Dia Linn - VIII - Le Livre de Cyan (Sinn Féin)
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Description

Année 3050.
Cyan et Connor sont les derniers descendants des O’Callaghan, la famille fondatrice d’Eochair, une organisation mondiale qui dirige dorénavant la destinée des peuples, depuis que la Terre a risqué l’implosion, en 2020.
Cyan, belle et talentueuse, suit le chemin qu’on ouvre pour elle en devenant joueuse professionnelle de poker. Connor, son jumeau, est un être fragile et instable, habité par des visions et des flashes exploités par l’Autorité… un outil précieux pour le gouvernement, mais un éternel mineur.
C’est donc à Cyan que revient le devoir de perpétuer la lignée des O’Callaghan. Pour cela, elle doit renoncer à protéger son frère, et également sacrifier son amour de toujours, Lex, que l’on destine à une autre.
Le monde qu’Eochair tient dans ses mains est presque parfait : sans guerres, sans violence, chacun ayant droit aux mêmes chances quels que soient sa race, son sexe, son lieu de naissance ou ses origines sociales... Pour ce monde-là, Cyan abandonnera-t-elle ce qui lui tient le plus à cœur ? Et saura-t-elle faire face au mystérieux Fírinne, un paria, fils d’esclave lui-même condamné à l’esclavage, rongé par la haine et par l’envie, qui agit dans l’ombre ?
Cyan choisira-t-elle la voie du devoir et suivra-t-elle le chemin qu’on a tracé pour elle ? Ou bien s’en affranchira-t-elle, en préférant l’amour de Lex et la liberté ?
Au bout de ce chemin, quels que soient leurs choix, les derniers descendants d’Eileen devront faire des sacrifices…

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 05 décembre 2016
Nombre de lectures 192
EAN13 9782370115041
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

DIA LINN
8 : LE LIVRE DE CYAN
Sinn Féin

Marie-Pierre BARDOU



© Éditions Hélène Jacob, 2016. Collection Littérature . Tous droits réservés.
ISBN : 978-2-37011-504-1
À LN, la « mémoire vive » de Dia Linn, qui m’a évité de faire revenir un personnage âgé de 140 ans, d’en faire accoucher un autre après 18 mois de gestation, et autres « détails » plus ou moins gênants…
Pour les 400 heures de son existence qu’elle a dédiées à ma saga… et pour être ce qu’elle est : amie avant d’être éditrice, mais, pour tout ce qui concerne l’écriture, éditrice avant tout et sans concessions. Merci, merci et merci !
Résumé des tomes précédents


De 1847 à l’aube du XXI e siècle, les O’Callaghan et les O’Brien se sont affrontés autour d’une source de richesse fabuleuse : une mine d’or, intarissable, enfouie dans les montagnes du Colorado.
Eileen, Wyatt et Aïdan étaient les trois derniers survivants de leur famille, après la Grande Famine ayant dévasté les terres d’Irlande en 1847. Avec Liam O’Brien, leur frère adoptif, tous s’exilent : aux États-Unis, pour Eileen, Wyatt et Liam ; en Australie, pour Aïdan. Eileen remporte au poker la fameuse mine d’or et Liam, le père de ses jumeaux, la tue pour la lui voler.
À cause de ce meurtre, quatre générations vont s’affronter sur fond de conquête de l’Ouest, de guerre de Sécession, de prohibition et de luttes sanglantes de l’Irlande qui tente de recouvrer son indépendance. Les héritiers d’Eileen, de Wyatt, d’Aïdan et de Liam mettent fin à la díoltas celte dans le Livre de Cathan , en 1970 : les O’Callaghan ont gagné, ils ont retrouvé leur fortune et ont exterminé les O’Brien.
Du moins, le croient-ils.
Nous sommes maintenant en 3050. Le monde a radicalement changé. C’est dans un univers en apparence parfait qu’évoluent les deux derniers O’Callaghan : les faux jumeaux Cyan et Connor, lointains descendants d’Eileen.
Les vieilles histoires sont rangées et presque effacées. Ne subsistent que les Testaments, d’antiques documents poussiéreux numérisés et scannés pour être érigés en témoignage spirituel.
Or, ces Testaments seront finalement de précieux atouts pour Cyan et Connor, lorsque ressurgira le fantôme de leur ennemi oublié.
La díoltas n’est pas encore achevée.
Prologue


Année 2020

« Dix ans. Vous disposez d’une décennie pour changer le monde et le rendre exactement tel que vous souhaiteriez qu’il soit.
Pendant ce temps, nous, membres d’Eochair, nous nous engageons à maintenir le statu quo précaire qui permet à une minorité de vivre confortablement et à soulager autant que possible les populations en souffrance.
Au terme de cette décennie, si aucun consensus mondial n’a été trouvé, nous nous résignerons : ce qu’il reste des sommes colossales mises en jeu pour maintenir l’équilibre du monde sera distribué dans son intégralité, à ceux que nous estimons le plus dans le besoin.
Ne tardez pas : chaque année qui passe diminuera inexorablement le patrimoine que nous pouvons mettre au service de tous. Pendant des siècles, nous avons amassé, réuni ces fortunes privées ; nous avons réfléchi, analysé, débattu ; nous nous sommes opposés et nous avons fini par prendre cette décision, que vous connaissez tous aujourd’hui.
Nous attendions le bon moment. Ce moment est arrivé.
Plus personne, misérable ou nanti, ne peut plus ignorer que la Terre est au bord de l’implosion.
Ne croyez pas ce que l’on vous raconte : le problème ne vient pas du nombre d’humains qui peuplent cette planète. Le problème vient de la redistribution des ressources.
Tous les empires se sont effondrés à un moment de leur histoire, des sociétés extrêmement évoluées, riches, puissantes. Et, chaque fois, la raison de cette chute est la même : le gouffre qui sépare ceux qui vivent dans le confort et ceux qui meurent, faute de pouvoir subvenir à leurs besoins les plus élémentaires. L’eau, la nourriture, les soins.
La Terre peut nourrir et abriter deux fois le nombre des humains qui la peuplent aujourd’hui.
Si…
Si l’humanité est capable d’opérer un virage à cent quatre-vingts degrés pour cesser de la polluer, pour changer en profondeur ses modes de production alimentaire et la gestion de ses ressources énergétiques.
Si l’humanité est capable d’arrêter les guerres qui sont les véritables causes des souffrances des peuples.
Si l’humanité est capable d’accepter enfin le principe que tous survivront, ou que tous périront.
Aujourd’hui est LE moment.
Vous, Occidentaux pour la plupart, vous regardez avec terreur les hordes de barbares qui, entassées dans leurs rafiots, sont à vos portes et cherchent à vous envahir. Vous tremblez de perdre votre sécurité, vos acquis, vos valeurs.
Vous, hordes de barbares, n’êtes que des hommes, des femmes fuyant la guerre et les massacres, qui cherchez à donner un avenir à vos enfants.
Les raz-de-marée, les ouragans, les canicules, les inondations, les tremblements de terre… La Terre semble, cette fois, décidée à se débarrasser de ses hôtes devenus bien trop envahissants. Et si l’on ne fait rien, croyez-nous : Elle n’aura aucun mal à éradiquer ceux qui seront encore vivants… C’est-à-dire, très peu.
Il vous reste dix années pour prendre votre décision : que voulez-vous faire de votre monde ?
Le laisser exploser ou lui donner une nouvelle chance ?
Pendant les dix années qui vont suivre, vous avez un sursis. Nous ne pourrons empêcher ni les tsunamis ni les canicules, mais nous sauverons tous ceux qui ont besoin de l’être. Et en contrepartie, vous allez réfléchir.
Débattre. Chercher des solutions, proposer des moyens, puiser dans l’enseignement de l’Histoire ou inventer, créer, imaginer ! Les universités du monde entier sont ouvertes à tous et, là où il n’y en a pas, nous les créerons. Il y aura des spécialistes, des juristes, des économistes, des scientifiques, des philosophes, des écologistes, des femmes et des hommes qui possèdent un savoir dont vous aurez besoin pour poser ces fondations.
Venez, tous.
Et ce message s’adresse en priorité aux jeunes, aux adolescents, aux adultes en devenir, aux enfants aussi : le monde que vous allez inventer, c’est le vôtre ! Faites entendre votre voix, tous, c’est le moment !
Ne nous décevez pas. Ne nous faites pas regretter de tenir le monde à bout de bras pendant dix ans pour hériter, en fin de compte, de murs infranchissables et de déclarations de haine. Nous mettons tout entre vos mains. N’oubliez pas les deux socles sur lesquels vous devez vous appuyer :
La Terre doit être nettoyée.
Nous serons tous sauvés, ou nous mourrons tous.
Il n’y a pas d’autres solutions. »
LE FLOP : L’ÂGE DE RAISON
Chapitre 1


