Dieu compte les larmes des femmes
328 pages
Français

Dieu compte les larmes des femmes

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328 pages
Français

Description

En épousant David, Paprika ne se doute pas que commence pour elle une descente aux enfers. Sous emprise, elle essaie de se sauver par l'écriture. Paprika réussira-t-elle à se sauver ou tombera-t-elle, encore et toujours, sans pouvoir se relever ? Fanny Lévy est chantre de la douleur d'aimer, nous donne une variation sur la relation de l'auteur avec son personnage et affirme la puissance de la littérature.

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Date de parution 08 mars 2016
Nombre de lectures 8
EAN13 9791030903737
Langue Français
Poids de l'ouvrage 8 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Fanny LévyFanny Lévy
Dieu compte
les larmes des femmes
Dieu compte
En épousant David, Paprika ne se doute pas que commence pour elle une
descente aux enfers. Sous emprise, elle essaie de se sauver par l’écriture.
Écartelée entre deux écritures, l’une divine, l’autre humaine, elle écrit sur
un hérétique du dix-septième siècle à qui, peu à peu, elle s’identife. Au- les larmes des femmes
tour de Paprika et d’un écrasant mari qu’elle fnit toujours par excuser,
gravitent des personnages : Léa, une belle-mère qui semble caricaturale,
Maryline, une belle-flle qui ne l’est pas moins, des Juives orthodoxes aux
conceptions patriarcales du mariage, Mona, une amie féministe et Alain
Kalmann, un bouquiniste qui veut écrire le livre de l’homme et s’acharne
à découvrir un grand secret dans l’ouvrage d’un kabbaliste du
dix-huitième siècle. Au-dessus de ces personnages, trônent les fgures de Renée,
l’épouse défunte, et de Malka, la mère morte à la naissance de Paprika.
Paprika réussira-t-elle à se sauver ou tombera-t-elle, encore et
toujours, sans pouvoir se relever ? Qui connaît la fn de notre chute ?
Cette fction tragique pleine d’érudition dans laquelle les person -
nages se correspondent par-delà le temps, reprend les personnages du
troisième livre de Fanny Lévy, La blessure invisible du commencement.
Chantre de la douleur d’aimer, elle y dévoile les mécanismes intimes de
la personnalité, y explore les secrets de l’âme humaine et touche aux
sentiments les plus bas. Elle nous donne aussi une variation sur la relation
de l’auteur avec son personnage et affrme la puissance de la littérature.
Retraitée de l’éducation nationale, Fanny Lévy a publié : Le Royaume des
chimères, Lattès, Paris, 1980 ; Dans le silence de Mila, L’Harmattan, Paris, 1998 ;
LLLaaa B B Bllleeessuressuressure i i invnvnviiisisisiblblbleee du du du cccooommmmmmeeencncnceeemmmeeentntnt,, L L’H’Haarrmamattttan, an, PPaarriis, s, 2003 ; Le Jeu du
miroir, L’Harmattan, Paris, 2008 ; Faire de l’art avec un souvenir, Orizons, Paris,
2014 ; Une existence au fl de son passage en ce monde , Orizons, Paris, 2015.
Orizons
13, rue de l’École Polytechnique
75005 Paris
ISBN : 979-10-309-0067-5
29 €
Littératures
Dieu compte
Fanny Lévy
les larmes des femmesDaniel Cohen éditeur
www.editionsorizons.fr
Littératures, collection dirigée par Daniel Cohen est une collection ouverte à l’écrire, quelle qu’en soit
la forme : roman, récit, nouvelles, autofiction, journal ; démarche
éditoriale aussi vieille que l’édition elle-même. S’il est difficile de
blâmer les ténors de celle-ci d’avoir eu le goût des genres qui lui
ont rallié un large public, il reste que, prescripteurs ici, concepteurs
de la forme romanesque là, comptables de ces prescriptions et de
ces conceptions ailleurs, ont, jusqu’à un degré critique, asséché le
vivier des talents. L’approche de Littératures, chez Orizons, est
simple — il eût été vain de l’indiquer en d’autres temps : publier
des auteurs qui, par leur force personnelle, leur attachement aux
formes multiples du littéraire, ont eu le désir de faire partager leur
expérience intérieure. Du texte dépouillé à l’écrit porté par le souffle
de l’aventure mentale et physique, nous vénérons, entre tous les
critères supposant déterminer l’œuvre littéraire, le style. Flaubert
écrivant : « J’estime par-dessus tout d’abord le style, et ensuite le
vrai » ; plus tard, le philosophe Alain professant : « c’est toujours le
goût qui éclaire le jugement », ils savaient avoir raison contre nos
dépérissements. Nous en faisons notre credo.
D.C.
ISBN : 979-10-309-0067-5
© Orizons, Paris, 2016Dieu compte
les larmes des femmesDu même auteur
Le Royaume des chimères, Lattès, Paris, 1980 ;
Dans le silence de Mila, L’Harmattan, Paris, 1998 ;
La Blessure invisible du commencement, L’Harmattan, Paris, 2003 ;
Le Jeu du miroir, L’Harmattan, Paris, 2008 ;
Faire de l’art avec un souvenir, Orizons, coll. «
Témoins/Témoignages », Orizons, Paris, 2014 ;
Une existence au fil de son passage en ce monde, coll. « Littératures »
Orizons, Paris, 2015.
