Dia Linn - VI - Le Livre de Maav (Go maidin)
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Description

Trente années ont passé depuis la mort du sulfureux Ryann O’Callaghan.
Les États-Unis vivent une embellie économique sans précédent et oublient les horreurs de la dernière Guerre mondiale en découvrant la société de consommation et les gadgets domestiques ; les femmes raccourcissent leurs jupes et osent – parfois – fumer en public…
Nous sommes en 1950. L’arrière-petite-fille d’Aïdan quitte son Australie natale pour chercher fortune en Amérique.
Voici le livre de Maav, qui, comme son ancêtre Eileen, découvrira dans le poker un moyen étonnant de reconquérir enfin la fortune des O’Callaghan.
Mais mettra-t-elle pour autant un terme à la díoltas, la vengeance qui anime le clan familial envers les O’Brien et les descendants de Liam ? Rien n’est moins sûr…
Du bush australien au clinquant factice de Las Vegas, en passant par la Louisiane et le Sud profond où s’embourbent les rêves de fortune, des années 50 à l’assassinat de Kennedy, des premières luttes pour les droits civiques à l’engouement pour le nucléaire et la terreur du communisme… Maav va croiser d’étranges et dangereux personnages.
Elle tombera amoureuse, elle sera manipulée, utilisée comme un pion sur un grand échiquier ; mais ses ennemis oublieront peut-être que la jolie blonde a de la ressource.
Après tout, le sang des O’Callaghan coule dans ses veines…

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 14 décembre 2015
Nombre de lectures 166
EAN13 9782370113801
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

DIA LINN
6 : LE LIVRE DE MAAV
Go maidin

Marie-Pierre BARDOU



© Éditions Hélène Jacob, 2015. Collection Littérature . Tous droits réservés.
ISBN : 978-2-37011-380-1
Résumé des tomes précédents


Tome I : Irlande, 1848. La Grande Famine pousse Eileen et Wyatt O’Callaghan à fuir leur pays. Ils laissent derrière eux leur frère aîné Aïdan, exilé en Australie pour s’être révolté contre les Anglais, et Liam O’Brien, leur frère de lait, qui a rejoint le parti révolutionnaire. Eileen est enceinte de Liam et elle a hérité des dons occultes des femmes de sa famille.
Tome II : Louisiane, 1848-1859. Désirée de Rocheclaire adopte les jumeaux d’Eileen, Neal et Neve, qui seront les héritiers de cette puissante famille créole. Eileen retrouve Liam, parti en quête des Irlandais exilés pour créer la fraternité feniane. Lors d’une partie de poker, Eileen gagne une mine d’or : Liam la tue pour la lui voler.
Tome III : Louisiane, Colorado, 1859-1861. Wyatt retrouve Liam pour venger sa sœur. Mais c’est Aïdan, revenu de son exil, qui commet l’irréparable : il tue la petite Aisling, la fille de Liam. Wyatt s’enfonce dans le Nord sauvage, à la recherche de ses enfants qu’il a confiés à des amis, laissant derrière lui son livre et son testament. À charge pour les descendants des O’Callaghan de veiller à ce que Liam n’ait pas de descendance et ne puisse jamais récupérer la mine de Dearfield.
Tome IV : États-Unis, Irlande, Australie, 1861-1877. Pendant la guerre de Sécession, Neal meurt au combat avec Aïdan à Gettysburg. Neve épouse James Lyons après la guerre et Wyatt disparaît dans les montagnes du Montana, après avoir sauvé son fils Aindreas à la bataille de Little Big Horn. Liam, interné après le meurtre de sa fille, récupère la mine de Dearfield et enlève Ryann, le fils unique de Neve et de James.
Tome V : Chicago, Irlande, Louisiane, 1920-1921. Élevé comme un orphelin par Liam, ignorant tout de son passé, Ryann est devenu un chef de gang, un tueur. Il croise la route de son cousin Teagan, ancien membre de l’I.R.A. qui fuit l’Irlande et la guerre civile. Ils retrouvent tous deux leurs racines lorsque Quinn, le fils de Philip et de Keelin, les ramène en Louisiane. Neve a juste le temps de revoir son fils avant de mourir. La vérité éclate sur le rôle de Liam : Ryann revient à Chicago pour se venger, mais il est terrassé par une crise cardiaque et Liam meurt sous la lame d’un assassin inconnu. Des deux fils de Liam, l’aîné, Eranann, disparaît ; et Sloan, le cadet, sauve son héritage grâce à ses relations avec la mafia. Il quitte Chicago, fuyant la justice et la vengeance des O’Callaghan.
Préface


« How many roads must a man walk down
Before you call him a man ?
Yes, 'n' how many seas must a white dove sail
Before she sleeps in the sand ?
Yes, 'n' how many times must the cannon balls fly
Before they're forever banned ?
The answer, my friend, is blowin' in the wind,
The answer is blowin' in the wind.

Combien de routes un homme doit-il parcourir
Avant que vous ne l’appeliez un homme ?
Oui, et combien de mers la colombe doit-elle traverser
Avant de s’endormir sur le sable ?
Oui, et combien de fois doivent tonner les canons
Avant d’être interdits pour toujours ?
La réponse, mon ami, est soufflée dans le vent,
La réponse est soufflée dans le vent.

How many years can a mountain exist
Before it's washed to the sea ?
Yes, 'n' how many years can some people exist
Before they're allowed to be free ?
Yes, 'n' how many times can a man turn his head,
Pretending he just doesn't see ?
The answer, my friend, is blowin' in the wind,
The answer is blowin' in the wind.

Combien d’années une montagne peut-elle exister
Avant d’être engloutie par la mer ?
Oui, et combien d’années doivent exister certains peuples
Avant qu’il leur soit permis d’être libres ?
Oui, et combien de fois un homme peut-il tourner la tête
En prétendant qu’il ne voit rien ?
La réponse, mon ami, est soufflée dans le vent,
La réponse est soufflée dans le vent.

How many times must a man look up
Before he can see the sky ?
Yes, 'n' how many ears must one man have
Before he can hear people cry ?
Yes, 'n' how many deaths will it take till he knows
That too many people have died ?
The answer, my friend, is blowin' in the wind,
The answer is blowin' in the wind.

Combien de fois un homme doit-il regarder en l’air
Avant de voir le ciel ?
Oui, et combien d’oreilles doit avoir un seul homme
Avant de pouvoir entendre pleurer les gens ?
Oui, et combien faut-il de morts pour qu’il comprenne
Que beaucoup trop de gens sont morts ?
La réponse, mon ami, est soufflée dans le vent,
La réponse est soufflée dans le vent. » I
Personnages
Prologue


Cyan entra dans la pièce et resta sur le seuil, attendant que ses yeux s’accommodent à l’obscurité. Elle distinguait la couchette au fond de la chambre, et la forme immobile qui y reposait sous la légère couverture. Elle hésita. Puis se décida à franchir le seuil.
Ses doigts effleurèrent le bouton de contrôle juste à côté de la porte et le monde extérieur pénétra progressivement dans la pièce. Le bruit, d’abord : le vent qui glissait dans les branches des platanes et tenait sa note mélancolique ; un chien qui aboyait dans la rue, en contrebas ; le sifflement aigu, à peine perceptible, d’une navette glissant sur ses coussins d’air en filant à travers la ville déposer ses passagers à leur travail. La lumière, ensuite : lentement, les grandes fenêtres s’éclaircissaient, laissant filtrer les rayons pâles teintés d’orage et des pluies à venir. Peu à peu, la chambre révélait ses maigres secrets, son décor austère et minimaliste. La couchette encastrée dans le mur, déployée pour l’occasion juste au-dessus du plancher en béton – les pigments d’un vert pâle du béton de terre, qui captaient la lumière et conservaient une température constante. Les murs végétalisés, accueillant le lierre et les plantes vertes qui régénéraient l’atmosphère. Pas de meubles, ni tapis, ni tableaux. Presque une chambre d’hôtel – un hôtel haut de gamme et totalement impersonnel.
Cyan avait bien tenté, à plusieurs reprises, de pousser son frère à apporter quelques touches individuelles à cette chambre qui était la sienne lorsqu’il logeait chez sa sœur, mais il ne semblait pas y attacher d’importance. Sans doute ne se sentait-il pas chez lui, ici.
Où se sentait-il chez lui ? Pas au Centre ; il n’avait pas davantage personnalisé les appartements qui lui y étaient attribués. À Dublin, peut-être, dans la vieille maison familiale qu’ils avaient quittée une semaine plus tôt, en secret, après la crise de Connor.
Cyan s’avança dans la chambre maintenant baignée de lumière grise. Ses pieds nus glissaient sur le sol tiède, le béton doux comme un tapis de laine. Elle s’approcha de la forme allongée, toujours immobile, qui lui tournait le dos et elle s’assit doucement tout au bord du lit, près de la tête brune de son frère. Enfoui sous les draps, Connor semblait ne pas vouloir émerger de son sommeil. Quelques mèches sombres s’échappaient de la mince couverture, elle les caressa en murmurant :
Connor…
Pour seule réponse, son jumeau rabattit la couverture sur sa tête.
Connor, réveille-toi ! Tu dors depuis trois jours, il faut que tu te lèves.
Il se tourna vers elle d’un coup de reins, rejetant brutalement les draps.
Pourquoi ? Ça ne me vaut rien, d’être réveillé.
Les yeux verts de Connor, si semblables aux siens – à part les deux pupilles, oblongues comme celles d’un chat – étaient grands ouverts et fixés sur elle. Cyan y chercha en vain une lueur d’intérêt, de désir. Le désir de n’importe quoi : manger, se quereller, sortir, se bourrer la gueule, peu importait ! Mais il n’y avait que de la lassitude.
Elle soupira.
Écoute, tu ne peux pas rester comme ça. Le Fiagaí va te retrouver, les Brehons ne vont pas apprécier qu’on ait quitté Dublin sans leur accord.
Et alors ? Ils me ramèneront au Centre, c’est tout. Et je m’échapperai à nouveau.
Mais que cherches-tu ? Qui cherches-tu ?
Il haussa les épaules sous la couverture et lui tourna à nouveau le dos.
Je te l’ai dit. Je cherche Diarmaid.
Tu ne sais même pas qui c’est ! Tu ne sais pas où il est, qui il est, et tu sais encore moins pourquoi tu le cherches !
Je le saurai quand je le retrouverai.
Cyan hésita. Sur une impulsion, elle avait pris la décision d’emmener son frère loin de Dublin, du Centre, de ce mystérieux Diarmaid dont il lui rebattait les oreilles. Connor venait de vivre une terrible épreuve. De plus, la crise de son frère, lorsqu’ils avaient joué au poker dans leur vieille maison familiale, avait été encore pire que la précédente.
Chaque fois qu’ils jouaient ensemble, cela finissait en drame. Tenir des cartes en main semblait ôter à Connor tout le contrôle qu’il avait sur ses capacités si spéciales : ses visions l’envahissaient littéralement, il était d’un seul coup happé par des flashes d’une incroyable puissance, des images si réelles pour lui qu’il en hurlait de peur – des images de batailles, de cadavres empilés dans la boue et portant les uniformes des armées ennemies durant la guerre de Sécession, des types masqués de cagoules blanches qui lynchaient des Noirs et les pendaient aux branches des arbres, des hommes en costume des années 1920 torturant des inconnus… une vieille plantation du sud des États-Unis, les plaines de l’Ouest américain, des steamboats antiques crachant leurs fumées noires sur le Mississippi… Connor ployait sous la force de ces visions, de ces personnages inconnus qui envahissaient son cerveau avec leur violence, leur haine, leurs désirs sombres et âpres.
Cette fois-ci, son frère en était sorti presque en état catatonique. Et puis, il y avait eu Aura… Cyan avait alors pris la décision de l’emmener loin de ceux qui voulaient le contrôler, exploiter ses dons. Loin de celui qu’il cherchait, aussi.
Mais elle comprenait que c’était peut-être une erreur, finalement. Connor avait besoin d’aide. L’éloigner de sa proie ne calmerait pas ses visions, bien au contraire. Et elle était la seule à pouvoir le faire, la seule à pouvoir lui apporter un soutien totalement désintéressé.
Je vais t’aider, Connor. Je vais t’aider à trouver Diarmaid.
Connor se tourna à nouveau vers elle, se redressant sur sa couchette. Le torse creux, les épaules maigres de son frère lui firent prendre conscience de la fragilité – physique, mentale – de son étrange et précieux jumeau, de son double douloureux. Elle se pencha et le prit dans ses bras, le serrant contre elle de toutes ses forces, fermant les yeux sous la puissance de la tendresse qu’elle ressentait pour lui.
C’est vrai ? chuchota-t-il dans ses cheveux.
Oui. On va retourner à Dublin. Il est temps d’ouvrir les Livres.
EXILS : 1948-1950
Chapitre 1


