Dia Linn - III - Le Livre de Wyatt (Díoltas)
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Description

À l'aube de la guerre de Sécession, Wyatt décide d'aller récupérer la mine d'or volée par Liam. Le frère d'Eileen est également bien décidé à honorer la díoltas celte, et à venger le meurtre de sa sœur…
Il s'engage alors sur les pistes de l'Ouest, celles des trappeurs, des Indiens et des hors-la-loi, rejoignant un convoi de pionniers à destination du Colorado.
Avec son ami Edmond, le vieux marin qui s’est institué son protecteur, et sa femme Kinta, la belle Indienne choctaw, il pénètre dans les grandes plaines sauvages.
Wyatt y croise d’étranges personnages, y lie de nouvelles et puissantes amitiés, jusqu’aux mines d’or de Pikes Peak où, dit-on, il suffit de se baisser pour devenir millionnaire.
Lorsque le convoi des pionniers atteint le territoire du Colorado, c’est plutôt la violence, l’avidité et la colère des Cheyennes qu’ils y trouvent ! Mais aussi l’or, la fortune pour laquelle Eileen a été tuée sur les rives du Mississippi.
Le village de Dearfield sera le théâtre des retrouvailles de Wyatt et de son frère adoptif, Liam. Des retrouvailles qui ne pourront s'achever que dans le sang…
Díoltas – vengeance en gaélique – est donc le Livre de Wyatt, le troisième tome de la saga "Dia Linn". Lorsque les Colts répondent aux poignards, avant que les États-Unis s'enfoncent dans la guerre la plus sanglante de leur histoire…

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 30 septembre 2014
Nombre de lectures 253
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

DIA LINN
3 : LE LIVRE DE WYATT
Díoltas

Marie-Pierre BARDOU



© Éditions Hélène Jacob, 2014. Collection Littérature . Tous droits réservés.
ISBN : 978-2-37011-155-5
Résumé des tomes précédents


Irlande, décembre 1847.
Eileen O’Callaghan et son jeune frère Wyatt sont presque les seuls survivants de leur clan.
La Grande Famine a tué la mère, Barbra, le père, Padaig, et quasiment toute la fratrie. Le frère aîné, Aïdan, et son frère de lait Liam se sont révoltés contre la domination anglaise : Aïdan a été exilé en Australie et Liam s’est enfui à Dublin pour rejoindre les Jeunes Irlandais et fomenter la révolution. Le jeune homme, qui a repris le nom de sa mère, O’Brien, abandonne ainsi la jeune Eileen après une unique nuit ensemble.
Eileen et Wyatt laissent derrière eux un secret de famille qui est resté sans explications : un ancien litige opposait Padaig à sa belle-mère, Brigid, persuadée qu’il était coupable de la mort de sa fille. Padaig avait en effet été accusé d’être responsable, dans leur jeunesse, de la mort de son frère jumeau, Connor. Brigid, la mère de Barbra et également femme de tête aux pouvoirs de sorcière, révélera l’histoire à Eileen qui a hérité de ses dons : rêves prémonitoires, intuition surdéveloppée, capacités à lire dans le cœur des hommes… À la mort du père de Connor et de Padaig, leur mère a pris le voile et a légué leur fortune à leur dernier fils. Padaig a enterré le magot qui aurait pu sauver sa famille, les condamnant inexorablement : Wyatt découvre l’argent après la mort de leur père, mais Roisin, la fiancée d’Aïdan qui porte son enfant, disparaît avec leur fortune.
Eileen et Wyatt s’enfuient donc à bord du Morning Drew , un clipper à destination de New York. À bord, Wyatt fait la connaissance d’Edmond, un marin français qui devient vite un ami très utile, s’instituant mentor et protecteur du jeune Irlandais. Eileen a également un champion, pour le moment peu efficace : un chiot, cadeau de Finbar le gomaleau, et rejeton d’un des derniers irish wolfhound, les chiens-loups irlandais qui ont presque disparu des terres d’Erin. En grandissant, Fian deviendra un gardien précieux.
Dérouté, le Morning Drew essuie une terrible tempête, et les survivants ne doivent leur salut qu’à l’intervention d’un navire négrier où Désirée de Rocheclaire prend les deux jeunes Irlandais sous son aile. Cette belle Créole, héritière d’une puissante famille, les chaperonne à leur arrivée à La Nouvelle-Orléans, en Louisiane. Une nouvelle vie commence pour nos rescapés…
Tandis que Wyatt devient pilote à bord des steamers sillonnant le Mississippi, Eileen conclut un pacte avec leur protectrice : enceinte de Liam, elle confie ses jumeaux à Désirée qui ne peut avoir d’enfants et recherche des héritiers. Neal et Neve seront donc les enfants adoptifs des Rocheclaire et hériteront de l’ Éléonore , la grande plantation familiale.
Eileen devient la maîtresse d’un tricheur notoire, Jonathan Padding, et tous deux écument les steamboats dans des parties de poker aussi dangereuses qu’excitantes, où les dons particuliers d’Eileen constituent de précieux atouts.
Mais elle apprend que Liam est lui aussi aux États-Unis, parti en quête des Irlandais exilés pour les convaincre de rejoindre la toute nouvelle Fraternité feniane. Eileen se met à la recherche de son amour perdu…
Elle le trouvera, sans savoir que cela causera sa perte. Lors d’une partie de poker au cours de laquelle un certain Brian Turner met en jeu sa mine d’or, Jonathan est pris en flagrant délit de triche par Liam et abattu sur-le-champ. Eileen gagne la partie, et l’acte de possession de la mine, mais Liam la tue en cherchant à le lui voler.
Le livre d’Eileen s’achève ainsi, en août 1859, sur les rives boueuses du Mississippi, avec la mort d’une jeune Irlandaise qui n’avait pas su écouter ses visions…
Et s’ouvre maintenant le livre de Wyatt.
Préface


« Come from Alabama
With my banjo on my knee,
I'm going to Louisiana,
My true love for to see.

Je viens de l’Alabama
Mon banjo est avec moi
Je vais en Louisiane
Mon amour je vais revoir.

Oh, Susanna,
Oh don't you cry for me,
For I come from Alabama,
With my banjo on my knee.

Oh, Susanna,
Oh ne pleure pas pour moi,
Car je viens de l’Alabama
Mon banjo est sur mon genou.

It rained all night
The day I left
The weather it was dry
The sun so hot,
I froze to death
Susanna, don't you cry.
Oh, Susanna…

Il a plu la nuit
Quand je m’en allais.
Le temps est sec là-bas,
Le soleil si chaud,
Je m’y suis gelé.
Susanna, ne pleure pas.
Oh, Susanna…

I had a dream the other night,
When everything was still,
I thought I saw Susanna,
A coming down the hill.
Oh, Susanna…

J’ai fait un rêve l’autre nuit
Quand tout était tranquille
J’ai cru voir ma Susanna,
Qui descendait la colline.
Oh, Susanna…

The buckwheat cake,
Was in her mouth,
The tear was
In her eye,
Says I, I’m coming from the south,
Susanna, don't you cry.
Oh, Susanna…

La larme à l’œil
Et à la bouche
Le gâteau de blé noir
Je lui ai dit "Je viens du sud
Susanna ne pleure pas".
Oh, Susanna… » I
Personnages
Prologue


La main était plutôt minable.
Cyan regardait ses cartes sans vraiment les voir. Un deux de trèfle, un valet de cœur, un cinq de carreau. Sur la table, une dame de pique et un trois de même couleur. Autrement dit, pas de quoi miser.
Elle misa quand même, relançant d’une voix tranquille après l’annonce de son adversaire. Ils n’étaient plus que deux assis autour de la table. Les sept autres joueurs avaient sauté l’un après l’autre, s’accrochant désespérément à leur jeu quitte à y laisser toute leur cave. Elle savait qu’elle était l’attraction de la salle, et que sa seule présence électrisait ces joueurs pour la plupart médiocres. Ils pourraient raconter ensuite qu’ils avaient affronté Cyanure… Quelle gloire !
Celui qui lui faisait face était bon. Du moins, il possédait un véritable talent de mathématicien, capable de donner les probabilités en temps réel et d’évaluer ses possibilités de gain avec une précision de machine. Pour le reste, il était minable. Aucun panache, aucune prise de risque, un visage qui trahissait ses mains presque à coup sûr… et, surtout, cette faille propre aux perdants, soit l’incapacité totale à gérer les tilts.
Elle sentait le regard de l’homme sur elle tandis qu’il réfléchissait, pour décider quelle attitude adopter après sa relance. Cyan en était sûre : il savait qu’elle avait une mauvaise main. Il essayait juste de comprendre pourquoi elle ne s’était pas couchée en sauvant le monticule avantageux de jetons qui s’amoncelaient à son niveau, sur le tapis.
Quel nul. Elle releva la tête, plantant ses yeux verts dans ceux, sombres et interrogatifs, du petit homme noir qui lui faisait face à l’autre bout de la table. Il semblait à la torture. Elle bluffait, il en était convaincu, mais jusqu’où irait-elle ? Elle ne pouvait pas risquer tous ses gains avec la main misérable qu’il savait qu’elle avait.
C’était pourtant ce qu’elle avait décidé de faire. Perdre, puis regagner point par point tout ce qu’elle avait laissé à son adversaire. N’avait-il pas encore compris ? Pour gagner, le plus important est de savoir perdre.
Mais non, bien sûr qu’il ne le savait pas. Se mettre en danger était le seul moyen, pour elle, de ne pas mourir d’ennui.
Autour d’eux, le monde n’existait pas. La salle feutrée, reconstitution minutieuse d’un club anglais du XXI e siècle, était pourtant encombrée d’une petite foule de joueurs et d’observateurs, la plupart habillés avec recherche, un verre à la main. Les murs en lambris, le beau parquet ciré décoré de tapis persans hors de prix, les lumières douces… Ces lumières trouvaient parfois un diamant sur lequel ricocher, au cou d’une femme, ou une chevalière en or sur laquelle se mirer. Les murmures, les bruits de pas étouffés par les tapis, les mouvements discrets de ceux qui ne quittaient pas du regard les derniers joueurs en lice ne la troublaient pas : il y avait longtemps qu’elle avait appris à compartimenter son esprit et ses pensées, à les canaliser dans un seul faisceau. Mais là, elle s’ennuyait profondément…
L’homme à la peau sombre finit par relancer, sûr de sa main et du coup de bluff de son adversaire. Elle pouvait presque sentir son tremblement intérieur, sa certitude mêlée de doute et d’exaspération. La river lui donna un as de cœur. Elle sourit.
Au moment où elle allait annoncer son tapis – et perdre, très probablement –, la carte qu’elle venait de recevoir se troubla sous ses yeux incrédules. La figure rouge se transforma lentement, remplacée par le visage de son frère. Cyan ferma les yeux. Connor marchait dans des allées alourdies de pluie et balayées par un vent glacé. Elle reconnut sans effort les rues de Dublin, des ruelles nocturnes où son frère s’enfonçait presque en courant, affolé, perdu, pourchassé. Une ombre était à ses trousses, qu’elle ne parvenait pas à distinguer. Homme, ou femme ? Grande, mince, la silhouette en pardessus se rapprochait dangereusement de Connor et elle vit luire dans sa main la lame d’un poignard.
Cyan se leva d’un bond, renversant ses cartes, sa pile de jetons, sa chaise. Sans même entendre les protestations furieuses du croupier, de son adversaire et des spectateurs, elle courut vers la porte de sortie, un sentiment d’urgence lui broyant la poitrine. La nuit de Londres happa la fine silhouette vêtue de cuir et l’engloutit avec voracité.
Chapitre 1


