Dia Linn - II - Le Livre d Eileen (partie 2 : As baile)
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Description

Décembre 1847. Eileen et Wyatt, les derniers survivants du clan des O’Callaghan, fuient l’Irlande et le comté du Kerry : la Grande Famine a dévasté leur famille et mis l’île d’Émeraude à genoux.
Ils émigrent donc, à l’image des milliers des paysans irlandais – les cottiers – pour qui le choix était simple : fuir ou mourir de faim. Disant adieu aux splendeurs des lacs de Killarney, à leur frère déporté en Australie et à leurs morts, Eileen et son petit frère embarquent pour New York où ils espèrent, comme tant d’autres, trouver un avenir.
Mais ce n’est pas dans le Nord des États-Unis qu’ils le trouveront : dérouté, le clipper les emmènera plus loin que prévu, dans un monde bien étrange et dont ils ne connaissent rien : La Louisiane, le Sud.
C’est donc parmi les Créoles, les Cajuns, les Indiens, les planteurs et les pilotes de steamers, sur les showboats et dans les bayous, sur le Mississippi enfin, qu’Eileen devra achever sa mission : mettre son frère en sécurité.
Un monde interlope, bigarré, en pleine mutation et au bord de la rupture, où Eileen aura bien du mal à choisir sa place. L’univers policé des grandes familles de planteurs l’étouffe, celui des joueurs de poker, sur les steamboats, l’attire ; mais elle a de nouvelles obligations, de nouveaux liens aussi : puissants et indéfectibles, ils l’amèneront à faire des choix dangereux. Et, tandis que Wyatt trouve sa place et son bonheur à la barre d’un de ces navires mythiques qui sillonnent l’un des plus grands fleuves du monde, Eileen part à la poursuite d’un fantôme…
As baile, « loin de chez soi », est le second tome de Dia Linn, l’histoire d’une lignée familiale à travers les siècles et les continents.
Les O’Callaghan ont troqué les brumes de l’Irlande pour la fausse langueur du Mississippi et Eileen, tranquillement, marche vers son destin : celui qui va sceller le sort de ses descendants.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 30 septembre 2014
Nombre de lectures 363
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

DIA LINN
2 : LE LIVRE D’EILEEN
As baile I

Marie-Pierre BARDOU



© Éditions Hélène Jacob, 2013. Collection Littérature . Tous droits réservés.
ISBN : 978-2-37011-061-9
Résumé du tome précédent


Si vous n’avez encore lu la première partie du Livre d’Eileen (Terra Mahur) , il est urgent de vous le procurer, afin de lire la saga dans l’ordre prévu par l’auteur…

Irlande, 1846. Dans le comté du Kerry, près des grands lacs de Killarney, l’existence est rude, mais aussi grandiose pour les cottiers, paysans et trafiquants d’eau-de-vie. La vie communautaire, le travail de la terre et les révoltes politiques rythment la vie quotidienne.
Mais, pour la seconde année consécutive, le clan O’Callaghan doit subir les conséquences du mildiou, qui détruit leurs récoltes de pommes de terre et les réduit à la famine. Eileen a quinze ans. La Grande Famine lui a déjà enlevé sa mère, Barbra, et les trois puînés de la fratrie.
Du clan prospère des O’Callaghan, il ne reste que Padaig, le père, qui se destinait à la prêtrise avant de rencontrer la douce Barbra. Aïdan, le fils aîné, fougueux et révolté contre les exactions des Anglais, s’engage aux côtés du parti des Jeunes Irlandais avec Liam, son frère de lait. Il est également lié à la douce Roisin, sa fiancée qui porte son enfant. Liam O’Brien, adopté par les O’Callaghan et qui a ensuite repris son nom de baptême, est un garçon solitaire et animé par un seul objectif : rendre à l’Irlande sa souveraineté. Eileen, amoureuse de lui comme on peut l’être à quinze ans de son héros, veille sur ses deux cadets encore en vie : Wyatt et la jeune Nan. Elle survit grâce à son emploi de petite bonne, sous l’égide autoritaire mais bienveillante de Deirdre Roohan, la gouvernante.
Eileen est aussi celle qui a reçu le « don » que se transmettent certaines femmes de la famille – dont sa grand-mère maternelle, Brigid : rêves prémonitoires, intuition surdéveloppée, capacités à lire dans le cœur des hommes… C’est pour cela, pour le don qu’elle a souvent du mal à canaliser, que sa famille confie son éducation à Sean, le buckaugh. Cet homme étrange, ermite dépositaire des secrets anciens des druides, lui apprend depuis son enfance l’utilisation des plantes, l’histoire de l’Irlande et les secrets des étoiles. Sean est autant craint que respecté dans le comté, et des rumeurs courent sur ses accointances secrètes avec l’oppresseur anglais.
Un autre homme ambigu et dangereux suit les pas de la petite Irlandaise : Finbar, le gomaleau, sorte d’homme à tout faire atteint de « crises » étranges, et heureux propriétaire d’Alainn, la grande chienne irish wolfhound. Finbar fera cadeau à Eileen de l’un de ses précieux rejetons.
Au fil des mois, dans l’attente de la prochaine récolte qui les sauvera ou sonnera leur glas, le clan O’Callaghan se réduit comme une peau de chagrin : Aïdan est arrêté et condamné à la déportation en Australie. Liam s’enfuit à Dublin pour rejoindre les Jeunes Irlandais qui préparent l’insurrection. Eileen le presse de les accompagner en Amérique, mais il se dérobe après une nuit de désespoir.
Padaig meurt d’épuisement pour avoir tenté de gagner sa pitance dans les chantiers d’État. Mais peut-être est-il mort empoisonné par Brigid…
Car un mystérieux litige l’opposait à sa belle-mère, persuadée qu’il était à l’origine de la mort de sa fille. Padaig avait en effet été accusé d’être responsable de la mort de son frère jumeau, Connor, dans leur jeunesse : un crime dont il s’était toujours défendu, mais dont l’imputaient ses propres parents. Brigid, la mère de Barbra et également femme de tête aux pouvoirs de sorcière, révélera ainsi à Eileen qu’à la mort du père de Connor et Padaig, leur mère ayant pris le voile, il légua leur fortune à leur dernier fils. Padaig n’a jamais parlé aux siens de son héritage, et il a enterré le magot qui aurait pu sauver sa famille, les condamnant inexorablement : ils ne découvrent l’argent qu’après la mort de leur père, mais Roisin, enceinte, s’enfuit avec leur fortune.
Pour obtenir ses aveux, Eileen doit réduire sa grand-mère à sa merci : de leur confrontation, Brigid sortira vaincue et avouera ses liens avec Sean, le buckaugh, qu’Eileen croyait son ami. Il œuvrait en fait à leur perte, prêt à récupérer leurs terres.
La petite Nan et Brigid finissent par céder aux fièvres et à la famine, elles aussi. Et c’est de Finbar, dont Eileen se méfiait à tort, que viendra le soutien tant attendu. Il va aider Eileen et son jeune frère Wyatt, les seuls survivants du clan O’Callaghan, à quitter les terres d’Irlande. Ils embarquent donc à bord du Morning Drew pour la nouvelle vie qui les attend, à New York… ou ailleurs.
Préface


Gone are the days when my heart was young and gay
Gone are the toils of the cotton fields away
Gone to the fields of a better land I know
I hear those gentle voices calling, "Old Black Joe"

Ils sont partis, les jours
Où mon cœur était jeune et gai
Fini le labeur dans les champs de coton
Venues d’un monde meilleur, je pense,
J’entends ces voix douces qui m’appellent, « Old Black Joe »

I'm coming, I'm coming
For my head is bending low
I hear those gentle voices calling, "Old Black Joe"

Je viens, je viens,
Ma tête penchée vers ces douces voix qui m’appellent
« Old Black Joe »

I'm coming home (I'm coming home)
I'm coming home (I'm coming home)
Oh-oh my head is bending low
I hear those gentle voices calling, "Old Black Joe"

Je viens, je reviens à la maison
Maintenant, je retourne chez moi,
Ma tête penchée vers ces douces voix qui m’appellent
« Old Black Joe »

Why do I weep when my heart should feel no pain?
Why do I sigh that my friends come not again?
Grieving for forms now departed long ago
I hear their gentle voice calling, "Old Black Joe"

Pourquoi dois-je pleurer quand mon cœur ne ressent aucune douleur ?
Pourquoi dois-je soupirer que mes amis ne reviennent pas ?
Les deuils que j’ai faits, je les ai quittés il y a longtemps
J’entends leurs douces voix qui m’appellent, « Old Black Joe »

Where are the hearts once so happy and free?
The children so dear that I held upon my knee?
Gone to the shore where my soul has long'd to go
I hear their gentle voice calling, "Old Black Joe"

Où sont les cœurs à la fois si heureux et si libres ?
Les enfants tellement chers, que je tenais sur mes genoux ?
Ils ont été emportés vers le rivage où mon âme a hâte d’aller
J’entends leurs douces voix qui m’appellent, « Old Black Joe »

I'm coming, I'm coming
For my head is bending low
Old Black Joe. II
Personnages
Prologue