Las Vegas, 22 novembre 1963

Elle se sentait partir. La sensation familière au creux de son ventre, comme un trou noir, un vortex dans ses tripes. L’impression étrange de se dédoubler, de ne plus vraiment être là, le vertige. Une autre voix se faisait entendre dans sa tête, d’autres mains tenaient ses cartes et faisaient les choix, les annonces. C’était elle, mais ce n’était pas vraiment elle.
Maav se laissa partir.
Elle ne résista pas. Sous ses yeux, les deux cartes qu’elle possédait prirent un sens différent. Le « colt » {1} posé face contre la table n’avait plus d’importance et elle déclara d’un ton clair et fort :
Je relance de mille.
Et elle poussa, au centre de la table, les jetons verts.
En face d’elle, Dillon eut un sursaut à peine perceptible. Il n’existait plus pour elle. Le grand type aux cheveux noirs et aux yeux sombres, mince et élégant dans son costume strict, chercha du regard celui de son adversaire et ce qu’il y lut le fit frissonner. Les pupilles de Maav mangeaient presque l’iris turquoise de ses yeux, ces yeux sublimes qui avaient dévoré le cœur et l’âme de Devin. Elle semblait en transe.
Du pouce, il jeta un œil à ses propres cartes, perplexe. Quelque chose lui échappait. Il avait dans les mains un beau brelan de valets. Bien entendu, il pouvait être battu, mais il ne voyait pas trop comment. Les cartes qui étaient tombées ne paraissaient pas avantager la jeune femme…
Et le tableau affichait : 8 de cœur, 3 de pique, dame de cœur.
Ils s’affrontaient depuis presque trente-deux heures. Des cent joueurs en lice, il ne restait plus qu’eux deux.
Maav avait joué comme d’habitude, avec cette agressivité froide et soudaine qui déstabilisait tant ses adversaires. Pas lui : Dillon l’avait vue faire assez souvent pour s’être préparé à son style. C’était une sacrée joueuse, mais elle n’était pas invincible. Il avait une chance : il était bon, lui aussi.
Mais il n’aimait pas le regard qu’elle avait, depuis quelques minutes. Un regard de zombie.
Autour d’eux, chacun épiait sa réaction. De l’étage du dessous, on percevait quelques échos de l’orchestre en sourdine, un jazz déstructuré et faussement léger qui accompagnait les conversations feutrées, les rires, les discussions des couples et des groupes d’amis ou de partenaires professionnels qui étaient en train de dîner.
Peu de gens étaient admis à assister à la partie qui se déroulait maintenant, tout en haut de l’immense et luxueux bâtiment, l’empire de Dillon O’Brien. Le Starship rivalisait de faste et de magnificence avec le Flamingo quelques mètres plus loin, en haut du Strip. La grande salle du dernier étage était moquettée de bleu roi et ses murs, tendus de velours crème. Des néons focalisaient leur lumière blanche et agressive en direction de l’unique table de jeu au centre de la pièce, sur une estrade, concentrant l’attention des spectateurs vers les deux ultimes adversaires en lice.
Comme un combat de boxe dont les jouteurs étaient assis, presque immobiles, seuls les mains et les yeux s’animant dans ce décor figé.
Au coin de la salle, le bar laqué de noir : le barman y servait les cocktails et les whiskies aux rares élus qui avaient le droit d’assister à la dernière manche.
Près du bar, son verre encore plein posé devant lui sur la surface luisante du comptoir, un homme ne quittait pas les deux adversaires du regard. Ses doigts étaient presque blancs aux jointures, repliés sur le verre glacé avec tellement de force qu’il se rendit soudain compte qu’il allait le briser. Il se força à desserrer sa prise, à se détendre.
À quelques pas de lui, dans la lumière crue des néons, la table de poker juchée sur son estrade. Le croupier, Thomas Tunner – « TT », comme on le surnommait – était aussi concentré que les deux joueurs qui se faisaient face. Immense, les épaules larges, les muscles durs et tendus faisant presque craquer le tissu luxueux de sa veste d’uniforme, il écrasait de sa masse son patron – qui n’était pourtant pas malingre – et plus encore son adversaire. Les cheveux blonds de Maav avaient des reflets d’argent sous les lumières blanches, sa peau pâle semblait encore plus pâle, l’arc sombre des sourcils et les longs cils noirs tranchant sur ce visage de poupée en mettant davantage l’accent sur les yeux – comme s’ils en avaient besoin, on ne voyait presque qu’eux. Mince et frêle, la jeune femme semblait tellement fragile face à la silhouette massive du croupier, presque évanescente.
Une illusion.
Il savait que Maav n’avait rien d’évanescent, rien de fragile. Il guettait, dans les yeux vides de la jeune joueuse, les signes qu’il attendait ; enfin, il commençait à se détendre, à respirer plus librement. Ça y était. Elle prenait la main.
L’homme focalisa son attention sur Dillon. Le patron réfléchissait, le visage imperturbable, observant le tableau en pesant soigneusement toutes les options. Il y avait de grandes chances pour que Maav bluffe. Mais il ne pouvait pas en être sûr. La jeune femme était un caméléon, elle changeait sans cesse de style de jeu : tantôt « serrée », tantôt « agressive », on ne pouvait jamais se fier à ses relances ou à ses reculs. L’homme au bar ne quittait pas le patron des yeux ; il pouvait presque l’entendre penser.
Salopard. Cette espèce de petite raclure allait prendre la leçon de sa vie, ce soir. L’observateur sentit ses mains se crisper à nouveau sur son verre en se concentrant sur les lèvres fermes, pleines de morgue et d’autorité, ces lèvres de jouisseur et de dominant qui ne supportait pas qu’on se mette sur son chemin. Il avait hâte de le voir se décomposer, hâte de voir sa réaction – allait-il perdre son contrôle ? Devenir violent ? Attaquer Maav, peut-être ?
Dillon O’Brien était le boss, ici. Il pouvait bien faire ce qu’il voulait, personne n’aurait même songé à l’en empêcher – même tuer. Peut-être Maav n’allait-elle pas survivre à sa victoire. Quelle importance ?
Elle était le pion qu’il avait placé sur l’échiquier, à l’endroit exact où il voulait qu’elle soit. Il se foutait un peu de savoir ce que deviendrait ce pion, une fois qu’il aurait joué son rôle. Il fallait qu’elle gagne, d’abord. Il le fallait absolument.
Monsieur…
Il sursauta : le barman, un Noir mince et élégant dans son uniforme blanc, avait le regard vissé sur sa main. Il baissa les yeux et constata que le verre, sous la pression de ses doigts, s’était brisé. Le whisky dégoulinait sur son poignet, sur le comptoir ; et il ressentit enfin la brûlure de l’alcool contre sa peau blessée.
Merde.
Le barman lui tendit un mouchoir, lui jetant un regard faussement neutre. L’homme y lut, malgré tout, ce qu’il y devinait chez tous ceux qui le croisaient : du mépris. Le type mal fagoté, gris et terne, ni beau ni laid, ni riche ni pauvre, transparent… Celui qu’il voulait être. Celui qu’il voulait qu’ils voient.
Il prit le linge et s’en enveloppa la main, le tissu blanc collant aussitôt à sa peau, absorbant le sang rouge et épais. Il laissa le barman nettoyer le comptoir et se dirigea discrètement vers la fenêtre la plus proche, se glissant sur la terrasse pour respirer un peu et se calmer. Il ne fallait pas qu’il craque, pas maintenant.
Lui qui, jour après jour, se maîtrisait à la perfection sentait sa carcasse se fissurer.
Un air chaud et plein de poussière l’enveloppa comme une caresse lorsqu’il s’accouda au balcon. Le vent s’était levé, un vent venu du désert tout près : sec, tiède, étouffant, chargé de sable. Les étoiles étaient invisibles, éclipsées par les néons agressifs des immenses casinos, des bars de strip-tease, des tripots. Écrasés, dans l’ombre saturée de lumières artificielles de novembre, les bouges et les taudis restaient bien cachés et, du haut de son perchoir, il ne pouvait que deviner leur présence en contrebas, à l’entrée de la ville-champignon, cette ville de mégalos surgie de nulle part.
Partout dans le monde, dans le pays, les gens pleuraient, hébétés, sous le choc. À quelques kilomètres de là, à Dallas, un fou furieux avait tiré sur le président des États-Unis d’Amérique. Il était mort depuis à peine une dizaine d’heures et la Terre entière semblait porter le deuil. Les drapeaux étaient en berne. Les Américains étaient tous massés devant leur écran de télévision ou leur poste de radio et écoutaient, en boucle, les informations. Personne n’arrivait à y croire vraiment. Ils sortaient de chez eux, se rassemblant dans les rues avec des regards égarés qui, plus tard, s’assombriraient sous la colère et le désir de revanche.
On venait d’assassiner John Fitzgerald Kennedy.
Mais ici, à Las Vegas, on s’en foutait. Ici, on débarquait pour faire fortune, pour lancer les dés ; pour se frotter contre les filles aux seins nus qui se trémoussaient sur les comptoirs et se laisser éblouir par la décoration clinquante, par la musique agressive.
L’homme se pencha sur la rambarde du balcon. Il devinait, au-delà des lumières de la ville, les lignes mouvantes et secrètes du désert, les étoiles qui, là-bas, étaient enfin visibles et pouvaient expirer. Les dunes hérissées de cactus et d’agaves, les ombres qui s’épanouissaient dans le silence mordant de la nuit.
Il se força à respirer à fond. Sa main blessée lançait de petites salves de douleur qui le rattachaient à la réalité. Il tourna la tête vers l’intérieur de la pièce : les spectateurs, massés tout autour du podium, lui masquaient les joueurs. L’homme revint dans le salon, refermant la fenêtre derrière lui.
Personne ne remarqua sa silhouette terne qui se faufilait discrètement jusqu’à l’estrade. Tous les regards étaient fixés sur les cheveux d’or pâle de Maav et sur le visage dur de Dillon, qui leva enfin le nez de ses cartes et tapota négligemment du doigt sur la table de jeu.
« TT » hocha la tête : son patron signifiait par ce geste qu’il checkait – qu’il ne relançait pas, mais restait dans le coup. Pour la première fois, Dillon O’Brien semblait déstabilisé. Mais son tapis était encore bien plus épais que celui de Maav.
Le croupier brûla une carte et frappa rituellement du poing sur la table avant de dévoiler le turn .
Chapitre 2