« Mon cœur est rempli de joie quand je vous vois ici, comme les ruisseaux qui se gonflent d’eau quand la neige fond au printemps ; et je suis aussi content que les poneys quand l’herbe fraîche apparaît au début de l’année…
Jamais mon peuple n’a, le premier, lâché une flèche ou tiré au pistolet sur les Blancs. Il y a eu des accrochages sur la ligne qui nous sépare, mes jeunes guerriers ont dansé la danse de la guerre. Mais nous ne l’avons pas commencée. C’est vous qui avez envoyé le premier soldat et nous avons envoyé le second. Il y a deux ans, j’arrivais par cette route, sur la piste du bison, afin que mes femmes et mes enfants eussent les joues rondes et le corps chaud. Mais les soldats ont tiré sur nous, et depuis ce temps, il y a eu un bruit comme celui de l’orage, et nous n’avons su quel chemin prendre…
Nous n’avons pas davantage été faits pour pleurer une fois seuls. Les soldats habillés de bleus et les Utes sortirent de la nuit alors noire et paisible et firent des feux de camp de nos huttes. En guise de gibier, ils massacrèrent mes braves, et les guerriers de la tribu coupèrent leurs cheveux pour les morts. Cela se passait au Texas. Ils firent entrer la tristesse dans nos camps et nous les avons poursuivis comme attaquent les bisons mâles pour protéger leurs femelles. Nous les avons trouvés, nous les avons tués et leurs scalps pendent dans nos huttes.
Les Comanches ne sont pas faibles et aveugles comme des chiots de sept jours. Ils sont forts et ont la vue longue comme des chevaux adultes. Ils ont pris leur route et l’ont suivie. Les femmes blanches ont pleuré et nos femmes ont ri.
Mais il y a des choses que vous m’avez dites et que je n’aime pas. Elles ne sont pas douces comme le sucre, mais amères comme la courge. Vous dites que vous voulez nous mettre dans une réserve, nous construire des maisons et des postes médicaux. Je n’en veux pas. Je suis né dans la prairie où le vent soufflait librement et il n’y avait rien pour briser la lumière du soleil. Je suis né là où il n’y avait pas de clôture, où tout respirait librement. Je veux mourir là-bas et non entre des murs. Je connais chaque ruisseau et chaque bois entre le Rio Grande et l’Arkansas, j’ai chassé et vécu dans ce pays. J’ai vécu comme mes pères avant moi, et, comme eux, j’ai vécu heureux.
Quand j’étais à Washington, le Père Vénérable m’a dit que toute la terre des Comanches était nôtre et que personne ne nous empêcherait d’y vivre. Alors, pourquoi nous demandez-vous de quitter les rivières et le soleil et le vent pour aller vivre dans des maisons ? Ne nous demandez pas d’abandonner le bison pour le mouton. Les jeunes hommes ont entendu parler de tout cela et ils sont tristes et fâchés…
Si les Texans étaient restés en dehors de mon pays, la paix aurait pu régner. Mais là où vous dites que nous devons vivre maintenant, c’est trop petit. Les Texans ont pris les endroits où poussait l’herbe la plus épaisse et où le bois était le meilleur.
Aurions-nous gardé cela que nous aurions peut-être fait ce que vous nous demandez. Mais il est trop tard. L’homme blanc a pris le pays que nous aimons et nous ne souhaitons plus qu’errer sur les prairies jusqu’à notre mort. » II
Chapitre 2


Il perdit le compte après la cinquième heure de la nuit. Allongé à même le sol, avec juste une mince couverture entre son corps et la terre battue, Wyatt regardait le plafond voûté que formaient les joncs tressés. Le corps chaud de Kinta reposait tout contre lui, son bras en travers de son ventre. Il déplaça doucement le bras de sa compagne et se leva.
L’air frais de la nuit, juste avant l’aube, lui fit du bien. Il alla sur le débarcadère pour s’y asseoir et attendre le jour. Fian était là ; assis comme de coutume le plus près possible de l’eau, totalement immobile. Les Indiens en avaient peur, maintenant. Non pas qu’il fût dangereux ou menaçant : il ne faisait que ça, rester assis sur le débarcadère, à attendre. Il maigrissait à vue d’œil, ne se nourrissant plus. La grande silhouette décharnée du chien, qui se découpait jour et nuit sur les eaux boueuses du fleuve, formait un tableau d’une immense tristesse. Les Choctaws faisaient un long détour pour passer loin de lui, détournaient la tête lorsqu’ils le voyaient, et ne parlaient jamais du chien qui attendait la mort. Ils le considéraient déjà comme un esprit.
Wyatt s’assit tout près du wolfhound, les jambes pendantes dans le vide au-dessus de l’eau. Il posa sa main sur les épaules devenues osseuses de l’immense bête, dont le pelage était rêche et sale.
Fian, mon vieux. Elle te manque, n’est-ce pas ?
Le chien ne sembla même pas remarquer sa présence, ni sa voix ni son contact. Statue de pierre et de chagrin, les grands yeux noirs restaient fixés sur le Mississippi, comme s’il espérait encore qu’Eileen en sorte et le rende à la vie. Mais le corps de sa maîtresse reposait maintenant dans le petit cimetière catholique de La Nouvelle-Orléans, à côté de Jo.
Wyatt laissa retomber sa main, écrasé par le découragement. Il ne pourrait pas sauver Fian, qui pourtant guérissait bien de sa blessure. Pourrait-il se sauver lui-même ?
Il regarda le soleil se lever lentement, dans sa majesté tranquille, derrière les collines qui longeaient le fleuve. Il l’avait tant aimé, son fleuve ; sa vie libre et trépidante, ses aubes calmes et trompeuses, sa fausse langueur de fils du Sud ! Mais le Mississippi lui était devenu étranger et semblait maintenant le rejeter. Ce qu’il trouvait magique quelques mois auparavant n’était plus que des eaux sales et lourdes, qui charriaient leurs boues puantes jusqu’au delta.
Lorsqu’il avait retrouvé le corps de sa sœur sur la berge du fleuve, elle venait juste de mourir. Elle semblait dormir, allongée sur la terre boueuse qui salissait sa chemise blanche, les longues boucles rousses collées autour de son visage comme un casque de guerrière. N’étaient le sang qui maculait son ventre et la terre sous son corps, il lui avait semblé qu’en touchant son épaule les yeux verts de sa sœur se seraient ouverts. Et elle lui aurait souri.
Mais il savait que ce n’était qu’une douce illusion. Bien qu’encore chaude, la peau d’Eileen avait déjà la blancheur des linceuls.
Les jours suivants lui avaient paru nappés d’un brouillard opaque et oppressant, irréel. L’enterrement, les condoléances, la mise en terre, les jumeaux et Désirée, tout lui semblait tiré d’un mauvais songe. Le père Nicolas avait conduit la cérémonie, veillant à ce que les vieux rites irlandais soient respectés.
Il avait ensuite passé beaucoup de temps à veiller Fian, trouvant dans ce rôle une sorte d’apaisement provisoire : le chien était grièvement blessé au flanc, le poignard de l’agresseur s’était insinué loin dans les chairs de l’animal. Mais il avait survécu, grâce à ses soins patients. Il l’avait nourri et abreuvé de force, jusqu’à ce que le chien puisse se lever et recouvrer son autonomie. Mais alors, Fian avait refusé de s’alimenter.
Il vivait dans la maison d’Eileen lorsqu’Edmond avait débarqué, réapparaissant enfin après des semaines de silence. Son vieil ami avait disparu plusieurs jours avant le drame pour, avoua-t-il, « tâter le bonheur ». Soit quelques semaines de roucoulades avec une belle dont Wyatt n’apprit rien d’autre que le prénom, Ombeline.
Edmond n’avais pas perdu de temps en condoléances ou effusions de tristesse. Il aimait beaucoup la jeune Irlandaise, lui vouant une sorte de culte tendre et respectueux, et Wyatt savait parfaitement qu’il se sentait affreusement coupable de ne pas avoir été présent – ni lors de « l’accident » d’Eileen ni à son enterrement. Edmond, fidèle à lui-même, s’était contenté d’agir.
Lorsqu’il était entré dans la maison d’Eileen, Edmond amenait avec lui deux matelots, les tirant derrière lui presque de force. Trois semaines peut-être après la mort de la jeune femme, Wyatt avait erré dans les couloirs déserts, cherchant dans les modestes affaires de sa sœur celles qu’il voudrait conserver. Il les avait rassemblées au salon, sur la grande table près de la cheminée : ses vêtements, quelques livres, les rares bijoux auxquels elle tenait si peu, ne ressemblant en cela à aucune des femmes qu’il connaissait… En fait, après avoir fait le tri, seuls trois objets la symbolisaient : la croix de saint Patrick de leur père, le couteau qu’elle avait apporté d’Irlande et la photographie que Désirée avait prise d’elle et des jumeaux lors de la fête de leur baptême – la seule image qui existait d’elle –… et c’était tout. Une photo, une arme et une croix, voilà ce qu’il restait d’Eileen O’Callaghan, les enfants mis à part. Les robes et les colifichets de sa sœur iraient à Marie-Laure, sa camériste, qu’il avait émancipée selon ses désirs. Il donnerait la croix de Padaig à Neve, ainsi que ses autres bijoux. Son couteau était pour Neal.
Empruntés, les deux marins avaient trituré leur béret et gardé les yeux fixés sur leurs pieds en lui parlant. Ils venaient lui raconter ce qu’ils avaient vu, sur le pont du Belle Île . Ce qu’ils n’avaient pas raconté à la police chargée de l’enquête, par peur des complications.
On n’a pas parlé, nous autres, parce qu’on voulait pas d’ennuis avec la milice. Mais z’êtes un pilote, et un bon. Vous avez le droit d’être au jus.
Au jus de quoi, Tom ?
Le matelot refusait de le regarder en face, ce qui l’agaçait prodigieusement. Bon sang, il était pilote, pas Dieu le Père ! Il marchait encore pieds nus dans la boue dix années plus tôt et ne risquait pas d’oublier d’où il venait !
Vot’ sœur, là, la jolie Eileen…
On l’a vue, comme qui dirait, juste avant son grand plongeon, avait enchaîné Peter, venant à la rescousse.
Il ne le regardait pas non plus. Wyatt avait frissonné, comme s’il sentait un vetch passer dans la pièce.
Vous l’avez vue tomber à l’eau ? Vous avez reconnu son assassin ?
Comme les deux hommes hésitaient, il avait soudain eu envie de prendre la tête de l’un pour taper sur celle du second, ou de les secouer jusqu’à ce que des sons quelconques en sortent.
Répondez-moi, matelots ! Vous aurez une récompense, si vous me…
On veut pas de récompense, pilote. Et on veut rien avoir à faire avec la milice.
Je ne vous citerai pas, c’est promis. Maintenant, parlez ! Vous avez vu son agresseur ?
Le dénommé Tom avait enfin relevé la tête et l’avait regardé bien en face.
L’Irlandais, le grand maigre qu’était avec votre sœur et son gars pendant la partie qu’a mal tourné. C’est lui qu’on a vu.
Vous êtes sûrs ? Vous l’avez vraiment reconnu ?
Il était à deux mètres de nous, pilote, on pouvait pas le rater. Vot’sœur, on l’a vue sortir de sa cabine comme une furie, en chemise et en cheveux, avec du sang qui dégoulinait par terre. Elle s’est penchée sur la rambarde et elle a crié vot’nom.
Et le gars, l’Irlandais, il est sorti derrière elle et l’a poussée d’un seul coup par-dessus bord, enchaîna Peter. Il avait un couteau à la main, qu’avait du sang dessus, un long couteau comme les Écossais les aiment. Il a disparu aussi sec et on a sonné l’alarme.
Mais vous n’avez rien dit de tout ça. Vous ne l’avez pas dénoncé.
Les deux hommes avaient à nouveau baissé la tête. Edmond n’intervenait pas, silencieux et immobile au fond de la pièce. L’enquête n’avait pas donné grand-chose, surtout parce que Liam, appelé pour être interrogé, était introuvable depuis ce moment-là. Il s’était évaporé.
Et les doutes du garçon avaient trouvé leur réponse : c’était bien son frère adoptif qui avait poignardé Eileen et l’avait jetée dans le fleuve. Wyatt n’avait pas retrouvé l’acte de propriété de la mine de Brian Turner dans les affaires de sa sœur, sur le bateau. Ce fait l’avait mis sur la voie, il en avait juste la confirmation.
Les deux marins étaient repartis sans un mot de plus, en refusant toute récompense – mais en refusant aussi de témoigner officiellement. Wyatt n’avait pas insisté.
Edmond était resté, s’installant provisoirement dans la petite maison déserte. Il avait patiemment poussé son protégé dans la direction qu’il souhaitait.
Eileen était alors morte depuis quatre mois. Chacun s’apprêtait à célébrer le réveillon. L’année 1859 approchait de son terme ; et la joie, les festivités, la douce excitation des festins et des cadeaux de Noël aggravaient ses sentiments de solitude et d’écrasement.
Tout était devenu trop compliqué, trop confus, trop douloureux. Wyatt avait mis en vente la petite maison de sa sœur sur les conseils d’Edmond, pris la photo, le couteau et la croix de Padaig, et il était parti retrouver Kinta.
Celle qu’il pensait ne jamais pouvoir séduire, qu’il considérait comme une sorte d’idole lointaine et inatteignable, était devenue sa femme sans que personne y trouvât à redire. Les Choctaws l’avaient accepté sans broncher, ils s’étaient installés dans la maison que le père de Kinta avait fait construire en prévision du mariage de sa fille et ils s’étaient unis officiellement selon les rites tribaux : Wyatt s’était contenté de jeter aux pieds de sa belle-mère quelques colliers en perles de verre, et un pagne devant ceux de son beau-père. Ils s’étaient baissés pour prendre les cadeaux, acceptant de ce fait le mariage de leur fille. Pas d’autre cérémonie. Ce mariage ne valait rien aux yeux des Blancs, mais cela n’avait aucune importance. Kinta était sa femme et elle le resterait. Dans ses bras, enfin, il avait pu pleurer.
Ses pieds nus frôlaient l’eau sombre. Wyatt regardait le rivage, en face, qui émergeait lentement des brumes matinales. La respiration de Fian à ses côtés était lourde, sifflante. Un couple de hérons glissait avec grâce au-dessus des eaux, à la recherche des proies qui nourriraient leur famille.
Toute sa vie, Wyatt l’avait passée aux côtés de sa sœur. À la mort de Barbra, c’était elle qui était devenue sa mère, puis sa protectrice, son guide, son mentor. Il savait, bien qu’ils n’en aient jamais parlé ensemble, qu’Eileen avait tué pour lui. C’était bien pour son frère qu’elle avait quitté son pays, qu’elle avait empoisonné la jeune Naoise, la nourrice des Dixley. Pour lui, également, qu’elle avait négocié avec Désirée sa place de mousse en échange de l’adoption des jumeaux. Elle avait un don, elle était belle, elle avait un courage que rien ne semblait pouvoir abattre. Elle avait aussi mené une carrière, éphémère mais fructueuse, de joueuse de poker, quand le jeu était absolument interdit aux femmes. Et pourtant, quelque part, elle était toujours restée un peu enfantine, innocente, simple. Comme si ses actions n’atteignaient jamais vraiment le centre de son être, son essence. Elle était… intacte. Et surtout, elle lui avait permis, à lui, de le rester aussi.
Car après les années terribles de la Grande Famine et l’anéantissement des O’Callaghan, il n’y avait eu dans la vie de Wyatt que l’aventure et la joie, l’excitation et la liberté. Oh, il avait travaillé dur pour décrocher sa licence de pilote ! Nuit et jour il avait sillonné le fleuve, gravant dans sa mémoire chaque lit, chaque haut-fond, chaque snag, jusqu’à être capable de naviguer les yeux fermés – ou plutôt en pleine nuit ou dans le brouillard. Mais ses efforts étaient tendus vers un but si excitant, si enthousiasmant ! Il avait apprécié chaque minute de son long apprentissage, savouré même les réprimandes de son mentor, car au bout il y avait la joie et la barre du navire entre ses mains.
Chaque instant de son existence, depuis qu’il avait quitté l’Irlande, avait été un bonheur absolu.
Et tout s’était écroulé.
Il avait pleuré Eileen avec tout l’amour de son cœur de frère, de fils et d’élève. Maintenant que les brumes de son chagrin s’estompaient, que l’envie de vivre reprenait son lent chemin, laborieux mais inexorable, dans ses veines, Wyatt savait qu’il allait devoir partir. Il n’était pas irlandais pour rien : an díoltas {1} , l’un des mots préférés des Celtes, devait recevoir sa rétribution.
Il devait retrouver Liam pour pouvoir tourner la page, fonder sa propre famille, honorer l’esprit de sa sœur. Il devait également remettre la main sur l’acte de propriété de Turner : la mine du Colorado appartenait aux jumeaux, maintenant, et certainement pas aux O’Brien !
Mais il ne pouvait pas partir avec sur les bras un chien agonisant qui, lui, refusait définitivement l’existence. Fian était un guerrier, un vrai guerrier, qui avait voulu donner sa vie pour sauver sa maîtresse. Il avait failli, il ne pouvait pas continuer.
Wyatt se refusait également à l’abandonner là, avec les Indiens qui avaient peur de croiser son regard, ni le laisser à Désirée qui ne l’aimait pas assez pour accompagner ses derniers instants.
Il lui fallait attendre que Fian meure.
Alors ils patientaient tous les deux, assis côte à côte au bord du débarcadère, les yeux perdus dans les eaux lourdes du fleuve ayant accueilli le dernier souffle de celle qu’ils avaient tant aimée.
Chapitre 3


