Fadila
330 pages
Français
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Fadila

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Description

A travers ce roman sur fond de guerre d'Algérie, l'auteur a mis en scène des personnages jeunes, souvent joyeux, tentant de s'amuser, de vivre ensemble dans une atmosphère délétère. Peu à peu, ils vont prendre conscience que tout un monde va disparaître : "Même s'il affirmait le contraire, chacun savait qu'il perdrait à jamais son paradis pour tremper ses racines dénudées et meurtries dans une autre terre plus froide et plus rude ; à moins qu'il ne pérît pour cause de désespoir, de crainte ou de ressentiment."

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 octobre 2013
Nombre de lectures 7
EAN13 9782336327594
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0191€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Collection
Romans
Albert KHAZINEDJIAN
La guerre d’Algérie a provoqué l’échec d’une réalisation sociale
et économique hors du commun et d’un modèle multicultuel et
multiculturel original qui aurait pu servir d’exemple à l’humanité. Voilà
un aspect méconnu, sinon inconnu, de l’histoire franco-algérienne.
A travers ce roman, plein d’humour et de vie, écrit dans une langue
belle et expressive, l’auteur a mis en scène des personnages jeunes,
ordinaires, souvent joyeux, malgré les drames, éloignés d’a priori FADILA
pernicieux et d’une imagerie folklorique, sans substrat, dite de pieds
noirs. Ces héros étudient, essaient de s’amuser, de vivre enfi n dans
une atmosphère délétère ; ils n’ont pas d’a priori, pas de haine ni de Quand un monde s’effondre
rancœur. Peu à peu ils vont prendre conscience que tout un monde
va disparaître : « Même s’il a rmait le contraire, chacun savait qu’il
perdrait à jamais son paradis pour tremper ses racines dénudées et Roman
meurtries dans une autre terre plus froide et plus rude ; à moins qu’il
ne pérît pour cause de désespoir, de crainte ou de ressentiment. »
Cette guerre ayant éloigné la construction d’un pays qui aurait pu être
un exemple de tolérance raciale et religieuse, source de prospérité et
de paix, s’il avait conservé ses multiples facettes.
Albert Khazinedjian est docteur en médecine, auteur de nombreux ouvrages
concernant la christologie, l’histoire, la liturgie, l’archéologie et l’art
arméniens. Né en Algérie, il y a passé son enfance et sa prime jeunesse.
Attaché de toutes ses fi bres à cette terre d’Afrique, il a tenté d’exprimer
les sentiments et la vision des événements de ses compatriotes d’origine
européenne ou maghrébine.
Collection
Romans
ISBN : 978-2-343-01646-7
34 €
FADILA
Albert KHAZINEDJIAN
Quand un monde s’effondre








FADILA




^^
Rue des Écoles

Le secteur « » est dédié à l’édition de travaux
personnels, venus de tous horizons : historique,
philosophique, politique, etc. Il accueille également des
œuvres de fiction (romans) et des textes autobiographiques.


Déjà parus

Guillaud (Gilles), La promesse du présent, 2013.
Jaffrézou (Raymond), Heureux qui comme Ulysse… Récit de
voyages, 2013.
Jamet (Michel), Trente photos plus une, 2013.
Chalayer (Maurice), Mes apprentissages. De l’apprenti au raconteur
d’histoires…, 2012.
Bloeme (Jacques), L’Europe médiévale en 50 dates. Les couronnes,
la tiare et le turban, 2012.
Jacques- Yahiel (Simon), Ma raison d’être, 2011.
Morin (Nicole), Entre-deux (roman), 2011.
Peyneau (Nathalie), La tactique du bonheur, 2011.
Chartrain(Jean-Louis), Sur le pré vert, 3 lignes pour le 15, Les
haïkus du rugby, 2011.
Anderson (René-Jean), Le Stylibroscope, 2010.
Lesparat (Jacques), Aubépine Brugelade, 2010.
Kawum (Denise), Journal de la vie absente, 2010.





Ces douze derniers titres de la collection sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr

Albert KHAZINEDJIAN





FADILA


Quand un monde s’effondre

Roman









Ouvrages d’Albert KHAZINEDJIAN
publiés chez L’Harmattan


L’Eglise arménienne dans l’Eglise universelle (2001) : tome 1.

L’Eglise arménienne dans l’œcuménisme (2001) : tome 2.

La Pratique Religieuse dans l’Eglise arménienne apostolique (2006).

Architecture et art sacré arméniens (en collaboration avec
son épouse Maryse) (2006).

40 ans au service de l’Eglise arménienne apostolique (2009).

















© L’Harmattan, 2013
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-01646-7
EAN : 9782343016467













A Maryse, mon épouse, qui, Provençale de souche,
a bien connu ces territoires africains et l’Asie du Sud-Est,
et m’a toujours encouragé et soutenu.














J’ai compris que la jeunesse est bénie ;
qu’elle est un risque à courir
mais que ce risque même est béni.
(G. Bernanos : "Journal d’un curé de campagne")