Australie, janvier 1948

Ce sont de beaux salauds ! Ta propre famille !
La voix de sa mère avait perdu son ton indifférent et glacé ; elle dérapait dans les aigus et les paroles de son père furent à peine audibles lorsqu’il lui répondit en marmonnant :
Ils ne savaient même pas qu’on existait, Naomi.
Les jambes ramenées sous elle, Maav frissonnait dans sa chemise de nuit en coton. L’été était pourtant chaud et sec, mais elle avait étrangement froid. La grande maison craquait de tout son bois fatigué, malmené par des années d’intempéries, de chaleurs écrasantes et d’hivers glacés, de vents furieux et de tempêtes. Le bush australien n’était pas tendre avec les éleveurs et les agriculteurs, tous les propriétaires terriens qui occupaient les immenses stations , les domaines s’étendant sur plusieurs milliers d’hectares – pour aller chez le voisin, mieux valait prévoir plusieurs heures de route.
Maintenant, ils le savent, renchérissait sa mère un ton plus bas. Comment peuvent-ils refuser de nous aider ? Tu es le petit-fils d’Aïdan, tu es un O’Callaghan !
Tu as lu comme moi.
Maav entendit un papier que l’on défroissait et la voix fatiguée de son père monter du salon. Ses parents discutaient de la réponse qu’ils venaient de recevoir de la part de leurs lointains cousins, les O’Callaghan d’Irlande. Padaig se mit à lire ; son timbre grave, morne, plat, résonnait sans peine jusque dans l’escalier en haut duquel sa fille s’était réfugiée.
« Votre lettre a semé la consternation dans notre famille et nous vous demandons de ne plus nous solliciter, quelle qu’en soit la raison. Notre grand-père, Brian, s’est éteint depuis plusieurs années déjà et il ne nous avait jamais parlé de Seán, du fils illégitime de son père. Vous prétendez qu’il était au courant, nous affirmons le contraire : nous l’aurions su. Quelle preuve avez-vous que vous êtes bien ce que vous dites ? »
Mais enfin, il y a les lettres d’Aïdan, on peut prouver que…
Et alors ? Il n’a jamais reconnu Seán officiellement. Si on leur fait un procès, ça peut durer des années, sans aucune garantie de résultat. Et à des milliers de kilomètres de distance ? Non, Naomi, je ne crois pas qu’on puisse espérer quoi que ce soit d’eux.
Mais on peut espérer quoi, alors ? Un miracle ?
Je vais demander un autre rendez-vous à Fairbanks…
La lassitude dans la voix de son père lui fit mal, et peur. Padaig semblait l’ombre de lui-même depuis plusieurs mois. Pourtant, la ferme se portait bien, elle produisait une belle laine et des chevaux de course, des récoltes de blé et d’orge.
Du haut de ses presque 13 ans, Maav savait que son père était responsable des dettes qui, maintenant, menaçaient la survie de sa famille. C’était un mauvais gestionnaire, qui manquait terriblement de prudence. Quand Naomi parvenait à le brider, tout rentrait dans l’ordre – elle, elle était parfaitement capable de gérer les comptes –, mais Padaig échappait souvent à son contrôle et ses derniers investissements avaient été catastrophiques.
La station faisait vivre près de trois cents hommes et femmes – ranchers, employés de maison, aux champs ou dans les corrals, pour la tonte et le dressage. Ils avaient déjà été obligés de licencier une vingtaine de personnes et n’avaient plus de quoi payer les autres. Fairbanks, le banquier, avait refusé le crédit qui leur aurait permis de se remettre à flot. Ses parents avaient donc lancé une bouteille à la mer, en envoyant un appel à l’aide à leurs lointains cousins d’Irlande. Avant de mourir lors de la bataille de Gettysburg, pendant la guerre de Sécession, Aïdan avait souvent écrit au fils qu’il avait laissé derrière lui en Australie, sous la garde des Donovan. Dans ses lettres, il lui avait parlé de son autre fils, Brian, qui vivait dans le comté du Kerry, berceau des O’Callaghan. Padaig et Naomi avaient payé un détective de leurs maigres ressources pour découvrir que Brian avait eu trois garçons : Etar, Colm et Teagan. Seul le dernier avait survécu à la guerre civile. Il s’était marié à une Américaine et avait eu trois enfants, dont deux avaient, à leur tour, fondé une famille. Tous vivaient dans le Kerry.
Il n’acceptera jamais ! Ouvre les yeux !
Maav se recroquevilla encore un peu plus dans l’escalier, insensible aux arêtes des marches qui blessaient ses talons et rentraient dans la peau de ses cuisses. En cet instant, elle haïssait sa mère – cela lui arrivait souvent, surtout ces derniers mois. La froide, autoritaire et intransigeante Naomi était en train de laminer Padaig, celui qu’elle avait pourtant juré de servir et d’honorer toute sa vie.
Maav adorait son père. L’homme doux et souriant qui lui avait appris à monter à cheval, à tirer au fusil ; avec qui elle partait chasser pendant des jours entiers dans le bush – leurs abris temporaires sur la terre sèche et rouge, les aurores grandioses accompagnées du chant mélodieux des minuscules alouettes, les histoires qu’il inventait à mesure, le soir, pour l’endormir…
On disait que Padaig était le portrait de Seán, son père. De lui, il avait hérité sa blondeur, ses traits fins et mobiles, sa gentillesse. Maav lui ressemblait : menue, très blonde, fine et gracile… Seuls ses yeux, d’un bleu de lapis-lazuli, lui venaient directement d’Aïdan, son arrière-grand-père. Elle n’avait presque rien en commun avec la grande et hiératique Naomi, ni physiquement ni moralement – peut-être Maav était-elle un peu moins tendre que Padaig, plus tranchante, plus rancunière aussi. Mais elle était, résolument, la fille de son père : son unique enfant, son héritière.
Allaient-ils être chassés de leurs terres, de leur domaine ? Maav était née dans cette maison, elle ne l’avait même jamais quittée. Naomi lui avait appris à écrire, à lire, à compter, Padaig s’était chargé de lui enseigner l’histoire, même le latin, la philosophie, les sciences. Tessa, sa grand-mère, vivait dans une petite résidence à deux ou trois kilomètres de là, sur la station, et Maav lui rendait visite chaque jour. Celle-ci s’occupait des chevaux et supervisait l’entretien du verger derrière les collines ; elle avait sa vie et pour rien au monde n’en aurait souhaité une autre.
Naomi répétait souvent qu’il était temps qu’elle rencontre des jeunes gens de son âge, qu’il fallait penser à son futur mariage. Elle était une fille ; elle ne pourrait pas gérer la station toute seule. Maav ne voyait pas pourquoi. Elle n’avait pas envie de partager son domaine avec quiconque, hormis son père et sa grand-mère. Elle voulait les paysages immenses, les couleurs éclatantes des yuccas, la terre rouge et sèche sous ses pieds, les silhouettes des chevaux à demi sauvages qui partaient au galop en soulevant de grands nuages de poussière ; elle voulait partager la rude camaraderie des ranchers et négocier les ventes et les achats d’engrais… Elle voulait tout cela jusqu’à la fin de sa vie et elle était parfaitement capable de gérer seule la station. Elle connaissait une femme qui menait son propre domaine, plus au sud – une ferme plus modeste, certes, mais quand même.
Toujours est-il que, depuis son douzième anniversaire, Naomi traînait sa fille chez les voisins à la moindre occasion : ils avaient un fils, Tennyson, un garçon d’une quinzaine d’années qui l’ignorait superbement et à qui elle le rendait bien. Sa mère allait-elle la pousser encore davantage, dans l’éventualité d’une mise en faillite ?
Je fais ce que je peux, Naomi, répondit enfin son père, si bas que Maav dut tendre l’oreille et se pencher sur la rambarde de l’escalier pour l’entendre. On va s’en sortir. C’est certain.
C’est certain ? C’est toi qui dis ça ?
Le mépris dans la voix de sa mère la fit bondir. Maav dévala les marches en bois, déboulant dans le salon comme une petite furie blonde.
Il te dit qu’on va s’en sortir, maman ! Il te le dit, c’est qu’il a raison !
Naomi était debout, face à l’une des fenêtres qui donnaient sur la grande véranda. Sa silhouette mince et droite se découpait sur un ciel d’aurore sublime : un voile de velours d’un bleu sombre, encore scintillant d’étoiles, que de longues zébrures de violet et de pourpre venaient caresser. Elle se retourna, considéra sa fille dans sa chemise de nuit, elfe blond et menu aux yeux trop durs.
Le soleil n’est pas encore levé. Remonte te coucher tout de suite.
Maav lui tint tête, tremblante, son petit menton pointu relevé crânement.
On ne perdra pas la ferme. Papa trouvera une solution.
Il y en aurait peut-être une, oui…
Songeuse, Naomi se tourna vers son mari, resté silencieux dans le fauteuil qu’il occupait près de la cheminée, et déclara :
Je vais retourner voir les Ambers. Les parents de Tennyson semblaient enthousiastes à l’idée de les unir.
Naomi… Elle n’a même pas 13 ans !
Oui, ils se fianceront en attendant ses 16 ans. Imagine, si on pouvait réunir les deux stations…
Maav se jeta sur sa mère sans un cri, ses petits poings serrés heurtant le torse, les épaules, le ventre de Naomi jusqu’à ce que son père la saisisse et l’écarte de sa femme, qui n’avait même pas cherché à se protéger.
Je t’interdis de frapper ta propre mère, tu m’entends ?
Maav sanglotait dans les bras de Padaig, levant les yeux vers ceux de Naomi et ne supportant pas ce qu’elle y lisait : pas de la colère ou de l’indignation, seulement de la pitié.
Elle se dégagea d’un mouvement brusque des épaules et s’enfuit en courant, ses pieds nus volant au-dessus des marches de la véranda, au-dessus de la terre dure et sèche, des herbes et des cailloux. Elle entendit vaguement ses parents l’appeler, crier son nom de la maison, mais elle était déjà loin, avalée par ce ciel immense que le soleil montant avait transformé en lac de sang.
Chapitre 3