Elle est belle, non ?
Liam leva la tête, jetant un regard rapide à l’écharpe d’un bleu très clair que sa femme lui tendait.
Oui.
Et elle va bien avec ma robe, un cadeau parfait, enchaîna Laura sans prêter attention au manque d’enthousiasme de son mari. Je ne pensais pas qu’Olivia Thristall avait autant de goût, il faut avouer qu’elle le cache bien !
Thristall ? La femme d’Oliver, le démocrate ?
Soudainement intéressé, Liam avait enfin posé son journal et observait sa femme, qui déambulait dans leur chambre comme si elle paradait sur une estrade.
Oui, mon ami. C’est un cadeau de la grosse Olivia, si tu me pardonnes ce vilain surnom !
Et elle faisait des mines devant sa grande psyché, s’enveloppant de l’écharpe raffinée en jouant les princesses. Songeur, Liam admira la silhouette fine et délicate de son épouse. Laura n’était pas vraiment jolie – un front trop bas, un menton un peu pointu, des lèvres fines qui lui donnaient un air sévère – mais tout cela n’avait pas vraiment d’importance. Vive, intelligente, radieuse, la jeune fille qu’il avait rencontrée trois années plus tôt se taillait un beau succès dans les salons politiques de sa mère. Elle était piquante, indocile, et cachait un caractère bien trempé sous ses jupons et ses corsets de fille de bonne famille. William Emerset, son père, était sénateur. L’un des chefs de file du Parti démocrate à New York, qui souffrait des victoires qu’accumulait le Parti des know nothing {2} ces dernières années. Les démocrates cherchaient un second souffle, du sang frais, et Emerset avait aussitôt pris Liam sous son aile lorsque ce dernier avait débarqué dans le sillage de John O’Mahony et de Stephens. L’alliance avec les Irlandais était indispensable pour contrer la progression inexorable des nativistes, ceux qui militaient pour que les immigrants n’aient pas le droit de vote avant vingt et une années passées sur le sol américain. Les Know Nothing gagnaient du terrain grâce au déferlement irrépressible des immigrants, surtout des Irlandais. L’Amérique de cette branche « dure » des WASP {3} se voulait blanche et surtout protestante…
Les démocrates accueillaient en leur sein tous les parias dont les conservateurs ne voulaient pas – surtout les Noirs et les Irlandais –, partant du principe que les États-Unis étaient le fruit de l’immigration et qu’il fallait intégrer toutes les forces en présence.
Et les Irlandais en étaient une. Ils ne cessaient de débarquer sur le sol américain, malgré la fin de la Grande Famine et le retour à des conditions de vie supportables sinon agréables. Les pommes de terre étaient saines, à nouveau, et les cottiers mangeaient à leur faim. Mais les dégâts provoqués par ces années de misère et de mort allaient bien au-delà de la survie. Les Irlandais voulaient vivre autre chose, maintenant, que des années passées à cultiver la terre d’un autre, à récolter des fruits qui pouvaient à chaque récolte se révéler mortels. La diaspora continuait donc, inexorable, vidant l’île d’Émeraude de ses forces et de ses âmes.
Mais ce n’était pas pour autant que les nouveaux immigrants oubliaient leur terre.
Presque un tiers de la population de New York était irlandais ; des quartiers entiers étaient investis par ces catholiques dont le manque de qualification les condamnait aux travaux les plus durs. On parlait même d’ériger une cathédrale en plein cœur de Manhattan, là où, pour le moment, se dressait l’église de Saint-Patrick. Des quartiers souvent agités, témoins de rixes et de conflits territoriaux d’une grande violence entre ceux qui se considéraient comme des « natifs », et les Irlandais dont le catholicisme sentait le soufre pour les protestants – une vieille histoire qui semblait se répéter à l’infini…
Liam avait parfaitement conscience qu’il aurait pu atterrir dans ces quartiers surpeuplés de miséreux où le seul avenir possible était les gangs, le vol et le crime. Sa chance se nommait politique.
Il avait débarqué à New York en compagnie de deux grands leaders irlandais, John O’Mahony et John Mitchell. Leur but, la création de la Fraternité feniane, avait donné un sens à sa présence sur le sol américain et lui avait aussi attribué une certaine importance : il faisait partie des émissaires, ceux que l’on envoyait parcourir le pays à la recherche des Irlandais expatriés. Liam avait donc pris son bâton de pèlerin, ou plutôt son shillelah. Des Irlandais à New York, à Philadelphie, dans les grandes villes, ce n’était pas dur à trouver : ils pullulaient littéralement. Restait à débusquer ceux qui avaient immigré dans l’Ouest et dans le Sud.
Entre deux voyages, Liam revenait dans la grande ville et était introduit par ses mentors dans les milieux politiques.
Pour mieux s’y faire accepter, Liam s’était inventé un passé. De ses origines nébuleuses, il avait tiré une sorte de légende comme les Celtes savaient si bien les raconter. De sa mère, la poétesse inconnue, et de son père dont il n’avait jamais su le nom à défaut du visage, il fit une épopée amoureuse – et malheureuse, comme il se doit. La belle Sara O’Brien était donc morte d’amour pour un bel inconnu, un homme qui lui avait toujours tu son nom et qui fuyait une vengeance terrible… À force de la raconter, la légende était presque devenue réelle pour Liam, qui préférait oublier qu’il avait porté le nom des O’Callaghan. Qui préférait les oublier tout court.
Mais ce n’était pas aussi facile qu’il l’espérait.
Liam chassa Eileen de ses pensées et se concentra sur sa femme.
Ils s’étaient mariés quelques semaines après son second voyage à La Nouvelle-Orléans, alors que l’accouchement de Laura n’était plus un secret pour personne. Aisling avait alors plus de deux ans. Le scandale avait perdu l’attrait de la nouveauté ! Laura et son père avaient pourtant dû y faire face : un scandale mondain dont ces nordistes étaient si friands et qui avait alimenté les rumeurs pendant des mois entiers. Le sénateur préférait affronter les ragots et disposait lui-même d’une fortune assez importante pour faire passer le scandale pour une faute de jeunesse. Laura aurait eu à endurer quelques années d’opprobre et de malveillance, mais il était certain qu’au bout du compte, elle finirait par retrouver sa virginité, du moins morale !
Il avait donc envoyé l’Irlandais fautif en mission une première fois, en lui laissant entendre que s’il ne trouvait pas un moyen – très rapide – de faire fortune et mériter la main de Laura, il ne devait plus jamais remettre les pieds dans sa maison.
William Emerset avait ainsi accueilli un Liam O’Brien potentiellement riche avec une certaine suspicion. Mais les documents étaient convaincants et Laura avait pesé de tout son poids pour faire céder son père. Ils s’étaient mariés – discrètement – quelques semaines à peine après le retour de Liam à New York et s’étaient installés dans la maison de ville offerte par le sénateur.
Liam se rendit compte que, tout en observant sa femme et ses essayages, il frottait machinalement la vilaine cicatrice qui zébrait sa joue droite. La déchirure provoquée par les crocs du chien-loup était longue à guérir et lui laisserait une trace permanente. Elle était profonde et large, coupant sa joue du coin de l’œil jusqu’au menton : tous ceux qui posaient les yeux sur lui ne pouvaient s’empêcher de sursauter. Il s’y habituait.
Il se leva et sonna le majordome pour se faire servir un whisky.
La chambre était surchargée de tableaux, bibelots, meubles délicats et napperons en dentelles, tout ce qu’il détestait, mais la décoration était l’affaire de Laura – dont les goûts étaient parfaitement conformes à ceux de sa caste. À cet instant, le grand lit à baldaquin croulait sous les robes, les jupons et autres vêtements que sa femme adorait essayer encore et encore avant de se rendre à une soirée. Ils étaient invités ce soir-là chez les Mortimer, un ancien whig qui avait retourné sa veste et frayait maintenant avec les démocrates et les Irlandais, soutenant la création des Fenians. Ils avaient besoin de son argent et de ses appuis, Liam serait donc là. Il n’aimait pas ces soirées prétentieuses, où chacune de ses phrases était décortiquée et analysée par ses ennemis, où il devait se montrer invariablement aimable et sourire là où il aurait voulu se battre, agir, haranguer ! Mais ils étaient si proches du but, maintenant…
Montre-moi l’acte de propriété, mon cœur.
Il sursauta, reposa son verre avec un grognement.
Laura, je te l’ai déjà montré dix fois.
Une dernière, s’il te plaît… s’il te plaît…
Il se maudissait d’avoir parlé à sa femme de la mine de Turner. Laura ne savait rien, bien sûr, des circonstances dans lesquelles il en avait pris possession. Pour ce qu’elle en savait, il l’avait gagnée au poker en Louisiane, et c’était tout. Depuis qu’il lui avait montré le papier – sur lequel il avait soigneusement orthographié son nom en lieu et place du propriétaire –, elle ne cessait de lui en parler, alors qu’il ne souhaitait qu’une chose : oublier.
C’était pourtant ce bout de papier qui lui avait permis de l’épouser.
Emerset, le père de Laura, avait été très clair au moment de son départ : malgré le scandale, malgré ses appuis politiques, il ne laisserait jamais un Irlandais sans le sou épouser sa fille unique. Il reviendrait riche, ou il ne reviendrait pas.
Liam était donc revenu avec la mine d’or de Brian Turner.
En rentrant à New York, il avait décidé d’envoyer un représentant dans le Colorado, pour réclamer à sa place ses droits sur la mine et en récolter les gains. Il n’avait ni le temps ni l’envie de se lancer à la conquête des terres sauvages de l’Ouest alors qu’il avait tant à faire ici ! Et puis, cela lui permettait de garder ses souvenirs à distance, de ne pas s’impliquer dans les conséquences de son acte. Il avait parfaitement conscience d’être lâche.
Mais Laura, elle, rêvait de conquêtes et de terres vierges. Elle osait même le harceler pour le pousser à partir dans l’Ouest, et pour l’y accompagner ! Il n’en était évidemment pas question. Mais elle avait de la suite dans les idées.
Madame, je vous amène mademoiselle Aisling. Il est l’heure d’aller dormir.
La nourrice portait leur fille dans ses bras, petite chose délicate, très brune déjà, avec le front haut des O’Brien. Aisling avait les beaux yeux gris de sa génitrice, un caractère doux et conciliant qui amusait beaucoup sa mère, se demandant de qui elle avait pu en hériter. Tandis que Laura câlinait la petite, Liam se contenta d’une caresse sur les fins cheveux sombres et regarda sortir la nourrice et l’enfant avec soulagement. Il se tourna vers sa femme :
Allons-y, maintenant. Nous allons être en retard.
Tandis que le cab les emportait dans les rues noyées d’ombres, les roues heurtant avec fracas les pavés luisants de pluie, Liam laissa son regard se perdre dans la nuit de New York, une nuit maussade et humide sur laquelle veillaient les grands lampadaires à gaz. Leurs lumières pâles, d’un jaune orangé indistinct, formaient de petites mares qui se mêlaient aux flaques de pluie, l’eau et la lumière se mêlant harmonieusement.
Il n’aimait pas New York, ses citadins agressifs et affairés, les mondanités assommantes, les rivalités politiques, le carcan des conventions. Il n’aimait pas non plus le Sud et son arrogance, ni l’Ouest où se concentraient tous les vantards alcooliques de la Création. Il n’aimait rien, en fin de compte. Rien en Amérique.
Le petit cottier d’Irlande, le bâtard dont le seul avenir se résumait aux pommes de terre, était à présent le gendre d’un homme riche, marié à une femme délicieuse et père d’une belle petite fille. Il avait une vie dont il n’aurait jamais osé rêver, avec des serviteurs pour prévenir ses moindres désirs, de beaux habits, des repas abondants, un avenir prometteur.
Et il détestait sa vie. La pluie battait maintenant les vitres de la voiture, Liam ne voyait plus rien dehors. Il voyait en dedans , il voyait les cascades d’Irisfallen, le Bol de Punch du Diable, les sommets du Croc n’Eagles. Les champs de pommes de terre avant la récolte, aux fleurs blanches tremblantes sous le vent, la tourbe, les lacs, les vieux monastères où chuchotaient encore les rois déchus. Il souffrait tellement du manque de son pays qu’il en éprouvait une douleur physique, bien réelle, qui parfois lui coupait le souffle. Et dans chacun de ses souvenirs, si précieux, il y avait une fille dont les yeux verts savaient fouiller son âme.
Chapitre 4