La lame traça un arc de cercle parfait avant de se planter dans le cœur de l’homme. Le geste fut si rapide, presque imperceptible, que personne autour d’eux ne s’en rendit compte. Mais qui, de toute manière, aurait pu s’en préoccuper ? Tandis que l’homme glissait au sol, s’agrippant au mur dans un dernier spasme, Diarmaid jeta un œil aux alentours. Les gens qui passaient, non loin d’eux, avaient rabattu les cols de leur manteau râpé sur leur visage pour se protéger des rafales de vent glacé de l’hiver. Ils ne regardaient pas plus loin que leurs pieds, une règle de base pour qui voulait survivre dans les no man’s land.
Rassuré, le garçon essuya la lame souillée sur son pantalon, cachant son arme en la glissant adroitement près de son poignet, dans la sangle de cuir prévue à cet effet. Une autre règle de base : avoir toujours son arme à portée de main.
Putain, ce qu’il faisait froid. Il devait se dégotter d’autres fringues, sa veste déjà trop légère partait en tristes lambeaux. Après un dernier coup d’œil autour de lui, Diarmaid se pencha sur sa victime, fouillant ses poches avec des gestes méthodiques. Quelques dollars, un briquet, une clef électronique : il empocha le tout, mais fut surtout ravi de découvrir une vraie carte d’identité, avec code intégré et tout et tout. Ça se revendait cher au marché noir.
Il hésita quelques secondes, puis entreprit de dépouiller sa victime de son lourd manteau noir. Puant, la doublure déchirée, portant des traces qu’il suspectait être du vomi ou du sperme – ou les deux –, le vêtement était néanmoins épais et chaud. Lorsqu’il l’enfila sur ses propres fringues, Diarmaid resta totalement insensible à l’allure ridicule qu’il lui donnait : beaucoup trop grand pour lui, le manteau traînait par terre et ses mains arrivaient à peine au milieu des manches. Il avait l’air d’un épouvantail, comme ces pauvres tarés qu’on exhibait parfois près de Madison Garden et qu’on faisait baver et grogner pour l’édification des passants. Mais son allure, il s’en tapait complètement. S’en foutait.
Un bruit lointain, reconnaissable entre tous, couvrit peu à peu le vacarme confus des rues, des roues sur le bitume, des voix qui s’interpellaient : Diarmaid tendit l’oreille pour guetter ce qu’il redoutait, et qui manifestement approchait rapidement au-dessus du quartier. Il n’eut pas besoin de lever les yeux pour savoir que l’hélico arrivait. Pourvu de ses caméras hypersensibles, l’appareil était capable de scruter chaque coin de rue, d’identifier chaque passant en quelques secondes. Et les hommes dans l’hélico étaient des bons. Ils n’avaient pas que des Tasers et des seringues hypodermiques à leur disposition.
Trébuchant dans son manteau, Diarmaid se glissa aussitôt dans la première ruelle qu’il croisa. Il courait maintenant, l’encombrant vêtement remonté à pleines mains, ses bottes éculées glissant sur les pierres mouillées. Il s’engouffra enfin dans l’immeuble, juste avant que l’hélico soit au-dessus de sa tête et signe son arrêt de mort.
Il s’arrêta quelques secondes sous le porche, cherchant son souffle. Les murs lépreux dégageaient une odeur âcre et entêtante, faite de relents de vies oubliées et minables, de meurtres ignorés, de viols systématiques ; de cette violence presque viscérale, spontanée, qui était son monde à lui depuis sa naissance.
Diarmaid monta enfin les marches jonchées de détritus jusqu’à leur appartement du second. Il poussa la porte après le signal convenu – un coup, silence, trois coups rapprochés – et déboula dans la pièce principale.
Il n’y avait plus de vitres depuis longtemps. Des cartons cloués aux linteaux en faisaient office, occultant la lumière – mais quelle lumière, putain ? Un vieux canapé complètement avachi, énorme, monstrueux, prenait presque toute la place. Près d’une des fenêtres condamnées, une table bancale, deux chaises en plastique. Et un homme.
Il était assis sur l’une d’elles et il leva la tête à son entrée. Et se mit à rire, la tête en arrière, un gros rire bien gras et gouleyant, un rire qui donna envie à Diarmaid de rentrer sous terre. C’était foutrement injuste, de se ficher de lui comme ça. Certes, le manteau était trop grand. Mais après tout, il n’avait que onze ans.
Chapitre 1


