Exils
293 pages
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Exils , livre ebook

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Description

Ces Jean jusqu'à Jean Nouveau, dans la suite de Jean Sans Terre - leur déploiement dans une époque dite d'après-guerre, d'après 40 surtout. Cette époque est mise en alarme à travers des personnages, des rencontres. Jean ne parle donc pas toujours de lui - car lui, c'est les autres. Jean Gillibert nous offre, avec "Exils", une suite somptueuse, tendre, grave, ironique. Poète, homme de théâtre reconnu et traducteur estimé, il est, avec ce texte, un grand prosateur.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 février 2011
Nombre de lectures 44
EAN13 9782296676244
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0152€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

www.editionsorizons.com
Littératures
Littératures est une collection ouverte, tout entière, à l’écrire , quelle qu’en soit la forme : roman, récit, nouvelles, autofiction, journal ; démarche éditoriale aussi vieille que l’édition elle-même. S’il est difficile de blâmer les ténors de celle-ci d’avoir eu le goût des genres qui lui ont rallié un large public, il reste que, prescripteurs ici, concepteurs de la forme romanesque là, comptables de ces prescriptions et de ces conceptions ailleurs, ont, jusqu’à un degré critique, asséché le vivier des talents.
L’approche de Littératures , chez Orizons, est simple – il eût été vain de l’indiquer en d’autres temps : publier des auteurs que leur force personnelle, leur attachement aux formes multiples du littéraire, ont conduits au désir de faire partager leur expérience intérieure. Du texte dépouillé à l’écrit porté par le souffle de l’aventure mentale et physique, nous vénérons, entre tous les critères supposant déterminer l’œuvre littéraire, le style. Flaubert écrivant : « J’estime par-dessus tout d’abord le style, et ensuite le vrai » ; plus tard, le philosophe Alain professant : « c’est toujours le goût qui éclaire le jugement », ils savaient avoir raison contre nos dépérissements. Nous en faisons notre credo.
ISBN : 978-2-296-08774-3
© Orizons, Paris, 2011
Fabrication numérique : Actissia Services, 2012
Exils
Dans la même collection, dernières parutions


Marcel Baraffe, Brume de sang , 2009
Jean-Pierre Barbier-Jardet, Et Cætera , 2009
Jean-Pierre Barbier-Jardet, Amarré à un corps-mort , 2010
Jacques-Emmanuel Bernard, Sous le soleil de Jérusalem , 2010
François G. Bussac, Les garçons sensibles , 2010
François G. Bussac, Nouvelles de la rue Linné , 2010
Patrick Cardon, Le Grand Écart , 2010
Monique Lise Cohen, Le parchemin du désir , 2009
Daniel Cohen, Eaux dérobées , 2010
Patrick Corneau, Îles sans océan , 2010
Charles Dobzynski, Le bal des baleines, 2010
Raymond Espinose, Libertad , 2010
Pierre Fréha, Vieil Alger , 2009
Gérard Glatt, L’Impasse Héloïse , 2009
Charles Guerrin, La cérémonie des aveux , 2009
Olivier Larizza, La Cathédrale , 2010
Christine Longepierre, Alinéa , 2010
Gérard Mansuy, Le Merveilleux , 2009
Lucette Mouline, Faux et usage de faux , 2009
Lucette Mouline, Du côté de l’ennemi , 2010
Béatrix Ulysse, L’écho du corail perdu , 2009
Antoine de Vial, Debout près de la mer , 2009


Nos collections : Profils d’un classique, Cardinales, Domaine littéraire se corrèlent au substrat littéraire. Les autres, Philosophie-La main d’Athéna, Homosexualités et même Témoins, ne peuvent pas y être étrangères. Voir notre site (décliné en page 2 de cet ouvrage).
Jean Gillibert


Exils
Autres œuvres {1}
Poésie
Mes référendes , Paris, L’Harmattan, coll. « Poètes des cinq continents », L’Harmattan, Paris, 1994
Poésie pour vivre , poésie pour mourir, coll. « Poètes des cinq continents », L’Harmattan, Paris, 1997
Fiction
Jean sans terre, Phébus, Paris, 2004
Parole d’honneur, suite freudienne, avec la collaboration d’Anna Marin, L’Harmattan, Paris, 2010
Théâtre
Théâtre 1963-2008, L’Harmattan, 2009
Adaptations théâtrales
De très nombreuses adaptations pour le théâtre ont été signées par Jean Gillibert, notamment :
Fernando de Rojas, La Célestine ; Dostoïevski, L’Idiot, Les Démons, Les Frères Karamazov, L’Homme du sous-sol, Les Nuits blanches ; Tolstoï, Anna Karénine (La Mort d’Anna Karénine) ; Henry James, La Note du temps ; Pierre Jean-Jouve, Pauline 1880 ; Albert Cohen, Ô vous frères humains.
Mais aussi de très nombreuses traductions du théâtre de Sophocle, d’Eschyle, d’Euripide, de Skakespeare, de William Blake, de T. S. Eliot.
Plusieurs ouvrages incluant des traductions théâtrales devraient paraître en 2011 et 2012, chez Orizons, dans la collection « Profils d’un classique ».
Essais sur le théâtre
Les Illusiades : essai sur le théâtre de l’acteur , coll. « Bibliothèque des Signes », Clancier-Guénaud, Paris, 1983.
L’Acteur en création , préface d’Henri Sztulman, coll. « Chemins cliniques », Presses Universitaires du Mirail, Toulouse, 1993.
Phèdre ou l’Inconscient poétique , coll. « Espaces littéraires », L’Harmattan, Paris, 2001.
L’Esprit du théâtre , coll. « Liberté sur parole », Phébus, Paris, 2001.
Psychiatrie et Psychanalyse
L’Œdipe maniaque , 4 volumes, coll. « Sciences de l’homme », Payot, Paris, 1978.
Guérir en psychanalyse , Privat, coll. « Domaine de la psychiatrie », Toulouse, 1988.
Dialogue avec les schizophrènes , coll. « Le fait psychanalytique », Presses Universitaires de France, Paris, 1993.
Conversions, Calmann-Lévy, Paris, 1995.
« Alive again ? Then, show we where he is I’ll give a thousand pounds to look upon him »
William Shakespeare
« Vivant encore ? Montrez-moi alors où il se trouve Je donnerai bien mille livres pour le contempler »
« Deviner quels risques on court en pénétrant dans la mort avant terme. »
Guy Dupré
Les fiancées sont froides
Préambule I
C ’est encore une trame mais négative l’empreinte ! c’est-à-dire l’exil à jamais !
Et si je ne m’intéressais qu’à ma seule personne, je ne resterai pas attaché à cet orgueil d’un Verbe, plus insistant sur mes prétentions d’être !
J’ai senti, précocement, la menace de cette civilisation démissionnaire, d’un impitoyable pathos après « l’impardonnable » défaite de 40.
Tout fut hurlé à l’encan par Hitler, mais tout fut repris comme « en douce » à l’étouffée après les victoires des dernières guerres mondiales.
Le salpêtre des « douces barbaries » ne cesse de suinter des murs de la Culture !
Du monde, je ne sais rien on ne sait d’ailleurs rien du monde et ce fut pour moi désespérance de ne pouvoir être ni franchement romancier, ni poète en entier.
J’ai tenté d’exhausser le théâtre, mais avec ce jeu de mots, digne de ce qui me désespère, se sent-il « exaucé », lui ?
L’unité du divin qui a paru être le meilleur barrage avant l’irrigation, s’est-elle vraiment fracturée et si « nous avons tué Dieu » c’est qu’on savait pertinemment qu’il renaîtrait ressusciterait mais comment ? oui, comment ?
Je me suis donné cette petite occasion de serrer le Verbe de près et non le seul langage.
Pourquoi céder à l’autre ?
H élène et Jean se regardaient avec l’intensité clairvoyante et éperdue d’êtres qui se cherchent au-delà de ce qu’ils vivent, cette zone frontière où se mêlent les éclaboussures de sel et d’or ; sel pour la nécessité du moment, or pour la grâce dispendieuse de ce qui échappe. La candidature humaine est-elle pour la mort ou ne vient-elle pas toujours heurter la première heure où celle-ci nous fut donnée ?
Ils venaient d’avoir dix neuf ans, superbes hampes de vie. Ils marchaient le long de la grève sous un ciel léger, presque avide, où venait s’achever s’accomplir ? l’antique violence d’une mer infinie. Quelques mouettes déchiraient de leurs cris, âpres et quelquefois vulgaires, un temps aérien et suspendu. Ça aurait pu être antipathique. Ils s’arrêtèrent de marcher. Ils se rapprochèrent, se serrèrent l’un contre l’autre, se prirent la main, collèrent leur visages mouillés d’embrun le soleil venait juste de se voiler et l’horizon, plus fondateur que la mer, les unit, lèvres sur lèvres. Ils savaient qu’ils allaient se vouer à la substitution des identités, qu’on appelle premier amour.
Un rayon de soleil réapparut entre deux nuages circoncis. Il les transfixia mais ne les figea pas.
« Hélène, je veux ton âme, même si elle s’ancre dans la plainte, même si elle devient jalouse et impuissante, même si elle a peur d’être plus grande qu’une femme. Hélène, je peux alors devenir toi.
Regarde ces vagues si peu probables. Elles nous font croire qu’elles obéissent à un destin recommencé. Un jour elles nous couvriront de leur toit léger et nous saurons alors ce qu’il y a dessous la vague ! » « Mais qui nous manque ? », dit Hélène. « Embrasse-moi, serre-moi fort. Je suis une femme et je reviendrai toujours, plus forte que la mer et peut-être que la mort : le lot des femmes ! Petite fille, je le désirais déjà, à l’orée de mes endormissements avant que les rêves n’en brisent la prémonition. Oh, je suis triste malgré tout, mais je sais que je ne serai plus triste lorsque je reviendrai ! »
Ce dialogue irréel et comme déjà parcheminé par le temps n’était qu’une invention de leur cœur. Les adolescents de cette époque savaient encore faire monter la mayonnaise du verbe, dans les moments de disgrâce. Nous étions en 1939, peu après la déclaration de guerre, avant la défaite la plus agonique de l’histoire de France.
Sur cette plage en effet qui n’était pas une plage d’ailleurs, mais le fond vaseux d’une baie ostréicole mourait la force de la mer. Une « plate » menée par un homme qui la « pigouillait » passa non loin d’eux et fila, comme distraite, par accoups incertains.
Ils furent tout d’un coup vraiment abandonnés. Un sentiment de deuil, d’abandon, leur poignit le cœur comme lorsqu’on croit qu’un petit incident, un petit détail naturel, subitement entre-aperçu, peut vous détacher de la pesanteur du moment et vous entraîner au loin dans le temps. Tout peut être alors justifié.
« Mais qui nous manque ? », reprit Hélène… « Nous avons à vaincre l’ignominie. Mon désir pour toi est brûlant ! »
« Oui », répliqua, comme en parallèle, Jean : « Nous ne manquons à personne. »
Ils marchèrent encore un peu. La grève devenait caillouteuse, peu praticable à la marche. Ils s’aidaient mutuellement. Un homme, sûr de l’être, mais angoissé de l’être, poussait en Jean. Il lui tendait le bras sur lequel elle s’appuyait pour sauter de bloc en bloc… elle ressemblait à un grand oiseau vibreur… les cheveux noués se détachèrent, admirablement blonds, vibrèrent comme un essaim farouche et semblèrent dire dans leur envol « je ne veux pas de paysage, je ne veux que de l’altitude !… » En effet, le vent les souleva en arrière dans toute leur masse. Les silhouettes des deux adolescents au fur et à mesure de la tombée du jour se perdirent, comme si elles quittaient la grève, s’enfonçant dans le pommelé des nuages, semblant remonter cette route fabuleuse, là où l’horizon se perd en fuite, pente où l’on ne peut plus décider si c’est une descente ou une montée.
D’où venaient ces adolescents égarés mais en résonance avec l’agonie de leur époque ?
Elle, garante d’une enfance sécurisée, mais prête à tous les échauffourées du possible ; lui, plus vulnérable, encore moins assagi aux demandes de l’heure et du deuil ambiant ne cessait de laisser se détacher de lui les vivaces fantaisies d’une enfance leurrante et leurrée.