Le petit monticule de terre était à peine visible sur les berges du fleuve. On lui avait dit de ne pas l’enterrer là, car le Mississippi, ce grand farceur, allait sans aucun doute sortir de son lit un jour ou l’autre et inonder les rives, entraînant le corps dans ses eaux chargées de limon et de terre.
Mais ça n’avait aucune importance. Fian reposerait ainsi sous les eaux du grand fleuve, rejoignant ses ancêtres guerriers à défaut de retrouver celle pour qui il avait donné sa vie.
Il était mort sur les berges, sans avoir bougé de la place de guetteur qu’il avait choisie après l’enterrement d’Eileen. Wyatt l’avait simplement trouvé là à l’aube, en le rejoignant comme chaque matin. Le chasseur de loups était toujours assis, bien droit, les yeux ouverts fixés sur le fleuve. Mais mort.
Personne ne lui avait fait de remarque sur le fait qu’il prenait la peine d’enterrer un chien. Les Choctaws avaient intégré le chien-loup dans leur imaginaire et leurs esprits tutélaires, et il était normal que le Blanc veuille honorer sa mémoire.
Pour Wyatt, c’était un peu comme s’il enterrait sa sœur une seconde fois. La dernière part d’elle venait de partir définitivement, le dernier témoin de leur pays, de leur enfance perdue, de leurs espoirs. Il avait la croix de saint Patrick, le couteau et la photographie où le chien apparaissait aux pieds d’Eileen et des jumeaux, gardien de leur âme et rayé de leur mémoire. Neal et Neve s’en souviendraient-ils ? Ils n’avaient que onze ans, leur mère et le chasseur de loups auraient-ils leur place dans leurs souvenirs ?
Accroupi près de la tombe improvisée, Wyatt effleura la terre du plat de la main. Il avait parfois la sensation qu’elle allait l’engloutir lui aussi, l’aspirer de tristesse et de peine, l’écraser de son poids énorme qui se nommait perte.
Il avait attendu la mort de Fian pour quitter la Louisiane et prendre la route. Durant des semaines, il s’était laissé engloutir dans une spirale infernale de regrets et de culpabilité, et maintenant qu’il pouvait s’en libérer… il n’y parvenait pas. Fian était mort depuis plusieurs jours, il aurait dû déjà être en route, ou du moins préparer son départ.
Il avait la sensation d’être une statue de pierre. Qui ne pourrait jamais bouger de cet endroit, frappée d’une malédiction étrange.
Une main douce sur son épaule. Il se redressa. Kinta était devant lui et inclinait la tête, ses pommettes légèrement saillantes, sa belle bouche de femme, ses yeux sombres qui lui souriaient.
Un message est arrivé pour toi.
Et elle lui tendit une lettre, qu’il ouvrit avec curiosité. Désirée de Rocheclaire demandait à le voir au plus vite – les mots suggéraient davantage un ordre qu’une invitation.
Il y a un phaéton qui t’attend.
Wyatt hésita, ne sachant pas ce que lui voulait la mère adoptive des jumeaux. Il n’était pas à l’aise en face d’elle et lui en voulait d’avoir adopté les enfants de sa sœur. Mais peut-être Neal ou Neve avaient-ils des problèmes ? Une maladie, un accident ?
Cette simple possibilité balaya ses doutes : il fut dans la voiture en quelques minutes, le cocher faisant claquer ses guides pour mettre les deux beaux cobs au trot.
* * *
Lorsque le phaéton s’engagea dans l’allée qui menait à l’ Éléonore , les ombres majestueuses des grands chênes bleus leur faisant un écrin de fraîcheur, Wyatt eut un pincement au cœur en songeant aux chevauchées matinales de sa sœur, qu’elle aimait tant. C’était son plaisir secret et solitaire, qui l’arrachait à la monotonie des jours et au carcan des conventions.
Les arbres avaient-ils une mémoire, eux aussi ?
Un esclave le conduisit jusqu’à un petit enclos où les jumeaux apprenaient à monter à cheval, sous l’œil attentif de leur mère adoptive.
Désirée, sous l’écran protecteur de l’ombrelle que lui tenait une petite Noire attachée à ses pas, se trouvait au centre de l’enclos, une longe à la main. Elle faisait trotter un joli poney Shetland, sur le dos duquel le jeune Neal sautillait avec une joie manifeste.
Neal, tenez-vous tranquille ! Vous n’apprendrez jamais à tenir correctement en selle si vous bougez tout le temps !
Au galop, mère, au galop !
Désirée ne put manifestement s’empêcher de sourire devant l’enthousiasme du gamin. Les cheveux d’un blond très clair du garçon voletaient en boucles soyeuses ; les joues rosies par l’excitation, Neal était l’image même du bonheur. Il était déjà solide pour un enfant de cet âge et promettait une belle carrure.
Quand vous vous tiendrez correctement, mon fils, vous aurez votre galop.
Wyatt rejoignit la nourrice qui gardait Neve à l’écart, derrière les barrières, à l’ombre fraîche d’un grand pacanier. La petite lui tendit aussitôt des bras minces et enthousiastes, réclamant son oncle. Il la serra contre lui, respirant son odeur d’enfant et de soleil, observant les yeux noirs et les boucles d’un brun sombre de son maudit père.
Moi aussi, je vais monter, tu sais ?
Oui, ma douce.
Tu me regarderas ?
Bien sûr.
Dans l’enclos, Neal faisait des efforts pour mériter son galop. Il suivait à la lettre les consignes que Désirée lui lançait d’une voix claire et autoritaire – une voix qui avait l’habitude de commander.
Le dos bien droit, Neal. Les coudes au corps… oui, comme cela. Reculez-vous un peu dans votre selle. Rentrez donc le menton, vous n’êtes pas en train de gober les mouches !
L’enfant pouffa en se redressant du mieux qu’il pouvait. Lorsque la tenue du garçon lui parut enfin acceptable, Désirée agita brièvement la longe et, d’un claquement des lèvres, fit partir le poney au galop.
Yeaaap !
Wyatt manqua d’éclater de rire devant la joie de son neveu, qui se mit à pousser des cris sauvages et agitant son chapeau, à la manière – pensait-il – des cow-boys texans.
Arrêtez de faire le pitre, Neal ! Coudes au corps, penchez-vous un peu en avant, accompagnez le cheval… oui, c’est parfait…
Fasciné, Wyatt observait le garçon qui, sous ses yeux, prenait son assiette. Les fesses de l’enfant ne sautaient plus à contretemps sur la selle mais y restaient collées, tout le corps épousant la foulée du cheval. Il savait que Désirée et les siens montaient « à la française », dédaignant les pratiques peu orthodoxes des hommes de l’Ouest. Ce qu’elle lui confirma en le rejoignant derrière les barrières, toujours suivie de la petite négresse, tandis qu’un esclave aidait Neal à descendre de selle.
Lorsque j’étais enfant, à peine plus grande que Neve, mon père m’apprenait à monter avec une baguette de bois collée à ma colonne vertébrale, déclara Désirée en caressant la joue de sa fille.
Je ne veux pas de baguette, Mère ! protesta Neve, outrée, ce qui fit rire les adultes.
Non, c’est promis. Allez caresser Tenderheat pendant qu’on lui change sa selle. Il faut que je parle à votre oncle.
La fillette, accompagnée de sa nourrice, alla rejoindre son frère dans l’enclos, pour quelques câlins chevalins et quelques taquineries.
Vous vouliez me voir.
Wyatt lui fit face avec une certaine appréhension et Désirée chassa la petite Noire à l’ombrelle dont elle n’avait pas besoin pour le moment – le pacanier dispensait une ombre épaisse et bienfaisante autour d’eux. Elle prit place sur un banc, sous le grand arbre, ses jupes s’évasant tout autour d’elle comme la corolle d’une fleur. Elle tapota la place libre – ou ce qu’il restait d’espace libre – près d’elle pour l’inciter à s’asseoir à ses côtés. Ce qu’il fit d’assez mauvaise grâce.
Je sais que la mort d’Eileen a été très douloureuse pour vous, attaqua-t-elle immédiatement. Ne vous fiez pas à mon attitude, j’en ai aussi beaucoup souffert. Nous avions nos… différends, mais je la considérais presque comme une sœur. Bien sûr, ce n’est pas la même chose pour vous : c’était votre sœur.
Les jumeaux n’ont pas l’air d’avoir conscience de la mort de leur mère, éluda Wyatt.
Non, ils sont trop jeunes. L’enterrement les a laissés perplexes, c’est tout. Ils la réclament souvent, vous savez. J’ai beau leur expliquer pourquoi elle ne peut pas venir les voir, je crains qu’ils ne comprennent pas.
Ils finiront par comprendre. J’espère seulement qu’ils ne l’oublieront pas.
Désirée se tourna vers lui pour lui faire face, ses yeux d’un bleu sombre bien plantés dans les siens. Elle paraissait en colère et la colère lui allait bien :
Croyez-vous que je laisserai mes enfants oublier leur mère naturelle ? Ce sont des Rocheclaire, à présent, mais ils sauront d’où ils viennent ! Pour qui me prenez-vous, Wyatt ? Une mégère sans cœur, qui ne voit que son intérêt ? J’aimais Eileen ! Je n’étais pas d’accord avec sa façon de vivre, je ne comprenais pas ses aspirations, mais je l’aimais ! Peut-être pas autant que vous, bien sûr, mais vous n’avez pas le monopole de son deuil !
La gorge serrée, car sa propre peine ne pouvait supporter celle des autres, Wyatt se contenta de hocher la tête en guise d’excuse.
Désirée se calma aussitôt, les yeux étrangement brillants.
C’est d’ailleurs de cela que je voulais vous parler. Votre deuil.
Je ne comprends pas.
Wyatt, vous ne pouvez pas rester ainsi. Eileen est morte depuis six mois déjà. Je sais que vous vivez avec cette jeune Indienne choctaw…
C’est ma femme et elle s’appelle Kinta.
Peu importe, fit-elle d’un geste vague de la main, ce qui eut le don de le mettre en colère à son tour.
Elle l’arrêta avant qu’il ouvre la bouche.
Non, ne recommençons pas à nous chamailler, il y a des sujets que nous devrions éviter.
Très bien. Je mettrai donc de côté l’arrogance de votre race et votre intolérance, je ferai l’impasse sur votre snobisme et votre entêtement, j’ignorerai votre autoritarisme et votre incapacité à…
Un grand éclat de rire le coupa dans son élan. Désirée en pleurait presque, même si ce n’était pas vraiment d’amusement.
Oh, Wyatt ! Vous ressemblez tellement à votre sœur ! Les O’Callaghan ne sont pas exempts d’entêtement ni d’arrogance !
Après un long silence, elle reprit plus calmement :
En souvenir d’elle, vous devez me promettre de sortir de votre prostration. J’assurerai l’avenir de mes enfants, mais ils auront toujours besoin de leur oncle et je veux que vous soyez présent dans leur vie. Je veux que vous soyez aussi présent dans la vôtre ! Si vous aimez cette jeune… puisque vous aimez Kinta, faites-lui donc des enfants, reprenez votre travail, reprenez le fleuve ! Vous êtes un excellent pilote, je…
Liam l’a tuée. Il lui a volé l’acte de propriété de la mine du Colorado et il lui a planté un couteau dans le ventre. Puis, il l’a jetée dans le Mississippi et il s’est enfui. Elle était enceinte, vous savez ?
Et comme Désirée le dévisageait avec stupéfaction, Wyatt entreprit de lui raconter toute l’histoire, depuis le début : la partie de poker, la triche de Jo, son assassinat, la mine de Brian Turner mise en jeu, la victoire d’Eileen. Et le témoignage des deux marins, qui avaient assisté au meurtre.
Dans mon pays, poursuivit Wyatt d’un ton froid, la vengeance n’est pas une option envisageable. C’est un devoir. Nous avons beau être de fervents catholiques, nous croyons toujours qu’une injure non réparée empêche l’âme de sa victime de se libérer. Je dois tuer Liam, je dois libérer Eileen. Et la mine d’or appartient aux jumeaux.
Désirée garda le silence un long moment. Wyatt, assis à ses côtés dans l’ombre frémissante du grand pacanier, se sentait d’un seul coup libéré d’un grand poids, comme si la malédiction avait été levée. Il en aurait embrassé Désirée, instrument involontaire de sa libération !
Lorsque celle-ci brisa le silence, ce fut en femme de tête :
Vous aurez besoin de plus que votre parole pour récupérer votre bien. Vous me donnerez les noms de ces matelots, vous me donnerez tous les détails. J’ai beaucoup de relations, je vais faire établir un procès-verbal et une mise en accusation en bonne et due forme, qui vous servira lorsque vous pourrez réclamer la mine au nom des jumeaux. Quant au reste…
Elle se leva, ses immenses jupes reprenant leur place autour de sa taille fine dans un froufroutement soyeux.
Où se trouve cette mine, exactement ?
Au nord du Colorado, dans les montagnes que l’on nomme Pikes Peak. La mine de Turner fait partie d’un de ces villages qui ont poussé comme des champignons pendant les ruées vers l’or… Celui-là se nomme Dearfield.
Je vais vous donner un capital de départ, pour que vous puissiez acheter l’équipement nécessaire à votre voyage. Un guide fiable aussi, je connais des hommes qui ont déjà exploré ces régions et pourront vous aider.
Mais je…
Laissez-moi faire ça, Wyatt. Je vous en prie. Pour Eileen. Moi aussi, je veux qu’elle repose enfin en paix.
Chapitre 5