Un haut-le-cœur lui fit monter un goût acide aux lèvres lorsqu’elle se redressa dans ses couvertures. Luttant contre la nausée, Eileen attendit de longues minutes, assise immobile sur son lit, jusqu’à ce que l’envie de vomir lui passe.
Le mal de mer se rappelait à son bon souvenir.
C’était devenu une sorte de rituel. Chaque matin, lorsqu’elle s’éveillait, elle devait affronter des nausées violentes, chaque jour plus vigoureuses. Parfois, elles passaient toutes seules ; parfois, elle devait leur céder. Dans la semi-obscurité de sa minuscule cabine, Eileen sut qu’elle venait d’éviter le pire ce matin-là.
Le jour se levait à peine derrière la vitre maculée de sel de son hublot. Elle frissonna en s’extirpant des couvertures, ouvrant rapidement la porte pour récupérer le broc d’eau tiède que le personnel mettait à disposition des passagers de première classe chaque matin – même pour les domestiques. En se lavant méticuleusement, elle s’émerveilla encore une fois, comme chaque jour depuis le départ du navire, du confort dont elle disposait. Certes, sa cabine était lilliputienne, à peine plus grande qu’un placard, et elle n’avait pas de brasero pour la réchauffer. Mais malgré tout, c’était un luxe inespéré pour les deux petits cottiers d’Irlande que d’avoir leur propre espace, un véritable lit – ou plutôt une couchette – des couvertures à foison et trois repas copieux par jour ! Eileen sourit en boutonnant soigneusement sa robe grise de petite souris, s’attaquant à la masse rebelle de ses boucles rousses. Elle n’avait, étrangement, eu aucun mal à s’habituer à se faire servir à table, à bénéficier des attentions des serveurs. Même s’ils ne leur accordaient pas, à elle et à son frère, la même déférence qu’aux Dixley.
Wyatt avait plus de difficultés, même s’il faisait son possible pour le cacher. Eileen le voyait peu en dehors des repas. Il avait pris son rôle de « page » très au sérieux, aidant le baronnet à s’habiller, allant lui quérir tout ce que le Lord lui demandait – ses journaux, sa pipe, son tabac, ses cartes à jouer… – mais, la plupart du temps, il disparaissait dans les entrailles du navire et s’acoquinait avec les marins.
Sa sœur le laissait faire. Tant que le Lord s’accommodait de ses absences, elle n’y trouvait rien à redire : elle était certaine que les nouvelles connaissances de Wyatt leur serviraient, à un moment ou à un autre.
Elle mit beaucoup de soin à nouer la mante qui cachait modestement ses cheveux, jetant un regard au petit miroir accroché au-dessus du guéridon. Le visage pâle avait bien quelques taches de rousseur, les contours en étaient encore un peu enfantins, mais, somme toute, elle se trouvait plutôt jolie. C’était ses yeux, surtout, immenses et d’un vert saisissant, qui retenaient l’attention. Ses yeux, et sa bouche, qui n’avait vraiment plus rien d’enfantin. Le baronnet semblait aussi de cet avis.
Eileen quitta sa cabine et, avant de se rendre dans la chambre des enfants juste au bout de la coursive, elle alla faire un tour sur le pont.
Un océan de gris, aux tonalités poudreuses, l’accueillit lorsqu’elle gagna la rambarde et s’y accouda. L’océan et le ciel semblaient se répondre ironiquement, jouant à celui qui paraîtrait le plus morose. Un soleil hivernal tentait de se faire une place, mais on le devinait à peine derrière la couche épaisse des nuages lourds. Un vent froid, qui charriait les embruns pleins d’iode et de sel, gonflait les trois voiles carrées qui se déployaient, immenses, au-dessus de sa tête. Le clipper avançait vite, fendant les eaux grises comme s’il faisait la course avec le vent lui-même.
Eileen respira à pleins poumons. Si ce n’étaient ses nausées matinales, elle ne s’était jamais sentie aussi bien depuis des mois, voire des années. Et encore avait-elle de la chance : une grande majorité de passagers souffraient du mal de mer en continu, et durant les neuf jours de traversée qu’ils venaient d’effectuer, certains n’étaient même pas encore sortis de leur cabine. Peut-être sa pharmacopée secrète l’aidait-elle aussi un peu : la valériane l’aidait à s’endormir, et elle avait pris l’habitude d’ingérer quelques gouttes d’huile de pavot lorsque ses nausées, ou une sensation de malaise, l’envahissaient. Eileen avait pris goût à cette sensation de douce apesanteur, de légèreté délicate et subtile, qui suivait ses médications.
Elle n’osait pas penser aux immigrants entassés dans les soutes, et qu’on ne voyait jamais. Comme si les trois cent cinquante-sept Irlandais croupissant dans les entrailles du clipper étaient des ombres, des numéros sur des listes soigneusement conservées par le commandant dans sa cabine, et qui ne reviendraient à la vie qu’une fois arrivés à New York.
Le vent salé la saisissait dans ses serres glacées, s’insinuant entre les pans de son manteau, griffant son visage. La jeune femme se dirigea rapidement vers la cabine des enfants Dixley, qui devaient l’attendre.
Ils l’attendaient, en effet. La petite Audrey babillait gentiment dans son berceau, tandis que ses aînés se chamaillaient sur leur banquette. La cacophonie était insupportable et Eileen dut élever la voix pour les faire taire.
C’est l’heure du déjeuner, et vous n’êtes pas encore habillés ?
On t’attendait, Nanny.
La voix ironique de sir Thomas Dixley lui arracha un sourire, qu’elle réprima en se tournant vers lui :
Monsieur ne sait donc pas encore s’habiller tout seul ?
Pendant que sa sœur pouffait, Thomas junior rougit et se mit à se laver sans rajouter un mot. Eileen savait qu’aussi jeune qu’il fût, le jeune Lord n’était pas né idiot. Le double sens du mot « nanny {1} » ne lui avait certes pas échappé et il adorait la titiller. Mais, malgré ses piques, ce n’était pas un mauvais garçon. Eileen l’aida à boutonner son joli costume sans rechigner.
Cicely était plus difficile : capricieuse, elle pouvait se montrer également vicieuse et agressive ; heureusement, son jeune âge l’empêchait d’exploiter ces compétences fort utiles, et Eileen était soulagée de ne pas avoir à s’en occuper plus longuement. Du moins se débrouillerait-elle pour éviter cette corvée : à leur arrivée à New York, il leur faudrait trouver un autre moyen de survie.
La salle à manger des premières classes était digne d’un hôtel londonien, ou de ces « clubs » pour messieurs dont elle avait admiré des photographies et des reproductions dans les journaux. Les murs lambrissés, les banquettes en cuir fauve, les lustres en cristal et les nappes empesées, comme la vaisselle blanche d’une finesse incroyable, proclamaient que ses hôtes payaient cher le droit d’y goûter leurs repas.
En entrant, le bébé dans les bras et les deux aînés sur ses talons, Eileen repéra immédiatement le baronnet à sa table coutumière, près de la baie vitrée. Comme à son habitude, il était plongé dans son journal, une tasse de café fumant à ses côtés. Wyatt, attablé en face de lui, dévorait des scones et il lui fit un clin d’œil tandis qu’elle prenait place. Lord Dixley lui adressa un vague sourire ; il n’accorda, par contre, aucune attention à sa progéniture qui s’installait à son tour, tandis qu’un serveur apportait en hâte une chaise d’enfant pour la jeune Audrey.
Eileen but son café à petites gorgées, tout en donnant au bébé ses cuillères de bouillie. Le jeune Thomas était très attentif, en présence de son père, à jouer son rôle d’héritier le plus dignement possible, mais Cicely se moquait comme d’une guigne de se montrer telle une vraie « lady » : elle chipotait dans son assiette, lançant des regards en coin à sa nourrice. Dès que la jeune fille la quittait des yeux pour s’occuper d’Audrey, un bout de scone atterrissait comme par magie sur sa manche ou dans son giron. C’était tous les matins la même rengaine.
Après deux remontrances d’un ton tranquille, Eileen lui enleva les scones.
Tenez-vous tranquille, Mademoiselle, ou bien vous vous passerez de déjeuner.
Père ! Elle m’empêche de manger ! Daddy !
Le hurlement aigu de sa fille n’arracha pas au Lord autre chose qu’un froncement de sourcil.
Écoute ta nourrice, Cicely.
Comme il ne levait toujours pas le nez de son journal, Eileen sourit à la gamine rouge de colère et d’indignation.
Une dernière chance, Lady . Si vous recommencez, vous retournerez dans votre cabine le ventre vide.
Elles se mesurèrent du regard, comme chaque matin, et Eileen gagna, comme chaque matin. Cicely se mit enfin à manger sans plus faire d’histoires, bougonne et renfrognée.
Avez-vous besoin de moi, Sir Thomas ?
Non, non… Va t’amuser, mon garçon. Reviens dans une heure ou deux.
Eileen regarda son frère avec envie, qui sortait de table et se dirigeait vers les coursives. Il commençait à connaître le navire comme sa poche, à force de l’arpenter chaque jour, et il pouvait nommer presque tous les marins par leur nom. Il leur apprenait des chansons et des ballades irlandaises, les aidait aux manœuvres, et ces gars rudes et plutôt brutaux semblaient l’avoir adopté. Depuis quelques jours, ils lui apprenaient un jeu de cartes nommé bizarrement poker , que Wyatt lui avait promis de lui enseigner.
Eileen soupira, enviant la liberté de son petit frère. Il lui semblait parfois, malgré le luxe dont elle disposait, qu’elle allait devenir folle avec ces trois gamins accrochés toute la journée à ses basques. Elle comptait les jours qui les séparaient du débarquement à New York. Si les vents leur étaient favorables, si aucune tempête ne les déroutait, s’ils n’étaient pas attaqués par des pirates – hypothèse peu probable, vu qu’ils ne transportaient pas de marchandises précieuses –, s’ils ne subissaient aucune avarie… Il leur restait exactement trente-trois jours de traversée.
Je vais faire prendre l’air aux enfants, Monsieur.
Oui, oui, très bien.
Il ne les regarda pas quitter la salle, d’ailleurs pourquoi l’aurait-il fait ? C’était exactement le même rituel tous les matins que Dieu créait. Eileen faisait déjeuner les enfants, puis elle les emmenait sur le pont supérieur pendant une petite heure. Thomas Junior et Cicely jouaient alors aux cerceaux et aux billes, se couraient après en poussant des cris sauvages, pendant qu’elle les surveillait en agitant un hochet devant les yeux bleus d’Audrey. Elle les ramenait ensuite dans leur cabine et les aînés devaient lire – avec son aide – pendant que le bébé s’endormait. Ensuite, il y avait le dîner, durant lequel madame Mary leur faisait ou non la grâce de les rejoindre, puis la sieste – ses deux seules heures de liberté ! – suivie du goûter. Il y avait ensuite une nouvelle excursion sur le pont des premières classes, encore un peu de lecture, le souper familial et enfin – enfin ! – le coucher des enfants. C’était la routine la plus assommante, la plus ennuyeuse qu’Eileen eût jamais connue. Trente-trois jours encore.
Tandis que les enfants dépensaient leur trop-plein d’énergie en se poursuivant sur le pont supérieur, Eileen resserra les pans de son manteau autour d’elle, rectifiant les plis de la couverture qui protégeait le bébé. Audrey lui souriait en babillant, secouant le hochet qu’elle tenait fermement dans son petit poing potelé. C’était un bébé adorable, un vrai amour de petite fille. Eileen lui sourit en retour, alors qu’une exclamation furieuse l’obligea à se relever et à se tourner vers les chaises longues : la comtesse douairière de Wilcony y était allongée, enveloppée dans un invraisemblable monceau de couvertures, et protestait vigoureusement contre les enfants qui venaient de heurter son dossier avec leur ballon.
Monsieur Thomas, faites attention !
Je ne l’ai pas fait exprès, Nanny…
Vous devriez les surveiller un peu mieux, jeune fille. J’ai…
Un cri aigu, déchirant, les fit tous sursauter. Eileen frémit en entendant la clameur sourde et désespérée qui provenait des ponts inférieurs. Prenant le bébé dans ses bras, elle s’approcha des escaliers qui y menaient, et d’où elle avait une vue directe sur les deux ponts du dessous.
Une centaine d’hommes et de femmes étaient amassés sur le premier pont, entourant le commandant et un homme très grand et large d’épaules, dont la soutane noire ne laissait aucun doute sur sa fonction. Ce devait être un curé irlandais, un parmi ceux qui vivaient dans les soutes, car elle ne l’avait encore jamais vu.
Tandis qu’Audrey jouait avec l’une des boucles échappées de sa mante, Eileen vit le commandant et le prêtre qui se tenaient chacun de part et d’autre d’une longue planche de bois, épaisse et solide. Une partie de cette planche reposait sur le pont, et l’autre se tendait dans le vide, au-dessus de l’océan gris. Aux pieds des deux hommes, de longs paquets entourés de tissus qu’elle n’eut aucun mal à identifier : des cadavres.
Ils sont morts du typhus ce matin.
Eileen sursauta : le jeune Elliot Bedford, le journaliste anglais qui faisait partie des passagers de première classe, venait de la rejoindre et se tenait tout près d’elle. Vraiment tout près. Elle s’écarta légèrement et indiqua le groupe du menton.
Combien de morts ?
Sept. Mais, d’après Newton, il y en aura d’autres. Une épidémie s’est déclarée dans les soutes il y a deux ou trois jours, une vingtaine de passagers ont été touchés. Ils ont été isolés, bien sûr, mais ça ne suffira pas. Avec une telle promiscuité et une hygiène aussi déplorable, on ne peut que prier.
Eileen tenta de garder son cœur sec en regardant le prêtre lire les psaumes, ses ouailles sanglotant et priant autour de lui. Le commandant Herman Newton gardait sa casquette à la main, tête baissée, et semblait lui aussi en pleine méditation. Eileen aimait bien cet homme, bourru et taciturne comme le sont souvent les marins et les hommes habitués au commandement, mais qui – elle en était sûre – était aussi un homme bon et équitable.
Elle appréciait nettement moins le journaliste. Plutôt beau garçon avec sa tignasse sombre et ses yeux clairs, Bedford était habitué à jouer de son charme pour obtenir ce qu’il voulait – et à l’obtenir sans trop d’efforts. La jeune nourrice des Dixley semblait à son goût, mais Eileen avait bien autre chose en tête qu’une amourette avec un Anglais !
Je vois votre frère, là-bas.
Bedford lui désigna la tête brune de Wyatt, qui se tenait avec les marins à quelques mètres en retrait de la cérémonie. Il lui fit un signe de la main, sans sourire. Les larmes des femmes et les prières des hommes s’élevaient dans le ciel gris, emportés par le vent glacial qui gonflait les voiles du clipper et le faisait gîter légèrement à tribord. Eileen frissonna. Elle aurait dû être parmi eux, au milieu de ces êtres maigres et sales, vêtus de haillons et infestés de poux et de vermine, et qui ne voyaient le jour que pour confier leurs morts à l’océan.
Quel prix aurait-elle à payer pour ce qu’elle avait fait, pour ne pas avoir à se mêler à leur désespoir ?
Les corps furent, un à un, hissés sur la planche. Ils glissèrent dans le vide tandis que le silence se faisait parmi les immigrants. Seul le prêtre récitait ses psaumes, sa voix puissante et grave portée par le vent d’hiver ; et les corps furent avalés par l’immensité grise et liquide, pour l’éternité.
Chapitre 2


