kilos et puis… On dirait ma mère : constamment au régime !
—C’est peut-être votre façon de vous sentir en lien avec elle.
—Ah non, surtout pas, je ne finirai pas aussi grosse qu’elle !
Par moments, j’ai l’impression d’avoir un cabinet de consultation à domicile. Tout comme chez un vrai psy, mes petites névrosées repartent selon les jours satisfaites, frustrées, parfois en colère. Quand j’y pense… je ne suis pas si seule dans mes journées.

5
22 juin, 11 h 10
L es femmes de ma vie envolées, j’ai juste le temps de me rendre à mon cours de yoga avant que César ne rentre déjeuner. J’enfile ma tenue et descends de deux étages par l’escalier.
Dix. On est maximum dix à assister au cours du mardi matin, qui se déroule chez Pétra ma voisine. Ici, dans un silence impénétrable règnent les mots harmonie, respect, méditation. Côtoyer des êtres humains sans même avoir besoin de leur parler : c’est la définition du nirvana pour moi. Il suffit de prendre un air concentré, un peu mystique et d’acquiescer d’un léger sourire de temps en temps pour témoigner de sa totale plénitude.
Nous entrons en silence dans la petite pièce au parquet grinçant et aux murs beiges sans fioriture. Je retrouve Nicolas, un habitué du cours, un homme sympathique d’une cinquantaine d’années aux faux airs de Lambert Wilson. Il est déjà installé sur un tapis et me fait signe de m’installer près de lui. Je le connais à peine et ne le croise qu’au moment des séances.
Avec son accent méditerranéo-slave, Pétra prend le temps de nous expliquer les postures à reproduire. Son souffle rythme la séance. On ferme les yeux et l’on se cale peu à peu sur sa respiration.
—Aujourd’hui, nous allons essayer la posture de la charrue. Visualisez votre souffle et le mouvement de votre estomac tout en effectuant une respiration complète.
Elle se met en position pour nous montrer comment procéder. Allongée sur le dos, les jambes jointes et les bras le long du corps, Pétra inspire en levant les jambes bien droites vers le ciel. Elle expire en décollant les hanches et le bas du dos, puis passe ses jambes toujours jointes et tendues loin derrière sa tête pour aller toucher le sol. Après avoir tenu la pause, elle revient ensuite lentement à la position initiale allongée.
À nous de jouer. Dans un éclair de lucidité et un soupçon de honte, j’ouvre discrètement un œil pour vérifier les mouvements des autres. Bon, ça va, c’est le flou artistique partout. L’échec des autres me rassure. C’est humain, après tout.
Une fois la position vaguement trouvée, il s’agit de réussir à rester ainsi le plus longtemps possible tout en effectuant des cycles complets de respiration. C’est là que ça se corse. Comme un navigateur qui fait face en pleine tempête aux éléments naturels qui se déchaînent, je dois faire front : ne pas faiblir dans la posture, respirer correctement, tenir le plus longtemps possible l’équilibre. Sous mon air impassible, j’ai envie de hurler : « Mayday mayday , pourquoi infliges-tu de telles tortures à ton corps ? »
C’est à ce moment précis que Pétra choisit de passer lentement entre les tatamis : « Pensez à sourire et à vous détendre intérieurement. » Sourire ? Se détendre ? Je suis au bord de l’asphyxie, j’ai mal partout et elle me demande de sourire ! Je me sens tout à coup étrangère à cet univers. L’immobilité et la concentration qu’exige le yoga me figent, m’empêchent de bouger dans ma tête et dans mon corps. Je suis comme un magicien ligoté dans sa cage, incapable de se libérer. La gêne est si forte que je décide de ne pas tenir la position plus longtemps. Pétra m’encourage et tente de me remettre dans la bonne position. Tout mon corps me fait mal. Je souffre en silence. J’ai envie de lui hurler : « Tu ne vois donc rien, Pétra ? Depuis que je suis toute petite, on me dit de ne pas bouger ! Je n’en peux plus. » Contre toute attente, elle me souffle à l’oreille : « Tu n’es pas parfaite, c’est parfait. »
Je reviens enfin dans ma position initiale. Allongée sur le dos, la nuque et la colonne vertébrale absolument détendues. Je ne sens étonnamment aucune fatigue malgré l’effort.
