Éviter les péages
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Description

À partir de quarante ans, la vie est toute tracée. C’est ce qu’il pensait avant de rencontrer Marie un après-midi dans un bar.
Il est chauffeur de taxi, père de trois enfants, marié depuis quinze ans, propriétaire d’une maison avec jardin en périphérie de Bruxelles et sa belle petite vie roulait tranquillement. Jusqu’à ce que Marie lui sourie et lui offre la possibilité d’un nouveau départ.
Ce n’est pas une décision qu’un homme prend facilement. Alors il continue de rouler au son de Bashung, Jeff Buckley et des confidences de ses clients.
Quitter sa femme pour une autre qu’il connaît à peine : il y songe. Rester avec une femme qu’il n’est plus sûr d’aimer : il y songe aussi. En attendant, il s’accroche à son volant et monte le son, espérant trouver dans les paroles de ses chansons préférées la bonne façon d’aimer.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 21 janvier 2016
Nombre de lectures 812
EAN13 9782370730589
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0075€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Éviter les péages
Jérôme Colin
Éviter les péages
© Allary Éditions, 2015.
« Il vaut mieux tomber amoureux que dans l’escalier… »
U N AMI

« Détruis-toi pour te connaître.
Construis-toi pour te surprendre.
L’important n’est pas d’être.
Mais de devenir. »
F RANZ K AFKA
Léa
C’était le mois de mai. Je conduisais. La ville était déserte. Visiblement pas un soir à faire des affaires. J’allumai la radio qui balançait une fois de plus ses mauvaises nouvelles quand un bras se tendit sur le bord de la route. Celui d’une femme. La petite cinquantaine. Je m’arrêtai. « À la Bourse s’il vous plaît », dit-elle d’une voix délicate en s’installant sur le siège arrière. Comme je le fais toujours lorsque je viens de charger un client, je coupai la radio et son cortège d’horreurs.

« À la Bourse s’il vous plaît », furent les seuls mots qu’elle prononça. Elle fouilla dans son sac pour n’en rien sortir, et se retourna pour fixer l’endroit où je venais de la charger, gênée du silence auquel moi, je suis habitué. Pourquoi engager la conversation avec un inconnu dont on ne croisera jamais plus la route ? Et pourtant, croyez-le ou pas, c’est dans ce taxi que j’ai eu les plus belles discussions de ma vie. Avec des hommes et des femmes dont j’ignore le nom et dont je ne reconnaîtrais plus le visage.

– Excusez mon silence, dit-elle, je viens de réaliser que j’avais raté ma vie.

Je ne trouvai rien à répondre. J’eus envie de lui demander pourquoi elle me disait cela. Mais sachant que parfois les mots nous débordent, je ne le fis pas. J’imagine qu’elle avait juste besoin de se l’entendre dire : j’ai raté ma vie. Tout ce que j’ai rêvé étant jeune, je ne l’ai pas eu. Je me suis laissée dériver. Je ne me suis pas battue pour, adulte, être à la hauteur de mes idéaux de jeunesse.

Je savais ce qu’elle voulait dire. Je ne le savais que trop bien. Je me cramponnai à mon volant. Déjà, les lumières de la Bourse apparaissaient au loin. Je m’arrêtai. Et à cette femme qui s’ouvrait à moi, faisant le constat d’une vie manquée, je n’ai pu dire que : « Seize euros, s’il vous plaît. » Comme si je n’avais aucune pitié. Elle sortit l’argent de son portefeuille. Je la laissai s’éloigner sans même lui avoir dit que la vie n’était jamais finie, que peut-être demain, ça irait mieux, que c’était un sentiment passager auquel il ne fallait pas porter trop d’attention. Mais je n’ai rien dit, et je suis parti vers un autre client. Vers un autre silence. Une autre solitude.