CHAPITRE I

LE TEMPS QUI FUIT

Les orangers emplissaient l’air du parfum de leurs fleurs
immaculées ; malgré leur apparence de fragilité elles survivraient
aux générations d’hommes, la tumescence et la fermeté de leurs
pétales contredisant la notion de précarité.
La fin de ce mois de février annonçait un printemps précoce.
Derrière deux chevaux barbes d’ébène, le lourd corbillard,
traversant l’effervescence anémophile créée par les graines de
platanes, emportait son chargement funèbre. Pas de prêtre, pas
d’enfants de chœur, pas d’encens ; pourtant la croix surmontant le
char funéraire témoignait la foi du défunt. Une femme, petite chose
tassée jusqu’à l’insignifiance dans le noir qui la revêtait, glissait
derrière l’enterrement, sa fille la soutenait ; quelques familiers les
accompagnaient.
L’image de Bernard du Riou s’imposa à Jean-Baptiste ; il revit le
tout jeune homme étendu sur son lit, la mâchoire retenue par un
foulard, le trou fait dans sa tempe par la balle du colt 11-43
grossièrement maquillé. L’Eglise catholique romaine avait refusé
prières au suicidé et consolations à sa mère et à sa sœur. Déployant
ses larges pans sombres, la pénombre angoissante s’était emparée
de l’esprit de Bernard. Le trouble dépressif, effaçant l’horizon et
rayant les lendemains, avait persuadé l’adolescent que la vie était
sans issue, sans espoir de pardon, sans la moindre lueur de
rédemption ; il ne laissait comme échappatoire à cette striction
morale que la mort, illusion d’évasion. Une vague de révolte secoua
9
Jean-Baptiste contre l’homme, agglomérat de suffisance et
d’ignorance ; il fomentait les guerres et les massacres, révélant sa
sottise et sa méchanceté. L’ambiance de trahisons et de turpitudes,
dans laquelle baignait l’Algérie depuis quelques années, ne
prédisposait pas l’individu à une vision enchanteresse de
l’existence.
Des membres du cortège chuchotaient ; Jean-Baptiste surprit même
quelques sourires. Ils devaient parler des voisins, du temps, de ces
préoccupations ordinaires comblant la cervelle des humains afin
d’entretenir une routine quotidienne. Peut-être leur arriverait-il de
plaisanter pour masquer l’ambiguïté de la vie et apprécier l’instant
et le bonheur de survivre ; un projectile, issu de l’insécurité
ambiante, pouvant, à tout moment, envoyer chacun d’eux rejoindre
dans le trépas celui qu’ils accompagnaient à sa dernière demeure,
selon la formule consacrée. La tristesse est inversement
proportionnelle au péril ; il n’y a que les gens heureux pour se
sentir maussades.
A ce moment, parce que les associations d’idées sont inattendues,
une anecdote que son père lui avait contée surgit dans la mémoire
de Jean-Baptiste. Lenq Timour, Timour le Boiteux, le Tamerlan des
Occidentaux, ravageait une région d’Asie Mineure. Il avait enterré
vivants quatre mille soldats vaincus et fait daller les chemins de ses
1meutes avec les crânes des enfants massacrés . Il voulait, par là,
montrer sa force et son arrogance. Ayant encaissé son content de
cadavres, Timour imposa la rançon pécuniaire ; il était assoiffé de
sang et d’argent. Tant que les habitants pleurèrent leurs morts, se
calfeutrèrent chez eux, éteignirent leurs chandelles, tant qu’une
ambiance lugubre baigna les cités, les émissaires du Mongol
fondirent sur les maisons, et, comme le vautour arrache les chairs
tuméfiées du cadavre, ils en extirpèrent de l’or, encore de l’or.
Un beau jour on apprit au Sanguinaire que le peuple riait, chantait,
dansait. Saltimbanques, jongleurs et musiciens animaient les rues,