Dublin, mai 3045

— Ne bouge surtout pas ! Cyan, tu m’entends ? Ne bouge pas, je suis là !
Tétanisée, la petite fille garda sa main crispée sur son micro de poignet. Elle ne comprenait pas bien ce qui lui arrivait. Un mouvement de foule l’avait écartée de ses camarades qui, comme elle, patientaient au pied de l’estrade, et elle s’était retrouvée acculée contre l’un des piliers de bois de la tribune. Il y avait eu des hurlements, des coups de coude et d’épaule, des corps qui l’avaient repoussée ici… Elle était seule, à présent, un peu groggy, et un homme bizarre s’approchait d’elle. Il lui semblait immense, il était vêtu d’une sorte de parka noire, dont la capuche rabattue lui cachait le visage, et il avançait vers elle.
Cyan se recroquevilla un peu plus contre le pilier, son doigt appuyant frénétiquement contre le bouton d’alerte de son micro. Mais Elena ne lui parlait plus. Où étaient passés tous les autres ? La fillette aperçut un éclat métallique dans la main de l’homme qui n’était maintenant qu’à quelques pas d’elle. Elle retint son souffle et ferma les yeux.
* * *
Cyan observait la minuscule chose rouge qui s’apprêtait à prendre son envol, en équilibre précaire sur une pousse d’érable. L’insecte semblait sur le point de glisser le long de la feuille qui fléchissait doucement, ses veinures d’un vert tendre presque translucide sous la lumière vive du printemps.
Frémissantes, les ailes se déployèrent soudain et la coccinelle disparut dans un éclat de feu.
Un léger coup de coude ramena la petite fille à la réalité.
— Hé ! Regarde, Isabel arrive !
Cyan tourna la tête vers son mentor, mince et majestueuse, que lui désignait Hope. Isabel approchait avec trois autres Brehons, tous portant la longue cape grise d’officiants.
Ils étaient vingt-cinq enfants à attendre, un peu à l’écart : quatorze garçons et onze filles de 7 ans, vêtus de leur uniforme protocolaire aux revers empesés. Vingt-cinq gamins aux visages graves et solennels, un peu anxieux aussi : la cérémonie de l’âge de raison était la première étape officielle de leur vie de citoyens et ils ne l’oublieraient jamais.
Ils étaient le sixième groupe à passer, d’autres patientant encore avec leur famille et leurs proches.
Autour de l’estrade, une foule joyeuse se bousculait un peu, dans une cacophonie de rires, de voix, de chuchotements. On s’interpellait, on plaisantait, l’heure était à la réjouissance : les fêtes de Beltaine, qui célébraient le retour de la période claire, venaient de s’achever. Elles avaient donné lieu aux bals, aux festins, aux animations de rues habituelles et les habitants de Dublin étaient encore gavés d’alcool, de musique et de danses. Il y avait là des flâneurs, des étrangers qui approchaient pour satisfaire leur curiosité et profiter des libations que ne manquaient pas d’offrir les familles et les Brehons après la cérémonie. Les banquets, dressés sur des tréteaux à l’ombre des platanes, étaient chargés de mets et de bouteilles de vin, de limonade et autres délices que l’on se partagerait et que l’on proposerait aux passants.
Cyan se força à sourire, à garder les épaules bien droites. L’incident semblait oublié. L’homme qui avait blessé un Brehon et cherché à atteindre la descendante d’Eochair avait été arrêté et emmené par les militaires ; Elena était intervenue juste à temps, avant que l’agresseur sorte son arme.
On l’avait prévenue que ce genre de chose pouvait arriver. Simplement, elle n’y avait encore jamais été confrontée directement.
Cyan avait vaguement conscience qu’il n’y avait pas autant de badauds que de coutume. Aux portes du Centre, un cordon serré de militaires filtrait les entrées. Ils scannaient les cartes d’identité, attentifs aux moindres mouvements de foule : l’apparition des O’Callaghan avait tendance à faire s’abattre une sorte de fièvre sur la population. La petite fille en avait l’habitude. Depuis sa naissance, elle bénéficiait de la présence constante et heureusement discrète d’un garde du corps. Ce dernier était là, aux aguets, une femme mince et de taille modeste aux cheveux courts et bruns, qui en cet instant ne lâchait pas sa protégée du regard. Debout, immobile, au pied de l’estrade, Elena avait sa main droite posée sur le taser accroché à sa ceinture, ses yeux balayant attentivement la foule de la cour. Cyan l’aimait bien, même si Elena ne parlait pas beaucoup.
Des bouches gourmandes se tendaient vers les immenses plats dans lesquels attendaient les salades de légumes et de céréales, les gâteaux, les meringues, les fruits, les pâtés d’insectes et les friandises à base de miel et d’épices. De grands bouquets de fleurs agrémentaient le centre de chaque table, jetant des touches de couleurs vives sur la blancheur des nappes en lin.
Les cérémonies de l’âge de raison faisaient partie des célébrations préférées des citoyens : on observait les gamins avec un peu de condescendance et d’envie, chacun se souvenant de ces jours anciens où l’enfance l’enveloppait encore de sa carapace protectrice.
Et puis il faisait beau, Dublin frémissait d’aise sous la caresse d’un soleil doré comme du miel, d’une lumière neuve et pleine de promesses.
L’immense structure prenait des reflets roses et doux. C’était l’un des édifices les plus récents de la ville, une véritable performance technologique qui alliait à la perfection les techniques de pointe et l’écologie. Des fondations jusqu’au toit, le bâtiment était construit en béton de terre, associé à un composite indestructible et minéral. L’édifice était totalement autonome. Aucune déperdition d’énergie ni de thermie. Les grandes baies vitrées exploitaient la lumière solaire et la restituaient en chaleur ou en fraîcheur. L’eau était recyclée en permanence, comme l’air que l’on y respirait : les murs végétaux absorbaient les émanations d’ozone et les transformaient en oxygène, jour et nuit. L’ordinateur, qui contrôlait tout ce processus et calculait les températures, les niveaux d’azote et la qualité de l’eau, tenait dans un écran minuscule qui trônait sur le bureau de Richard Abercombrie, le président du Conseil. Dublin était très fière de son Centre.
L’établissement était, en ce jour, ouvert à tous, et la cérémonie se déroulait dans la cour principale, entre les immenses platanes et les chênes centenaires. Devant l’estrade, vers laquelle s’avançaient les Brehons en procession solennelle, des places assises sur les gradins étaient réservées aux parents, à la famille proche et aux amis. Cyan faisait semblant d’ignorer le regard sévère de Rebecca qui, aux côtés de son père, ne la lâchait pas des yeux, comme pour lui rappeler à quel point ce moment était important pour les O’Callaghan. Pas question de faire le pitre. Sa mère ne le lui pardonnerait pas. Magnifique dans sa robe aux longues manches bouffantes, Rebecca offrait aux passants la sublime vision d’une femme que le temps n’osait pas atteindre : à presque 30 ans, elle en paraissait 20. Elle était mince et souple, dotée d’une peau mordorée qui trahissait ses origines africaines et de hautes pommettes reçues en héritage de ses ancêtres slaves. Puissant, un peu bedonnant, Mortimer n’avait pas besoin de cette perfection pour tenir son rang aux côtés de son épouse : il en imposait et séduisait sans effort tous ceux qui l’approchaient. Entre ses parents, Connor semblait avalé par leur ombre ; le frère de Cyan était encore perdu dans les méandres de ses pensées, les yeux obstinément posés sur le bout de ses chaussures. Elle croisa le regard malicieux et bienveillant de son père et lui sourit. Lui ne lui reprocherait rien, elle le savait.
Il y avait aussi Baba, son grand-père. Les O’Callaghan « de sang » se limitaient à ces quatre membres, elle incluse, le reste n’étant que des alliances. Plusieurs oncles et tantes, des cousins et cousines. Et, bien sûr, les Pelletier : Trisha, ses trois maris et leurs sept enfants sagement assis à leurs côtés. Parmi eux, le frère de lait de Cyan, Lex, bien droit sur le banc, lui tira la langue et elle résista de toutes ses forces à l’envie de lui rendre la pareille. Sa famille de fosterage était venue de France pour assister à son accession.
Isabel et les trois autres Brehons montaient maintenant les marches de l’estrade, s’apprêtant à commencer la cérémonie. On avait beau s’y attendre, les trompettes firent sursauter l’assemblée, couvrant soudain les rires et les voix, résonnant longuement dans l’air en échos graves et rugissants. Tout le monde se tut.
Les quatre Brehons, tête droite, leurs capes sombres claquant derrière eux comme des bannières solennelles, prononcèrent à l’unisson, d’une même voix sonore et majestueuse :
« Nous déclarons avoir autorité, en ce jour, pour annoncer que ces enfants sont devenus des citoyens à part entière. Que leurs parents, leur famille et leurs proches en soient les témoins et puissent porter ces paroles. Nous sommes les garants de leur entrée dans le monde. »
Isabel se tourna enfin vers les enfants et enchaîna :
— J’appelle Cyan O’Callaghan. Est-elle présente ?
— Je suis présente.
Cyan ne se sentait plus si sûre d’elle, à présent. Le plus dignement possible, elle monta à son tour les marches de l’estrade et se présenta, dos à la foule, devant son mentor qui lui adressait un regard sévère. Comme ses camarades, elle portait son uniforme de cérémonie, aux couleurs du Centre : d’un beau gris clair, des passementeries argentées en ornaient le col et les poignets, l’ourlet de la robe frôlant ses mollets. Rebecca avait tenté de dompter les mèches d’or roux de sa fille à grand renfort de laque, mais le chignon strict ne pouvait contenir durablement les boucles rebelles qui s’en échappaient déjà. Cyan n’avait pas hérité des traits métissés de sa mère, mais des ascendances irlandaises de la famille. Les yeux verts, les cheveux fauves et les taches de rousseur la désignaient comme leur digne descendante ; elle n’avait que ses pommettes hautes et saillantes pour rappel des origines slaves de Rebecca. Pour le reste, elle était une « vraie O’Callaghan », comme le répétait fièrement Baba.
Elle jeta un regard derrière son épaule avant de faire face aux Brehons, voyant son grand-père se redresser encore un peu plus pour profiter du spectacle. La petite fille prit une grande inspiration, essaya de chasser les images de l’homme en parka et de l’éclat métallique dans sa main, cette ombre qui approchait d’elle, prête à l’engloutir. Elle frissonna.
— Cyan O’Callaghan, tu te présentes devant nous pour accéder officiellement à l’âge de raison. Es-tu consciente de ce que cela signifie ?
— J’en suis consciente.
— Devant nous et devant cette assemblée, tu dois à présent prononcer ton serment. Nous t’écoutons.
Cyan se détourna, offrant sa frimousse à la foule amassée à ses pieds. Elle ne distinguait plus vraiment les visages de ses parents, de Baba, de Trisha et de Lex. Priant pour que sa mémoire ne la trahisse pas, elle articula à voix haute, dans un silence religieux, les mots qu’elle avait appris par cœur pendant des semaines et qui coulèrent d’eux-mêmes comme une évidence. Sa voix claire et un peu aiguë de petite fille porta loin.
« Moi, Cyan O’Callaghan, je déclare être parvenue à l’âge de raison. À ce titre, je revendique les mêmes droits que chaque citoyen du monde. J’ai droit à la sécurité, à la protection, à l’éducation et à toutes les ressources nécessaires à ma vie quotidienne. En retour, je fais le serment de respecter les lois et les usages de cette même société et d’y jouer le rôle que j’aurai choisi lorsque le moment sera venu. »
Immobile, figée comme une statue au bord de l’estrade, la petite fille aux boucles d’or roux semblait minuscule et étonnamment digne. Rebecca serait fière d’elle.
Les quatre Brehons prononcèrent alors, d’une même voix, les paroles rituelles :
« Cyan O’Callaghan, nous acceptons ton serment et te déclarons, à présent, citoyenne. »
Ils répétèrent trois fois la phrase, avant que Cyan baisse la tête pour recevoir la fine chaîne en cuivre qui symbolisait son rite de passage.
Elle recula ensuite un peu, pour laisser la place à Hope qui s’approchait, tandis qu’Isabel déclarait :
— J’appelle Hope Kingston. Est-elle présente ?
Cyan observa d’un œil un peu distrait sa meilleure amie prononcer, à son tour, le serment officiel. Son attention était retournée à Connor, timide et presque invisible entre ses parents, qui regardait le bout de ses souliers.
Elle n’avait peut-être que 7 ans, mais elle comprenait déjà qu’entre son jumeau et elle, il existait un gouffre. Connor avait le même âge qu’elle ; il aurait dû se tenir, lui aussi, sur cette estrade et prononcer officiellement son serment. Ce n’était pas le cas. Derechef, elle s’interrogea, tandis qu’un à un les enfants défilaient devant les Brehons et récitaient les mots rituels.
Lorsque les trompettes résonnèrent à nouveau, un long soupir d’aise parcourut la foule qui se dirigea joyeusement vers les tables du banquet.
Chapitre 2