Les coups de reins de l’homme, qui l’écrasait de tout son poids, se faisaient plus lents et elle se garda bien de lui prodiguer les encouragements idoines.
Il allait s’endormir, cet enfant de salaud. Elle sentit la chaleur poisseuse de son sperme qui coulait le long de ses jambes tandis qu’il se mettait à ronfler. Le seul type qu’elle connût capable de s’endormir tout en éjaculant.
Elle repoussa le corps lourd qui glissa sur le matelas, à côté d’elle, dans un grognement.
La minuscule pièce empestait la sueur et le foutre. Les yeux grands ouverts, Jolene écouta le vacarme confus de la bâtisse croulante dans laquelle elle officiait – les râles factices de ses congénères, les han de bûcheron des clients ; et, en bas, les échos d’éclats de rire, de verres qui s’entrechoquent, de piano désaccordé et de chants qu’on braillait entre deux bagarres. Un contrepoint auditif familier, en quelque sorte, comme le décor constitué par ces quatre murs en bois et son matelas défoncé, posé à même le sol, où elle se faisait sauter à peu près dix-huit fois par jour – c’était sa moyenne habituelle, elle avait compté. À ce rythme, elle avait l’impression d’être un vrai boulevard.
« J’ai perdu ma force et ma vie,
Et mes amis et ma gaieté ;
J’ai perdu jusqu’à la fierté
Qui faisait croire à mon génie… »
… récitait-elle d’une voix chantante, transformant les vers d’Alfred de Musset en comptine enfantine, tout en lavant soigneusement ses parties intimes avec l’eau du broc en fer-blanc posé à même le sol, près de la porte. L’eau n’était plus très propre, il allait falloir la changer. Elle rabaissa son jupon et ouvrit la porte.
« Quand j’ai connu la Vérité,
J’ai cru que c’était une amie ;
Quand je l’ai comprise et sentie,
J’en étais déjà dégoûté… »
Elle était presque dans le couloir, toujours en chantonnant, lorsqu’une poigne rude l’agrippa par les cheveux, la tirant brutalement en arrière. Elle ne cria pas, ne résista pas. L’homme la projeta sur son vieux matelas crasseux.
Tu pars déjà, salope ? J’ai même pas joui, putain !
Mon gros, tu ne t’es même pas rendu compte que tu lâchais ta sauce , pensa-t-elle avec résignation. Il était furieux. Elle regarda l’homme sortir un poignard et le poser sur sa gorge, poupée désarticulée et passive, tout en continuant à murmurer :
« Et pourtant elle est éternelle,
Et ceux qui se sont passés d’elle
Ici-bas ont tout ignoré… »
Qu’est-ce qu’tu marmonnes, Jolene, hein ? Tu crois que tu vas t’en tirer comme ça ? Personne ne fait la nique à Tom l’Empailleur, personne, t’entends ?
Il appuya sur la lame et elle sentit sa peau céder. L’odeur du sang chaud dans ses narines. Il bandait à nouveau, et sévèrement, étant de ces hommes si nombreux par ici à aimer la violence avant toute chose, comme un rituel sacré. La lame appuyait douloureusement sur sa gorge et les mains de Tom l’Empailleur remontaient maladroitement son jupon.
Il eut une sorte de hoquet, ses yeux s’agrandirent et il lâcha son arme. Le couteau glissa sur le matelas, ajoutant encore quelques taches sombres et poisseuses à celles qui le décoraient déjà.
Jolene repoussa le corps de l’homme pour la seconde fois et se releva prestement, récupérant son propre couteau dont la lame était restée fichée dans le cœur jusqu’à la garde. Elle aimait bien son couteau, qu’elle appelait son petit ami . Elle essuya la lame sur la chemise de Tom l’Empailleur, achevant sa chanson :
« Dieu parle, il faut qu’on lui réponde.
Le seul bien qu’il me reste au monde
Est d’avoir quelquefois pleuré . » {4}
C’est les yeux parfaitement secs qu’elle appela Régina.
* * *
Bon Dieu, Jolene, qu’est-ce que je vais pouvoir faire de toi ! T’es pas possible, ma fille, qui est-ce qui m’a fichu une catin pareille ? Ça fait le cinquième que tu me zigouilles, le cinquième !
Jolene aimait bien Régina. La tenancière du bordel avait toujours des expressions délicieusement exotiques et elle faisait beaucoup de bruit pour pas grand-chose. Des meurtres, ici, il devait y en avoir au moins deux ou trois par jour sans que personne n’intervienne jamais, encore moins dans un établissement de ce genre. Elle se tenait donc coite, bien sagement assise face à sa patronne, les mains croisées sur son giron.
Régina soupira profondément, jetant un regard désolé sur ce salopard de Tom l’Empailleur qui gisait de façon grotesque sur le matelas de sa putain, la bouche grande ouverte et le regard vitreux. Il allait encore falloir qu’elle s’en débarrasse. Elle observa Jolene, dont la soumission apparente n’était qu’un leurre.
La fille était grande, beaucoup plus grande que la moyenne – peut-être presque un mètre quatre-vingt. Solide comme un cheval de trait, une force peu commune, et très belle. Un visage aux traits fins, une bouche magnifique, et surtout des yeux à faire pâlir le plus blasé des chercheurs d’or, rôdeurs, voleurs et autres brigands qui pullulaient dans le coin. Des yeux immenses, en amande, pailletés d’or et ombrés de cils à la longueur incroyable. Ça, et une poitrine de madone, c’était ce qui l’avait décidée à l’embaucher trois années plus tôt, quand la fille avait débarqué de nulle part et lui avait réclamé du boulot.
Depuis, Régina avait un peu de mal à suivre.
Elle ne critiquait pas le fait que ses filles se défendent, ça non. Elle les encourageait elle-même à garder un couteau à portée de main en cas de problème. Mais Jolene avait tendance à en jouer un peu trop souvent et sans aucun état d’âme. Ça commençait à jaser, dans le coin, et certains refusaient même de monter avec la fille sous prétexte qu’elle était incontrôlable. D’un autre côté, ça en attirait d’autres.
Lorsqu’elle quitta la chambre, ses deux hommes à tout faire tirant le cadavre par les pieds, Jolene avait commencé à démêler ses longs et beaux cheveux d’un châtain chaud et cuivré, chantonnant l’un de ses obscurs poèmes en français dont personne ne comprenait le sens. La voix douce de la fille l’accompagna jusque dans le couloir.
« Jamais, avez-vous dit, tandis qu’autour de nous
Résonnait de Schubert la plaintive musique ;
Jamais, avez-vous dit, tandis que, malgré vous,
Brillait de vos grands yeux l’azur mélancolique … » {5}
Chapitre 6