1 Cela se passait à Sébaste (Sivas), une des villes importantes du royaume
arménien.
10
les places encombrées de ruines et les terrasses illuminées. Médusés
devant pareille inconscience les pillards des steppes, - qui avaient le
sens des convenances en matière de dominants et de dominés -,
vinrent se plaindre à leur maître de cette incongruité. Ils estimaient
qu’il restait beaucoup à prendre puisque ces écervelés trouvaient
encore la force de s’amuser.
- Erreur, glapit le Boiteux, c’est qu’ils n’ont plus rien à perdre !
Jouissant du silence admiratif que sa froide et cruelle psychologie
provoquait parmi ses congénères, il leva le camp ; et dans un
sursaut de magnanimité il épargna ce qui restait des vaincus.
Il savait économiser la sueur de ses hommes et le fil de leurs
yatagans.
Le pays en question était l’Arménie ; mais cela n’a jamais intéressé
personne.
La grille du cimetière encadra le convoi de ses noirs vantaux de fer
forgé, surmontés d’une croix d’argent. Les chevaux s’engagèrent
dans l’allée centrale secouant leurs plumets, encensant avec
distinction comme pour marquer leur satisfaction du travail
accompli ; le cocher les arrêta près du tombeau où reposait déjà le
père de Bernard, Hippolyte du Riou, victime d’un récent attentat.
Jean-Baptiste sursauta, une main s’abattait sur son épaule ; se
retournant il reconnut, sous la tenue du parachutiste, David
Bousquet ; en permission depuis quelques heures il avait appris le
drame, et accourait. Cette présence mit du baume au cœur de
JeanBaptiste. C’était comme si les copains d’antan manifestaient leur
présence à travers cette délégation de deux d’entre eux.
Professionnels blasés, les croque-morts s’affairaient en silence dans
les rayons d’un soleil hivernal.
David et Jean-Baptiste ne s’attardèrent pas en condoléances
prolongées ; les jeunes gens ne sont pas familiarisés avec des
phrases, à la banalité égalant la platitude, que les adultes
prononcent en pareille circonstance. Ils sentaient que nulle parole,
aucun geste ne pourraient consoler un tel chagrin.
11
Sortant de la nécropole ils croisèrent d’autres funérailles. Enveloppé
dans un linceul, placé sur un brancard, un défunt était porté sur les
épaules de ses parents et amis qui se relayaient en psalmodiant des
versets du Coran. Ils se rendaient au cimetière musulman, entre le
chrétien et l’israélite. On ne mêlait pas ses morts.
- Crois-tu que Dieu a divisé son paradis en trois ? Questionna
David.
- Où iront donc les bouddhistes, les animistes, les agnostiques et les
autres ? Ton père aurait trouvé une réponse, lui !
Jean-Baptiste aimait deviser naguère avec le pasteur Matthieu
Bousquet, homme d’une grande culture et d’une remarquable
bienveillance.
- Nous avons déjà philosophé à ce sujet, t’en souviens-tu ? On dirait
qu’un siècle s’est écoulé depuis, et que nous avons basculé dans un
autre univers, il n’y a pourtant que sept ans à peu près, reprit
JeanBaptiste.
Tandis qu’ils se dirigeaient vers le centre ville, chacun s’abîma dans
ses pensées. Ils avaient côtoyé la peur, mère de lâcheté, de traîtrise,
génératrice de trépas ; tout en eux tendait, cependant, vers un
avenir sans nuages.
Jean-Baptiste se remémora cette matinée de fin septembre ou de
début octobre, qui semblait vieille d’une éternité. L’automne 1954
était celui de leur adolescence. Les grandes vacances se terminaient.
La fraîcheur enfin revenue favorisait la flânerie ; elle conduisit
JeanBaptiste au sud de la ville, devant le temple protestant. Son
anachronisme se remarquait à ses colonnes cannelées supportant un
narthex d’allure gréco-romaine, disproportionné eu égard à
l’exiguïté de l’église. A sa gauche, un palmier à la minceur
couronnée d’un flabelle, tentait de s’élever à la hauteur du
sanctuaire, cherchant à échapper aux herbes échevelées qui le
cernaient, et dans lesquelles folâtraient les chats. Jean-Baptiste prit
un sentier jonché de tiges de graminées, contourna le
monocotylédone anémique, enjamba les trois marches du perron et
accéda au presbytère. L’élégante simplicité de son architecture
12
contrastait avec l’ensemble. L’impertinent David en attribuait la
parenté à quelque parpaillot des Cévennes ayant reconstitué en
Afrique la réplique d’une demeure de ses ancêtres camisards.
Carrée, sous sa toiture de tuiles rondes, elle vous accueillait dans un
vestibule s’ouvrant, à droite, sur le bureau vaste et clair du pasteur
et, à gauche, sur un salon aux proportions agréables. En face, un
escalier conduisait aux chambres du premier, surtout vers une
bibliothèque riche de centaines d’ouvrages où Jean-Baptiste aurait
volontiers passé ses journées. De ces rayonnages le pasteur avait
extrait un jour un petit livre tenant dans le creux de la main ; il avait
prêté cet Evangile à Jean-Baptiste ; ce fut l’une des pierres de base
sur laquelle s’édifia sa foi chrétienne.
A droite de l’escalier, un étroit corridor menait à une imposante
cuisine qui ouvrit sa chaude hospitalité au visiteur. Perdu à l’autre
bout d’une immense table en chêne massif, David grogna un
1bonjour et plongea sa tartine de soubressade dans son café au lait.
Terminant son baroque petit-déjeuner, il raconta ce qu’il avait
entendu par la cheminée de sa chambre communiquant avec le
bureau de son père.
Une fois par mois le pasteur Matthieu Bousquet, le rabbin Samuel
Mouyel et le chanoine André Lavoine se réunissaient, tantôt chez
l’un, tantôt chez l’autre. Non pas tellement pour parler théologie
mais pour évoquer leurs faits d’armes. Ils avaient servi dans le
même régiment algérien d’artillerie, pendant la campagne de
Tunisie. Ils aimaient échanger le souvenir des prouesses de leur
unité face aux panzers de Rommel. Alors que les Américains
envisageaient déjà de se replier sur Oran, les Français avaient
disposé leurs canons de 75 pour barrer la route aux Allemands. Et,
surprise ! Les invincibles chars d’assaut, qu’aucun obus n’aurait pu
2freiner, s’étaient arrêtés devant les batteries du R.A.A. , datant de la
guerre 1914-1918, démodées au point de faire sourire. Longtemps

1 Saucisse crue de porc confite dans le piment (charcuterie d’origine espagnole très
prisée en Algérie).
2 Régiment d’Artillerie Algérien.
13
les hardis canonniers crurent avoir effrayé l’Afrika Korps ; ils n’en
connurent la cause que plus tard, c’était le manque de carburant.
Les artilleurs l’ignoraient alors, et leur courage, presque
inconscient, en avait plus de prix. Voilà un sujet de conversation
intarissable entre les trois serviteurs de Dieu.
David débarrassa la table.
- Sortons et marchons, proposa-t-il soudain, allons voir Alfred !
- Mais il est à la montagne, tu n’y penses pas sérieusement !
- Et alors ? Il fait beau ; par les raccourcis on est à huit kilomètres.
- Mais c’est bien raide, le sommet est à 1.500 mètres au-dessus du
niveau de la mer, ce qui nous fera rentrer tard ce soir. Et puis je n’ai
pas prévenu chez moi, débita Jean-Baptiste inquiet.
- Tu as peur ?
Tout, mais ne jamais passer pour un couard ; c’était un pacte tacite
dans ce melting-pot méditerranéen. Des notions d’honneur héritées
de la tragédie grecque s’entremêlaient avec les relents de la ténacité
des légions romaines, les références au courage arabo-berbère et à la
rigide fierté espagnole ; le tout assaisonné d’une pointe de malice
séfarade.
- Allons-y ! murmura Jean-Baptiste, résigné.
Ils empruntèrent la rue Clauzel, montant vers le sud, bordée de
maisonnettes avec jardinets, cernant les venelles arabes, dont la
nonchalance et l’exubérance contrastaient avec l’alignement
républicain et administratif des villas européennes. Le
flamboiement des bractées mauves des bougainvillées enlaçant les
façades, la verdeur des citronniers et l’éclat des mandariniers,
exhalant leurs fragrances, rompaient la monotonie en recouvrant la
blancheur des crépis. Du marché de la vieille ville, assiégée par les
modernes constructions, s’exhalaient les senteurs de jasmin, de
patchouli renforcées par les odeurs de cumin, de cannelle, de
vanille mélangées au remugle provenant des échoppes.
Jean-Baptiste se reprochait sa faiblesse ; n’ayant pas su résister à la
fougue de David il lui fallait cheminer sur des sentiers tracés par les
14
chèvres et les ânes. Le fond de son caractère était empreint de
pessimisme.
- Il y a une route sur dix-huit kilomètres, nous ferons de l’auto-stop.
Ah oui ! J’ai chargé ma mère de prévenir la tienne au sujet de notre
excursion.
Bousquet venait d’affirmer son ascendant sur son compère.
- Comment savais-tu que je te rendrais visite, puisque tu as
prémédité ton action ? Demanda Jean-Baptiste, ne laissant rien
paraître de son apaisement.
- Mon petit doigt me l’avait dit.
Ils se comprirent. A leur insu, ils venaient d’illustrer une tradition
de l’Orient (perdue depuis, même dans cette sphère d’influence) : ne
jamais acculer son adversaire ; la précarité des victoires rendant
fragiles les situations acquises, et le vaincu d’aujourd’hui pouvant
être le vainqueur de demain.
A neuf heures, ils avaient accompli plus de la moitié du chemin, un
couple de pique-niqueurs les ayant chargés à bord d’une
brinquebalante 2 CV jusqu’à la première fontaine. A dix heures trente,
ils étaient au sommet ; ils débouchèrent sur une placette entourée
de deux hôtels de rondins et de quelques baraques servant au petit
commerce de vacances. Pas âme qui vive, l’été tirait à sa fin. A bout
de souffle, ils se tinrent au bord de l’esplanade surnommée
1banalement : la Pointe des Blagueurs .
Tournant le dos aux chalets d’importation, ils admirèrent le
panorama, à leurs pieds. L’Atlas dépliait le tapis bleu de ses flancs
dans la lumière du soleil. Une symphonie d’ocres, de verts, d’azur
magnifiait, exaltait les sommets et les ravins. Tout en bas,
pelotonnée sous la majesté du lion à la crinière de cèdres éternels,
leur cité natale se rétrécissait.
- Vue d’ici elle semble aussi étriquée que la mentalité de ses
habitants, observa David.
2- C’est la petite fleur du Sahel , opposa Jean-Baptiste.