Fallait-il, à ce moment, où une brume montait de la mer, comme si elle voulait l’ensevelir, s’arrêter sur ce qui détruisait toute insouciance devant l’avenir ? « L’avenir est égal », c’est-à-dire sans espérance terrestre, leur donnait bien ce sentiment éperdu de menace.
Étrange était leur amour, qu’ils butaient contre l’étrange attitude défaitiste de leur pays ! Ils ne pouvaient accéder ni à l’éternité de la mer cette treizième heure du retour , ni à la rupture d’un temps historique qui leur était incompréhensible, voire inexplicable. Mais ils sentaient bien de toutes leurs fibres que leur rencontre présente allait les conduire au supplice celui des désespérés , au supplice presque inavouable des vies parallèles, des vies qui n’épousent jamais l’événement, là où l’histoire ne contient plus jamais ses propres bouleversements.
Le désastre, semblait-il, était leur paternité. « Mein Kampf » qui prédisait l’anéantissement de la puissance française s’était accompli. Le rapport « sain » tant prôné du droit au sol et à la terre était aussi accompli. L’Allemagne, « mère de toute vie, mère de toute civilisation », avait semé la catastrophe jusque dans le cœur de ce jeune couple plus qu’innocent.
Hélène avait toujours été une beauté incontestée parce que continument prometteuse. Tout dans son visage s’ordonnait autour des yeux et de la masse des cheveux, assez bas implantés, sommité moutonnante qui faisait que le regard devait traverser cet auvent pour accéder aux découvertes des choses et des êtres… Dans les moments de repli, les yeux s’enfonçaient dans leur excavation et semblaient être des enfants solitaires sous un préau d’école, mais ce n’était alors que des fauves tapis, peut-être repus d’avoir tant travaillé à regarder à travers l’encombrante chevelure volontairement mal disciplinée, qui se reposaient. Hélène était sûre de sa beauté fulgurante ; elle avait compris très tôt son implacable impossessivité qui sommait la destruction à mettre le genou à terre.
Petite bourgeoise par la taille biographique, son passé sans grand heurt n’offrait aucune embûche. Elle s’était toujours livrée à tous les arrière-pays. Les flirts, les amourettes, les amitiés passionnées étaient passé inaperçus, mais avaient préparé un terrain où le don de soi couvait sous roche, un don de soi comme en ont les génies telluriques quand ils s’adressent au miroir du ciel pour se convaincre que la terre existe encore.
Pour Jean, rugueux, oisif, taillé à vif, au corps brancardé, toujours plus dans un allant que dans un mouvement, on ne savait plus s’il était pure vérité de lui-même ou pure fiction. Il disait croire aux ombres, aux lémures, à la nuit. Il se disait fils « naturel » pour subvertir l’ambiance des légalistes, mais en fait n’avait pas de centre. Simplement son cœur ne connaissait ni l’envie, ni la haine, ce qui lui donnait un côté irréel qui leurrait. Mais un roman secret l’habitait. Il ne voulait pas savoir de ses parents ce qu’ils étaient, sachant pertinemment qui ils étaient. Il ne reconnaissait comme parents que l’événement. De tout événement il pensait faire de l’or, donner à l’accident sa grâce efficace.
Ainsi, la veille, Jean était allé seul jusqu’à la falaise qui prolongeait la grève et l’enserrait d’un côté. Cette falaise était peu haute, crayeuse, friable, rongée par la mer et par en dessous l’ensablant. Quand la marée se retirait, la géode béait et fascinait. Elle pouvait donner à penser, mieux que le suicide tiré du haut le suicide à vertige l’écroulement, l’éboulement, la corrosion básale. Le jour, l’heure, la minute où la falaise s’effondrerait avec lui et lui debout, comme sur un pont bombardé…
Un soir, d’ailleurs, Jean y avait connu d’étranges stigmates mentaux. Il s’était allongé à même la roche. Il s’était pris à rêver. Des cavaliers de la mer surgissaient, du fond de l’horizon. Des cavaliers teutoniques, modernes, bottés, affublés de grands manteaux de cuir noir, très souples, la croix gammée en brassard, casquettes… Jean se savait complaisant à de tels mirages. Il le faisait « exprès » Il poussa même plus loin l’onirisme composé. Les cavaliers descendaient de leurs chevaux, se donnaient la main. Leurs mains se consumèrent. Les naseaux des chevaux crachèrent le feu.
La horde gagnait du champ. La vision à faconde devenait hallucination. Elle entrait dans la tête du rêveur. Un rêve de boîte crânienne ! Jean avait cru défier le monde, la nuit, les étoiles, mais la nuit était plus forte. Un grand sentiment de néant l’envahit qui commença par une indistinction des formes, une dérive des sens. Jean fut rejoint par la terreur du surnaturel. Il n’avait plus à rejoindre la horde. Elle était en lui.
Terrifié mais renseigné, il se sentait prêt à toutes les célébrations, cosmiquement atteint. Il se levait, marchait sur la mer, plongeait avec le soleil couchant. Il ne s’apercevait pas qu’une ombre blanche le suivait pas à pas. Comme on dit, elle marchait dans son ombre… L’ombre d’une ombre. Il se retourna ; l’ombre foudroyée avait disparu. Mais subitement, en se retournant, il vit que cette ombre blanche le précédait maintenant ; elle s’épanouissait sur les eaux et, laiteuse, se mélangea autant à l’eau qu’au ciel illuminé d’étoiles.
C’est alors qu’une idée de suicide vint à l’esprit de Jean. Cette idée lui était parfaitement étrangère. Bien sûr, il y avait le vertigineux aplomb de la falaise et en bas, encore, ces têtes bouillonnantes de la horde nazie qui remontaient de temps en temps à la surface pour mieux sombrer… mais vraiment pourquoi les rejoindre ? Et dans une pensée vigile, quelque peu drôle, comme marginale à ce qui se passait dans le songe et dans le fond très intempestive, « Quoi, parce que je n’ai pas de père ni de mère d’ailleurs dois-je devenir un homme de droite ou un anarchiste ? »
Il commença à se dégriser. L’ombre blanche s’était évanouie, comme devant un blasphème. Peut-être s’était-elle commuée en nuages ? Tout disparut enfin de l’indistinction.
Jean s’éveilla. La seule parole qui lui échappa alors fut celle-ci : « Le Christ peut attendre ! »
Jean prit Hélène par les épaules moins gauchement qu’à l’aller. Ils marchèrent contre la mer, lui tournant le dos. Ils furent vite rentrés à l’hôtel modeste où ils avaient pris chacun une chambre. Ils n’usèrent que d’une. Leur nuit fut une naissance, mais quel avait été le philtre ?
Le lendemain, quittant l’hôtel pour Paris, au moment de régler séparément le prix de leur séjour, devant le regard obligé et un peu sournois elle avait deviné de l’hôtelière, Hélène lui offrit un petit bouquet de fleurs de lande, courtes et saugrenues, qu’on appelle « queues de rat » et qui dégageait un parfum subtil d’amertume dévoyée.
Peut-être pouvait-il tout simplement entrer dans son histoire et en être le seigneur ?
L’Étoile noire
À cette considération, il sauta sur place, juste en face de l’Institut. Au milieu du Pont des Arts, il avait senti que le ciel commençait à vibrer. « Ça va grêler », dit stupidement un quidam. Fallait-il prendre le bombardement proche comme un destin duquel on pouvait toujours réchapper ou comme une simple nécessité dont on doit se protéger ?
Il fallait rejoindre Hélène, rue Férou près de la place Saint Sulpice. Sur quelle force fallait-il compter ? Devient-on, dans la panique, mercenaire du temps ? Tout plutôt que la contingence : devenir mythomane au besoin. Il se voyait tout de suite narguant le danger, tirer tout d’une pièce, un homme occis sous l’effet d’une bombe et avec ce cadavre, affamer de crainte ou d’horreur les quelques passants furtifs et apeurés. Dire au ciel d’enfer cette puissance solitaire du défi inutile d’une jeunesse mal embarquée, mais embarquée tout de même. Cette griserie pouvait ressembler à de la gloire. Il était d’abord un « animal » humain : un homme capable de réversion. Les quelques passants fuyards ne prenaient même plus garde à lui. Ils le prenaient pour un fou, un excité, un être qui n’a qu’à mourir comme un chien sans logis et sans maître. Toutes ces idées puériles mais graves l’enivraient. Le danger les confondait et se confondait en elles par métamorphose subite, immédiate comme ferait une digestion sans estomac.
Tristement, un passant s’écria : « Il a de l’estomac, le petit, à danser comme une girouette… qu’est-ce qu’il va déguster ! »
Un violent désir pour Hélène l’habita alors. Il ne pouvait ni s’y complaire, ni s’y accoutumer. Il courut Rue Férou, regagner Hélène dans la petite chambre d’hôtel.
« J’étais inquiète », dit Hélène « car je connais ton goût du vertige !… Enfin te voilà ! Comment était-ce « Le Soulier de satin » ?
« Une femme qui ne donne qu’un soulier et qui boîte., tu imagines !… Mais il y avait des moments transcendants… » Jean ne prit pas la peine de raconter la soirée « irréelle ».. de toutes façons Hélène aurait-elle compris qu’admis à participer à la fête d’orgie noire et insalubre, il venait de « se » mettre en scène… ? Non, tout de suite à l’amour ! Il l’enlaça, la couvrit de sa fureur. Hélène connaissait bien cette modulation vibrante du corps de Jean ; elle savait y répondre et la réguler. Ce n’était qu’une quête d’incarnation, une sensualité trop spiritualisée, pleine d’écorchures, d’éclaboussures, de « pavés dans la mare ».
Le bombardement sonnait tout son saoul, avec de grands silences happés et des violences d’acier. Le brasier du ciel était si intense qu’il révélait une harmonie dans la destruction. C’est cette intensité-là qu’il voulait épouser. La création commençait dans le périssable même. « Si nous avons un fils nous l’appellerons… et le prénom s’étouffa dans le cou vampirisé d’Hélène. Les jeunes amants s’épousaient enfin, tout esprit de vengeance forclos.
« Oui, nous sommes de race supérieure », cette idée surgit subitement à l’esprit de Jean. Hélène prit peur comme si elle l’avait entendu prononcé à haute voix. « Nous avons gardé l’Image de la mort, par devers nous, celle qui nous fut donnée dans les temps immémoriaux. L’ampleur du mal dans le ciel n’est rien. C’est plutôt la terre qui ne veut pas du ciel ! »
Rien ne fut alors comme avant. Le paysage bascula avec le temps. Des nuages se trouvaient par endroit, laissant échapper des cratères de lumière, oscillante, vibrante, indocile au repos. Une poussière volcanique se répandait du tamis et saupoudrait de feux incendiaires la ville amarrée sur sa pierre, ses bâtiments, ses fabriques, sa durée minérale, sa fatigue. Certains immeubles, atteints puis écroulés, laissaient à travers leurs brèches couler tout le long d’un pan de mur restant et baver la lave incendiaire rose, grenue, qui était les réseaux de matière tordus par le feu diluvien.
Plutôt que le ciel embrasait la terre, c’était la terre qui vomissait le ciel.
Les deux amants avaient enfin fondu et roui l’épée de feu qui sépare tout couple, même en pleine union. Reposés mais non éteints, ils connaissaient l’authentique solitude de qui est Un pour l’autre invulnérables comme jamais le théâtre n’en pourra sécréter, mais que pourtant sa bâtardise même revendique.
Dans la nue outragée, la dernière étoile s’assombrit et devint noire, sœur éternelle des enfants qui brûlent et qui songent à la patrie sans mensonge qu’est le ciel.
Entrer dans la guerre.
Jean s’était engagé en 1939 pour la drôle de guerre. Nous revenons trois ans en arrière. C’est ce dont il se souvint au réveil de la nuit du bombardement de Paris, un des premiers. Il se laissa aller à l’image onirique qui n’est pas un rêve car elle ne sépare pas le monde vigil du monde endormi.
Il voulait une guerre, avec une musique souterraine, celle des grandes prises d’armes par les grands généraux. Il n’obtint que le vulgaire refrain : « Nous irons pendre notre linge sur la ligne Siegfried ! » Sordide !
« Pourtant, mon général, laissez entrer la voix sourde du dieu infernal ! »
Ou encore, « La matinée est belle, bonjour mon général ! » « Oh, la grande multitude prête au combat que je vois à travers la fenêtre ouverte ! Mon général, je suis votre homme. Je vous suivrai partout. Le dieu ne vous abandonnera pas. »
Le général se mit à son tour à la fenêtre du château et harangua son armée. Jean « rêvait » toujours.