C’est une manie. Aussitôt les clients sortis de ma voiture, mon doigt presse le bouton de l’autoradio. Le corps sait ce qu’il doit faire pour survivre. J’étais loin d’avoir une addiction pour les mauvaises nouvelles. Mais je n’en pouvais plus du vide. Alors que j’empruntais pour la dix millième fois la petite ceinture du centre-ville, encore troublé par cette étrange rencontre, la voix de Bashung fit irruption dans l’habitacle. Je la pris comme une gifle. « Marcher sur l’eau. Éviter les péages. Jamais souffrir. Juste faire hennir les chevaux du plaisir. » Je souris. Si seulement je pouvais…

Je l’ai vu en concert à l’Ancienne Belgique quelques mois avant sa mort, le 5 décembre 2008. Mon père aussi était en train de s’éteindre. Il est entré en scène, vêtu de noir, la casquette vissée sur la tête pour dissimuler la déchéance. Il a chanté avec ses tripes attaquées par la bête. Et moi, je tremblais. Deux hommes allaient disparaître. Sans l’ombre d’un doute. Pure injustice. « La nuit, je mens, je prends des trains à travers la plaine… » J’avais les larmes aux yeux. Je me sentais bien. Bashung chantait mais son corps était figé. Seules ses mains dansaient encore. Et lorsque après l’ultime rappel, il s’apprêta à sortir de scène, que pour la dernière fois je l’avais dans ma ligne de mire, il agita les deux mains vers le public. Sachant très bien, lui aussi, qu’il ne nous reverrait plus : « Que ne durent que les moments doux », lança-t-il, comme un père prodiguant le plus important des conseils à ses enfants. « Que ne durent que les moments doux… » Je me sentis grand d’avoir entendu le message. De m’être promis de le respecter, de l’emballer de tendresse, d’y penser souvent. Pour ne pas avoir à dire à un inconnu, moi aussi, un beau jour, que j’avais raté ma vie…

Bashung quitta la scène et je repris ma route. Le 27 décembre, mon père tira sa révérence. Aujourd’hui, trois ans plus tard, je ne parviens toujours pas à assumer son départ. Ce n’est pas son absence qui me tue. Mais le fait que ce soit pour toujours.

Je revins à moi à un feu rouge. Une horloge indiquait vingt heures quarante. Un jeune homme héla mon taxi. De la main, je m’excusai de ne pouvoir le prendre en charge. Il me répondit par un doigt d’honneur. J’aurais pu m’arrêter, histoire de me défouler comme je le fais quelquefois mais je le laissai seul, sur le trottoir, avec son doigt levé. Selon mes observations qui sont loin d’avoir valeur de statistiques, le vendredi est le pire des soirs. En prenant mon service, je savais que j’allais me taper une horde de connards pressés d’arriver dans leurs soirées à la noix. Pour passer la nuit avec des gens qu’ils aimaient peu et avec lesquels ils ne parleraient pas vraiment. Mais ils étaient pressés, comme tout le monde, de ne plus être seuls. De rejoindre le centre-ville, les bars, la foule, des connaissances, des amours. Toutes ces petites choses auxquelles nous nous raccrochons pour que la vie soit un peu moins douloureuse à traverser. Alors, on danse.

Si les débuts de soirée sur l’air « vous pouvez rouler un peu plus vite, je suis pressé » ont tendance à me mettre les nerfs à vif, les fins de soirée sont encore pire. Il faut reconduire chez eux ceux qui n’ont pas trouvé l’amant ou l’amante du vendredi soir. Ceux qui, un peu bourrés et fatigués d’avoir essayé une nouvelle fois de briser le rythme infernal de la routine, flippent à l’idée de se retrouver seuls entre leurs quatre murs. Ou les couples qui regrettent eux aussi que la soirée soit terminée, et qui vont, une fois de plus, se retrouver face à face dans un appartement qu’ils détestent pour s’y être déjà trop entre-tués. La fin de nuit, c’est un dur retour à la réalité. Un désenchantement. Et si j’aime ce moment où la vie reprend, où le soleil se lève sur les artères de la ville, je suis désolé pour eux, qui retournent comme moi vers l’impassible réalité. Après avoir tenté en vain de l’oublier.

22 heures. La nuit s’était abattue rapidement. Tant mieux. La merde, vaut mieux qu’elle vous tombe dessus d’un coup plutôt que de la voir venir. Attendre, c’est déjà souffrir. J’étais à la station de taxis, la tête ailleurs, occupé à regarder la pluie dans le faisceau lumineux de mes phares. Des amoureux passèrent à côté de moi, blottis sous le même parapluie. Tant mieux pour eux. Ils s’engouffrèrent dans le taxi qui me précédait. J’étais maintenant en tête.