1 Ne pas confondre avec la Pointe des Blagueurs à Saigon.
2 Cf André Gide.
15
Ils éclatèrent de rire ; les nuages s’étaient dissipés.
- Où se trouve la maison d’Alfred ?
- Nous avons campé l’an dernier dans la clairière voisine avec la
colonie de vacances de mon père, répondit Bousquet.
Ils s’engagèrent dans un sentier bordé de conifères pluricentenaires.
Au bout de quelques minutes ils furent dans un vallon, où se
nichaient plusieurs chalets. Tous vides. Engourdies, les habitations
attendaient l’hiver pour se réveiller dans l’agitation et le tapage des
skieurs. Les pistes délaissées et dépourvues de neige étendaient
leurs mornes descentes, fissurant et tranchant les forêts
somptueuses.
La faim, aiguisée par l’effort et la légèreté de l’air, aggrava leur
déception ; ils n’avaient rien prévu pour l’apaiser. La jeunesse a une
grande capacité d’insouciance et d’espérance.
Menées par un gamin, dont les orteils nus s’agrippaient au sol avec
la même aisance que les sabots fourchus de son troupeau, quelques
chèvres mutines vinrent brouter la menthe sauvage qui embaumait
le val. La chéchia de guingois sur son crâne rasé, le petit
montagnard les salua. Tirant de sa besace une miche de pain et du
fromage il leur proposa, voyant leurs yeux briller de convoitise, de
partager son repas. Il les conduisit à quelques mètres de là vers un
ruisseau serpentant sous les fougères qu’ils n’auraient pas
découvert, pauvres citadins dégénérés, sans le berger. A quatre
pattes ils étanchèrent leur soif ; aucun hydromel d’une telle qualité
n’avait jamais arrosé un festin de roi. Sans attendre de
remerciements la providence faite pâtre s’éclipsa avec ses caprins
nourriciers. Ils ne tarirent pas de dithyrambes en faveur de la bonté
et de la simplicité des êtres simples que la civilisation n’avait pas
gâtés ; les discours furent à la hauteur de leur satiété. Du fond de sa
poche David extirpa une pipe dont l’âge du fourneau se mesurait à
l’épaisseur du culot ; il la bourra avec un peu de gris stagnant dans
une pochette à l’allure de blague à tabac, la porta à sa bouche,
l’alluma, et... l’offrit à Jean-Baptiste. Le désintéressement du
chevrier portait des fruits inespérés.
16
Comme il était trop tôt pour redescendre, ils s’installèrent sur la
terrasse déserte de l’hôtel Vély et se mirent à deviser. Les
discussions qui s’élèvent à l’échange d’idées, les conversations qui
ambitionnent la profondeur et la nouveauté sont une caractéristique
de la culture judéo-helléno-romaine. Dans ce pays elles étaient
exacerbées par l’amour ibéro-arabe de la palabre ; après tout palabra
veut bien dire parole en espagnol. Nos dialogueurs n’y coupèrent
pas. Sans se douter que leurs opinions s’inspiraient de celles de
leurs parents et de leurs maîtres, en émules de Sisyphe, ils les
faisaient rouler sans effort dans les précipices et rebondir sur les
rochers.
- Nous vivons dans une société dans laquelle cohabitent de
nombreuses races et les trois religions monothéistes. On peut dire
sur un volcan apparemment éteint, dit Bousquet en guise de
préambule.
- Encore que tu puisses subdiviser la religion chrétienne en diverses
confessions et les musulmans d’ici en plusieurs ethnies, corrigea
Jean-Baptiste. Regarde-nous, tu es membre de la Réforme et même,
comme disent certains, de la Reforme sans accent sur l’e ;
j’appartiens à l’Eglise d’Orient, gardienne des lois premières du
christianisme ; notre ami Alfred est juif ; et celui qui nous a nourris
tout-à-l’heure musulman sunnite.
- Est-il Arabe ou Kabyle ?
Et David se lança dans un exposé où l’inspiration paternelle se
remarquait à chaque détour. Les véritables autochtones étaient les
Kabyles comme on disait ici ; héritiers des Numides, ils assimilèrent
les divers conquérants. Certains furent touchés par le judaïsme,
d’autres accueillirent l’Evangile. Puis les soldats du Prophète
imposèrent le Coran ; les descendants de Tertullien, saint Cyprien,
sainte Monique, saint Augustin d’Hippone embrassèrent l’Islam ;
ceux qui étaient devenus juifs conservèrent leurs convictions.
- Alfred est donc d’origine berbère ?
- Oui, à moins que sa famille ne soit originaire d’Espagne, rétorqua
David avant de reprendre la suite de son exposé.
17
Après la conquête française, le cardinal Lavigerie n’hésita pas à
rencontrer les imams et les muphtis, qui s’étonnaient que les prêtres
fussent imberbes ; ce qui donnait à leur observation une
connotation quelque peu péjorative. Le prélat fonda une
congrégation à laquelle il imposa des habits arabes et qu’il fit coiffer
de la chéchia. Avec leurs longues barbes et leurs gros chapelets,
quasiment identiques à ceux des musulmans, les Pères Blancs firent
revenir dans leur religion originelle de nombreux Kabyles. Des
villages entiers, - par exemple Saint-Cyprien-des-Attafs -,
réintégrèrent le giron de l’Eglise catholique romaine. Pour parvenir
à évangéliser l’Afrique, l’archevêque d’Alger et de Carthage
préconisa le ralliement du clergé à la République. C’était sans
compter sur l’opposition du Président de la République française, le
Petit Père Combes, qui s’empressa, quelques années plus tard,
d’interdire cette œuvre de mission ; et fit escorter par l’armée les
Ulémas dans la forteresse naturelle du Djurdjura qui avait résisté
aux Arabes et aux Turcs. Combes ouvrait, ce faisant, la voie aux
haines raciales et religieuses à venir.
Epoustouflé par cette plaidoirie d’un protestant en faveur des
catholiques romains, Jean-Baptiste dut se ressaisir ; il jeta un coup
d’œil à sa montre ; il fallait rentrer. Songeurs, ils amorcèrent la
descente à pic entre les troncs imposants des cèdres. Croisant
Mahmoud, Mouloud ou Messaoud, remontant derrière leurs ânes
surchargés qu’ils aidaient en les poussant, ils échangeaient des
salamalecs. En terre d’Islam on salue son prochain quand on le
rencontre, en signe de respect.
Pouvait-on construire une nation après tant d’erreurs et
d’ignorance mutuelle ? La France avait apporté la santé, la
prospérité, les allocations familiales, l’assurance maladie mais
c’était le produit d’une bureaucratie. Ils vivaient ensemble mais à
côté les uns des autres.
- La solution, murmura David Bousquet, serait de sectionner le
cordon qui nous relie à la Métropole ; tous unis, musulmans, juifs et
chrétiens.
18
- Nous ne le ferons pas, nous ne sommes pas mûrs pour ça, souffla
Jean-Baptiste. Les non-musulmans ne se considèrent pas comme
Algériens. Les musulmans aspirent à obtenir les mêmes droits que
les Français. Les premiers se prétendent Français alors qu’ils ne sont
que des Français d’Algérie, les seconds vont se révolter à force de se
sentir rejetés, c’est ainsi qu’un pays se déchire pour longtemps. Toi
et moi resterons des précurseurs ignorés.
- Nous ne pouvons pas nous empêcher d’espérer ! soupira David
Bousquet.
Dans quelques semaines les chrétiens fêteraient la Toussaint. Ce 1°
Novembre 1954 allait inaugurer, par le massacre des Aurès, près
d’un lustre et demi de larmes et de sang, engendré par une
incompréhension réciproque funeste.