Dieu compte les larmes des femmes, coll. « Littératures », Orizons,
Paris, 2016.Fanny Lévy
Dieu compte
les larmes des femmes
2016Dans la même collection
Patrick Denys, Épidaure, 2012
Pierre Fréha, Nous irons voir la Tour Eiffel, 2012
Jean Gillibert, De la chair et des cendres, 2012À coups de théâtre, 2012
Nicole Hatem, Surabondance, 2012
Didier Mansuy , Facettes, 2012Les Porteurs de feu, 2012
Lucette Mouline, L’Horreur parturiente, 2012Museum verbum, 2012
Bahjat Rizk, Monologues intérieurs, 2012
Dominique Rouche, Œdipe le chien, 2012
Antoine de Vial, Obéir à Gavrinis, 2012
Éric Colombo, Par où passe la lumière..., 2013
Raymond Espinose, Lisières, Carnets 2009-2012, 2013
Henri Heinemann, Chants d’Opale, 2013
Lucette Mouline, Zapping à New York, 2013
Antoine de Vial, Americadire, 2013
Guy R. Vincent, Séceph l’Hispéen, 2013
Jean-Louis Delvolvé, Le gerfaut, 2014
Toufic El-Khoury , Léthéapolis, 2014
Gérard Laplace, La façon des Insulaires, 2014
Andrée Montero, Le frère, 2014
Laurent Peireire, Ostentation, 2014
Michèle Ramond, Les saisons du jardin, 2014Les rêveries de Madame Halley, 2014
Michel Arouimi, Quatre adieux, 2015
Jean-Pierre Barbier-Jardet, Procès à la mémoire de mon ombre, 2015
Dominique Capela, La Gravité, 2015
Patrick Corneau, Vies épinglées, 2015
Chantal Danjou, Les cueilleurs de pommes, 2015
Raymond Espinose, Villa Dampierre, 2015
Henri Heinemann, L’Éternité pliée, Journal, Le Voyageur éparpillé,
tome V, 2015Et puis..., 2015Fanny Lévy, Une existence au fil de son passage en ce monde, 2015
A. Lichtenbaum, Éphraïm égaré ou la justice des nations, 2015
Lucette Mouline, Épidémie, 2015Le sexe égaré, 2015
Robert Havas, Parlons rat, 2016
Fanny Lévy, Dieu compte les larmes des femmes, 2016« Dieu compte les larmes des femmes »
Le Zohar
« Elle pleure pendant la nuit et des larmes
couvrent ses joues »
Lamentations, 1 : 2Toute ressemblance avec des évènements ou des personnes ayant
existé ne serait que fortuite et pure coïncidence.Pour Miquette, Rivka, Paulette et Jacques,
qui ont apporté tant d’aide dans ma vie.
À toutes les femmes dont Dieu compte les
larmes.Première partie

Tekia
Une femme a peurUn
lap ! Une détonation. Un trou au fond duquel, happée par un Cfroid qui lui glaçait le cœur, Paprika tombait. Plus bas, encore
plus bas, toujours plus bas. Sans fin. Un trou plein de larmes qui
pénétraient dans son rêve, se mêlaient au bruit de la pluie. Les
larmes d’humiliation de Malka, sa mère, au bordel du camp de
Ravensbrück. Celles d’Uriel da Costa, personnage du livre qu’elle
écrivait. Celles de tous les offensés à l’identité déchirée.
Paprika s’éveilla le visage en feu, étourdie. Elle voulut noter
son rêve mais l’oublia quand David entra dans son lit. Lovée dans
ses bras comme un bébé au ventre maternel, elle soupira d’aise, dans
un état proche de la béatitude. Son mari lui passa la main dans le
dos, la retourna vers lui. Elle était comme il la voulait. Une enfant
sans résistance.
La voix de David se fit intime.
— Ma puce, murmura-t-il. Donne-moi envie.
David s’escrima mais ne s’enfonça pas suffisamment en
Paprika et s’interrompit trop tôt. Elle l’avait à peine senti. Il était si petit
en elle. Presque inexistant. Pourtant, il soufflait, mouillé de
transpiration, recouvrant Paprika de sueur.
— J’ai l’habitude, j’étais comme ça dans les réserves de
bananes.
— Mais je ne suis pas une réserve de bananes !
David explosa de rire, la tête rejetée en arrière et Paprika
gloussa à son tour. Elle réalisait pourquoi, dans le parler talmudique,
faire l’amour se disait rire, letsahek. Egalement lesaper « quand
il parle avec moi ». Une vraie parole qui incluait celle du corps.
Paprika éprouvait une sensation de bien-être avec David, même si
elle ne connaissait pas avec lui les longs baisers de cinéma, même 16 Dieu compte les larmes Des femmes
si, pendant l’amour, elle n’avait jamais été emportée dans un
torrent d’émotions menant au ciel, jamais senti, comme l’héroïne d’un
livre de Toni Morrison, de petits morceaux de couleur flotter en
elle ou un arc-en-ciel à l’intérieur. Elle n’avait jamais eu non plus
l’impression d’être recomposée et de rire entre les jambes, rire qui
se mélangeait aux couleurs.
— Mon bébé, est-ce qu’un homme t’a déjà lavée comme ça ?
David était allé chercher un gant de toilette et le passait avec
délicatesse le long des jambes de Paprika.
— Non, Davidou, personne.
Il se gonfla d’orgueil.
— Mon petit ange, ramouda cheli, comment je suis pour toi ?
Je suis un bon mari ? ! Paprika se laissa bercer par les mots en
hébreu de son mari. Elle éprouvait une gratitude émerveillée.
— Oui David. Le meilleur.
— N’Mchik’para likana ! Tu es merveilleuse, ma didi. Qui
c’est mon bébé ?
Paprika ferma les yeux avec béatitude tandis que David lui
caressait le dos. Quel miracle d’être la préférée d’un homme qui
voulait prendre soin d’elle ! Quel sentiment de sécurité ! Mon mari,
pensa-t-elle avec l’amoureux orgueil d’utiliser le possessif de la
première personne. Un mari qui serait toujours près d’elle. Elle en avait
toujours rêvé. Se pouvait-il que le vilain petit canard eût enfin trouvé
sa place ? David, David, David. Elle aimait prononcer ce nom. Un
nom prédestiné qui signifiait l’aimé, le chéri.
Pendant que David se douchait, Paprika fit le tour du salon
encombré de meubles pesants et de lourds tapis arabes. Son regard
fut attiré par la ketouba, mise sous verre et accrochée au mur. À
côté de ce contrat de mariage religieux qui la consacrait à David et
qui rappelait les obligations financières contractées par son époux
envers elle, trônait un tableau insolite. Deux femmes de harem dans
une pose langoureuse. À demi étendues sur des coussins, ces
montagnes de chair soutenaient d’une main leur tête aux cheveux bruns
frisés et, de l’autre, fumaient le narguilé. De répugnantes femelles
lascives qu’on imaginait en perpétuelle sollicitation érotique. Rien
à voir avec les nus de Rubens ou de Renoir. Comment David
pouvait-il les aimer ? première partie : tekia — u ne femme a peur 17
Paprika se cogna à la table. Minuscule, le logement la
repoussait. Elle avait à peine la place d’aller et venir dans sa
chambre-bureau.