La nuit était agitée, et le navire semblait gémir comme le ferait un homme, craquant et grinçant à chaque vague un peu haute. Eileen et Wyatt, assis face à face sur la petite couchette du garçon, ne cessaient de tendre la main vers la lampe à huile : accrochée juste au-dessus de leur tête, elle tanguait dangereusement et menaçait de tomber sur les couvertures.
Là, tu vois, tu formes une paire.
Wyatt lui désigna les cartes étalées entre eux deux.
Il faisait très froid et Eileen avait obtenu du commandant un brasero pour elle et son frère. C’était normalement interdit pour des pièces si exiguës, mais elle avait promis de faire très attention – et, de toute façon, Newton était incapable de lui refuser quoi que ce soit. Le brasero, si proche de la couchette qu’en tendant la main ils pouvaient l’atteindre, faisait régner une chaleur étouffante dans la minuscule cabine de Wyatt. En bras de chemise, le garçon transpirait et Eileen avait attaché sa tignasse rousse devenue insupportable. Le chiot ronflait doucement au creux de ses genoux, poussant parfois de petits cris plaintifs dans son sommeil. Eileen avait essayé de lui trouver un nom, mais sans succès jusqu’ici. Le chien ne réagissait à aucune des appellations qu’elle avait testées. « Tiarna {2} », qui semblait approprié pour le futur adulte qu’il deviendrait, lui faisait pousser des grognements de mécontentement ; « Leanbh {3} », qu’elle employait parfois quand le chiot l’attendrissait, provoquait chez la petite bête un véritable mépris. Wyatt se moquait d’elle, refusant d’admettre que son compagnon devait accepter son nom pour le porter correctement. Il le désignait simplement sous le sobriquet de « rud {4} », qui semblait laisser le chien sans nom totalement indifférent.
Ils se sentaient bien, au chaud et en sécurité dans leur petite cabine surchauffée, occupés qu’ils étaient à apprendre le nouveau jeu qui faisait fureur en Amérique : le poker.
Eileen s’ennuyait tellement qu’elle était prête à tout apprendre, à tout essayer, pourvu que cela lui permette de sortir de son insupportable routine : le journaliste, que Wyatt appelait « le joli cœur d’Eileen », lui apprenait le français, et son frère lui donnait des leçons de tir à la carabine. Ils s’entraînaient pendant la sieste des enfants, dans le secret relatif du pont inférieur, avec pour toute compagnie les marins qui s’amusaient beaucoup de voir une jeune demoiselle tenir un fusil. Mais Eileen s’en fichait, elle aurait accepté d’apprendre à faire la roue si on le lui avait proposé !
Wyatt avait appris le poker parmi les marins et il lui enseignait maintenant les rudiments du jeu. Il lui avait montré les cinquante-deux cartes nécessaires et expliqué les règles de base : chaque joueur recevait cinq cartes, distribuées une à une, et qu’il devait garder cachées à ses adversaires. {5}
Maintenant, les enchères commencent, déclara Wyatt en examinant son propre jeu. Tu dois miser, si tu estimes que tu as une main suffisante, ou passer ton tour.
Eileen regarda ses cartes, essayant de se remémorer les différentes mains possibles. Elle s’aperçut alors que son frère l’observait attentivement et elle sourit : elle avait le droit de mentir, quel jeu amusant !
Elle avait un brelan de trois. Rien d’extraordinaire, mais…
Je mise cinq shillings.
Wyatt suivit son enchère et déclara :
Maintenant, c’est le second tour d’enchères. Tu peux échanger jusqu’à trois de tes cartes avant de prendre ta décision. Si tu mises à nouveau et que je ne suis pas, tu gagnes. Si tu mises et que je relance, la plus forte main gagne. Si tu ne mises pas et que je le fais…
Tu gagnes.
Exactement.
Eileen lui adressa un sourire plutôt désagréable. Il avait oublié que sa grande sœur possédait un certain don… Pouvait-elle vraiment l’utiliser en jouant ? Il regarda la jeune fille piocher deux cartes et en enlever autant de son jeu, puis froncer les sourcils en étudiant le résultat. Elle tenait ses cartes avec maladresse, elle ne connaissait rien au jeu. Alors que lui-même venait de passer les quinze derniers jours à perdre, puis à plumer les marins du Drew Morning . Il était en position de force. Mais il n’aimait pas son sourire.
Bon… Je vais relancer de cinq shillings.
Je suis et je relance de dix.
Il avait parlé trop vite et se mordit la langue. Pourquoi arrivait-il à se montrer imperturbable au milieu de ces hommes rugueux et mal dégrossis, et en même temps si maladroit avec elle ?
Eileen ouvrit de grands yeux et sembla hésiter longuement. Il tenta de lire sur son visage si elle jouait la comédie, si elle était simplement novice et ne savait pas comment…
Je suis et je relance de vingt.
Wyatt éclata de rire en abattant ses cartes, révélant un misérable rainbow {6} .
D’accord, c’est à toi !
Son petit brelan remporta la mise.
Eileen l’assomma ensuite de questions interminables, exigeant de tout savoir des combinaisons possibles, des attitudes, des règles et des enjeux. Wyatt commençait à perdre patience quand sa sœur lui sauta au cou en s’écriant :
Tu te rends compte ? Wyatt, ce jeu est fait pour moi !
Je ne crois pas que les femmes aient le droit de… {7}
Oh, arrête ! Tu sais que je peux lire les pensées des gens, enfin en me concentrant, en écoutant les signes. Je peux gagner presque à coup sûr !
Et durant toute la nuit, Wyatt démontra à sa sœur que ce n’était pas si simple. Tandis que le bateau tanguait et gémissait, que le bois de sa coque craquait sournoisement et que les lames de fond le fouettaient impitoyablement, Eileen prit sa première leçon de menteuse professionnelle.
C’était une sensation nouvelle, exquise, délicieuse : l’excitation du jeu, l’inquiétude avant la mise, la concentration nécessaire, l’évaluation constante des probabilités… Un nouveau monde s’ouvrit aux yeux de la jeune Irlandaise, un univers qu’elle entendait bien maîtriser à fond aussi tôt que possible. Bien entendu, en jouant seulement à deux, le hasard devenait prépondérant et empêchait les joueurs d’exploiter tout le potentiel du jeu. Mais c’était un avant-goût prometteur et Eileen ne devait jamais oublier cette sensation, cette nuit-là, au cœur d’un monde liquide secoué par les vents et la houle, le chien sans nom pelotonné contre elle, ni son frère qui lui ouvrait les portes d’un univers qui deviendrait, un jour, un véritable sésame.
Lorsque le jour se leva péniblement derrière la vitre épaisse du hublot, le petit matin gris et chaotique les trouva encore en pleine partie, pâles et échevelés, et s’affrontant furieusement dans un dernier duel. Eileen perdit la main et se jura que ce serait sa dernière défaite.
Chapitre 3


Edmond lui tendit une main secourable, tandis qu’il peinait à se dépêtrer des cordages enroulés comme des serpents autour de sa cheville.
Allez, mon gars, encore un effort, t’y es presque !
Wyatt prit son élan et, agrippant la main du marin, se hissa sur la dunette. Il s’assit à côté d’Edmond sur la mince tablette de bois qui servait de perchoir aux vigies, tout en haut du mât principal.
Bon sang, ces cordes ne voulaient pas me lâcher !
Malheureux ! Y’a pas de cordes sur un navire, tu vas te faire esplincher !
Le garçon haussa les épaules et ne chercha pas à comprendre le sens du dernier mot, tout en devinant à peu près ce que son compagnon voulait dire : Edmond avait l’étrange habitude d’inventer des expressions de son cru, au gré de sa fantaisie. C’est plus facile que d’chercher les vrais mots , disait-il, et il y avait une certaine logique dans son raisonnement.
Les jambes pendantes dans le vide, au point le plus haut que l’on puisse trouver sur le clipper, Wyatt savourait la vision magique que leur offrait l’Atlantique. Il faisait beau, pour une fois. Malgré le froid vif et piquant, il n’aurait donné sa place pour rien au monde. Sous leurs pieds nus, le navire s’offrait comme une mariée. Wyatt distinguait les hommes d’équipage qui vaquaient tranquillement à leurs tâches, arpentant les ponts de leur démarche chaloupée ; les gaillards étincelaient après le lavage à grandes eaux qu’ils venaient de subir ; les immenses voiles blanches, gonflées d’un vent régulier, qui semblaient vouloir soulever le navire et l’emmener en plein ciel : d’un bleu très pâle, il rejoignait loin sur l’horizon les eaux d’un bleu plus sombre dans une alliance subtile, indigo et pastel mêlés. Le vent salé piquait sa peau et ses yeux, il se sentait bien.
Ils n’avaient aucun droit d’être là : c’était le poste de la vigie, qui n’avait pas pris la relève de son prédécesseur assez vite. Edmond lui avait promis de l’emmener jusque là-haut, au moins une fois, et ils avaient profité d’un relâchement dans la discipline des lieutenants.
Edmond alluma sa pipe malgré le vent, soupirant de contentement en exhalant la fumée malodorante. Wyatt sourit en pensant au dundee de son père.
Regarde, fiston : on voit ta sœur, la jolie guignette !
Edmond… une guignette, c’est un coquillage, un genre de bigorneau…
Car le marin ne faisait pas qu’inventer des mots : il les utilisait également comme bon lui semblait, totalement hors de leur contexte ou de leur sens commun. Il avait à son actif de sérieuses bagarres provoquées par l’un de ses mots sauvages.
Et alors ? riposta Edmond. C’est-y pas joli, un bigorneau ?
Heu…
Wyatt se mit à rire en imaginant sa sœur en crustacé, se penchant pour mieux voir la silhouette d’Eileen qui surveillait les rejetons des Dixley. Elle portait son manteau pour se protéger du froid et promenait le landau du bébé de long en large sur le pont-promenade. À cette hauteur, elle semblait aussi minuscule qu’une poupée.
Elle doit s’ennuyer ferme, la pauvre.
Pourquoi ? Elle aime pas les mouflots ?
Pas vraiment. Je crois qu’elle préférerait, et de loin, être ici avec nous.
Elle monterait si haut ? Une fille ?
Oh que oui !
Edmond tira sur sa pipe avec un regard respectueux pour la petite Irlandaise qui semblait tourner, sur le pont des premières classes, comme un lion dans sa cage. Impossible de savoir l’âge de l’homme, qui ne le connaissait pas lui-même. Ses cheveux gris et son visage tanné ne cadraient pas avec ses yeux d’un gris pétillant et la vitalité qu’il dégageait. Sa mère était française, son père espagnol, et il n’avait jamais eu le loisir de rencontrer l’un ou l’autre.
J’suis né dans un bouvier, mon gars ; pas dans la dentelle, c’est sûr ! rigolait-il, et on supposait qu’il entendait bourbier .
Élevé à l’orphelinat d’une petite ville des Pyrénées françaises, il s’en était échappé dès qu’il avait pu voler assez d’argent pour s’engager comme mousse sur le premier navire croisé au Pays basque. Son histoire était assez banale pour un marin. Petit, sec, des muscles durs et noueux, Edmond avait aussi un don pour les langues : il en parlait au moins six, qu’il énumérait avec fierté. Français, anglais, espagnol, allemand, italien, portugais, il traitait chaque langue aussi mal l’une que l’autre, mais ne les confondait jamais. Wyatt l’aimait vraiment bien, il était de bonne compagnie et il le faisait rire. Et, plus rare, il avait bon cœur.
On va s’faire barder, mon garçon : v’là le Patrick qui s’en vient nous déloger.
En se penchant, Wyatt distingua une silhouette lourde et massive qui grimpait dans les huniers, à une vitesse étonnante. Fasciné, il observa la progression du gros homme qui semblait défier les lois de la pesanteur : il semblait voler dans les cordages, comme si ses cent vingt kilos ne représentaient rien ! La vigie ne les avait pas encore aperçus.
Faut qu’on décanille. T’es pas assez rapide, alors accroche-toi.
Éberlué, Wyatt vit le petit Edmond se courber pour l’inviter à monter sur son dos. Comme il hésitait, le marin le pressa :
Allez, quoi ! Si le commandant nous prend, on est bons pour les fers ! T’inquiète, tu pèses rien, j’en ai pinché de plus accablants que toi !
Patrick se rapprochait dangereusement. Wyatt se décida enfin et, lorsqu’il se hissa sur le dos du vieux marin, les jambes enserrant sa taille et les bras autour de son cou, il se sentit d’un seul coup pousser des ailes : son fardeau sur le dos, Edmond s’élançait dans le vide, les mains tendues vers le gréement le plus proche. Wyatt serra les dents, certain qu’ils allaient mourir de manière horrible – écrasés sur le pont inférieur après une chute de plus de cinquante mètres !
Il ferma les yeux, attendant le choc, mais il sentit que sa « monture » se réceptionnait et il les rouvrit : Edmond avait sauté jusqu’au mât de misaine et il passait de cordage en cordage, avec la grâce d’un danseur, jusqu’à disparaître aux yeux de Patrick derrière l’immense voile du hunier fixe qui leur faisait un écran protecteur.
Dans une sorte de rêve éveillé, Wyatt assista en spectateur à leur descente jusqu’au pont inférieur, atterrissant, après un dernier bond, sur le bois luisant, entre deux marins qui astiquaient les cuivres des canons. Ils ne firent aucune remarque, tandis qu’Edmond se débarrassait de son fardeau comme s’il chassait une mouche.
La force physique de ce vieux bonhomme tout sec était incroyable.
J’me mirerais bien une bonne pinte, moi !
Et le petit homme s’éloigna d’une démarche sautillante, l’invitant à le suivre d’un geste. Encore un peu tremblant, les jambes flageolantes, Wyatt emboîta le pas au marin sous les regards amusés de l’équipage.
Chapitre 4