19
CHAPITRE II

EMOIS

On n’était plus en 1954 mais au début des années 1960 ;
JeanBaptiste regagna sa chambre, s’allongea sur son lit et s’absorba dans
une rêverie inhabituelle provoquée par la mort de Bernard du Riou.
Il ressentait le besoin d’un retour sur soi, et sur ses souvenirs.
Au-dehors, le rideau de nuages voilait le ciel de l’après-midi. La
fulguration des éclairs précéda le déchaînement du tonnerre ; enfin,
les trombes d’eau lavèrent le sol taché de la haine des humains.
Il se vit traversant cette mer Méditerranée, tant convoitée, sur
laquelle les étraves des trirèmes, des galères, des paquebots, des
porte-avions ne purent dessiner que d’éphémères sillons.
Au moment d’abandonner la dépouille de sa jeunesse aux épines
des buissons d’acacias bordant les orangeraies, au terme d’une
étape cruciale, au début d’une mutation radicale, il éprouvait le
besoin de revivre le passé ; il s’y plongea comme on s’enfouit sous
les couvertures les matins d’hiver pour prolonger ses songes avant
d’affronter la routine quotidienne. Pendant ce retour en arrière le
film des années perdues se déroula devant ses yeux mi-clos.
Depuis plusieurs mois les escarmouches se succédaient du côté du
Constantinois, ne parvenant pas à émouvoir les habitants de la
Mitidja. Ils vaquaient à leurs occupations, persuadés que le
gouvernement viendrait facilement à bout de cette sédition. Que
pouvait une minorité de Chaouias, ne possédant que des fusils de
chasse, contre les forces armées d’une IV° République organisée et
puissante ?
- On a bien largué l’Indochine, la Tunisie et le Maroc, ce sera bientôt
notre tour, déclara David Bousquet, pendant que la troupe de
copains remontait le boulevard en direction du lycée.
- Il s’agissait d’une colonie et de deux protectorats, affirma Lucien
Vallon. Ici, nous sommes Départements français, et vous savez que la
République est une et indivisible ; c’est dans tous les journaux.
21
- Sornettes, s’écria Bernard du Riou, il faudra bien décamper un
jour !
A dire vrai, il était partagé entre le désir de vivre dans ce pays et
une envie folle de partir. Un merveilleux interlocuteur, car peu
loquace, son ami Paul Hauber, prêtait attention à ses états d’âme et
à ses récits. Bernard du Riou étouffait dans cette sous-préfecture,
engluée dans le conformisme de la famille, la vanité des relations de
quartier, le formalisme des dimanches avec grand-messe le matin et
promenades l’après-midi dans les jardins publics. L’ineptie des
jeudis lui pesait, où l’on allait avec les amis encourager les équipes
sportives lycéennes s’escrimant sur les stades au sol de tuf battu.
Un événement survint à point nommé pour refouler chez lui ce
sentiment d’accablement ; ce fut la rencontre avec la belle Camille.
Du Riou ne manquait pas de charme ; long sans être grand, mince
mais pas maigre, le teint clair, des cheveux d’ébène, de beaux yeux
noirs, doux, légèrement fuyants éveillaient la tendresse et l’instinct
protecteur des filles. Camille Lautier fut de celles-ci ; blonde comme
1une Gretchen, ambrée et sportive comme une Esther Williams , elle
descendait en ville dans la Pontiac ou l’Oldsmobile de son père.
Monsieur Lautier, le havane vissé aux lèvres, conduisait
cérémonieusement son américaine dans les avenues bordées
2d’orangers ou de palmiers nains ; à la grande joie des yaouleds qui
l’escortaient en tambourinant sur leurs boites à cirage à coups de
brosse à reluire.
En Algérie, on n’avait pas l’habitude des voitures étrangères, mais la
famille Lautier venait du Maroc, où elles abondaient. Les mauvaises
langues murmuraient que Lautier s’était enrichi à Tanger pendant
la guerre ; on sait le peu de crédit qu’il faut accorder aux racontars
alimentant les rumeurs provinciales.