Montana, janvier 1948

Le feu, au centre de l’abri, rendait l’atmosphère difficilement respirable. Il crachait ses fumées grises qui s’échappaient en vagues molles par l’orifice de jonction entre les perches du tipi et venaient se mêler au gris du ciel.
Pressées les unes contre les autres comme des poules apeurées, les tentes formaient une sorte de cercle approximatif, leurs peaux tendues craquelées par le givre, leurs hauts mâts plantés dans la terre glacée. Il faisait tellement froid que, au-dehors, chaque respiration devenait douloureuse, l’air étant aussi piquant que de minuscules épingles qui traversaient la gorge et les poumons.
L’homme sortit malgré tout, pour jeter un œil à l’extérieur. Les yeux larmoyants sous l’assaut du froid, il chercha du regard la silhouette qu’il espérait. La femme-médecine qu’ils attendaient demeurait invisible. À vrai dire, personne n’était visible : chacun s’était réfugié dans sa tente. Pas d’enfants pour jouer près des berges ou sur le ruisseau emprisonné par les glaces, pas de chiens errants en quête de nourriture, pas d’anciens assis devant les habitations pour observer et palabrer ni de jeunes se pavanant en racontant leurs exploits à la chasse.
Le Cheyenne plissa les paupières, scrutant la plaine au-delà du camp, noyée sous la neige. Le bosquet de saules masquait les terres blanches où nul mustang ne cherchait sa pitance sous la couche neigeuse. Les Cheyennes avaient perdu, l’année précédente, leur bien le plus précieux, ce qui constituait à la fois leur identité et leur moyen de subsistance : les chevaux.
Le gouvernement avait décrété que les chevaux indiens étaient bien trop nombreux dans les réserves, trop coûteux à nourrir, trop gourmands en fourrage et en herbe. Les terres de la réserve, généreusement allouées aux Indiens, devaient être cultivées, mises en valeur et productives. Exit la chasse traditionnelle, le troc, le statut familial inextricablement lié au nombre de montures possédées. Les plaines étaient maintenant vides des fiers mustangs aux encolures puissantes ; elles étaient labourées et destinées à transformer les Indiens en bons citoyens américains, capables d’assurer leur subsistance et de participer à la grande aventure des Blancs.
Du moins, pour le moment, pouvaient-ils encore vivre dans leurs tipis traditionnels. Le chef savait que ce n’était qu’une question de temps, avant que l’IRA {2} ne vienne les détruire et construire à leur place des baraques en dur, bien carrées. Toutes les réserves – Cherokees, Sioux, Cheyennes – passaient une à une par cette étape.
Un gémissement, derrière lui, l’arracha à ses pensées. L’homme se retourna et considéra gravement la forme immobile prostrée près du feu, sous un monceau de couvertures et de peaux. Il avait conscience que l’enfant se présentait mal. Attend-La-Pluie, son unique épouse, était très jeune et n’avait encore jamais enfanté. Elle aurait dû être entourée des femmes de la tribu, la femme-médecine penchée sur elle, pour l’aider dans cette épreuve.
Mais les Cheyennes de Montre-Le-Poing se recroquevillaient depuis des semaines sur leur propre malheur. Ils avaient perdu de nombreux membres de la tribu pendant l’hiver, particulièrement rude cette année. Manque de vivres, manque de soins, de médicaments, de vêtements, de couvertures. Deux femmes, trois enfants en bas âge et cinq anciens avaient péri – de froid, de malnutrition ou de maladie.
Il était leur chef, mais il ne pouvait plus exiger d’eux qu’ils respectent la tradition. Montre-Le-Poing savait qu’ils étaient en train de s’éteindre, lentement, douloureusement ; et que ceux qui survivraient allaient être assimilés de force aux communautés des Blancs. Il ne pouvait rien y faire.
L’homme, grand et mince, avait de longs cheveux noirs qui se teintaient de gris sur les tempes. Le visage à peau claire, le front haut, les hanches étroites et souples, il était considéré comme un très bel homme, même si ses yeux le mettaient invariablement à part. Il avait été nommé chef de clan parce qu’il était calme, posé, courageux sans être une tête brûlée. Le seul, peut-être, à réussir l’exploit de tenir en laisse les jeunes chiens fous, ceux qui rêvaient de reconquérir leur liberté perdue et de sortir de la réserve pour retrouver la terre de leurs ancêtres. Les membres de sa tribu ne croisaient jamais son regard. Il était né parmi eux, pourtant, et son père avant lui avait été également leur chef. Mais l’homme aux yeux de chat, Celui-Qui-A-Vaincu-L’Ours-Noir, était mort depuis longtemps déjà et il n’était plus qu’une autre légende dans la mémoire des Cheyennes.
Montre-Le-Poing avait hérité de ses yeux, d’un vert saisissant, aux pupilles oblongues. On disait qu’il pouvait lire dans le cœur des hommes, comme il pouvait voir les ombres de la nuit. Ses proches savaient que ce n’étaient que des histoires, mais c’était bon pour son autorité et celle du clan. Il était fier de son père et laissait circuler les ragots. Ses ascendances blanches, évidentes dans sa peau et ses yeux, lui donnaient également un avantage pour traiter avec les agents du gouvernement qui s’occupaient de la réserve. On lui faisait plus facilement confiance qu’à un « pur » Indien, ce qui était ridicule – il se sentait indien, et indien uniquement, et n’avait jamais connu le mode de vie des Blancs. Pour ces derniers, il avait le nom de son grand-père : Wyatt O’Callaghan.
Montre-Le-Poing entendit la femme approcher, ses pas lourds dans la neige et le bruit de succion des bottes dans la boue verglacée, et fut aussitôt soulagé. Sa mère, Sourit-Beaucoup, arrivait enfin. La femme-médecine était accompagnée de trois autres Cheyennes, qui la soutenaient dans sa marche laborieuse jusqu’au tipi de son fils. Elle était très âgée maintenant, mais elle semblait figée dans un espace-temps différent du leur, un monde où les années s’écoulaient plus lentement. Malgré sa petite silhouette toute voûtée et sa peau aussi grise que ses cheveux, les yeux de sa mère irradiaient d’une énergie tranquille et inépuisable.
Ils se saluèrent rapidement, à l’entrée de la hutte, et son fils s’effaça pour laisser pénétrer le groupe de femmes.
Sourit-Beaucoup se pencha vers sa belle-fille prostrée, la palpa longuement, murmurant des phrases rituelles presque inaudibles tandis que les femmes faisaient bouillir de l’eau, dispersaient des herbes spéciales aux coins stratégiques de la tente.
Montre-Le-Poing attendait dans l’encadrement de la porte, faussement imperturbable. Sa mère cessa enfin ses marmonnements et leva la tête – elle était la seule à le regarder dans les yeux.
Ce sera un garçon. S’il survit, il sera fort et puissant.
S’il survit ?
Va-t’en, laisse-nous faire maintenant. Nous viendrons te chercher quand ce sera le moment.
Il voulut protester, mais il savait qu’un homme n’assistait jamais à un accouchement. C’était l’affaire des femmes, qu’il soit chef n’y changeait rien. Il s’enveloppa d’une grande peau de daim retournée, douce et chaude comme une caresse de velours, et détourna la tête.
Que les Esprits protègent ma femme et mon fils. Qu’ils vivent, tous les deux, et j’honorerai les Esprits aussi dignement que possible.
Il s’enfonçait dans la neige jusqu’à mi-genoux. Montre-Le-Poing hésita : il pouvait rejoindre les hommes qui fumaient la pipe dans la hutte commune. Mais il n’avait pas envie de s’enfermer, de tourner en rond en attendant de savoir si son fils et sa femme allaient survivre.
Il se dirigea vers les plaines, malgré la marche laborieuse, malgré l’infernale piqûre du froid dans sa gorge et ses poumons, ses yeux qui pleuraient sous la morsure de l’air. Il marcha, s’éloignant du village.
Il avait perdu trois enfants, deux filles et un garçon, au cours de ces vingt dernières années. Leur mère aussi était morte et il ne s’était remarié que sous la pression des anciens qui considéraient que c’était son devoir – de chef, et de Cheyenne.
Il traversa le petit bois de saules et déboucha dans la grande plaine blanche, aveuglante, immaculée. Un aigle glissait comme un rêve dans le ciel d’un bleu très pâle, et il tenta d’y lire un signe – un signe encourageant. Mais il n’y parvint pas.
Montre-Le-Poing avait le cœur lourd de ceux qui se savent perdus. S’il survivait, son fils lui serait sans doute arraché, pour être élevé dans les internats des Blancs. C’est ainsi qu’on éduquait les petits Indiens, désormais : le plus loin possible de leurs parents, pour qu’ils oublient qui ils étaient. On leur interdisait de parler cheyenne, on leur coupait les cheveux, on les habillait à la manière des Blancs et, par tous les moyens, on les transformait en jeunes Américains.
Une grande colère s’empara du chef de la tribu. Il ne voulait pas de cette vie-là pour son fils, il ne la voulait pour personne. Ils étaient faits pour chasser, pour réaliser des exploits et honorer leurs morts. Les bisons avaient définitivement disparu, ils devaient habiter dans des maisons carrées et cultiver la terre – sans les outils nécessaires, car les crédits manquaient – et apprendre à vivre comme les Blancs qui les avaient exterminés.
Aurait-il le courage d’emmener son fils et sa femme, de quitter la réserve pour partir vers le Nord, dans les montagnes sacrées ? On disait que quelques Indiens renégats avaient fait cela, qu’ils vivaient cachés dans les montagnes. Montre-Le-Poing pensait plutôt qu’ils avaient tous succombé au froid et à la faim. Il n’y avait plus rien à chasser.
Et il devait assumer son rôle, aider son peuple à traverser ces temps austères. Les jeunes avaient besoin de sa poigne et de son aura pour les guider, les empêcher d’aller à la mort. Et son fils… s’il survivait…
Dans le ciel presque blanc, au-dessus de l’immense étendue glacée des plaines sous la neige, le grand rapace poussa un cri strident en prenant de l’altitude, comme s’il s’emparait de sa colère, de sa détresse, de son renoncement et partait les apporter en offrande aux Esprits.
Chapitre 4