La station, c’est l’enfer. Pas cher payé en plus. Mais payé tout de même. Toujours ça de pris sur l’ennemi. Alors, je bosse. Je m’exécute. Je me force. Je fais ce que l’on m’impose de faire : ramener du fric. M’emmerder à travailler. Tenter d’avoir la plus petite vie possible. Sans faire de vagues. Je me lève, je rame, je me couche. Merci d’avoir participé à cette belle journée. Sois fiable, sois honnête, sois responsable. Sois un homme bien. Ne prends pas de risques. Évite les accidents. Passe au vert. Dis non à la folie. À la voisine. À l’appel du large. Vis étroit. Une vie immobile.

Comme tous les ados, j’ai rêvé à un destin extraordinaire. Et comme tous les adultes, en grandissant, j’ai juste fait ce que la vie attendait de moi : aller tout droit, sans éviter les péages. Je voulais passer au rouge, traverser la ligne continue, désobéir, exister. Mais en réalité, j’étais devenu un homme prudent. J’avais beau rêver, j’avais eu en échange une belle petite vie. Une très belle petite vie.

Une bouteille d’alcool à la main, un homme au torse bombé, perdu dans une veste de costume trop large pour ses ridicules épaules, tournait autour de la voiture. Le genre de type qui passe au rouge. Quand il n’y a plus de blanc ni d’alcool fort.
– J’peux monter ? me demanda-t-il, le regard vitreux.
– C’est pour aller où ?
– Place de Brouckère. Allez, s’te plaît. Promis, j’ai de l’argent, me dit-il en me mettant sous le nez une poignée de billets chiffonnés.
– OK, monte, lui dis-je. D’où me venait cette habitude de tutoyer les mecs bourrés ?
– Je suis tout seul, murmura-t-il. Je suis personne. Et j’ai personne. Je m’emmerde. Je veux voir la place de Brouckère. Mon père est mort. Ma sœur est morte. Ma grand-mère est morte. Je sais même pas où. Mais loin. Les autres membres de ma famille, je sais pas. Je les connais pas. Ils sont peut-être morts aussi.
– Vous, vous avez l’alcool triste, lui lançai-je en souriant.
– Non. Je suis un mec triste. L’alcool n’a rien à voir là-dedans. Faut pas blâmer l’alcool. Le mot bonheur, j’aime pas. Ça me fait penser à Euro Disney. Ou au Loto. « Ah, j’ai les six bonnes boules, faites vos valises les enfants, on part ! » Je trouve ça dégueulasse. Les morpions aussi, je trouve ça dégueulasse. T’as eu des morpions déjà ?
– Est-ce que j’ai déjà eu des morpions ?
– Oui.
– Non. Je n’ai jamais eu de morpions, monsieur, lui dis-je, étonné moi-même de répondre à une telle question.
– Oh, c’est une galère ! Moi, j’en ai déjà eu. Plein. J’ai dû me raser les couilles. Dans ma salle de bains. Même que je m’étais coupé. Y avait du sang partout. Mais bon, c’est pas grave, les morpions. Pas de quoi se tirer une balle. Non, moi, je me suiciderai quand je ne banderai plus. Non, c’est pas vrai, je ne bande déjà plus.

Il me regarda dans le rétroviseur et sourit. Comme pour me faire croire qu’il avait menti. Qu’ont-ils bien pu traverser, ces gens qui ne mentent plus ?

Affalé sur la banquette, il continuait d’engloutir sa bouteille de je-ne-sais-quoi, dispensant quelques réflexions de haut vol en regardant par la vitre :
– Ah, vous aussi, vous avez des Arabes ?
Il fallait parler d’autre chose.
– Ça va, la petite vie ? lui demandai-je.
– C’est quoi, la vie ?
– Ben, je sais pas, moi… C’est se lever le matin et faire des trucs avant d’aller se recoucher. C’est ça, la vie.
– Je suis pas en vie alors parce que je cherche jamais à me recoucher… C’est quoi être vivant ? Je sais pas. Parce que moi, je suis un survivant. Non, c’est pas vrai non plus… je suis un mort en puissance. Hey baby, Take a walk on the wild side.