1 Star jouant les rôles de naïade dans les films américains en Technicolor des
années 1950.
2 Sortes de titis. Certains de ces enfants se faisaient cireurs de chaussures
ambulants ou vendeurs de cigarettes américaines en contrebande (il fallait bien
vivre !).
22
Au début de chaque été, les préparatifs de la fête, donnée dans la
propriété des Lautier, devenaient le centre d’intérêt des filles et des
garçons de la bonne société ; Camille et sa sœur cadette, Elisabeth, en
étaient le point de mire ; celle-ci écrivait son prénom, Elizabeth à
l’anglo-saxonne. Les cartons d’invitation à la Villa Bir Hakeim
éveillaient les convoitises jusqu’au sein de la jeunesse snob d’Alger.
Le fin du fin, quoi ! Hauber y avait sa place, malgré ses vêtements
étriqués, ses culottes courtes et démodées, s’adaptant mal à sa
croissance démesurée ; fils du Président du Tribunal, il n’avait pas à
faire ses preuves, ni vestimentaires ni sociales.
Bernard du Riou et son ami Taoufik Issaoulène arpentaient le
boulevard, parlant des tragédies de la guerre débutante. Taoufik
était le dernier-né d’un colonel à la retraite, héros de la Grande
Guerre. Son frère aîné, Lounès, major de sa promotion à Saint-Cyr,
poursuivait la tradition familiale. Il avait fait l’Indochine avec sa
section de Tirailleurs Algériens. Ses prouesses dans la Plaine des
Jarres, son héroïsme à Dien Bien Phu, lui valurent le grade de
capitaine avant l’âge de trente ans. Cette famille kabyle était,
d’après les Européens, un modèle d’intégration.
Alors que Bernard et Taoufik s’entretenaient avec sérieux, Paul
Hauber, débouchant de la rue Ben Naoufal, se joignit à eux ; il
annonça à son ami qu’il lui avait obtenu une invitation chez les
Lautier ; c’était bien maladroit en présence de Taoufik.
Par une radieuse après-midi, nos élus pédalèrent vers Bir Hakeim.
Derrière la grille d’entrée s’alignaient les Triumph, les Jaguar, et
autres MG ; Bernard eut la désagréable impression que les phares
s’abaissaient avec condescendance et mépris sur leurs misérables
vélos, qu’ils abandonnèrent contre le tronc torturé d’un figuier
poussant en intrus derrière le mur d’enceinte. Sous leurs pas, le
sable de l’allée se faisait souple et moelleux.
Un domestique, ganté de blanc, aux cheveux calamistrés et à l’œil
malicieux de Kabyle, leur fit traverser un hall aux proportions
semblables à celles des résidences de Géorgie du Sud, telles que le
cinéma américain les représentait. Par ses nombreuses baies
23
coulissantes, le salon ouvrait sur une terrasse limitée par une
colonnade à hauteur d’appui. Balayant la toiture de leurs rameaux
ébouriffés, les eucalyptus et les mimosas tachetaient l’esplanade de
touches d’ombre comme un tatouage sur une peau. Une dizaine de
marches plus bas, un boulingrin se bordait de cocotiers élancés. Des
pelouses, abondamment arrosées, se parsemaient de massifs de
roses et de strelitzias. Des lianes au bout filandreux, racines
aériennes formant des piliers devant s’enraciner dans le sol pour
épaissir l’arbre, tombaient des branches d’un gigantesque figuier
des banians. Les jets d’eau des bassins, disséminés, pleuvaient sur
des nénuphars géants.
Du Riou fut ébloui par un luxe qu’il ne soupçonnait pas. Il resserra
son nœud de cravate et se lustra les mèches avec ses doigts
humectés de salive et de moiteur neurotonique.
Paul, dans son pantalon mal repassé, avec ses chaussures
poussiéreuses, lui faisait un peu honte ; surtout si on le comparait à
l’élégance de la jeunesse dorée algéroise aux représentants en
costumes d’alpaga et mocassins de chevreau. S’étant mis en bras de
chemise, ils tourbillonnaient autour des filles ; les corsages
s’ajustaient sur des poitrines juvéniles, les ceintures, chatoyantes et
multicolores, enserraient les tailles, les jupons flottaient sur des
mollets nus et dorés agrémentant la piste de danse du côté du parc.
Les réjouissances battaient leur plein. Les rythmes entraînants des
disques américains dispensaient une joie électrique ; les 33 et 45
tours provenaient de Casablanca.
Paul guida son compagnon vers le buffet. Les petits pains au
jambon de Bayonne, les hot dogs, auxquels très peu avaient goûté en
Algérie, connus de réputation grâce au cinéma yankee, les glaces,
les petits fours, les fruits répandus à profusion leur mirent l’eau à la
bouche. Bernard demanda au Marocain de service une boisson au
hasard. Il but une gorgée d’un liquide ambré et râpeux qui lui brûla
la glotte ; il venait de découvrir le bourbon.
Il promena un regard panoramique sur cette assemblée. Elisabeth
Lautier, - pardon Elizabeth -, marivaudait avec une sorte d’éphèbe
24
sautillant comme sur un court de tennis ; Hauber lui apprit qu’il
s’agissait du fils cadet d’un grand ponte de la faculté de médecine
d’Alger. Du Riou se sentit, soudain, anachronique et étranger ; il
allait s’enfuir quand Paul lui proposa de le présenter à Camille.
Jetant un regard intéressé et gourmand sur ce nouveau visage, qui
la changeait de ses pratiques quotidiennes, la jeune fille lui
demanda s’il avait dansé. Le cœur battant, ô ! pouvoir infini de
l’alcool sans frontières, Bernard osa l’inviter pour un blues rythmé
par les voix sirupeuses des Platters. Il se révéla disert, enjoué, et,
même, spirituel ; il la fit rire. La blonde sylphide se laissa
conquérir ; le conduisant là où elle le voulait ; elle n’en était pas à
son premier flirt ; à Rabat ou à Marrakech on pratiquait l’American
way of life. Leurs joues se touchèrent ; sautant les préliminaires leurs
lèvres se joignirent ; ils s’agitèrent sur le tempo des boogies,
s’enlacèrent dans le flux langoureux des slows. Se tenant par la
main, dans les intervalles, ils fumaient des Camel, des Lucky Strike,
ou des Philip Morris ; en arrosant leurs sorbets de champagne ou de
whisky. Bernard du Riou, lui, vivait sa première expérience
amoureuse. Accoudés à la balustrade, ils baignaient dans les senteurs
et la tiédeur du crépuscule algérien ; environnés du merveilleux
bleu-nuit d’un ciel piqueté d’argent.
La musique s’éteignit, les décapotables britanniques emportèrent
les privilégiés. Se réfugiant dans cette portion d’éternité, du Riou