Australie, mars 1948

Le vent venait du nord. Chaud et sec, il faisait grimper la température ; le thermomètre, placé à l’ombre sur la véranda, affichait plus de trente-cinq degrés lorsqu’elle y jeta un œil : malgré l’automne, il ne pleuvait toujours pas.
Les récoltes avaient été maigres : pas assez de pluie, et des sauterelles qui avaient dévoré une partie du blé et du maïs. L’hiver approchait… Comment allaient-ils nourrir les bêtes, si le fourrage venait à manquer ?
Le soir tombait sur les immenses plaines sèches et jaunies par le soleil. Adossée à la balustrade, Maav écoutait les alouettes qui, dans les bosquets de chênes et d’acacias, lançaient leurs trilles tristes et mélodieux accompagnant le long enveloppement des ombres nocturnes. Dans sa robe claire, ses cheveux sagement tressés, elle goûtait le crépuscule en espérant que la beauté du spectacle – le ciel d’un bleu de plus en plus sombre, que venaient caresser de grands filaments de nuages pourpres et dorés – viendrait l’apaiser enfin.
Mais la magie du soir n’opérait pas. Elle sortait de table : un dîner oppressant et silencieux, qu’elle avait partagé avec son père muré dans sa tristesse et sa mère murée dans sa colère. Chaque bruit de couvert résonnait comme un coup de fusil. Maav avait à peine touché à son repas. Elle n’avait pas faim. Il lui semblait qu’elle n’aurait plus jamais faim.
La situation de la ferme ne s’arrangeait pas. Fairbanks refusait obstinément d’accorder à Padaig le prêt qui leur permettrait, au moins, de passer l’hiver. Le spectre de la ruine s’approchait chaque jour davantage.
Derrière elle, dans la grande maison en bois, Maav perçut des éclats de voix basses, rageuses, agressives. Ses parents se disputaient à nouveau, comme presque tous les jours. Naomi essayait de convaincre Padaig d’accepter les fiançailles officielles de sa fille avec Tennyson Ambers. Pour sa mère, c’était une assurance de soutien de la part de cette famille à la fortune insolente – le père était l’héritier d’un riche industriel américain. Padaig s’obstinait : Maav était trop jeune pour être déjà engagée dans une union ; et puis des fiançailles ne garantissaient pas que les Ambers les sortiraient d’affaire. Chacun restait donc campé sur ses positions et aucun des deux n’avait demandé son avis aux principaux intéressés.
On se croirait au Moyen Âge ! avait grommelé Tennyson quelques semaines plus tôt, alors que Naomi avait encore traîné Maav chez leurs riches voisins.
C’était le début d’après-midi. Un jour chaud, sec, sans un souffle de vent. Naomi était venue en voiture et la vieille Dodge sombre était garée devant le perron de la belle demeure blanche, sa carrosserie grise rougie de poussière.
Abandonnant les deux mères de famille à leur thé et à leur insupportable bavardage, les gamins étaient sortis sous le soleil, derrière la maison.
Dans un fourré d’épineux, ils avaient débusqué un opossum. La fourrure jaune et noir du petit animal dodu les narguait tandis qu’il filait sous leur nez, se faufilant dans les broussailles en les obligeant à courir dans de grands hurlements de joie. L’opossum les avait semés. Rouges, essoufflés, les bras et les jambes couverts d’égratignures, Maav et Tennyson étaient descendus jusqu’à la citerne pour se rafraîchir. Les pieds dans l’eau, à l’ombre des acacias, ils avaient fini par se déshabiller entièrement pour plonger dans la citerne. L’onde froide était délicieuse. Tennyson avait observé celle que ses parents voulaient lui faire épouser : la poitrine presque inexistante, les longues jambes pleines d’écorchures à divers stades de cicatrisation, la peau dorée par le soleil.
T’es vraiment maigre, avait-il assené.
Maav s’était brusquement redressée, piquée au vif. Ils étaient tous les deux à moitié allongés sur le rebord en ciment de la citerne, attendant de sécher pour se rhabiller.
Je n’ai pas encore 13 ans ! avait-elle protesté. Tu crois que tu ressembles à un homme, toi ?
Et Tennyson avait baissé ses yeux sur son torse creux et glabre, ses jambes dans un état semblable à celles de sa compagne, son sexe presque imberbe et un peu ridicule – même s’il n’avait pas vraiment de point de comparaison.
Bon, d’accord. Mais c’est vraiment idiot, cette idée. Se fiancer. Tu crois qu’ils nous auraient au moins posé la question ? On se croirait au Moyen Âge !
Mes parents espèrent que ta famille nous aidera à payer nos dettes.
Ça, tout le monde le sait. Mais c’est encore plus idiot. Si je t’épouse, tu viendras vivre ici, et on n’a pas envie d’une deuxième ferme. On a déjà assez de terres comme ça !
Eh bien, dis-le à ma mère ! Et de toute façon, je ne t’épouserai pas.
C’est sûr. T’es beaucoup trop maigre.
Elle lui avait décoché un coup de pied et Tennyson de glisser dans la citerne, l’entraînant à sa suite.
Elle l’aimait bien, au fond. C’était un garçon comme tous ceux qui grandissaient dans le coin, sans vraiment d’instruction malgré la richesse de sa famille ; les gamins de la région étaient des petits péquenauds agressifs et un peu stupides, avec qui on pouvait passer quelques heures de rigolade. Mais même en s’imaginant avec plusieurs années de plus – elle avec des seins dignes de ce nom, lui avec du poil là où il fallait – Maav ne se résignait pas à cette option. Surtout si, en prime, ils perdaient tout de même la ferme.
La nuit était tombée, maintenant. Les étoiles scintillaient, leur dôme de lumière blanche et froide au-dessus des terres noircies d’ombres épaisses. Les disputes, dans la maison, s’étaient tues : Maav n’entendait plus que les bruits de casseroles et d’eau provenant de la cuisine et les voix des domestiques faisant la vaisselle.
Elle se glissa en silence à l’intérieur, grimpa les marches en bois qui menaient au grenier. Avec précaution, pour ne pas faire grincer les lames du plancher et trahir sa présence, Maav avança jusqu’aux grandes malles remisées tout au fond.
Elle les avait découvertes dix jours plus tôt, en fouinant comme à son habitude. Ces malles renfermaient tout le passé de sa famille : les lettres qu’Aïdan avait écrites à son fils, son grand-père Seán, des photos, des documents d’archives datant de l’époque où Aïdan était au bagne à Fremantle… mais aussi les rapports de l’enquête diligentée par ses parents lorsqu’ils avaient voulu rechercher les O’Callaghan.
Maav s’assit en tailleur sur le plancher plein d’échardes et de poussière, allumant la lampe torche qu’elle avait pris soin de laisser sur place. Naomi ne devait pas apprendre ses incursions au grenier. Elle serait furieuse et, sans doute, scellerait-elle ces coffres pour en soustraire le contenu à sa fille.
Or, Maav avait ouvert une fenêtre sur son passé, comme un livre dont elle voulait connaître la fin. C’était son histoire qu’elle avait, cette fois, sous les yeux : pas de vagues souvenirs racontés par Padaig, qui n’avait jamais connu son grand-père et ne s’était guère intéressé à ses récits ! Mais de véritables morceaux de mémoire qu’elle avait enfin à disposition, à la lumière jaune et tremblante de la lampe torche.
Le grenier était immense, il prenait toute la surface de la bâtisse. Au milieu du faîtage, courant tout le long d’une extrémité à l’autre de la pièce, l’imposante poutre maîtresse était noyée dans l’ombre. Des meubles poussiéreux empilés un peu partout, des coffres pleins de vieux jouets, l’ancien berceau de Maav, une malle en fer-blanc… Tout un bric-à-brac s’entassait sous le toit de la maison, objets oubliés ou dédaignés, inutiles et encombrants. Elle adorait venir là ; il lui semblait toujours qu’elle y était à sa place.
Doucement, Maav ouvrit une grosse enveloppe de papier kraft, bourrée de photos jaunies et de lettres dont les feuilles sentaient un peu le moisi et la poussière. Dirigeant la lumière de sa torche devant elle, la gamine observa l’homme qui la regardait bien en face, sans sourire. Grand, puissant, la mâchoire carrée adoucie par une belle bouche, son arrière-grand-père posait en uniforme de soldat. En arrière-plan, elle discerna des tentes militaires, des canons ; quelques chevaux à l’attache. Retournant la photographie, elle lut l’inscription qui figurait au dos : « Nashville, 18 mars 1863 ».
L’une des lettres d’Aïdan était datée du 18 mars 1863, elle s’en souvenait. Elle la chercha, dépliant le papier avec précautions, et commença à déchiffrer :
« Mon cher fils,
Dans quelques jours, nous repartons en campagne. Nous nous sommes battus à Fredericksburg, et la défaite a été cuisante… »
Elle l’avait déjà lue. Mais elle voulait retrouver les lettres plus anciennes, celles qu’il lui avait écrites avant de partir au front. Il y en avait notamment une qui parlait de la branche familiale installée en Louisiane, les descendants d’Eileen, la sœur d’Aïdan.
Maav récupéra le courrier, et les photos aussi. L’une d’elles, surtout, la fascinait littéralement : c’était celle d’une grande maison en bois, un peu semblable à la leur mais bien plus raffinée, plus élégante. Elle était entourée de pacaniers, de jardins en fleurs, de fontaines, et une immense allée de chênes y menait comme un chemin royal. Elle pouvait voir le Mississippi tout près, le débarcadère… L’ Éléonore … Ce monde semblait si beau, si luxuriant ! Le Mississippi, les bateaux à vapeur, les bayous, les Créoles… Maav s’imaginait un univers extraordinaire, passionnant, riche .
Un monde où elle n’aurait pas à épouser quelqu’un qu’elle n’aimait pas, et qui lui offrirait d’autres perspectives que le bush et la tonte des moutons.
Non loin d’elle, dans les ombres du grenier, quelques souris s’enhardissaient à pointer le bout de leur museau. L’intruse était totalement immobile, la seule lumière de la torche faisant un cercle d’or sale autour des souvenirs que, lentement, elle s’appropriait. L’ Éléonore…
Chapitre 5