Au moment de partir, Nicolas me saisit le bras.
—Qu’avez-vous pensé du cours ?
J’essaie de rester polie tout en dégageant mon bras.
—Très très bien, merci.
—Vous auriez le temps de boire un verre ou de faire quelques pas avec moi, histoire que nous échangions sur nos pratiques ?
Nicolas serait-il un dragueur ? Son insistance m’effraie. Des perles de sueur commencent déjà à se dessiner au creux de la paume de mes mains. Nicolas, si tu continues, tu vas me faire perdre tout le bénéfice de la séance. Je brouille les pistes en détournant la conversation sur la cicatrice qu’il arbore sur la joue et que je ne lui ai jamais vue.
—Que vous est-il arrivé ?
—Rien… Quelques points de suture… répond-il gêné.
—Comment vous êtes-vous fait ça ?
—Bêtement… une longue histoire.
Mon intérêt soudain pour sa blessure le désarçonne. Je n’insiste pas et profite de son trouble pour m’éclipser et rentrer au bercail deux étages plus haut.

6
22 juin, 12 heures
V ers midi, quand je reviens, il me reste encore un peu de temps avant l’arrivée de César. C’est le moment d’enfiler le costume de la douce et soutenante Barbara D., psychologue à Paris spécialisée dans les thérapies humanistes. César et les enfants n’en reviendraient pas s’ils découvraient ma passion pour les sites médicaux et les journaux féminins. Surtout ceux qui regorgent de cas désespérés. Je cultive mon addiction dans le plus grand secret. Mon doigt caresse l’écran de mon iPad avec exaltation et fait défiler les témoignages à toute allure. C’est plus fort que moi.
« J’ai coupé les ponts avec ma famille », raconte Nanaenvrac2017 de Rouen. Hmm, pas vraiment envie d’aborder ce sujet aujourd’hui.
« Je suis toujours vierge à 40 ans », dixit Filleperduecheveuxgras75. Ah, intéressant, mais je ne suis pas sexologue.
« Je n’arrive plus à contrôler mon fils ado. Il a levé la main sur moi. » Signé NicodeMontpell’. Ahhh oui ! Un homme battu, ça ne court pas les rues ! Je presse l’écran de toute la force de mes petits doigts, j’ai désespérément envie d’en savoir plus.
« J’ai 48 ans et je suis divorcé depuis deux ans. Mon fils âgé de 17 ans est fortement perturbé par la séparation. Il m’en tient pour principal responsable. À tel point qu’il n’a pas hésité hier soir pour un prétexte bidon à me porter un coup au visage. Il m’a entaillé la pommette avec sa bague. J’ai fini aux urgences, profondément meurtri par son geste. Ce matin au petit déjeuner, il fait comme si de rien n’était. Comment renouer avec lui malgré ses pulsions car je l’aime plus que tout ? »
Il est temps d’aider NicodeMontpell’. Voilà super Barbara !
« Cher NicodeMontpell’. Je suis psychologue et parcours ce forum ce matin entre deux consultations. J’entends votre souffrance et perçois votre désarroi. Si vous le souhaitez, nous pouvons dialoguer quelques instants. »
Quelques minutes plus tard, une réponse s’affiche.
« Bonjour, Barbara B., merci pour votre aide. Je suis un peu perdu, à vrai dire. Que pensez-vous du geste de mon fils ? »
Mes doigts se mettent à s’agiter sur mon clavier virtuel. C’est parti pour une séance.
« Ce que je pense n’a pas d’importance, ce qui est intéressant d’analyser, c’est la manière dont vous avez vécu cet événement. Qu’avez-vous ressenti ? Quelle émotion, plus exactement ? »
« De la colère, de la haine mais surtout de la peur. Oui, j’ai eu peur de mon fils. »
« D’la peur ? À ta place, je montrerais qui cé le patron ! », interfère Boxononline, un autre internaute, venu pimenter la conversation. Je continue sans lui prêter attention.