Lorsque Paprika avait emménagé chez lui, David s’était
inquiété. Était-elle sûre d’aimer l’appartement ? Paprika avait détesté tout
de suite ce logement en longueur bien trop sombre et mal disposé,
dont la terrasse donnait sur un parking. Un logement anonyme qui
semblait inhabité. Rien d’émouvant, d’apaisant. Mais elle s’en était
voulu : pendant la shoah, les Juifs avaient été cachés dans des réduits
ou des caves puis parqués dans des camps sans espace vital. Paprika,
au moins, avait un toit, n’était pas en danger de mort. Elle avait donc
assuré à son mari que son appartement lui convenait. Le qualificatif
de merveilleuse dont il l’avait gratifiée l’avait récompensée de son
mensonge charitable.
Paprika fit griller deux tranches de pain complet, remplit la
bouilloire, dressa le couvert. David chantait dans la salle de bains.
Elle le rendait heureux. Dès leur première conversation
téléphonique, le courant était bien passé. C’est chaud avec vous, avait dit
David d’une voix caressante. Une voix qui la portait, l’envoûtait,
qu’elle avait enregistrée et dont elle écoutait et réécoutait en boucle
les messages sur le répondeur. Paprika sortit le beurre du
réfrigérateur et sourit au souvenir de la période où elle restait comme une
adolescente devant son téléphone, attendant l’heure de l’appel de
David ; elle ne vivait que dans cette attente. Sa boîte aux lettres
s’illuminait lorsqu’elle y distinguait, comme un trésor, une missive
de lui. La lecture de celle-ci lui procurait des sensations plus fortes
que sa présence. Les premiers mots, Paprika ahouvati, ma
bien-aimée, la remplissaient de félicité. Elle se berçait des déclarations de
David. Tout son univers tournait autour de lui. Une obsession.
Midinette baignant dans la guimauve et les lieux communs, elle vivait
des semaines d’enchantement durant lesquelles elle écoutait à la
radio des chansons sentimentales qui auparavant l’auraient horripilée.
En voyant David pour la première fois, Paprika avait été déçue.
Courtaud, le visage rond et congestionné, l’encolure puissante, de
petits yeux bruns, il ne correspondait pas à la voix entendue au
téléphone. Il n’était même pas son genre. Pourtant, leur première
soirée au restaurant lui avait paru un moment d’intense communion.
Comme s’ils se connaissaient depuis toujours. Les paroles de David
volaient à travers la salle, brillantes comme des lucioles. Paprika était 18 Dieu compte les larmes Des femmes
captivée par son sens de la répartie, son assurance, sa corpulence.
Et il avait le prénom d’un roi biblique, c’était enivrant.
— Ala !
Une tartine grillée à la main, Paprika se tourna vers David.
Enveloppé de son peignoir de bain, les cheveux mouillés, son mari
soupirait de bien-être.
— Le petit déjeuner est prêt, Davidou.
— N’Mchik’para likana ! Tu es merveilleuse, ma didi.
Un frisson d’aise parcourut le corps de Paprika. Quel homme
exquis, se répéta-t-elle. Elle voulait faire en sorte que jamais les
rancœurs ne remplacent cette tendresse des débuts. Avant David,
la vie sentimentale de Paprika n’avait été que trahisons et blessures,
drame. Tout était si différent avec lui ! Ordonné et pratique, il
s’occupait avec énergie de toutes les formalités et démarches. C’était
bon de se reposer sur lui. À sa volonté, elle pouvait s’abandonner
sans crainte.
— Ma puce…
— Oui ?
David enlaça Paprika. Elle sentit son haleine chaude sur son
visage, huma avec plaisir son odeur d’eau de toilette et eut le
sentiment d’une douceur de la vie.
— Il faut que je t’avoue quelque chose, ma chérie. Avant
Renée, la mère de ma fille, j’ai été marié une première fois, mais pas
longtemps. Elle s’appelait Tsippora. Elle est partie avec le bébé
pendant que j’étais au travail. Quand je suis rentré, la maison était
vide. Tous les meubles avaient été emportés.
— Comment peut-on agir ainsi ? Surtout avec un homme aussi
gentil que toi.
— Ma didi ! Promets-moi que toi, tu ne feras pas une chose
pareille.
— Moi ? C’est impossible !
— Tu me suis, toi ? Tu me suivras toujours ? Tu es entière
avec moi ?
Paprika répondit par l’affirmative. Elle était sincère. David
l’emmenait dans une terre promise longtemps attendue ; pourquoi
ne l’y suivrait-elle pas ? Elle voulait avoir foi en lui.
David se sentit heureux et fier. Cette femme-là, au moins, elle
avait besoin de lui, confiance en lui. Elle écouterait ses conseils. Il
avait toujours agi pour le bien de ses épouses mais aucune n’en avait première partie : tekia — u ne femme a peur 19
été reconnaissante. Quand il songeait à Miri, la troisième, il sentait
la rage monter en lui. Il lui avait tout offert et elle, rien en retour.
Une marocaine capricieuse qui voulait n’en faire qu’à sa tête. Je suis
pas là pour résoudre tes problèmes, ne savait-elle que rabâcher. Une
femme qui passait ses journées devant la télé. Quand elle cuisinait
un couscous le vendredi soir, elle lui resservait tous les jours de la
semaine suivante les mêmes boulettes réchauffées. Il avait fini par
les lui jeter à la figure, ses boulettes. Elle lui avait lacéré cinq beaux
tableaux pour se venger. Elle ne voulait rien de ce qu’il avait possédé
avec Renée. Quand ils se battaient, elle criait à la fenêtre. Avec elle,
il était nerveux. Mais il s’était vite débarrassé d’elle. La dernière fois
qu’il l’avait vue, c’était quand elle était venue avec son frère pour
récupérer ses meubles. Avec Paprika, il s’était mieux arrangé : il
lui avait fait vendre les siens. La situation était ainsi plus nette. Il
était chez lui. Tout ce qu’il exigeait d’une femme, c’était qu’elle le
comprenne et le suive. Ce n’était tout de même pas grand-chose !