« Soldats, n’abandonnez pas le pays qui vous aimait, le pays incompris, le pays qui marchait d’un pas de cavalier et qui n’avait pas peur de sa lumière, qui osait dire « je peux » avec « je pense » et qui savait fondre dans l’arrière-pays de la pensée la lumière du « je peux » ! »
« Jean mon armure ! viens !… »
« Non, arrache-moi cela. Je suis un soldat vieux.
L’esprit des morts vient à moi et me terrasse. Jean, prends l’armure et sillonne la mort. Tu es mon fils. Viens ! »
Jean sombra, en fait, dans l’endormissement, pour une histoire qui n’avait pas de bras.
Jean était bien l’ordonnance du vieux général Gl à Montry, près de Meaux ; ayant devancé l’appel, il fut pris par la guerre, qui n’était pas une guerre, ni même un simulacre. Il monta vite en grade : lieutenant. Il se laissa « flotter » Le vieux général, commandant des armées, était gâteux, atteint de syphilis tertiaire un P.G. disait-on. Il aimait le jeune homme sans trop savoir pourquoi. Il comptait sur lui, en fait, pour « orienter » la guerre mais sans batailles. La seconde guerre mondiale avait commencé sous l’apparence de sauvageries nationalistes. On ne reconnaissait même plus le génie allemand. Tout était inexplicable et le demeura. Une truanderie organisée ; les pacifistes disaient qu’il en allait ainsi de toutes les guerres de domination. C’est faux ! Mais il est vrai que la préparation à cette guerre mondiale qu’on appela guerre de 1940 sonna le tocsin de la guerre « sacrée » Le positivisme tant de Maurras que celui du laïcisme de la III e République savouraient l’avant-goût de leur triomphe Munich et Pétain. Hitler, pendant ce temps, rackettait. Le nabot-hurleur comprit vite de ce qu’il en était de l’Occident, une flatulence avec des raisonneurs impénitents, « L’école laïque et obligatoire !… La France seule, la seule France ! »
« Le Front populaire » avait préféré la semaine de quarante huit heures à toute prise d’armes. Le dieu abandonnait l’Occident comme il avait abandonné Antoine.
Devant tout cela, Hitler ne quittait pas son obsession : la guerre-éclair avec des Panzerdivisionen, des divisions motorisées, des stukas bombardiers, bref des fléaux de terre et de ciel… mieux encore des tonnes de bombes aryennes ! Et du bluff ! Rien que du dièdre et de l’Équerre !
Le vieux général rêvait à tout cela confusément. Un autre vieux général G2, encore plus démuni dans l’impotence, vint le rejoindre. Ils voyaient clairs ces deux badernes, mais ils ne rêvaient pas assez fort.
« Des chars !… toujours des chars… mais nous en avons, nous, des merveilleux chars ! Laissons-les reposer et jouons aux cartes ! »
Les deux généraux s’assirent à la table de jeu. Jean fit le « service » Les officiers suivirent, deux se détachèrent et vinrent s’asseoir à la table où l’on commença la partie de bridge.
Le jeu interminable commença. On ne jouait d’ailleurs pas « honnêtement ». On trichait pour que cela dure.
Dans le calme, l’insouciance, l’apathie, avec quelques disques d’airs anciens, quelques bouteilles de calva, il fallait faire avancer l’heure d’irrésolution en irrésolution.
Des plans ? Il fallait tout laisser en état. La défaite polonaise ne confirmait-elle pas qu’il ne fallait pas bouger ? Huit mois de pause dans cette irrésolution, cette incompétence, cette lassitude.
Le froid était excessif dans cet hiver 39-40. Les arbres du parc du château se dépouillaient dans le gel suspendu des heures.
On pouvait supposer que leurs branches, serties de serpents de glace, de bloc de givre allaient craquer, s’effondrer, que le tronc même de l’arbre allait se fendre. C’était encore trop prévoir un avenir !
On voyait dans la cour centrale passer et repasser des soldats, emmitoufflés, se taper dans le dos mutuellement, larga manu, plus pour faire « théâtre » et occuper le temps que se réchauffer vraiment. Pourtant, ils devenaient gênants : ils se mettaient là, justement devant la fenêtre de la salle de jeux. Ils provoquaient.
« Allez les chercher », dit enfin un des vieux généraux. Jean alla les chercher, les fit entrer. Ils se mirent en rang, au garde à vous. Au signal d’un officier supérieur, ils rompirent et commencèrent à se déshabiller. Ils étaient bien une trentaine. Entièrement nus, ils s’allongèrent sur le sol. On amena des lampes à rayons ultra-violets que l’on brancha.
Les soldats, ravis et bientôt en extase mais silencieux présentèrent leurs torses, leurs reins, leurs fesses, leurs jambes aux rayons réchauffrants et brunisseurs.
C’est à qui gagna, chaque jour, un peu plus de hâle…
Le jeu de cartes reprit. On changea de « mort » Soudain le premier général bougonna : « Prudence ! Prudence ! Ne parlons pas d’offensive. C’est obsolète ! On a démonté les canons de 14, pièce par pièce, on a graissé les pièces avec des huiles de pétrole et on a tout emmagasiné dans des dépôts. Ne parlons plus d’offensive. Chauffez-vous mes garçons ! », puis, d’une voix suave, comme s’il n’avait jamais dit un tel mot : « Hâlez-vous ! »
Jean comprit alors que ce père sénile voulait que ses soldats aient les « fesses au chaud ».
Le second général, G2, rétorqua : « Cinq millions de Français se trouvent dans la zone d’opération. Il faut que ces cinq millions aient tous les fesses au chaud. Achetons en grand nombre des lampes à ultra-violets plutôt que des canons… ou des chars… vous vous rendez compte des chars… mais c’est aveugle, ces machins-là !… et chauffons le cul de tous nos soldats… Au finish, ils auront tous le feu au cul et ils gagneront tous la guerre ! Hourra ! »
« Bien sûr ! », enchaîna le premier général, aussi lyrique et enthousiaste. « Les Allemands ne vont pas se jeter sur nous ! C’est impossible ! Nos fesses ne sont pas les leurs ! Nos hommes à nous ont les fesses tendres, humaines. Les leurs sont en pierre dure, en faux-marbre, regardez celles du sculpteur Arno Breker, leur dieu… Caresseriez-vous de telles fesses ? En mangeriez-vous ? Nous ne craignons pas l’estampille, nous. O fesses tamponnées ! » Le général ne se sentait plus d’ivresse. Il râla. On crut à l’agonie. On se précipita. Ce n’était qu’une jaculation d’extase !
Les soldats « aux fesses » souriaient avec béatitude. Peut-être que c’étaient leur fesses qui souriaient aux Anges.
La voix de la prosopée chaleureuse du vieillard les confortait, mais ils se demandaient un peu si les deux vieillards n’étaient quand même pas trop « absents ».
Le général Gl enfin acheva son toast aux fesses. « Le ciel est calme. La fesse est calme. Toute la pensée de la guerre est ici. »
Et le général G2 de renchérir : « Gardons nos fesses pour nous ! Voyons ! Si les Allemands nous bombardent… on coupe le courant et le bombardement cesse ! Toutes nos fesses seront victorieuses par essence ! »
Les deux ganaches rirent bassement. Ils savaient pertinemment que l’hiver au chaud n’allait pas durer, mais ici, à quoi bon prévoir ? Il était évident qu’il fallait durer, d’atermoiements en atermoiements.
Festoyer au besoin comme avant… au temps des banquets interminables des congrès radicaux de la III e République… Les soldats festoyaient cul nu. Ils ne se rhabillaient pas ; tout juste ils relevaient le pantalon pour retourner, repus, aux U.V.
De temps à autre, des estafettes pétaradaient dans la cour du château et apportaient des nouvelles « hénaurmes ».
« Hitler a fait venir trois cents gorilles du Brésil pour les dresser et les envoyer charger la ligne Maginot. »
« Hitler utilise de la graisse de chat pour lubrifier les canons ! »
Puis, la dernière : « Rhabillez-vous, la guerre est terminée ! Nos fesses ont vaincu ! »
« Tout cela est absurde, et comme trop « vrai », pensait Jean. Tout cela ressemble à ma détestable histoire. Je n’ai plus aucun prétexte pour ennoblir mon malheur exemplaire.
Ces figures de grand guignol, ces têtes d’ombre, je les voue à l’exécration, mais peut-être moins parce qu’elles sont perfides, insanes, que parce qu’elles me retirent la faculté que j’avais d’avancer dans le temps par bonds. Elles ne sont d’aucun symbole. Le recul du temps les achemine lamentablement à se confondre avec le temps mondain lui-même et on ne sait plus alors qui est engendré. Ici, l’imagination civique les avait engendrés. Ils étaient ce que voulaient les hommes de ce temps.
Une complicité horrible et maléfique émargeait aux comptes entrées et sorties, bénéfices et dépenses du temps. Quel Tartuffe, quel Vautrin se mettait à table pour présenter à signature le contrat maléfique aux hantises du mal qui saisissent les hommes quand ils ont le sens de leur défaite ?
Une France, un peuple, ont « voulu » à travers eux. Ils ont voulu la damnation de tout abandonner sur le terrain.
Les silhouettes dignes d’Ensor, de Ghelderode, ou d’un Rabelais sardonique avaient éteint en un instant l’espoir qui ressuscite le jour. Notre lâcheté avait abouti jusqu’à eux.
Jean craignait de trop bien saisir le grotesque mirage. Il fallait maintenant le déchiffrer, ligne par ligne, image par image.
Le piège allemand se refermait. Les Ardennes aux mystérieux relents mythiques furent violées, avalées, digérées. Les Panzerdivisionen s’avançaient hors de la ligne Maginot. Hollande et Belgique furent offertes en sacrifice, en coup de faucille vers la mer du Nord, tandis qu’à Paris caracolait la gloriolée formule gallicane : « Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts ! »
Les deux vieux généraux G1 et G2 continuaient à bredouiller : « Pas de coup de feu, surtout ! Pas de parodie de guerre ! Nous autorisons seulement à ce que les soldats élèvent des lapins, et les officiers des dindes… pensons à Noël prochain ! »
Dans cet horrible temps pire que les terreurs rouge ou blanche de la Révolution, on « décida » d’un lâcher de ballons. Quelques uns se prirent dans les branches hautes des futaies sombres des Ardennes. Ils y sont toujours, vestiges de vieux organes génitaux qui auraient séché. On vient même une fois par an leur rendre un hommage de curiosité. On prend pour s’y rendre un bateau sur la Meuse en plein hiver et, du bas du fleuve vers la colline, la foule des fidèles crie, évoquant les stuka piquant sur les ponts et les villages « La navigagion de plaisance est interdite ! » Et on se souvient !…
On se souvient de Churchill demandant au général, chef des armées : « Où est la masse de manœuvre ? » et le général de répondre : « La marge de manœuvre est réduite ! », confondant masse et marge. Mais le vieux n’avait pas tort, la masse de manœuvre était entièrement égaillée, disséminée, donc la marge de manœuvre était bien réduite !
Pendant que ce stratège hissé sur un monticule, essoufflé de tant d’efforts, comptait : « Un Panzer !… deux Panzers !… trois Panzers !… Ah, quelle fatigue ! Je voudrais mourir de fatigue ! », la paralysie sénile gagna toutes les troupes. De même qu’on ne savait plus si le temps engendrait l’histoire ou l’histoire engendrait le temps, par un tour d’aiguille à 180 degrés, la boussole humaine perdit totalement le nord et dans la grande hémorragie vida sa cuve ; résonna alors dans la creuse et sonore citerne la formule magique des déperditions : « Plutôt vouloir le rien que ne rien vouloir. »
La décision ne pouvait pas venir. « Ne pas mourir pour Dantzig » devenait « Ne pas mourir pour Dunkerque » La poche de Dunkerque signait la fin des grands rituels, des saintes liturgies de la guerre, donnaient raison aux « pacifismes »… et à Hiroshima !
La France devenait un cadavre insensible. Seule, Madame des Portes, égérie du Président Reynaud l’homme goupil, fort dans les situations de ruse s’agitait encore. Une guêpe dans un bocal. Puis la guêpe cessa de vrombir. L’étiage de l’inerte était atteint.