« Pourtant, il n’a que 17 ans… »
« Il a la carrure d’un rugbyman. »
« Cé pas une réson mets un poing dans la tronche de ton gamin ou envoie-le en pansion une bonne raclé n’a jamai tué personne. »
« NE L’ÉCOUTEZ PAS, NICO ! »
« Je n’en ai pas l’intention. »
« Faisons comme s’il n’existait pas, Nico. Revenons à votre fils. Pourquoi vous a-t-il frappé ? »
« Parce que je venais de lui interdire de sortir ce soir-là. Il n’a pas supporté. »
« Pourquoi l’avez-vous empêché de sortir ? »
« On était lundi soir, il avait cours ce matin. »
« Lui avez-vous expliqué votre version ? »
« Non. C’est comme ça et puis c’est tout. »
« Voilà, cé ça, mon gars, tu comance à comprendre », glisse Boxononline en commentaire.
« @Boxononline, foutez-nous la paix, bon sang ! @NicodeMontpell’ : qu’aimeriez-vous lui dire pour renouer le contact ? »
« Certainement pas que je m’excuse ! »
« Et pourquoi ? »
« Parce que je suis le père ! »
« Ne vous laissez pas influencer par Boxononline. »
« La ferme, paitasse », se manifeste Boxononline.
« N’est-ce pas aux parents de montrer l’exemple ? Vous pourriez peut-être nuancer vos propos. »
« En disant quoi ? »
« En lui rappelant que son geste n’est pas permis, ni sur son père ni sur une autre personne, mais que vous comprenez tout de même sa colère et que vous êtes prêt à en discuter avec lui. »
J’attends quelques minutes une réaction de NicodeMontpell’, mais rien ne s’affiche.
À part une ultime salve de Boxononline : « Toi, la Barbra, tu vis vréman dans un monde paralèle ! »
Boxononline a peut-être raison. Pour qui je me prends ? Est-ce que j’ai apporté à NicodeMontpell’ une solution, une nouvelle vision de l’événement ? Pourquoi est-il resté silencieux ? La séance est terminée, j’entends la clé de César tourner dans la porte.

7
22 juin, 14 heures
A près la pause déjeuner, j’allume à nouveau mon iPad et m’installe confortablement dans le divan du salon pour me livrer à ma deuxième addiction préférée : le surf en ligne. Grâce à mon cyber-talent, le monde vient à moi sans que j’aie besoin de me déplacer ou de prendre le risque de m’y confronter. Meubles directement importés d’Indonésie, lunettes de soleil fabriquées artisanalement à Saint-Trop’, coussins tissés en Afrique du Sud… : je suis atteinte de frénésie cybernétique au grand dam de César lorsqu’il consulte ses comptes. Je sélectionne, remplis mon panier sans avoir à subir jamais le moindre contact ou échange physique. L’hiver, quand les rhumes, gastro-entérites et angines se propagent dans les grands magasins de la ville, je reste bien au chaud, à l’abri de toute infection. La seule maladie qui me guette est la fièvre acheteuse. Rien ne m’excite plus que d’entendre retentir sur mon iPhone la sonnerie spéciale que j’ai téléchargée m’annonçant les ventes privées de mes sites marchands favoris. Je suis capable de lâcher séance tenante l’activité qui m’occupe pour surfer sur la vague. À moi le pull bradé Christopher Kane, la jupe Chloé et le sac Isabel Marant version cuir. Je clique tous les après-midi avant que mon petit monde n’arrive à la maison et m’accapare. Je clique aussi le soir quand la maison s’est endormie et que ma mission d’épouse et de maman est terminée. Je clique aussi la nuit si j’ai repéré une pièce unique dont la promo mondiale commence à 3 heures du matin ! Rien ne m’arrête et tous les prétextes sont bons : « Gaspard a fait une poussée de croissance », « Camille devient une femme et ne rentre plus dans ses chemisiers ». Plus difficile en revanche de justifier mes achats personnels auprès de César. Mes sorties sont si rares. Pour user mes habits, je dois les faire tourner dans la machine à laver pendant des heures. Parfois, je tente de persuader César que, grâce à mon hystérie commerciale, je contribue à la relance du pays ! « Tu vois, César, après tout, je ne suis pas totalement inutile dans ce monde qui semble n’avoir pas la moindre idée de mon existence ! » Mais, le plus souvent, je me disculpe en offrant mes affaires aux associations caritatives. De toute façon, je ne porte jamais plus de cinq fois le même vêtement au cours d’une saison. Malgré la qualité et le prix, les couleurs passent, se fanent. J’imagine la tête des bénévoles lorsqu’en ouvrant les sacs plastique ils trouvent des tenues signées Stella McCartney ou Tom Ford.