Les lèvres de David se crispèrent.
— Ça va Davidou ?
— Oui, oui, s’attendrit-il devant le petit visage inquiet de
Paprika. Elle était différente de Miri. Avec elle, il n’aurait pas
besoin de s’énerver. Il pressa la main de sa quatrième épouse et se mit
à chanter à tue-tête : David melech Israël, haï, haï vekayam.
— Ça signifie : David roi d’Israël vit, vit toujours. Ouadick,
Madame Benhayoun. Hum, c’est bon, fit-il en embrassant Paprika.
Meilleur qu’un bonbon.
Elle éclata de rire. David était fou !
— Oui, fou de toi !
Paprika regarda son mari tandis qu’il s’habillait. Elle s’attendrit
devant sa façon de mettre son slip par-dessus son tricot de corps,
ce qui raccourcissait sa silhouette.
Lorsque Paprika revint de la salle de bain, David tapait sur
le clavier de l’ordinateur de la chambre où elle dormait et où était
installé son bureau ; lui-même couchait sur le canapé du salon.
— Tu te rends compte ? Ils te font croire qu’ils t’offrent un
abonnement gratuit pendant trois mois et, quand tu veux t’inscrire,
ils mettent : offre jusqu’au quatorze septembre. Il ne reste plus que
quatre jours d’abonnement. Mais ils vont voir ! Je ne vais pas me
laisser arnaquer par eux.20 Dieu compte les larmes Des femmes
— Mais ce n’est pas l’abonnement qui est jusqu’au quatorze !
C’est l’inscription.
Paprika caressa la joue de son mari. Pauvre Davidou qui se
croyait lésé !
— Heureusement, tu es là, Paprikele. Tu penseras à mettre
sept cents euros sur mon compte ?
— Je l’ai fait hier.
David embrassa Paprika.
— Merci pour ta patience et ton intelligence à m’aider à
t’aimer. Oh, il est déjà une heure. Je vais voir ce qui se passe aux
nouvelles. À tout à l’heure, ma chérie.
Ma chérie ! Ce mot magique procurait à Paprika de l’énergie.
Dans la cuisine, elle ouvrit un paquet de tofu, coupa la barquette
en cubes, les parsema de fines herbes, d’algues et d’ail, rajouta de
l’huile d’olive et de la sauce de soja et mit le tout à cuire au four.
Tout en rinçant du riz complet, elle alluma la radio ; elle se sentit
mordue par le ver rongeur de l’envie en entendant un auteur parler
de son dernier ouvrage. Parlerait-on bientôt du sien ? La semaine
passée, Paprika avait envoyé son nouveau livre, Dieu compte les
larmes des femmes, à sept éditeurs différents. Elle n’aurait pas de
réponse avant deux ou trois mois.
— Comment écrivez-vous ?
Paprika monta le son de la radio et fit revenir des champignons
dans une casserole.
— Je cherche à explorer le trou. Je suis con et, avec ma
connerie, j’essaie de faire quelque chose. J’essaie de trouver le mot dans le
trou, de trouver le rapport caoutchouteux au burlesque.
Paprika fut déroutée par cette phrase. Fascinée, aussi, comme
par une forme de folie. L’auteur faisait-il de l’autodérision ?
— On devrait avoir le droit de tuer sa mère.
Paprika tressaillit, elle, la matricide de naissance. Non, on ne
devrait pas. Plutôt écrire pour sauter, comme disait Kafka, en dehors
de la rangée des assassins. Pourtant, l’écriture et le crime
n’avaientils pas une origine commune ?
— Je découvre le roman en écrivant. J’avance sans plan, dans
le noir, c’est une aventure incertaine. Je procède par segments.
Bon, se dit Paprika en mélangeant le riz égoutté aux
champignons, rien d’original. Elle aussi écrivait sans savoir où elle allait.
Et, plutôt que par segments, elle procédait par couches. Le texte première partie : tekia — u ne femme a peur 21
n’étant au début que du vulgaire charbon, il fallait trouver la bonne
manière de faire apparaître le diamant.
— Pourquoi écrivez-vous ?
— Parce que cela ne va pas. Pour survivre.
Réponse classique. Paprika en aurait dit autant. Elle en aurait
dit même plus. L’écriture était son golem. Un personnage à part
entière. Toute sa vie, elle avait dirigé ses pensées vers le désir d’être un
écrivain reconnu. Vous êtes la découverte de cette émission,
s’extasierait le présentateur. Votre roman coupe le souffle. Il vous fiche un
coup de poing à la figure. À cinquante ans comme à vingt, Paprika
espérait toujours accomplir une œuvre. Tel un joueur qui, même
s’il a perdu tout ce qu’il possède, n’abandonne pas la partie, elle
poursuivait son but. Même si ses livres, exécutés par l’oubli, étaient
tombés dans un trou noir et qu’il n’y avait pas de sens à écrire pour
ne pas être lue. Malgré tout. L’écriture, effroyable occupation selon
Kafka, malheur merveilleux selon Marguerite Duras, était devenue
une fin en soi à laquelle toutes ses forces étaient subordonnées,
à laquelle elle donnait une place passionnelle dans sa vie. Elle ne
pouvait exister qu’étalée sur le papier, ne se sentait acquittée de ses
journées que si elle avait forcé son corps à l’immobilité pour
remplir des lignes. Une absorbante monomanie. Un emprisonnement
volontaire. Des travaux forcés à perpétuité.
Paprika avait reçu moult compliments sur les deux romans
qu’elle avait publiés dans une petite maison d’édition. Il me rentre
très fort dans le lard, ton dernier livre, l’avait complimentée son
amie Mona, car il est intense, rude. Quelque part, ça touche très fort.