Chapman lui souriait de guingois, sanglé comme à son habitude dans ce qu’il considérait comme un uniforme de pilote digne de ce nom – une redingote gris perle, des bottines à boutons qu’il estimait être le summum de l’élégance, un pantalon sombre au pli impeccable…
En serrant la main de son ancien patron, Wyatt ne put s’empêcher de sourire en jetant un œil aux pieds du pilote qui semblaient, ainsi emprisonnés dans les précieuses bottines, ridiculement petits par rapport à la silhouette bedonnante du bonhomme. Chapman approchait de la soixantaine et la portait fièrement, arborant une belle moustache grise et soignée que surmontait un nez en bec d’aigle. Ses yeux noirs jaugèrent des pieds à la tête son ancien apprenti, et il lui serra vigoureusement la main :
O’Callaghan ! Vous abandonnez le Vieil Homme {6} , à ce que l’on m’a dit ?
Je pars quelque temps pour l’Ouest, Monsieur. Mais je reviendrai… peut-être.
Humph ! Oui… Toutes mes condoléances, pour… vous savez…
Wyatt hocha la tête, en dégageant doucement sa main de l’étreinte cordiale de son ex-mentor.
Il était heureux que l’ Enterprise , le premier bateau dont il ait jamais pris les commandes, soit aussi celui qui lui ferait quitter le sol de Louisiane. La cabine du pilote, où il était monté dès son arrivée à bord pour venir saluer Chapman, était un havre de paix au milieu d’un océan de cris, de mouvements, de sirènes et de bousculades. Le steamboat allait bientôt lever l’ancre. De leur position surélevée, les deux hommes observèrent un moment les familles qui se séparaient, dignement ou avec effusion, sur les quais. Elles étaient entourées des coolies et des marins, des marchandises de toute sorte que l’on embarquait avec force cris et jurons, des caisses de produits précieux que surveillaient jalousement les fournisseurs, les buggies et les phaétons qui encombraient le passage avec leurs chevaux énervés par le boucan.
Malgré l’heure matinale, le soleil dardait déjà des rayons ardents qui promettaient l’une des journées les plus brûlantes de ce mois de juillet 1860.
Wyatt se secoua, s’arrachant à ce spectacle familier.
Je dois aller saluer les miens, pilote.
Bien sûr, mon garçon. Je compte sur vous pour venir me voir, quand nous aurons levé l’ancre.
Wyatt quitta la cabine, croisant un jeune homme nerveux dont le visage presque blême le fit sourire – sans doute le dernier élève en date de Chapman, qui n’était pas encore accoutumé à être brimé et houspillé à longueur de journée.
Le jeune Irlandais se fraya un chemin parmi les passagers qui montaient à bord et se dispersaient sur les ponts ou prenaient possession de leur cabine, saluant au passage les hommes d’équipage qu’il reconnaissait. Il prit la petite foule à contre-courant, descendant la rambarde d’embarquement quand tous les autres la montaient.
Oncle Wyatt !
Il se pencha et souleva dans ses bras sa jolie nièce. Les yeux brillants, passionné par tout ce qu’il voyait autour d’eux, Neal se tenait bien droit à ses côtés et Wyatt eut un instant de surprise presque douloureuse à constater à quel point l’enfance les abandonnait déjà : les jumeaux avaient fêté fin juin leur douzième anniversaire et, si Neve était encore une petite fille en crinolines avec des joues veloutées et de jolies anglaises brunes, Neal semblait tendre vers l’âge adulte comme s’il cherchait à battre un record. Ses cheveux d’un blond très pâle accrochaient la lumière du matin, ses yeux d’un bleu de lapis-lazuli bien ouverts sur le monde. Très grand pour son âge, les épaules déjà larges, son ossature lourde et sa mâchoire carrée promettaient l’homme qu’il n’allait pas tarder à devenir.
Je devrais t’accompagner, oncle Wyatt, déclara gravement le garçon tandis que son oncle serrait sa sœur contre lui. Je suis assez grand pour ça, je suis bon cavalier et mon maître d’armes m’a dit que j’étais un excellent tireur.
Je n’en doute pas, fils. Mais quelqu’un doit veiller sur ta sœur, et sur la plantation.
Wyatt serrait la petite contre lui à l’en étouffer, submergé par une émotion qu’il avait du mal à définir. Neve avait passé ses bras autour de son cou et elle pleurait doucement, sans faire aucun bruit, un désespoir qui semblait exagéré mais qui, il le sentait, n’était que l’expression d’un deuil qu’elle et son frère n’avaient jamais vraiment fait. La croix de saint Patrick de sa mère ne la quittait plus, trop lourde pour le cou gracile de la petite fille.
Mère s’occupe du domaine, et de Neve. Elles n’ont pas besoin de moi. C’est mon rôle de récupérer cette mine et de venger Maman.
Obstiné, Neal croisait les bras et ne lâchait pas son oncle et sa sœur des yeux.
Wyatt regretta, un instant, d’avoir expliqué aux jumeaux le but de son voyage et les circonstances réelles de la mort d’Eileen. De longs mois étaient passés depuis la discussion qu’il avait eue avec Désirée. De longs mois durant lesquels la Créole avait rassemblé les preuves, retrouvé les témoins pour leur arracher leur déclaration, fait jouer ses relations pour construire un dossier d’accusation digne de ce nom.
Wyatt avait parlé aux jumeaux, car il lui semblait qu’ils étaient en droit de savoir la vérité. Après tout, quel que soit le nom qu’ils portaient, ils restaient des O’Callaghan par le sang ! Mais peut-être étaient-ils trop jeunes pour comprendre ? La douce et sensible Neve n’avait pas dit grand-chose après les révélations de son oncle, mais ses nuits étaient, depuis, peuplées de cauchemars dans lesquels elle voyait la silhouette de son père. Wyatt craignait que la petite ait hérité du don des femmes de la famille, ou du moins en partie.
Neal, lui, prenait son rôle au sérieux. Il avait une place très particulière au sein des Rocheclaire : héritier en titre, avec sa sœur, de la plantation et des terres, il avait conscience que ce serait Neve qui en serait véritablement dépositaire. Désirée veillait sur leur éducation à tous deux avec la même attention, mais il voyait bien que les femmes n’étaient pas prêtes à céder leurs prérogatives. C’était la coutume chez les Créoles : sauf en cas de défection féminine, c’étaient les filles qui dirigeaient. Il ne serait jamais que le prince consort, le protecteur de sa sœur. Il avait tout juste douze ans et il était déjà dévoré par l’envie de trouver sa place, sa vraie place… et, en secret, il se nommait Neal O’Callaghan. Il était irlandais.
Wyatt, sans comprendre vraiment tout ce qui traversait l’esprit de son neveu, discernait chez le garçon une fébrilité, une attente douloureuse et ardente qui lui rappelait le frère qu’il avait adoré : Neal n’avait pas seulement hérité des traits physiques d’Aïdan, mais aussi, semblait-il, de cette incroyable vitalité si difficilement compatible avec le monde policé des Créoles !
J’ai besoin de te savoir en sécurité, Neal. Tu es peut-être déjà grand et fort, mais tu es encore bien jeune. Je te promets de revenir bientôt. La prochaine fois que je partirai, tu pourras venir avec moi.
Il reposa Neve au sol, se pencha vers son neveu pour poser ses lèvres sur le front du garçon – à vrai dire, il n’eut pas à se pencher beaucoup, car Neal allait bientôt le dépasser en taille !
Leur nourrice vint aussitôt les chercher pour les ramener vers le phaéton, où ils assisteraient au départ de l’ Enterprise , tandis que la belle Désirée, qui était restée à l’écart, se rapprochait enfin.
Écrivez-moi quand vous serez à Dearfield, Wyatt. Votre guide vous attend à Saint-Joseph, où vous pourrez vous équiper avant le départ du convoi.
Wyatt baisa la main qu’elle lui tendait, tentant d’imiter les cavaliers du Sud, et releva les yeux sur le sourire triste de la belle Créole.
J’ai bien peur que le monde que vous quittez, mon ami, ne soit plus là à votre retour.
Vous parlez de la guerre ? Je sais que beaucoup de gens la prédisent, mais je reste persuadé que jamais le pays ne se lancera dans un conflit aussi fratricide. Américains contre Américains, ce n’est tout simplement pas possible !
J’en suis moins sûre que vous. Vous ne connaissez pas l’incroyable voracité des hommes… Mais cessons ! Vous devez partir : votre femme vous attend.
Et elle désignait, de son ombrelle, la fine silhouette de Kinta qui se tenait sur le pont-promenade, immobile et solitaire au milieu de la foule qui se pressait autour d’elle. Sa femme leur adressa un signe timide de la main, et Désirée la salua de la tête.
Écrivez-moi, Wyatt, et soyez prudent.
L’Irlandais regarda la Créole s’éloigner vers le phaéton, armée de sa délicieuse ombrelle et de ses amples crinolines, les matelots et les esclaves s’effaçant devant elle avec une déférence de sujets devant leur reine.
Il sourit, rebroussant chemin vers la rambarde d’accès au bateau.
Tu mériterais une chiquenaude sévère, pour oser t’envoler sans moi !
Edmond !
Le vieux marin, les yeux brillants dans son visage bronzé et sans âge, portait un simple balluchon sur l’épaule et semblait prêt à conquérir le monde.
Tu ne m’avais pas dit que tu…
Ben mon fifrelin, t’avais qu’à m’interrogationner !
Et il ouvrit la marche sans plus de cérémonie ni d’explications, grimpant la rambarde de son pas chaloupé de vieux loup de mer, salué chaleureusement par tous les hommes d’équipage.
Le cœur soudain plus léger, Wyatt lui emboîta le pas ; il rejoignit Edmond et Kinta sur le pont-promenade, tandis que le vapeur lâchait ses fumées noires et pestilentielles dans les cris aigus de sa sirène.
Nous sommes partis.
Il sentit la main de Kinta se glisser dans la sienne et la serra fort, le regard rivé sur le phaéton où Désirée et ses neveux lui adressaient de grands signes d’adieu.
L’ Enterprise s’éloigna lentement et majestueusement du quai, suivi des vivats et des exclamations de la foule. Neal se tenait droit comme un « i » dans la voiture, entourant de son bras protecteur une Neve en larmes : leurs silhouettes s’estompèrent peu à peu, disparaissant ensuite à mesure que le steamer prenait le large.
La gorge serrée, Wyatt admira peut-être pour la dernière fois les eaux lourdes du fleuve qui avaient vu sa sœur mourir, le Vieil Homme, le Grand Égout, le fleuve farceur et puissant qui l’avait fait renaître.
Chapitre 7