César, lui, bien sûr, est moins exigeant. Il aime le basic chic. Quelques bermudas à la coupe « chino » et une poignée de polos blancs griffés lui suffisent. Il ne s’aperçoit même pas quand je fais le tri dans sa penderie. Et lorsqu’il me demande où est passé son polo bleu marine de l’été dernier, je lui réponds qu’il doit être en train de tourner dans la machine à laver. Impossible d’aller vérifier sur l’instant ! Quant aux enfants, leur consommation de fringues dépasse tous les records ! Camille possède vingt-sept paires de chaussures (elle est sur le point de me battre). Si elle craque sur un petit top, elle s’arrange toujours pour le prendre de trois couleurs différentes. Gaspard, lui, à mon grand désespoir, collectionne des casquettes plus affreuses les unes que les autres. Il ne porte que des jeans (normal pour son âge) mais… troués ou taille basse.
Mais, aujourd’hui, je dois me concentrer : dans sept jours, nous nous envolons pour la Corse pour les vacances d’été. Nous déposerons nos valises quelques semaines à Porto-Vecchio, ville portuaire du sud de la Corse, dans le cadre très prisé et discret de l’hôtel Moby Dick . Le sable chaud, l’eau à 32 °C dès le matin… Nous emprunterons le ponton du luxueux hôtel qui nous mènera jusqu’au bateau pour une balade dans les criques aux eaux turquoises. Car le site de Santa Giulia est indécent de splendeur. Si le paradis existe, il est sûrement quelque part là-bas.
Bien sûr, il y a une ombre au tableau : l’acheminement jusqu’en Corse. La simple idée d’être bousculée par des passagers lors de l’enregistrement, ou d’être séparée de César au moment de la fouille corporelle, me coupe les jambes. Mais César tient beaucoup à ce séjour sur l’île de Beauté. Il prend peu de vacances et veut être certain de ne rencontrer aucun patient. Nous retrouverons seulement les Lambert, un couple de médecins rencontrés sur place qu’il apprécie particulièrement. Leurs échanges m’ennuient mais je sens bien que César se plaît en leur compagnie. Je ne comprends pas comment il parvient à se détendre au soleil en parlant séminaires, colloques et pathologies.
Pour l’heure, je me focalise sur une angoisse prioritaire : boucler ces satanées valises ! Hier, quand j’ai voulu commencer à les remplir, rien ne m’inspirait ! Tout me paraissait moche et sans intérêt. Il n’y avait pas un habit pour rattraper l’autre. Passés de mode le bikini noir Eres et le une pièce bleu Banana Moon ! Je dois cliquer depuis une bonne paire d’heures, une tasse de café à la main pour maintenir mon attention à son maximum. Mes yeux commencent à fatiguer mais je ne lâche rien. J’ai déjà plus de vingt-cinq vêtements à mon actif. Juste pour ma garde-robe personnelle : maillot, nouveau jean, robe longue hippie-chic, nouveau drap de bain, nouvelle paire de lunettes, je crois que je n’ai rien oublié.