Au vingt et unième jour de traversée, un malaise profond sembla paralyser l’équipage. Eileen s’en rendit compte dès le matin, lorsqu’elle mena presque de force les enfants prendre l’air sur le pont supérieur.
Les gamins n’avaient aucune envie de sortir. Il faisait un froid difficilement supportable, la température étant descendue au-dessous de dix degrés Celsius, et la sensation était accentuée par les rafales de vent qui giflaient les marins et les très rares passagers qui avaient voulu sortir de leur cabine surchauffée.
Moroses, Cicely et Thomas Junior boudaient, accoudés à la balustrade. Eileen les laissa pourtant là, exposés aux bourrasques glaciales, certaine que les enfants allaient finir par céder et bouger pour ne pas mourir de froid. Elle n’avait aucune envie de supporter deux gosses surexcités par le confinement et qui allaient rater leur sieste. Or, elle y tenait, elle, à ses deux petites heures de tranquillité : elle avait rendez-vous avec Bedford, dans sa cabine, pour sa leçon de français. Elle s’en sortait bien et ne comptait pas s’arrêter en si bon chemin.
La petite Audrey babillait comme à son habitude dans son berceau, jouant avec le hochet que sa Nanny agitait devant ses yeux. La capote du landau était relevée pour la protéger du vent et la gamine croulait littéralement sous les couvertures. Seules ses petites mains gantées de laine et ses joues rebondies restaient visibles. Eileen se pencha pour poser ses lèvres sur la peau douce et veloutée du petit visage. Audrey était le genre d’enfant qui pouvait donner envie à toute femme – même à celles qui, comme Eileen, ne les appréciaient pas spécialement – d’en fabriquer un elle-même : tranquille et bien disposé envers la terre entière.
On a froid ! Nanny, on meurt de froid !
Jouez au ballon, vous aurez chaud.
Eileen répondit à la voix geignarde de Cicely sans même lever les yeux. Elle-même semblait immunisée contre le froid. Ce n’était pas tant ses bottes fourrées, sa mante doublée ou son manteau, mais plutôt une longue habitude de cottier irlandais. Le vent, le froid, la glace, c’était son quotidien durant les frimas hivernaux du comté de Kerry. Être sur un bateau ne changeait pas grand-chose.
En se relevant d’au-dessus du landau, elle constata que les enfants avaient enfin cédé. Ils se poursuivaient sur le pont en se lançant leur ballon bleu. Eileen se rendit alors compte que le bateau était étrangement silencieux.
D’habitude, des ponts inférieurs, l’écho des marins en plein travail berçait leurs journées sans discontinuer. Ordres lancés d’une voix gutturale, cris de protestation ou d’alarme, éclats de rire, chants, disputes… Du pont supérieur, on ne pouvait pas distinguer les paroles, mais on percevait le brouhaha continu qui était devenu une sorte de mantra, de bruit de fond rassurant et rituel.
Mais, ce matin, c’était presque le silence. Occultant les cris de Thomas et de Cicely, Eileen tendit l’oreille, se concentra. Il y avait les claquements secs des voiles sous les assauts du vent, il y avait les gémissements de la houle, les craquements du bois, de la charpente du navire ; elle entendait aussi une musique lointaine, venue du salon des premières classes – l’un des passagers, sans doute le major Northon, s’exerçait au piano.
Mais des marins, des ponts inférieurs, de tout le reste du navire, il n’y avait rien. Intriguée, mal à l’aise, Eileen avisa la silhouette massive du commandant qui regagnait son poste de contrôle, en serrant contre lui les pans de son manteau noir. Elle se plaça sur sa route, lui barrant le passage avec le landau en souriant.
Bonjour, Commandant.
Miss Marshall.
Newton s’inclina légèrement en soulevant sa casquette. Il ne se départait jamais, avec elle comme avec toutes ses passagères, d’une galanterie irréprochable. Envers Eileen, il se montrait même particulièrement gentil, mais sans cette sorte d’attention prédatrice qu’elle détectait dans le regard de presque tous les hommes qu’elle croisait. Elle se sentait bien avec lui, en confiance.
Est-ce qu’il se passe quelque chose de spécial, aujourd’hui ?
Comment cela, Mademoiselle ?
Eileen désigna d’un geste large les ponts inférieurs qu’ils voyaient de la balustrade. On pouvait y distinguer les hommes s’activer à leurs tâches habituelles, sous un ciel tellement bas que les lourds nuages gris semblaient vouloir fondre sur le navire pour l’engloutir avidement.
Vous entendez ?
Il la dévisagea quelques instants sous ses cils broussailleux, indécis.
Quoi donc, Miss ?
Rien, justement. Tout est silencieux.
Le commandant posa la main sur la rambarde, prêt à descendre les escaliers. Il ne semblait pas mourir d’envie de lui répondre, mais la politesse le poussa à donner l’explication qu’elle attendait :
Nous sommes au vingt et unième jour de traversée, Miss Marshall. Pile au milieu de notre voyage.
Oui ?
C’est toujours un mauvais présage pour l’équipage.
Et il amorça sa descente après une inclinaison polie de la tête, la laissant perplexe. Oui, ils en étaient au plein milieu de leur traversée, mais elle ne voyait pas ce que ça pouvait signifier {8} . Elle n’aimait pas la sensation de pesanteur, d’attente, qui régnait sur le clipper.
Après le dîner, Eileen alla coucher les enfants en cachant de son mieux son impatience. Les deux heures qui allaient suivre étaient les plus heureuses de sa journée, à l’exception de celles qu’elle passait avec son frère en fin de soirée. Elle fit très attention en rejoignant la cabine du journaliste : si quelqu’un, passager ou membre de l’équipage, la surprenait à entrer seule dans la cabine d’un homme, elle risquait fort de rejoindre aussitôt les rangs des immigrants dans les soutes du navire. Personne ne lui pardonnerait ce manquement à la vertu d’une jeune fille – même si sa vertu était, de fait, envolée depuis plusieurs semaines.
Elliot l’attendait, assis dans sa cabine devant le pupitre où il avait préparé les livres et les cahiers de son élève. Elle lui adressa seulement un signe de tête avant de s’asseoir à ses côtés.
Son logement était bien plus grand que le sien ou celui de Wyatt, presque aussi vaste que celui de sir Dixley. Il lui avait raconté, avec un rien de forfanterie, qu’il était le fils unique d’une famille très aisée, qui avait fait fortune dans le commerce du vin. Face aux avances elliptiques du jeune homme, Eileen avait une parade très efficace : l’indifférence. Il avait tenté de lui raconter sa vie et de la faire parler, mais elle s’était contentée de le regarder sans rien dire, d’un regard vide et déroutant qui avait fait son effet. Il se contentait, depuis, de quelques frôlements en passant trop près d’elle, ou de toucher sa main « accidentellement » lorsqu’il lui donnait ses leçons. Elle ne réagissait d’aucune manière, certaine que, même enfermée seule avec lui dans sa cabine, elle ne risquait rien de bien sérieux avec ce garçon. Au pire, il aurait droit à un coup de botte bien placé.
Sa tignasse brune parfaitement coiffée, Elliot Bedford attaqua tout de suite sa leçon. Son after-shave, dont il abusait trop souvent, lui donnait mal à la tête, mais elle se concentra.
Le français était une langue difficile, ses pièges innombrables, sa prononciation très délicate. Habituée aux sonorités chantantes de la langue anglaise et à celles, plus rugueuses mais tout aussi riches, du celte, elle avait du mal à maîtriser l’accent presque lisse et monotone de cette langue pourtant belle et élégante. Mais l’apprentissage, dès son enfance, de deux langues différentes et sa détermination avaient raison, petit à petit, de ses lacunes. Elle commençait à lire le français couramment, à le comprendre, et même à l’écrire et à le parler – un peu.
Non, pas haïvair. Hiiiiiver.
Hi-ver.
Elle répéta consciencieusement, luttant contre la nausée. Elle n’avait plus de haut-le-cœur depuis une semaine, est-ce que ça allait recommencer ? La chaleur qui régnait dans la cabine l’emprisonnait dans une chape étouffante. Eileen sentait les gouttes de sueur se former sur son front, sous ses aisselles, glisser le long de sa colonne vertébrale. Et ce parfum ! Elle avait envie de se boucher le nez.
Eileen ? Vous vous sentez bien ? Vous êtes toute pâle !
Elle secoua la tête, repoussant le jeune homme qui tentait maladroitement de la soutenir. Son parfum l’enveloppa, l’agressa, et elle plaqua une main contre sa bouche pour ne pas lui vomir dessus.
Il faut que je sorte.
Attendez !
Il essaya de la retenir, mais elle le repoussa brutalement et s’enfuit littéralement de la cabine en trébuchant dans le couloir. Il fallait qu’elle atteigne sa cabine avant de vomir, il fallait…
Appelez le docteur Thorne ! Vite !
Eileen perçut vaguement qu’on la portait, distinguant à peine au-dessus d’elle des visages, des voix, des mains qui la saisissaient. Puis, elle reconnut la voix claire et forte de son frère qui les chassait tous, sans ménagement.
Allez-vous-en ! Déguerpissez !
La main fraîche de Wyatt sur son front, une bénédiction. Ses yeux verts inquiets, son sourire qui se voulait rassurant.
Le docteur Thorne arrive, Eileen. Tiens bon.
Elle tenta de sourire et se concentra sur sa respiration.
Une heure plus tard, elle se rhabilla tandis que le vieil homme rangeait ses instruments dans la sacoche en cuir brun qu’il trimballait partout avec lui. Le jour gris filtrait à travers le hublot, lumière sale et hésitante dans le jour déclinant. Le docteur Thorne ne fit pas un seul commentaire supplémentaire et ne la salua pas en quittant sa cabine.
Wyatt entra dès le départ du médecin.
Alors ? Il n’a rien voulu me dire.
Je lui ai demandé de se taire.
Pourquoi ? C’est si grave que ça ?
Assis sur la couchette, Wyatt la dévisageait avec anxiété. Eileen soupira en finissant de reboutonner sa robe grise. Tout était devenu gris dans son monde. Ses tenues, le ciel. Son âme.
Je suis enceinte.
Chapitre 5