Sur la terre du pays, une fumée montait là où s’étendait le ravage. Seules des traînées de feu qui s’effilochaient donnaient un horizon de vérité « matérielle » qu’aucun regard mental n’arrivait à rejoindre. Jean décida, lui, de déserter.
Il réussit à troquer ses vêtements militaires contre des vêtements civils. Il voulut se rendre à la gare la plus proche, dans l’hypothèse où des trains auraient fonctionné. Savait-il où il pouvait aller ?
Sur le plateau d’herbe courte et fuliginée, il marchait, rageur, désemparé, lorsqu’il aperçut au loin, près de l’horizon, déambuler une silhouette qu’il reconnut, au fur et à mesure que tous deux avançaient l’un vers l’autre. C’était une vieille femme. Jean distingua à cent mètres qu’elle était vêtue d’une armure. « Bonté de feu, c’est elle, ma déesse, ma folle implacable ! » À la lumière tombante du soir, elle illuminait la terre, irisée d’oiseaux multicolores et multiformes qui la précédaient, virevoltant autour de sa tête, l’auréolaient et dressaient, tant ils étaient nombreux et variés, une comète qui semblait s’écheveler du ciel. La nuit venue, Jean vit que ces oiseaux vibreurs portaient dans leurs becs et leurs pattes des corpuscules matériels de lumière.
Jean se dit alors qu’à cette heure, à ce moment même, les deux vieux généraux dans leur Q. G. étaient en train de se débarrasser de leurs vestes galonnées, de leurs képis à feuilles de chêne, qu’ils se dégradaient mutuellement et que, dans un accord comme le néant peut parfois en créer, ils se donnaient la main et, complètement nus, se jetaient tout vifs de la fenêtre du premier étage dans le vide. Sorti du songe, face à la vieille en armes, Jean se sentit entrer dans la guerre.
Sur les champs irradiés, ainsi, dans sa cuirasse, la vieille était la mégère de la flamme, la louve étincelante. Jean surprit qu’elle tenait une pivoine sang à la main.
Était-ce elle, l’Enragée, qui sous les yeux de vieux narquois s’était colletée avec un énorme « berger allemand » aux crocs frémissants et avait sauvé Jean dans l’enfance d’une morsure sanglante et certaine ? Était-ce encore elle qui avait connu tous les dangers de l’inondation des rues du petit village endormi et avait pris dans sa barque enfants, vieillards et handicapés ?
La pivoine était incandescente. À cela, Jean la reconnut. C’était l’emblème de la lutte pour la victoire. Une femme, une cuirasse, une pivoine.
Le manège de la vie reconduisait Jean à son point de départ : une naissance. « Jusqu’à elle, c’est moi », pensa-t-il. « Apte à vivre ! »
La vieille « amorce » ne lui fit même pas signe de la suivre. Elle était sûre d’elle dans ses incarnats.
« Regarde ma pivoine, elle brille d’elle-même ! » Jean marcha dans son sillage, comme on avance dans le temps. Le paysage successif se dérobait à la succession : le vrai rêve intérieur dégorgeait tout d’un temps immémorial, celui des Hautes-Terres.
Jean comprit une fois de plus avec Elle que théâtre, guerre, communauté, avaient perdu tout leur sens. Mais en avaient-ils eu un vraiment dans leur térébrante fugacité ?
Eux deux, marchant vers un Est impondérable, qui les voyait ? Qui se souvenait d’eux ?
O vies inimitables des chimères par où toute vie commence et par où toute mort finit ! L’inquiétude du ciel, mais qui y songe, hors la chimère ?
S’il n’y avait les femmes pour s’allier à la douleur du monde, qui la supporterait ?
« Quand je serai de retour ! », avait dit un dieu qu’on jugeait trop céleste. Jean songea à lui comme la première fois sur la falaise désespéré.
Il se décida de rompre sa marche. La grande Image se fondit dans le ciel mordoré, grand scarabée de feu au bout de la nuit.
En descendant la rue de Médicis, à la hauteur de chez Corti, Jean, qui pensait aussi à écrire, fasciné par la vanité des auteurs « happy few » de l’éditeur de Breton et de Gracq, se posa la question paradoxale suivante : « Pourquoi Flaubert, dans Madame Bovary, commence-t-il par un « Nous » de majesté collective, à savoir que ce « nous » représente les enfants de la classe qui accueille « Charbovari » (Charles Bovary) et pourquoi après ce « charivari » de la classe, ce « nous » est-il perdu dans l’écriture au profit d’une objectivité descriptive, géniale certes, mais qui relègue au « bien observé » la satire sociale ce qui aurait dû être un acte de charité ? Pourquoi, dans « Le temps retrouvé », de Marcel Proust, le narrateur se perd-il, se dissoud-t-il, au moment de la guerre de 1914 et, disparaissant, sans crier gare, laisse-t-il la place au changement de temps, c’est-à-dire au temps lui-même, à son intemporelle présence » ?
« Il faut que j’essaie de ne pas faire comme cela ! » Mais Jean ne connaissait pas encore les affres du dédoublement. Il demeurait toujours persuadé que les choses détruites reviennent toujours à leur condition première.
Hélène comprenait cela, elle. Il se rendait à l’hôtel la rejoindre.
Quand Jean pensait : « Devant le doute, ne soyons pas impatients, nous ! », Hélène disait tout haut : « On ne peut pas tout vivre. Faisons que notre vie soit aussi une vie étrangère ! Nous sommes irrémédiablement double ! »
« Fiat hominem ! », répliqua intérieurement et sourdement Jean à ce dialogue fabriqué et pourtant réel. Il avait dépassé Corti et ne songeait plus à écrire, ni à la vanité d’être sur un présentoir de libraire. « Qu’elles cessent les choses, et que la création commence ! J’ai une place à prendre. Je vais espérer de vivre » Il se regarda dans une vitre d’un café voisin. Qui était-ce, ce guetteur mélancolique ?
Il entra dans le café. Il demanda un alcool. Pour se laisser porter par le courant de la fuite des choses contre leur vilain parti-pris.
« Avec Hélène, je dois être invivable. Quelle gueule j’ai ! ».. puis au moment de payer, le cognac bu d’un trait, sec comme s’il s’adressait au garçon de café, et déjà tout haut, si haut que le garçon crut qu’il était mécontent ou que ce n’était pas du cognac qu’il avait commandé : « Non, ce n’est pas vrai que c’est autrui qui donne vie au paraître !… Vraiment, je suis idiot, on dirait un existentialiste ! » Et au garçon interloqué puis gêné et irrité : « Pourquoi n’y a-t-il pas des points d’ironie dans la langue française dans aucune langue, d’ailleurs , pourquoi n’y a-t-il que des points d’exclamation ou de suspension ?
Le garçon demanda surtout à être payé et regarda par en dessous son client.
La défaite de 1940, la vision terrifiante qui la suivit, la désertion puis la reprise de la vie « civile » n’avait rien valu à Jean. Le temps mal gauchi de l’après-guerre ne l’avait pas préservé de la médiocrité, lui non plus… de la médiocrité ambiante, comme de sa propre médiocrité. Quoi, exister ? Avec qui ? contre qui ?
L’époque faisait des entailles douloureuses. On avait cru entrer dans l’histoire. On en était devenu des assis.
Il arriva à l’hôtel de la rue des Canettes, tenue par Céleste Albaret, la « proustière ».
Passant le seuil, Jean pensa à ces ombres d’hommes qui cherchent une mort mystique et qui ne la trouvent pas. Madame Céleste justement avait à lui « raconter » un de ces derniers moments de Marcel. Jean la fuya. Il voulait Hélène, elle, vraiment mystérieuse comme une vestale… et non tous ces valétudinaires apitoyés de la grande et vaste mort qui n’a cessé de passer comme un vent d’hiver sous les pages de « La Recherche ».
« Le chemin ondoyait de la quinzième année où l’on voit roder le grand lion à tête de porc de la puberté » (Léon Bloy).
Hélène ne l’avait pas attendu.
Jean, dans la chambre, un instant fut saisi par l’imprécation. Sa vie jusqu’ici n’avait été qu’une suite babélienne de montagnes vertigineuses, dont Hélène quelquefois se gaussait, bien qu’elle y fut très attentive. Elle lui disait simplement : « Raconte, fais-moi passer le temps ! »
Mais quelque chose, en lui, haïssait le temps. Il aurait voulu être plus béant que le temps et, par là, le vaincre. Il pensait à des foudroiements accomplis puis riait de ces complaisances surromantiques. Mais la vague refluait et puisqu’il n’avait pas été « attendu », il se suspendit à quelques années en arrière, là où il ne savait pas encore s’il serait reître ou prêtre. Il s’abandonna, comme maintes fois, au masque de la récurrence.
« Serais-je prêtre ! » Quelques dames catéchistes avaient jeté leur dévolu sur lui. Phèdres fanées, elles adoraient ce dieu, petit Éros, qu’elles voulaient soustraire à la loi de génération. Quand Madame Moisand tenait l’harmonium, à la messe, par moments, surtout à l’Élévation, dans le rais de soleil à travers le vitrail, elle s’auréolait d’une puissance assez terrifiante qu’on ne savait plus très bien si cet archange n’était pas aussi Lucifer. Sur l’hostie, d’ailleurs, que tenait le prêtre au bout de ses deux mains rassemblées, une tache jaunâtre apparaissait et, comme de l’huile ou du cambouis sur un chiffon, gagnait toute la plénitude du cercle de l’azyme. Le prêtre devenait un mécanicien. La messe est « noire », pensait Jean. Les enfants de chœur commençaient à s’agiter, ou plutôt leurs gestes fonctionnels ne s’acclimataient plus à la liturgie assez fade de la messe. L’encensoir virevoltait et crachait une fumée qui devenait de plus en plus épaisse, pompéienne. La sonnette s’électrifiait, devenait folle, inconsidérée, le tintement crissant dans l’aigu. Le prêtre oscillait dangereusement sur le pont de son navire en détresse. La foule des « fidèles » tanguait à son tour. Les images sulpiciennes ricanaient et la statue de Sainte Thérèse devenait licencieuse avec quelques appels obscènes et fissurait son plâtre. Jeanne d’Arc se torchait le cul avec sa bannière. Saint Antoine se masturbait.
Dans ce diabolisme de pacotille que Jean inventait au fur et à mesure de l’office, pour lutter à la fois contre l’emprise d’un sacré désuet, obsolète, et pour se surélever au dessus d’un athéisme contempteur « laïque » qui ne répondait qu’à la règle du « bien observé », Jean ne voulait pas se laisser dépasser ni sur sa droite, ni sur sa gauche.
Le prêtre prononça, ivre et guignolesque, les paroles sacrées des incarnations rituelles. Avant même de les prononcer, Jean les traduisit de l’araméen, langue première du Christ, pour étouffer les phrases convenues et douçâtres du catholicisme romain appesanti, et cela devint : « Ceci c’est ma chair… mangez Ceci c’est mon sang… buvez Cela chaque fois vous le referez En mémoire de moi vous le referez ! »
La pensée du crime lui vint alors, cette excession du débordement de vie. Il était prêt à foncer sur le célébrant. Mais avec quoi le tuer ?
L’assommer, peut-être, avec le lourd chandelier près du maître-autel ? Mais il ne parviendrait pas à le soulever, à le brandir mais il était tout seul et il fallait qu’il fût tout seul. Plus tard, peut-être, il saurait rassembler des émules, et un jour, lors d’un office semblable à plusieurs, il chasserait, massacrerait, ces « théâtreux » du temple.
Une phrase inopportune, stupide, lui vint paradoxalement à l’esprit : « Je brume dans les rancards » Habitué aux maléfices de tous les jeux de mots, il décoda vite et cela devint une phrase commune, quelconque, vulgaire et déperditrice : « Je rue dans les brancards ! »
L’orgue tonitruait, s’étant substitué à l’harmonium des pleureuses. La fin du service arriva. « Itae missa est » La foule évacua. Jean resta, quelque temps, isolé dans la nef, la petite vengeance à l’âme ne s’était pas éteinte mais il la mit en veilleuse, sous la cendre comme on fait des odieuses lumières.
Dans la sacristie, les enfants de chœur se dépouillaient laissant voir des genoux gercés qui ne demandaient qu’à resaigner.