On est renversé par la force et l’élan qui traverse les chapitres. Tu
réussis une construction en abîme qui donne le vertige. C’est un très
beau livre dans lequel se trouvent inclus plusieurs livres. Certaines
scènes ont une forte densité onirique. Ton écriture me semble très
proche d’une rêverie qui se déploie. C’est sa richesse, cette densité,
cette manière que tu as de glisser imperceptiblement d’une idée à
une autre, d’une image à la suivante, de dériver en douceur. Parfois,
on a l’impression de visions.
Paprika versa de l’eau dans le riz, l’amena à ébullition, ajouta
du sel, couvrit la casserole, réduisit le feu au minimum et laissa le
tout cuire doucement.
— Votre écriture est-elle autobiographique ?
— J’éteins, avec ta permission.22 Dieu compte les larmes Des femmes
Paprika se retourna, surprise. David avait coupé la radio. Et
si elle n’avait pas donné sa permission ? De toute façon, David ne
la lui avait pas demandée. Sa phrase était de pure forme. Je suis
un militaire, lui avait-il confié un jour. Mais ce n’était pas grave.
Paprika connaissait la réponse stéréotypée à la question du
journaliste. Quoiqu’on écrivît, on n’écrivait jamais que sur soi-même. En
même temps, une autobiographie exacte était irréalisable. Paprika
marchait en équilibre précaire sur un fil tendu entre fiction et vérité.
Le tofu était cuit. Tandis que Paprika coupait tomates,
concombres et champignons pour la salade, David ouvrit une boîte
de cacahuètes, se servit un verre de whisky et retourna au salon.
Une scène de bonheur tranquille, se complut-elle à penser, où elle
montrait l’image d’une femme comblée. Mais coïncidait-elle avec
celle-ci ? N’était-ce pas une fausse Paprika qui cuisinait ? Et si
ce n’était pas elle que son mari appréciait mais le rôle emprunté
d’épouse dévouée qu’elle jouait ? Une erreur de casting.
Qu’arriverait-il si elle quittait ce masque ?
Le repas était prêt. Paprika alla chercher David. Dans le salon,
des yeux suivaient ses mouvements. Big females are watching me.
Tu es con et avec ta connerie tu essaies de faire quelque chose,
semblèrent lui dire les dodues du tableau. Deux
aprika se cacha derrière une voiture en apercevant de loin Rivka PKahn et se coiffa du béret gris qui se trouvait au fond de son sac.
Une réaction enfantine. Honte d’être vue tête nue par la rabbanite
dont elle suivait les cours. Une fille d’Israël se devait d’avoir les
cheveux couverts.
Elle pénétra dans la bouquinerie comme dans un nid maternel.
Un intérieur comble, un royaume poussiéreux et clos où le temps
n’existait pas, où les seules aventures qui pouvaient arriver étaient
intérieures, où elle se sentait à l’abri, protégée par tout le savoir
contenu dans les livres. Paprika s’étonnait toujours de la diversité
des ouvrages qui encombraient la vitrine. Sur une pancarte était
écrite à la main une phrase de Louis Centenaire : « Ne lisez pas
de livres, ça les abîme ». Et, à côté : « Les Lorrains sont gentils,
ils écoutent les bons conseils. » Attirée par le nom de la boutique,
Les mangeurs d’encre, Paprika y était entrée la première fois pour
demander un ouvrage sur les Marranes. Elle s’était trouvée face à
un petit homme barbu aux longs cheveux argentés qui semblait
tout droit sorti d’un roman écrit par elle. Il s’était étonné de son
intérêt pour le sujet.
— J’écris, s’était-elle excusée.
Le bouquiniste avait souri. Madame s’excusait toujours
ainsi ? Elle écrivait. Bon. Bienvenue dans la confrérie. Tout le monde
voulait écrire, les femmes surtout. Il sortait soixante-dix mille livres
par an. Mais la plupart des écrivains étaient des écrivains ratés.
Luimême, Alain Kalmann, avait réussi à publier un livre mais l’éditeur
l’avait obligé à en acheter deux-cents exemplaires qui lui restaient
sur les bras. Quelques années auparavant, il avait voulu écrire sur
un musicien, monsieur Aleph, qui travaillait dans un bureau le jour 24 Dieu compte les larmes Des femmes
et composait le soir. Sans le dire à sa femme qui se moquait de lui, il
envoyait une œuvre pour un concours. Un soir, il entendait sa
musique à la radio. Éteins la radio ! criait l’épouse. On entendait alors
le speaker annoncer : Monsieur Aleph a obtenu le premier prix !
Qu’est-ce que c’est ? demandait madame Aleph. Ce n’est rien, rien
du tout, répondait le musicien en appuyant sur le bouton de la radio.
Cette histoire avait longtemps trotté dans sa tête mais il ne l’écrirait
sans doute jamais. Il était las de devoir faire des paquets pour les
envoyer à de véreux marchands de phrases qui ne daignaient pas
répondre et ne renvoyaient parfois même pas les manuscrits. Il était
dépité à la fois par le milieu éditorial et l’atmosphère générale de la
France. L’écrivain était pris pour un guignol. Il n’était guère plus
qu’un chanteur à la mode. L’important, c’était que sa tête parût à
l’écran. La société du spectacle dans toute sa cruauté. Soyez célèbres
d’abord, écrivez ensuite, disait Jean Paulhan. À moins que ce ne fût
Alexandre Vialatte, il ne savait plus. Notre époque n’était guère
propice à la poésie. Pourtant, on disait en Irlande que le poète peut
tuer les rats avec un poème. Madame en écrivait ?
Paprika avait vu sur le visage du bouquiniste qu’il la tenait
pour une petite personne insignifiante. Lors de la publication de
son premier livre, Sophie, une amie de sa belle-mère, s’était étonnée.
On ne dirait pas à te voir ! On n’imaginait pas qu’un écrivain pût
avoir, comme elle, un air de pas grand-chose.