étreignait sa belle. Flottant dans la griserie des vapeurs œnoliques,
oubliant toute convenance il se serait volontiers incrusté dans cet
éden. Hauber le rappela à la dure réalité ; il fallait partir.
Déjà formée au métier de maîtresse de bonne maison, miss Camille
savait régler les difficultés ; elle leur donna rendez-vous à la plage
le lendemain. Bernard, trouvant la proposition excellente, se décida
à prendre congé.
Au carrefour de la gare, il se souvint qu’elle n’avait pas désigné le
lieu. Inquiétude, angoisse ; Paul savait.
- Mais c’est à vingt kilomètres !
- Et alors ! Et ton vélo !
25
Il se leva à l’aube pour commencer ses préparatifs. Le
remueménage tira sa mère de son lit. Marthe s’étonna de cette activité
matutinale.
- Nous passons la journée à la plage. Nous l’avons décidé hier soir à
la Garden party.
Il s’astreignait au vocabulaire anglo-saxon en vogue à Bir Hakeim.
Elle s’inquiétait de la distance, voulait préparer un en-cas ; Paul
avait tout prévu, assura-t-il. Elle n’appréciait pas que son fils
s’éloignât trop longtemps ; ses chromosomes l’ayant faite
déterministe et résignée, elle s’abstint de toute intervention. L’autre
enfourcha sa bécane et s’éloigna avec un geste qui se voulut
bienveillant. Ce qu’il croyait être l’amour lui donnait des ailes.
Derrière la cime bleu-roi de l’Atlas le soleil se levait lui caressant le
dos de ses rayons à la douceur prémonitoire ; tel un félin tâtant de
sa patte de velours la proie soumise, avant d’y planter ses griffes.
L’atmosphère se chargeait d’effluves estivaux ; dans les haies
d’épineux, protégeant les champs de céréales, oiseaux et insectes
bourdonnaient, piaillaient, se pourchassaient. Bernard chantait et
sifflotait ; la route descendait, facilitant le trajet. Vers huit heures, il
se trouva devant le musée océanographique. Quand ils étaient
enfants, son père les y avait conduits, sa sœur Nicole et lui, pour
visiter l’aquarium, dont les animaux marins les avaient enchantés.
Il arpenta le boulevard front de mer, embelli de lauriers roses, de la
coquette station balnéaire. A sa gauche des escaliers de béton
déversaient sur la plage le sable inlassablement charrié par les pieds
nus des baigneurs. Il se planta, indécis, devant la terrasse d’un café ;
un garçon commençait à y disposer les tables et à planter les
parasols.
Dans quoi donc Paul l’avait-il fourvoyé ? La sueur lui dégoulinait
sur le visage et les avant-bras. Son anxiété se changeait déjà en
angoisse quand son attention fut attirée par un sémaphore devant le
kiosque à journaux de la place du village. Hauber s’agitait, lançant
des signaux ponctués de sifflements. Camille avait envoyé
décapotable et chauffeur, en compagnie de Paul. Le cœur gonflé
26
d’orgueil, du Riou chargea sa bicyclette à l’arrière de l’Oldsmobile,
qui prit la route de Zéralda. Grisé par l’air tiède, Bernard trouvait
naturel que Camille se fût entichée de lui.
L’auto piqua du nez en s’immobilisant sur ses amortisseurs trop
souples.
Sur l’immense plage, quasi-déserte, un groupe tapageur se
détachait. Les fausses ingénues d’hier s’étaient muées en sirènes.
Les mêmes godelureaux s’affairaient alentour, se livrant à des
simulacres de lutte, faisant jouer leurs muscles sous les regards
gourmands qui les jaugeaient. Derrière un tamaris, le fils de prof
contait fleurette à Elizabeth Lautier. Paul, l’ayant planté là, s’était
joint aux autres.
Bernard ne savait quelle contenance adopter ; à tout hasard il se
déshabilla pour rester en maillot. Sortant de l’onde, une belle fille
bronzée l’invita à la rejoindre du geste de son joli bras rond et hâlé ;
c’était Camille, qui lui sauta au cou et l’entraîna dans l’eau. La
Méditerranée les enveloppa de sa tiédeur matinale. Ils nagèrent,
tournoyèrent, s’enfoncèrent avec délices dans la mer violette, qui
s’unissait avec volupté au ciel d’azur. Comblés, ils revinrent
s’allonger loin du vacarme de la bande. Leurs mains se
rencontrèrent ; il tressaillit. Vertiges de l’aurore de la vie, exaltation
et douleur à la fois, frémissements inattendus, constance impatiente
dans la chasteté vous êtes l’éphémère, l’irréel, et pourtant le sel de
l’existence.
- J’ai faim, dit Camille se redressant soudain, pas toi ?
- Moi aussi, convint-il.
- Allons pique-niquer dans la forêt de Sidi-Ferruch ! ordonna-t-elle.
Mahieddine attendait au volant de la voiture, au coffre débordant
de victuailles ; Camille installa Bernard à côté du chauffeur, et se
blottit contre lui. La banquette avant pouvait largement les contenir
tous trois ; la bicyclette occupait l’arrière de la décapotable.
Les autres grimpèrent à bord de leurs roadsters. Le fils de prof,
emmenant Elizabeth, offrit l’hospitalité de sa bagnole à Paul.
Baignade, nourriture succulente, jeux, plaisanteries, sourires et
27
confidences de certains, réconcilièrent du Riou avec l’humanité.
L’Oldsmobile le ramena chez lui à la nuit tombée.
Evitant les questions de Nicole, embrassant distraitement sa mère, -
Hippolyte lisait son journal -, il se réfugia dans sa chambre pour
rêver tout à loisir à son idylle. Le souvenir de la brûlure des baisers
embrasait ses lèvres et son imagination.
Les jours suivants il n’osa pas relancer sa conquête. Elle, de son côté,
ne s’en souciait pas ; durant quelques heures Bernard avait incarné
l’attrait de la nouveauté dans cette société qui s’ennuyait. Un
vendredi, il les croisa rue Carnot ; Camille et sa sœur s’activaient en
vue d’achats indispensables pour une villégiature de trois mois à
Biarritz.
- Où passeras-tu tes vacances ?
- Je ne sais pas encore, balbutia-t-il.
- Quelle horreur ! Comment pourras-tu supporter la fournaise ?
Les convenances imposaient de passer l’été en Métropole ; le sirocco
devenant intolérable à partir d’un certain degré de fortune.
- Nous irons dans la famille de mon père, en Dordogne, se rattrapa
l’imposteur.
- On se reverra à la rentrée, écris-moi, je t’embrasse, fit-elle
distraitement. Entraînée par sa cadette, elle s’éloigna.
Dépité, il se réfugia dans sa chambre pour composer un sonnet ou
quelque chose de semblable.
28
CHAPITRE III