Dublin, juin 3045

Les ombres s’allongeaient, gracieuses et mouvantes, sur le tapis en fibres qui amortissait les chutes. Fasciné, le gamin restait caché, accroupi à l’angle du mur d’où il pouvait observer la pièce sans être vu.
L’été neuf de Dublin vibrait derrière les fenêtres closes, les grandes baies vitrées mises en position « silence » : elles laissaient entrer la lumière, mais aucun bruit ne filtrait.
Ignorant qu’ils étaient épiés, les deux combattants évoluaient dans un silence absolu, leur souffle profond et calme rythmant, seul, les passes foudroyantes qui s’enchaînaient. Pieds, mains, bras, épaules tournoyaient dans un étonnant et gracieux ballet, qui aurait été mortel s’ils n’avaient pas retenu leurs coups : Tancrède et Isabel s’affrontaient pour le plaisir, pas pour se faire du mal réellement .
Tous deux étaient des maîtres dans leur domaine. Tancrède était féru de taekwondo et de karaté, mais son adversaire était célèbre pour son enseignement et le Centre était fier de la compter parmi ses Brehons les plus renommés.
Au fil des années, Isabel avait créé sa propre technique de lutte, qui mixait des pratiques aussi diverses que le yoga, le reiki, le judo, le karaté, le jiu-jitsu et le krav-maga… mais également, et c’était là son secret, un art plus ancien encore, qu’enseignaient les Druides du vieux monde gaélique : le troid-sciathagid , le combat à mains nues des Celtes. Cette méthode ancienne servait surtout d’autodéfense et de discipline personnelle, elle aidait à la maîtrise de soi et à l’entretien du corps et de l’esprit. Elle permettait, en outre, d’atteindre le dercad , la voie de la méditation, jusqu’au sitchain , la paix intérieure. Des savoir-faire oubliés, surgis des brumes de l’Irlande ancestrale.
Tous les enfants, dans le monde entier, apprenaient le reiki et le yoga dès leur plus jeune âge. Ces pratiques étaient le socle de toute éducation digne de ce nom : les élèves y acquéraient la maîtrise et le lâcher-prise, une meilleure conscience d’eux-mêmes, ainsi qu’une base précieuse pour le contrôle de l’esprit. Les enseignements « pratiques » se faisant tous sous hypnose, les étudiants étaient ainsi préparés à assimiler les savoirs en un temps record. Ces disciplines anciennes, qui alliaient le corps et le mental, leur permettaient également une prise en charge efficace contre tous les maux du quotidien : les médicaments étaient le plus souvent inutiles pour soigner une migraine ou des nausées, il suffisait de connaître les méthodes de méditation et les points d’acupuncture requis. Pour combattre une insomnie en quelques secondes, canaliser sa colère ou atténuer une douleur physique, l’auto-médication était la règle, les guérisseurs n’intervenant qu’en cas d’échec ou de maladies plus complexes. Le recours aux médecins, qui se spécialisaient dans les techniques de pointe de la chirurgie, était réservé aux lésions nécessitant le scalpel et le laser.
Tancrède, le mentor de Jan qui les espionnait, était beau, mince, souple comme un félin, noir de peau. Il semblait absent du combat, comme s’il ne se sentait pas vraiment concerné. Il se contentait de parer les assauts de sa partenaire : Isabel, bien plus petite et beaucoup moins séduisante, était l’attaquante ; il était visible que la nonchalance de son adversaire l’agaçait. Le garçon caché attendait la faute.
Les yeux écarquillés, il vit les longs cheveux châtains de la Brehon flotter comme une bannière soyeuse lorsqu’elle s’élança, s’envolant littéralement dans les airs, le pied droit en avant. Tancrède évita d’extrême justesse un coup en pleine tête en s’écartant d’un mouvement de reins, Isabel se réceptionnant avec grâce et restant accroupie, les deux mains posées au sol devant elle : elle ressemblait à un animal sauvage.
— Tu n’es pas là, constata-t-elle d’une voix sourde, où perçait sa frustration.
— Excuse-moi, répondit Tancrède. J’ai… Je n’arrête pas de penser aux mines.
Toujours camouflé, Jan retint son souffle. Tancrède revenait d’un voyage qui, il le découvrait maintenant, le concernait personnellement.
— Je peux te les faire oublier, roucoula Isabel.
Jan éprouva une haine soudaine, viscérale, pour Isabel, somme toute si ordinaire et qui l’empêchait d’en apprendre davantage. Tout le monde savait que les deux Brehons étaient amants, même si Jan se demandait bien ce que le beau Tancrède pouvait trouver à la femme quelconque, banale, qui lui faisait face en cet instant et s’approchait de lui, collant son corps luisant de sueur à celui, non moins transpirant, de son partenaire.
Tancrède la repoussa sans douceur et Jan en fut satisfait.
— J’ai conscience que le père du garçon a mérité son sort. Mais quand même… Tu n’as pas idée des conditions de vie de ces misérables.
— Bien sûr que j’en ai une idée, imbécile ! Moi aussi, j’ai fait mon Grand Voyage ! Le père de ton protégé est un paria, il ne sortira jamais vivant de cette mine et, oui, sa condamnation est parfaitement justifiée. Où est le problème ?
Isabel se détourna de lui, allant chercher un gobelet de carton pour le remplir d’eau et se désaltérer. Tancrède l’observait attentivement. Tous deux portaient des vêtements légers pour combattre, un simple pantalon en toile et un soutien-gorge pour Isabel. Le regard de Tancrède était calculateur ; ce n’était pas celui d’un amant contemplant l’anatomie désirable de sa partenaire.
Malgré sa jeunesse, Jan avait compris depuis longtemps que son mentor utilisait Isabel pour sa propre évolution. Elle avait beau être quelconque, la Brehon était très respectée et crainte, elle enseignait son art depuis des années et jouissait d’appuis solides. N’avait-elle pas été désignée pour éduquer Cyan O’Callaghan, la future dirigeante d’Eochair ?
Tancrède, Jan le savait, enrageait de l’avoir, lui, comme pupille. Un descendant de paria, de pucé. Quelle bande d’hypocrites. Ils répétaient tous qu’un enfant n’avait pas à porter les fautes de ses parents ni à bénéficier de leur statut : il était censé arriver « vierge » dans le monde et y faire sa place sans influences. Quelle connerie , songea Jan. Personne n’oubliait de qui il était le fils, comme personne n’oubliait de qui Cyan O’Callaghan était la fille. Même son taré de frère, Connor, était un privilégié.
Jan observait maintenant son mentor qui s’approchait d’Isabelle et glissait une main sous le tissu de son soutien-gorge. La Brehon se mit à gémir doucement quand son amant entreprit de s’agenouiller et, consciencieusement, de lécher son sexe. L’enfant s’éloigna prestement : il les avait déjà vus faire l’amour un nombre incalculable de fois, il n’avait plus rien à apprendre de ce côté-là.
Le Centre bruissait d’une vie intense, d’une énergie qui ne se tarissait jamais, même la nuit. Cet immense bâtiment abritait une bonne centaine d’enfants de tous âges, les plus petits n’étant là qu’une journée par décade, les plus grands y passant la moitié du mois. Mais il n’y avait pas que les étudiants avec leurs professeurs, leurs salles de classe, les dortoirs, les cuisines, les sanitaires… Chaque Centre avait ses « branches » ; celles de Dublin étaient les arts martiaux et les sciences paranormales. De nombreux spécialistes, chercheurs, enseignants, médecins, mais aussi des artistes, des Guérisseurs, des Fiagaís, des Scáths… se rassemblaient et se côtoyaient ici, véritable carrefour du pouvoir et du savoir. On préférait éduquer les enfants des Cinq Nations à l’endroit même où se diffusaient toute la culture et la connaissance du monde moderne.
Jan croisa dans les couloirs un groupe de petits, des 3-5 ans, qui suivaient l’un des Brehons en rangée bien ordonnée vers l’une des salles de musique : à cet âge, on ne leur inculquait guère que les arts et les bases de la logique et du langage, surtout sous forme de jeux. Ils ne venaient qu’une fois tous les dix jours, pour s’acclimater insensiblement à la vie en communauté. Jan n’avait jamais connu cet apprentissage en douceur : il avait déjà plus de 5 ans lorsqu’il avait débarqué au Centre. Mais il préférait ne pas penser à cette période terrible de son existence.
Des voix plus ou moins aiguës retentissaient derrière une porte close : un cours de chant, sans doute. Jan appuya légèrement sur la paroi, une fenêtre virtuelle s’ouvrant aussitôt en lui révélant ce qui se déroulait derrière la cloison. Le système permettait en effet de voir sans être vu… Ici, il servait aux Brehons, qui venaient observer le comportement des élèves sans qu’ils le sachent ni soient perturbés par une intrusion.
La « fenêtre » lui dévoila l’une des « classes 2 », une dizaine d’enfants âgés de 5 à 7 ans, dans leur uniforme gris clair de tous les jours : filles et garçons portaient les mêmes pantalons et blazers ornés de la croix celtique argentée, emblème de l’Autorité de Dublin. Il reconnut sans peine, au second rang, les deux O’Callaghan : Connor et l’arrogante Cyan, flanquée de sa grande amie Hope. Dans le fond de la pièce, immobiles et s’ennuyant sans doute à mourir, les deux gardes du corps des jumeaux. L’héritière d’Eochair passait ses dernières semaines dans cette classe. Elle avait eu droit, avec Hope, à sa cérémonie de l’âge de raison et, dès la rentrée prochaine, elle intégrerait l’une des « classes 3 » : des gamins entre 7 et 10 ans, qui se rendaient trois jours par décade au Centre et autant dans leur famille d’accueil. Elle subirait également, très bientôt, ses premiers tests d’évaluation.
Lui-même, en septembre, incorporerait l’une des « classes 4 », car il venait d’avoir 10 ans. Ses propres épreuves n’avaient pas permis de déceler en lui des capacités hors normes et il avait conscience qu’on le considérait d’ores et déjà comme un Gamma… au mieux. Tancrède et les autres Brehons se satisferaient de le voir échapper au statut infamant de son géniteur.
Jan se demanda ce que deviendrait Connor. Il le haïssait, comme il haïssait Cyan, pourtant il devait admettre que la gosse avait , e lle, du potentiel. Mais son dégénéré de frère jumeau, qu’allaient-ils en faire ? Jan fixa la silhouette maigre du garçon, qui semblait toujours se fondre dans le décor tout en étant ailleurs… Loin, très loin de ces murs austères aux pouvoirs secrets, de ces Brehons inquisiteurs qui passaient leur temps à évaluer, imaginer, planifier des avenirs qu’ils affirmaient être libres de toute influence. Jan serra les poings et les mâchoires : Cyan O’Callaghan représentait, littéralement, tout ce qu’il haïssait le plus au monde, tout ce qui lui faisait défaut. De l’assurance, des appuis, une famille dont elle pouvait être fière. Et du talent.
Mais si lui, Jan, était dépourvu d’appuis et de famille, il possédait une qualité bien précise, très utile même si aucune de ces momies de Brehons ne pouvait en prendre la mesure : l’esprit de revanche.
D’un geste rageur et pourtant prudent, le garçon referma la fenêtre invisible. Dehors, les premiers jours d’été l’appelaient et il avait déjà décidé d’en profiter, quelle que fût la colère de Tancrède. Il ne serait jamais un Gamma, jamais.
Chapitre 3