Les yeux bleus et vifs du bouquiniste s’étaient plissés
d’attention et Paprika avait lu dans son regard une considération nouvelle
quand elle lui avait confié écrire un roman sur Uriel da Costa. Il
fallait du souffle et de la discipline pour écrire des romans. Il avait
entendu parler de ce da Costa, précurseur de Spinoza. Il avait subi
un bannissement, un herem. Le contraire de rehem, le ventre, la
bonté. Uriel était le type même du Marrane. Connaissait-elle les
paroles récitées à mi-voix par les Marranes modernes en entrant
dans une église ? « Dans cette maison où j’entre, / je n’adore ni le
bois ni la pierre / mais Dieu seul qui tout gouverne. »
Le bouquiniste s’exprimait d’une voix harmonieuse. Mise en
confiance par son attention et ses manières affables, Paprika lui avait
confié que, comme les ex-crypto juifs d’Amsterdam, elle vivait dans
deux mondes, participait à deux cultures. Les valeurs du judaïsme
ne lui avaient pas été transmises par son père. Elle avait vécu une
jeunesse isolée de tout centre juif. première partie : tekia — u ne femme a peur 25
— C’est important, ce que vous avez entrepris, lui avait assuré
son interlocuteur avant de débarrasser le comptoir des papiers qui
s’y trouvaient et de lui présenter les ouvrages de Cécil Roth et de
Nathan Wachtel.
Le bouquiniste confia à Paprika avoir rajouté à son prénom
celui de Haïm qui signifiait vie. Alain. Al un : vers l’unité. C’est ce
qu’il espérait trouver. Le Un, erad, du shema Israël. Il cherchait
le secret contenu dans un livre du Rabbi Moshe Hayim Luzzatto,
Le sentier des justes. Messilat yecharim. Luzzatto, dit le Ramhal,
y enseignait la voie de la perfection qui conduisait au but ultime,
la prophétie. C’était non seulement le plus remarquable traité de
morale juive jamais écrit, mais encore un livre chargé de signes. Il
invitait à atteindre le souffle saint. Auteur d’une œuvre volumineuse,
Le Ramhal était un homme à plusieurs facettes. Non seulement un
talmudiste et un kabbaliste mais aussi un poète et un dramaturge.
— Les écrits de Luzzatto, environ un siècle après ceux de votre
Uriel da Costa, ont suscité des calomnies et des attaques. Le Ramhal
a dû quitter sa ville de Padoue où il était menacé de hérem, pour
avoir déclaré que certains de ses ouvrages avaient été écrits sous
l’inspiration d’un narrateur céleste. Dans son document de
rétractation de 1730, il a approuvé le devoir de tout Juif d’obéir à l’ordre
des rabbins, même s’ils préconisaient que la main droite était la
main gauche et que la gauche était la droite. Et il a dû signer un aveu
stipulant l’interdiction d’écrire, d’enseigner et même d’étudier des
livres sur la kabbale avant l’âge de quarante ans. Savez-vous qu’on
a extrait le cerveau d’Einstein pour l’analyser ? Certains croient en
effet que le célèbre physicien détenait une formule magique pour
comprendre le secret du monde. Mais la clef de ce coffre-fort qu’est
le monde se trouve dans les manuscrits du Ramhal ;
malheureusement, ceux-ci ont été confisqués et scellés dans une malle enterrée
dans une bourgade de Francfort par le tribunal rabbinique de cette
ville. Si seulement les rabbins de sa génération avaient compris à
quel point Luzzatto était un grand homme ! Et Rabbi Nachman de
Bratslav ! Savez-vous que le livre extraordinaire auquel il s’est donné
totalement était à l’origine de la mort de sa femme, de son fils et de
sa propre situation désastreuse ? Il pensait ne pouvoir vivre que si
ce livre était brûlé. Mais je me demande pourquoi je vous raconte
tout ça, mon petit. Votre chapeau vous va bien, savez-vous ? Ça
vous dirait d’être employée chez Les mangeurs d’encre ?26 Dieu compte les larmes Des femmes
Depuis cette première conversation, le nouvel employeur de
Paprika ne s’était plus épanché. Comme un peintre, le bouquiniste
connaissait un silence d’une qualité particulière. Quand ce papivore
ne se cherchait pas dans les blancs qui dansent entre les mots, il
réalisait les fiches de lecture des livres parmi lesquels il vivait. Des
profondeurs de ses rayonnages, il sortait des trésors. Pleine de bacs
de volumes jaunis et poussiéreux, la bouquinerie était un sanctuaire,
une caverne d’Ali Baba, un domaine magique dont Alain Kalmann
était l’enchanteur. Il avait une sensibilité juive, un amour informel
et conflictuel pour le judaïsme, mais il restait critique et libre.
Paprika passa la matinée à ranger les réserves de
l’arrière-boutique. Elle s’y sentait dans son élément. Beaucoup de livres
attendaient d’être triés par ordre alphabétique. Elle aimait sentir leur
poids, les sortir des rayonnages, en commander, nettoyer les reliures
des exemplaires défraîchis, servir les habitués, des collectionneurs
pour la plupart. Certains clients venaient pour discuter
philosophie, d’autres, dans l’espoir de trouver un trésor, d’autres encore,
simplement pour regarder.
À midi, Paprika observa son employeur. Il ressemblait à un
Rembrandt. Il avait laissé tomber son visage entre ses mains sur la
table. N’osant le déranger, elle s’esquiva sans le saluer. Il lui fallait
se hâter. Le repas devait être prêt avant le retour de David.Trois
aprika cisela finement des oignons avec un couteau bien aiguisé Ppour éviter de pleurer, les fit suer dans de l’huile d’olive, versa
du quinoa, y rajouta des petits pois et des rondelles de carottes, puis
couvrit le tout. Dans le four, le poisson mijotait. En hébreu, poisson
se disait dag ; et gad, c’était le bonheur. Un bonheur qu’elle avait
trouvé avec David, lui aussi du signe du poisson. Shabtaï Tsvi, le
faux Messie du dix-septième siècle, avait mis dans un berceau un
poisson emmailloté. Et Gérard de Nerval se promena un jour dans
les galeries du Palais Royal en tenant en laisse un homard. Ceux-ci,
s’était-il expliqué, étaient tranquilles, sérieux, savaient les secrets
de la mer et n’aboyaient pas.