San Diego, avril 1948

Le mouvement fut imperceptible : ses doigts glissèrent sur la carte, la pulpe de son pouce reconnaissant la marque qu’il y avait imprimée avant la distribution. C’était celle dont il avait besoin, LA carte qui lui permettrait enfin d’en finir avec cette soirée pourrie qui ne voulait pas s’achever.
Daemon sourit largement en annonçant :
All in ! Tapis !
Les trois hommes, face à lui, levèrent le nez. Le plus dangereux était le Russe, un vieux type tout décrépit qui ne payait pas de mine – mais il ne fallait surtout pas s’y fier. Maigre, sec comme un coup de trique, toujours vêtu de costumes lustrés sans doute à la mode dans les années trente, il arborait un couvre-chef avachi qui ne quittait jamais son crâne.
Les yeux du Slave effleurèrent les siens : gris contre noir, ceux de l’ancêtre rendus opaques par un début de cataracte, les siens injectés de sang après cette nuit trop arrosée et les fumées de cigare et de cigarette qui formaient un halo dense et irrespirable dans la salle de jeux.
« Hip Jimmy » – c’était comme ça qu’on appelait le vieux – finit par hausser ses maigres épaules.
T’es sûr, gamin ? Ça serait un sacré coup de chance pour toi !
Les coups de chance, ça arrive, rétorqua ce dernier sans se départir de son sourire triomphant. Alors, Messieurs ? Qu’est-ce que vous annoncez ?
Un long silence s’installa entre les quatre joueurs.
La salle de jeux clandestine était déserte. Les buveurs, les tricheurs, les petites frappes avaient vidé les lieux à mesure que la nuit pâlissait, dehors, et que l’aube approchait. Daemon jeta un œil à la pendule, dont on distinguait à peine les aiguilles à travers la fumée épaisse et grise qui emplissait la pièce. 5 h 20. Le soleil n’allait pas tarder à pointer son museau.
Les deux autres joueurs finirent par se coucher, en maugréant pour la forme. Le vieux Russe fut le dernier à annoncer, d’une voix sourde de dépit :
Je suis.
Rayonnant, Daemon abattit ses cartes. Le beau carré de rois, étalé sur la table au milieu des jetons de poker, des cendriers pleins à ras bord et des cartes empilées, les nargua quelques secondes avant que « Hip Jimmy » dévoile son jeu à son tour. Il ne prononça pas un mot en dévoilant une paire aux dames, une main qui l’aurait fait gagner, si…
Tu devrais te méfier, gamin. Un jour, tu passeras la ligne.
Et il ajouta pour lui-même, maugréant dans sa barbe :
Шлюха мошенника. {3}
Daemon ne répondit rien, même s’il avait entendu – et compris : sa mère était d’origine russe et il était doué pour les langues. Il essaya de tempérer son expression de triomphe en tendant les mains : il se coucha presque sur la table, ramenant à lui la masse des jetons empilés devant lui.
La nuit avait été rude. Il avait attendu des heures avant de pouvoir utiliser l’un de ses tours, rendu extrêmement méfiant par la présence du vieux Russe. « Hip Jimmy » était connu dans la ville pour ne pas faire de cadeaux. Parmi tous les joueurs qui, le soir, venaient tenter leur chance dans les tripots et les salles clandestines, il était l’un des plus retors. Il ne l’avait pas lâché du regard, ce salaud. Avec ses yeux larmoyants à moitié aveugles, il avait scruté chacun de ses gestes, guettant la faute, le mouvement qui le trahirait.
Ce type le fascinait. Il était un maître de la transparence : les regards glissaient sur lui sans s’y arrêter, se rendant à peine compte de sa présence, et on l’oubliait aussitôt. Daemon devait apprendre à être comme lui, à se fondre dans le décor, devenir transparent, indiscernable. Son ego avait du mal à se soumettre à cette clandestinité, mais il apprendrait. Il le devait, s’il voulait continuer.
Et le Ruskov avait des amis. Genre pègre.
Autour de cette table, chacun savait qu’il avait triché. Il suffisait que l’un d’entre eux sorte une arme – Daemon était persuadé qu’ils en avaient tous une, planquée dans une poche ou glissée sous une ceinture – et l’oblige à ouvrir les mains. Ils verraient alors la bague, celle qu’il portait en ce moment même et qui semblait lui brûler le majeur, cet anneau a priori innocent et qui cachait un poinçon sur sa face intérieure… la bague qui lui permettait de marquer les cartes avant la distribution.
Mais si l’un d’entre eux se décidait à le démasquer, il prenait aussi un gros risque : s’il ne trouvait rien, un tel joueur serait grillé pour des années dans le secteur, plus personne ne voudrait de lui. C’était le seul atout de Daemon : le risque.
Lorsque le vieux Russe repoussa sa chaise pour se lever, il se permit enfin de respirer : ce matin, « Hip Jimmy » ne prendrait pas le risque. Il avait gagné.
Salut, les gars. Il est temps de disparaître.
Daemon fut le dernier à quitter la salle. Il monta les marches qui menaient à la rue et cligna des yeux sous la lumière, pourtant encore faible et hésitante, du jour.
La route était déserte. Pas de piétons, pas de voitures, même les clochards qui trouvaient refuge sous le pont, un peu plus loin, dormaient encore : il distinguait leurs formes vagues, roulées dans leurs couvertures miteuses, des cartons éventrés leur servant de cabanes de fortune.
Daemon se secoua. Il avait une bonne heure de marche avant de rentrer chez lui ; les trams étaient encore au dépôt. Il se mit en route d’un pas nonchalant, le poids des billets dans la poche de sa veste comme la douce étreinte d’une amante. Il avait la sensation d’être seul au monde.
Il atteignit rapidement la baie : l’océan Pacifique déployait ses eaux d’un bleu vert toujours sombre, le ciel à l’horizon formant une ligne pourpre qui, lentement, l’embrasait. Il lui semblait que le soleil naissait là, dans la profondeur des eaux marines, et non dans le ciel que l’aube pâlissait à peine.
C’était un spectacle grandiose et incroyablement apaisant. Pas un nuage, l’air doux et salé glissait dans ses cheveux, sur son visage, dans sa gorge, comme s’il le nettoyait des scories de sa nuit. Le grondement sourd et cadencé des vagues rythmait ses pas tandis que Daemon marchait le long de la jetée, jetant un œil sur la plage déserte où les petites cabines en toile accueilleraient, dans quelques heures, les premiers visiteurs.
Il sourit en regardant l’eau lécher langoureusement le sable et se retirer dans un long souffle tranquille : il était comme les vagues, capables de briser des ponts ou de venir mourir doucement sur une grève…
Daemon se mit à rire tout seul. Tu es bien poétique, ce matin ! L’alcool dans ses veines charriait ses pensées obscures. Combien de temps avant de se faire prendre la main dans le sac ? Ça allait lui tomber dessus tôt ou tard… Il défiait la chance depuis plus de dix-huit mois dans cette ville, il fallait qu’il mette les voiles.
Mais il aimait beaucoup San Diego, la Californie, le climat, l’océan. Il aimait aller pêcher de temps en temps, en pleine mer ; il aimait les ruelles sinueuses de la vieille ville et les bâtiments mauresques, l’architecture délicate et éthérée des haciendas. Il avait travaillé, patiemment, à gagner la confiance de ce petit monde fermé du poker professionnel, il avait sa propre école de jeu maintenant. Et ça prenait du temps, beaucoup de temps : materner les perdants, ceux qui avaient du fric, les féliciter quand ils gagnaient et faire en sorte qu’ils reviennent, même quand ils perdaient – en les flattant ; et garder à distance les bons, les meilleurs que soi, contester insidieusement leur réputation et refuser de leur prêter de l’argent… Il connaissait la chanson par cœur, il avait l’habitude.
Daemon n’avait vraiment aucune envie d’abandonner tout ça.
Et pour aller où ? Chez sa mère, qui le pressait de revenir à New York ? Elle s’était rangée des voitures et menait une vie respectable depuis que la vieillesse l’avait obligée à remiser ses robes de pute et son carnet de clients privés. Il pensa à elle brièvement, seule dans sa petite maison de Manhattan, prônant à son fils les mérites d’une existence honnête d’Américain moyen, quand la drogue et les passes avaient été son unique moyen de gagner sa croûte et de l’élever. Il revit l’étroit couloir où, enfant, il s’accroupissait dans le noir et guettait les bruits que faisait sa mère en baisant – elle était si discrète, pourtant ! Mais ses clients l’étaient beaucoup moins… Certains restaient jusqu’au matin et Daemon devait les saluer poliment en s’asseyant à la table du petit déjeuner.
Il frissonna, chassa sa mère de ses pensées.
Le ciel prenait des tons chauds et pastel, des dégradés de mauve et de carmin, tandis que l’océan était d’un rouge sang, le soleil émergeant lentement de ses eaux profondes.
Au-dessus des vagues, solitaire et comme perdue dans cette immensité, une unique silhouette humaine dansait sur les flots : l’homme était assis à califourchon sur une grande planche, sans doute une planche de surf, et paraissait attendre… Attendre que le jour se lève complètement, sans doute. Que les mouettes et les goélands emplissent le ciel de leurs cris stridents, que les chalutiers et les petits bateaux de pêche reviennent avec leurs prises. Attendre, aussi, la vague qui le soulèverait et qu’il pourrait chevaucher ; quelques secondes d’équilibre parfait dans un monde mouvant. Une fraction d’éternité.
Pour encore quelques instants, une heure peut-être, il était seul et minuscule, ballotté au gré des vagues molles, et semblait prêt à se faire engloutir par les eaux rouges et sombres.
Chapitre 6