De sa poche, il sortit un harmonica et commença à chanter la chanson de Lou Reed. C’était approximatif, plutôt faux. Et pourtant, cela me brisa le cœur.

« She said, hey babe, take a walk on the wild side. I said, hey honey, take a walk on the wild side. And the coloured girls say. Dou dou dou dou dou dou dou dou dou… »

– Qu’est-ce qu’on y gagne, à vivre du « côté sauvage » ? lui demandai-je lorsqu’il eut fini de souffler dans son bidule.
– On y gagne le danger !
– Vous n’auriez pas préféré une petite vie peinarde. Avec une belle maison et un beau jardin ?
– Qu’est-ce que tu veux que je foute d’une vie peinarde ? Avec un chien qui s’appelle Basile ? Ou Toby ? Toby qui m’attend. Et les mômes qui chialent ? Et ma femme qui râle parce qu’elle n’a pas assez dormi ? Non, qu’est-ce que tu veux que je foute de ça, putain ? Et qu’est-ce que tu veux que je foute d’une meuf qui ne veuille plus que je la baise dès qu’elle a ses règles ? Moi, j’aime bien quand elles ont leurs règles. C’est bon. Je n’aime que les meufs qui saignent… Comme moi !

Alors que je me parquais devant l’Hôtel Métropole de la place de Brouckère, il sortit en trombe de la voiture, laissant le cadavre de sa bouteille de jus de sucre sur la banquette arrière. L’idée me vint mais je renonçai à le poursuivre afin qu’il paie sa course. Ce type avait déjà pas mal casqué dans la vie, et je n’eus pas le cœur à lui faire cracher encore un peu plus. Il ne voulait pas d’une petite vie peinarde. Avec un chien qui s’appelle Toby. Avec une maison et un beau jardin. Avec une femme attentionnée. Avec de beaux enfants. Avec un lave-vaisselle et une machine à lessiver dernier cri. Ce type, qui venait de m’émouvoir, aurait vomi sur ma vie si je la lui avais racontée. Sur ma belle vie. De mon côté, en redémarrant, je pensai que moi aussi, je pourrais aimer des femmes qui saignent. Comme moi…

Comme tous les vendredis soir, je ramenai donc chez eux un troupeau de gens seuls et déglingués. La plupart ne m’adressèrent pas la parole, préférant regarder ce qu’il restait de la ville par la fenêtre ou envoyer des textos. Je chargeai aussi une jeune fille qui soudain me cria « Arrêtez-vous ! » et voyant qu’il m’était impossible de me garer, ouvrit la vitre pour vomir copieusement. Mais je fus aussi le témoin d’une jolie scène. Vers deux heures du matin, je chargeai deux adolescents dans le centre-ville. Et je vis, dans leurs mains qui se caressaient, la magie des premières rencontres. Je l’avais presque oubliée…

Il était quatre heures lorsque je terminai cette nuit-là et que je poussai la porte de chez moi. La maison. Un mot que j’adore parce qu’il me structure, me rassure, me définit presque. Qui me terrifie pour tout ce qu’il représente. Il y a dix ans, nous avons, ma femme et moi, acheté cette jolie petite prison trois façades. On en a pris pour trente ans. « Tiens, chérie, voilà les clés de notre nouvelle maison. Tu sais, ce chouette endroit qu’on va retaper pendant des années, histoire de gâcher tous nos week-ends. Dans lequel on va élever nos mômes durant les dix années qu’il leur reste à vivre avec nous. Avant de nous retrouver tous les deux avec trois chambres fermées à double tour pour toujours. Tiens, voilà les clés de ce paradis qui va nous sucer pendant trente ans… » Moi, en colère ? Si peu…

Adolescent, j’ai toujours pensé que ce qu’il me fallait pour être heureux, c’étaient des disques et des livres. Rien de plus. Aujourd’hui, j’ai l’impression d’être devenu malgré moi patron d’une multinationale de l’encombrement : une maison, un lave-linge, un sèche-linge, un lave-vaisselle, une télévision, un home-cinéma, une machine à café, un ordinateur, une voiture, une remorque, un chien, un beau canapé, un moule à gaufres, un robot multifonctions, des poêles qui ne collent pas, un frigo avec congélateur, une baignoire bien spacieuse, un jardin à entretenir. Mes livres, faute de place, sont rangés dans des cartons. Comme mes disques.