Si Israël est élu, aucun chrétien, lui, n’est élu. La nouvelle alliance n’est qu’une dérive et l’Europe chrétienne toujours en train de conquérir un terrain mythique n’est qu’une dérive des continents asiatiques. La jonction Europe-Asie le Moyen Orient , c’est là où se creusa la religion messianique du salut, elle ne peut qu’y demeurer.
Qu’est-ce que c’est que ces vieilles femmes endolories, qu’est-ce que c’est que ces bénitiers où l’on ne trempe que des doigts de femmes du monde ? Qu’est-ce que c’est que ces prêtres ensoutanés qui perdent leur « pater » sur les marches des châteaux où ils vont à la soupe ou qui le perdront encore plus assurément dans le socialisme mouillé des démocraties chrétiennes ? Les vrais curés, les vrais sacrificiels, ce sera Hitler, Staline, Fidel Castro, les grands-prêtres du salut universel ! Ceux qui ont su traquer l’homme. Là où il ne peut plus se cacher, dans la peur et dans l’angoisse.
Suis-je Ange ou Apostat ? Prêtre ou reître ? Jean se révolta : « Je ne pense pas jusqu’au bout ! » Un « un » intérieur le ressaisit. Pas de débine, mais de la tenue ! Et puis, dans ce christianisme qui devenait livide, il y avait encore cette sauvegarde : le rapport y est toujours rapport à une personne et non à un objet. Le monde n’a aucun sens c’est vrai, c’est pour cela qu’il doit être sauvé.
Et comme lorsque les idées comprimées remplissent un être jusqu’au trop-plein, elles dévalent soudain. Jean entendit nettement cette phrase personnifiée : « Cruel enfant, qui me parle encore d’amour ! » Jean se rendit auprès de Madame Berteaux, belle femme mûre, libre, dispensatrice d’ébauches de plaisir de chair. « Rien que la chair », disait-elle, « Rien que la charité de la chair ! » Elle soignait encore un vieux mari, cacochyme et sentencieux, qui avait tout compris des agissements de sa femme et qui les reversait au compte de la plus benoîte et insipide connivence peut-être avec un relent de promiscuité qui l’avait ragaillardi.
Il lui déclara tout de go : « J’entre au séminaire ! » En faisant cette déclaration, Jean eut l’impression d’avoir vécu tout cela. Fort de sa dépêche, il rompit avec l’inceste, ne revint plus chez les Berteaux et admit que le souci de la perfection était mortifère. Avait-il pensé un moment à une religion de l’inceste ? Peut-être, mais cela ne pouvait conduire qu’à une caste immobile ! Jean se rendit au séminaire de Meaux. Il y fut admis. Avec un aplomb superbe, il avait parlé au père qui le reçut, non de sa foi elle était nulle , mais de Pascal et du traité du vide. « Le vide est plein… et la légèreté est aussi pesante. »
Rafle au séminaire
D ans le dortoir, aux heures paradoxales de la nuit, Jean se réveillait et, absolument lucide, allait réveiller quelques camarades. Il avait acquis un ascendant sur certains qui buvaient ses paroles. Il les réunissait en cachette, aux lavabos. Il faisait débuter la réunion ils étaient cinq ou six par la cérémonie du sang, banale chez des adolescents : mélanger le sang de chacun après incision. Technique puérile, mais efficace. Puis, après ce sacramental qu’il expédiait, il pérorait, mais à voix basse pour ne pas alerter le surveillant et les autres séminaristes, « Vous voulez servir le Christ. On vous enseigne des fadaises de vieille école. Le sursis est terminé. Le sacerdoce, comme la corruption, s’essaime, messieurs. C’est du sang mélangé. Il faut toujours être prêt, en armes. Un malheur peut toujours arriver. Imaginez qu’on veuille vous embrigader dans de vieilles et sottes pénitences, qu’on veuille vous assujettir à des pitiés sans audace… à des charités de faiblesse… des démissions… vous êtes des soldats du Christ, nous sommes toujours en veillée mortuaire. Le Christ est toujours en agonie. Jusqu’à la fin du monde. Imaginez que vous devez, après les derniers sacrements donnés à un mourant, vous rendre à son enterrement quelques jours après… c’est vous alors le maître-officiant. Ne croyez pas qu’il ne faut pas être ému, ne pas pleurer. Au contraire, le vrai devoir du prêtre c’est de pleurer toutes ses larmes pour celui qu’il n’a pas connu, qu’il n’a même pas aimé. Nous ne serons pas des chanoines mais des messagers de larmes jusqu’à nous vider… Regagnez vos lits. Maintenant couchez-vous ! » Ils obéissaient ; lui se tenait encore assis dans son lit, présageant des temps futurs. L’ange de la mort veillait ses vivants.
Jean visionnait très bien la scène maintenant. Tous se levaient dans le dortoir, rejoints par des curés en soutane, des évêques à mitre, des chanoines à chasuble, faisant une chaîne silencieuse qui serpentait et qui traînait au bout de sa guirlande. Le Pape lui-même, tout vieux, tout cassé, dernier sacrifié, saisi de hoquets, d’accès de toux et d’épreintes rectales…
Jean tenait la tête du cortège, bardé de pierreries, comme à Byzance. Il se voyait conduire la meute sacerdotale, franchir la porte du dortoir, descendre les escaliers du séminaire et partir, à travers des campagnes successives, jusqu’à une ville, jusqu’à une église barricadée. La meute forçait le portail à coups de bélier c’était une croix de plusieurs mètres de long. Il chantait les vieux cantiques en araméen. 11 les vociférait plutôt, suivi en retard par le chœur de ses « apparatchiks » C’était la croix même, lourde comme une échelle, qui avait servi de bélier pour défoncer les battants du portail. Ceux qui ne portaient pas la croix étaient munis de jouets à clous et commençaient à flageller, à fustiger les fidèles ramassés dans la nef.
L’église était plongée dans l’obscurité, c’était à l’heure des froids matins d’hiver. Les chants victimaires, les hurlements, les piétinements, le fracas des chaises bousculées se congloméraient en un boulet sonore, impétueux, destructeur.
Le cortège furieux arrivait à l’autel. Un brave curé officiait. Il se retourna, vit le danger, cacha vivement le ciboire dans le tabernacle, le ferma à clef, déroba la clef. Il se retourna et s’offrit en holocauste au saccage de la marée des jeunes gens fous.
« Déshabillez-vous ! hurla Jean. Le prêtre s’exécuta, ôta ses vêtements sacerdotaux et parut en chandail et en pantalon plus indécent qu’un homme nu.
« Tournez-vous » Encore une fois le prêtre s’exécuta. La foule des fidèles n’intervint pas, médusée de tant d’audace, d’une action menée à son terme. « Tu es l’agneau ! » À ce mot, Jean fit signe aux porteurs de la croix-bélier de foncer sur l’homme. Il fut écrasé contre le maître-autel, le torse d’abord, le crâne ensuite. Les os s’exclamaient. Il eut juste le temps de vagir : « Jésus ! », la bouche râlait, bavait le sang.
À cette mort rapide, Jean et ses séminaristes poussèrent l’hosanna : « Christ vainqueur ! »
La foule, hésitante, puis galvanisée par l’événement même, s’agenouilla, d’un seul mouvement. Elle se mit à chanter le cantique d’actions de grâce. Jean avait voulu le grand Jour. Il l’obtint.
La vision avait « marché » Jean n’avait plus besoin de rêver. 11 avait encore une fois piloté le futur. Il s’endormit enfin, assuré du lendemain. Il fit malgré tout un rêve : la rêverie ne l’avait prémuni en rien. Un rêve où un père lui lançait à la tête une énorme miche de pain. Ce père ne l’aimait pas. La vision antérieure n’était qu’une pauvre vengeance, mais au réveil Jean le séminariste ne s’en tint pas là. « Mais il aura sa chute, le vieux ! »
Jean acheva son année au séminaire et n’y revint pas, soulagé. Il était libre et sans conscience. Avec une énorme puberté. Les femmes le convoitaient, les hommes aussi. Il ne donna prise à rien qui fut de la chair. « De toutes façons, l’autre ne me dira jamais ce qu’il veut, ce qu’il sent, ce qu’il vit. Le saurait-il d’ailleurs qu’il le garderait par devers lui… » Avec le peu d’argent que sa mère avait fini par lui donner, il vint à Paris. Nous étions juste avant la guerre. Des jeunes gens et des jeunes filles attablés aux terrasses de café ne pouvaient pas, ne savaient pas se délivrer du contentieux considérable qui oscillait entre un idéal indéfini des oncles Gide vagabondaient comme des polissons dans de plates nourritures terrestres et la menace latente d’une mise à feu et à sang. Jean se lia à un petit groupe de monnayeurs d’absolu qui devinèrent vite et agréèrent son ardeur d’alezan. C’est parmi eux qu’il rencontra Hélène. Elle peignait et travaillait dans un atelier. Jean trouvait mirifique et curieux qu’on puisse déceler le secret des choses, des « visions », dans le dessin et la couleur.
Paris était déjà « plaqué au sol » et se débattait dans ce qu’on n’appelait pas encore d’une façon ostentatoire, mais qui circulait sous cape comme une rumeur : « Existence » !
Cela respirait le désastre. La voix prophétique, seule, planait avant l’internement.
La déclaration de guerre ne surprit pas Jean, non pas qu’il fut fin stratège, mais parce qu’il comprit que ce n’était qu’une rotomontade de plus. Lui, de toute façon, pensait « mourir à chaud »… Il devança l’appel.
La chute du grand diadoque
N ous reprenons le fil de cette chronique qui chevauche chaotiquement les années, d’avant en arrière, d’arrière en avant.
Jean ne voulait pas en finir avec les églises par simple abandon, lassitude, désintérêt. Le temple le fascinait toujours. Il sentit un jour un renouveau de goût de prière. Il entra dans l’église Saint Sulpice, jésuite, propice plus à l’oratoire qu’à l’oraison.
Il s’agenouilla, tenta de dialoguer avec l’inexplicable. Pas grand’ chose ne surgissait à l’horizon mental. Pourtant si : au loin, un craquement léger, comme on peut en entendre dans des caves déshabitées. Jean l’interpréta comme un futur fracas, une fissure par ébranlement et une chute de voûte. Quelques gravas un peu de plâtre tomba à ses pieds. Ni un prêtre qui passait, ni quelques fidèles habitués n’y prirent garde. Jean ne cherchait plus une origine à ce bruit, mais intenta avec lui un dialogue : est-ce l’annonce de la Grande nuit de l’âge de Dieu ? Remettre les bandelettes du songe et tenter à nouveau de pressentir le futur, de le prophétiser ?
Un éclair sillonna le haut de son bras. Il sentit tout le membre bouger, son épaule tressaillir, ses lèvres remuer, mais il n’avait pas de paroles à murmurer. « Tous les mots sont pareils », pensa-t-il dépité, « chaque mot est un autre » Seule la lumière !… Quelques mots revinrent, quelques mots de latrine, puis le silence…, une ecchymose après que le mot grossier ait frappé.
« Y a-t-il en moi quelqu’un qui est passé ? Qui est demeuré ? Ce qui a été n’a pas été. L’église n’était pas encore une ruine mais le temple s’était ouvert à la noire mélancolie de Dieu, qui devait se sentir abandonné… pour sûr ! »
Jean sentit son bras s’agiter convulsivement. Pourtant il n’y avait personne en lui. Qui se manifestait ? Jean se sentait devenir creux, comme un ciel ou un tombeau. Jean ne voulait pas « mourir à froid » La grande visiteuse qu’est la lumière vint enfin redonner sens à ce pauvre phénomène qu’on peut dire « hystérique » parce qu’il capte de travers l’essence du langage. Il n’y a pas de dialectique mais il y a des dialectes. Ce moment orgastique en était un.
Par pinceaux, effilochures, la lumière descendait, ondulante, des vitraux de l’église. Elle rythmait les murs, les piliers, les statues, les chaises, puis semblait s’enfoncer dans le sol, dans la terre. Elle construisait un château d’isolement, une vie sans « moi » Est-on personne ? La vie paraissait si proche dans sa ténuité corpusculaire. Un moment, Jean crut que ces taches en mouvement étaient des insectes irradiants. Il voulut en écraser un. Le bruit de la chaussure sur le soi le persécuta. Le corps n’est quand même pas tout à fait silencieux. Le corps se heurte et résonne. Le corps est un malandrin, il vole toujours un peu de foudre au ciel. Le bruit que fit le talon sur la dalle délivra des harmoniques. C’est comme si une équipée spirituelle recommençait, une de ces harangues emphatiques, inopportune, qu’il connaissait très bien et qui déblayait le « mental ».
