Dia Linn - V - Le Livre de Ryann (Is ait an mac an saol’)
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Dia Linn - V - Le Livre de Ryann (Is ait an mac an saol’) , livre ebook

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Description

Chicago, 1920. La Prohibition vient d’être étendue à tous les États-Unis, pour le plus grand bonheur des clans mafieux, italiens et irlandais, qui se disputent le trafic juteux de la contrebande.
Ryann Noone, le parrain du Valley Gang inféodé aux Irlandais, découvre le cadavre de sa femme assassinée d’un poignard en plein cœur.
Commence alors une longue quête à la recherche du meurtrier, mais aussi de sa véritable identité.
Qui est Ryann Noone, dit « Le Corbeau », gamin abandonné et retrouvé quarante-trois ans plus tôt sur un trottoir de Chicago ?
Certainement pas « un homme bien ». Manipulateur, violent et sans morale, « Le Corbeau » a un goût prononcé pour le whisky et la drogue. Il s’est hissé au sommet de la hiérarchie des gangs mafieux par la ruse et la force, lui qui ne connaît de son propre passé que son prénom et d’étranges réminiscences…
Amis et ennemis, alliés et adversaires s’entremêlent et se confondent, dans un jeu explosif où chaque coup que l’on porte peut se retourner contre soi. Mais Ryann a un atout : il sait manier les cartes comme le mensonge, le poing et le revolver. Reste à savoir si cela lui suffira pour rester en vie…
Is ait an mac an saol’, Le livre de Ryann, est le cinquième tome de la saga Dia Linn : le destin du dernier descendant d’Eileen O’Callaghan, quand la noirceur d’un homme se répand, d’être en être, jusqu’à corrompre le cœur de plusieurs générations.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 22 juin 2015
Nombre de lectures 185
EAN13 9782370113320
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

DIA LINN
5 : LE LIVRE DE RYANN
Is ait an mac an saol’

Marie-Pierre BARDOU



© Éditions Hélène Jacob, 2015. Collection Littérature . Tous droits réservés.
ISBN : 978-2-37011-332-0
Résumé des tomes précédents


Tome I : Irlande, 1848. La Grande Famine pousse Eileen et Wyatt O’Callaghan à fuir leur pays après la mort de leur famille. Ils laissent derrière eux leur frère aîné Aïdan, exilé en Australie pour s’être révolté contre la domination anglaise, et Liam O’Brien, leur frère de lait, qui a rejoint le parti révolutionnaire. Eileen est enceinte de Liam et elle a également hérité des dons occultes des femmes de sa famille.
Tome II : Louisiane, 1848-1859. Désirée de Rocheclaire adopte les jumeaux d’Eileen, Neal et Neve, qui seront les héritiers de cette puissante famille créole. Eileen retrouve Liam, parti en quête des Irlandais exilés pour créer la Fraternité feniane. Lors d’une partie de poker, Eileen gagne une mine d’or : Liam la tue pour la lui voler.
Tome III : Louisiane et Colorado, 1859-1861. Wyatt retrouve Liam pour venger sa sœur et lui reprendre la mine d’or. Mais, lors de leur affrontement final, c’est Aïdan, revenu de son exil, qui commet l’irréparable : il tue la petite Aisling, la fille de Liam. Wyatt s’enfonce dans le Nord sauvage, à la recherche de ses enfants qu’il a confiés à ses amis, laissant derrière lui son livre et son testament. À charge pour la lignée des O’Callaghan de veiller à ce que Liam n’ait jamais de descendance et ne puisse pas récupérer la mine de Dearfield.
Tome IV : États-Unis, Irlande et Australie. 1861-1877. La guerre civile éclate. Neve se marie avec James Lyons et essaie de garder la plantation à flot grâce aux revenus de la mine. Neal parvient à se faire enrôler en mentant sur son âge, perdant la vie avec Aïdan pendant la bataille de Gettysburg.
Liam, interné après le meurtre de sa fille, en ressort décidé à se venger : il finit par récupérer la mine de Dearfield et enlève Ryann, le fils unique de Neve et de James.
Neve, qui a toujours refusé l’héritage maudit de Wyatt, réclame à son tour la vengeance pour son fils perdu.
Préface


« Seo dhibh a cháirde duan Óglaigh,
Cathréimeach briomhar ceolmhar,
Ár dtinte cnámh go buacach táid,
‘S an spéir go min réaltogach
Is fonnmhar faobhrach sinn chun gleo
‘S go tiúnmhar glé roimh thíocht do’n ló
Fé chiúnas chaomh na hoiche ar seol:
Seo libh canaídh Amhrán na bhFiann.

Nous chantons une chanson, la chanson d’un soldat
Au cœur brave,
Et alors que nous nous rassemblons sous
Les cieux étoilés
Impatients de combattre
Attendant la lumière du matin,
Ici, dans le silence de la nuit,
Nous chantons la chanson du soldat.

Sinne Fianna Fáil
A tá fé gheall ag Éirinn,
buion dár slua
Thar toinn do ráinig chugainn,
Fé mhóid bheith saor.
Sean tír ár sinsir feasta
Ní fhagfar fé’n tiorán ná fé’n tráil
Anocht a théam sa bhearna bhaoil,
Le gean ar Ghaeil chun báis nó saoil
Le guna screach fé lámhach na bpiléar
Seo libh canaídh Amhrán na bhFiann.

Nous sommes des soldats,
Au service de l’Irlande,
Quelques-uns sont venus
D’une terre au-delà de la mer.
Jurés d’être libres,
De notre ancienne Patrie
À l’abri du despote ou de l’esclavage.
Ce soir nous défions le péril, et
Au nom de l’Irlande, douleur ou blessure,
Et au milieu des canons,
Nous chantons la chanson d’un soldat.

Cois bánta réidhe, ar árdaibh sléibhe,
Ba bhuachach ár sinsir romhainn,
Ag lámhach go tréan fé’n sár-bhrat séin
Tá thuas sa ghaoith go seolta
Ba dhúchas riamh d’ár gcine cháidh
Gan iompáil siar ó imirt áir,
‘S ag siúl mar iad i gcoinne námhad
Seo libh, canaídh Amhrán na bhFiann.

Dans la verte vallée ou dans la montagne,
Nos pères ont lutté avant nous
Et ont vaincu sous le même étendard
Qui flotte fièrement
Nous sommes les fils d’une race de combattants
Qui n’a jamais connu le déshonneur,
Et pendant que nous marchons pour affronter l’ennemi
Nous chantons la chanson d’un soldat.

A bhuíon nách fann d’fhuil Ghaeil is Gall,
Sin breacadh lae na saoirse,
Ta scéimhle ‘s scanradh i gcroíthe namhad,
Roimh ranna laochra ár dtire.
Ár dtinte is tréith gan spréach anois,
Sin luisne ghlé san spéir anoir,
‘S an bíobha i raon na bpiléar agaibh:
Seo libh, canaídh Amhrán na bhFiann.

Fils de Gaël ! Hommes du Pays !
Le jour tant attendu approche ;
Les rangs serrés
Feront trembler le tyran.
Nos feux se réduisent maintenant ;
Regardez l’éclat argenté,
Là attend l’ennemi saxon,
Alors chantez la chanson du soldat ! » I
Personnages
Prologue