Onze jours. Onze jours ininterrompus de pluie glacée, de neige, de mer démontée, de vagues grises se fracassant contre la coque du clipper qui gémissait et craquait, gîtait dangereusement et était incapable de tenir sa route au milieu de l’orage.
Calfeutrée dans la cabine des enfants toute la journée, Eileen eut la compagnie de son frère qui n’obtint pas le droit, pour la première fois, de circuler librement sur le navire au milieu d’un équipage épuisé et sur les dents. Le commandant Newton resta sur le pont quasiment sans interruption : elle pouvait apercevoir sa haute silhouette sombre balayée pas les vents furieux, aboyant ses ordres de cette voix de commandant de marine qui ressemblait à un rugissement et portait à des kilomètres à la ronde – mais qu’au milieu du fracas de l’orage, l’on percevait à peine. Courant d’un bout à l’autre du bâtiment, Jonathan Reeves, le second, ne changea pas de vêtements durant ces onze jours, et sa mince silhouette semblait vouloir se fondre dans le gris du ciel et de l’océan.
Les enfants, inconscients du danger, étaient insupportables ; même la petite Audrey devenait capricieuse. Wyatt lui fut d’un précieux secours en occupant les deux aînés toute la journée, leur racontant les légendes du pays, inventant des jeux qui ne nécessitaient pas de se déplacer. Les rares fois où il arrivait à sortir un peu pour prendre le pouls du clipper, il revenait avec de sombres nouvelles : le premier lieutenant avait été projeté dans la grande écoutille après une embardée et il gisait maintenant dans la petite infirmerie du navire, l’épaule fracassée. Les blessures des marins s’accumulaient, membres brisés par les espars, par les poulies ou les cordages tombant des mâts. Les pompes fonctionnaient à plein régime pour évacuer l’eau qui s’engouffrait par les écoutilles. Eileen n’osait pas penser au sort des centaines d’immigrants entassés dans l’entrepont et dont plus personne n’avait le temps de s’occuper.
Les préoccupations majeures des passagers de première classe se résumaient à deux points essentiels : leurs repas étaient froids – les fourneaux restaient éteints depuis onze jours, beaucoup trop dangereux à allumer par ce temps –, et leur dérive allait rallonger le temps de leur traversée – de combien de temps, personne n’était capable de le dire.
Pour la première fois depuis leur embarquement, Eileen pensa qu’ils pourraient ne jamais arriver à bon port. Surtout la nuit, dans sa minuscule cabine, le chiot sans nom roulé en boule contre sa hanche, lorsqu’elle restait immobile dans sa couchette et écoutait l’océan se fracasser en rugissant sur la coque du navire qui semblait ployer comme un arbre dans le vent. Allait-il se briser ? Allaient-ils couler, disparaître dans les eaux glacées de l’Atlantique ? Elle avait la sensation d’évoluer dans un monde devenu totalement instable et mouvant, aussi explosif qu’une poudrière.
Mais étrangement, cette pensée ne l’inquiétait pas vraiment. Elle se demandait plutôt quelle vie elle était en train de former, à son insu, au creux de son ventre. Et ce qui allait leur arriver, à elle, son enfant et son frère, une fois arrivés à New York.
Ils racontent des choses horribles sur les conditions de vie des Irlandais, tu sais, lui expliqua son frère au soir du neuvième jour de tempête, alors que la fureur de l’océan redoublait d’ardeur. Ils disent que lorsque le bateau entre au port, les autorités sanitaires font le tri dans les immigrants et envoient la majorité d’entre eux en quarantaine dans un lieu appelé Castle Garden, un ancien opéra reconverti en centre d’accueil. On peut y rester enfermé plusieurs mois d’affilée ! Et les officiers exigent que chaque immigrant ait au moins cinquante dollars en poche, sinon ils le renvoient au pays… Et quand on arrive enfin à mettre les pieds sur le sol américain, si on y arrive, il faut encore trouver du travail. Les gens se sont organisés en véritables bandes armées pour se protéger des autochtones, et il paraît que les conditions de vie sont encore pires que celles des cottiers !
Pires que la Famine ?
Je ne sais pas. Selon Tom, le hunier, ces bandes sont de vrais hors-la-loi, ils obligent les nouveaux arrivants à voler ou à se prostituer en échange de leur protection.
Nous ne sommes pas des immigrants ordinaires : on est sous la protection de sir Dixley.
Oui, mais nous sommes censés retrouver un père imaginaire à New York, un pasteur anglican.
On trouvera quelque chose, Wyatt. On trouvera.
Pas un instant elle n’imaginait que leur vie américaine se résumerait à devenir catin ou voleur. Elle était certaine de trouver une solution le moment venu. S’ils arrivaient à destination…
Au matin du douzième jour, en ouvrant les yeux, Eileen se rendit compte que quelque chose avait changé : le mouvement continuel du navire, drossé minute après minute au milieu des vagues, avait cessé. Elle se redressa et se sentit aussitôt transportée de joie : par le petit hublot de sa cabine, un ciel d’un bleu pur l’accueillait. Du soleil ! La tempête était terminée !
Dès que les enfants eurent pris leur repas, elle s’empressa de les mener sur le pont supérieur. L’horizon lui offrait une vue dégagée, magnifique, un bleu d’azur parfait et un soleil haut et clair. La température avait changé elle aussi : au froid mordant de ces dernières semaines avait succédé un air presque doux.
Pendant que Thomas Junior et Cicely dépensaient leur trop-plein d’énergie en courant comme des fous après leur ballon, Eileen prit le bébé dans ses bras et monta sur le gaillard arrière, d’où elle pouvait encore les surveiller.
Jonathan Reeves, le second, était à la barre. Le bras gauche bandé étroitement, son visage était extrêmement pâle et ses traits tirés. Il était penché sur des cartes marines étalées entre lui et deux des sous-lieutenants du clipper, et il leva le nez à son arrivée sans cacher sa contrariété.
Les passagers ne sont pas admis ici, Miss Marshall.
Excusez-moi, Monsieur. Je me permettais seulement de venir aux nouvelles… Si vous me le permettez.
Elle préférait avoir affaire au commandant Newton, mais celui-ci avait sûrement profité de l’accalmie pour prendre enfin un peu de repos. Le lieutenant Reeves la mettait mal à l’aise, avec son visage en lame de couteau et ses manières abruptes. Elle sentait chez lui une sécheresse de cœur, une dureté émotionnelle qui le rendait imperméable à ses petites manipulations.
Pourtant, il ne la renvoya pas tout de suite. Il se redressa avec une grimace. Son épaule brisée devait le faire souffrir le martyre, et Eileen savait par son frère que le médecin de bord n’avait plus de laudanum.
Les nouvelles ?
Il secoua un peu la tête en désignant l’horizon de son bras valide.
Nous avons dérivé pendant la tempête et nous essayons de déterminer à quel point exactement. Vous sentez cette douceur dans l’air ?
Oui, ça m’a étonnée.
Vous pouvez l’être ! Nous avons été déroutés vers les îles Canaries, au large du Sénégal. Nous sommes complètement sortis de notre route.
Combien de jours est-ce que…
Ce n’est pas tant le nombre de jours perdus, Miss. C’est plutôt le danger potentiel. Nous sommes maintenant sur les routes des navires négriers, qui transportent l’Or noir d’Afrique vers le sud des États-Unis. Et avec eux, les corsaires…
Eileen avait entendu parler de ce fameux « Or noir », soit le trafic d’esclaves organisé par les Européens III : des hommes, des femmes et des enfants africains capturés dans leur village et envoyés dans le sud des États-Unis pour devenir esclaves, main-d’œuvre providentielle pour les exploitations agricoles du coin qui cultivaient du coton, du café et de l’indigo. Elle n’avait encore jamais vu d’Africain de sa vie, ceux que chez elle on appelait fear gorm , « les hommes bleus ».
Je vous serais reconnaissant de ne pas divulguer ces détails aux passagers, Miss Marshall. Je n’aurais d’ailleurs pas dû vous en parler.
Elle n’insista pas, car il regrettait déjà ses indiscrétions. Eileen quitta rapidement le gaillard arrière et redescendit sur le pont supérieur, où les enfants poussaient des cris sauvages en se pourchassant entre les chaises longues. Très peu de passagers étaient sortis : ils profitaient sans doute de la mer calme pour pouvoir enfin dormir un peu.
Eileen, elle, n’avait aucune envie de dormir.
Le bébé dans les bras, elle respirait à pleins poumons l’air doux et salé et, avec une joie profonde, accueillait les rayons du soleil sur son visage. Le clipper avait développé presque toute sa voilure pour profiter de la brise : les trois mâts supportaient les immenses voiles blanches dont Wyatt lui avait donné les noms. Elle ne se les rappelait pas tous, juste quelques-uns. À l’avant, le mât de misaine ; le grand mât du milieu ; et le mât d’artimon à l’arrière. Les voiles carrées semblaient chanter un air martial et joyeux sous le vent salé qui les gonflait et le clipper avançait vite – rattraperaient-ils leur retard ? Le mât de misaine avait été très abîmé pendant la tempête et s’était brisé en plein milieu, déparant le voilier comme une blessure trop visible.
Elle se sentait si heureuse, avec le bébé dans ses bras – qui lui rappelait que bientôt, elle porterait son propre enfant de la même manière, tout contre elle –, avec le vent et le soleil sur son visage qui la faisaient revivre !
Chapitre 6