Jean s’entendit dire : « Arrive ce qui doit arriver, je me sauve ! », mais il avait pensé en même temps : « Avec la mort, je vais très vite ! »
Lui, qui se croyait un fiancé de la vie, ayant quitté brusquement le transept, il arriva tout penaud sur le parvis de l’église. Il avait cru ressusciter l’orage, écarter la branche par où on devine puis voit Dieu, il ne vit que quelques silhouettes d’hommes pressés, inattentifs, qui vaquaient… des passants sans histoire. La « passe » était rompue. Une fine pluie, glaciale, perfide, commençait à tomber, délivrant un interminable désespoir. Pourtant, Jean, rassemblant encore quelques forces mises par trop à l’épreuve, crut distinguer à travers le brouillard que faisait le rideau de pluie au lacis indémêlable une grande ombre signe d’un vieil homme qui avait trahi, entravée dans des plis de voile sombre s’affaisser comme fait une toile de parachute, puis s’accrocher par lambeaux aux marronniers de la Place Saint Sulpice et, comme une peau que la chair ne nourrit plus, se crever par larges plaques et enfin, diluée par la pluie infatigable, se dissoudre, comme un tissu trop usé est corrodé par l’acide ou la sueur.
« Heureusement que la rue Férou est tout près de la Place Saint Sulpice », pensa Jean. Là se trouvait la Maison des Lettres. La « Maison des Lettres » était le sérail et le havre des jeunes poètes de cette époque. Des castes immobiles s’y réunissaient à longueur de temps pour épuiser le désenchantement du monde de l’après-guerre. Il y avait bien encore quelques quincailleries surréalistes, mais le baromètre ne marquait plus le repère suprême de l’or du temps. C’était un très bel hôtel particulier où l’on se plaisait à raviver quelques mânes pittoresques : Talleyrand et une de ses maîtresses, Colette et son incolore « Chéri » de Jouvenel.
On y fourbissait encore l’initiation, dans l’idolâtre culte de la catacombe. « Le grand diadoque est mort » était le signe de ralliement. Les poètes avaient d’ailleurs confectionné une momie, bandelettée, au nez rongé, qui représentait le grand diadoque. Jean les trouva tous réunis en cercle, Roland Lesigne, Jacques Le Clivât, André Narcisson, Albert Tipasa, Jean-Louis Marigny, Guy Grandcoucher, Martin Delaître et… un inconnu qu’on lui présenta sous un nom d’emprunt : Naej Tribillig.
La momie était étendue sur son catafalque, dans une cave voûtée où le soir on disait des poèmes, qu’on souhaitait assonances, mais dont l’« hermétisme » de surface cachait mal la pauvreté d’inspiration. Les « filles » les muses n’étaient pas encore arrivées. On attendait Jean. On s’étonnait de son retard. Benoît Sulfur, un ancien de la guerre de 14-18, se tenait un peu à l’écart. Il faisait figure de chef, de mentor. Il avait connu la vie des tranchées de la guerre de 14. Ses cinquante ans l’auréolaient. Il était du temps de la « grande » ! Benoît morigéna Jean pour son retard. Benoît n’était pas un homme moderne ; il s’immobilisait dans un septicisme lointain, un peu souriant, et laissait planer un regard gris vert au-delà de toutes déceptions, sur les choses et les êtres, celles et ceux que son « mordant » laissaient pour compte ; on aurait pu l’imaginer, le sachant célibataire, saisi de transes passionnelles pour ces jeunes gens, mais non, il ne vivait que du souvenir des anciens « corps à corps » quelle étrange expression ! de la guerre des tranchées où soldats français et soldats allemands fraternisaient dans l’adversité du combat. « Quand on a connu cela, il n’y a plus rien à espérer d’autre ! », se plaisait-il à dire. De fait, il n’avait jamais capitulé et cet hérétique, qui avait été mobilisé en 1940 mais qui fut « absent » à cette guerre, comme tant d’autres mais lui délibérément , demeurait un bloc de subjectivité farouche, alarmé, sur le qui-vive, car tout son être tout son temps d’être plutôt s’en tenait à ce qui fut jadis ébranlé dans toutes ses racines. Il disait ne pas aimer les femmes. En fait, ce qu’il haïssait, avec perversité, était la Génération elle-même. Les femmes généraient l’avenir. Donc, elles étaient en trop ; c’est lui qui, par ludisme, ennui amusé, avait eu l’idée de la « momie » et du culte qu’on lui vouait. Il savait que c’était un piège assez puéril, mais qui agrippait encore de jeunes ardeurs. Avec le culte, il voulait « amenuiser » le temps qui passe, asservir l’espoir pour ne pas désespérer, lui, en premier, de la formule quasi mantique « Rien ne se passe, tout arrive ! » Il aimait les jeunes gens ainsi, d’une perversité affective, leur prouvant par quelques saillies aiguisées d’une ironie décapante, que toute vie, pour être vraie, doit être incivique. Car au « front », on doit être incivique pour y demeurer. Les civils, les philistins, les éternels pharisiens, c’était bon pour l’arrière.
La momie ne se référait à rien et surtout à personne. Elle faisait la « pige » au soldat inconnu, sans arc de triomphe, sans drapeau flambant, sans flamme à ranimer, sans sonnerie aux morts. Certainement Benoît devait se persuader qu’il était le dernier des chevaliers de l’Europe, sans compte à rendre à quiconque, surtout pas à son pays ni à aucun autre d’ailleurs ; son nihilisme était plus enraciné que le nihilisme ambiant de l’absurde et de la vague « anti » qui déferlait sur l’époque. Les âmes « laïques » pouvaient s’apeurer, le dénoncer, elles demeuraient coites dans leur satisfaction décomposée. Les intellectuels de cette époque jusqu’à aujourd’hui où ce rappel de chroniques est consigné continuaient à jouer à l’arroseur arrosé. Ils soupçonnaient tout sans jamais soupçonner le soupçon. Benoît Sulfur commençait par là : la mort était pour lui une « foi » « La mort est digne de foi », se plaisait-il à enseigner. D’où le simulacre du rituel inachevé des funérailles autour de la momie.
« Messieurs, à vous ! » La voix sèche, percutante, sans emphase, de Benoît ouvrit la séance. Les litanies imprécatoires s’élevaient successivement de la bouche de tous les convives de ce festin de catafalque. Tout esprit de joute était écarté. 11 fallait trouver les formules chorales, en répons, qui disaient l’horreur du temps. Ne pas argumenter surtout. Jacques Le Clivât modulait, aphoristique, avec des grattements de gorge, des nasonnements, quelques grincements de dents… la sentence quelquefois se perdait dans les salles ou la vase… elle était reprise immédiatement par André Narcisson, toujours en alerte à la moindre défaillance de son aîné, qu’il haïssait malgré lui… le ton de catastrophe n’était pas encore trouvé… la ton qui tue les choses après les avoir niées. La momie ne l’inspirait pas beaucoup, celui-là, pas plus que celle de Lénine, son millionième visiteur…
Si Roland Lesigne, Albert Tipasa et Jean-Louis Marigny ne lui avaient coupé l’envol, l’œuvre de la cérémonie aurait muté vers l’art « pompier », là où on prend la « pose » et où depuis la pose on se penche… on se penche… en vanité.
À eux trois, ils scandaient la phrase et incantaient ; ils atteignaient presque l’alexandrin. Ils s’en tinrent au décasyllabe : « Un signe et tout est fond du fond de Tout ».
Guy Grandcoucher, le nouveau venu, Naej Trebillig et Jean Santerre élevèrent le seuil de la haie de paroles à franchir. S’éleva une musique doucement étrange, transparente, contemplative, comme celle, certainement, des commencements. Le temps se mit à trembler. Benoît Sulfur en ressentit le contre-coup. Ce fut comme une jouissance. Mais tout retomba vite. Ce n’était que vie « soufflée ».
Dans cette pièce aux relents de sous-sol humide, encombrée de décors de théâtre en déshérence, une vindicte naissait qui eût pu donner cours en d’autres temps à des révoltes entraînantes, à des révolutions majeures… mais rien ici ne pouvait venir à « jour », parce que rien n’était à « point ».
Rêve collectif ? Oeuvre par tous ? Rien de tout cela. Les « assis » de cette basse époque ne décollaient pas de leur siège, chaises percées, où la hargne seule s’excrémentait.
La momie non plus ne pouvait prendre la mer. Benoît Sulfur se contentait de ces simagrées, il élevait négligemment au dessus du groupe entourant la momie une main droite gantée dont on ne savait pas si le gant fauve camouflait une blessure de guerre ou si le signe « orant » n’était qu’un simple geste coquet de dilettante. Peut-être la vraie question de l’instant ainsi célébré était-elle : « Truc ou miracle ? »
Qui pouvait départager ?
Martin Delaître qui n’avait encore rien « sorti », zonard de l’être, osa dévoiler la momie une mousseline transparente en effet avait été jetée sur le visage de cire car il pensait que les Grecs, pré-socratiques, comme il se doit faisaient ainsi pour se déposséder du vertige de la contemplation de l’Un.
« Nous ne sommes que des victimes de la révélation », pensait Benoît qui se masqua d’un sourire suraigu qu’il rendit discret au maximum. Il aimait ces déclarations savantes, inutiles et dans le fond non compromettantes.
La momie n’était donc pas un dieu, ni un être surhumain comme ceux des mausolées soviétiques ; la momie ne « racolait » pas des âges accumulés qui se surimpressionnaient. La momie n’était qu’une forme de mort, mais la mort quand même puisqu’elle n’avait plus ni extérieur, ni intérieur. La momie avait la dignité des taches de bougie qui empèsent les dessus de table ou les dessus d’auteul…
« J’avoue avoir besoin de la mort », pensa Benoît Sulfur dans sa dirimante solitude.
« L’Imposture ! », pensa tout bas Jean Santerre en voyant Benoît sourire cette fois avec élasticité.
Benoît se laissa aller : « La guerre n’est qu’un anneau de Saturne qui encercle le temps et fait de cette lueur noire une électricité immobile ! »
Jean pensa lentement et dit à voix haute : « Nous sommes purs ! »
Cette parole émise simplement, en réponse aux coquetteries verbales du groupe, fut comme une épée, un esquif d’air frais, une aubade à la bien-aimée.
Elle avait mis fin au grotesque de la situation. Quelques phrases en borborygme hésitèrent comme un thème qui finit mal quand on s’aperçoit que le « corps » a fui plus vite que le cœur ne le voulait, que les chants de deuil sont vains et que le « mort » ne se vengera plus.
Benoît sentit que Jean Santerre ne « marchait » plus, qu’il allait quitter le phalanstère. Il dit : « Messieurs, sortons la momie, portons-la en grande pompe à travers les rues. »
Au sortir de l’immeuble, la momie se présenta couchée sur un socle de bois vitement brancardé. On avait jonché le socle de feuilles de journaux. La tête seule, encadrée de ses bandelettes, émergeait de couvertures rapiécées que le concierge avait fournies et semblait narguer un ciel vide. Quatre porteurs furent désignés. Les autres suivaient, en « messieurs » de la famille. Benoît conduisait pour une fois la marche, à distance, hiératique, hautain, peut-être plus inquiet qu’il ne le voulait paraître. Dans la rue, Jean s’effaça, resta sur place et les regarda s’éloigner. Cette décision n’étonna personne. Rue Servandoni, Benoît, lui, pensa à l’abbé Seguin de « La vie de Rancé », à Roland Barthes, autre abbé, mais sans Chateaubriand. Ils croyaient au défi. On les prit pour des « Quatz’arts » ; pourtant on pouvait percevoir le lugubre de la facétie. Eux croyaient se hisser à la hauteur de l’Exodos des Perses d’Eschyle, quand tout le chœur des vieillards se soumet à l’endeuillement fou conduit par Xerxès, le jeune roi vaincu : « Cette terre crie et pleure !… »
Jean qui les voyait s’éloigner admit très bien que cette petite tribu ambitieuse, irresponsable quêtait l’aumône, la reconnaissance sociale. Ils s’étaient voulu pléiade de l’esprit, mais souhaitaient récolter les deniers de la gloire.