Pour César, c’est plus rapide : je sais toujours ce qui lui va, ce dont il aura besoin. Je devance ses pensées, ses envies. Son short Ralph Lauren bleu marine et son polo Lacoste blanc indispensables pour une partie de tennis en double sont déjà prêts. On vit tellement à l’unisson.
Mais, pour les enfants, c’est une autre paire de manches. Ils ont tous les deux un poil dans la main qui a poussé en même temps qu’eux. J’entends déjà Camille me susurrer à l’embarquement : « Maman, tu as bien pris mon dos nu jaune Zara, j’espère ? » Je répondrai avec un sourire désinvolte : « Ma chérie, il était dans la corbeille du repassage, je n’ai donc pas pu l’inclure dans ta valise. » En vérité, je réfrénerai un grand cri : « Tu n’avais qu’à décoller tes jolies petites fesses du canapé pour repasser toi-même tes affaires ! » Mais je suis en général bien trop occupée à chercher un moyen de survivre au milieu des autres passagers. En attendant, pas question de valider le panier de commande sans leur aval. Tant pis, ils sont en cours, mais je leur envoie quelques photos pour être sûre de ne pas me tromper. Camille me répond immédiatement.
—Chuis en partiel FranC la ! OK pour mayot mé pas pour le slip. C tro light !
Gaspard me renvoie à son tour un message tout aussi éclairant.
—J te lè dja di ! Les Vans c DmoD. New Balance c mieu !
À force de parlementer avec eux, j’arrive à décoder leurs envies et j’atteins mes objectifs. Je revérifie une dernière fois mon panier virtuel : rien ne manque. Dans quelques secondes, la carte bleue de César va chauffer à son maximum (un jour, j’ai peur qu’elle ne finisse par se désintégrer).
16 h 55. La journée touche à sa fin. Il est temps de ranger l’iPad. Oups, j’ai failli oublier d’appeler César.
—Tiens, tu décroches vite ! Le téléphone n’a même pas eu le temps de sonner.
—Ce sont les mystères de la téléphonie, Stella. En fait, j’étais tout près de mon portable, j’attendais ton appel.
—Tu penseras bien à prendre un pack d’eau chez l’épicier en rentrant ?
—Oui, oui, bon, je te laisse. Mon dernier patient atteint du syndrome de Capgras vient d’arriver. César hurle au bout du fil : « Non, monsieur Delplace, je ne suis pas un sosie, je suis bien votre médecin ! »
—À tout à l’heure, mon amour ! Sois prudent, tout de même !
—À ce soir, Stella.
—Bisous… ah, oups, j’oubliais, je voulais te…
Trop tard, César a déjà raccroché, tronquant la fin de notre échange. Je déteste quand il fait ça. Ça me donne envie d’éclater en sanglots comme une enfant qui viendrait d’être retirée de force des bras de sa mère.

8
23 juin, 16 heures
A ujourd’hui, Lucile est passée à l’improviste rompant la monotonie de ma journée. Elle est en bas. Elle hurle à l’interphone. Elle veut monter au plus vite pour me raconter « un truc pas possible ». Pour mon plus grand plaisir, Lucile, mon amie bibliothécaire de la médiathèque, située juste à deux pas d’ici, avec ses douze ans de moins que moi, a toujours des « trucs pas possibles » à me raconter. À peine ai-je raccroché le combiné de l’interphone que la grande blonde échevelée déboule dans mon couloir. Son bull-terrier mal léché qui la devance semble l’avoir aidée à enfoncer littéralement ma porte. J’ai l’habitude de leur entrée en fanfare. Ce sont d’ailleurs les deux seuls êtres vivants que j’autorise à distiller un zeste d’imprévu dans mon havre de paix. Peut-être aussi mes enfants mais, eux, ils font partie de moi.
Lucile, toujours aussi exubérante, trépigne, s’agite, balbutie quelques mots inaudibles. Son chien nonchalant en profite pour s’installer lourdement sur mon canapé Ligne Roset blanc immaculé. Quand je pense que je pose ma tête tous les soirs juste à l’endroit où il vient d’asseoir son postérieur !
—Ça y est !

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents