Dia Linn - I - Le Livre d Eileen (partie 1 : Terra Mahurr)
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Dia Linn - I - Le Livre d'Eileen (partie 1 : Terra Mahurr)

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Description

Irlande, 1845. Dans le comté de Kerry, la vie est rude pour les paysans qui vivent presque exclusivement de la culture de la pomme de terre. Mais la douceur et la beauté sont aussi le lot quotidien des O’Callaghan, attachés à leur clan familial et à la magnificence de leurs terres. Les lacs de Killarney déploient pour eux leur splendeur tranquille, entre criques isolées, monastères dont les ruines cachent des trésors oubliés, forêts denses et tourbières. Les rites religieux, les fêtes, les danses et les trafics en tous genres rythment l’existence d’Eileen et de sa famille, bercée de légendes anciennes et de politique anti-anglaise.
Puis la Grande Famine étend ses ailes noires sur l’île d’Émeraude, apportant la disette, la fièvre jaune, la révolte et la mort à tous les paysans d’Irlande. Eileen a quinze ans. Armée de sa résilience et d’un étrange don hérité de sa grand-mère, il lui faudra trouver un moyen pour sauver le peu qu’il reste de son clan, en naviguant entre les alliés et les ennemis dont les visages ne sont parfois qu’un masque.
Terra Mahurr, « la terre du pays de mon père », est une genèse. Celle de Dia Linn, l’histoire d’une lignée familiale à travers les siècles et les continents. Elle y trouve sa source, dans les brumes et l’âpreté des terres irlandaises, qui forgent des hommes fiers et des femmes conquérantes.

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Informations

Publié par
Date de parution 30 septembre 2014
Nombre de lectures 686
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0034€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

DIA LINN
1 : LE LIVRE D’EILEEN
Terra Mahurr I

Marie-Pierre BARDOU



© Éditions Hélène Jacob, 2013. Collection Littérature . Tous droits réservés.
ISBN : 978-2-37011-009-1
Préface


O, father dear I often hear you speak of Erin's Isle
Her lofty scenes, her valleys green, her mountains rude and wild
They say it is a lovely land wherein a prince might dwell
So why did you abandon it, the reason to me tell

Ô, cher père, j’entends souvent que vous parlez de l’île d’Erin
Ses vues incomparables, ses vertes vallées, ses montagnes rudes et sauvages
Ils disent que c’est un beau pays où un prince pourrait vivre
Alors pourquoi l’abandonnas-tu, donne-m’en la raison

My son, I loved my native land with energy and pride
Till a blight came over all my crops and my sheep and cattle died
The rents and taxes were to pay and I could not them redeem
And that's the cruel reason why I left old Skibbereen

Mon fils, j’aimais mon pays avec énergie et fierté
Jusqu’à ce que ce fléau ravage toutes mes récoltes et tue mon bétail
Les loyers et taxes étaient à payer et je ne pouvais rembourser
Voilà la raison cruelle pour laquelle j’ai dû quitter mon vieux Skibbereen

'Tis well I do remember that bleak December day
When the bailiff and the landlord came to drive us all away
They set the roof on fire with their cursed English spleen
And that's another reason why I left old Skibbereen

Je me souviens en effet de ce jour de décembre glacial
Quand le propriétaire et l’huissier sont venus nous chasser
Ils ont mis le feu à la maison avec leur maudite mauvaise humeur d’Anglais
Et c’est une autre raison pour laquelle j’ai quitté ce bon vieux Skibbereen

Your mother, too, God rests her soul, lay on the snowy ground
She fainted in her anguishing seeing the desolation round
She never rose, but passed away from life to immortal dreams
And that's another reason why I left old Skibbereen

Ta mère aussi, Dieu ait son âme, repose sur le sol enneigé
Elle s’évanouit de désespoir à la vue de la désolation alentour
Elle ne s’est jamais relevée, mais elle a quitté cette vie pour les rêves immortels
Et c’est une autre raison pour laquelle j’ai quitté ce bon vieux Skibbereen

Then sadly I recall the days of gloomy forty-eight.
I rose in vengeance with the boys to battle again' fate.
We were hunted through the mountains as traitors to the queen,
And that, my boy, is the reason why I left old Skibbereen.

Alors tristement je me souviens de ces sinistres journées de 1848
Je me soulevai, l’esprit vengeur, avec les garçons pour lutter contre le destin
Nous étions chassés à travers les montagnes comme des traîtres à la Couronne
Et ça, mon gars, c’est la raison pour laquelle j’ai quitté Skibbereen.

Oh you were only two years old and feeble was your frame
I could not leave you with my friends for you bore your father's name
So I wrapped you in my cóta mór at the dead of night unseen
And I heaved a sigh and I said goodbye to dear old Skibereen

Oh tu avais seulement deux ans et frêle était ton corps
Je ne pouvais pas te laisser avec mes amis puisque tu portais le nom de ton père
Alors je t’ai enroulé dans ma redingote au beau milieu de la nuit,
Et j’ai soupiré et dit au revoir à ce bon vieux Skibereen

Well father dear, the day will come when on vengeance we will call
And Irishmen both stout and tall will rally unto the call
I'll be the man to lead the van beneath the flag of green
And loud and high we'll raise the cry, "Revenge for Skibbereen!"

Eh bien, mon cher père, le jour de la vengeance viendra
Et tous les Irlandais costauds et grands se rallieront, unanimes, à l’appel
Je serai l’homme qui conduira le convoi sous la bannière verte
Haut et fort retentira ce cri, « Revanche pour Skibbereen ! » II

Se pencher sur cette partie de l’histoire irlandaise, celle de la Grande Famine de 1845, fournit des clefs précieuses pour comprendre les événements bien plus récents, et tristement célèbres, qui ont secoué l’Europe durant deux siècles.
C’était un pays de tourbe, de lacs et de misère, de splendeurs tranquilles et de cruauté inconsciente. Un monde fait de légendes, de superstitions, du travail âpre de la terre, de la lutte constante contre la faim. Et de l’incroyable, lumineuse et sublime beauté de ce pays plein de brumes où les choses se devinent avant de se montrer… parfois.
Rude et tenace, l’âme celte coulait fort dans les veines des paysans irlandais. Sans doute avaient-ils été envahis, conquis, influencés, absorbés par d’autres civilisations. Pourtant, dans leur cœur et dans leur âme, les druides d’antan vivaient encore, ceux qui considéraient la nature comme leur maîtresse, ceux qui transmettaient leur savoir dans les baguettes d’ogham.
Pendant des siècles, la Grande-Bretagne avait tenu sous son joug cette âme celte, rebelle et pourtant résignée, elle avait fait régner sa loi et le ferait encore pendant de nombreuses, très nombreuses décennies. Mais durant ces années 1845-1851, celles de la Grande Famine, il y eut une sorte de révélation. Profonde, souterraine, imperceptible encore, mais bien réelle. Les combattants sortaient de l’ombre. Ils seraient tout d’abord abattus, pourchassés, avant de revenir sous d’autres formes et d’autres corps : Daniel O’Connell, le Roi sans couronne, fournirait l’élan nécessaire à la création du parti des Jeunes Irlandais. Traqués et emprisonnés, condamnés à la déportation ou à la mort, les Jeunes Irlandais deviendraient les Fenians ; les Fenians deviendraient l’IRA… et de ces combats insensés, meurtriers et souvent injustes, naîtrait la liberté de l’Irlande. Ils ne le savaient pas encore. La légende ne faisait que commencer.
Personnages
Prologue


La pluie était tombée toute la nuit. La ville noyée sous une chape liquide, froide et grise, l’accueillit lorsqu’elle sortit fumer son premier joint sur le balcon.
Cyan s’accouda à la balustrade, posant ses avant-bras nus sur le métal glacé et humide, aspirant une longue bouffée d’herbe avec la satisfaction tranquille du rituel accompli. Derrière elle, l’immense salon de l’hôtel, illuminé comme une salle de fête foraine, bruissait des mille bruits ouatés du tournoi en cours. Les annonces des croupiers se mêlaient aux chuchotements des spectateurs, et parfois une voix s’élevait de l’une des tables, le plus souvent masculine, hargneuse et colérique pour les insultes et les intimidations, désespérée pour les perdants qui ne savaient pas garder leur calme.
Cyan observait Paris qui émergeait avec grâce de cette nuit liquide. La tour Eiffel encore illuminée semblait la gardienne du monde moderne, tandis que le Sacré-Cœur, immémorial, attendait la lumière du jour pour se montrer. Elle aimait cette ville, elle aimait ce pays, même si les tournois lui laissaient peu de loisirs pour faire du tourisme.
All-in ! Tapis !
Dans son dos, une voix qu’elle reconnut aussitôt venait de lancer son cri triomphant. Elle sourit à la lumière diffuse de l’aube qui peinait à se lever sur la capitale. Tom venait de gagner sa partie, il était qualifié. Elle comptait bien l’affronter pour le dernier round, c’était un adversaire excitant. Une belle finale pour les téléspectateurs également, qui adoraient la classe ténébreuse de l’homme en noir et, secrètement, espéraient qu’il parviendrait enfin à vaincre « Cyanure ». Son surnom à elle ; mauvais jeu de mots, mais qu’espérer de plus de la part des masses populaires qui, au fond, ne connaissaient rien au poker et ne cherchaient que l’excitation de la mise à mort ?
« Cyanure ». Son surnom de gagneuse lui avait été donné presque dix années plus tôt, lors de sa première grande victoire au Tournoi des Cinq Nations. Elle n’avait pas eu son mot à dire lorsque les médias avaient fait d’elle cette icône froide et vicieuse qui lui ressemblait, au fond, tellement peu. Mais il fallait bien avouer que son nom de scène collait bien à son jeu… Cyanure elle resterait donc, jusqu’à ce que l’un de ses nombreux challengers parvienne enfin à la détrôner. Elle n’aurait plus alors qu’à revenir à l’ombre, et choisir entre une retraite tranquille ou une reconversion logique : coach, conseillère, prof ou commentatrice… Le public la détestait et adorait la détester. Championne dans un monde d’hommes qu’elle dominait sans effort apparent depuis une décennie, Cyan avait parfaitement conscience qu’elle était la femme à abattre, la cible parfaite. Le jour où elle tomberait – et ce jour arriverait tôt ou tard, forcément –, il y aurait des sommes fabuleuses qui allaient changer de mains en quelques secondes.
Elle sourit en jetant le mégot de son joint dans le vide. Elle se retourna vers les baies vitrées, par-delà lesquelles le tournoi battait son plein. Par la vitre entrouverte, elle aperçut son propre reflet, longue silhouette gainée de cuir noir. Sa beauté était l’un des éléments clefs de son succès, et des sentiments presque effrayants qui entouraient sa domination.
Cyan prit une longue inspiration, profonde, et laissa derrière elle la nuit noyée de pluie pour aller se battre. Ce ne serait pas encore cette nuit que l’idole venimeuse allait rendre les armes.
Chapitre 1


Barbra mourut quelques minutes avant l’aube.
Eileen était sortie, respirant un peu d’air frais sur le pas de la porte après une nuit éprouvante passée au chevet de sa mère, qui pourtant faisait beaucoup d’efforts pour s’éteindre sans déranger personne. Mais il n’y avait pas moyen d’agoniser à l’abri des regards de sa famille. Comme dans toutes les masures des cottiers {1} , la maison n’était constituée que d’une seule pièce, dans laquelle vivait et dormait toute la famille – sans compter le cochon.
La gamine était restée de longues minutes sur le pas de la porte basse, respirant à pleins poumons l’air frais et humide de la nuit. La pluie était tombée la veille, aux dernières heures du jour, abreuvant la terre desséchée d’Irlande qui depuis le début de l’été ne méritait plus son surnom « d’île d’émeraude ». Mais l’obscurité relative donnait encore à Eileen une illusion visuelle, celle de son monde. Le jour peinait à naître, ligne plus claire, rougeoyante, derrière les collines. Elle devinait plus qu’elle ne distinguait vraiment la cime d’Eagle’s Nest {2} , la plus haute montagne qui bordait en gardienne écrasante les rives des lacs de Killarney. Les lacs, dont elle ne voyait rien encore, étaient noyés dans la pénombre, le ciel encore noir ne portant plus qu’une seule étoile : Vénus bien sûr, l’étoile du matin dont lui avait parlé Sean, le buckaugh. Elle avait étudié l’astrologie III avec lui, ainsi qu’avec Liam. Elle aimait les étoiles, leur nom et leur symbole, et Vénus semblait lui envoyer un message très personnel : le jour revient, Eileen.
La fatigue et la faim la faisaient tanguer doucement, cramponnée au chambranle de la porte, les yeux perdus dans l’obscurité d’une nuit qui semblait ne pas vouloir finir. C’était un avantage dont elle n’avait pas conscience : l’épuisement physique émoussait son désespoir.
Un gémissement étouffé l’obligea à revenir dans la maison.
Les enfants, ceux qui restaient encore, étaient endormis ou faisaient semblant, blottis dans le grand lit qu’elle partageait avec eux au fond de l’unique pièce de la maison. Eileen jeta un regard aux deux petites silhouettes pelotonnées l’une contre l’autre : de Wyatt et de Nan, elle n’apercevait que des mèches de cheveux, boucles brunes et blondes mêlées.
Son père, Padaig, était assis sur leur paillasse, caressant les cheveux de sa femme sans discontinuer depuis le début de la nuit. Aïdan n’était pas encore revenu avec le prêtre, et Eileen avait tellement peur que Barbra ne meure sans revoir son aîné ! Mais du moins, les derniers sacrements avaient déjà été donnés, quelques jours plus tôt, lorsqu’il fut évident pour tous que Barbra ne se relèverait jamais.
Elle s’accroupit près de sa mère, cherchant sur le visage autrefois si doux une trace de ce qu’elle avait été. Mais la « fièvre de famine IV » avait déjà emporté ce qui faisait de Barbra l’une des filles les plus attirantes du comté de Kerry.
Depuis trois jours, les signes sur son corps avaient sonné le glas de leurs espoirs. Le visage de Barbra s’était mis à enfler, ses yeux verts s’étirant peu à peu vers les tempes. Aujourd’hui, elle était presque méconnaissable et Eileen savait que, sous les couvertures, les pieds de sa mère étaient devenus noirs.
Eileen croisa le regard de son père. Son désespoir tranquille lui lacérait le cœur, plus encore que la perte qu’elle s’apprêtait à vivre. En six mois, ils avaient d’abord perdu le petit Étar, le dernier-né, le troisième fils qui à cinq ans n’avait pas supporté longtemps les privations et s’était éteint très rapidement. Kay et ses six printemps avaient suivi trois semaines plus tard, puis sa sœur aînée, Liadan. La fièvre de famine leur avait été épargnée, ils étaient simplement morts de faim.
Il ne restait plus qu’eux cinq : Padaig, Eileen, Aïdan, Wyatt et Nan… et Barbra, mais elle ne comptait déjà plus. Liam, l’enfant qu’ils avaient adopté et qui avait l’âge d’Aïdan, dont il était le frère de lait, avait disparu depuis trois jours. Cela lui arrivait souvent, mais ça ne pouvait pas tomber plus mal : Eileen savait que Barbra aurait aimé le voir une dernière fois, lui aussi. Mais Liam était une véritable anguille, pire que son frère. Et Padaig lui reprochait souvent d’entraîner Aïdan dans ses révoltes stériles. Elle préférait presque ne pas l’avoir à la maison en ce moment.
Eileen s’assit sur le sol et appuya sa tête contre la terre séchée du mur, la main dans celle de sa mère.
Il y avait de cela seulement quelques mois – douze, peut-être ? – les O’Callaghan étaient pourtant considérés comme l’une des familles les plus aisées du comté de Kerry, du moins dans le monde des cottiers. Ils louaient plus de dix acres {3} de terre quand la majorité des familles de petits paysans n’en disposaient que de cinq, et possédaient un modeste verger derrière leur maison, ainsi qu’un potager : un luxe qu’on leur enviait beaucoup et qui leur avait d’ailleurs permis une survie relative. Ils avaient un vrai lit, celui que se partageaient les enfants de la famille, et leur cochon leur permettait de passer les mois de farine V sans trop de souffrance.
La Grande Famine s’était déclarée en septembre de l’année 1845, lors de la récolte annuelle des pommes de terre. Une récolte catastrophique : les plants étaient contaminés et les légumes immangeables. La pomme de terre étant l’unique moyen de subsistance des petits paysans, ils furent bien obligés de les manger quand même : le typhus s’installa, puis la « fièvre de famine ». En un an, la grande majorité des familles de paysans irlandais s’était vue réduite de moitié. Les plus jeunes des enfants ne résistaient pas aux privations, et les maladies emportèrent les plus fragiles que la faim avait épargnés.
Les O’Callaghan avaient pu continuer à faire un vrai repas par jour en jetant toutes leurs pommes de terre contaminées, grâce au petit verger qui produisait des pommes et des abricots, et au potager où ils faisaient pousser quelques légumes. Ça n’avait pas suffi aux plus jeunes ni à Barbra, fragilisée par ses grossesses successives : Eileen la suspectait par ailleurs d’avoir partagé sa part de nourriture journalière entre les membres de sa famille et de s’être ainsi condamnée. La jeune fille ne savait pas si elle l’admirait ou la détestait pour cet ultime geste d’amour.
À presque quinze ans, Eileen était résistante, et elle avait attrapé la fièvre jaune dans son enfance : comme Sean le lui avait expliqué, elle était donc immunisée. Maigre consolation, mais du moins pouvait-elle jouer son rôle de pilier de la maison, maintenant que Barbra n’en était plus capable. De plus, elle travaillait à la Grande Maison chaque jour ; comme simple tweenie {4} , certes, et ne gagnant que quatre pence par semaine, mais on lui donnait un bol de soupe quotidien comme à chaque employé, et c’était autant de moins à prélever sur les maigres ressources familiales.
La main de Barbra, déjà presque glacée, eut un frémissement et Eileen s’arracha à ses pensées. Elle se redressa d’un coup et dut surmonter son vertige pour se pencher sur sa mère. Le visage enflé, aux yeux étranges qui se réduisaient à deux fentes vertes, devenait d’un gris de cendres. Padaig suspendit son geste, celui que sa main effectuait machinalement depuis des heures en passant, repassant, passant encore sur la longue chevelure brune de sa femme. Il se pencha vers elle :
Barbra ?
Sur les lèvres grises, il y eut presque un sourire. Puis elle rendit son âme à Dieu.
Lorsqu’Eileen sortit à nouveau de la maison, laissant son père à ses sanglots silencieux, le jour se levait enfin derrière les collines et les cimes des montagnes. Le lac de Turck, le plus grand des trois lacs de Killarney, scintillait au loin sous les premiers rayons ocre et carmin. La douce lueur de l’aube faisait une couronne de lumière pâle au sommet d’Eagle’s Nest, sans doute l’unique montagne irlandaise où l’on voyait encore des aigles qui tournoyaient, majestueux et lents, à la recherche de leurs proies.
Eileen regardait les collines couvertes de forêts sombres et denses, les plaines où avant la famine les troupeaux de chèvres et de moutons sortaient de leur torpeur pour retourner sur les flancs des montagnes – ils avaient été anéantis depuis longtemps déjà. Elle distinguait les ruisseaux qui serpentaient entre les collines, captant parfois un rayon du soleil neuf d’un éclat aveuglant, résistant encore à la sécheresse.
Dans le lac supérieur se devinaient les petites îles disséminées, morceaux de terre, de tourbe, de rochers et de verdure émergeant des eaux profondes, et qu’affectionnaient les pêcheurs et les amoureux du silence – ainsi que les contrebandiers de poteen {5} . Une brume légère s’était levée, qui serait dissipée rapidement, mais qui à cette heure semblait caresser ce paysage superbe, la terre et le ciel et l’eau semblant chanter l’ardeur du jour avec une élégance digne d’un peintre de génie.
La splendeur de son pays lui fit oublier, quelques instants, que Barbra venait de s’éteindre. Eileen distingua alors, sur le sentier de terre qui remontait jusque chez eux, deux silhouettes sombres qui marchaient rapidement. Aïdan et le père McDonner arrivaient enfin, pour poser sur les yeux de Barbra les pièces de monnaie qui les fermeraient à jamais au monde.
Chapitre 2


Les keenan {6} résonnaient par intermittence, lancés par les pleureurs du fond de la pièce comme un cri strident, profond, puis repris immédiatement par toute l’assemblée. Eileen n’arrêtait pas de sursauter aux côtés de sa grand-mère, Brigid, qui tenait le rôle que la gisante aurait dû assumer elle-même : assise à la première place à côté du lit drapé de toiles blanches, comme le voulait la coutume. Il aurait dû y avoir toutes les filles de la famille, assises par ordre d’âge à ses côtés, mais bien entendu il n’y avait plus qu’elle-même et la petite Nan. Ses boucles blondes s’échappant de son foulard noir, l’enfant baissait la tête et serrait convulsivement la main gauche de sa sœur.
On ne voyait rien du corps de Barbra, recouvert lui aussi d’un grand drap blanc. La silhouette qui se devinait sous la toile semblait aussi frêle et délicate que le squelette d’un moineau, et Eileen évitait de la regarder. Padaig, Aïdan et Wyatt se tenaient debout à la tête du lit, immobiles ; et elle ne pouvait s’empêcher de penser qu’il était étrange que son père, cet homme certes râblé et solide mais de taille modeste, ait pu être le géniteur du géant blond qu’était son frère aîné. Sans doute les origines scandinaves de la famille de Barbra, celles que l’on devinait dans la chevelure de miel de Nan, dans les yeux bleus du fils aîné et de la petite. L’héritage de leur grand-père maternel, Wyatt, décédé sept années plus tôt. Aïdan était son portrait craché. Très grand, élancé, aux épaules solides, il faisait se pâmer toutes les filles du coin, et Eileen devait admettre que c’était normal : il semblait incarner à lui tout seul le légendaire Cúchulainn VI .
On ne pouvait deviner encore ce que deviendrait son frère Wyatt. Il avait les yeux verts de Brigid, ceux dont elle-même avait également hérité, avec la particularité génétique des « yeux de chat » : sa pupille gauche était verticale, comme celle d’un félin VII . Cela n’affectait en rien sa vision, mais l’effet était saisissant. La malnutrition semblait avoir stoppé net sa croissance. À dix ans, il était pourtant presque aussi grand que son père, mais n’avait rien de sa solidité noueuse : ses membres fins, la délicatesse de ses traits, tout en lui proclamait qu’il était trop fragile pour travailler la terre. Ce qui n’était pourtant qu’une impression trompeuse. Les Irlandais étaient durs à la tâche.
Eileen se secoua mentalement, se forçant à revenir à son cauchemar éveillé : la veillée funèbre, rite immuable des campagnes irlandaises, allait toucher à sa fin. Le père McDonner n’y assistait pas, comme il se doit : l’Église catholique tentait en vain, depuis des siècles, d’abolir cette coutume jugée malsaine et païenne, propice à tous les débordements.
Et de fait, il n’y avait pas grand-chose de religieux dans ce rassemblement de paysans qui, après les premières heures de recueillement, tournait immanquablement à la beuverie. Au fond de la pièce unique étaient disposés l’indispensable poteen, les dudeen {7} et le tabac mis à disposition des invités. La maison empestait l’eau-de-vie et le tabac, et les rires, éclats de voix et chansons plus ou moins obscènes étaient interrompus régulièrement par le kennan d’un pleureur, rappelant brutalement, presque ironiquement, qu’on était là pour célébrer une morte.
Eileen les connaissait tous, bien sûr, depuis sa naissance. Les paysans ne quittaient que très rarement les terres qu’ils louaient à leur landlord {8} , en fait ils ne le faisaient que lorsqu’ils en étaient chassés par les middlemen {9} pour arriérés de fermage, ou alors quand il s’agissait de peelers {10} recherchés par les officiers de la milice – et encore, ils revenaient presque toujours, jusqu’à ce que la milice les prenne ou qu’elle change de proie. Eileen reconnaissait les visages, les voix, les rires, et son regard malgré elle revenait sans cesse à une silhouette haute et élancée qui buvait sec, mais parlait peu : le brun Liam, leur frère adoptif. Il aurait dû se tenir aux côtés d’Aïdan et de Wyatt, mais il avait préféré rester à l’écart. Leurs voisins ne feraient ni remarque ni commentaire sur ce manquement aux traditions : ils étaient depuis longtemps habitués au caractère étrange et sauvage de Liam. Elle laissait son regard glisser sur le garçon sans s’y arrêter, car ce n’était ni le lieu ni le moment de rechercher ses attentions. Elle reconnut également la délicate silhouette de Roisin, la dulcinée de son frère, venue comme il se doit avec ses parents. Les hommes commençaient à ressentir les effets du poteen qu’ils faisaient couler largement du fût trônant presque au milieu de la maison, comme une invite païenne ou une tentation diabolique.
Mais enfin, c’était la coutume, et il était plus capital que jamais, en ces temps de cauchemar, de les respecter, de garder ses repères.
La pleureuse avait, deux heures plus tôt, entonné un beau caoïne VIII . Les hommes avaient ensuite entamé le thirrio IX , et c’était bien sûr Liam qui l’avait composé. Les vers étaient simples et sincères, et Eileen avait pleuré en songeant à quel point Barbra aurait aimé cette poésie-là, enfantée par son fils de lait.
Mais c’était terminé, maintenant, et les vivres, le poteen et le tabac, épuisés.
Eileen releva à nouveau le visage, pour capter le regard de son père silencieux et immobile à la tête du lit de son épouse défunte, et il lui répondit d’un hochement de tête. Il était l’heure de la mise en terre.
Le trajet fut long et fastidieux, longue procession de paysans vêtus de noir, suivant le cercueil de sapin clair vers le cimetière de fortune installé à l’entrée du village. Les pleureurs s’en donnèrent à cœur joie, justifiant leur salaire en lançant, presque sans s’interrompre, leurs cris lugubres et aigus qui devaient avertir les morts d’une nouvelle pensionnaire. Le chemin de terre longeait les champs dont la terre assoiffée réclamait en vain la pluie de fin d’été, et les lacs dont les eaux scintillaient doucement étaient à leur niveau le plus bas. Eileen ne regardait pas le paysage, seulement ses pieds nus qui foulaient la terre brune de tourbe mêlée. Elle tenait fermement Nan par la main et sentait la petite trembler de la tête aux pieds.
Le convoi grossissait rapidement tandis qu’ils traversaient le village. Chaque voisin, chaque passant qui croisaient leur route prenaient place derrière le cortège, comme le voulait la coutume. X Dieu merci, il n’y avait pas d’autre enterrement ce jour-là. Les O’Callaghan survivants n’auraient pas supporté les scènes familières qui les faisaient hurler de rire en d’autres occasions – quand ils n’étaient pas concernés. En effet, deux cortèges funéraires qui se croisaient étaient le théâtre d’un véritable vaudeville : chacun des cortèges se mettait aussitôt à accélérer pour arriver le premier au cimetière, rendant ridicule et pathétique la marche funèbre, lente et pleine de dignité, pour la transformer en course effrénée, entraînant les porteurs du corps du défunt et sa famille endeuillée au grand complet dans une cavalcade à perdre haleine. Le pire était si aucun cortège ne se démarquait : en cas d’égalité, on assistait alors à de véritables empoignades, des bagarres parfois très violentes. Armés de leurs longs bâtons de combat, de leurs poings et de leurs jurons, les paysans se déchaînaient et il arrivait que le pugilat fît d’autres morts que le défunt que l’on venait enterrer. L’avantage était que le chemin à parcourir pour mettre en terre ces nouvelles victimes était fort court. XI
Mais aucune autre procession ne vint troubler le cortège funéraire de Barbra, pour ajouter le ridicule à la souffrance. Ils atteignirent le cimetière en paix.
Il y avait belle lurette que le Cloon na Morav {11} du comté n’accueillait plus de nouvelles dépouilles. Les habitants avaient dû improviser de nouveaux cimetières un peu partout dans la région, et celui du village commençait à s’étendre dangereusement, empiétant sur les marais. Comme dans presque tous les cimetières irlandais, il n’y avait ni clôture ni mur : juste un morceau de terre à ciel ouvert, consacré par l’Église catholique, et sur lequel poussaient des croix de saint Patrick et des stèles de pierre grise comme autant de mauvaises herbes.
Le père McDonner les y attendait, avec les fossoyeurs qui venaient de creuser la tombe de Barbra ; et il fit semblant de ne pas remarquer les démarches mal assurées, les teints un peu trop vifs et les regards brumeux de ses ouailles. La majorité des arrivants se dispersa dès que le cercueil fut déposé dans la fosse, et il ne resta bientôt plus que les O’Callaghan autour de la tombe, comme il se doit.
Brigid s’avança la première pour lancer la poignée de terre sombre dans la fosse, pendant que le père McDonner marmonnait les oraisons funèbres, les prières en latin auxquelles personne ne comprenait rien – mais ne pas les entendre aurait été un sacrilège. Eileen s’avança à son tour, après son père, après Aïdan et Wyatt, après Liam qui avait fini par prendre la place qui lui était due dans la procession, pour jeter sa poignée de terre noire dans le trou noir où reposait le corps frêle de sa mère, tirant presque derrière elle une Nan terrorisée.
Elle tendit la main sous un ciel que le crépuscule commençait à obscurcir, engloutissant lentement le paysage sublime et sauvage où l’âme de Barbra, elle en était sûre, pourrait enfin voler en paix. Elle tendit la main dans le soleil couchant et eut soudain la réminiscence d’un geste similaire, répété trois fois depuis les dernières semaines : Étar, Kay et Liadan avaient eu droit, eux aussi, au même geste, sous le même ciel rouge et noir, immense et magnifique. Et Eileen sut, au moment même où sa main s’ouvrait pour laisser s’échapper la terre d’Irlande sur la dépouille de sa mère, qu’elle allait encore répéter ce même geste, sous ce même ciel, et plus d’une fois.
Elle tourna la tête et croisa le regard de Brigid. Toutes deux venaient de voir un vetch {12} . Et chacune baissa les yeux pour ne pas reconnaître, dans les prunelles de l’autre, de quelle personne on leur annonçait la mort.
Chapitre 3


Je ne veux plus t’entendre !
La voix de Padaig, rauque de colère contenue, fit détaler Nan de la maison. La petite courut se réfugier dans le jupon bleu pâle d’Eileen, qui cousait assise sur le pas de la porte. Le soir tombait, atténuant un peu la chaleur lourde de cette journée de fin août. La pluie tant attendue n’était pas arrivée, elle ne faisait qu’alourdir la masse grise des nuages qui semblaient former un étau compact au-dessus de leur tête.
Concentrée sur son alène, Eileen passait le fil empesé de poix dans le tissu de la robe brune qu’elle arrangeait pour sa sœur : Nan, contre toute attente, ne cessait de grandir ; et elle avait décidé de mettre une ancienne robe de Liadan aux mesures de la gamine. Ils allaient certes pieds nus, comme tout le monde, mais il était hors de question de porter des vêtements abîmés !
Tu as vu un phooka {13} ? sourit-elle à sa sœur.
Mais Nan ne lui rendit pas son sourire, se contentant de secouer la tête. Eileen était perdue dans ses pensées, aidée en cela par la minutie nécessaire à ses travaux de couture, aussi n’avait-elle pas pris conscience des éclats de voix qui provenaient de la maison. Elle soupira : son père et Aïdan étaient encore en train de s’affronter.
Tu ne peux pas me demander de me taire ! Pas maintenant, pas après la mort de M’man !
Le coup eut une résonance étrange, comme étouffée. Padaig était peut-être plus petit que son fils, mais il était puissant comme un cheval de trait. Le cœur serré, Eileen entendit l’exclamation de douleur et de dépit de son grand frère, heureuse que Wyatt soit absent, pour une fois.
Et tu veux faire quoi, hein ? Tu crois vraiment que toutes ces bêtises vont ramener ta mère ?
La voix de Padaig semblait plus calme, tandis qu’elle entendait les mêmes arguments que père et fils s’opposaient depuis des mois :
Porter le ruban vert des ribbonistes ne vous protégera pas, tu sais, reprenait son père. Et si tu ne te contentais encore que de ça ! Je vais envoyer Liam à Killarney, l’éloigner de toi. Ces réunions secrètes, c’est…
Mais tu vas attendre encore combien de temps avant de te réveiller ? s’emportait à nouveau Aïdan. Liam n’a rien à voir avec ça. Il fait ce qu’il estime devoir faire. Le quart des habitants du Kerry sont morts, les journaux l’ont dit ! Il faut obliger le gouvernement à nous aider !
Et comment ? Avec vos meetings ? La récolte arrive, et les ennuis seront terminés. On mangera à nouveau à notre faim, on reprendra nos vies. La politique, c’est bon pour les beaux parleurs, pas pour les paysans !
Parle pour toi ! Cultiver des patates n’a jamais changé le monde !
Eileen attendit la réplique cinglante de Padaig, mais elle vit son frère passer la porte en coup de vent, courant presque dans le sentier qui descendait au village. Elle soupira. Il allait sans doute rejoindre Liam et le groupe de peelers qui fomentaient sans arrêt des troubles dans le comté. Padaig passa le seuil à son tour, tête baissée et pioche en main, et sans un mot il contourna la maison pour aller travailler dans le potager.
Ils ne parviendraient jamais à se mettre d’accord. Aïdan portait bien son nom {14} . Il avait par ailleurs la fougue de la jeunesse, alliée à une bonne éducation : depuis l’Acte d’Union signé en 1800, les écoles gratuites avaient rouvert leurs portes, permettant aux enfants de paysans d’apprendre à lire et à écrire. Certaines de ses écoles étaient financées par le landlord du comté, malheureusement sous condition que les familles désireuses d’y envoyer leur progéniture abjurent la foi catholique et embrassent le protestantisme. Ceux qui pratiquaient ces « conversions forcées » n’obtenaient que très peu de succès : les Irlandais étaient, à quatre-vingt-dix-huit pour cent, farouchement fidèles à la foi de leurs pères, et ces écoles restaient le plus souvent vides. De la même manière que les dames patronnesses échangeant leurs bols de soupe contre l’abjuration ne rencontraient que le mépris, malgré la faim : personne n’avait envie d’être surnommé « turncoat {15} » ! Têtes dures, les Irlandais préféraient mourir le ventre vide et la main sur la Croix.
Eux avaient de la chance : leur landlord ne demandait rien en échange de l’éducation des gamins. Eileen avait fréquenté les bancs de l’école jusqu’à ses douze ans et elle savait donc, elle aussi, lire, écrire et compter. Par ailleurs, Padaig avait suivi des études assez poussées puisqu’il se destinait, avant de rencontrer Barbra, à la prêtrise. Il encourageait ses enfants à lire les journaux tous les jours et il y avait de cela seulement quelques mois, ils possédaient même quelques livres, romans et recueils de poésie – qu’ils avaient dû vendre, bien entendu.
Sans être des intellectuels, les habitants du comté de Kerry n’étaient pourtant pas des analphabètes. Ce qui rendait l’humour naturel des Irlandais plus piquant encore et avait également tendance à exacerber leurs penchants naturels pour la révolte.
Eileen soupira en cassant le fil empesé pour terminer l’ourlet de la robe de Nan. Sa sœur était allée aider Padaig dans le verger et la jeune fille maudit soudain tous les hommes politiques de la planète. Elle s’en fichait comme d’une guigne, elle, de la politique ! Tout ce qu’elle voulait, c’était qu’elle et les siens mangent à leur faim. Mais elle savait que faim et politique étaient inextricablement liées.
Les humiliations constantes des protestants, pourtant minoritaires, envers les catholiques ne pouvaient que blesser même le plus blasé des Irlandais. Depuis l’Acte d’Union, l’Irlande avait été dépecée comme le cadavre d’un animal, distribuée entre les puissants barons anglais. Le partage des terres, surtout, était un sujet brûlant, mais également l’interdiction pour tout catholique d’exercer une quelconque fonction publique ou de posséder ces fameuses terres ; la défense de porter des armes ; l’obligation pour tout habitant de payer une dîme au clergé protestant lors même qu’il ne faisait pas partie de cette congrégation, tout en laissant l’Église catholique subvenir comme elle le pouvait en comptant sur la générosité de ses ouailles… Mesures plus ou moins humiliantes, plus ou moins haïssables, mais toujours vécues par le peuple comme autant de preuves que le jeune Royaume-Uni – le nouveau nom de leur vieil ennemi – était un tyran et l’Irlande, sa victime.
Naturellement portés par leur humour spontané à la révolte et à la contradiction, certains Irlandais s’étaient rassemblés en de nombreux groupes « secrets », certains très puissants : les ribbonistes, par exemple, qui portaient une large étole verte en travers de leur torse, s’étaient opposés à l’Acte d’Union lors de la signature du Traité et, depuis, ne cessaient de multiplier les attaques contre les protestants. Ils soutenaient les Whiteboys {16} , encourageaient le trafic de « rosée des montagnes » {17} – le sport national irlandais ! –, et condamnaient parfois à mort tel ou tel propriétaire protestant qui dépassait les bornes.
Daniel O’Connell XII était le héros de ces rebelles, du moins jusqu’à ces derniers mois. Grand orateur, il avait milité contre l’Acte et sa voix portait jusqu’en Angleterre. Mais depuis l’année précédente, les nationalistes le trouvaient trop timoré : il refusait en effet tout recours à la violence.
L’idole de son frère, de Liam et de ses amis se nommait maintenant William Smith O’Brien, l’un des leaders du mouvement radical de la Jeune Irlande. Les membres du mouvement étaient considérés comme des traîtres et traqués comme tels par la milice. Eileen le savait : ce que son père craignait, c’était qu’Aïdan et Liam les entraînent tous dans leur chute.
Et elle en avait peur, elle aussi. Être arrêté, cela signifiait pour ses frères, au pire, être exécutés, au mieux, être déportés en Australie ou sur la Terre de Van Diemen {18} . Et, parfois, toute la famille du condamné était déportée en même temps…
La menace d’un exil était presque pire que celle de la pendaison des garçons. Elle avait entendu tant d’histoires horribles, terrifiantes, sur les conditions de déportation, sur la vie terrible dans ces contrées lointaines ! Padaig avait la charge de veiller sur eux, mais maintenant que pouvait-il faire face à l’insurrection de ses fils, face à la famine ?
Seule la prochaine récolte pourrait les sauver, calmant leur faim et les émeutes qui menaçaient chaque jour davantage, apaisant un pays au bord de la rupture.
Oui, seules les pommes de terre pouvaient les sauver, finalement.
Chapitre 4


Lorsqu’elle était enfant, Eileen accompagna son père jusqu’à l’autre bout du comté. Un long voyage d’une vingtaine de jours, à pied, qu’ils firent alors que le printemps déployait toutes ses séductions et sa vitalité sur le Kerry. Ce fut son unique voyage, en dehors des villes et villages voisins de sa propre maison, et Eileen ne devait jamais oublier son émerveillement : comme un cadeau posé au creux de sa mémoire, emballé soigneusement dans du papier de soie.
Padaig avait l’habitude, chaque année, de rendre visite à ses parents. Il était originaire de Ballybunnion, une ville côtière faisant face à l’Atlantique Nord. Il s’y rendait chaque printemps avec l’un de ses enfants, et il s’arrêtait toujours dans le monastère où il avait fait ses études et se destinait à devenir prêtre. Cette année-là, la vie était clémente pour les habitants de l’île d’émeraude. L’hiver n’avait pas été trop rude et avait épargné les hommes, l’été s’annonçait riche en récoltes de grains, et nulle famine ne s’annonçait pour les mois à venir. À bien y réfléchir, c’étaient les plus belles années qu’Eileen eût connues, tranquilles et lumineuses, douces et confiantes.
Elle avait alors dix ans, et c’était son tour, enfin, d’accompagner Padaig jusqu’à la terre de ses ancêtres. Ils avaient mis quatre jours pour y parvenir, trouvant refuge dans les villages qu’ils croisaient et où son père connaissait toujours quelqu’un, un paysan, un prêtre, un artisan qui lui ouvrait ses portes et les accueillait avec joie. Ils buvaient du poteen et passaient leur soirée à se raconter les nouvelles de la région, des gens qu’ils connaissaient, de politique et de récoltes.
Elle connut l’océan en découvrant d’abord son odeur. C’était quelque chose de totalement inconnu, une saveur étrange, un peu piquante, salée. Elle respirait l’air frais et lourd des terres d’Irlande mélangé à l’iode et au sel, et marchait aux côtés de son père sur la belle route caillouteuse bordée de tourbières envahies par les fleurs mauves et foisonnantes de la bruyère. Elle admirait les collines douces, dont l’herbe d’un vert étincelant semblait posée en un tapis délicat, lorsqu’après un dernier virage, elle le vit : une immense, impressionnante, une infinie étendue d’eau brune et mouvante, agitée de vagues hautes qui se chevauchaient et faisaient la course dans de grandes gerbes d’écume. Plus rien n’arrêtait la course du regard, qui se perdait au loin, sur une ligne indistincte où le ciel semblait rejoindre l’eau. Des mouettes et des oiseaux immenses qu’elle put ensuite nommer goélands tournoyaient au large et décrivaient des rondes au-dessus des flots en lançant des cris perçants, guettant leurs proies dans les eaux sombres. Padaig lui prit la main et ils s’approchèrent des falaises pour qu’Eileen puisse admirer le paysage. Eileen ne devait jamais oublier cette vision, sa première rencontre avec l’océan : au-delà, elle le savait, il y avait d’autres mondes, des pays où les gens vivaient de manière différente, parlaient des langues étranges et ne priaient pas le même Dieu.
Elle ne les voyait pas, mais pour la première fois elle pouvait les deviner, au-delà de cette ligne à peine perceptible entre le bleu sombre des eaux et le bleu plus clair du ciel. Padaig lui avait ensuite désigné, sur les terres, un étrange panorama : un ancien bâtiment de pierres à moitié écroulé, dont elle devinait plus qu’elle ne la voyait l’imposante silhouette et reconnaissait les croix celtiques érigées tout autour. Il y avait également, juste à côté, une construction stupéfiante, telle qu’elle n’en avait encore jamais vu et n’en verrait jamais plus ailleurs : une tour ronde, immense, fine et élancée, qui se dressait à côté des ruines.
Elle apprendrait plus tard qu’il s’agissait de l’une des étranges « tours rondes » d’Irlande XIII , sur lesquelles le mystère restait entier.
Nous sommes sur les terres du clan O’Connor, annonça son père en lui désignant, d’un geste large, toute la région qui s’étalait sous leurs yeux. Ne l’oublie jamais, car même s’il ne reste plus de O’Connor aujourd’hui sur la terre d’Irlande, tous ici vénèrent leur mémoire. Je t’emmènerai, au retour, sur les ruines du château de Carrick-a-Foyle, qui fut leur point de ralliement lorsque les Anglais ont voulu éradiquer leur lignée. Puisse Dieu veiller sur leurs descendants ! XIV
Et de ce fait, les armoiries vert et or, avec leur lion rugissant au centre, étaient affichées partout dans la région : chaque auberge, chaque relais, chaque chapelle commémorait ses champions déchus mais jamais abattus.
Ils avaient longé les falaises, atteignant le petit monastère où Padaig avait étudié jusqu’à ses vingt et un ans. Les moines qui y vivaient formaient une petite communauté tranquille, exploitant leurs champs, scandant leurs prières rituelles des laudes jusqu’aux vêpres. Eileen fut un peu surprise par l’accueil chaleureux qu’ils reçurent, comme si son père n’avait jamais abandonné son engagement religieux ni quitté la robe de bure, mais faisait toujours partie des leurs.
Alors qu’elle l’interrogeait timidement, car il ne parlait jamais de cette époque de sa vie, Padaig lui répondit tranquillement :
Je reste l’un des leurs, ma colombe. Pour eux, peu importe que j’aie quitté l’habit et décidé de me marier. Oh, ils ne sont pas tous aussi conciliants, loin de là ! Mais le père Murphy m’a élevé comme son fils et ces liens-là ne se brisent jamais. C’est le meilleur homme que j’aie connu.
Ils étaient à l’extérieur du monastère, venus admirer le crépuscule près des falaises. La baie de Ballybunnion déployait ses splendeurs et Eileen avait la sensation d’assister à un spectacle de création du monde. Le soleil se couchait lentement dans l’océan et c’était une vision sublime, comme si les eaux aspiraient l’astre rouge et en prenaient les couleurs chatoyantes : l’océan s’embrasait, explosant de carmin et de pourpre, tandis que le ciel devenu vide s’assombrissait peu à peu dans un dégradé de violets, de roses et de mauves.
Assis sur les rochers, Padaig fumait son dundee et elle s’était blottie contre lui, avec un sentiment de bonheur et de plénitude absolus. Elle avait son père pour elle toute seule, elle vivait dans le plus beau pays du monde et tout cela ne finirait jamais, jamais…
Bien entendu, tout cela s’acheva.

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