Au fond d’une impasse, le bar le Lycanthrope se trouvait à l’extrême limite entre le No Man’s Land et le quartier des affaires. Une seule avenue séparait les deux mondes, barrière invisible et si aisément franchissable qu’on se demandait, parfois, pourquoi elle n’était pas davantage franchie.
Mais, pour les résidents des taudis, il n’y avait aucun avantage à venir fourrer leur nez dans l’univers bien rangé des nantis, contrôlé par l’Autorité : les caméras aux yeux indécelables enregistraient chaque mouvement, balayant le moindre recoin de rue, d’immeuble, de parc. La garde civile, sur ses beaux chevaux aux robes luisantes, assurait la police de proximité. Et surtout, dans ce quartier de bureaux, de centres médicaux et de cabinets de traders , avocats, agents de com, il n’y avait rien à voler. Pour trouver les bijoux, les tableaux, les vêtements de marque et toutes ces choses que l’on pouvait refourguer, il fallait aller un peu plus loin, dans des rues tellement surveillées qu’une mouche ne pouvait pas y péter tranquille.
D’un côté, il y avait la grande et belle avenue, qui s’étirait en animal alangui et dont le goudron n’était même pas effleuré par les navettes rutilantes, privées et publiques, glissant à quelques mètres du bitume dans de doux feulements. Un peu plus loin, dans les quartiers des Alphas, les chênes aux lourdes branches, hiératiques et centenaires ; les grilles électriques, faussement vieillies, des immenses maisons entourées de parcs et de jardins.
De l’autre côté, des ruelles jonchées d’ordures, des silhouettes hâtives et pas un seul arbre qui puisse survivre. Des bicyclettes antiques, des murs à divers stades de moisissure et des piétons qui rasaient les murs. Pas de caméras de sécurité, pas de service d’ordre.
Le Lycanthrope servait de pont, de passerelle entre ces deux mondes. Les jeunes traders y venaient, après le boulot, s’encanailler quelques heures avant de retrouver leur appartement cossu. Les Bêtas y négociaient parfois de petites affaires louches avec les bouseux du No Man’s Land, offrant aux quelques Alphas accoudés au bar de délicieux frissons : des pics d’adrénaline à caresser, même de loin, l’infime possibilité d’un interdit.
Mais, surtout, on y jouait au poker. Bien sûr, il ne s’agissait pas des tournois flamboyants qu’offraient les événements officiels ni des parties on line , jouées par des milliers d’internautes et qui brassaient des millions. Non, c’étaient souvent des parties minables, disputées par de petits truands et des blancs-becs en mal de sensations fortes, prêts à se faire plumer pour quelques heures de fausse insécurité. Ils pouvaient, le lendemain, afficher fièrement leurs cernes et leur gueule de bois en chuchotant à leurs collègues, l’air de rien, qu’ils avaient eu chaud aux fesses et que pour un peu, on ne les revoyait pas le lendemain…
Bien sûr, personne n’était dupe. Il n’y avait jamais eu de disparition suspecte ni de meurtre au Lycanthrope. Major Coleman, le patron, officiait derrière son comptoir avec sa gueule cassée qu’il n’avait jamais voulu faire refaire et sa stature d’ours qui, quoi qu’on en dise, faisait la différence. Ouais, même dans un monde où l’intellect était roi, où les muscles étaient entretenus par pur esthétisme, un gabarit pareil, ça faisait réfléchir.
On disait que le Major organisait, en douce, des combats de boxe « à l’ancienne », sans toutes ces règles qui avaient réduit ce sport à un pâle succédané du catch américain des siècles précédents. Qu’on pouvait y cogner dur, mettre ses adversaires K.-O. sans risquer une amende ou un « puçage » temporaire.
Bon. On disait beaucoup de choses. Pour le moment, ce même Major surveillait du coin de l’œil la petite foule qui entourait les cinq joueurs assis au fond de sa salle, sans quitter l’arrière de son comptoir. Il était intrigué : pas un bruit, pas un mot, un silence totalement inhabituel qui ne lui disait rien qui vaille. Il jeta son torchon sur le bar et déplaça sa masse imposante jusque vers l’attroupement, se dégageant un passage à coups d’épaules douloureux.
Des cinq joueurs, seulement deux étaient encore en lice. Les trois autres étaient toujours à table, mais s’étaient couchés. Le Major reconnut Ballantine, un vieux type rabougri qui avait toujours eu de l’or entre les mains – et qui serait devenu pro, si seulement il n’était pas alcoolique et incapable de se fondre dans le moule des Bêtas. Il le voyait souvent jouer ici, ratissant de ses mains tremblantes et de ses yeux larmoyants les jeunes loups de la finance qui ressortaient humiliés, dégoûtés d’avoir été nettoyés par une épave pareille. Le Major ne l’avait vu perdre que trois ou quatre fois et, à chaque coup, il était tellement bourré qu’il aurait confondu son trou de balle avec son oreille.
Ça ne semblait pas être le cas ce soir : Ballantine était sobre, du moins autant qu’il pouvait l’être. Mais il était en mauvaise posture. Le vieux dévisageait son vis-à-vis avec un air d’enfant à qui l’on vient d’apprendre que le père Noël n’existe pas. Son regard d’un bleu pâle, comme délavé par les litres de gnôle qu’il s’enfilait depuis des lustres, allait du jeu qu’il avait entre les mains au gosse qui lui faisait face.
Car c’était un mioche. Un putain de gamin, pas plus de 12 ans à vue de nez. Attifé de manière improbable, le morveux gardait son nez dans ses cartes, totalement insensible aux regards fixés sur lui, à la tension qui électrisait la pièce, au désespoir plein de surprise du vieux Ballantine. Entre les deux joueurs, les jetons amoncelés étaient tous de son côté. Le Major était impressionné. Il chopa l’un des spectateurs sur sa droite, murmurant à son oreille :
C’est qui, ce morveux ?
Il s’appelle Diarmaid. Excusez-moi, Major, pourriez-vous… Mon bras…
Le jeune gars était pâle, sans doute la poigne du patron qui écrasait son biceps. Le Major grogna en le relâchant :
Tu l’as déjà vu ?
Non, il est venu avec ce grand type, là-bas.
Et sa victime lui désigna une silhouette maigre, enveloppée d’un manteau sombre, une capuche rabattue sur la tête. On ne distinguait pas son visage, seules ses mains étaient visibles. À la main gauche, il remarqua la deuxième phalange manquante. Le Major gronda :
Merde. Fírinne.
L’autre lui jeta un regard étonné. Mais le Major tournait déjà les talons, pressé d’aller prévenir qui de droit que, pour leur plus grand malheur, Fírinne était de retour.
Dans la salle sombre et enfumée, la haute silhouette faisait au gamin comme une ombre qui semblait l’avaler tout entier.
Chapitre 1


Chicago, 10 avril 1920

Le corps de Meg était rigide, la peau cireuse et glacée ôtant les dernières bribes de beauté qu’à presque 40 ans elle conservait encore.
Bras croisés, Ryann contemplait celle qui avait été son épouse durant les vingt dernières années. Il réfléchissait.
La nuit, épaisse, avait plongé la ville dans ses brumes noires et puantes, relents des marais sur lesquels elle était construite. Comme un animal insaisissable, un fantôme impossible à chasser, le brouillard prenait possession de chaque rue, chaque banc, chaque trottoir de Chicago. À la nuit tombée, on circulait au milieu de ses caresses glacées, rendu aveugle et angoissé par ce que l’œil était maintenant incapable de reconnaître. Plus rien n’avait de forme ni de substance, aucun repère familier ne venait rassurer le promeneur nocturne qui, né dans cette ville et la connaissant par cœur, la découvrait étrangère : pleine de chausse-trapes et de surprises douloureuses – un lampadaire qui n’était pas là où il était censé être, une bouche d’égout surgissant soudain sous ses pas, un bâtiment qu’il ne parvenait plus à identifier… Le brouillard rendait l’intrépide promeneur vulnérable et malhabile, l’obligeant à maints allers et retours, tâtonnements et jurons, pour retrouver enfin le perron de sa maison.
Faut la bouger de là, intervint Eranann. Avant d’appeler la police.