Ils avaient été détournés bien plus que prévu. Ce fut ce que leur annonça, la mine sévère, le commandant Newton le lendemain matin dans la salle à manger, alors que les passagers prenaient leur premier déjeuner chaud depuis douze jours. En savourant ses scones et son thé, Eileen écouta Newton leur expliquer qu’ils devaient changer leurs plans et trouver refuge à Haïti pour réparer le mât de misaine et les pompes mises à mal ces dernières semaines. Ils avaient en outre besoin de se ravitailler en eau douce.
Mais ce n’est pas du tout ce qui était prévu, Commandant ! protesta sir Dixley. Les îles de Haïti sont très éloignées de New York !
Certes, Sir. Mais nous n’avons pas le choix. Trop de membres de l’équipage sont blessés et ils doivent être remplacés pour poursuivre notre route.
Un concert de protestations s’éleva aussitôt, qu’Eileen ignora totalement pour apprécier son repas. Elle goûtait, depuis la veille, à la douceur de l’air, au calme des nuits et au soleil des jours. Le reste n’avait aucune importance.
Le commandant mit fin aux réclamations de manière plutôt abrupte, et il allait quitter la salle lorsque la voix de Wyatt s’éleva, claire et grave – Eileen ne s’était pas rendu compte qu’il avait mué et qu’il possédait désormais un timbre profond qui rappelait à s’y méprendre celui d’Aïdan.
Commandant, comment vont les immigrants ? N’ont-ils pas trop souffert pendant la tempête ?
Cette question incongrue dans la grande salle luxueuse arrêta net les pas de Newton avant qu’il n’en franchisse les portes. Il se retourna lentement et prit son temps pour répondre :
L’entrepont a été inondé plusieurs fois, malheureusement. Nous déplorons vingt-deux morts, la plupart noyés. Une épidémie de typhus s’est déclarée. Nous avons mis les douze personnes atteintes en isolement, mais le médecin craint que ça ne suffise pas.
Si vous ne les faites pas sortir de l’entrepont, ils vont tous y rester !
Le cri d’indignation de Wyatt ne provoqua qu’un haussement d’épaules résigné :
Jeune homme, si nous les autorisons à sortir, le risque d’épidémie deviendra incontrôlable.
Et il quitta la grande salle sans ajouter un mot. Dans le silence qui suivit son départ, Eileen reposa son scone qui lui donnait soudain la nausée. Elle aurait préféré que son frère se taise.
Ils filaient donc maintenant vers Haïti. Allongée sur un transat sur le pont principal, les yeux rivés au ciel pendant que la petite Audrey gazouillait dans son berceau, Eileen avait hâte d’apercevoir cette île dont son frère lui avait parlé. Les marins avaient raconté à Wyatt que cette ancienne colonie française avait arraché son indépendance au prix d’une longue lutte armée, une véritable révolution d’esclaves qui terrifiait encore la vieille Europe. Un certain Faustin Soulouque venait d’être élu président de la République, mais l’île était encore très instable et dangereuse, surtout pour des Européens.
Le concept de l’esclavage lui paraissait tellement étrange qu’elle avait du mal à en imaginer la réalité. Certes, on disait que « les hommes bleus » étaient des êtres inférieurs, presque des animaux. Mais un animal pouvait-il accéder au rang de président d’une république, comme ce fameux Faustin Soulouque ? Elle avait entendu que certains Noirs pouvaient apprendre à lire et à écrire comme eux, ce qui lui semblait totalement incompatible avec un esprit animal. Les dauphins qui, en ce moment même, suivaient leur clipper, étaient considérés comme intelligents ; ils n’en lisaient pas pour autant. Son père lui avait parlé d’un roman écrit justement par un ancien esclave {9} … Un animal pouvait-il écrire un roman ? Un être inférieur ? Cette question l’intriguait, et elle avait envie de faire la connaissance de ces êtres étranges et si controversés.
En Irlande, l’esclavage avait été une institution lucrative avant que l’Église catholique n’y mette un terme. Lorsque les clans, les factions entraient en guerre, le gagnant s’empressait de prendre des esclaves parmi les vaincus. Ils constituaient une main-d’œuvre gratuite et, surtout, un excellent outil de troc et de pression. Un homme pouvait devenir esclave à la suite d’un crime ou d’un vol et devait se mettre au service de ses victimes en compensation de sa faute – telle était la loi des brehons. Saint Patrick lui-même, l’évangélisateur de son pays, avait été fait prisonnier et maintenu en esclavage de longues années avant de recouvrer sa liberté ! Mais ce n’était pas la même chose : jamais un esclave n’était considéré comme un sous-homme ou un être inférieur. Il avait eu la malchance de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment, ou bien il payait sa dette. Mais il était libéré un jour ou l’autre, du moins dans la grande majorité des cas. Ici, dans le système utilisé par les Européens pour exploiter les terres ingrates et lointaines de leurs colonies, il semblait qu’un esclave fut destiné à le rester jusqu’à la fin de sa vie, sans autre espoir que la bonté hypothétique de son maître. Et surtout, noir de peau, il était considéré comme un animal. La Bible ne disait-elle pas que Dieu avait rendu la peau des Lamanites plus sombre pour qu’on les distinguât des bons chrétiens et qu’on sût qu’ils étaient maudits ?
Eileen était incapable de répondre à cette question. Même son père, qui aurait dû devenir prêtre s’il n’avait pas rencontré Barbra, ne semblait pas épouser les Saintes Écritures sur ce point. Elle réfléchissait, savourant le soleil et la douceur de l’air, attentive à ses propres sensations.
Car elle savait que quelque chose allait se passer. Elle le sentait au fond d’elle, même si elle n’obtenait aucune image précise ou vision réelle. Ce n’était pas angoissant, c’était plutôt excitant.
Le docteur Thorne passa dans son champ de vision, occultant le soleil quelques secondes, et il ne la salua pas. Elle ignorait totalement la désapprobation muette du vieil homme, depuis qu’il l’avait examinée quinze jours plus tôt. En tant que catholique, Eileen aurait dû se sentir coupable et fautive. Elle allait devenir une « fille perdue », et en Irlande une telle situation se soldait par l’opprobre et le rejet. Elle aurait pu prendre « ce qu’il faut » pour arrêter sa grossesse encore récente, il lui restait assez des plantes de Brigid pour ça. Mais elle contrôlait mal le dosage et puis, surtout, elle n’avait pas vraiment envie de faire passer le bébé de Liam.
Elle savait que c’était ce qu’elle aurait dû faire. Liam faisait partie de son passé maintenant. Il resterait et mourrait en Irlande, ce pays qui était sa seule passion. Elle aurait dû le faire pour assurer sa propre survie, même si son Dieu condamnait fermement ces agissements – plus encore qu’une femme qui perdait sa vertu. Certes, les filles qui se faisaient engrosser hors mariage atterrissaient le plus souvent dans un couvent, ou sur les trottoirs des grandes villes. Mais elle n’était plus en Irlande et personne ne connaissait son histoire. Elle n’avait qu’à raconter un mensonge, un de plus.
Tout en reprenant sa contemplation des nuages, Eileen mit au point son passé imaginaire.
Chapitre 7