La maison était silencieuse. J’aime ce moment. Quand je rentre chez moi sur la pointe des pieds et que tout le monde dort encore. C’est un rituel. J’enlève mes chaussures dans l’entrée, et à pas de loup, je passe dans chaque chambre constater le sommeil paisible des gens que j’aime le plus au monde. J’entre dans celle de Paul, mon fils aîné. Il dort sur le dos comme à son habitude. À treize ans, il est en train de changer et, malgré les conflits, j’aime voir éclore cette nouvelle partie de sa vie. Je me vois encore pleurer à sa naissance. Tenir pour la première fois ce petit bout de vie dans mes bras. Regarder ma femme et lui dire « Mais comment avons-nous fait une telle merveille ? » Ses premières dents, ses premiers pas, ses premiers mots. Ces moments où à l’heure de le mettre au lit, il serrait mon visage avec ses deux petites mains et venait se blottir contre moi. C’était bien. C’était il y a longtemps.

Aujourd’hui, ce petit garçon est devenu adolescent. Il ne serre plus mon visage avec ses mains. Et l’essentiel de nos échanges se résume à ceci : « Est-ce que je pourrais avoir un Mac, tous mes copains en ont un dans leur chambre ? », « Mais oui, j’ai étudié, au moins dix minutes ! », « Non, je lirai pas, c’est les cons qui lisent », « Sors de ma chambre ! », « Non, j’irai pas avec vous, vous faites que des trucs de vieux », « Je remonte mon pantalon si je veux », « J’articule si j’en ai envie », « T’as pas vingt euros ? », « Mais quoi ? 4/10, c’est déjà mieux que 2/10 », « Mais pourquoi je suis tombé dans cette famille de merde ? »

En le regardant dormir, je repensai à ce matin du mois de décembre où nous conçûmes ce merveilleux animal. Je fermai les yeux et revis avec délectation ce moment d’insouciance. L’instant précis où Léa, plongeant ses yeux dans les miens, saisit l’arrière de mon crâne d’une main ferme et m’emporta vers ses seins. Où, dans un dernier râle de plaisir, je laissai échapper en elle un spermatozoïde qui, treize ans plus tard, refuserait que j’entre dans sa chambre. C’était le bon temps…

Au deuxième étage, j’entre dans celle d’Antoine, neuf ans, une tornade magnifique. La piaule est dans un désordre ahurissant, ce qui ne me dérange pas mais a tendance à mettre ma femme très en colère. Au mur, sont punaisés des dinosaures et des dessins de poissons. Au sol, gisent toutes sortes de choses qui auraient pourtant leur place dans d’autres parties de la maison. Dans des armoires, par exemple. Ou des tiroirs. Il dort torse nu, la tête dans l’oreiller et les pieds qui dépassent de la couette. Enfin, j’entre dans la chambre d’Élise, onze ans. Je m’assois toujours quelques secondes à côté d’elle pour la regarder dormir. Je n’en reviens toujours pas d’avoir eu une petite fille. Un miracle. Ma petite fille. Elle est blottie contre un énorme nounours. J’écoute sa lente respiration, je touche doucement ses cheveux et pose un baiser sur son front. Enfin, je redescends d’un étage, me lave les dents et me glisse dans mon lit, aux côtés de la femme qui partage ma vie depuis seize ans. Ce matin-là, Léa ronflait doucement. Je ne l’embrassai pas.
*
Taximan, ce n’était pas une vocation. Aucun gamin ne rêve de passer sa vie dans les embouteillages. À quinze à l’heure. De trimballer pendant quarante ans une bande de gros cons qui pour la plupart, râlent parce qu’il pleut ou qu’il fait trop chaud, parce qu’il y a trop de trafic ou parce que la course est plus chère qu’ils ne l’avaient imaginé. De plus, cela a été prouvé, le métier de taximan est dangereux. Outre le risque élevé d’hémorroïdes dû à une station assise prolongée, une étude a démontré que les risques cardio-vasculaires étaient bien plus élevés chez les chauffeurs de taxi que dans la population moyenne. Ce qui n’arrange pas mon cas. Puisque je suis hypocondriaque. C’est-à-dire un type qui, dès qu’il a une grippe, la gorge qui gratte ou au pire fait un caca mou, pense que c’est le cancer qui l’attaque. Autour de moi, personne ne comprend et l’on me prend gentiment pour un fou. Un fou qui se gâche la vie en pensant qu’il va mourir bientôt. C’est ridicule, je sais. Mais la bête est plus forte que moi. Dès qu’un symptôme disparaît, un autre montre le bout de son nez. J’ai trente-huit ans et je dois en être à mon dixième cancer du cerveau et mon deuxième cancer du sein. J’ai aussi eu le cancer du côlon, du trou de balle, du cou, de la langue, de la gorge et du dos. Je sais, c’est ridicule. Et j’ai bien peur qu’un jour, le ridicule ne me tue. Mes deux grands-pères sont morts d’un cancer. Mon père est mort d’un cancer. Pourquoi pas moi ?