Ryann ne le regarda pas, ne sembla même pas l’entendre. Sa haute silhouette, ombre immense qui se détachait sur le mur blanc de la chambre, paraissait sculptée par la nuit. Le chapeau incliné sur le front, les bras croisés sur le torse, il observait la femme étendue au sol. Les jambes gainées de soie dont un bas avait filé – sur le mollet droit. Le visage levé vers le plafond, les yeux vitreux encore grands ouverts. La robe en laine d’un vert pâle, remontée sur le haut des cuisses, dévoilant les jarretières – dans la chute, ou délibérément ? Le corsage de Meg semblait intact, encore boutonné jusqu’en haut. D’ailleurs, Ryann ne voyait aucune marque de coups, pas de bleus ni d’ecchymoses et presque pas de sang non plus. La cause de la mort ne faisait aucun doute : plantée dans le sein gauche, la garde du poignard accrochait la lumière pâle de la lampe de chevet qui était restée allumée. L’unique tache rouge faisait à peine la taille d’une pièce de monnaie, autour de la lame profondément enfoncée dans le cœur.
Le lourd collier d’or, celui qu’il lui avait offert pour leurs vingt ans de mariage l’hiver précédent, était toujours à son cou ; le meurtrier ne l’avait pas emporté. D’ailleurs, rien ne semblait manquer dans la chambre. Ryann détacha son regard du corps de Meg, fit le tour de la pièce : le lit à la courtepointe impeccable, les billets verts sur la table de nuit, la boîte à bijoux, le coffre-fort encastré dans le mur… tout semblait intact. Il faudrait qu’il vérifie, bien sûr, qu’il inspecte minutieusement toutes les pièces de la maison pour s’assurer que rien n’avait été volé ; mais a priori, il ne s’agissait pas d’un cambriolage. Le corps de sa femme était le seul élément perturbant de la maison.
Ryann, tu m’entends ? Il faut pas la laisser là. On doit appeler tes gars.
Il se tourna enfin vers Eranann. Son mentor avait encore la main posée sur la poignée de la porte de la chambre, il n’avait pas avancé d’un pas. Ryann haussa les épaules.
Non, on n’y touche pas.
Enfin, la police… Burton va se régaler si tu l’invites à venir farfouiller ici, si tu le laisses découvrir le corps comme ça.
Et alors ? Qu’il se régale. Tu veux un verre ?
Eranann s’écarta pour le laisser sortir de la chambre. Ryann descendit lourdement les marches de l’escalier ; de l’étage, Eranann entendit le tintement léger, cristallin, des verres que l’on déplace, de la carafe de whisky. Il laissa la porte ouverte pour le rejoindre dans le salon.
Ryann n’avait pas enlevé son pardessus ni son chapeau. Il avait simplement ôté ses gants, ses longs doigts fins faisant couler le liquide ambré dans deux verres ; il lui en tendit un.
Si tu veux de la glace, il doit y en avoir quelque part.
Non, ça va. Tu n’as pas encore eu ta dose ? Tu as passé la journée entière à digérer ta dernière cuite.
Tu veilles sur ma santé, maintenant ?
Laisse tomber. Meg…
Quoi, Meg ?
Eranann hésita. Les yeux gris de Ryann étaient posés sur lui, tranquilles et insondables.
Tu veux vraiment la laisser comme ça ?
Il n’y a pas beaucoup de risques qu’elle aille ailleurs, non ?
On pourrait l’emmener jusqu’au lac, discrètement. Tout le monde sait que vous êtes presque séparés. Personne s’étonnera qu’elle soit partie de Chicago… Il suffira de laisser entendre que vous vous êtes encore disputés. Une engueulade de trop. Burton pourra avoir tous les soupçons qu’il veut, il mangera son chapeau avant d’obtenir le début d’un indice. Et il viendra pas te tourner autour… Si on la laisse ici, il va devoir mener l’enquête, te casser les pieds.
Il ne pourra pas prouver que je suis coupable, puisque je ne le suis pas.
Ouais. Mais, le connaissant, il fera tout pour que tu lui sois redevable. C’est pas bon d’avoir des dettes envers Burton.
Ne t’inquiète pas pour mes dettes, Eranann. J’ai de quoi les honorer.
Ryann leva enfin son verre, avalant son contenu d’un seul trait brûlant. Il le reposa d’un coup sec sur la table, faisant sursauter Eranann.
Autour d’eux, le silence était presque absolu. 3 heures du matin : les ouvriers et les cols blancs n’avaient pas encore pris le chemin des usines et des bureaux, les fêtards n’étaient pas encore sortis des bouges et des bars clandestins, des salles de jeux et des tripots où ils achevaient de s’achever. Chacun était là où il devait être, dans son lit, perché sur un tabouret ou les mains dans l’entrejambes d’une pute.
La maison bourgeoise, compassée et parfaitement rangée de Ryann Noone semblait la seule à accueillir, à cette heure, des hommes debout et occupés à autre chose. Il regarda, dans la lumière pâle et jaune de l’abat-jour orné de franges, les murs chargés de tableaux – des copies déprimantes d’œuvres de peintres morts depuis des siècles –, les étagères avec leurs bibelots inutiles, le piano dont Meg ne savait pas jouer, mais qui faisait si respectable , les napperons en dentelle sur les appuis-tête des fauteuils. Le tout sans qu’un seul grain de poussière vienne s’y loger davantage que quelques heures. On aurait pu manger par terre. Le seul endroit de la maison qui lui ressemblait – à lui, Ryann, son mari – était le bureau, une pièce à l’étage où il conservait ses livres, ses trophées de boxe, ses objets personnels et, bien sûr, ses dossiers de travail. Du moins quelques-uns. C’était l’unique endroit où elle ne mettait jamais les pieds, la femme de ménage se contentant d’y faire la poussière et de secouer les tapis une fois par semaine. Durant leurs vingt années de mariage, Meg avait toujours refusé de pénétrer dans cette pièce. Elle semblait considérer le bureau de son mari comme un antre maléfique, un lieu de perdition où il tissait toutes les trames de l’enfer. Ça l’arrangeait. Et ça ne l’avait jamais dérangé que son intérieur soit à l’image unique de son épouse. En fait, il s’en foutait : il avait son bureau, le reste était à elle.
D’ailleurs, il ne vivait pas vraiment là.
Meg avait des goûts si communs, si banals. Ryann songea qu’il n’y avait aucun portrait d’eux, aucune photographie, comme s’il s’agissait d’une maison-témoin où personne n’avait jamais vraiment vécu.
C’était un peu le cas, d’ailleurs.
Au-dessus de leur tête, un grattement léger se fit entendre, à peine perceptible, mais que le silence environnant amplifiait désagréablement. Eranann leva le nez vers le plafond, son vieux visage gris encore plus gris. Ryann se resservit un verre.
Merde, Ryann… Ce n’est pas…
Comme son compagnon se taisait, vidant à nouveau son whisky d’une seule gorgée, il posa son propre verre encore plein et se rua à l’étage.
Eranann s’immobilisa devant la porte de la chambre, tétanisé.
Une petite silhouette tournait autour du cadavre, sautillant sur le plancher. Il vit avec horreur l’oiseau noir, dont les plumes prenaient des reflets mauves et bleutés sous la faible lueur de la lampe de chevet, s’approcher des cheveux de Meg. Le chignon parfaitement ordonné de la femme s’était défait, probablement dans la chute, des boucles d’un blond clair strié de gris lui donnant maintenant un air défait qu’elle aurait détesté : Meg était si tatillonne, si parfaite. La mort lui ôtait cette dignité à laquelle elle tenait tant.
La tête de l’oiseau penchait d’un côté puis de l’autre ; son bec, aussi noir que son plumage, à demi ouvert.
Ryann ! gueula-t-il dans le couloir.
Le corbeau tourna ses yeux jaunes vers lui. Il lui semblait qu’il souriait, mais c’était sans doute un effet d’ombres.
Derrière son épaule, Ryann examinait l’animal sans faire un mouvement. L’homme et l’oiseau parurent s’observer mutuellement pendant de longues minutes. Puis Ryann tourna les talons et le bruit de ses pas décrut lentement dans l’escalier. Eranann l’entendit décrocher le téléphone, parler avec l’hôtesse :
Mademoiselle, passez-moi le poste de police, je vous prie.
Dans la semi-obscurité de la chambre, le corbeau était retourné au cadavre, se rapprochant jusqu’à le toucher. Lorsque le bec noir et acéré plongea dans l’œil droit de Meg, Eranann se détourna vivement, fermant la bouche pour ne pas se vomir dessus.
Chapitre 2