Dublin, septembre 3045

— Ne regarde que le point au centre du cercle, Cyan. Détends-toi… Le point, regarde le point…
Hypnotique, la voix d’Isabel berçait sa conscience, guidant doucement la fillette dans cette sorte de transe où elle était plongée. Installée en lotus sur un tapis de fibre, Cyan fixait l’ordinateur posé devant elle, au niveau de ses yeux. Elle ne percevait plus grand-chose de ce qui l’entourait : les lumières tamisées que filtraient les baies vitrées, l’air immobile où dansaient des particules fines de poussière, la présence d’une dizaine d’écoliers disséminés, comme elle, à travers l’immense pièce, à même le sol, face à un grand écran tactile sur lequel apparaissaient d’étranges figures géométriques.
Sept Brehons se penchaient sur l’épaule de leurs pupilles, leur chuchotant les instructions nécessaires, les aidant à garder une concentration extrême. Certains Brehons, comme Isabel, avaient deux enfants à charge dans la même section, d’autres n’en avaient qu’un. Isabel passait de Hope à Cyan, les deux petites filles assises l’une à côté de l’autre.
Une semaine après la rentrée des classes, le jour des premiers tests était arrivé.
Sous les yeux écarquillés de Cyan, le milieu de la sphère se disloqua, devenant un carré, puis un parallélépipède. Elle avait un peu mal au cœur.
— Il te suffit de reconstituer l’image d’origine… Là, c’est très bien… Ne résiste pas, Cyan. Respire profondément. Laisse-toi aller…
Du bout des doigts, Cyan dessina le cercle, guidée par les indications d’Isabel au fur et à mesure des exercices : retrouver le centre de chaque figure, restituer la forme précédente, deviner la suivante… S’enchaînèrent aussitôt d’autres épreuves, de calcul, de langage, d’éthique… Des représentations d’hommes et de femmes célèbres, des citations, des formules scientifiques. Des mots dont on devait donner la signification, associations d’idées, réflexions, leçons à tirer d’événements anciens ou récents…
Isabel, par-dessus l’épaule des deux petites filles, surveillait leurs progrès, murmurant des instructions et des encouragements, les forçant doucement à rester parfaitement concentrées.
Elle était très fière de ses pupilles. Le jour des premiers tests était sans doute le plus important de toute la vie scolaire d’un enfant : en fonction de leurs résultats, les Brehons décideraient de l’orientation future des élèves. Bien entendu, il y en avait d’autres : à partir de 7 ans, on jaugeait, chaque début d’année, l’assimilation des enseignements donnés pendant les neuf mois précédents, pour combler les lacunes. Mais ces premiers examens étaient primordiaux, ils allaient bien plus loin que la simple évaluation des acquis : ils déterminaient le potentiel de chaque écolier, ses aptitudes révélées ou en sommeil, ses possibilités. Ce jour-là, le Brehon pouvait savoir si son pupille avait la capacité de faire avancer sa carrière ou, au contraire, de la ralentir.
Cela n’aurait pas dû entrer en ligne de compte, bien sûr. Le système éducatif, extrêmement complexe, devait donner à chaque enfant le maximum de chances pour devenir la meilleure version de lui-même. Mais c’était sans prévoir l’ambition des adultes. Aux yeux d’un Brehon, son élève pouvait être un tremplin ou un fardeau : Tancrède, avec Jan, en était la preuve vivante. Selon les cartes que l’on tirait, on pouvait avancer ses pions… ou reculer de plusieurs cases.
Cyan – Hope aussi, dans une moindre mesure – tenait toutes ses promesses. La petite fille était extrêmement intuitive, d’une intelligence globale lui permettant de voir au-delà des situations de base et d’imaginer des solutions innovantes. Elle possédait peu d’esprit pratique et ne s’embarrassait pas de détails, ce qui pouvait poser problème, mais il était possible d’y remédier. Les épreuves étaient également l’occasion de cerner la personnalité profonde des enfants, ainsi que de vérifier si les ambitions de leurs élèves correspondaient à leurs aptitudes intellectuelles. Cyan était une créative, elle avait besoin d’indépendance et l’autorité la frustrait. Elle manquait un peu d’empathie, sans que cela nuise à ses capacités. Déjà, Isabel envisageait les possibilités qui s’offraient à sa pupille : artiste, chef de projet, scientifique dans le domaine des énergies renouvelables… ou, pourquoi pas, conseillère en politique, si l’on parvenait à développer son sens de la communication avec autrui ?
Hope était un peu moins brillante, mais elle possédait de grandes facilités d’assimilation et d’adaptation, un don précieux qui pouvait être exploité dans de nombreuses carrières. Isabel l’imaginait bien en objecteur de conscience dans l’armée, un poste clef très recherché. Elle devait surveiller le fâcheux penchant de l’enfant pour la religion, sans doute un héritage de ses parents biologiques qui flirtaient dangereusement avec le prosélytisme. Isabel nota, dans un coin de sa tête, qu’il lui faudrait aborder le sujet avec l’un des spécialistes du Centre et avoir une conversation avec la famille ainsi qu’avec le Conseil.
Les tests durèrent plus de cinq heures, au bout desquelles, épuisés, les enfants furent envoyés se reposer dans la salle commune. Laissant ses deux pupilles endormies, joue contre joue dans le même lit, sous la garde taciturne d’Elena, Isabel partit à la recherche de Pavel.
À grands pas silencieux, la jeune femme rejoignit le troisième étage. Le Centre était pourvu de toutes ces petites astuces technologiques dont raffolait la population pour améliorer son ordinaire, ce qu’elle nommait les gadgets ; mais on utilisait très peu les ascenseurs, excepté les personnes à mobilité réduite : ici, on apprenait aux enfants à aimer le goût de l’effort.
Isabel savait exactement où trouver son confrère. Comme elle s’en doutait, l’ancien moine était seul dans son bureau, en train d’étudier les résultats des tests de son protégé.
La jeune femme s’arrêta un instant au seuil de la petite pièce plongée dans une demi-pénombre relaxante. Le crâne rasé, la peau dorée, le Tchèque était impressionnant. Le corps massif de Pavel emplissait l’espace qui semblait avoir rétréci. Il leva vers elle un regard absent.
Isabel s’approcha.
— Ça s’est bien passé ?
Elle se sentait horriblement hypocrite. En s’asseyant face à l’homme au physique puissant, Isabel songea une fois de plus que c’est elle qui aurait pu se trouver dans cette situation inconfortable, en train d’étudier avec appréhension les résultats des tests de Connor O’Callaghan.
Pourtant, Pavel ne semblait pas anxieux. Il fit pivoter vers sa consœur l’écran tactile où les graphiques mesuraient les temps de réponse, les courbes et les alertes. Tendant les mains pour approcher l’ordinateur, Isabel écarquilla les yeux.
— Ouh là ! Ce n’est pas très…
— Il a eu une crise, la coupa Pavel d’une voix grave, caverneuse, en accord avec sa stature. On a dû recommencer trois fois. Et, comme tu peux le constater, ce n’est guère… académique…
— En effet…
Effarée, la Brehon essayait de reconstituer les données affichées sur l’écran. Un profond malaise l’envahissait.
— Je suppose que tu as demandé un entretien avec le Conseil ? l’interrogea-t-elle finalement, en écartant les graphiques qui la rendaient nerveuse.
— Bien sûr. Mais j’ai déjà une petite idée du résultat.
Pavel se leva et, soudain, il parut encore plus immense. C’était un géant, un homme de presque deux mètres tout en muscles durs et noueux, sans une once de graisse. On racontait beaucoup de choses sur son passé sulfureux. Ancien moine bouddhiste, il était devenu Brehon dans des conditions mystérieuses qui alimentaient tous les fantasmes. Isabel était aussi curieuse que tout un chacun, mais elle n’avait jamais réussi à découvrir le secret du Tchèque. Elle avait également tenté plusieurs approches, car il l’attirait irrésistiblement, mais Pavel l’avait toujours tenue à distance. On ne lui connaissait aucune liaison amoureuse ou même sexuelle. Ce mystère s’ajoutait à tous les autres.
Quatre années auparavant, lorsque les jumeaux O’Callaghan avaient atteint l’âge requis pour qu’on leur désigne un Brehon attitré, Isabel et Pavel avaient été choisis par le Conseil.
C’était une réelle consécration pour tous les deux : la famille O’Callaghan était la plus notoire de toutes. Son histoire, sa saga faisaient l’objet d’un véritable culte, car les descendants d’Eileen, la fondatrice d’Eochair, étaient les héritiers de l’organisation qui avait permis, un millénaire plus tôt, la mise en place du Nouvel Ordre : un univers stable, juste, équitable et en paix. Depuis que les lois des Brehons avaient été votées, depuis que l’Autorité, sous l’égide d’Eochair, gouvernait la planète, il n’y avait plus jamais eu de guerres ni de famines.
Eochair avait sauvé le monde. À ce titre, les O’Callaghan étaient vénérés, parfois haïs, mais en tout cas toujours sous les feux des projecteurs. Or Cyan et Connor en étaient les uniques descendants… Pour les deux Brehons désignés mentors des jumeaux, c’était donc l’assurance d’un prestige immense.
Mais personne ne savait encore qui « hériterait » du garçon, dont chacun avait conscience qu’il n’était pas normal. Isabel avait remercié les dieux lorsque le hasard – s’il s’agissait bien du hasard – lui avait donné le mentorat de Cyan et non celui de Connor.
Pavel s’était tourné vers la baie, actionnant les commandes de la fenêtre à l’aide de son clavier. Peu à peu, les vitres s’éclaircirent et la belle lumière dorée de l’été envahit la pièce. Dehors, ils apercevaient l’une des cours où les plus petits enfants, les « classe 1 », jouaient bruyamment entre les platanes. Les cris aigus des filles s’envolaient dans le ciel clair, chargés de la joie agressive et naïve propre à l’extrême jeunesse.
Toujours assise, Isabel fixait le dos puissant du Tchèque, son crâne rasé luisant doucement sous le soleil.
— C’est un bon garçon, tu sais. D’une gentillesse étonnante.
Pavel s’était tourné vers elle et l’observait gravement.
— Et il possède des facultés extraordinaires, reprit-il. C’est un atout précieux pour le Centre.
Isabel hocha la tête.
— Mais il n’aura jamais sa cérémonie de l’âge de raison.
— Non, il ne l’aura jamais. Et, sans doute, n’aura-t-il jamais droit à aucune sorte de cérémonie.
Aucun des deux Brehons n’aperçut la petite fille blottie contre l’encadrement de la porte entrouverte, ni ne la vit s’éloigner furtivement dans le couloir, ses boucles rousses voletant autour d’elle comme des flammes.
Chapitre 4


Au large du Maroc, 2020

— On voit la terre ! Là, Kadee, tu vois ? C’est la terre !
Dans la voix de sa mère, ce n’était pas du soulagement : plutôt une joie féroce, animale, celle de la survie. Péniblement, Kadee se redressa. Elle avait mal partout, à force de rester immobile, entassée avec tous les autres sur ce bateau dont chaque joint grinçait comme s’il était prêt à céder sur-le-champ. Elle avait soif aussi. La faim, elle ne la ressentait plus : elle n’avait rien avalé depuis trois jours et bénéficiait d’une espèce de torpeur bienheureuse qui ne durerait pas, le corps de l’enfant sécrétant des endorphines pour lui faire oublier, temporairement du moins, son calvaire.
Kadee avait tout juste 7 ans. Un hasard malheureux avait voulu que le jour de son anniversaire se levât sur ce rafiot déglingué, dans un ciel pâle et brumeux qui bouchait l’horizon – or, c’était bien la seule chose jolie à voir, d’habitude. L’horizon immense, presque effrayant, la ligne un peu plus sombre de l’océan se détachant au loin, pour se démarquer de l’azur. Kadee avait aussi aimé les dauphins, les grands corps argentés qui coursaient sans peine leur bateau et surgissaient soudain en gerbes d’écume, pour replonger aussitôt. Mais elle ne les voyait plus depuis un bon moment déjà. Ils n’étaient pas venus pour son anniversaire.
Ses parents n’avaient pas osé le lui souhaiter ; elle ne savait même pas s’ils y avaient seulement pensé. Ils avaient d’autres choses en tête. Survivre, d’abord, économiser l’eau dont les réserves s’épuisaient dangereusement. Préserver la sécurité des enfants, tenir les individus les plus douteux à l’œil, partager équitablement les deux rations quotidiennes de gruau de maïs qu’on leur distribuait – et en donner un peu plus aux petits, juste un peu plus… La plupart des réfugiés entassés sur le navire n’étaient pas de mauvais bougres. Mais la faim et la peur transformaient littéralement les paisibles bergers et pères de famille en créatures avides et agressives… Il fallait tout surveiller, jour et nuit.
Depuis quelques jours, ils n’avaient presque plus de vivres. Une sorte d’apathie générale écrasait le bateau et ses passagers comme un maléfice, que la vision des terres brisait enfin.
Penchée sur la rambarde rouillée, sa mère tendait le doigt vers l’horizon : une bande de terrain gris et ocre émergeait lentement des brumes, comme si elle surgissait d’un rêve ou d’un cauchemar.
Sur le pont, dans les coursives, les réfugiés commençaient à s’agiter, faisant tanguer dangereusement le vieux rafiot. Le commandant, un type chauve et trapu qui semblait plus âgé encore que son embarcation, se mit à gueuler pour qu’ils se tiennent tranquilles.
C’était un ancien bateau de pêche, qui aurait dû connaître une retraite bien méritée ou, au mieux, quelques cabotages du dimanche. Il contenait près de cent personnes, hommes, femmes et enfants au coude à coude, dormant et végétant depuis environ trois semaines. Ils n’avaient plus de vivres depuis trois jours, bientôt il n’y aurait plus d’eau non plus.
Malgré le vent chargé de sel et d’iode qui balayait le pont, ça puait atrocement – sueur, vomissures, excréments, dans lesquels chacun croupissait depuis des jours et des jours. De nombreux réfugiés étaient malades, certains n’avaient pas survécu et les corps avaient eu droit, pour toute sépulture, à l’immensité houleuse et hostile de la mer.
Kadee se pencha à son tour aux côtés de sa mère, guettant leur salut immédiat. Elle ne voyait pas grand-chose avec cette brume, les rafales fouettaient son visage, l’aveuglaient. Était-ce donc là leur salut ? Les nuages étaient bas sur l’océan, un temps lourd et épais comme un manteau. Des mouettes tournoyaient en criaillant au-dessus de leurs têtes, mais s’enfuyaient rapidement vers le large, dédaignant ce misérable bateau.
Son père était debout, lui aussi, son plus jeune enfant à califourchon sur ses épaules, et scrutait l’horizon – mais sans joie, sans soulagement, comme s’il était absent. Il n’avait pas prononcé une seule parole depuis leur départ trois semaines plus tôt.
C’est pourquoi, lorsqu’il s’exprima enfin, chacun se figea et pivota vers lui, incrédule. Le grand homme maigre au dos voûté gardait les yeux rivés sur la bande de terre grisâtre qu’on distinguait à peine et répétait :
— Les soldats. Les soldats.
Kadee plissa les paupières. Ceux que son père nommait « soldats » étaient les garde-côtes et ils arrivaient en effet sur eux. Elle aperçut les armes, les casques, tandis que le moteur du hors-bord rugissait comme un fauve lancé sur sa proie. Kadee aurait aimé prier, mais elle avait trop soif et ne trouvait plus les mots.
* * *
Trois mois plus tôt…