Trente-huit ans, ce n’est pas la fin du monde tout de même. Quelques cheveux blancs ont fait leur apparition. Les yeux ne sont plus aussi vifs. Le corps n’est plus aussi ferme. Mais je me sens encore jeune. Je peux monter les escaliers sans trop souffler, je bande sans trop de problème. Et pourtant, je suis un grand garçon d’un mètre quatre-vingts. De douleur physique.

Ce matin-là, avant de réunir mes forces pour descendre affronter ma famille, je me livrai comme souvent à une courte inspection corporelle. Tête, rien d’anormal sinon une douleur à l’arrière lorsque je fais pression. C’est le cou, probablement les nerfs. Les bras, tout va bien sauf d’occasionnelles sensations de tremblement. Les mains fonctionnent mais elles me paraissent un peu rouges, presque sanguines. Le dos, j’ai mal partout et particulièrement en bas à droite. Je fais une fixation sur cette partie de mon corps depuis qu’on y a découvert une petite boule de graisse, il y a quelques mois (que j’avais assimilée à une tumeur). Les fesses, ça va. La bite aussi (pour le moment, parce que, de temps en temps, elle me cause quelques soucis). Les jambes, rien à signaler. Mon problème pour l’instant, c’est surtout le réveil. Je suis encombré, j’ai des difficultés à déglutir, du coup, je ne fais que ça les deux premières heures de la journée, histoire de vérifier que ça ne fonctionne pas. Un processus implacable pour lancer les premières angoisses.

Lors de mes longues nuits d’auscultation, j’ai été étonné de constater combien les noms de certains os ou organes peuvent nous en apprendre. La rate, par exemple, en anglais, se dit spleen. Mélancolie. Et puis, il y a aussi cet os de la main droite, inscrit au panthéon de mes maux : le scaphoïde. Que l’on appelle aussi os naviculaire. Il se trouve à la base du pouce et me fait mal en permanence depuis plus de dix ans. Naviculaire. Du latin Navicula, petit navire. Navigateur. Celui qui indique la route à suivre. Et maintenant, on va où ? J’ai mal à la mélancolie. J’ai mal à la route à prendre.

Trois mômes en l’espace de quatre ans. Fallait se douter qu’on n’en sortirait pas indemnes. Parce que ces petites bêtes ont le talent de nous imposer un rythme de vie contre nature. À 6 h 30, ma femme se réveille. À 7 heures, elle est partie. C’est donc à moi qu’incombe le service matinal, la tête dans le cul puisque je suis rentré depuis quelques heures. Peu importe, le manque de sommeil, on s’y fait à l’arrivée. Au programme : douches, déjeuner, brossage de dents, premiers règlements de compte entre gosses. Toujours la même logique. Les enfants doivent s’habiller avant de descendre au salon. Problème, le petit est d’accord pour enfiler ses vêtements. Mais impossible de lui faire mettre ses chaussettes et ses chaussures sous prétexte que « ça gratte ». Chaque jour commence donc par la même et harassante bagarre : « Mets tes chaussettes. » « Non, ça gratte. » « Mets tes chaussettes sinon, je te prive de déjeuner. » Vive les joies de la paternité. Et comme ça prend toujours trois plombes de mettre ces foutues chaussettes, on perd un temps fou et il ne nous en reste guère pour déjeuner à notre aise. Les deux grands font leur vie mais le petit (Monsieur chaussette donc) dispose de moins de temps. Résultat, chaque jour, se déroule la deuxième bagarre. « Mais je veux une troisième tartine. » « Il faut partir à l’école. » « Oh, mais je n’ai jamais le temps de déjeuner. » « Tu l’auras quand tu auras appris à mettre tes chaussettes. » Les joies quotidiennes de la chaussette qui gratte et du déjeuner trop court.