Australie, avril 1948

La main de sa grand-mère tremblait légèrement, posée sur sa tête, aussi légère et frêle que la caresse de l’air. Tessa ne disait pas un mot : elle se contentait de laisser sa main là, sur les cheveux dorés de Maav, la gamine recroquevillée à ses pieds.
Elles étaient assises sur la petite véranda de la maison de Tessa, blottie au creux d’un bois de saules, près d’une mare où les grenouilles – c’était la saison des amours – malmenaient le silence du soir de leurs coassements incessants. La chaleur diminuait en degrés insensibles, la lumière crue du soleil s’adoucissant entre les branches lourdes et feuillues des arbres.
La fidèle Julianne, qui veillait sur la vieille femme et s’occupait de sa maison, était rentrée chez elle.
L’apaisement du soir n’amenait pas celle des cœurs pour les deux femmes – les deux maillons d’une chaîne invisible dans le clan O’Callaghan – prostrées sur la terrasse : chacune était à un bout de la chaîne. Tessa la doyenne, Maav l’héritière… Mais l’héritière de quoi ?
Deux événements avaient radicalement changé la vie de Maav, le même jour : elle avait eu ses règles, devenant officiellement, et physiologiquement, une femme. Et elle avait trouvé son père dans son bureau, avachi dans son fauteuil, la moitié du crâne défoncée par la balle de .45 qu’il y avait logée quelques heures plus tôt.
À la mort de son fils, Tessa devait répondre par la résilience : la douleur de Maav excluait la sienne, la terrassait sous l’hypersensibilité de la jeunesse. La jeune fille avait fui sa mère et sa dignité offensée, l’ambulance, la police, les hommes du ranch venus rôder autour de la grande maison avec leur chapeau à la main, leur visage rude et hâlé plein d’inquiétude et de compassion.
Elle n’avait pas pris le temps de seller Orage et, à cru, avait galopé jusque-là ; annonçant à sa grand-mère la mort de son fils unique – Naomi ne s’était pas même donné la peine d’envoyer la chercher ou de la prévenir.
Maintenant, le cheval bai broutait tranquillement, les rênes lâches, dans le petit pré qui jouxtait la maison. Sa belle robe luisait d’une douce teinte chocolat sous les rayons rasants du soleil. Et Maav n’arrivait pas à pleurer.
Tessa sentit, sous sa main, la tête de sa petite-fille se relever brusquement. Elle baissa les yeux, rencontrant le regard turquoise de la gamine, ses yeux extraordinaires, ceux dont elle avait gardé le souvenir.
Car Tessa se souvenait d’Aïdan. Elle était une gamine, alors : juste une gosse, qui courait dans le bush avec Seán et montait à cru sur les walers qu’ils élevaient. Ses parents avaient, eux aussi, des chevaux. Leur exploitation jouxtait celle des O’Callaghan et, quand Sophia était morte, l’ancien bagnard leur avait confié son fils et s’était enfui. Elle se souvenait des yeux d’Aïdan, et elle avait été déçue de ne pas les reconnaître sur le visage de Padaig, son fils unique. Mais Maav en avait hérité. Maintenant qu’elle voyait les photos que sa petite-fille lui avait apportées, elle ne pouvait s’empêcher de superposer au petit visage en forme de cœur et au menton pointu celui, dur et si masculin, de l’homme blond qui fascinait la gamine qu’elle était alors.
Tessa était vieille, maintenant. Très vieille. 97 années qu’elle voyait le soleil se lever sur le bush, qu’elle écoutait les cris des wapitis et apercevait, de loin, les bonds puissants des kangourous ; qu’elle ouvrait les yeux sur un monde qui n’avait jamais vraiment changé pour elle. Un coin de monde isolé, immense, dur et presque vierge de présence humaine. Elle était fatiguée. Mais Maav avait encore besoin d’elle.
Quand sa petite-fille leva ses yeux sur elle, Tessa frissonna. Ce n’était pas tant la douleur et le choc qu’elle pouvait y lire que la détermination. Aussi ne fut-elle pas vraiment surprise lorsque Maav lui annonça :
Je ne peux pas rester ici, grand’ma.
* * *
Des bourrasques brûlantes balayaient les rues de Merredin, faisant tourbillonner la poussière, déracinant les massifs d’agaves qui roulaient sur la terre dure comme des feux follets.
Le cimetière était un peu à l’écart de la ville, modeste parcelle de terre desséchée sur laquelle s’alignaient quelques croix en bois – et quelques rares stèles de pierre : peu d’habitants avaient les moyens de faire ériger de véritables monuments funéraires pour leurs défunts.
Face à la tombe ouverte, le prêtre catholique récitait des prières que le vent noyait dans ses hurlements aigus. La tête baissée – en signe de deuil et de recueillement, ou bien pour échapper à la poussière ? – Naomi se tenait bien droite devant la tombe, la petite silhouette de sa fille dans son ombre.
Maav, elle, gardait les yeux ouverts et la tête levée. Les particules de terre et de poussière brûlaient ses yeux, ce qui lui permettait de pleurer sans trop de mal. Elle n’avait pas envie de pleurer. Autour des deux femmes, une petite foule se pressait, hommes et femmes tassés les uns contre les autres pour tenter d’offrir le moins de prise possible aux bourrasques cinglantes comme autant de coups de fouet.
Maav n’entendait pas les paroles du père Curtis. Il avait bien voulu fermer les yeux sur le dernier geste de Padaig O’Callaghan, mais personne n’était dupe. Les regards larmoyants de poussière se tournaient maintenant vers la veuve, la belle Naomi sanglée dans son tailleur noir et dont le visage, sous la voilette, ne révélait rien. Ils se tournaient aussi vers l’héritière, la petite blonde si frêle dans l’ombre écrasante de sa mère ; mais le menton volontaire et l’expression farouche ne cadraient guère avec l’idée qu’on se faisait d’une jeune fille en deuil.
Car Maav n’était plus une petite fille. C’étaient des yeux de femme, une bouche de femme qu’ils contemplaient. Tout le monde connaissait le caractère de Naomi : avec une telle fille, les relations allaient être difficiles. On chuchotait qu’elle avait tissé sa toile pour marier Maav à Tennyson Ambers et que la famille voisine, si riche et si opulente, était sous son charme. Ils étaient là bien sûr, au premier rang derrière la veuve et sa fille, et les regards de la petite foule ne les épargnaient pas non plus.
Maav avait envie de leur hurler de disparaître de sa vue. À quelques centimètres d’elle, le père Curtis marmonnait des paroles incompréhensibles, tandis qu’une rafale sèche et brûlante, plus puissante que les autres, s’engouffrait dans sa grande toge noire et la gonflait soudain comme la voile d’un navire prêt à prendre la mer.
* * *
Le petit lac, près de la maison de Tessa, n’accueillait plus aucune goutte d’eau. Son lit asséché était un trou de poussière brune, craquelé et stérile, autour duquel les animaux s’entêtaient à venir le soir, comme si une nouvelle journée de fournaise avait pu faire naître un miracle – de l’eau, de la pluie.
Mais il n’y avait rien. Cette année était encore pire que les autres ; chaque jour, les ranchers trouvaient des cadavres de chevaux et de moutons dans les ravins, dans les buissons rabougris, et l’on ne pouvait rien y faire.
La fin de l’été aurait dû les sauver, amener les pluies d’automne pour faire renaître la terre et les cultures. La sécheresse leur promettait le pire hiver depuis des décennies.
Tessa attendait. Maav vivait avec elle maintenant, depuis l’enterrement de Padaig.
Naomi avait repris aussitôt les rênes de l’exploitation, licenciant la moitié du personnel, vendant plusieurs arpents de terre à l’ouest de la station pour renflouer les caisses.
Elle ne tarderait pas à se remarier, dès que les conventions le lui permettraient. Maav avait vu comment les hommes la regardaient à l’église, avec son beau visage de madone sous son voile de deuil. Elle était encore capable d’avoir des enfants, peut-être même un garçon.
La petite avait emménagé chez sa grand-mère sans donner d’explications, ni à sa mère ni à Tessa, et en emportant avec elle toutes les lettres de son arrière-grand-père, les documents et les archives retrouvés au grenier de la grande maison.
Le soir, quand les ombres s’allongeaient et que les alouettes lançaient leurs chants mélodieux dans le ciel velouté et désespérément vide de tout nuage, Maav les lui relisait. Toutes deux assises à l’abri de la moustiquaire, sur la véranda, éclairées par l’unique ampoule dont la lumière faiblissait selon les caprices du générateur, les deux femmes reprenaient les photos, les courriers au papier jauni et friable, déchiffrant les pattes de mouche d’Aïdan.
Les Lyons. Ce sont eux qui vivent en Louisiane.
Et elle montrait à nouveau à sa grand-mère les photographies de la plantation – Tessa les connaissait maintenant par cœur.
Qui y vivaient, corrigea-t-elle. En 1860. Qui sait où ils sont, maintenant ?
Neve a hérité des Rocheclaire, grand’ma. Ils étaient très riches. Je suis sûre qu’ils y sont encore.
Tessa secouait la tête. Elles avaient déjà eu cette discussion des centaines de fois. La vieille dame ne pouvait croire que Maav envisageait de courir ce risque insensé : traverser le globe pour retrouver une hypothétique branche familiale – qui, peut-être, ne l’accueillerait pas plus généreusement que ne l’avaient fait les héritiers de Brian.
Lorsque Padaig et Naomi avaient engagé un détective pour retrouver la trace des O’Callaghan, celui-ci leur avait révélé l’existence de deux branches bien distinctes : celle à laquelle ils avaient écrit, les descendants de Brian dans le Kerry, en Irlande ; et également celle qui avait fait souche en Louisiane. Neve, adoptée par une puissante famille créole, les Rocheclaire, s’était mariée à un Texas Ranger, James Lyons. Ils avaient eu un fils, Ryann. Ce fils était mort en 1921, tout comme Neve et, plus tard, son mari. Mais il restait une autre branche de ce clan Lyons en Louisiane : Keelin, la fille de Wyatt O’Callaghan, avait épousé un ancien esclave métis de la plantation – qui avait pris le nom de son maître, comme cela se faisait alors –, Philip Lyons. Ils avaient eu de nombreux enfants – cinq – et l’un d’eux au moins vivait encore sur le domaine lorsque le détective avait rendu son rapport à Padaig et Naomi. L’enquêteur n’avait pas creusé plus loin ni donné plus de détails, car ses directives étaient de rechercher les O’Callaghan d’Irlande.
Ce rapport datait déjà de plus de dix ans, mais cela suffisait à Maav pour fantasmer sur une autre existence. Elle pouvait refaire sa vie, loin d’un futur beau-père qui s’assiérait bientôt dans le fauteuil de Padaig, loin d’une mère pour qui elle n’était qu’une bouche à nourrir et une complication, loin aussi du futur mari auquel on la destinait.
Maav avait 13 ans, mais elle n’avait pas peur. Ou elle se refusait d’y penser. Elle refusait aussi de penser qu’elle ne reverrait plus ses terres, Tessa, Orage, son pays et sa maison. Elle n’avait plus le choix. Si elle voulait vivre à sa mesure, il fallait qu’elle parte.
Chapitre 7