Oui, de cette ultime navigation des mômeries, Jean tira la leçon : « Le fer est roui ! Ce n’est qu’une vadrouille comme une autre. Adieu ! Adieu, Jeunesse ! » À lui aussi revint la dernière strophe du chœur alterné des « Perses » : « Oï ! Oï ! … sur nos cadavres ! »
Tous survécurent à l’époque qui avait précédé et succédé à la seconde guerre mondiale. Ils voulaient l’agonie. Ils l’eurent. Ils maintinrent leurs coutumes, leurs règles, leurs lois. Ils se soumirent à la férocité de la mort lente et inapparente, celle du destin des figures immobiles. La cave intérieure, la voûte intrinsèque et l’irruption de l’axe vertical dans la psyché humaine, qu’on n’osera plus appeler âme, se dissipa, s’effondra, s’évanouit. Mais Jean, lui, s’embarquera pour des voyages en sauvagerie, des voyages pétitionnaires.
Ainsi finit la chronique élémentaire de ces petites liturgies des temps d’ailleurs où le ciel s’ouvrait pour Jean comme un roman à faire.
À la recherche du visage de la mort : premier départ pétitionnaire.
« Eh oui, ma petite Elsa, comme j’ouvrais les yeux, je me trouve allongé sur le pont, tout l’équipage autour de moi qui hurle : « Il vit ! » J’étais parti en Grèce attendre dans des criques la levée droite du jour, à peine irisée de rose, de violet, de jaune safran, au moment ultime du premier degré de l’ascencion du soleil quand il se décide de gravir l’échelle du jour, quand apparaît, naissante, l’arête dure des rochers, l’îlot d’oursins des figuiers de barbarie, là où le regard, comme un haut le corps, se sent coupé de toute distance sans ombre entre moi et le reste du monde. Je me jetais alors dans la mer, pour nager, nager, partir au loin, au plus qu’il m’était possible, les membres grisés par la dépense, mes muscles révélés par l’effort qui n’est plus l’effort mais relation. À bout de souffle… je me suis noyé, j’ai perdu connaissance, d’épuisement… »
Elsa se trouvait auprès de Jean, couché. Jean l’avait connue sur le bateau, l’Angelika, vieux raffiot qui sillonnait la méditerranée de Brindisi au Pirée, toujours trop chargé, menaçant à chaque voyage de sombrer. Il venait des lacs canadiens, la compagnie Typaldos, imprudemment, lui faisait courir tous les risques.
Jean reprit : « Ça faisait une demi-heure que l’équipage se livrait à des tentatives de réanimation…, je suis resté plus d’une heure entre la vie et la mort… Je me souviens parfaitement de l’instant où j’ai fondu dans l’absence… sous le coup d’une image panoramique. J’allais au cimetière sur la tombe de ma mère. J’avais… » Jean s’arrêta soudain, surpris le premier par la révélation à faire, urgente et menaçante. « Une heure en toute une vie ! En un instant, j’ai vu ma « mort » Celle qui me fut donnée à ma naissance. Je me déplaçais dans toute ma vie, comme dans une sphère. Chaque moment était « marqué » par une aura de lumière, transfixiante au moment où ma mort épousait mon regard intérieur.
Non… ne crois pas qu’il s’agit d’une illusion… il n’y avait pas de fait derrière. Le lieu où je me trouvais situé… ma place s’y confondait avec ce que je voyais. Avec cette image, je vais remonter le cours de mon histoire. Je sais maintenant que le monde existe dans le cours du temps et que cet homonculus (là où l’homme contient le temps), s’il arrive en raz de marée, dans une vraie et grande et dernière guerre comme elle nous manque ! , une vraie et grande et dernière vague de barbarie, le monde entier alors pourrait se dilater, habité de nouveau et moi, Elsa, avec toi, nous pourrions redevenir Adam et Eve !… »
Jean se mit à rire convulsivement. Elsa sourit, mais marquant qu’elle acquiesçait.
« J’ai toujours voulu une mort chaude ! » enchaîna Jean à son fou-rire. Ce n’est pas qu’affaire d’imagination… les barbares, nous les attendrons… Nous ne savons pas quand ils arriveront… ils ne viendront peut-être pas… heureux Barbares !
Elsa ne répondit pas. Elle vivait trop douloureusement cette mise en tension car autant l’imagination de Jean la transportait, autant elle dérivait d’angoisse quand cette imagination s’incarnait comme une future apocalypse.
« Sais-tu pourquoi je suis parti en Grèce ? Pourquoi j’y ai vécu plusieurs années de suite, travaillant aux fouilles allemandes d’Olympie ?… Pour me persuader que la nuit n’existe pas… pour qu’il n’y ait plus d’attente… de leurre du temps… car la vraie Grèce n’attend pas et quand elle nous éblouit, c’est au nom de la pensée pure. L’acier du ciel grec, l’été, simplifie. »
Allongés tous deux sur le canapé, par des caresses savantes, Jean entraînait Elsa à des oublis définitifs de noyé. Jean inventa qu’Elsa chevauchait un destin à huit jambes. Il le lui dit. Elsa comprit-elle qu’il inventait cela parce que, à ce moment-là, le temps dédoublait son galop avant de bondir…
Jean bondit, en effet, du canapé. Il maudit la Grèce, véhément. À travers sa « mort » dans la mer Égée, Jean, le rescapé, crachait sa haine. Il en voulait à ce ciel, à ces lignes pures, à cet ascétisme de la lumière. Ah, cette rage d’azur chez les Grecs, quelle malédiction ! « Elsa, ne sois pas la Koré rayonnante, énigmatique seulement pour la raison ! La beauté n’est pas rédemptrice de la douleur. Aucun spectacle, même le plus raréfié, le plus brûlé, ne justifie la vie. Il nous faudra égorger les spectateurs, un à un. Te souviens-tu, quand tu es venue me rejoindre en Grèce, d’une représentation théâtrale donnée à Épidaure, dans le gouffre des simulacres, dans les contre-apparences qui ne venaient pas jusqu’à nous, où la terreur ne se dissolvait pas en joie, ne te souviens-tu pas de ce « servant » irréel que nous étions seuls à voir, qui à chaque moment de la tragédie se plaçait derrière Clytemnestre, Agamemnon, Cassandre, et qui leur poignardait le dos, à coups redoublés, et qui faisait de l’acteur une émanation pantelante du personnage ?
O cette curée, Elsa ! voulait-il sauvegarder l’Un primordial, cet hallali ? Nous serons ces acteurs et ces servants à la fois. Jean piétinait les coussins du canapé que son exaltation avait fait tomber. Elsa prit garde de n’en ramasser aucun. « Qui nous délivrera des Grecs et de leur encombrant génie ? Il ne faut pas sortir du réel, il faut y entrer ! » Jean se débattait et s’égarait.
« Jean, moi aussi j’ai connu l’horreur de l’enthousiasme, avec frénésie. Je suis froissée par les abandons, les humiliations qui tournent au triomphe. On appelle cela la joie. Je ne veux rien transformer en théâtre. »
« Elsa, j’aurai pu mourir sur le bateau durant cette traversée. Dans ce genre de grandes occasions, ce n’est jamais là où on existe. Oui, Elsa, je me suis meurtri au cristal de la Grèce pour ne connaître que la parenté de la lumière. J’en reviens, absolument brûlé, fracassé comme une quille sur les récifs… je n’y ai pas encore trouvé ni le temps qui toujours change, ni l’éternité… Je veux maintenant connaître le temps devant lequel le poète, l’amant, le combattant doivent se porter tout entiers. »
Jean continuait sa prosopée véhémente : « Il faut clore et abraser cette croyance du compte inamical de la nécessité. Il y a des instants sacrés ! Nous n’avons pas encore trouvé le passage sacral de faire passer des messages nouveaux. Peut-être faut-il retourner à la messe pour se soumettre à l’infini de vibrations élargies ? » Jean se souvenait de son passage au séminaire, à l’Église St Sulpice, à la Maison des Lettres.
« Il faut recommencer la querelle des images comme à Byzance. Souviens-toi quand je suis parti pour la Grèce, j’ai sauté par-dessus le temps et me voilà revenu, plus tremblant, encore plus violent, comme au bord de la falaise d’où je n’arrivais pas à me jeter en bas. Oui j’ai été déçu par les Grecs. Ils n’ont su ajuster les actions aux choses… je veux plus. Je veux ce qui est en plus, le sacré non le consacré, oh, cette longue, interminable enfance ! Ce que j’ai vu ne se décalque plus. Tout est parallèle. Toi et moi, Elsa, nous nous aimons. Nous nous aimons peut-être davantage que nous sommes revenus de Grèce ! » Jean saisit Elsa par les épaules, la recoucha avec une certaine violence sur le canapé, s’allongea sur elle, amoureusement, après avoir regardé intensément l’admirable regard bleu d’Elsa, lui murmura avec une fraîcheur sensuelle : « Avant de partir pour la Grèce, ma mère m’avait dit un jour, comme sans y prendre garde : « Tu trouveras, après ma mort je serai morte quand tu reviendras , sur ma tombe j’ai pris toutes mes dispositions dans un vase à double fond, un vase à double fond… » Jean s’arrêta à ce mot.
« Peu après son enterrement où il n’y avait que moi et l’infirmière qui l’avait soignée pour les derniers moments, je me suis rendu au cimetière dans un petit village du Périgord. Je m’y rendis très tôt le matin, pour ne pas être importuné. J’y cherchais et j’y trouvais le vase reliquaire. J’en retirai les fleurs artificielles que ma mère, prévoyante, avait demandé qu’on y plaçât sans eau. Le double fond était sommairement agencé, certainement fait par un artisan du village peu habile. J’en retirai vite un billet manuscrit, écrit d’une écriture tremblée, vacillante même, avec des lignes qui s’élevaient vers le haut de la page, puis subitement s’infléchissaient avec une grande brutalité, comme si elles avaient subi, en leur cours, le coup de hache de la mort. Je pus lire immédiatement, dans ce pâle soleil d’automne, les lignes suivantes : « Mon cher enfant. N’imite pas ta vie… Ton père est… » ici la plume avait chuté, se brisant sur un nom impossible à écrire, comme une lame sur un rocher. C’est vrai la plume avait éclaboussé le papier et jeté mille goutelettes d’encre…
« Qu’est-ce que cela veut dire ? » pensé-je. « N’imite pas ta vie » : une vie légendaire ? Mythique ? Une vie inimitable ? Certes ma vie est inimitable. Toute vie finit-elle par un cheval de Troie ? Était-ce encore mon Hélène qui avait provoqué l’expédition… grecque comme l’Hélène grecque avait provoqué l’expédition troyenne ?
C’était fini avec Hélène. Dès 1940 où tout s’était effondré et pour toujours. D’Hélène, Jean était passé à Elsa. Elle au moins s’écartait de toute légende, de tout mythe. Jean avait voulu « toucher » au mythe d’Hélène. Cette fausse universalité du mythe l’irritait profondément. Tendons plutôt nos bras vers l’Orient… Ne mettons pas un fait derrière chaque illusion, ni des illusions dites universelles… des mythes…, bref l’invariant du minimum ! La vie change. La vie a un génie, tragique presque toujours. Ne changeons pas la vie. C’est vain et présomptueux. Vivre le changement de la vie qui n’est que changement même la mort est seulement orgueilleux.
Voilà ce qu’elle me dit ma mère ! Elle avait compris, cette femme simple, dans son obéissance, que sa pauvre vie de femme de service se prolongerait en valeur.
Dégoûtant phénix, fils et père de moi-même, je ne saurai rien de mon père par elle, mais je trouverai tout de lui.
Mais pourquoi avoir défailli devant le nom paternel à citer ? … Est-ce le rappel de la faute ancienne ?
Elsa, nous aurons un fils qui nous saluera, comme on salue ce qui nous assigne à être.
Tu vois, Elsa, je bouge, je me lève Jean se releva de l’étreinte , je déambule, je marche ! Et déjà je saute le temps ! Je te parlais de la Grèce, ce mauvais pays séducteur, plein de coups de poignard, de représentations pathétiques… de « reconnaissances » !