Ma femme et moi, on s’est aimés comme des fous. On a même cru que c’était éternel, c’est dire. On s’aime encore, je crois. Dans l’absolu. Quand le vent souffle dans le bon sens. Nous sommes nés le même jour, le 30 janvier 1974. Nous sommes jumeaux devant les astres et à ce titre, selon les astrologues, nos enfants devraient être des génies cosmiques. Ce qui aujourd’hui, il faut bien l’avouer, n’est pas encore visible à l’œil nu. Je l’ai rencontrée il y a seize ans. L’année de sortie de To Bring You My Love de PJ Harvey, de The Bends de Radiohead et de Fight For Your Mind de Ben Harper. Je l’ai croisée dans un bar, un samedi soir. Je me souviens lui avoir dit cette phrase très peu élégante : « Hey Léa, je suis tout seul. Je sais que toi aussi. Si jamais tu as envie qu’on passe un peu de temps ensemble, n’hésite pas. » Sur le coup, elle n’a pas réagi et je suis resté planté là comme un con. Mais une semaine plus tard, on s’est recroisés. Elle est venue vers moi et m’a donné un baiser sur la bouche. Qui nous ouvrait pas moins que toute une vie. Je souris aujourd’hui en pensant à cette phrase. « Hey Léa, si tu as envie qu’on passe un peu de temps ensemble, n’hésite pas. » J’aurais pu lui dire : « Hey Léa, si tu as envie qu’on passe seize années ensemble, que l’on fasse trois enfants, que l’on s’endette ensemble, que l’on en vienne à s’engueuler parce que j’ai mis des couteaux dans le compartiment des fourchettes, que tu sois là à la mort de mon père à l’aimer autant que moi, que je sois là à la mort du tien, n’hésite pas… »

Léa m’a sauvé. Je ne plaisante pas. Brune, un tatouage sur l’épaule droite, de délicates taches de rousseur, des yeux bleus transparents, des seins en forme de pommes. Un sourire qui donne envie de s’endormir chaque soir auprès d’elle. Je suis tombé amoureux d’elle sans m’en rendre compte. Une évidence. Aujourd’hui, c’est une mère, une vraie. Entièrement dévouée. À ses enfants. Quant à moi, elle continue de m’aimer, je crois. Avec tendresse et la force tranquille de l’habitude.

Trois mois après notre premier baiser, nous habitions ensemble. Un petit appartement boisé, chaleureux. On étudiait encore tous les deux. On découvrait le concubinage. On cuisinait peu. On baisait pas mal. On laissait traîner la vaisselle dans l’évier. On était heureux. La fin des études est arrivée et avec elle la perspective d’appartements un peu plus spacieux. Un beau matin, je me suis réveillé sans savoir encore que ma vie tout entière allait basculer.

« Je suis enceinte ».

« Merde alors. » Je crois que c’est tout ce qui m’est venu à l’esprit. Jamais la pensée de me perpétuer ne m’avait effleuré.