Chicago, 10 avril 1920

Le gros flic l’observait entre ses paupières mi-closes, son faux sourire accroché aux lèvres. Burton avait tout de l’éléphant de mer, son corps semblait glisser irrémédiablement vers le sol en s’épaississant à mesure. Un crâne chauve et luisant, un bon tas de graisse enveloppant cette charpente d’ancien boxeur professionnel, des yeux noirs cachés par des paupières boursouflées.
Ryann le connaissait depuis très longtemps. Ils avaient eu leurs mots, enfants, quand ils partageaient les mêmes bancs d’école et les mêmes rues du quartier. À l’époque, lui-même n’était qu’un gringalet incapable de résister aux poings foudroyants de la petite brute qu’était alors Edward Burton, déjà puissant et musclé. Au fil des années, certaines choses avaient changé…
Sa brève carrière de boxeur s’étant achevée sans gloire, Burton avait remisé ses gants et renié officiellement ses copains pour entrer dans la police. Il y avait grimpé les échelons tranquillement, l’air de rien : il ne fallait pas se fier à ses gestes pleins de lenteur, cette pesanteur qui semblait affecter jusqu’à sa diction. Les petits yeux noirs cachaient beaucoup de ruse.
À cette heure, il le dévisageait sans un mot de l’autre côté de son bureau. Le poste de police bruissait de ses tonalités habituelles, de son vacarme assourdi et confus fait de piétinements, de conversations agressives, du vacarme des semelles lestées des agents et du tintement métallique des menottes.
Ils étaient seuls. La fenêtre du bureau distillait une lumière de début avril pâle et grise, le soleil tentant péniblement de se frayer un passage à travers l’épaisse couche de nuages qui enserrait la ville, la casquant de coton humide et grisâtre.
Ryann s’était présenté au poste de lui-même, dès l’aube, sans attendre que l’on vienne le chercher. Lorsque les flics avaient accompagné l’ambulance pour constater la mort de Meg et emporter son cadavre, il était déjà là et demandait à voir le Commissaire.
Tu n’as pas l’air trop désespéré, Ryann.
Burton se pencha vers lui, tendant son paquet de Fatima {1} ouvert. Ryann prit une cigarette.
Tu sais qu’on était séparés, tout le monde le sait, répondit-il. Mais ça ne m’empêche pas de vouloir la justice.
Vraiment ?
Les deux hommes allumèrent leur cigarette. Les paupières lourdes se plissèrent encore davantage dans la fumée qui les environna, ne lâchant pas les yeux gris de son vis-à-vis.
La justice… Ouais. Ton corbeau l’a bien amochée.
Ryann hocha les épaules :
C’est un corbeau. Je n’ai pas pensé qu’il allait s’attaquer au corps.
Un peu morbide, non, de la part d’un veuf éploré ?
Je ne suis pas un veuf éploré, Ed. Quelqu’un a tué ma femme et, même si on vivait presque séparés depuis des années et si on ne s’entendait plus, je compte bien mettre la main sur son meurtrier.
D’après le légiste, elle est morte d’un coup de couteau en plein cœur, dans la nuit du 8 au 9 avril. Il n’a pas pu être très précis sur l’heure du décès, sans doute entre 22 heures et 5 heures du matin. Où étais-tu, Ryann, il y a deux nuits ? Entre 22 heures et 5 heures ?
Au Vestale. Je peux te donner les noms des types avec qui j’ai joué. Je ne suis pas sorti du bar avant le matin et j’ai passé la journée… ailleurs. Je ne suis rentré chez moi qu’hier soir. J’étais avec Eranann, il peut te le confirmer.
Burton éclata d’un rire bizarrement aigu pour un homme de son gabarit.
Eranann ? Ton mentor ? Laisse-moi deviner le nom des types qui pourront témoigner de ta présence au Vestale… Attends… Pete O’Malee ? Martin McKay ? Rob « Le Rouge » O’Cleef ? Ce sont tes hommes, Noone. Ils sont sous ta coupe, tu es leur chef. Va falloir que tu trouves un peu mieux que ça.
Il va falloir que tu prouves qu’ils mentent. Que je sois leur patron ou pas, ce sont mes témoins. Carter, le patron du club, peut aussi témoigner et il ne fait pas partie du Valley Gang.
Bien sûr. C’est votre fief, tu ne me feras pas avaler que Carter n’est pas sous la coupe des Irlandais.
C’est ton problème, Burton. Pas le mien.
Ed hocha la tête.
C’est vrai. Bon, passons aux suspects. Les types qui ont envie de t’égratigner, ça ne manque pas… Des pistes, des soupçons ?
Je ne sais pas trop… Ouais, pas mal de types aimeraient me voir en taule, mais je n’ai pas de noms en particulier.
Burton se redressa dans son fauteuil, écrasant sa cigarette dans le cendrier qui, déjà, débordait de mégots. L’odeur de tabac froid imprégnait toutes les surfaces.
On n’a plus qu’à faire le tri dans la centaine de gus qui rêvent de te voir hors circuit ? Tu ne nous aides pas, Ryann ! Rien que du côté de l’Outfit, si on les convoquait maintenant ils feraient la queue jusque sur le boulevard !
Je ne vais pas t’apprendre ton métier, Ed. Interroge mes voisins, cherche des indices… Tu veux un guide du petit enquêteur ?
Ryann se leva, tendant une main au commissaire dont la lourde masse se dressa à son tour derrière le bureau. Le flic était beaucoup moins grand que lui, mais son impressionnante carrure sembla faire rapetisser la pièce. Burton secoua mollement la main tendue – cette même main qui, environ vingt ans auparavant, avait broyé chacune de ses phalanges pour lui apprendre qu’il n’était plus le chef dans son quartier.
Je te tiens au courant, Ryann. C’est toujours un plaisir de te voir.
Ryann hocha la tête, remit son chapeau et sortit du bureau. Dans la rue, au-dessus de sa tête, la couche de nuages s’était épaissie. De gris, ils étaient devenus presque noirs.
* * *
La Ford A roulait lentement. Au volant, Rob se taisait, mais Ryann sentait son regard posé sur lui, dans le rétroviseur. Des coups d’œil discrets, mais insistants. Il les ignorait, regardant les immeubles, les boutiques et les cafés défiler sous ses yeux. L’orage n’allait pas tarder à éclater.
Depuis plus de vingt ans, les gangs irlandais régnaient sur les quartiers nord de la ville. Lincoln Park, Forest Glen, North Center, Lake View… Tous aux mains de clans plus ou moins importants, plus ou moins puissants, et tous inféodés au North Side Mob, sous la férule de Dean O’Banion. Celui de Ryann était l’un d’eux. II Une cinquantaine d’hommes, des Irlandais et quelques Polonais, qui menaient les trafics et la contrebande d’alcool dans leur district. Les accrochages avec les Italiens étaient de plus en plus fréquents : l’Outfit, « la Famille », essayait de grignoter leurs territoires et de faire main basse sur tout le trafic de Chicago. Les Ritals contrôlaient pour le moment le sud de la ville et les deux clans ennemis maintenaient un équilibre précaire qui ressemblait à un numéro de funambules.
Personne n’aurait misé un shilling sur un type sorti de nulle part, un orphelin aux origines inconnues – et qui n’était peut-être même pas irlandais ! – pour diriger le Valley Gang. Pourtant, Ryann avait réussi à s’imposer ; il faut dire qu’il avait quelques atouts dans sa manche.
Rob « Le Rouge » O’Cleef observait discrètement son chef dans son rétroviseur, tout en conduisant d’une main prudente. Ryann Noone, dit « Le Corbeau ». Il semblait perdu dans ses pensées, le regard vide, le visage tourné vers la vitre. Rob voyait le profil acéré, le nez fin, le menton volontaire et cette bouche qui ne souriait jamais. Personne n’avait jamais vu sourire « Le Corbeau », personne. Sauf, peut-être, sa maîtresse ; mais Rob en doutait. Chacun savait que Noone avait une « bonne amie », Barbara, qu’il entretenait depuis plusieurs années déjà. Ça rassurait un peu les gars, de savoir que leur boss était un type normal, avec des désirs normaux. Il le semblait si peu par ailleurs – normal…
Barbara était une très belle fille, même si elle était du genre original et que beaucoup de bruits étranges couraient sur son compte. Ça donnait quand même au « Corbeau » un air de normalité : tous ceux qui l’approchaient semblaient fascinés par cet homme froid et mesuré, toujours très calme, toujours tiré à quatre épingles et qui était capable de tuer et de torturer avec le même détachement qu’il montrait pendant une partie de poker. Une machine. Ça mettait tout le monde mal à l’aise, Rob y compris, malgré le fait qu’il l’accompagnait depuis plus de quinze ans. Même le vieux O’Banion restait sur ses gardes.
Rob avait connu Ryann en prison. Un combat de boxe qui avait mal tourné : Noone avait perdu le combat, puis il était allé rejoindre son adversaire dans les douches. Le corps ensanglanté du boxeur, mutilé et défiguré, avait été retrouvé quelques minutes après le meurtre et Ryann, directement envoyé en taule.
Jamais Rob n’oublierait son regard, lorsqu’il était entré dans la cellule qu’ils allaient partager : il était absolument vide, d’un gris de cendres. Lorsqu’ils avaient commencé à parler, l’étrange bonhomme lui avait assuré ne pas se souvenir de son crime. Il aurait repris connaissance plusieurs heures plus tard, ahuri et derrière des barreaux.
Rob avait mis plusieurs années avant d’admettre que ce n’était pas une stratégie de défense : il avait pu constater de lui-même les « absences » de son patron. Au début, il ne le croyait pas ; personne ne le croyait, d’ailleurs. Pas plus les flics qu’O’Cleef.
Mais Noone avait des appuis. L’enquête avait tourné court et il était sorti de prison sans difficulté, faisant libérer son compagnon de cellule dans la foulée. Rob était alors ouvrier, poursuivant l’action de sa pasionaria de mère en devenant « Le Rouge ». Ses idéaux politiques et syndicalistes l’avaient mené droit dans cette geôle, où il croupissait depuis deux mois après avoir mené une grève brisée par les agents de Pinkerton.
Rien ne le prédestinait à devenir gangster. Pourtant, il avait aussitôt mis ses pas dans ceux de l’homme étrange qui ne souriait jamais.
Peut-être avait-il simplement besoin de trouver un mentor, une figure masculine à admirer et à imiter. Ce n’était pourtant pas aussi simple, même lui le comprenait intuitivement.
Plus que quiconque, Rob « Le Rouge » savait de quoi son patron était capable. Il l’avait vu manœuvrer, trahir et tuer pour prendre peu à peu la tête du gang. Il l’avait assisté à de nombreuses reprises, même quand il s’agissait de s’attaquer à un gamin ou à une femme – et ça, Rob n’aimait pas, pas du tout, mais parfois c’était nécessaire pour faire plier un gars. Lorsque Ryann était enfin arrivé là où il souhaitait être, il l’avait naturellement nommé son lieutenant. Rob avait maintenant sa maîtresse, lui aussi, ses sources de revenus, ses combines juteuses, ses propres alliances. Même si, pour cela, il avait dû faire un immense sacrifice et affronter la désapprobation de sa mère, il avait une carrière.
Le meurtre de Meg Noone allait-il mettre cette belle réussite en péril ?
Lorsque Rob gara la Ford en face de l’immeuble où Ryann louait un appartement – sous un faux nom –, il pivota vers son chef, qui regardait toujours la rue d’un air atone.
Patron ? Vous voulez que je fasse autre chose ?
Noone tourna enfin son regard vers lui, revenant à la réalité. Il posa la main sur la poignée, ouvrant la portière sur l’air froid et gris qui puait l’essence.
Va me chercher tout le monde, Rob, au quartier général. Qu’ils soient tous là dans deux heures au plus tard.
Rob opina du chef, regardant Ryann extirper sa grande carcasse de la voiture et se diriger d’un pas ferme vers le perron de l’immeuble. Il redémarra, le sourire aux lèvres. Il allait y avoir du spectacle.
Chapitre 3