En plein cœur de Manhattan, la vieille église de Saint-Patrick bruissait des mille ovations, cris et discussions de la foule qui tentait de s’y entasser, envahissant les chœurs, dégorgeant sur le parvis, les ruelles aux alentours : tout le quartier semblait brusquement encombré d’Irlandais, de badauds, de ministres du culte, de politiciens…
« Vieille » était par ailleurs un terme tout relatif. Rien n’était vieux dans ce pays tout neuf. Sur l’estrade où, dans quelques instants, les leaders du Parti démocrate prendraient la parole avant de céder la place aux futurs dirigeants des Fenians, Liam tentait de retrouver l’émotion pure, simple, directe, qui aurait dû l’animer en ce jour.
Oui, il aurait dû être heureux aujourd’hui, plus encore que n’importe quel autre jour de sa vie. Toutes ces années de quête, de sacrifices, de voyages aux quatre coins du vaste pays… cela s’achevait enfin et il trouvait sa récompense.
Ce dimanche de juillet offrait un soleil vigoureux, mais aussi une brise légère et fraîche, une chance pour les milliers d’ouvriers irlandais qui s’apprêtaient à célébrer la création officielle de la Fenian Brotherhood, la Fraternité feniane {7} . Liam venait de passer près d’une semaine en compagnie de James Stephens, qui, pour l’occasion, avait quitté son exil français, et de John O’Mahony III .
Ce dernier l’impressionnait. Cet érudit, qui parlait non seulement le gaélique, l’anglais et le français mais aussi l’hébreu et le sanskrit, était de ces hommes que l’on n’oublie pas. Grand, maigre, un visage très pâle dévoré par une barbe fournie ; seuls ses yeux semblaient vivants. Et comme ils vivaient, ces yeux ! D’un bleu très clair, presque transparent, ils semblaient voir bien au-delà des hommes, comme habités par des visions inaccessibles au commun des mortels. Pour le moment, l’austère silhouette se tenait en retrait, aux côtés de Stephens, et observait tranquillement la foule et les politiciens qui se préparaient à discourir. Lui n’avait rien préparé, comme d’habitude.
C’était le père de la Fraternité, et c’était également lui qui avait trouvé son nom en s’inspirant de la Fianna gaélique. O’Mahony était convaincu que le sang coulerait à nouveau, et qu’une nouvelle génération de guerriers celtes devrait se sacrifier pour libérer l’Irlande. Il s’y préparait tranquillement, sans états d’âme, étant prêt lui aussi à donner sa vie pour la Cause.
Liam chercha Laura du regard, dans le coin de la nef où se pressaient les riches familles et les politiciens. Mais il ne trouva nulle trace de la mince et élégante silhouette de sa femme, s’en trouvant à la fois déçu et soulagé.
Sur le parvis, résonnèrent enfin les cuilens et les cornemuses, les tambours et les trompettes. D’immenses cris jaillirent de la foule, comme des vagues houleuses qui toutes criaient : Erin Go Bra ! Erin Go Bra ! {8}
Liam se sentit soudain propulsé en arrière, des années plus tôt, alors qu’au bras de son frère il acclamait le Libérateur {9} dans un petit village de campagne où les paysans hurlaient les mêmes mots avec la même ferveur douloureuse, le même enthousiasme amer et désespéré. Il y avait Eileen, pieds nus sur la terre sèche, qui ouvrait des yeux immenses et ne semblait rien comprendre à cette cacophonie – elle avait quoi ? Douze, treize ans ? Il ferma les yeux sous les rayons du soleil d’Irlande, sentit l’odeur âcre de la tourbe effleurer ses narines, écouta vibrer la foule qui espérait, qui espérait… Ce jour-là, son destin et celui d’Aïdan avaient été scellés. Ils ne pourraient plus jamais se contenter du trafic de poteen et de la récolte des pommes de terre, des farces un peu idiotes jouées aux Sassanaghs. Ils devaient jouer leur rôle, prendre leurs responsabilités.
Liam ouvrit les yeux sous le soleil de New York, observant sans vraiment la voir la foule bigarrée, entre miséreux et notables, ouvriers et messieurs en jabot, et il eut soudain une envie irrépressible de les abandonner là, tous, et de repartir chez lui.
Il voulait fouler à nouveau la terre noire et boueuse, il voulait voir les eaux pures des lacs de Killarney et les forêts obscures, les cimes des montagnes et les aigles à tête blanche ; il voulait montrer les étoiles à la petite Eileen, pêcher avec Wyatt, prendre Aïdan par les épaules et sentir sa force, sa vitalité, son énergie… Oh, il voulait retrouver sa vie d’avant cet hiver maudit de 1847, lorsque son amour pour Eileen avait pris un tournant fatal et que son frère de lait lui avait été arraché ! Pourquoi avait-il survécu ? Quand tant d’autres avaient péri ?
Erin Go Bra, Erin Go Bra !
Scandé par la foule, le cri immense, rauque, poussé par des milliers de gorges couvrit la musique et s’acheva en une clameur énorme que le vent de mars porta jusqu’aux confins de la ville. Puis, le silence.
John O’Mahony se leva et s’approcha du bord de l’estrade. Tout le monde se taisait, suspendu à ses lèvres. Il leva lentement le bras, serra le poing, et d’une voix tonnante déclara :
Mes frères ! La Fraternité feniane est née !
Chapitre 8


Saint-Joseph ressemblait à une énorme termitière, infernal chaos de piétons, chevaux, bétail, chariots et commerçants, esclaves et ranchers, pionniers en partance pour qui la petite ville symbolisait le dernier jalon avant le grand départ. Bousculés de toutes parts, abrutis par la cacophonie après le silence du fleuve qu’ils avaient quitté si peu de temps auparavant, Wyatt, Kinta et Edmond tentaient de se frayer un passage jusqu’à leur point de rendez-vous avec leur guide.
Ils avaient accosté sur la rive gauche du Missouri, à peine deux jours plus tôt, pour gagner en diligence la ville qui figurait maintenant dans les annales comme porte de départ des terres de l’Ouest. Depuis 1840, des milliers de colons avaient transité par Saint-Joseph, ou encore par ses rivales Independence et Kannesville, avant de se lancer sur les pistes de l’Oregon, de la Californie, du Nevada et, plus récemment, du Colorado. L’un des passagers leur avait raconté que la ville était passée de 682 habitants en 1848… à près de neuf mille à ce jour, à peine douze ans plus tard !
Wyatt ouvrait la marche, se frayant un passage dans la cohue bruyante et agressive, laissant Edmond protéger Kinta juste derrière lui. Ils atteignirent le petit hôtel où Tim McCarthy, le guide que Désirée avait embauché de La Nouvelle-Orléans, les attendait sans doute depuis plusieurs jours.
L’homme au chapeau noir ne plut guère au jeune Irlandais, encore moins à Edmond qui cracha au sol sans prendre la main que l’individu lui tendait. C’était pourtant un compatriote, un Irlandais comme lui, mais exilé dans l’Ouest américain depuis son adolescence. Ils ne s’étendirent pas sur leur patrie commune, se contentant de présentations sommaires. McCarthy enveloppa Kinta d’un regard chargé de mépris qui hérissa Wyatt bien plus que sa morgue, mais il se tut.

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