Oui, j’ai voulu toucher du doigt les Thermopyles, les colonnes de Delphes, les stalles d’Épidaure, mais ce « toucher » n’a rien ressuscité. Aucun dieu n’est apparu et, serait-il apparu, que lui aurais-je dit ? J’ai cru pouvoir retrouver la règle et l’harmonie, mais à la place des colonnes d’Olympie, remises debout, je n’ai trouvé qu’immeubles modernes désaffectés… à Épidaure, j’ai eu le sentiment menaçant d’un engloutissement par la lave et les cendres bouillantes, comme à Herculanum et Pompéi.
La destruction de Troie s’était déplacée en Attique, et la terre grecque se couvrait de ruines plus ruinées que les ruines du temps. L’Orient s’était-il vengé ? L’ombre d’Hector devenait menaçante…
« Regarde, Elsa, j’ai tout retrouvé !… » Il entendit Elsa lui murmurer, avec gentillesse et calme sûreté : « Comme au musée ! » Elle avait compris la folie de Jean, intransmissible. On ne coupe pas le temps pour le retrouver. Tout ce qui est même devient autre. Tout ce qui n’est pas arrivé dans l’histoire est porteur de sens. L’histoire ne contiendra jamais ses propres bouleversements.
Jean ne revivait pas des souvenirs. Il les brûlait. Les contre-apparences devenaient des passions immobiles. La culture peut à peine appréhender ce qui tranche le nœud gordien des civilisations. Nous ne saurons jamais ce que pensent Ajax, Antigone et Oedipe. Je ne saurai jamais ce qu’auront pensé ma mère et mon père. Ma mère a bien fait de s’arrêter au nom de mon père. Si elle en avait donné un… j’aurai par trop eu à imaginer.
Jean soudain rappela une mémoire vive. « Elle avait, sans signature, inscrit ceci : ne sois pas jaloux de tes vies antérieures… ma vie… celle de ton père… Ce petit billet doit t’en faire chercher et trouver un autre, plus long, plus explicite… Je l’ai déposé dans les mains d’un supérieur de couvent. Ce couvent se trouve à… », ici des mots biffés, raturés, avec d’autres mots en surimpression, si bien qu’on pouvait lire plusieurs adresses, plusieurs lieux.
Je choisirai plus tard, dit Jean en s’apprêtant à sortir du cimetière. Il avait poussé la porte qui se mit à grincer. Les gravillons de l’allée centrale, fraîchement déposés, crissaient encore sous les pas des chaussures… accompagnement presque indécent d’une sortie rituelle. Il allait franchir le seuil qui sépare les morts des vifs. Jean se retourna. Il chercha des yeux qui pouvait marcher ainsi derrière lui et le retenir. Jean revint en arrière, mais à l’opposé du lieu où se trouvait la tombe de sa mère. Il surprit alors un gardien qui s’était arrêté devant un petit mur limitrophe, peu élevé. On voyait au-dessus de lui s’étendre des champs et la campagne. Dans le fond du cimetière, lui tournant le dos, face aux champs, la tête juste dépassant, le gardien écarta les bras de son thorax et les mit, tous deux, à la verticale, comme avaient fait les « orants » offrant leur mysticité oblique face au jour.
Fallait-il l’imiter, lui, l’orant ? Que veut-il ? L’ai-je dérangé ? Détourné de son travail ? Oui, il semble me parler et m’intimer l’ordre de retourner à la tombe de ma mère. Il y revint. Oui c’est bien cela. Elle est très modeste. Juste un crucifix, laid, banal. Il s’assit et contempla le crucifix.
Ce christ n’a aucun message à donner. Je ne peux même pas en faire une œuvre d’art. Un rayon de soleil réchauffa doucement les jambes du christ. Une simple touche de lumière. Sans savoir pourquoi, Jean pensa à la Saint Barthélémy. Une piscine de sang entre deux chars d’apocalypse. Des Catholiques égorgeurs, mais des Protestants provoquants. Si je gagne, suis-je une canaille ? Si je perds, suis-je aussi une canaille ? Aller à contre-courant de la vie psychique, se convertir au génie de la vie inimitable… tuer au besoin. Il fit quelques gestes brouillons, maladroit. Il se souvint du vase à double fond, ce vieux et assez ridicule stratagème. Il se souvenait de sa main qui avait plongé et qui avait d’abord trouvé, une fois le bouquet de fleurs artificielles ôté, des graviers, de la terre et des feuilles, un manuscrit à l’abri de l’humus. Un fier posthume ! Il avait soulevé l’opercule du double fond, il avait soulevé… Jean s’assura que le morceau de papier froissé était bien dans sa poche de manteau. Oui, je suis en règle ! Aucun souvenir visuel de sa mère ne lui était revenu, simplement un geste familier, monotone et plénier comme lorsqu’elle faisait la cuisine.
Le gardien qui l’avait suivi était resté à distance, mais faisait bien sentir sa présence. C’était un témoin sans hostilité. Jean vérifia que le billet était toujours dans sa poche. Il pouvait partir maintenant. Pourquoi le gardien avait-il voulu que Jean revienne à la tombe ? Pour s’assurer de quoi ? Pour forcer à penser, mais à quoi ? Pour s’assurer d’une obéissance et d’une fidélité à une morte vers laquelle on se retourne une seconde fois parce que la première n’a été que fugace ou mécanique, ou non engagée ?
Jean sortit définitivement. Il était tout à sa marche, de pas amples, assurés, presque programmés.
Jean, cette fois, compulsivement reprit le billet et le relut. Au revers, quelques notations étaient inscrites. Jean lut bien cette fois : « Au monastère de Chessy, tu rencontreras le père supérieur. Il te remettra un manuscrit plus long que je lui ai confié. »
Tu vois dans quelles conditions d’esprit je suis parti pour la Grèce.
Pourquoi ma mère a-t-elle écrit sur les deux faces du feuillet ? Pourquoi ces deux injonctions ? Pourquoi ai-je quitté la tombe et pourquoi y suis-je revenu ?
Peut-on donner quelque chose de soi au destin ? Tout ce qui se déployait dans sa pensée n’était pas sa pensée, mais des pensées parallèles. Quelque chose m’a bien précédé, mais je ne l’ai pas volé. Jean se souvenait de l’agression qu’il avait subie en Grèce au bois des Euménides, près d’Athènes. Deux gaillards l’avaient délesté de ses papiers et de son argent. Il avait perdu une identité. Il croyait être dans un cercle « sacré », bien préservé. Il croyait surtout que le cercle sacré d’une personne était infranchissable. Mais Oedipe n’a-t-il pas été « rapté » ?
Peut-on échanger quelque chose de soi avec le destin ? Peut-on donner quelque chose de soi que le destin alors ne présenterait plus comme un ennemi ? Qu’est-ce que communier ?
« Oh, ce tutoiement entre ma pensée et moi ! » Qu’a voulu ma mère, ne serait-ce qu’en écrivant de chaque côté du papier ? Ce billet était mon extrait de naissance, ou plutôt mon extrait de baptême. Je suis incognito et je n’ai pas à prendre la pose. Le temps ancien de ceux qui m’ont engendré m’a été volé. Quelque chose m’a bien précédé, mais je suis quelque chose en plus d’une trace. Voilà la magie enfin acclimatée, hors de tous les artifices et superstititons, hors toutes les quincailleries d’existence, compensatrices. Adieu, l’Autre explication !
Elsa, partons maintenant à ce monastère ! Tâchons de bien repérer l’endroit. Rendons-nous y au plus vite. Je descends marcher dans la rue. Je reviendrai, Elsa, tout à l’heure. Laisse-moi aller seul.
Elsa était habituée à ces déterminations brusques, qui ressemblaient, pour quelqu’un de non averti, à des sautes d’humeur. Elle comprit cependant qu’il ne reviendrait pas le soir, ni cette nuit, ni peut-être demain… Elle connaissait les moments d’attente crucifiante où tout devient signe. Parce qu’elle était femme, elle se refusait à tout système ; elle aimait cependant l’ordre en elle-même. Sa mysticité était « ordinaire » Peut-être reconnaissait-elle Jean comme un sauveur ?… Elle le laissa partir… elle l’espérait…
Jean partit… descendit la rue. Il ne voulait pas voler son temps. Il ne voulait pas exagérer l’importance de ce qui l’attendait. « Je dois me préparer à une grande expédition » Il répétait dans sa tête : « un voyage pétitionnaire », sans très bien comprendre ce que l’expression voulait dire. « Je n’ai pas à bluffer. »
Les immeubles dans les rues allumaient leur venin le venin des foyers. Jean pensait à des étendues solitaires, désolées, noyées de brumes arrachées au ciel… à des jachères répondant exactement à des jachères d’âme, paysage intérieur. Il s’arrêta devant un arbre, solitaire, sur une petite place dont le pittoresque attendri transparaissait à peine sous l’éclairage à giorno. « Tiens cet arbre pourrait devenir très vieux ! Non, il sera bientôt coupé quand on agrandira la rue. Cet arbre est sans légende et c’est peut-être pour cela qu’il peut en jaillir une épée. Quel désordre encore en moi ! » Un chien s’approcha de l’arbre, marqua son territoire. « Même les chiens !… » murmura Jean. Une ombre vint rejoindre le chien. Son maître sans doute… L’ombre se précisa en forme humaine. Un homme, pareil à celui du cimetière, le gardien supposé… Jean ne supporta pas ce rapprochement physique et mental. Il fit quelques pas pour s’écarter. L’ombre le rattrapa. L’homme lui posa la main sur l’épaule, une patte lourde, comminatoire : « Il faut me suivre » Jean regarda l’homme, farouchement. L’ombre n’était pas louche, mais impérieuse, transversale. Jean vit alors, nettement, dans le face à face, les yeux de l’ombre. L’ombre avait des yeux, d’ombre flamboyante sous des sourcils froncés, comme saisis par un bleu céruse. C’était un masque de maître, un masque seulement, mais insoupçonnable. Comme illuminé, Jean vit que l’assemblage d’homme était en tenue d’apparat militaire. Il en distingua bien les galons sur la manche, les épaulettes. « Qu’est-ce que c’est que cette extravagance ?… un racoleur déguisé, un technicien d’un autre monde… un apparatchik lunaire ? »
Le paysage nocturne de la rue de Paris se modifiait insensiblement. Les jointures des constructions semblaient se désarticuler, faiblement, oh, faiblement, mais ce qui était centre de gravité devenait cartilage. Quelque chose de processuel s’entamait et traçait dans la désarticulation de toutes choses inertes, les portes cochères, les bancs, l’asphalte du trottoir, la vision d’un chemin de terre, boueux, où l’on s’enfonçait. L’homme, devenu lui-même boue d’ombre, dit à Jean : « Suivez-moi. On a besoin de vous. »
« De moi ? »
« Oui, vous êtes un fils du feu ! Suivez-moi. Le chien que je promène sera notre boussole.. Nous arriverons là où nous devons aller. On nous attend. »
Jean ne se sentait pas en force de répondre. Un clochard assis sur un banc, qui avait regardé le manège, avait ricané. « Gare à tes fesses ! » Jean sentit le défi. Il n’avait rien à craindre. Le pittoresque n’est que de la vulgarité souvent virtuose. Jean ne jouait pas avec le temps, mais il aimait le temps qui « est » ; la requête incongrue de l’inconnu n’avait encore aucun sens, ou plutôt aucune signification. Le sens, s’il devait venir, viendrait après. Il y avait là un vœu, tout simplement, un de ces vœux que le temps dégage de ses horaires, des nombres, de la comptabilité. « Quand le temps fait un bond, je suis prêt ! Je changerai de prénom. Je m’habillerai autrement. Je succomberai au magnétisme des choses à l’envers pour renaître à l’endroit. Ce doit être cela la résurrection. »
L’inconnu sentit ces hésitations, ces atermoiements. Il lui dit d’une voix claire et grave : « Rassurez-vous, je ne vous vole pas votre temps. » L’inconnu sourit, tira sur la laisse de son chien qu’il avait attaché. Ils marchaient. Jean se sentait regardé à la dérobée. Jaugé. On le mesurait comme fait un sculpteur. C’était le commencement d’une liturgie de création, l’extravasion rythmée d’un moment sacral !
Qui pilotait la marche ? Le chien, certainement. On aurait dit un chien-volant de contes pour enfants. Il tirait droit sur sa laisse. Les repères d’espace se dissipaient. Quelque chose cherchait à « se réussir » dans le paysage nocturne, embué de lumière sourde. « Est-ce que la mort est si proche que cela ?

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