Dix-huit heures. Paprika éplucha des pommes et, pendant
leur cuisson, dressa la table, alluma une bougie parfumée puis lava
soigneusement une laitue. Il était interdit d’ingérer les insectes qui
se dissimulaient entre les feuilles. Végétarienne, Paprika
considérait la cuisine comme un langage. Celui qui absorbait des aliments
impurs, c’est-à-dire opaques, s’alourdissait spirituellement dans la
recherche de la vérité, devenait bouché. Aussi aimait-elle l’idée de
se nourrir kasher, c’est-à-dire de mets aptes à la consommation. Elle
appréciait également l’obligation de réciter des bénédictions avant
et après l’absorption de nourriture. Celle-ci était prise en sandwich
entre deux écritures. L’acte de manger qui passait par la bouche,
lieu géométrique entre intérieur et extérieur, prenait ainsi du sens.
Dix-huit heures trente. Tout était prêt. Paprika se contempla
dans le miroir de l’armoire à pharmacie. Quelques rides autour des
yeux mais pas encore de sillons sur les lèvres du haut. Elle appliqua
du fard mauve sur ses paupières. La laide fillette qu’elle avait été
méritait-elle son visage enjolivé par le maquillage ? Un visage qui, après 28 Dieu compte les larmes Des femmes
l’accident de voiture qu’elle avait eu avec son premier mari, était
resté longtemps couturé et bleui. Un visage qui allait se flétrir. Qui
était-elle ? Jamais la même. Toujours l’autre. Multiple, éparse. Elle
avait été la fille d’Armand Kaplan puis la femme de Benoît, avant de
devenir celle de David. La mère de Jonathan, aussi. Des identités
extérieures, empruntées. Comme si elle avait plusieurs reflets. Comme
si elle n’était pas Paprika Kaplan mais un imposteur portant le même
nom qu’elle. Elle accentua le trait d’eye-liner et passa du blush rose
sur ses joues. Son mari allait-il la trouver jolie ? Lui plairait-elle
toujours ? Que penserait-il de sa coiffure ? Comme son premier mari,
David préférait les cheveux frisés, alors que les siens étaient raides.
Elle les fit bouffer de la main. Aurait-elle le temps de leur donner
du volume en les enroulant autour de bigoudis ? Fébrilement, elle
en hérissa sa tête. Elle les enlèverait au dernier moment.
Paprika s’appliqua du parfum derrière les oreilles et retourna
dans la cuisine. La vapeur risquait de lui faire briller le nez. Elle mit
le C.D. de Shlomo Artzi, Iamim ka ele, Des jours comme ça, et se mit à
fredonner. Puis elle se colla contre la porte d’entrée pour voir arriver
son mari par le judas. Elle sourit d’aise en anticipant la scène : elle
ouvrirait sans laisser à David le temps de sonner, tomberait dans
ses bras, bonjour Madame Benhayoun, la saluerait-il de son ton
adorable, ils danseraient ensemble jusqu’à la cuisine, j’ai apporté
quelque chose de bon, annoncerait-il en sortant fièrement un pain
aux noix ou des gâteaux à la cannelle, elle le complimenterait, ce
sera toujours comme ça ? s’émerveillerait-il, et ils passeraient une
charmante soirée d’amoureux. Elle s’en réjouissait.
Entendant du bruit dans le couloir, Paprika sentit son cœur
s’emballer. Non, le pas décroissait. Paprika regarda la pendule.
Dix-neuf heures quinze. Comme les aiguilles se traînaient ! Elle
réchauffa les plats, repassa la chanson et alla de nouveau guetter
par le judas.
Paprika fit des va et vient de la cuisine à la porte d’entrée et
passa Iamim ka ele à plusieurs reprises. Elle était sur des charbons
ardents. Comme avant un examen. Dix-neuf heures trente. Elle
n’avait plus de force. Elle ne se donnait pas le droit d’aller aux
toilettes. Pas le droit d’exister.
L’attente devenait douloureuse. Une fatigue. David ne
pouvait-il la prévenir de son retard ? La nourriture, à force d’être
réchauffée, allait être trop cuite. Et Paprika avait faim. Elle fut prise première partie : tekia — u ne femme a peur 29
de soupçons. Ces derniers temps, David ne rentrait jamais à la même
heure. Il invoquait chaque fois de nouveaux prétextes : la visite d’un
directeur de Genève au cabinet d’expertise comptable, un travail
urgent à terminer, une berline sur les rails de chemin de fer ou un
pneu à changer. David ne continuait-il pas à voir une ancienne
maîtresse ? Lors du premier séjour de Paprika chez lui, une femme
avait appelé. « Vous lui direz de reprendre les pantalons et chemises
qu’il a laissés chez moi », avait-elle commandé. Irrité des soupçons
de Paprika, David avait rompu avec elle. Ils avaient ensuite renoué.
Il avait programmé un voyage à Amsterdam, pour, au dernier
moment, à six heures du matin, l’annuler. Leur conversation avait été
brusquement coupée. Durant un mois, elle avait téléphoné en vain
chez lui. Sa secrétaire le disait absent, ignorait la date de son retour.
Lasse d’attendre de ses nouvelles, Paprika avait éprouvé le besoin
de lui prouver qu’elle était moins fragile qu’il le croyait et s’était
décidée à mettre une annonce matrimoniale dans un journal
national. Le jour de la parution de celle-ci, David avait rappelé. D’une
voix basse et douloureuse, il avait raconté avoir été agressé dans
une cabine téléphonique. Il avait une côte cassée, il était à l’étranger
pour des examens. Mais on lui avait apporté l’annonce de Paprika.
Qui était ce on qui planait, comme celui qui avait calomnié K. au
début du procès de Kafka ? Un autre sans nom, redoutable. Quelle
activité secrète dissimulait David ? Serait-il un trafiquant d’armes ?
Un agent du Mossad ? Un explorateur ? Il incarnait l’imprévu. Le
côté secret de sa nature excitait la curiosité de Paprika, attisait ses
aspirations romanesques. Son indisponibilité le rendait désirable.
Elle trouvait exaltant de connaître un homme aussi peu commun.