Le jour du mariage de sa sœur aînée, la belle Leïla, tous les villages des alentours étaient venus assister à la fête. On disait que le père avait donné tout ce qu’il avait pour honorer sa fille préférée, celle dont les yeux en amande et la démarche fière rendaient les hommes fous.
Et, de fait, il s’était lourdement endetté pour la noce et la dot. Il avait un front soucieux et un regard grave, malgré l’ambiance de liesse. Chacun admirait la robe de l’épousée en se gavant de gâteaux de miel et de beurre, et chacun savourait cette accalmie dans la période troublée qui était la leur.
Les combats se rapprochaient du désert, jour après jour ; certaines nuits, on pouvait même entendre l’écho du sifflement des balles, traçantes comme des serpents nocturnes. Chacun espérait que les troupes rebelles allaient passer par Damas et laisseraient leurs troupeaux et leurs villages tranquilles… mais personne n’y croyait vraiment.
Certains étaient déjà partis, cherchant refuge dans leur famille de la grande ville. Mais la plupart d’entre eux étaient restés. Leur vie, leurs biens, leurs terres étaient ici ; où auraient-ils pu se rendre ? Et pour faire quoi, vivre de quoi ?
Le mariage de Leïla et de Mehdi était donc une bénédiction pour tous les bergers, une parenthèse, un souffle miséricordieux.
Ils n’eurent pas le temps d’assister à la cérémonie. Les jeeps envahirent le campement de fête en quelques secondes, sans que personne parmi les invités – car ils étaient occupés à manger, à boire et à discuter avec leurs voisins – ne vît arriver les envahisseurs : ils étaient déjà là, cohortes hurlantes qui firent pleuvoir le plomb et la mitraille, transformant le jour en nuit et la noce en funérailles.
Leïla, avec une dizaine de filles de son âge, fut enlevée. De nombreux hommes furent tués en essayant, sans autres armes que leur bâton, de les en empêcher.
Le père de Kadee ne le tenta pas : il mit ses trois benjamines et son garçon à l’abri sous un amas de toile avec sa femme et, lorsqu’il revint dans le bivouac, il n’y avait plus de soldats ni sa fille.
Quelques jours plus tard, avec les survivants de cette noce funèbre, ils s’enfuyaient, s’enfonçant dans les dunes pour rejoindre les côtes, embarquer sur n’importe quel navire pour rallier n’importe quelle terre. Les « soldats de Dieu » étaient là, à nouveau, et tuaient, pillaient, violaient, ne laissant rien de vivant – d’humainement vivant – après leur visite. D’autres encore allaient suivre. Les rescapés devaient partir. Quitter leur campement dans le désert, leurs troupeaux de petites chèvres tachetées qui donnaient un lait gras et écœurant, leurs foyers et ce qui formait la trame de leur vie quotidienne ; leurs ancêtres enterrés loin dans le sable.
Un passeur les avait délestés du peu qu’il leur restait et ils s’étaient entassés dans ce vieux bateau croulant qui devait les conduire au Maroc. De là, ils rejoindraient l’Europe, où l’argent poussait sur les pavés des villes et où les Blancs, disait-on, étaient immortels. Immortels et riches.
* * *
Peu de choses semblaient les faire encore tenir en vie, surtout en cet instant. Lorsque le hors-bord se mit à évoluer en rugissant autour des boat people, lorsque trois autres navettes le rejoignirent et qu’ils virent les garde-côtes, armes à l’épaule, prêts à tirer au moindre signe de résistance ou de rébellion, ils surent que les terres d’Europe ne leur seraient pas si facilement accessibles et qu’il était fort possible qu’ils ne puissent jamais les atteindre, eux non plus.
Kadee pensait à sa sœur en regardant les hors-bord tournoyer autour d’eux comme de gros insectes furieux. Elle se demandait où elle était, la belle Leïla aux yeux de biche. Elle n’avait pas osé poser la question. Elle avait trop peur de la réponse. Elle pensait au sable du désert qui brûlait ses plantes de pied, au goût des mangues dans sa bouche, à leur saveur amère, sucrée. Elle revoyait les dunes voluptueuses, les nuits glacées, les petites chèvres qui puaient, mais aimaient tant qu’elle les caresse.
Sa mère l’empoigna avec tellement de force qu’elle en poussa un cri de douleur, couinement couvert sans peine par le rugissement des moteurs. L’un des gardes se saisissait d’un haut-parleur et leur adressait des paroles que personne ne pouvait entendre, dans une langue que personne ne pouvait traduire.
Mais chacun comprit que ce n’étaient pas des mots de bienvenue.
Chapitre 5


Dublin, 1er novembre 3045

— Pourquoi serais-je en colère ? Est-ce que j’ai une raison d’être en colère ?
La bouche de Rebecca ne formait plus qu’une ligne mince, contredisant les mots qu’elle prononçait d’un ton sourd. Dans un coin de la pièce, Cyan se faisait toute petite, retenant son souffle. Ce qui aurait dû être une fête joyeuse se transformait en catastrophe.
Une main se posa sur sa tête, affectueuse. Cyan leva le nez. Mortimer lui sourit gentiment et lui adressa un clin d’œil, pour répondre enfin à sa femme :
— Ce qui est fait est fait. Occupe-toi donc de nos invités, Rebecca.
Ravalant sa hargne, la mère de Cyan reprit son rôle d’hôtesse : en ce 1 er novembre, la vieille maison accueillait rituellement la famille proche, tous les membres apparentés aux O’Callaghan qui n’auraient manqué pour rien au monde la célébration de Samain dans leur fief. Les commémorations solennelles des Brehons, pour l’entrée dans la « période sombre », avaient été fastueuses, comme il se doit. On rappelait à chacun que commençaient les mois d’introspection et de réflexion, une préparation spirituelle autant que physique et mentale à la future renaissance du printemps.
Après les cérémonies, Dublin avait laissé libre cours aux animations populaires : mimes, pièces de théâtre, mini-concerts… La vieille ville, l’une des cités phares du monde moderne, était célèbre pour ses célébrations annuelles. Les touristes étaient nombreux, caméra au poignet et pinte de bière dans l’autre main, envahissant les rues illuminées par les lampadaires solaires qui, pour une fois, ne s’éteignaient pas avant les premières lueurs de l’aube.
Mais la liesse habituelle avait été gâchée.
Deux incidents avaient transformé la fête en catastrophe. Après la dernière pièce de théâtre à laquelle Mortimer, Rebecca et leurs deux enfants avaient assisté, un groupe d’une dizaine d’hommes et de femmes les avait pris à partie en pleine rue. Cyan était juchée sur le dos de son père et s’était agrippée aux épaules de ce dernier tandis que les Fians se rapprochaient rapidement, taser en main. La petite fille n’avait pas bien compris ce que ces gens leur hurlaient, elle ne pouvait que percevoir quelques mots, quelques cris : « tyrannie », « despotisme », « mensonge »…
Très vite, les militaires avaient dispersé leurs agresseurs et avaient embarqué les meneurs dans la foulée. Mortimer n’avait pas répondu aux questions de sa fille, se contentant de secouer la tête et de hâter le pas vers la maison.
Le second incident avait eu lieu un peu plus tard dans la soirée. Les médias divulguaient en ce moment même les résultats des tests des jumeaux, et le mot « dégénéré » désignant Connor rendait Rebecca folle de rage.
— Je veux les traduire en justice ! avait-elle hurlé devant leur écran plasma, lorsqu’ils étaient revenus à la maison. Ils n’ont pas le droit de diffuser ça ! Comment les ont-ils obtenus ? J’exige de le savoir !
— Et moi, je souhaiterais que tu te calmes, avait rétorqué le père de Cyan. Ça ne ferait qu’alimenter un peu plus les rumeurs. Laissons tomber.
Mais Rebecca ne décolérait pas et la tension dans le couple était si palpable que leurs invités se contentaient de manger du bout des lèvres.
— Où est Connor ?
Rebecca cessa sa conversation pour baisser les yeux sur sa fille : un regard sévère, qui lui reprochait implicitement son manque de politesse pour avoir interrompu les adultes. Cyan se mit, malgré elle, à se dandiner gauchement, résistant comme elle le pouvait à l’envie de lui présenter ses excuses.
— Il se repose dans sa chambre. Laisse ton frère tranquille, Cyan. Va t’amuser.
Mortifiée, Cyan se tourna vers son père. Mortimer O’Callaghan buvait son whisky à petites gorgées, naviguant d’un groupe à l’autre avec l’aisance d’un chef de clan. Il ne lui prêtait aucune attention.
Cyan s’ennuyait ferme. Étrangement, l’absence d’Elena la perturbait. Son garde du corps avait été congédié pour les deux jours à venir après les cérémonies de Samain : les jumeaux étaient chez eux et plusieurs Fians surveillaient la maison. Hope était, comme il se doit, dans sa propre famille. Cyan aurait préféré passer les fêtes de Samain avec les Pelletier, qui étaient bien plus amusants que les O’Callaghan, mais c’était là l’une des rares occasions où chacun restait auprès des siens. Elle devait bien composer avec.
Cyan fit peu d’efforts pour répondre gentiment aux innombrables vieilles tantes, oncles et vagues cousins par alliance qui cherchaient à l’arrêter pour lui parler : elle avait été polie toute la journée, elle en avait assez. Cyan et Connor étaient toujours l’objet d’une attention particulière durant les réunions de famille : le « clan », comme ils aimaient tous se nommer eux-mêmes, ne comportait aucun autre O’Callaghan de sang. À part Baba, Mortimer et les jumeaux, tous n’étaient que des pièces rapportées. Mortimer en avait fait une plaisanterie qu’il était seul à goûter : il appelait les quatre derniers descendants des O’Callaghan le Sinn Féin… Mais Cyan ne comprenait pas du tout en quoi c’était drôle. Elle en avait juste assez d’être le point de mire de toutes les attentions de ces presque étrangers qui envahissaient, à intervalle régulier, la maison de ses ancêtres.
Cyan se fraya donc un passage sans douceur dans la foule pour s’extraire de l’immense salon de réception, se glissant dans les couloirs déserts où elle put enfin respirer. Ses premiers souvenirs, ses premières sensations avaient tous leur source ici, entre ces murs gris qui supportaient avec grâce le poids des générations depuis plusieurs millénaires. C’était sans doute l’une des plus vieilles demeures de la ville et les O’Callaghan en étaient très fiers : leur héritage, leurs racines étaient là. Les descendants d’Eochair y étaient nés et morts.
Nul ne pouvait deviner, dans les maçonneries épaisses de la maison, toutes les rénovations qui lui avaient permis de tenir debout : en fait, seules deux cloisons étaient d’origine. Tout le reste avait été restauré à l’identique, avec un soin maniaque et en dépensant beaucoup de crédits. Mais après tout, c’était Eochair qui avait instauré le Nouvel Ordre assurant paix et prospérité sur la Terre… Il était logique que les descendants d’Eileen en tirent un avantage.
Tout en longeant les couloirs déserts, la petite Cyan, dernière de la lignée, savait parfaitement qui elle était et ce que le monde entier devait à sa famille. Elle avait beau vivre dans un univers où le rang social n’était pas héréditaire et où chacun devait disposer des mêmes chances, dans les faits, la réalité s’accommodait de quelques entorses. Leur nom était sans aucun doute le plus célèbre d’entre tous, depuis plus d’un millénaire et pour bien longtemps encore…
Connor n’était pas dans sa chambre. La fillette se dirigea alors spontanément vers le fief de son grand-père Henry, que les jumeaux surnommaient Baba : il possédait ses propres appartements dans la grande maison de Dublin, occupant une bonne partie de l’aile ouest de la demeure.
Malgré l’interdiction de ses parents, elle était certaine que Baba avait à nouveau posé ses griffes sur son frère…
Cyan ouvrit doucement la porte du corridor, guettant les voix feutrées qui s’échappaient du royaume de son grand-père.
Ils jouaient au poker, comme d’habitude.
Lorsqu’elle entra, silencieuse et aussi discrète que possible, dans la pièce confortable, la petite fille s’arrêta sur le seuil, contemplant son aïeul et son jumeau penchés l’un vers l’autre, par-dessus la table basse devant la cheminée. Un feu crépitait dans l’âtre, diffusant son agréable odeur de bois brûlé et de sève. Chacun était assis dans un grand fauteuil en trexal, cette matière incroyable, protéiforme et inusable, que l’on utilisait maintenant pour tout – vêtements, ameublement, toile de parachute… – et qui imitait parfaitement la douce texture du cuir vieilli.
Le crâne chauve de Henry luisait un peu sous la chaleur des flammes. Face à lui, Connor semblait minuscule, comme avalé par son siège. Son jumeau était plus petit et plus maigre qu’elle, d’apparence fragile. Son ossature délicate s’accordait avec la blancheur de sa peau, ses yeux d’un vert plus pâle que ceux de sa sœur : quelque chose d’évanescent, prêt à se briser au moindre souffle. Il n’était pas le premier mâle de la famille à avoir reçu les « dons » des O’Callaghan, ces facultés extra-sensorielles qui étaient alternativement l’héritage des filles et des garçons… Mais il semblait que, chez lui, ces capacités avaient été aiguisées, surdéveloppées. Les Brehons admettaient que Cyan bénéficiait d’une intuition bien supérieure à la moyenne, qu’elle avait une perception aiguë et immédiate des êtres et des événements. Mais rien de comparable avec les flashes qui prenaient possession des esprits de ses ancêtres et de celui de Connor !
Cette particularité avait grandement contrarié sa mère : Rebecca avait du mal à accepter que sa fille soit si « banale » et que son fils ait à porter tout seul le fardeau conjoint des O’Callaghan. Mais même la science la plus progressiste n’y pouvait rien. C’était ainsi.
Cyan s’avança sur la pointe des pieds jusqu’à la table basse, constatant avec effroi que son frère commençait à « partir » : c’était ainsi qu’elle appelait les sortes de transes de Connor, incontrôlables et parfois dangereuses. Elles pouvaient surgir n’importe quand, mais elles étaient souvent déclenchées par les émotions violentes ; et, sans que personne ne comprenne pourquoi, elles étaient systématiques lorsque Baba tentait de l’initier au poker…
Les mains fines et pâles de l’enfant tremblaient sporadiquement en tenant sa donne, la sueur perlait à la naissance des cheveux noirs, et ses yeux… les yeux de Connor étaient ceux d’un drogué, immenses, fixes, les deux pupilles oblongues dévorant l’iris clair.
Henry contemplait son petit-fils avec une moue contrariée.
— Tu dois jouer, maintenant. Qu’est-ce qu’il t’arrive encore ?
Les cartes volèrent, propulsées par le soubresaut violent qui agita le petit garçon. Avec un hurlement étranglé, Cyan se jeta sur son frère, mettant toute sa force dans ses bras pour le saisir, l’immobiliser. Une plainte sourde emplit le bureau, désespérée et profonde, comme le cri d’agonie d’un animal.
— Baba, appelle Myriam, vite !
Lorsque l’infirmière arriva, porteuse de la piqûre magique qui plongerait l’enfant dans une atonie temporaire, Cyan était furieuse. Les muscles endoloris, regardant avec tristesse la femme vigoureuse emporter Connor groggy hors de la pièce, elle cracha :
— Pourquoi tu recommences ? Tu sais comment ça finit, à chaque fois ! Papa t’a interdit de recommencer !
Henry secoua la tête d’un air boudeur.
— Avec ses capacités, il a tout pour devenir un joueur exceptionnel…
— Non, ce n’est pas vrai ! Il n’y arrive pas, il n’y arrive jamais ! Tu veux le tuer ?
— Il doit y avoir un champion de poker dans la descendance d’Eileen, s’obstina le vieil homme. Et ne me parle pas comme ça, gamine !
Cyan se laissa tomber dans le fauteuil qu’occupait Connor quelques minutes auparavant. Elle ne comprenait pas très bien cette obsession qui animait son grand-père depuis leur naissance. Elle avait entendu les adultes chuchoter que Henry cherchait sa revanche : il avait lui-même été un joueur médiocre et n’avait même pas hérité du colobome irien de la famille. Elle ne saisissait pas vraiment ce que cela voulait dire, mais elle avait conscience que c’était très important, aux yeux de Baba. Elle n’aimait pas spécialement son grand-père. Ce n’était pas un homme qu’un enfant pouvait aimer, avare de ces gestes affectueux qui liaient les générations, souvent dur et inflexible. Mais Cyan savait, instinctivement, que Henry ne lâcherait pas son jouet tant qu’il n’aurait pas d’autre option.
— Mais moi, Baba, je peux devenir une championne. Je n’ai pas le don, mais je suis sûre que je peux apprendre.
En se redressant, Henry observa longuement le petit visage pointu, les yeux au vert tranchant, intense. Il se mit à sourire, lui désignant la table basse qui séparait leurs fauteuils :
— Tu as raison, Cyan. Tu peux apprendre.
Docile, elle alla s’asseoir pour prendre sa première leçon de poker.
Chapitre 6