Chicago, 12 avril 1920

À contre-jour, la fine silhouette de Barbara se découpait sur la fenêtre en gracieuse ombre chinoise. Sa simple robe en lainage gris épousait les formes graciles de ce corps qui aurait pu appartenir à un adolescent à peine pubère. Tout était mince et fin dans cette silhouette de jeune fille : des épaules délicates, des bras menus, des hanches étroites et une poitrine à peine esquissée. Ryann était assis à table, piochant dans son assiette sans grand appétit, quand elle se planta face à lui en inclinant la tête.
Tu n’as pas faim ? Ce n’est pas bon ?
Il haussa les épaules et lui désigna la chaise vide en face de lui. Elle s’assit.
Barbara était la pire cuisinière ayant jamais hanté les rues de Chicago, voire de l’État de l’Illinois. Tout ce qui arrivait à sa table était d’un goût bizarre, trop cuit ou presque cru. Mais, de toute façon, tous les deux avaient un appétit d’oiseau et se nourrissaient à peine. Elle commença à piocher à son tour dans son assiette, sans conviction.
Le visage de Barbara semblait avoir été sculpté dans la pierre par l’un de ces artistes de la Renaissance italienne. Des yeux d’un noir si profond qu’on n’en distinguait pas l’iris, des cheveux aussi sombres coupés très court, de délicats sourcils noirs qui formaient comme des ailes aériennes et des cils immenses, fournis et denses. Un nez droit et fin, une bouche presque enfantine, un long cou de cygne à la peau si blanche qu’on distinguait le fin réseau de veines courant vers le modeste décolleté…
Barbara ne ressemblait pas aux héroïnes de cinéma, celles qui affolaient la gent masculine. Plutôt à ces « garçonnes » que l’on voyait maintenant dans les soirées mondaines, les plus jeunes, les plus audacieuses. Elle ne portait pas de corset, n’en avait jamais eu besoin. On aimait encore les femmes bien en chair, féminines à outrance, avec des cheveux longs et épais, des poitrines et des courbes avantageuses. Barbara était presque anguleuse, tranchante comme une lame. Ryann la trouvait sublime.
Elle leva soudain le nez de son assiette, reposa sa fourchette.
Tu as une livraison, ce soir ?
Il hocha la tête.
Oui. Rob viendra me chercher, dans une ou deux heures.
Ils ont besoin de toi pour ça ?
Je préfère être là. Les Ritals semblent décidés à faire main basse sur tout le trafic de la ville. Ils ne se contenteront pas des quartiers sud bien longtemps.
Mais vous n’avez pas un accord, entre gangs ? Une sorte de partage des territoires ?
Oui, Torrio et O’Banion ont trouvé un terrain d’entente pour mettre fin aux guérillas. Mais les frères Genna sont trop gourmands pour s’en contenter. Ma taupe m’a rapporté des rumeurs…
Elle hocha la tête, repoussa son assiette encore presque pleine. Ryann regarda le contenu de la sienne : les choux de Bruxelles étaient tellement cuits qu’ils s’écrasaient mollement dans une sauce brune indéfinissable et le jambon à l’os était aussi appétissant qu’un bout de carton. Il n’avait jamais eu beaucoup d’appétit, ne trouvant aucun plaisir particulier dans la nourriture ; de plus, l’alcool et la cocaïne lui enlevaient le peu de faim qu’il aurait pu ressentir. Il repoussa à son tour son assiette avec un frisson de dégoût.
Il se sentait bien, dans la petite maison de Barbara. Il aimait la sobriété de son intérieur, le nombre restreint de meubles, l’absence presque totale de décoration ou de ce que les ménagères considéraient comme le confort domestique. Un piano – dont elle jouait – et une bibliothèque fournie étaient les seuls éléments personnels de la maison.
Elle se leva, fit le tour de la petite table pour passer derrière lui et poser ses mains fraîches et fines sur son front, dans ses cheveux, sur son visage. Ryann ferma les yeux. Il détestait qu’on le touche. Mais Barbara connaissait les gestes, le silence. Elle ne le touchait pas vraiment : elle l’effleurait du bout des doigts, attentive à ses réactions, prête à s’éloigner au moindre signe de rejet, sans rien demander et encore moins insister.
Était-ce la mort de Meg ? Il ne la repoussa pas. Les mains fines glissèrent sur son cou, s’insinuant sous la chemise en coton. Les lèvres chaudes happèrent l’un de ses lobes d’oreille, les petites dents aiguës mordirent dans sa chair. Il frissonna. Elle savait qu’il ne ferait pas un geste pour l’encourager, elle devait toujours se débrouiller seule. Et elle connaissait les règles : ne pas insister, ne jamais le caresser sous la ceinture, être prête à s’éloigner à tout instant sans demander son reste. Et ne jamais le regarder pendant qu’il s’insinuait en elle, la laissait faire tout le travail, fermant les yeux en pénétrant dans la chaleur humide et accueillante.
Lorsqu’elle se releva de sa chaise, sur laquelle elle était assise à califourchon, Barbara remit sa robe en place d’un glissement de hanche et alla leur servir un whisky. Ryann reboutonna son pantalon, prit le verre qu’il descendit d’une seule lampée. Trois longs coups furent frappés contre la porte d’entrée, suivis de deux autres plus courts. Il se leva.
* * *
L’entrepôt était plongé dans l’obscurité ; tout l’arrière de la salle, inaccessible aux regards les plus perçants. Face aux portes grandes ouvertes, dans la lueur incertaine des lampes à pétrole tenues par ses hommes, Ryann surveillait le déchargement des lourds fûts en métal que les gros bras sortaient des camions pour les entreposer à l’abri des regards.
Les hommes travaillaient sans un mot. Seuls le raclement du métal contre le sol et le souffle rauque des corps pendant l’effort troublaient le silence. La lune était presque pleine, à moitié dissimulée derrière les nuages, jouant à cache-cache dans un ciel gris et noir. À l’écart, le pied posé sur la roue de sa voiture, Ryann observait sans intervenir. Il était rare qu’il assiste à une livraison. Ses gars se débrouillaient très bien sans lui et Rob était toujours présent pour superviser le travail. La présence du boss rendait les hommes un peu nerveux, sous-entendant que quelque chose d’inhabituel pouvait se produire.
Et c’était le cas. On lui avait rapporté des rumeurs, des murmures interceptés dans les quartiers interdits. Dans chacun des camps ennemis, il y avait des taupes, des espions chargés de humer l’air et de percer les mystères. Sa taupe lui avait chuchoté que les frères Genna comptaient étendre leur territoire, grignoter leur petit empire. Ce soir, peut-être.
Il jeta sa cigarette à moitié consumée. Le printemps tardait à s’installer, il faisait humide et froid. Ryann songea que Meg venait juste de mourir et qu’il aurait dû respecter un minimum de décorum. La veille, il avait convoqué son équipe pour leur demander de faire profil bas pendant l’enquête de Burton… Mais ils ne pouvaient pas se permettre de rester dans l’ombre et d’attendre : les affaires continuaient, le Valley Gang devait être là sous peine de perdre son influence.
Cachés à divers points stratégiques, cinq bonshommes assuraient la surveillance. Ryann leur faisait confiance : il y avait notamment le jeune Pete O’Malee, « L’œil », à qui rien n’échappait et qui ne ratait jamais sa cible. Il l’avait posté en haut de la tour de garde. Si des hommes, à pied ou en voiture, approchaient, ils ne pourraient pas lui échapper.
Pourtant, il restait aux aguets. C’était une grosse livraison ; la perdre au profit des Italiens serait un coup dur pour son gang, non seulement financièrement, mais aussi pour cette fameuse, et si précieuse, influence.
On a presque fini, patron.
Rob « Le Rouge » s’était matérialisé à ses côtés. Il transpirait, ayant aidé les gars à décharger les fûts.
C’était peut-être du bluff, en fin de compte, reprit-il. Les Ritals ont dû…
Il s’interrompit : le cri strident de Fiagaí tétanisa tout le monde. Les hommes en train de décharger les derniers fûts du camion s’immobilisèrent en plein effort, le regard rivé sur le grand volatile noir qui se posa sur l’épaule de son patron en picorant doucement sa tempe.
Ils arrivent, lança Ryann. Lâchez ça, mettez-vous en place.
Mais Pete…
Ryann le fit taire et sortit son arme. Rob se précipita pour aller aider les gars à reposer les fûts. Lorsque le vrombissement des moteurs troubla le silence, se rapprochant de minute en minute, l’entrepôt était désert. Les portes en étaient closes, les camions et les voitures avaient quitté le parking dont le bitume abandonné luisait doucement sous la lumière bleutée de la lune sortie inopinément de derrière les nuages.
Le dos collé au mur derrière lequel il se cachait, Ryann observa les Ford et les Corona arriver une à une, se garant devant l’entrepôt. Ils étaient venus en force : au moins une vingtaine d’hommes, qui sortirent des véhicules en silence, fusils et mitraillettes en main. Ils semblaient hésiter, surpris de trouver les lieux déserts, guettant les ombres en scrutant les ténèbres.
Ryann vit celui qui semblait être le chef désigner trois hommes pour les envoyer fouiller les hangars. L’un d’eux s’enfonça derrière les docks, là où plusieurs de ses propres gars allaient l’intercepter. Il regarda s’avancer vers lui le troisième, qui atteignit le coin du mur au moment où le premier coup de feu, venu de l’autre côté, brisa le silence.
Ryann abattit l’homme d’un seul tir en pleine tête. De son poste surélevé, Pete entreprit aussitôt de canarder ceux qui, restés sur le parking, commençaient à ouvrir les portes de l’entrepôt.
En quelques secondes, tout bascula. La confusion était totale : les tirs fusaient dans tous les sens, les Italiens courant se protéger derrière leurs voitures, tirant par-dessus les toits des véhicules. Il entendit le cri aigu de Fiagaí, tourna la tête pour voir le corbeau fondre sur un type qui se précipitait sur lui. L’oiseau planta ses serres dans le crâne de l’homme qui s’arrêta aussitôt en hurlant, cherchant à se débarrasser de lui avec de grands gestes désordonnés. Ryann laissa l’oiseau finir le travail et se mit à courir vers les voitures, slalomant entre les caisses et les murets pour éviter les balles qui sifflaient à ses oreilles. Lorsqu’il fut assez près des Italiens planqués derrière les voitures, il mit un genou à terre et visa soigneusement le réservoir de la Corona la plus proche. L’essence s’embrasa aussitôt, un déluge de fer et de feu illumina brutalement la nuit d’avril lorsque le véhicule explosa. Ryann se jeta au sol pour éviter les projections de tôle incandescente.
Quelques minutes plus tard, les moteurs vrombirent à nouveau : les survivants s’enfuyaient dans de grands crissements de pneus mordant le goudron. Des coups de feu épars signalèrent à Ryann que ses hommes achevaient ceux qui n’avaient pu s’échapper.
Il se redressa, époussetant son chapeau et son pardessus. Ses sourcils avaient un peu brûlé sous le souffle de l’explosion. Il sentait une douleur familière le long de son bras gauche, un élancement désagréable, une pression presque douce et grinçante que la drogue calmerait vite.
Des cadavres jonchaient le parking, il les enjamba pour rejoindre les portes du hangar. Avant de disparaître à l’intérieur, Ryann se tourna vers ses hommes qui se rassemblaient à nouveau :
Bon travail. Jetez les corps dans le lac, nettoyez-moi tout ça. Il reste encore quelques fûts à décharger.
Tandis que Rob prenait en main la suite des opérations, Ryann jeta un regard à Fiagaí. L’oiseau était resté perché sur sa victime, maintenant immobile et sanguinolente, et le regardait de ses petits yeux jaunes.
Chapitre 4