Subjuguée par cet être exotique, elle se voyait embarquée dans une
aventure qui lui donnait le sentiment d’avoir une consistance. Mais
aussi d’être dans le flou. « Au moins, il y a du suspense dans ta
relation, s’était exclamée son amie Mona, tu ne vas pas t’ennuyer ;
mais attention, il va te pomper ton souffle. Te manger toute crue. Il
te demande énormément et toi, tu as besoin de recevoir. Ne le laisse
pas contrôler ta vie ! C’est un sanguin, un homme trouble,
parcouru par des courants contraires. Un homme des contretemps, des
annulations et des silences prolongés. Un homme intranquille, un
animal pourchassé qui change sans arrêt de direction pour qu’on ne
retrouve pas sa trace. C’est loin d’être reposant, un homme comme
ça ! Tu risques de te sentir en déséquilibre. C’est sans doute ton 30 Dieu compte les larmes Des femmes
besoin de fiction qui te fait rencontrer cette atmosphère de mystère.
C’est un début fascinant pour une nature imaginative comme la
tienne, Paprika. Une Emma Bovary juive attirée par un Rodolphe
à l’aura impénétrable. Tu as la trame d’un roman. »
Tellement de zones d’ombre, en effet ! David avait rappelé,
d’un téléphone spécial, précisait-il. Il avait prétexté des examens
médicaux, une foulure, alors qu’il avait préalablement parlé d’une
côte cassée. Il avait ajouté qu’on voulait qu’il reste à l’étranger mais
qu’on lui avait donné la permission de la voir. Il avait pressé Paprika
de l’épouser. Il cesserait ses activités secrètes, elle n’aurait pas besoin
de travailler, il ne voulait pas calculer avec elle, il lui laisserait la
gestion du budget, dès le début il avait trouvé qu’elle rayonnait bien,
elle l’inspirait, il n’en aurait jamais marre d’elle, il allait être très câlin
avec elle, il voulait une femme entière, il sentait bien Paprika, il avait
foi en elle, un amour pur pour elle, il fallait mettre de l’ordre dans
leur existence, il avait pour seul défaut son petit esprit militaire mais
tout se passerait bien, il se marierait avec elle dans la vraie tradition
juive, il s’engageait à la protéger, l’honorer, la respecter et la chérir
jusqu’à la fin de sa vie. Elle serait tranquille pour écrire, assurait-il
encore. Paprika avait eu l’impression de flotter sur un petit nuage.
David prononçait les mots qu’elle avait toujours rêvé d’entendre.
Des mots que, dans son enchantement, elle trouvait délicieux. Elle
avait cependant hésité. Avait essayé de résister. Avait demandé du
temps pour réfléchir. Sans le lui laisser, David était passé à
l’offensive, lui mettant la pression, alternant les promesses avec les menaces
de mettre fin à leur relation. Confrontée à sa décision et angoissée
à l’idée de le perdre ou de ne pas lui donner satisfaction, Paprika
avait cédé. Pour obtenir son adoubement. Pour s’entendre encore
appeler mon bébé. Et elle, la sédentaire si difficile à déloger, avait
renoncé à son appartement, ses habitudes, ses amis, sa ville, avait
perdu son nom, son indépendance, son instinct de conservation.
Comme un engourdissement. Avec l’impression de n’avoir rien
décidé. Je suis fier de toi, de ton courage sans faille à franchir cette
épreuve de grands changements dans ta vie, l’avait félicitée David
lorsqu’elle avait emménagé chez lui. Elle s’était sentie récompensée.
Galvanisée comme si elle entrait dans une dimension héroïque de
sa vie.
Vingt heures. Paprika ne supportait plus l’attente. Et s’il était
arrivé un malheur à David ? La sonnerie eut à peine le temps de première partie : tekia — u ne femme a peur 31
retentir qu’elle décrocha le combiné. Maryline. Elle en voulut à la
jeune fille d’occuper l’appareil alors qu’au même instant peut-être,
David l’appelait. « Mon père n’est pas là ? Dis-lui de me rappeler.
C’est urgent. Bon, salut ! » Sa belle-fille avait pris un ton impérieux.
Une clef dans la serrure. Une odeur de brûlé envahit
l’appartement. Aller éteindre sous la marmite ? Non, ne pas faire attendre
David. Elle se rappela soudain ne pas avoir rangé les papiers sur
son bureau. Affolée, Paprika se précipita vers la porte d’entrée. Elle
sentit son ventre se gonfler, ses lentilles de contact lui irriter les yeux,
la chaleur envahir son visage. À bout de nerfs, elle n’avait envie
que de se coucher et de dormir. Les plats allaient être carbonisés,
ne put-elle s’empêcher d’annoncer à son mari. N’aurait-il pas pu la
prévenir de son retard ?
David se crispa. Comment ? Il avait travaillé toute la journée,
il avait crevé un pneu, il était venu en autobus, il était éreinté, et
c’était avec des reproches qu’il était accueilli ?
Paprika se blâma d’avoir endossé le rôle de la femme hargneuse.
Un rôle qui n’était pas dans le scénario prévu. Elle se répandit en
excuses. Elle n’avait pas voulu réprimander David, mais seulement
justifier le plat devenu immangeable. David considéra avec
réprobation la tête hérissée de rouleaux de son épouse puis la casserole
au fond carbonisé et s’assit, le visage fermé. Tout en arrachant ses
bigoudis, Paprika s’empressa de faire cuire des spaghettis et de
confectionner une salade composée. Après avoir dîné dans un
silence hostile, David chercha la boîte à café dans le placard. Deux
paquets tombèrent sur le sol.
— Inaldin bouk, jura-t-il en les jetant au loin avec un
mouvement d’humeur. Un petit garçon maussade.
Paprika eut la sensation de quitter la chaleur de la terre
promise pour une région glaciaire. Pourquoi cette raideur de David
devant des obstacles insignifiants ? Mais bon, elle n’allait pas
dramatiser ! David était fatigué, voilà tout. Elle n’allait pas gâcher leur
belle relation. Elle ramassa les sachets de thé répandus par terre puis
rejoignit son mari devant la télévision. Il ignora sa présence, aussi
Paprika alla-t-elle enlever ses lentilles de contact. Elle s’était
maquillée en pure peine. David ne lui avait même pas accordé un regard.

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