France, janvier 3046

« Les buissons, je suis sûre qu’ils sont dans les buissons ! »
Cyan jeta un œil sur son poignet, son attention attirée par la légère vibration qui lui signifiait l’arrivée d’un message. Elle suspendit sa course pour lire les mots de Hope qui défilaient rapidement sur le petit écran digital, profitant de l’occasion pour reprendre son souffle. Elle sourit. Les buissons, bien sûr. Elle aurait dû y penser.
Autour d’elle, la campagne s’étirait en soupirant d’aise sous un magnifique soleil d’hiver, les sommets enneigés se découpant fièrement sur l’azur comme des vigies de glace. Cyan apercevait, entre les oliviers, le miroitement éblouissant de la mer. Les pieds de vigne et les champs de lavande étaient nus, ces derniers pour le moment vierges des fleurs éclatantes qui avaient fait – et faisaient encore – la richesse de cette région de France, ce sublime coin du monde où les pinèdes, les figuiers et les ceps émergeaient d’une terre dure et sèche, caillouteuse, mais féconde. Cyan aimait ses séjours dans sa famille de fosterage . Libérée de sa propre lignée, du statut social des O’Callaghan, elle redevenait une petite sauvageonne au milieu des restanques et des oliviers.
Tournant le dos au grand mas provençal où vivaient les Pelletier, elle se remit à courir vers les fourrés de sauge qui poussaient au pied des vieux murs en pierre.
À l’autre bout du monde, Hope suivait sa progression et, sans doute penchée sur son écran tactile, participait à la partie de cache-cache des enfants Pelletier et de leur sœur adoptive. Quand elle ne fut plus qu’à quelques pas des bosquets, Cyan ralentit, guetta les bruits, les signes de vie qui trahiraient la présence de ses adversaires. Un grand chien noir était allongé de tout son long sur une marche de la restanque ; il était âgé et fatigué, profitant des rayons du soleil pour réchauffer ses vieux os. Cyan s’accroupit quelques secondes, le temps de passer une main légère sur la fourrure sombre qui absorbait la chaleur, l’animal levant un museau languide avant de soupirer d’aise.
Un gloussement, tout près d’elle. La petite fille sourit.
— Chat !
Se jetant dans les broussailles, Cyan venait d’empoigner une épaule – celle de Ryad, le dernier de la fratrie, qui se tortilla en se redressant, s’avouant vaincu.
— Je t’avais dit d’arrêter de ricaner !
Lex s’époussetait en se relevant à son tour : les gamins sortaient tant bien que mal des buissons, un à un, en riant enfin librement.
— C’est à toi, Ryad ! Tu…
Le tintement métallique de la cloche la fit taire. Cyan et les sept autres enfants tournèrent la tête dans un bel ensemble vers la maison, qui semblait les appeler.
— À table ! rugit Summer, l’aînée des filles.
Et ils se mirent tous à courir vers le mas en poussant des cris sauvages, leurs hurlements résonnant loin dans la campagne silencieuse.
* * *
« C’est quoi, ce machin vert ? »
Cyan tapota rapidement sur son clavier, expliquant à Hope que « ce machin vert » qu’elle voyait sur l’écran était de la tapenade, et que c’était très bon.
— Cyan, est-ce que tu peux dire à Hope que tu es en famille et te déconnecter ? Ce n’est pas très poli.
Trônant au bout de l’immense table en bois, Trisha lui souriait gentiment ; mais son ordre ne souffrait pas pour autant de contestation. Cyan s’excusa, écrivit quelques mots à Hope et éteignit l’appareil. À sa gauche, Lex lui tendit la corbeille de pain et posa une main contre son épaule. La légère pression la réconforta. Elle avait une faim de loup.
De mai à octobre, les Pelletier prenaient leurs repas dehors, sur l’immense terrasse sous les pins parasols. Il faisait trop froid en janvier – même si les hivers étaient doux dans la région – pour profiter du soleil en déjeunant, aussi utilisaient-ils la salle à manger qui jouxtait la cuisine : la pièce était assez grande pour y caser la table familiale, ce qui n’était pas une mince affaire ! Trisha avait trois compagnons et sept rejetons, sans compter les trois enfants placés en fosterage et tous les aïeuls encore en vie : les parents de Trisha, ceux de Greg – son premier mari, le géniteur de Lex et de Summer –, ceux de Tom, le second époux, et enfin la mère de Thibaud, le dernier conjoint.
Elena ne prenait jamais ses repas avec eux, d’ailleurs est-ce qu’elle mangeait seulement ? La jeune femme brune, dont les cheveux avaient un peu poussé et ondulaient en de jolies boucles soyeuses sur sa nuque, se tenait debout, en retrait et immobile, dans un coin de la salle. Le soldat n’avait pas son pareil pour se faire oublier. Elle avait justement été sélectionnée pour cela : Elena avait tout d’abord suivi une formation de Scáth, pour choisir la caste des Fians, et elle y avait gagné de précieuses aptitudes, dont celle de se fondre dans le décor. Elle n’intervenait jamais, sauf en cas de danger pour sa protégée. La petite fille oubliait souvent son existence, se souvenant à peine de la raison de sa présence constante, dans son sillage. Parfois, elle se rendait compte que sa garde du corps était absente, et Cyan s’étonnait d’en ressentir du manque. Elle songeait alors qu’elle ne savait absolument rien de cette femme. Puis elle oubliait Elena, encore, comme en cet instant où elle détourna le regard… et l’oublia.
Cela ne faisait pas moins de vingt et une personnes autour de la table, âgées de 4 ans pour la plus jeune et de 91 pour la plus vieille, le père de Tom. Cyan adorait ses visites dans sa famille adoptive, l’ambiance chaleureuse, bruyante, joyeuse de cette tribu soudée, guidée par la petite femme boulotte et pleine de charme qu’était Trisha. Un brouhaha de voix, de rires, de cris de colère vite réprimés par le regard bienveillant de la responsable du clan ponctuait les repas et chacun se servait dans les grands plats posés au milieu de la table, chargée des mets traditionnels de Provence dont Cyan raffolait.
Depuis la rentrée scolaire de septembre, le rythme de ses séjours – chez les Pelletier et à l’école – avait changé puisqu’elle avait atteint l’âge du Choix. Les enfants vivaient uniquement avec leurs parents jusqu’à l’âge de 3 ans, recevant les visites régulières de plusieurs Brehons qui s’assuraient de leurs conditions de vie. Puis ils rencontraient leur mentor attitré, celui que le Conseil avait désigné, et commençaient leur apprentissage au Centre. C’était aussi l’âge auquel on leur choisissait une famille d’adoption, dans laquelle ils passaient également une journée par décade afin de permettre une adaptation en douceur.
Cette tradition du fosterage était très ancienne. Elle remontait à l’époque des Celtes et concernait alors seulement les garçons : à 7 ans, ceux-ci étaient envoyés chez leur oncle maternel pour y être instruits, devenant un membre à part entière de la maisonnée. La coutume, abandonnée depuis le XVIII e siècle, avait été proposée par Eochair lors de la création du Nouvel Ordre Mondial. La tradition avait été instaurée à nouveau, mais avec des buts et des moyens différents : l’adoption était une manière très efficace d’assurer un contrepoint à l’éducation d’origine. Les enfants étaient censés arriver « vierges » dans la vie et ne pas subir – ou bénéficier de – la position sociale de leurs géniteurs. On leur désignait donc un foyer aux antipodes de celui dans lequel ils étaient nés : la progéniture d’un parent unique, par exemple, aurait toujours un clan de fosterage très nombreux, un rejeton d’Alpha obtiendrait une tribu Bêta ou Gamma, etc.
Ainsi, Hope était la seule fille d’un couple homosexuel, deux pères qui vivaient dans une communauté religieuse et que l’Autorité surveillait attentivement. Les Brehons lui avaient choisi une éducation plus traditionnelle : en Floride, dans une famille moderne et très éloignée de toute pratique spirituelle.
Cyan, descendante d’Alphas héréditaires – même si, légalement, cela était interdit – avait été adoptée par les Pelletier, des Bêtas qui n’avaient jamais eu d’ambitions sociales d’aucune sorte, mais assez de talents pour ne pas être des Gammas. Depuis son cinquième anniversaire, elle passait plusieurs journées d’affilée loin de ses parents, chez les Pelletier et à l’école. Ces séjours, initialement fixés à deux jours par décade, s’étaient allongés lorsqu’elle avait atteint l’âge de raison, passant à trois. Ils dureraient plus longtemps encore lorsqu’elle fêterait ses 10 ans. Elle résiderait alors en alternance chez sa famille de sang, au Centre et dans sa tribu de fosterage , en quittant ses parents pour des périodes de cinq jours. Le tout était extrêmement précis, contrôlé et personne ne pouvait déroger à la règle.
Du moins était-ce ainsi depuis plus d’un siècle. C’était Eochair qui avait imposé les lois des Brehons, en 2030, et l’éducation y tenait une place très importante. Offrir aux enfants une totale égalité des chances… Personne n’avait accepté cette décision facilement ! D’autant plus qu’au départ, les petits étaient carrément enlevés aux parents dès qu’ils étaient sevrés, afin d’être élevés par le collectif : les Brehons étaient les seuls éducateurs des enfants, leurs géniteurs ne servant plus qu’à assurer une forme de lien assez vague avec leurs racines…
Cinq siècles plus tard, l’Autorité avait décidé de changer de méthode. En effet, non seulement les révoltes ne se calmaient pas – beaucoup choisissaient de disparaître, tout simplement, avec leurs gamins –, mais le taux de natalité commençait aussi à chuter dangereusement : pour tous ceux qui décidaient de se plier aux règles afin de bénéficier des avantages de leur statut de citoyens, quel intérêt avaient-ils à faire des enfants auxquels ils ne pourraient rien transmettre ?
La loi avait été révisée et les enfants pouvaient à présent être élevés à la fois par leurs parents génétiques et par les Brehons… ainsi que par leur famille de fosterage . Ce qui n’allait pas sans quelques grincements de dents, voire des choix plus tranchés encore. Il n’était pas rare que des parents décident de renoncer à leur statut pour disparaître dans les communautés libres…
Mais du moins le taux de natalité assurait-il à nouveau le renouvellement des générations. Eochair avait promis de revoir ces lois, si nécessaire, lors des réunions décennales.
Ainsi, pour les trois années à venir, Cyan serait en Provence neuf jours par mois et, si elle avait pu choisir, elle y serait restée bien plus longtemps… Elle aimait Trisha et son autorité bienveillante, et elle adorait Lex, l’aîné des enfants : de trois ans plus vieux qu’elle, le garçon était déjà robuste et plein de promesses. Les Brehons avaient décelé des capacités intellectuelles hors normes, qui l’appelleraient à une position sociale bien supérieure à celle de ses parents. Depuis qu’elle partageait, régulièrement, leur quotidien, Cyan était sous sa protection particulière et une grande complicité les unissait tous les deux. Il n’avait pas son pareil pour la faire rire, pour calmer ses colères et éloigner ses cauchemars. Un frère de lait, un compagnon de route.
Lorsque les adultes commencèrent à boire leur café, se lançant aussitôt dans une partie de bingo acharnée, les gamins furent envoyés au premier étage : le bruit de leurs pas martelant leur course dans les escaliers, les dix bambins déboulèrent en trombe dans la vaste salle de classe où, sévères et légèrement compassés, les attendaient les trois Brehons itinérants.
Se poussant du coude, chuchotant encore quelques plaisanteries étouffées, ils s’installèrent devant les pupitres qui s’alignaient, à l’ancienne, dans la pièce illuminée par les rayons de soleil. La belle lumière dorée caressait le bois des meubles et les murs de lourdes pierres blondes patinées par les siècles, effleurant les toges sombres des Brehons qui regroupèrent les enfants par tranches d’âge. Séparée de Lex et de Summer, Cyan prit place avec les quatre « médians », laissant les plus jeunes ensemble.
Elle s’empara de sa tablette, jetant un regard triste aux fenêtres closes, derrière lesquelles la garrigue les appelait de toutes ses odeurs et ravines cachées ; un monde où les jeux, les secrets chuchotés et les promesses d’enfants bruissaient dans l’air pur et iodé.
Chapitre 7