Banlieue de Dublin, 15 avril 1920

Les roues dérapèrent sur les cailloux lorsqu’il freina brutalement, ses bras se crispant sur le guidon de la bicyclette. Il n’aurait pas dû s’arrêter. Il le fit tout de même, presque malgré lui, restant de longues minutes immobile, à demi levé sur sa selle.
Un bras timide de la Liffey serpentait à sa droite entre les cailloux, la rivière devenue ruisseau se frayant un passage entre les joncs et les caillasses, chantant sa petite musique claire. À perte de vue, ce n’étaient que champs de pommes de terre et de blé, prairies envahies de bruyères dont les petites fleurs mauves s’inclinaient gracieusement dans l’air frais et humide du printemps. Les vallons s’étiraient sous la chaleur encore timide des rayons du soleil pâle, couleurs douces, symphonies pastel qu’il remarquait à peine tant il avait l’habitude d’arpenter en tous sens ces chemins de campagne à moitié défoncés et creusés d’ornières.
À quelques kilomètres à peine, c’était Dublin. Une heure de route, ou peu s’en fallait.
Teagan gardait les yeux rivés sur la silhouette attachée au grand portail en fer qui menait au manoir des Cavendish. La femme, ou plutôt la jeune fille, avait été ligotée bras en croix, jambes écartées, à la grille. Sa robe et son gilet étaient intacts, ses épaisses chaussures de marche – les chaussures des filles de la campagne – encore aux pieds. Elle ne portait aucune marque de coup ni de blessure : elle était simplement là, ligotée à la grande grille de fer à moitié rouillée, levant la tête vers lui avec ses yeux noirs plantés dans les siens. Pas de supplication dans ce regard. Pas même d’appel à l’aide. Elle se contentait de le regarder, son petit visage pâle tendu vers lui. Elle aurait été jolie, si elle n’avait pas eu la tête rasée.
Teagan hésita. Il détestait ça, et il se détestait d’hésiter. Il aurait dû poser sa bécane et sortir son couteau, couper les liens qui entravaient la fille et la libérer. Mais, sur le gilet de laine grise, la note qui y était épinglée l’empêchait de faire un geste : « Punie par l’I.R.A ». Rien d’autre. Les brigades de l’armée républicaine avaient toute latitude pour faire régner l’ordre sur leur territoire. Les espions, ou supposés tels, étaient retrouvés morts dans les fossés ; et les filles qui faisaient de l’œil aux soldats anglais se retrouvaient le plus souvent comme cette gamine, ligotée à un portail, le crâne rasé. Quelques jours plus tard, la famille de la « traîtresse » recevrait l’une des mèches de cheveux de la fille, histoire de leur rappeler ce qu’il en coûtait de frayer avec l’ennemi.
Il détourna les yeux. Les frères, cousins, parents de la gamine la libéreraient sans doute dans la journée. Il avait beau être seul sur ce chemin caillouteux, Teagan savait que chacun de ses gestes était observé. Il ne pouvait pas se permettre un seul faux pas.
Il redressa son vélo et, d’un vigoureux coup de talon, reprit sa course. Lorsque la bicyclette s’engagea dans le tournant, Teagan jeta un regard derrière son épaule, un regard qu’il regretta aussitôt : la silhouette de la fille mise en croix, seule et frêle, avait l’allure d’une martyre de la foi.
Une heure plus tard environ, il atteignait les faubourgs de Dublin et il avait oublié la gamine.
* * *
Devant la prison de Montjoy, une petite foule se pressait dans un silence solennel. Il avait laissé sa bécane un peu plus loin, sous la garde de trois gamins aux yeux brillants, fidèles aux républicains.
Teagan joua des coudes, sans trop de violence, car il y avait beaucoup de femmes dans le groupe amassé silencieusement devant le pénitencier. Sa silhouette fine lui ouvrait un passage rapide entre les personnes âgées vêtues de noir, les hommes aux mâchoires serrées, les prêtres et les enfants. Il savait que, en première ligne, devant les portes closes de la prison, il trouverait celui qu’il cherchait.
Il reconnut Seán sans peine. Par contre, il ne s’attendait pas à trouver le patron en personne à ses côtés : l’homme était plus grand que lui, plus puissant aussi, mais mince et svelte dans son costume gris d’homme d’affaires qui le protégeait si bien de la milice anglaise. Teagan, comme Seán, comme tous ceux qui gravitaient autour du « Big Fellow » {2} , avaient dû s’accommoder, eux aussi, de cette tenue de passe-muraille qui était l’une des idées de génie de Collins. Comme ils les détestaient, ces costumes d’un gris terne qui grattaient la peau et gênaient leurs mouvements ! Mais le but était atteint : ils leur donnaient l’air de parfaits self-made-men, inoffensifs et incolores, et leur permettaient de passer les contrôles de police presque sans risques. Presque.
Lorsqu’il arriva à leur hauteur, Mick tourna son visage vers lui – une ombre de moustache le vieillissait légèrement, juste de quoi induire en erreur les espions du Château qui avaient mis sa tête à prix. Il sourit, de ce sourire bon enfant chaleureux et sincère qui lui avait conquis tant de cœurs – quand, dans le même temps, son autoritarisme et ses sarcasmes lui avaient fait autant d’ennemis. Seán accompagna son salut d’une brève et discrète accolade.
Alors, fils ?
Teagan hocha simplement la tête, désignant de sa main la poche secrète où il dissimulait les lettres de Collins et les réponses de ses lieutenants.
Ils sont prêts ? Tu les as testés ?
Oui, ils sont prêts. Je les ai vus à l’entraînement : Tom a fait des miracles, ils seront parfaits.
Seán hocha la tête, reportant aussitôt son regard sur les enceintes hautes et sombres de la plus vieille prison de Dublin. Derrière ces murs, dans leurs geôles humides, soixante détenus attendaient la mort ou la libération. Soixante types dont la plupart étaient des membres de l’I.R.A, simples soldats ou capitaines, arrêtés lors d’une grande rafle qui avait eu lieu dix jours plus tôt. Ils avaient tous réclamé le statut de prisonniers de guerre et, devant le refus des Britanniques, avaient aussitôt entamé une grève de la faim.
Le fantôme de Thomas Ashe rôdait entre ces murs épais, planant au-dessus de la petite foule d’Irlandais venus soutenir leurs hommes : l’ancien Fenian, le vétéran des Pâques sanglantes de 1916, avait été emprisonné ici même, une année plus tôt, avec quarante autres républicains pour avoir tenu des propos « séditieux » en public. Refusant de reconnaître le tribunal devant lequel ils comparaissaient, réclamant le statut de prisonnier de guerre, Ashe avait lui aussi entamé une grève de la faim. Son agonie avait provoqué l’indignation de toute l’Europe et des États-Unis. Les Anglais l’avaient alors sorti de sa geôle, ligoté sur une chaise et nourri de force : quarante coups de pompe stomacale pour lui envoyer dans l’estomac un demi-litre de lait et deux œufs battus, par un tuyau de trente-cinq centimètres enfoncé jusqu’au fond de la gorge. Quelques vomissements plus tard, Ashe, encore sanglé sur sa chaise, était victime d’une hémorragie interne.
Les funérailles avaient été grandioses, sous les salves d’honneur de l’I.R.A et le discours de Collins : « Il ne reste plus rien à dire. Cette salve que nous venons d’entendre à l’instant, c’est le seul discours qu’il convient de prononcer sur la tombe d’un Fenian. » Ashe était l’un de ses meilleurs amis. Michael avait fait filmer les funérailles, développant la pellicule sur le chemin du retour dans une voiture aux vitres assombries, et le spectacle avait été diffusé le soir même dans toutes les salles de cinéma de Dublin.
Il devait s’en souvenir, le « Big Fellow », l’homme-orchestre qui, depuis deux années maintenant, avait pris en main la destinée de l’Irlande libre. L’arrestation, en 1918, de tous les dirigeants du Sinn Féin – et à laquelle il avait été l’un des rares à échapper – lui avait laissé les coudées franches et c’était lui, maintenant, qui dirigeait la résistance.
Tout avait changé, dans le cœur des hommes d’Irlande, depuis ce fameux matin d’avril 1916 où huit cent vingt hommes appartenant à la Citizen Army de Connolly et à l’Irish Volunteers Force avaient pris d’assaut la Poste centrale, le Palais de Justice et d’autres points stratégiques de Dublin ; le matin où Pearse avait fièrement proclamé la République irlandaise devant une foule médusée et hostile. Les rebelles étaient alors considérés comme des traîtres, eux qui refusaient la conscription pendant que tant d’Irlandais étaient en train de crever dans les fossés de la Somme.
Les insurgés avaient donc dû affronter le mépris des leurs en plus des armes anglaises. Ils avaient tenu six jours, se battant à un contre vingt. Trois cents morts, plus de mille blessés, le cœur de Dublin en ruine et la population furieuse : lorsque Pearse signa la reddition sans condition, peu de cœurs irlandais pleuraient les rebelles. Il fallut attendre quelques jours pour que l’âme celte reprenne ses droits – celle qui aimait tant les causes perdues et les martyrs. Attendre que les Anglais fusillent Connolly, tellement mal en point, rongé par la gangrène, qu’ils durent le ficeler sur une chaise pour le faire tenir devant le bataillon ; qu’ils exécutent Pearse, Tom Clarke, Eamonn Ceannt le petit joueur de cornemuse, Plunkett marié la veille dans sa cellule, Mac Diamarda… Les traîtres de la veille étaient devenus des héros et l’Irlande, prête à prendre les armes.
Dorénavant, l’I.R.A était la main armée du Sinn Féin et avait le soutien de la population.
Derrière eux, les femmes, les prêtres, les enfants s’agenouillaient sur le ciment. Teagan vit Collins grimacer, hésiter. Il savait que le « boss » détestait ce qu’il considérait comme des simagrées et qu’il combattait farouchement le goût féroce des Irlandais pour le martyre, pour le sacrifice. Mais il ne pouvait s’empêcher, de temps à autre, de venir lui aussi sous les fenêtres de ses hommes emprisonnés, de se laisser gagner par l’émotion de son peuple. Après tout, lui aussi était un Irlandais.
Seán s’agenouilla à son tour. Teagan suivit aussitôt le mouvement, obligeant le patron à les imiter – ils l’entendirent grommeler dans sa barbe, mais, quand la prière s’éleva vers les hauts murs d’enceinte, il cessa de râler et joignit sa voix à celle des siens.
« Athair ar Neamh, Dia linn
Athair ar Neamh, Dia liom
M’anam, mo chroí, mo ghlóir,
moladh duit, a Dhia.
Fada an lá, go sámh
Fada an oích’, gan ghruaim
Aoibhneas, áthas, grá,
moladh duit, a Dhia.
Móraim thú ó lá go lá.
Móraim thú ó oích’ go hóich’.
Athair ar Neamh, Dia linn
Athair ar Neamh, Dia liom. » {3}
Le vieux chant gaélique était grave et profond, simple et sans fioritures. Il s’éleva de la centaine de gorges de femmes et d’enfants, d’hommes et de prêtres agenouillés, dans l’air frais de Dublin, face aux portes closes et muettes de la prison. Il traversa les murailles épaisses, s’insinua entre les lourdes pierres scellées depuis des siècles et porta son message d’espoir jusqu’aux hommes au fond de leur geôle qui avaient mis leur vie dans la grande balance du destin.
Chapitre 5