Montana, mai 1948

Il pleuvait depuis cinq jours et cinq nuits. Les plaines semblaient noyées dans un brouillard d’humidité permanent, les montagnes invisibles derrière le rideau opaque et gris des averses lourdes qui détrempaient le sol : à chaque pas, on s’enfonçait un peu plus dans la boue.
Tête baissée, Montre-Le-Poing regardait ses mocassins disparaître dans ce mélange de terre et d’eau, sale, épais et gluant, levant haut les jambes pour les en extirper. À chaque fois, un bruit de succion suivi d’un « ploc » accompagnait sa marche.
Les deux policiers qui l’encadraient le tenaient fermement par les épaules, comme s’il pouvait leur échapper à tout moment. Mais où aurait bien pu s’enfuir le chef de la tribu, menotté dans le dos, emmené par deux agents armés ?
Les trois hommes marchaient péniblement jusqu’à la prison, empruntant la rue principale du village de Lame Deer. Les maisons qu’ils longeaient étaient à peine discernables, leurs rondins de bois noircis par la pluie, les cheminées crachant des fumées aussi grises que le ciel. Il n’y avait personne dehors, tout le monde était terré chez soi, attendant la fin du déluge.
Montre-Le-Poing trébucha lorsque la glaise refusa soudain de libérer son mocassin. Les agents eurent le réflexe de le retenir, lui évitant la chute mais le forçant à avancer : le chef Cheyenne clopina donc sans un regard pour sa chaussure abandonnée derrière lui, enfoncée profondément dans la boue.
Il voyait la prison, maintenant. Le bâtiment en béton, carré et nu, se dressait au milieu de la rue noyée par l’averse. Le Cheyenne secoua la tête pour chasser l’eau qui lui ruisselait dans les yeux, transformant ses longs cheveux sombres en une coiffure lourde et spongieuse. Les deux policiers portaient des chapeaux noirs et la pluie glissait sur les rebords, donnant l’illusion de voilettes de femmes en deuil.
Ils le poussèrent sur les marches en ciment du perron. Sous sa plante de pied nue, il sentit le sol rugueux et glacé. Les agents ouvrirent la porte et le firent pénétrer dans la prison d’une tape dans le dos.
À leur entrée, le shérif leva la tête. Il était assis derrière l’unique bureau qui meublait la pièce et, sur le mur, s’alignaient les armes et les munitions des policiers de la réserve.
J’ai cru que vous vous étiez noyés, déclara Robinson en se redressant.
Il tenait un trousseau de clés à la main et fit signe à ses hommes de le suivre. Au fond du couloir, trois cellules. Deux étaient occupées : les Indiens virent passer leur chef menotté sans dire un mot, avec à peine un regard de reconnaissance. Montre-Le-Poing ne tourna pas la tête : la nuque droite, il gardait les yeux fixés en face de lui, même s’il n’y avait rien à voir.
Le claquement sonore du métal, le grincement de la porte lorsqu’elle s’ouvrit.
Tourne-toi, O’Callaghan.
Il ne bougea pas d’un pouce. Les agents de la réserve lui attribuaient le nom blanc de son père, mais il n’y avait jamais répondu. Timmons, l’un des policiers, le fit pivoter sans douceur et le libéra de ses menottes.
Les trois hommes sortirent de la cellule, en refermant soigneusement derrière eux. Montre-Le-Poing resta planté au milieu de la pièce minuscule – avec son pied nu et l’autre chaussé d’un mocassin plein de boue, avec ses cheveux qui dégoulinaient maintenant sur le ciment comme une serviette qui avait besoin d’être essorée –, dos tourné à la grille sans regarder les Blancs partir, qui s’éloignaient déjà dans le couloir. L’écho de leurs pas décrut et le silence revint.
Un silence étrange, fait du tintement monotone des gouttes s’écrasant sur le sol, contre les murs, dehors, et du vent qui gémissait misérablement dans les branches des arbres lourdes de pluie. Les deux autres prisonniers ne faisaient pas un bruit.
Montre-Le-Poing alla s’asseoir sur la paillasse fixée sur l’une des cloisons. Il considéra son pied nu avec un peu d’étonnement, sale et pâle dans la grisaille, incongru. Un pied d’homme blanc.
Le matin même, ils étaient venus le chercher dans l’une des nouvelles maisons du gouvernement qui, depuis deux mois, avaient remplacé les tipis. Ils avaient beau s’attendre à ce changement, ça n’en avait pas moins été un choc. Ils n’avaient jamais vécu ailleurs que dans leurs habitats traditionnels, les peaux tendues sur les hauts mâts plantés dans la terre, le centre formant le foyer principal où l’on allumait le feu et autour duquel on se réunissait, où l’on cuisait les repas. Les nouvelles maisons, selon les critères des Blancs, étaient de bonne facture : en rondins épais, avec une cheminée, petites mais bien isolées et fonctionnelles.
Mais, bien sûr, elles étaient carrées. Il y avait des chambres pour séparer les membres de la famille pendant la nuit, une cuisine pour préparer les repas avec de lourds fourneaux dont ils refusaient de se servir : ils continuaient à utiliser la cheminée du salon pour cuire la viande et les légumes, et il y avait déjà eu plusieurs incidents – l’une des baraques avait même brûlé jusqu’aux fondations.
Les agents se moquaient d’eux. C’étaient des sauvages, incapables de s’éduquer.
Montre-Le-Poing s’était contenté de nier l’accusation de vol, lorsqu’ils étaient venus le chercher. Un troupeau de chevaux avait été volé à un fermier de la plaine, à quelques kilomètres de la réserve. Le fermier avait dit aux policiers que c’étaient des Cheyennes qui avaient fait le coup ; mais il n’avait pas pu les décrire. À défaut, ils étaient allés prendre le chef : c’était le responsable de la réserve, à lui d’assumer les fautes de son peuple s’il ne parvenait pas à les contrôler.
Lorsqu’ils avaient voulu le faire sortir, menotté, de sa maison, les employés du shérif s’étaient heurtés à une petite foule massée sur le seuil de la demeure de leur chef. Malgré la pluie, les Cheyennes étaient venus en nombre, alertés comme par magie qu’on allait emprisonner leur dirigeant.
Les agents avaient hésité devant la foule. Les Indiens n’étaient pas armés, bien sûr, les armes étant interdites dans la réserve, pourtant le silence lourd de menaces de ces hommes trempés jusqu’aux os était assez impressionnant pour qu’ils repartent en laissant Montre-Le-Poing chez lui. Mais ils étaient revenus dès la fin de journée, avec une dizaine de policiers armés pour disperser la foule. Heureusement, personne n’avait eu la folie d’intervenir.
Montre-Le-Poing n’avait aucune idée des vrais coupables du vol, ni même si les siens en étaient responsables. Beaucoup de fermiers lorgnaient les terres de la réserve et n’arrêtaient pas de faire des histoires en espérant qu’à force, on rognerait sur les terrains indiens et qu’on leur en laisserait l’usage.
Peut-être était-ce encore une fois le cas. Ou peut-être pas : il savait que les jeunes s’excitaient facilement et que certains d’entre eux étaient tout à fait capables de ce genre de bêtises. Ils estimaient que les terres, que les bêtes leur revenaient de droit. N’étaient-ils pas près des Black Hills, de leurs montagnes sacrées, sur le territoire de leurs ancêtres ? La terre n’appartenait véritablement à personne, mais eux appartenaient à cette terre. Ce qu’elle produisait, les bêtes qu’elle accueillait, ils en avaient la jouissance.
Oui, il était tout à fait possible que certains des siens soient coupables de ce vol. Il pouvait même nommer les hommes les plus probables. Notamment Celui-Qui-Marche : depuis qu’il était revenu du pensionnat où l’agence gouvernementale l’avait envoyé pendant sept longues années, son cœur était empli de haine. Il racontait les abus, les corrections, les humiliations que les petits Indiens subissaient dans certains pensionnats, et la seule chose qu’il avait vraiment acquise par cette éducation, c’était la colère. Malheureusement, beaucoup de jeunes l’écoutaient et étaient prêts à le suivre. Montre-Le-Poing ne pouvait rien faire.
Il ne les aurait de toute façon pas dénoncés, même s’il avait été certain de leur culpabilité. Il était d’accord avec la logique des Blancs : il était responsable. Il paierait.
Le chef songea à son fils, qui avait 5 mois maintenant. Sa mère, Sourit-Beaucoup, avait eu raison : l’enfant était fort, un beau bébé tranquille et souriant qui avait hérité de l’étrange prunelle oblongue de ses ancêtres blancs. Il songea à Attend-La-Pluie, sa jeune épouse, que l’accouchement avait laissée très faible. Elle ne s’en était pas vraiment remise et avait été incapable d’allaiter son nourrisson. Heureusement, il ne manquait pas de femmes pour s’en occuper, c’était la coutume. Montre-Le-Poing ignorait les chuchotements et les rumeurs qui disaient que la jeune femme n’était pas digne du chef, qu’elle était trop chétive, qu’il devait prendre une seconde épouse, car elle ne pourrait sans doute pas avoir d’autres enfants et qu’un seul garçon n’était pas assez.
Encore fallait-il que celui-ci survive, aux maladies, au froid, à la faim, aux contagions. Ils manquaient de tout, dans la réserve. Les terres n’étaient pas suffisantes pour assurer la subsistance des quelque cinq mille Indiens qui vivaient dans le comté de Rosebud. Tous les ans, ils devaient affronter la famine et les épidémies. Les hommes ne trouvaient pas de travail et, lorsque les jeunes revenaient des pensionnats, le métier qu’ils avaient appris là-bas – ferronnier, imprimeur, cordonnier – ne leur servait à rien. Ils se mettaient à boire et, excités par l’alcool, faisaient des bêtises. Surtout des larcins et des bagarres.
Il revit les yeux verts du bébé, ces yeux hypnotiques qui semblaient si étranges dans le petit visage rose et joufflu. Son fils, qui n’avait pas encore de nom – il n’en aurait pas avant ses 5 ou 6 ans, quand sa personnalité guiderait les chamans pour lui en attribuer un –, son fils, qui serait sans doute obligé d’aller lui aussi dans l’un de ces pensionnats où l’on apprenait aux Cheyennes à oublier qui ils étaient.
Il regardait toujours son pied nu et sale, taché de boue, à la peau pâle et plissée par l’humidité. Son pied de Blanc.
Chapitre 8


Australie, juin 1948

Sous son large chapeau, le visage de l’homme était d’un rouge brique. Il transpirait abondamment, malgré les températures douces de ce début d’hiver. Penché sur le mouton qui se tortillait en de violents soubresauts, il effectuait une série de passes rapides et précises, presque chirurgicales, avec la tondeuse. Maav voyait la laine sale, d’un gris-blanc parfois taché de sang, tomber aux pieds de l’ouvrier et de la bête qui luttaient désespérément.
Mais Kyle Button était un pro. Sans doute le meilleur tondeur de la région. Il venait tous les ans se faire embaucher à la station pour la saison de la tonte, au début de l’hiver, et ses rendements étaient impressionnants. L’homme maigre et musclé se releva d’un coup de reins, libérant l’animal qui s’empressa de fuir avec des beuglements furieux, son corps tondu strié de longues traînées sanglantes : trois autres ranchers l’arrêtèrent dans son élan pour enduire les plaies de désinfectant. Déjà, Button passait à un autre mouton : il coinça le cou de la bête dans le creux de son coude et, mettant un genou à terre, attaqua la tonte.
C’était un boulot difficile et ingrat, mais la paie allait avec le rendement du tondeur. Kyle se faisait une petite fortune en quelques semaines.
Assise à califourchon sur la barrière du corral, Maav observait la scène à quelques mètres des ranchers transpirants sous le soleil de juin. Un ciel sans nuages, et toujours pas de pluie : la sécheresse avait rendu la Wheatbelt {4} aussi aride et stérile que le reste du pays. La jeune fille laissait pendre ses jambes de chaque côté de la barrière, embrassant le paysage avec résignation. Il aurait dû y avoir des hommes en train de faire les dernières récoltes, les labours d’avant l’hiver pour préparer la terre aux semailles du printemps austral, en octobre.
Mais la terre était bien trop sèche pour être labourée, cela ne servait à rien. Tout autour du corral, des écuries, des étables et de la grande maison, ce n’était qu’un mélange d’ocres et de gris, à perte de vue. La citerne était presque vide ; le petit lac près du logis de Tessa, complètement à sec.
Les yeux fixés sur le dos de Kyle Button, sur la chemise à carreaux trempée de sueur qui adhérait aux muscles secs et noueux du rancher, Maav réfléchissait. Il fallait qu’elle trouve un moyen de quitter la station et de se rendre dans un port, celui de Fremantle de préférence, où elle pourrait prendre un bateau. Le problème était qu’elle n’avait pas un sou en poche. Comment allait-elle régler le trajet jusqu’à Fremantle, sans même parler de la traversée ?
On disait que Button, après sa saison de tonte, partait se payer du bon temps à Fremantle. Dans deux ou trois semaines…
Maav était concentrée intensément sur ses réflexions lorsque Kyle tourna soudain la tête vers elle, comme s’il sentait son regard fixé sur lui. Les yeux sombres, sous les sourcils broussailleux, croisèrent quelques secondes ceux de lapis-lazuli. Elle sourit.
Maav !
Sa mère arrivait, à cheval, les sabots de la jument pie soulevant derrière elle un petit nuage de poussière brune. Elle venait de la grande maison, marchant au pas dans son costume masculin qui, sur elle, avait toujours une allure folle. Perchée sur la palissade, Maav observa sa mère et pensa qu’elle était vraiment belle, dans le genre autoritaire. Bien droite dans sa selle américaine, un large chapeau protégeant son visage du soleil, elle ressemblait à une statue. Du bout de sa cravache, Naomi désigna Orage, que sa fille avait attaché à l’ombre d’un eucalyptus.
Viens avec moi, il faut qu’on parle.
Maav hésita, puis se résigna. Consciente que les ranchers, et Kyle avec eux, avaient cessé leur travail pour les observer, elle se laissa glisser d’un bond souple le long de la palissade et rejoignit Orage pour monter en selle.
Quelques minutes plus tard, les deux femmes galopaient dans le bush. Autour d’elles, les buissons d’épineux, les eucalyptus et les cactus cachaient les ombres furtives des rongeurs et des serpents. Un peu plus loin, restant prudemment à distance des cavalières, un kangourou attendait qu’elles disparaissent pour reprendre sa course en bonds puissants et réguliers. Lorsqu’elles arrivèrent à la rivière, ou plutôt à son lit argileux et desséché, Naomi s’arrêta. Mère et fille observèrent en silence le triste spectacle des cadavres d’animaux qui, de loin en loin, ponctuaient le rivage ; la terre brune et aride, les saules qui étaient morts de soif.
Naomi annonça sans préambule :
On ne tiendra pas plus longtemps. Fairbanks va nous déclarer en faillite d’ici décembre, nous serons obligées de vendre la station aux enchères.
Maav lui jeta un regard intrigué. Sa mère gardait les yeux fixés sur le lit stérile de la rivière, quelques mèches de cheveux noirs frisant en boucles fines sur sa nuque. Elle savait tout cela. Elle attendit.
Il y a une solution, reprit Naomi en se tournant enfin vers sa fille.
Maav le savait également. Elle attendit.
J’ai cédé à ta lubie d’aller vivre chez ta grand-mère, jeune fille, mais il est temps que tu agisses pour le bien de ta famille. Finis les caprices. Tu vas revenir t’installer à la maison. Tu dois être là pour les fiançailles.
Maav fronça les sourcils, elle croyait cette question réglée.
Nous n’allons pas nous fiancer, maman. Je pensais que Tennyson et moi avions été clairs à ce sujet.
Sa mère secoua la tête et eut un sourire froid.
Je ne parle pas de tes fiançailles, mais des miennes.
Qui est-ce ?
John Mitton.
Elle aurait dû s’en douter. Mitton était un avocat spécialisé dans le droit des affaires et il travaillait pour eux depuis des années. Il rôdait autour de sa mère et il était riche.
Papa est mort depuis deux mois à peine, finit-elle par répliquer, gardant un ton aussi neutre que possible.

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