Dublin, avril 3046

— Dépêche-toi, on est en retard !
En suivant Hope dans le couloir désert, Cyan maugréait en boutonnant son blazer gris. Elle avait encore à l’esprit le monde auquel son amie l’avait arrachée : un songe confus et effrayant, comme elle en faisait souvent. Ses rêves ne ressemblaient pas, heureusement, à ceux qui agitaient les nuits de Connor, mais ils avaient parfois les mêmes thèmes. Lorsque les jumeaux en parlaient, ils se rendaient compte que leur vision était la même… Simplement, ceux de Cyan étaient plus paisibles, mais aussi plus flous. Connor, lui, voyait . Cette nuit, elle avait visité un genre de baraquement, des tentes et des maisons branlantes entourées de grilles, comme un camp de prisonniers. Il y avait également une petite fille, une gamine de son âge, mais Cyan n’avait pas compris ce qu’elle faisait. Elle la voyait simplement enfermée ; puis libre, courant à travers des ravines et des fossés… Elle avait aussi distingué un âne, et une charrette, et un vieil homme avec une pipe. Il faudrait qu’elle en parle à Connor quand elle le retrouverait ce soir, après les cours.
Lorsque Hope et Cyan entrèrent dans la grande pièce, vingt têtes se tournèrent à l’unisson vers les deux retardataires. Évitant le regard sévère d’Isabel, Cyan prit place comme les autres et se prépara au salut du soleil.
Quelques instants plus tard, elle avait oublié son réveil en fanfare, son retard et sa course affolée dans les couloirs. Elle avait presque oublié où elle était.
Doucement, ses bras s’écartèrent. Son cœur avait ralenti ses battements, sa respiration était profonde, silencieuse. Elle ne percevait plus ce qui l’entourait que comme un arrière-plan négligeable et à peine esquissé – des ombres qui se mouvaient près d’elle, des souffles qui se calaient sur le même rythme que le sien.
Cyan adorait le qi gong. Comme tous les autres, elle y avait été initiée très jeune, vers l’âge de 3 ans. On enseignait aux tout-petits une version simplifiée de cette gymnastique ancestrale et du yoga, pour leur faire découvrir la conscience de leur propre corps et de leur puissance vitale. Elle avait appris le qi gong préventif, curatif, martial. Il ne lui manquait plus que la formation au qi gong sexuel, lorsqu’elle aurait l’âge. Doux et sans aucun risque, ces mouvements permettaient également un développement harmonieux de l’organisme, et une connexion corps-esprit qui était la base de l’évolution personnelle. Elle ne possédait pas encore la maîtrise nécessaire pour parvenir à la conscience totale, mais elle savait que cela arriverait bientôt. Elle se révélait douée.
Seul un élément perturbateur, juste à ses côtés, l’empêchait de se concentrer totalement. La petite fille ne parvenait pas à ignorer le malaise généré par le garçon aux yeux bandés, dont l’énergie semblait se disperser en tous sens, rageuse et indécise. Il respirait trop fort, il forçait ses mouvements, elle n’arrivait pas à oublier sa présence. Il lui gâchait sa danse.
Lorsque le bras du gamin heurta durement son dos, Cyan ne retint pas son cri de souffrance. Le souffle coupé, elle s’immobilisa, imitée par tous les participants à la séance.
— Tu ne peux pas faire attention ?
* * *
On lui avait bandé les yeux.
Il n’aimait pas ça. Il se sentait isolé, incapable de surveiller les mouvements et les regards des autres, ceux dont il percevait la présence tout autour de lui. L’air brassé par les corps le renseignait vaguement, mais il aurait donné cher pour arracher ce tissu autour de son front, noué derrière son crâne. C’était un moyen humiliant et pourtant efficace d’obliger les gosses à se concentrer. À utiliser leur « regard intérieur », comme ils disaient.
Posément, consciencieusement, Jan reproduisait les gestes rituels, en portant toute son attention sur sa respiration. Inspirer profondément, le ventre gonflé, puis expirer en creusant ses viscères, visualisant une colonne d’air pur et bourré d’énergie le traverser tout entier.
Enfin, d’essayer. Il n’y arrivait pas.
Autour de lui, le silence était troublé par ces autres souffles lents et profonds, ceux de ses camarades de classe qui pratiquaient leur séance de qi gong quotidienne. Dès leur réveil, les élèves étaient rassemblés dans les salles d’entraînement, pour une heure environ d’exercices. Les Brehons étaient tous de la partie, du plus obscur au plus célèbre, ainsi que leurs visiteurs, ces spécialistes qui venaient du monde entier étudier, transmettre leurs connaissances ou rendre leurs rapports. Arpenteurs, Fians, Scáths, Guérisseurs, Fiagaís, Collecteurs, philosophes, scientifiques : personne ne dérogeait à cette tradition quotidienne et tous se retrouvaient avant le lever du soleil, au milieu des enfants de tous âges, occupés à canaliser leur qi, leur énergie vitale.
Jan essaya d’oublier leur présence, les souffles, les déplacements d’air, le frôlement des pieds nus sur les tapis. Il tendit le bras gauche, visualisant cette fameuse énergie vitale qui courait le long de ses muscles, de son épaule jusqu’à ses doigts…
Le visage maigre et dur de son père flottait à la lisière de sa conscience, entêtant et malvenu. Les yeux brûlants d’une fièvre qui ne se calmait jamais, les gestes saccadés, la voix rauque et basse. Le qi de son père n’était pas harmonieux : il crépitait littéralement, comme un feu mal allumé, mal lancé, un brasier impuissant.
Jan raffermit sa position, les jambes légèrement pliées au niveau des genoux, le dos bien droit, les bras grands ouverts. Il respira profondément, tentant d’ignorer le visage de son géniteur qui prenait de la substance, qui s’imposait.
Sa mère était morte en lui donnant le jour. Il n’y avait ni médecin ni Guérisseur dans le No Man’s Land où s’étaient réfugiés ses parents avant sa naissance : son père était un déclassé, un paria, un pucé. Pour un crime obscur dont Jan n’avait jamais rien su, il avait été envoyé dans les mines, la pire punition, celle réservée aux violeurs, aux pédophiles et aux assassins. Personne n’en ressortait vivant. Sauf ceux qui parvenaient à s’en échapper. C’était ce qu’il avait fait, rejoignant une communauté de marginaux qui se planquaient au cœur d’une forêt magnifique et hostile, loin des hommes et de leurs lois. Du moins le croyaient-ils. L’Autorité, Jan l’avait compris plus tard, savait parfaitement où se cachaient les proscrits. Les Scáths les infiltraient, chacun des exclus était identifié et surveillé jour après jour. L’Autorité veillait particulièrement sur les enfants qui venaient grossir leurs rangs au rythme des naissances. Lorsque les Scáths estimaient que ce nombre était trop important, ils intervenaient…
Jan n’avait jamais découvert l’identité de sa mère, pas même son prénom. Il avait 5 ans lorsque les Fians, les soldats, avaient pris le campement d’assaut et enlevé tous les gamins de moins de 15 ans. Une nuit, il avait été réveillé par des militaires et emmené dans un hélicoptère, entassé avec d’autres gosses dans une carlingue bruyante. Les pleurs des petits, les cris de rage des parents, dehors, mis en joue par les fusils électriques tandis qu’on emportait loin d’eux leurs enfants, avaient brisé le silence.
Il n’avait jamais revu son père. Il ne savait même pas si celui-ci était toujours vivant. Mieux valait pour lui, sans doute, qu’il soit mort.
Les adultes avaient été renvoyés dans les mines, les rejetons pris en charge et placés auprès de Brehons missionnés pour les « purifier ». Au souvenir des jours qui avaient suivi l’assaut des Fians, Jan frissonna. Pourquoi sa mémoire s’obstinait-elle ? Qu’avait-il à y gagner ?
Sa main heurta violemment un corps tout près de lui, il sursauta. Au cri de souffrance de la gamine – Jan reconnut la voix de Cyan O’Callaghan – succéda bientôt un silence lourd de menaces. Il s’immobilisa, le cœur battant trop vite, toujours aveuglé par le tissu.
— Tu ne peux pas faire attention ?
— Tu te crois au-dessus de tout le monde, toi, cracha le garçon avec tout le mépris dont il était capable.
Il avait arraché le bandeau censé faciliter sa concentration. Cette gosse était tellement sûre d’elle, de son statut, de sa valeur ! Sans réfléchir, il enchaîna :
— T’es juste une gamine trop gâtée, rien de plus !
— C’est toujours mieux qu’un fils de pucé !
Sans qu’elle comprenne ce qui lui arrivait, Jan lui expédia son poing dans la figure et Cyan se retrouva assise sur le tapis, la bouche en sang.
Déjà la garde du corps de la gamine était sur lui, l’empoignant sans douceur, l’éloignant de sa protégée. Jan se laissa faire et leva les yeux vers le visage furieux de Tancrède.
— Suis-moi ! lança le Brehon en lui tournant le dos.
Tête basse, Jan emboîta le pas à son mentor, fendant la petite foule d’enfants et d’adultes qui s’étaient tous figés dans des postures un peu ridicules – les bras ou un genou en l’air – et l’observaient comme un animal à peine domestiqué.
Tancrède l’entraîna dans le couloir, puis dans ses appartements dont il referma la porte derrière eux. La pièce était baignée de la lumière grise d’un printemps qui tardait à éclore ; il faisait froid et des nuages opaques cachaient le ciel. Jan prit place dans le fauteuil, en face du bureau, que lui désigna son mentor. Et il attendit les remontrances.
— J’ai bien peur que l’on doive te purifier, mon garçon.
Il regarda enfin Tancrède, dont le corps mince et musclé était penché vers lui de l’autre côté de la table. La peau sombre, les yeux noirs, les cheveux crépus de l’homme lui répugnaient : il haïssait profondément ce Noir arrogant et trop beau, trop parfait, trop sûr de lui. Un type qui n’avait aucune idée de ce qu’était la déchéance. Jan se força à garder un ton neutre, poli, socialement acceptable. Il ne fallait pas qu’on l’envoie à nouveau en purification.
— Je suis désolé, je ne voulais pas la frapper. Et je n’ai pas réussi à me concentrer. Mais je…
— Tu ne réussis jamais , Jan. Presque tous les jours, tu perturbes la séance et tu me fais honte. Tu fais honte à tout le Centre. Tu as de mauvais résultats d’assimilation, tu es impoli avec tes professeurs, tu provoques des bagarres et tu n’as aucun ami… Pourquoi ne saisis-tu pas la chance qu’on t’a offerte ? Tu veux vraiment suivre la voie de ton père ? Finir dans les mines, comme lui ? Tu n’as pas beaucoup de talents, c’est vrai, et tes capacités sont limitées. Mais tu pourrais au moins prétendre à une vie respectable, en tant que Gamma.
— J’essaie, Maître. Les autres ne m’aiment pas.
— Sans doute est-ce parce que tu n’es guère aimable, mon garçon. Et tes maigres tentatives ne sont pas suffisantes.
Tancrède se leva et se mit à faire les cent pas dans son bureau, mains croisées derrière son dos. Son regard sombre ne quittait pas la silhouette voûtée de son élève toujours assis dans son fauteuil. Jan luttait pour ne pas trembler. La purification. Les gamins que l’Autorité enlevait aux proscrits y avaient tous droit, pendant au moins les trois premiers mois, avant d’être envoyés dans les Centres auprès de leur mentor.
Neuf décades dans une baraque isolée dans les montagnes, sans avoir de relations normales avec quiconque en dehors des professeurs. Quatre-vingt-dix jours de lavage de cerveau, de méditation et d’exercices physiques. Trois mois de peur à devoir affronter ses propres souvenirs, les décortiquer, les analyser pour se les voir arrachés un à un. Ils n’avaient pas réussi, la première fois. Jan avait contourné le problème, il avait menti. Il ne voulait pas retourner là-bas.
— Tu n’es manifestement pas libéré de ton passé, Jan. Ça peut arriver, lorsque les réminiscences sont particulièrement violentes. Nous allons donc te donner une dernière chance…
Tancrède reprit place derrière son bureau, en articulant soigneusement :
— J’ai bien dit : une dernière chance. Il n’y en aura pas d’autres. Si tu échoues encore, tu devras intégrer le programme spécial.
Jan déglutit. Il avait entendu parler de ce programme, des enfants qui ne rentraient pas dans le moule, qui provoquaient trop de remous – pour la plupart, des fils et des filles de proscrits sur lesquels la purification ne fonctionnait pas. On les enlevait des Centres et on les envoyait sur une île. Ce qu’ils y faisaient, ce qu’ils y devenaient, personne ne le savait. Car personne n’en revenait pour le raconter.
Sans l’ambition dévorante de Tancrède, Jan aurait déjà été expédié sur cette île, il en était certain. Le Brehon avait conscience qu’un tel échec, en tant que mentor, bloquerait définitivement ses aspirations sociales. Ce serait donc la purification. Encore.
— Tu quitteras le Centre ce soir. Inutile de préparer tes affaires : tu n’emporteras rien.
Oui, il le savait. Il connaissait le rituel : il arriverait nu, au propre comme au figuré, et en repartirait de la même manière.
Lorsque son Brehon lui ouvrit la porte, lui signifiant sans équivoque que l’entretien était terminé et qu’il devait vider les lieux, Jan se leva de son fauteuil en serrant les poings tellement fort qu’il sentit ses ongles s’enfoncer profondément dans ses paumes. La douleur lui procura un sentiment de jouissance et de puissance. Le tuer. Un jour, il le tuerait. Mais en attendant, il allait être purifié et, cette fois, il n’échouerait pas.
Chapitre 8