Chicago, 16 avril 1920

À la river {4} , les trois hommes comprirent qu’ils ne tiendraient pas longtemps. Face à eux, Noone avait le regard fixé sur ses cartes, comme s’il était seul au monde et qu’il n’y avait pas, autour de lui, une bonne trentaine de paires d’yeux qui l’observaient.
La nuit était tombée depuis longtemps, plongeant Chicago dans ses ténèbres ouatées. Les cheveux noirs de Ryann luisaient doucement dans la semi-pénombre de la salle, quelques lampes à gaz tentant sans grande efficacité de combattre l’épaisse fumée de cigares et de cigarettes qui piquait les yeux, irritait les gorges et noyait la salle du club dans un halo bleuté et puant.
Je passe, lança Marston d’un ton dégoûté, jetant presque ses cartes sur le tapis.
« Le Corbeau » ne réagit pas. Mais les deux autres joueurs échangèrent un coup d’œil hésitant : il était absolument impossible de deviner si le patron bluffait ou non. Ils l’avaient déjà vu bluffer alors que son jeu pouvait remporter la mise, se coucher alors qu’il pouvait encore relancer, miser alors qu’il n’avait rien en main… Sans qu’aucun muscle de son visage bouge ni qu’un clignement d’œil le trahisse. Et toujours, à la fin, il gagnait.
Les parties de poker du Vestale étaient devenues une tradition : même si l’on était presque sûr qu’à la fin, Noone serait vainqueur, il y avait ce « presque ». Et les hommes du gang, comme d’ailleurs d’autres joueurs venus de villes voisines ou de quartiers éloignés, n’hésitaient pas à vider leurs poches pour défier celui qui était devenu une sorte d’attraction touristique, ou de légende.
Rob « Le Rouge » observait la partie de loin, accoudé au bar. Il se grattait le nez en s’enfilant des verres de whisky, faussement indifférent au résultat final. Il avait vu Ryann jouer plus de trois cents fois, peut-être. Et dans la salle, lui seul savait qu’il pouvait perdre. C’était très rare, voire exceptionnel, mais après tout c’était également inévitable pour un jeu fondé en partie sur le hasard. Il n’aimait pas du tout quand ça se produisait. Non pas qu’il soit si chatouilleux que ça sur l’honneur de son patron, mais les jours qui suivaient une défaite étaient terribles pour l’entourage du « Corbeau ».
Aussi guettait-il d’un air un peu trop détaché la scène qui se déroulait à quelques mètres de lui. Juché sur son tabouret haut, il pouvait voir Ryann malgré la petite foule qui entourait les joueurs. Les cheveux brillants qui accrochaient la lumière. Les mains fines et puissantes, aux longs doigts souples, l’éclat intermittent que jetait sa lourde chevalière en argent sous la lumière sale. Ces mains qui, soudain, poussaient le gros tas de jetons amassés en face de lui vers le centre de la table, annonçant sans surprise :
Tapis.
Karl « Le Borgne » semblait décidé à jouer son va-tout. Dans le silence devenu presque palpable, il poussa à son tour ses jetons.
Je suis.
Ryann leva enfin la tête, dévisageant de ses yeux froids le visage mutilé de son adversaire, avec cet œil laiteux et aveugle qui lui avait donné son surnom. Il faisait partie du gang depuis pas mal de temps déjà, mais c’était une forte tête qui avait du mal à se conformer à des ordres, d’où qu’ils viennent. Rob le soupçonnait en sus d’être une taupe ; mais il n’avait pas de preuve tangible. Pour le moment.
Toujours est-il qu’il était à peu près le seul à tenter, de temps à autre, de s’opposer à Noone, ou du moins de contourner ses directives. Six jours plus tôt, le patron avait convoqué tout le monde et avait annoncé la couleur : la police enquêtait sur le meurtre de sa femme et ils avaient tous intérêt à se tenir à carreau. On limitait les livraisons, on se faisait discret. Le premier qui attirerait l’attention sur le gang n’aurait pas de seconde chance.
« Le Borgne » avait été le seul à râler – discrètement, quand même. Ryann l’avait déjà remis à sa place plusieurs fois, mais ça ne semblait pas porter ses fruits. Battre son patron au poker, surtout parce que le bruit courait qu’il était imbattable, était une manière plutôt habile et subtile d’envoyer un message.
Rob se redressa sur son tabouret. Instinctivement, sa main chercha son arme, bien calée dans son holster dont il détacha le bouton-pression. La dernière fois qu’un joueur avait provoqué Noone pendant une partie, ça avait salement dégénéré.
Le trublion commençait à trouver le temps long, gigotant sur son siège sous le regard gris de son boss qui n’ouvrait pas la bouche. Il finit par s’énerver.
Vous devez montrer votre jeu, patron.
D’un geste sec qui fit sursauter tout le monde, Ryann abattit ses cartes. « Le Borgne » avait déjà commencé à poser les siennes face à lui et le murmure de soulagement qui monta de la foule décrispa Rob, qui reposa sa main sur son verre de whisky.
* * *
C’était comme ça qu’il avait débuté et gagné de l’argent. À 12-13 ans, Ryann écumait déjà les tripots et les bars pour défier des hommes deux fois plus âgés que lui, commençant à forger sa légende. Il avait, petit à petit, mis assez de côté pour quitter la maison pitoyable de son crétin de père adoptif et, à 15 ans, il louait une chambre chez une bonne femme du quartier de Forest Lane. Le poker et la boxe. Mais la boxe, ça n’était pas pour gagner du fric. La boxe, c’était pour ne plus avoir, jamais, à ployer sous les coups de quiconque.
Accoudé au bar, il levait son verre pour admirer les reflets ambrés de l’alcool. De la bonne qualité : Carter lui réservait toujours les meilleures bouteilles de contrebande, le whisky distillé dans les règles de l’art pour atteindre cette pure perfection, ce goût légèrement sucré, mais à peine, comme de l’or liquide qui coulait dans la gorge.
Rob était parti mettre ses gains en lieu sûr. Pas dans la maison qu’il partageait – à peine – avec Meg, mais dans l’appartement qu’il louait sous le nom de Peter Collins {5} à la limite des quartiers sud, presque à la barbe des Italiens. Il aimait bien savoir que son magot était sous la garde de ses ennemis.
Il finit son verre lentement, savourant chaque gorgée. Lorsqu’il le reposa, vide, sur le comptoir, Carter le resservit aussitôt. Il le remercia d’un signe de tête.
C’était d’une autre substance dont il avait besoin. Depuis la veille au soir, Ryann luttait contre ce désir dévorant, envahissant, qui lui tordait le ventre et lui donnait envie de tuer quelqu’un. Avec « Le Borgne », ça n’était pas passé loin. Il aurait peut-être dû, ça lui aurait fait du bien… Pour quelques heures.
La mort de Meg l’avait-elle tant affecté, en fin de compte ? En reprenant son verre, il s’interrogea, sonda son âme. Ils étaient mariés depuis plus de vingt ans, mais les belles années de leur union n’avaient en fait duré que quelques mois. Et encore, uniquement parce que Meg refusait l’évidence. Ils se croisaient de temps en temps dans la maison, mais ne partageaient plus leurs repas, leurs conversations, et encore moins leur chambre. Ryann assurait le quotidien, payait les traites de la maison et était généreux sur l’argent qu’il lui donnait. Il savait qu’elle avait repris des cours pour devenir sténodactylo. Sans doute envisageait-elle de le quitter. Il ne l’en aurait certes pas empêchée… Il ne comprenait d’ailleurs toujours pas comment elle avait pu tenir ainsi, toutes ces années, à jouer un rôle factice et perdre sa jeunesse avec un homme qui ne lui donnerait jamais ce dont elle rêvait tant.
Non, la mort de Meg ne pesait pas sur son cœur. Il ne la regrettait pas, il ne l’avait jamais aimée. Alors, pourquoi ?
Pourquoi ce besoin soudain, frénétique ? Il ne le ressentait que lorsqu’il perdait. À la boxe, au poker, face à un rival.
Il finit son verre, retint le geste machinal de Carter qui s’apprêtait à le resservir et prit son chapeau, ses gants, son pardessus. Anticipant sa sortie, l’un de ses hommes se précipita vers la porte pour lui servir de chauffeur, mais il l’arrêta lui aussi : il avait besoin de marcher et de s’éclaircir les idées.
* * *
Lorsqu’il atteignit la porte de sa maison, l’aube commençait à faire pâlir le ciel. Il grimpa les marches du perron, brisant les scellés de la police pour ouvrir sa porte.
Il monta directement à l’étage sans allumer, passa devant la porte de la chambre de Meg grande ouverte, entra dans la sienne juste à côté. Il ouvrit la fenêtre sur l’air vif et humide du matin. Les nuages avaient fui pendant la nuit, c’était un ciel pur qui accueillait les premiers rayons, pâles et hésitants, du début de printemps.
Ryann jeta en vrac son pardessus, ses gants et son chapeau. Il ôtait sa veste lorsqu’un cri, bref et aigu, le fit se retourner vers la fenêtre. Immobile sur l’encadrement, Fiagaí l’observait de ses petits yeux jaunes, sa tête oscillant de droite à gauche comme s’il attendait d’être sûr de l’humeur de son maître.
Ryann ? Ryann est làààà ?
Gutturale, stridente, la « voix » de l’oiseau lui arracha un sourire fatigué. Dans un grand battement d’ailes, Fiagaí fondit sur lui, se posant sur son épaule avec délicatesse. Il caressa doucement les plumes moirées et frémissantes, tandis que le corbeau lovait son bec noir dans son cou.
Fiagaí était apparu dans sa vie un matin de novembre, presque dix ans plus tôt, avec une aile cassée à la suite d’un combat dans lequel il avait laissé des plumes. Ryann n’aimait pas les animaux. Il avait toujours refusé à Meg d’adopter un chat ou un chien, même un canari ou un poisson rouge. Il ne voyait aucun intérêt à devoir nourrir et soigner un être vivant qui n’avait rien à lui apporter.
Mais avec Fiagaí, c’était différent. Il l’avait aidé à guérir, l’avait nourri. Dès que son aile s’était remise, l’oiseau était parti. Mais il était revenu presque tous les jours et, dans de nombreuses occasions, il lui avait prouvé qu’il pouvait lui être très utile. Lorsqu’il avait commencé à gravir les échelons de son gang, il y avait gagné ce surnom, « Le Corbeau », qui l’identifiait aussitôt.
Un bruit sec au rez-de-chaussée fit dresser la tête de l’oiseau, qui s’envola immédiatement en direction du couloir et des escaliers. Ryann sortit son arme de son holster, se glissant dans le couloir sans faire aucun bruit.
Il entendit un écho de chute, de battements d’ailes furieux, des croassements et des jurons. Lorsqu’il atteignit le haut de l’escalier, il alluma.
La petite silhouette d’Eranann lui faisait face en plein centre du salon, au milieu des coussins et des bibelots tombés au sol. Du sang coulait sur sa joue gauche. Il leva vers lui un regard furibond.
Bon sang, Ryann, ton maudit volatile a toujours pas compris qui j’étais ?
Je crois qu’il sait très bien qui tu es.
Il le rejoignit au salon, lui tendant un mouchoir pour essuyer sa blessure – une griffure sans gravité.
Qu’est-ce que tu veux, Eranann ?
Liam veut te voir.
Ryann hocha la tête et grimpa les marches, pour aller prendre dans sa chambre le pardessus et le chapeau, les gants qu’il venait juste de quitter.
Les deux hommes montèrent dans la Cadillac et s’éloignèrent dans les rues encore désertes.
Chapitre 6