J’ai commencé à travailler. Chauffeur de taxi, ce n’était pas prévu au programme. Après des études de journalisme, je me suis retrouvé dans une impasse. Lettres de motivation, Curriculum Vitae. Réponses négatives. Le bébé allait arriver, il fallait bosser. J’ai pris le premier truc qui se présentait. Et puis, il s’est passé ce qui se passe toujours. Une fois qu’on a la tête dans le volant, on ne prend plus le temps de s’arrêter, de se retourner, de se demander : « Est-ce que c’est vraiment ce que je voulais ? » Ça devient un travail. C’est dingue tout de même la capacité de l’homme à tout trouver normal après un certain temps. Comment fait-on pour accepter un contrat aussi caduc que celui-ci : « Vous allez travailler onze heures par jour. Et à la fin du mois, on vous donnera mille deux cents euros, soit de quoi payer votre loyer, quelques factures et vous faire du mauvais sang en vous demandant comment vous allez terminer le mois. »

C’est devenu un métier. Et je me suis finalement pris à l’aimer. Découvrant peu à peu que j’aimais la solitude qu’impose l’exercice mais aussi les brèves rencontres qu’il provoque. Si je fais le calcul, en treize ans, j’ai dû charger à l’arrière de mon bahut plus ou moins cinquante mille personnes. Des gens heureux, d’autres malheureux. Des beaux, des moches. Des taiseux, des causants. Certains m’ont livré une partie d’eux-mêmes. Ensemble, nous avons fait un bout de chemin. Aussi petit soit-il mais un chemin tout de même. Ils paient. Ils ont le droit de se laisser aller. Moi, je les emmène où ils veulent.
Henry
Et puis, il y eut cette rencontre. C’était en septembre, un vendredi soir à 20 h 30. Une légère bruine tombait sur la ville. Je vis un homme allumer une cigarette sur le bord de la route, et fus surpris que sous cette pluie, il ne fût vêtu que d’un pantalon en lin et d’une chemise à fleurs. Il leva la main en direction de mon taxi.

– Vous allez où ?
– 3, rue des Hortensias.
– Montez. Ça prendra une vingtaine de minutes.
– Très bien, c’est dans mes temps, dit-il en jetant sa clope dans le caniveau.

Il avait le visage marqué des hommes qui ont déjà fait quatre fois le tour de la vie, la soixantaine dangereusement engagée, la voix rauque, les cheveux plaqués en arrière, une barbe grise de quelques jours, des lèvres fines, d’immenses paluches, des yeux fatigués. Il avait un briquet dans le creux de la main, prêt à dégainer pour allumer une nouvelle clope.

Il prit place à l’arrière, triturant le briquet. Il regarda sa montre plusieurs fois tandis que je réglais mon rétroviseur pour avoir un œil sur lui. Il scrutait tout, les trottoirs, les gens, les lumières de la ville, comme s’il les découvrait pour la première fois.

– En voilà une drôle d’idée, de se balader en manches courtes par ce temps ?
– Je vous fais des commentaires sur votre manière de vous habiller, moi ? Si je veux mettre des chemises à fleurs, je mets des chemises à fleurs, dit-il d’un ton monocorde.
– Je ne parlais pas des fleurs mais plutôt du fait que vos manches étaient courtes.
Il ne répondit pas et retourna au spectacle de la rue. Le premier échange d’idées n’ayant pas porté ses fruits, je décidai de me taire et de le conduire à bon port en silence. Je n’avais parlé que par politesse. En réalité, je me contrefoutais de sa chemise. Comme je me contrefoutais d’ailleurs de cet homme que je n’avais jamais vu et ne reverrais jamais.
Quelques minutes plus tard, alors que je m’engageais dans la rue des Hortensias, il pointa de son gros doigt l’enseigne d’un bar un peu minable.
– C’est là, me dit-il. Arrêtez-vous quelques mètres avant…

Alors que je me parquais et clôturais mon compteur afin de lui faire payer la course, il me fixa.
– Dix-huit euros, lui dis-je.
Il garda le silence, plongeant ses yeux droit dans les miens.
– Est-ce qu’il serait envisageable que vous veniez me chercher tous les vendredis, samedis, dimanches, à la même heure devant chez moi pour m’emmener ici ?
– Euh, je ne sais pas, dis-je un peu surpris. Je n’ai pas vraiment de client régulier… Il se peut que je sois à l’autre bout de la ville et que ça ne m’arrange pas.
– Là n’est pas la question. Est-ce que vous le feriez ? Trois fois par semaine, m’emmener ici. Oui ou non ? Plutôt que vos dix-huit euros, je vous en donnerais trente à chaque fois. Ça vous intéresse ?

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