Maroc, 2020

— Je t’en donne, si tu veux.
Méfiante, Kadee observa attentivement le visage sale de l’inconnu, qui lui tendait une boîte en carton remplie de petits gâteaux industriels. Où avait-il déniché ce luxe extraordinaire ? Elle aurait payé cher pour le savoir !
L’homme était plutôt jeune, débraillé ; de ses chaussures en toile émergeait un doigt de pied incongru, répugnant comme un ver.
Le ventre de Kadee émit un gargouillement sonore qui lui fit monter le rouge aux joues ; le type sourit en allongeant encore plus le bras :
— Tiens, prends !
Kadee se décida à avancer la main, sursauta lorsque l’adulte la lui saisit sans douceur.
— Tu n’auras pas grand-chose à faire, ne bouge pas.
Le bonhomme sale commençait déjà à la peloter. Elle le mordit de toutes ses forces au poignet et, arrachant la boîte convoitée, détala sous ses cris de rage et de douleur. La petite fille slaloma entre les gamins, les femmes qui revenaient de la tente principale avec leur rationnement du jour, les fossés, les habitations de fortune, les tas d’immondices, le bâtiment en tôle où l’on faisait la classe aux plus âgés, la tente de l’infirmerie avec sa grande croix rouge et la longue file de patients qui s’étirait sur plusieurs mètres, les hommes qui jouaient aux dés ou aux osselets dans les moindres coins d’ombre… À coups d’épaule, dans une cavalcade effrénée, elle s’ouvrit un chemin et ne ralentit l’allure que lorsque les hurlements perdirent de leur puissance et finirent par se taire complètement. Elle l’avait semé.
Le souffle court, Kadee se laissa glisser sur la terre battue, près d’un buisson d’épineux qui la cachait aux regards. Elle plongea aussitôt une main avide dans le paquet… et n’en ressortit qu’un unique biscuit sec, les autres étant sans doute en train de faire le bonheur de ceux qui les avaient ramassés par terre, dispersés pendant sa course folle.
Déchirant l’enveloppe en plastique du gâteau, la petite fille l’enfourna goulûment et le mâcha aussi longtemps qu’elle le put, savourant le goût exquis du sucre dans sa bouche. Elle mourait de faim.
Le type qu’elle venait de voler était sûrement l’un de ceux – très nombreux – qui utilisaient les enfants, garçons et filles, pour leurs réseaux de prostitution. Au sein du camp de réfugiés, tout était prétexte à améliorer les conditions de vie, les rations, les abris, les soins. Les gamins faisaient des monnaies de transaction de choix.
Ils se retrouvaient plus de mille à être parqués ici, depuis des mois : arrivés de Syrie, de Palestine, de Cisjordanie ou d’ailleurs, fuyant les guerres et les « soldats de Dieu », les viols et les pillages.
Ils attendaient qu’on leur ouvre les portes de l’Europe, qu’on leur donne une chance de reconstruire leur existence dans des pays en paix. Mais l’Europe était saturée de réfugiés et ses portes étaient closes. Celles de l’Amérique étaient inatteignables et ils ne pouvaient pas rentrer chez eux.
Alors, ils attendaient. Un miracle ou du moins un signe, un coup de pouce. Qui ne venait pas.
Son gâteau avalé, elle se rendit compte qu’elle avait encore plus faim qu’avant. Elle n’aurait pas dû manger cette friandise, son organisme n’était pas habitué au sucre raffiné. Kadee demeura longtemps immobile, accroupie dans la terre sèche et dure, repoussant le moment où il lui faudrait se relever, rejoindre sa mère et ses sœurs. Elle devait aller les aider. Elle finit par s’y résoudre, à contrecœur.
Leur abri de fortune était une sorte de cabane en tôle, que le soleil rendait aussi brûlante qu’une fournaise. Les réfugiés n’y pénétraient que la nuit, pour dormir, le reste de la journée se déroulant dehors, devant la porte d’entrée : les enfants s’amusaient à même le sol poussiéreux pendant que sa mère les surveillait vaguement en papotant avec les voisines. Les hommes, eux, étaient ailleurs – Kadee n’aurait pas su dire où, ni ce qu’ils faisaient ; sans doute rien d’autre que de jouer et discuter de tout et de rien en attendant que passent les heures, jusqu’au soir. Alors, chacun rentrait chez soi, se glissait dans les tentes ou les tanières en fer-blanc, en espérant le sommeil et un matin qui, peut-être, se révélerait différent.
Kadee ne parvint pas jusqu’à leur cabane. Une force obscure, irrépressible, la fit bifurquer et poussa ses pas dans une direction opposée : dans le grillage qui clôturait le camp, il existait une brèche, minuscule, invisible. Elle l’avait découverte trois jours plus tôt et cette image l’obsédait. Malgré sa peur et sa conscience de la folie d’un tel acte, elle rêvait de sortir, de visiter ce pays qu’on leur scellait obstinément. On disait que le Maroc était l’une des plus belles nations du monde. Elle n’en avait aperçu qu’une infime parcelle, une bande de terre rouge et sèche avec des grillages trop hauts pour distinguer quoi que ce soit au-delà.
L’ouverture semblait avoir été créée pour elle, juste à sa taille. Le cœur battant, elle s’y glissa. Il n’y avait personne aux alentours : les soldats ne faisaient que des rondes aléatoires et rares, et gardaient surtout l’œil sur le portail d’entrée.
Personne ne la remarqua lorsqu’elle se faufila hors du campement.
En prenant une grande inspiration, la petite fille se mit à courir très vite, tête baissée, sans rien regarder autour d’elle ; ses pieds nus foulaient le sol friable et sec, ses plantes de pied durcies ne sentant plus la blessure des pierres et des ronces. Elle ne vit pas les montagnes immenses, majestueuses, qui lui faisaient face ; elle ne vit pas l’écran d’un bleu étincelant de la mer au loin ; les petits ânes qui cherchaient leur pitance dans les maigres buissons ; les chèvres naines perchées dans les acacias ; les femmes qui portaient les seaux d’eau pour les rapporter au village, les anciens réunis à l’ombre d’un pin parasol en train de palabrer ; le fier cavalier sur son pur-sang arabe à la tête fine caracolant dans la poussière…
Elle ne vit rien, elle n’entendit rien. Coudes au corps, tête baissée, Kadee courut en aveugle jusqu’à ce que les forces lui manquent. Il faisait presque nuit lorsqu’elle s’arrêta enfin, épuisée, à bout de souffle, et regarda autour d’elle d’un air étonné.
Un ciel d’un bleu roi velouté, somptueux d’étoiles encore timides, tendait un dôme majestueux au-dessus d’elle. Kadee était arrivée, sans le savoir, dans les montagnes de l’Atlas. Il n’y avait pas âme qui vive. Elle commença à avoir froid, la faim mordait son ventre et le tordait douloureusement. Elle avait soif aussi, et peur. Elle était toute seule. Qu’avait-elle fait ?
Kadee ne voulait qu’une chose : échapper enfin à la puanteur, la saleté, la violence et la misère du camp. Elle avait maintenant une nuit sublime pour compagne, mais elle était toute seule. Qu’avait-elle fait ?
Elle sursauta brusquement lorsqu’un grincement sourd et continu se fit entendre, venant du sentier où elle s’était engagée.
Se retournant, Kadee scruta la semi-pénombre et découvrit un étrange attelage qui s’approchait d’elle. Elle reconnut bientôt un âne, minuscule, ridicule par rapport à la charge qu’il traînait derrière lui : une charrette remplie de cageots de légumes et de balles de foin, le tout surmonté par un vieil homme juché sur le monticule en équilibre précaire.
L’ancêtre fumait une pipe, tenant ses rênes lâches : la bête avançait au ralenti, mais elle trottinait toute seule.
Il sembla émerger de ses songes en découvrant Kadee, solitaire au bout du chemin. Un claquement de langue lui suffit pour faire stopper l’âne.
— Où vas-tu, petite ? lui demanda-t-il en arabe.
— Je ne sais pas, répondit-elle timidement.
Le bonhomme réfléchit un moment – pas trop longtemps – et finit par hocher la tête d’un air grave.
— Monte. Ma femme te préparera à manger et tu pourras dormir dans la grange.
Kadee hésita quelques secondes, mais son cœur lui disait que cet homme était bon. Et puis il était trop âgé pour être vraiment dangereux, n’est-ce pas ?
Elle saisit donc la main qu’il lui tendait et le vieux la hissa à sa hauteur. L’âne reprit sa marche languissante et elle se mit à rire, tanguant sur le ballot de paille qui manquait de verser sur le bas-côté de la route à chaque tour de roue grinçante.
Elle avait beau avoir froid, faim et soif, Kadee n’avait plus peur et elle ne se souvenait pas d’avoir connu de nuit plus merveilleuse, baignant dans l’odeur du foin qui chatouillait ses narines et les étoiles dont l’éclat s’intensifiait de seconde en seconde, une sorte de lumière céleste faite pour bercer les songes d’un poète, d’un amoureux ou d’un enfant.
Le vieux avait repris sa pipe et somnolait, comme s’il ne s’était rien passé. Elle se blottit dans la paille, le ballot épousant bientôt la forme de son corps, et, réconfortée, réchauffée, elle s’endormit très vite.

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