Banlieue de Chicago, 16 avril 1920

P’pa ! Ils sont là !
La silhouette gracile de Sloan disparut à l’intérieur de la maison lorsque Eranann gara la Cadillac dans l’allée de gravier.
Liam vivait dans cette immense bâtisse depuis près d’un demi-siècle, en tout cas depuis que Ryann était en âge d’avoir des souvenirs. Noone sortit de la voiture, restant quelques minutes à contempler le vieux manoir, fief d’O’Brien et de ses sbires. Le domaine était à presque une heure de route de Chicago, totalement isolé au milieu de plusieurs hectares de prairies, de forêts et de champs. Un coin perdu dans lequel on n’allait pas par hasard.
Les mains dans les poches de son pardessus, Ryann aurait aimé trouver quelque chose de lugubre dans la vue qu’offrait la maison. Il aurait été logique, juste, de voir vivre Liam dans une bâtisse obscure et austère, avec quelques toiles d’araignée dans les coins et des portraits d’ancêtres rébarbatifs alourdissant les murs.
Mais, sous le soleil printanier, le manoir offrait une vision charmante et cossue : une vénérable maison aux murs de pierre grise, bien entretenue, presque coquette avec ses volets bleus fraîchement repeints.
Et d’ancêtres, pour ce qu’il en savait, le vieux n’en avait aucun. C’était un ancien Fenian, il avait même participé à la folle équipée des Irlandais qui avaient tenté d’envahir le Canada en 1867. Mais, depuis cet échec, Liam O’Brien se contentait de ses propres affaires. L’Irlande se débrouillait sans lui.
Il inspira profondément avant d’emboîter le pas à Eranann, qui disparaissait à son tour à l’intérieur.
Il n’avait pas besoin qu’on lui indique le chemin. Ryann se dirigea droit vers la dernière pièce au fond du couloir, au rez-de-chaussée, dont la porte était laissée ouverte.
Les bruits de voix étouffées cessèrent net lorsqu’il entra dans le salon, en refermant la porte derrière lui. Il s’avança jusqu’au grand fauteuil près de la cheminée, dans lequel la haute silhouette de Liam trônait. À chaque fois, Ryann avait la sensation de demander audience à son roi, ou à un prince quelconque. Quand il était enfant, il avait un jour esquissé une génuflexion, une marque peu subtile d’ironie qu’il avait ensuite longuement regrettée.
Il s’arrêta face à Liam, les mains toujours dans les poches, sans dire un mot jusqu’à ce que son parrain déclare, de sa voix éraillée par l’âge :
Assieds-toi donc, Ryann.
Il s’assit face à lui, dans l’un des fauteuils qui encadraient la table basse. À part Liam posé sur son trône, il y avait Eranann bien sûr, mais aussi – ce qui ne l’étonna pas – Cumpter et Sloan. Tous le dévisageaient avec beaucoup d’attention. Il garda son pardessus sur les épaules, prenant soudain conscience qu’il ne disposait d’aucune solution de repli au cas où les choses s’envenimeraient : il était venu dans la voiture d’Eranann. Il s’était pourtant juré de ne plus jamais se retrouver dans cette situation.
Cumpter mâchonnait son éternel cigare, dardant sur son fils adoptif un regard énigmatique. Le vieux nègre était toujours puissant malgré ses 65 ans bien sonnés. Sa peau était devenue presque grise, exempte de rides comme beaucoup de peaux noires. Il portait un beau costume dans lequel il avait l’air d’un singe : quoi qu’il eût sur le dos, il paraissait sortir d’un bouge ou de taule. C’était lui qui, à la demande de Liam, avait choisi leur nom de baptême : Noone, pour No one , ça l’avait beaucoup fait rire. Et, de fait, ils n’étaient personne.
Le visage du « singe », aux traits épais et durs, portait la marque de l’indépendance de son fils : Ryann lui avait fendu l’arcade sourcilière trente-trois années auparavant, manquant lui crever un œil. La cicatrice était encore visible, une fine ligne plus pâle qui lui barrait le sourcil droit et descendait jusqu’au nez.
Personne ne savait quel rôle jouait le vieux nègre auprès de Liam. Il avait toujours été là, simplement. Pas vraiment un ami – Liam était bien trop intelligent et cultivé pour avoir un ami de cette trempe, d’ailleurs il n’avait pas d’amis. Pas vraiment un homme de main, Cumpter n’avait pas sa place dans les gangs et ne se montrait jamais aux officiels ou aux patrons de la pègre. Une vieille loyauté, peut-être ? L’association des deux vieillards avait toujours laissé Ryann perplexe.
Sloan offrait un contraste saisissant avec le vieux « primate » : beau comme un ange, avec ses boucles d’un blond cendré et ses yeux bleus, il lui opposait sa grâce juvénile et sa séduction. Le demi-frère d’Eranann l’observait avec beaucoup de curiosité.
Imperturbable sous les regards fixés sur lui, Ryann attendait. Il savait que Liam et Cumpter, au moins eux, espéraient le mettre mal à l’aise et le déstabiliser. Mais ils avaient déjà essayé ce coup-là. De nombreuses fois, et toujours en vain. Liam finit par se racler la gorge :
Merci d’être venu, Ryann. Il était nécessaire de te voir après la mort de Meg.
Vraiment ? Pourquoi ?
Le vieux se redressa dans son fauteuil, ses yeux noirs lançant des éclairs. Il détestait qu’on le contrarie.
Comment ça, pourquoi ? Tu sais parfaitement que la mort de ta femme va provoquer de nombreux problèmes pour nos affaires. Ça va attirer les flics autour de nos livraisons, de nos associés, des trafics. Avec les Italiens qui remettent ça, ce n’est vraiment pas le moment.
Et qu’est-ce que tu proposes ?
Un coupable.
Ryann esquissa une grimace, en se rejetant dans son fauteuil. Alors, c’était ça. Il aurait dû y penser lui-même, mais cela aurait impliqué que les flics abandonnent l’enquête. Et il voulait mettre la main sur le vrai meurtrier. Lui arracher les yeux, lui couper la langue et les couilles, et mettre le tout dans un petit sac pour les envoyer à son épouse ou à sa bonne amie.
Il vit son père se redresser à son tour, prêt à prendre la parole pour appuyer les dires de Liam. Pas question que ce vieux négro intervienne. Il répondit enfin :
Je veux le meurtrier. Le responsable, le vrai. Il est à moi. Si on donne un faux coupable aux flics, ils arrêteront l’enquête.
Et alors ? Depuis quand est-ce qu’on compte sur la police pour faire le travail ? Tu auras ton coupable, f… Ryann. Je te le promets.
Il avait failli dire « fils ». Il l’appelait ainsi, avant. Avant que Ryann soit en âge de lui faire rentrer ces mots dans la gorge, en lui cassant quelques dents au passage.
Ryann regarda longuement Liam O’Brien avant de prendre sa décision. Il haïssait cet homme. Il lui vouait une telle haine que, parfois, ses mains en tremblaient en s’imaginant serrer ce cou décharné et sentir ses vertèbres se briser sous ses doigts.
Il n’aimait pas tuer. Non pas que cela lui répugnât, mais il n’en tirait pas de plaisir, pas de jouissance d’aucune sorte. Mais Liam… Liam, oui, il aimerait tellement ça.
L’homme dans son fauteuil ressemblait à une momie. Le vieux avait bien 90 ans maintenant, voire davantage. Il ne s’était pas tassé avec les années, restant bien droit même s’il se déplaçait beaucoup moins vite. Il était juste devenu encore plus maigre, encore plus effrayant. Les horribles cicatrices qui coupaient sa gorge et sa joue avaient pris une couleur différente du reste de la peau en vieillissant : le visage avait flétri, mais les cicatrices s’étaient parées d’une teinte rosâtre proprement répugnante. Il ressemblait à une araignée au fond de sa toile, tramant ses petits complots, dirigeant son monde : Cumpter, l’homme à tout faire, qu’il avait désigné comme père adoptif du gamin qu’il avait trouvé dans un caniveau – ramassé dans la rue, lui avait-on raconté, comme une merde. Eranann, son fils si décevant, ombre pâle qui était passée maître dans l’art de manipuler les hommes sans qu’il y parût. Et Sloan enfin, le beau et soyeux Sloan, fils tardif de sa dernière maîtresse – encore une Irlandaise, évidemment. Sloan l’inespéré, l’enfant qu’il avait appelé de tous ses vœux en regardant grandir ce gosse craintif et empoté qu’était Eranann.
Ryann réfléchissait. Aussi détestable que soit Liam, il avait du pouvoir et il tenait parole. Toujours. Si on pouvait lui promettre…
Fais pas ta bourrique, intervint Cumpter. Tu sais que Liam fait toujours ce qu’il dit. Je m’en occuperai personnellement, si tu veux.
Ryann se mit à rire, un rire sonore aussi insultant qu’un coup de poing.
Toi ? Tu irais t’infiltrer parmi mes hommes, discrètement, c’est ça ? Mon pauvre vieux, soit tu perds la boule, soit tu ne t’es pas regardé dans un miroir depuis un bail. Tu es un négro, tu sais ça ? Une face de singe, un macaque, un bougre d’animal ! Tu comptes faire comment, pour glisser ta gueule pleine de suie parmi mes Irlandais, hein ? Tu peux me dire ?
Pendant sa diatribe, le vieux Cumpter avait commencé à se lever de son fauteuil, son visage gris encore plus gris, les yeux fous.
Cumpter, assis !
L’ordre sec de Liam claqua comme une gifle. Obéissant, le Noir se rassit, crispé et blême, dans son fauteuil. Ryann croisa le regard écarquillé de Sloan et lui fit un clin d’œil.
Tu n’as pas besoin d’être aussi agressif, mon garçon. Eranann s’en chargera, avec ton appui, bien sûr, et mes moyens. Est-ce que ça te convient ?
Ryann hocha la tête en guise de réponse. « Mon garçon »… Bon sang, il avait l’impression d’avoir 15 ans ! Il en avait 46, est-ce que personne ne s’en rendait compte ?
Liam, d’une main fatiguée, signifia à son public que l’audience était terminée. Ryann se leva avec les autres, ne salua personne et marcha d’un pas aussi rapide que possible sans courir vers la sortie.
Lorsqu’il retrouva la lumière du jour, la belle lumière douce et caressante du soleil de printemps sur sa peau, le vent léger qui bruissait dans les branches des ormes et des platanes, il s’arrêta un instant, immobile, le dos tourné au manoir et à Eranann qui approchait à son tour de la voiture.
Il essayait de recouvrer son souffle. Dans cette maison, quand il était enfant, Liam l’avait tué. Une fois, puis plusieurs. Ryann savait que, quoi qu’il fît, il ne pourrait jamais retrouver ce qu’il avait perdu. Il y avait mis un terme violemment, envoyant son message sans aucune subtilité, mais il avait été entendu. Puis il avait abandonné la maison de son macaque de père. Ce pantin ridicule et à moitié fou que le vieux Liam avait choisi pour être son tuteur et qui l’avait consciencieusement rossé, tous les soirs, jusqu’à ce qu’il ait acquis assez de muscles et de technique pour l’assommer et quitter la maison.
Dieu qu’il les haïssait, tous. Il faillit se tordre de douleur quand la vague déferla, irrépressible, balayant tout le reste sur son passage.
Ça va, Ryann ? T’as pas l’air bien vaillant.
Je suis juste fatigué. On y va ?
Le fils aîné de Liam hocha la tête et prit le volant. Quand un petit valet eut actionné la manivelle, le moteur de la Cadillac ronronna bientôt d’aise entre les mains expertes d’Eranann et la voiture attaqua en douceur les petites routes de campagne qui les ramenaient à Chicago.

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