Le commandant et l’équipage craignaient les corsaires qui traquaient les vaisseaux négriers. Mais ce qui sonna le glas du Morning Drew ne ressembla en rien à un navire-pirate.
Ce fut plusieurs lieues avant d’atteindre les eaux territoriales de Haïti qu’une nouvelle tempête éclata. En pleine nuit, deux heures peut-être avant l’aube. Eileen s’était couchée très tard après une longue partie de poker avec Wyatt ; et elle dormait profondément lorsque le mouvement soudain du bateau renversa la lampe à huile, heureusement éteinte, qui alla s’écraser au sol en la réveillant brutalement. Elle se redressa et, par le hublot, distingua un ciel presque aussi clair qu’en plein jour : zébré d’éclairs qui jetaient des lueurs jaunes et orange aussi fulgurantes que furieuses. Elle s’approcha de la vitre et eut une vision d’apocalypse. Des vagues immenses s’élevaient, hautes comme des montagnes, et le clipper semblait pris d’une danse de Saint-Guy totalement folle. Le ciel nocturne était noir et rouge, doré et bleu, plus bas qu’elle ne l’avait jamais vu. Le pire était le bruit : au fracas du tonnerre et aux hurlements du vent, répondaient les cris de l’équipage qu’elle percevait jusque dans sa cabine. Le navire gémissait comme un animal blessé, tout n’était plus que craquements sonores du bois, claquement des voiles mises à mal, hurlements des hommes.
Elle s’habilla sans hâte, s’agrippant comme elle le pouvait pour ne pas être projetée contre les cloisons toutes les minutes. Assis sur son arrière-train, le chiot sans-nom-encore la dévisageait calmement, ses yeux noirs ne la quittant pas des yeux. Elle hésita un peu, puis rassembla quelques affaires dans un ballot et y rajouta le chien. Son sac bien arrimé dans son dos, Eileen sortit enfin de sa cabine, croisant les passagers de première classe, tous réveillés maintenant et qui cherchaient à monter sur le pont. Elle entrait dans la cabine de Wyatt lorsque le second lieutenant débarqua dans le couloir et, sans ménagement, força tout le monde à retourner chez soi.
Wyatt, aussi incroyable que cela parût, dormait encore. Elle le secoua et lui intima l’ordre de s’habiller et de préparer un bagage léger. Il obtempéra sans protester, encore ensommeillé, et Eileen fit le guet par la porte entrebâillée jusqu’à ce qu’il soit prêt. Les couloirs se vidèrent peu à peu et l’officier repartit sur le pont. Elle fit signe à son frère :
Suis-moi.
Ils coururent jusqu’à l’escalier qui montait au pont supérieur, glissant et trébuchant tant le bateau était secoué. Lorsqu’ils débouchèrent sur le pont, le choc fut impressionnant : tout avait été balayé par la tempête, les transats disparus, les canots de sauvetage embarqués par les énormes paquets d’eau qui s’abattaient sur le navire. Place nette. De là où ils se trouvaient, Eileen et Wyatt ne pouvaient pas tenir debout. Agrippés aux bastingages, giflés par les bourrasques violentes, ils eurent un aperçu du clipper tout entier qui se tordait sous l’orage : Newton hurlait ses ordres du gaillard arrière, tandis que les marins tentaient vainement d’affaler les voiles dont la majorité était déchiquetée. Les espars avaient presque tous cédé sous les assauts des vents. Wyatt se tourna vers elle pour lui crier quelque chose, mais à cet instant un énorme fracas couvrit le vacarme ambiant, suivi d’une terrible onde de choc dans tout le navire.
Un haut-fond ! On a percuté un haut-fond !
Ce fut l’affolement général. Le commandant ne semblait plus contrôler ses hommes, tandis que le clipper s’immobilisait dans des craquements sinistres. Eileen, les yeux écarquillés, vit le mât de misaine tomber lentement, arrachant au passage toutes ses voiles, écrasant le grand mât dans sa chute. Wyatt l’agrippa par la manche et la poussa vers l’escalier qui descendait sur le pont inférieur.
Viens !
Les passagers de première classe étaient en train d’envahir le gaillard. Eileen eut juste le temps de croiser le regard d’un sir Dixley éberlué, avant de dévaler les marches à la suite de son frère. Ils atteignaient déjà la teugue {10} lorsqu’une vague énorme s’abattit sur le bateau : Wyatt encercla sa sœur en même temps que la bitte d’amarrage la plus proche, et un enfer glacé et liquide s’abattit sur eux. Toussant, crachant, elle releva la tête et un nouvel éclair illumina le pont qu’ils venaient de quitter : il était maintenant totalement vide. Le navire émit un bruit sourd, profond et énorme qui fit réagir son frère : il la poussa dans la teugue, refermant aussitôt l’écoutille.
Accroupis contre la cloison, ils attendirent ensuite deux longues heures, des heures durant lesquelles ils ne firent que guetter les hurlements des hommes, les hurlements du navire, les hurlements de la tempête.
Puis le calme revint, aussi soudainement que l’enfer s’était déchaîné. Plus aucun bruit ne montait du navire. Transis, Eileen et Wyatt sortirent enfin de la teugue providentielle, et clignèrent des yeux sous la lumière aveuglante d’un matin sans nuages.
Du clipper, il ne restait plus que le bâtiment central, planté dans le haut-fond comme s’il y était embroché. Le gaillard d’avant ainsi que celui d’arrière avaient disparu, et avec eux les mâts, les voiles… et les passagers. Il n’y avait plus d’immigrants, il n’y avait plus de passagers de première classe, et il n’y avait presque plus d’équipage : l’unique rescapé de l’équipe de commandement, un obscur sous-lieutenant qu’Eileen n’avait encore jamais vu, sursauta en les apercevant et évita leurs questions d’une main épuisée. Wyatt reçut un meilleur accueil auprès des quelques marins qui avaient survécu.
Mon garçon, c’est une miraculosité ! J’te croyais mort ! Mam’zelle…
Eileen eut envie de rire devant la déférence du marin, aussi sale et puant que s’il sortait d’une fosse à purin.
Je te présente ma sœur, Edmond, répondit Wyatt, heureux de retrouver son vieil ami.
Bien content qu’vous en soyez sortis tout vifs !
Et il souleva à nouveau sa casquette crasseuse. Wyatt le pressa de questions, mais il l’arrêta à son tour du même geste fataliste que le sous-lieutenant :
Y’a plus que chicane, mon gars. Le commandant, les passagers, les Irlandais… Tout est parti en mer, que Dieu les garde. Y reste plus que vous, le sous-lieutenant Maxwell et nous autres, treize marins, je crois. Ou quatorze.
Et le clipper ?
On est coincés sur ce maudit haut-fond qu’a tout détraquoulé. Sauf qu’il nous empêche de couler pour de bon… Il faut attendre qu’un navire nous restignasse et y’a intérêt que ça arrive vite parce qu’y nous reste pas beaucoup à becqueter. Et encore moins d’eau douce. Mam‘zelle, je vous demanderais bien de prier pour nous.
Je vais le faire, Edmond. Je vais le faire.
Chapitre 8


Fian {11} !
L’animal s’arrêta instantanément, comme figé dans sa pose ridicule : une patte en l’air, le cul en l’air et tout le reste aplati au sol comme s’il imitait une descente de lit. Il tourna vers Eileen un regard parfaitement innocent.
Regarde ! Ça y est, il a accepté un nom !
Wyatt regarda le chiot d’un air dubitatif :
Si tu le dis…
Malgré cette belle victoire – quoi qu’en dise son frère –, Eileen gronda la petite bête et l’obligea à s’éloigner du tas de poissons, qu’ils étaient en train d’écailler et de vider sur ce qu’il restait du pont. Elle mourait de chaud. Sa robe grise de petite souris, maintenant sale et déchirée, semblait soudée à son corps et elle ne cherchait plus à dissimuler ses boucles rousses dans sa mante qui lui servait uniquement à se protéger du soleil : il était à son zénith et ils avaient tous l’impression de griller sur place.
Wyatt rejeta à l’eau les intestins du dernier bar qu’ils préparaient avec les marins encore valides. Le sous-lieutenant Maxwell était alité, l’un des mousses était mort la veille d’une fièvre étrange et fulgurante, et trois autres marins étaient très mal en point : Eileen les avait installés aussi bien que possible dans la teugue, l’unique cabine du navire à peu près intacte. Elle les soignait comme elle le pouvait, utilisant les dernières herbes qu’elle avait apportées d’Irlande, dosant en essayant de se souvenir des leçons de Sean, utilisant son instinct. Elle y avait gagné une chose étrange : le respect, voire la vénération des hommes rescapés du Morning Drew .
Le clipper ne ressemblait plus du tout au fier navire qu’il avait été cinq jours plus tôt. Les rochers du haut-fond s’étaient encastrés dans la partie centrale du bateau qu’ils maintenaient immobile, et l’eau avait envahi les cales. Il ne restait plus rien d’autre que la teugue, un morceau du pont central sur lequel ils évoluaient, et quelques mètres du gaillard d’avant ; tout le reste avait sombré, disloqué et éparpillé par la tempête. Ils dormaient à la belle étoile, la cabine étant réservée aux malades, et pêchaient les bars, daurades, flétans et thons qui voulaient bien se laisser prendre, car il n’y avait quasiment plus de vivres. Seule l’eau douce leur posait un problème immédiat : il ne leur restait plus de quoi tenir davantage que quelques jours, en se rationnant de manière drastique.
Les jours s’étiraient avec une lenteur désespérante, sous une chaleur qu’Eileen n’avait jamais connue. Ils avaient changé de latitude en se déroutant. Ils se réveillaient avec les premières lueurs de l’aube qui enflammaient le ciel infini d’un sublime dégradé de roses et de violines ; ils pêchaient, soignaient les blessés, chantaient des chansons, mangeaient un peu, buvaient encore moins, puis se couchaient sous les étoiles lorsque le jour déclinait. C’était les nuits qu’elle préférait : elles étaient immenses, énormes, irréelles. Un ciel tapissé d’étoiles d’une splendeur qui la bouleversait, qui la réconfortait aussi. S’ils devaient tous mourir, quel écrin plus sublime pouvaient-ils demander ? Elle se souvenait des leçons de Sean, le buckaugh, et elle énumérait leur nom avant de s’endormir, comme si elle appelait sur leur tête la bénédiction de chacune d’entre elles.
Mais personne – pas plus qu’elle – n’avait envie de mourir, pas même sous les plus belles étoiles de la Création. Habitués aux splendeurs nocturnes de l’océan, les marins n’en étaient pas devenus pour autant insensibles, et la nuit venue rendait ces hommes grossiers presque poétiques : ils demandaient aux deux jeunes Irlandais de leur chanter les anciennes ballades de Thomas Moore et de leur conter les légendes celtes. En retour, ils racontaient leurs voyages, leurs aventures, tentant maladroitement de passer sous silence les épisodes les moins décents pour les oreilles d’une jeune demoiselle – ce qui donnait des ellipses étonnantes. Eileen appréciait surtout la compagnie d’Edmond, l’ami de son frère, vieux bonhomme qui s’exprimait d’une manière si amusante et qui savait toujours trouver une solution à tout. Vif, débrouillard, il veillait sur les deux jeunes Irlandais comme une poule sur sa couvée.
La nuit leur apportait donc la fraîcheur et la poésie. La journée, ils tentaient simplement de survivre.
Eileen alla s’asseoir sous la sorte de tente qu’Edmond avait trafiquée avec le morceau de voile qu’il avait récupéré. Elle s’assit à l’ombre, Fian – puisque tel était son nom, désormais – trottant jusqu’à ses jupes. Il avait chaud lui aussi, et faim, mais à part ses tentatives de chapardage il se montrait toujours très calme et obéissant. Elle grattouilla un peu le pelage assez rêche du chien en observant l’océan. Toujours rien en vue : l’immense étendue d’eau, d’un bleu gris changeant, était désespérément vide.
Eileen pensait à la petite Audrey, le bébé des Dixley, espérant qu’elle était morte le plus vite possible, assez vite en tout cas pour ne pas avoir eu le temps de souffrir. Elle comprenait mieux, maintenant, pourquoi autant de marins refusaient d’apprendre à nager, ce qui lui avait toujours paru incohérent. Mais tant qu’à périr noyé en plein océan, autant que la mort soit rapide. Savoir nager ne faisait que repousser l’échéance.
Elle n’osait pas penser à la terreur de l’enfant au moment où ses poumons s’étaient emplis d’eau glacée, au moment où… Elle se secoua. Sa culpabilité était totalement inutile. Elle avait sauvé sa vie et celle de Wyatt en ignorant délibérément tous les autres. Elle referait la même chose si c’était nécessaire. Les centaines d’immigrants entassés dans l’entrepont avaient dû, eux, voir leur mort en face. La fin n’avait certainement pas été rapide et indolore pour ses compatriotes enfermés entre les cloisons devenues cercueil. Leurs noms, soigneusement conservés sur la liste du commandant, avaient été engloutis eux aussi. Il ne restait réellement plus rien d’eux, sinon la mémoire des leurs restés au pays ou déjà partis vers d’autres terres plus clémentes. Elle priait pour eux chaque jour, espérant que Dieu, ce Dieu qui depuis quelques mois lui était devenu si distant, les accueillerait et les réconforterait, pauvres hères qui avaient perdu jusqu’à leur nom.
En attendant, si aucun navire ne passait les récupérer, ils étaient en très mauvaise posture : au moindre coup

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