TUYAUX DE POELE

Dès Juillet la famille Hauber s’installait à Sélestat. A son retour Paul
racontait, par le détail, ses promenades sous la sombre voûte des
conifères des Vosges. Les forêts de sapins, aux fûts évoquant les
piliers des cathédrales, enveloppaient de leur fraîcheur les
cueilleurs de myrtilles. Hauber décrivait les tapis de baies dont il se
gavait, et qui coloraient ses doigts et ses lèvres d’un noir d’encre.
- Elles sont forcément abondantes et grasses puisqu’elles poussent
sur les cadavres des guerres européennes, ricanait Bernard du Riou,
envieux des vacances insouciantes de son ami.
Cette année-là le Président Hauber avait retardé le départ de sa
famille ; la maison qu’il avait fait construire aux alentours de
Ribeauvillé n’étant pas encore habitable, et les finitions devant
durer jusqu’au mois d’Août. Ce délai rendait la présence de Paul
providentielle, et comblait, tout au moins en partie, l’absence de
Camille Lautier, puisqu’il en était l’un des familiers. Bernard se
rendait tous les jours dans l’habitation de fonction du Président
Hauber, une villa mauresque sise dans la vieille ville, et s’inspirant
de la domus romaine, souvenir encore vivace du passage des légions
dans cette Ifriqiya tant convoitée, si souvent envahie et foulée. Les
murs épais étaient dépourvus de fenêtres à l’extérieur ; la religion
musulmane ne permettant pas qu’on pût souiller, même du regard,
la pudeur du gynécée. Franchie la porte d’entrée tout changeait ; la
demeure ne souriait qu’à ses occupants. Les chambres donnaient
sur un atrium à ciel ouvert ; en son centre un bassin empli d’eau
vive, au milieu duquel jaillissait un jet rafraîchissant s’envolant vers
l’azur du firmament.
Bernard s’arrêtait un instant pour jouir de ce spectacle sans cesse
renouvelé ; des myriades de gouttelettes de toutes les couleurs
l’éclaboussaient quelque peu, naissaient et mouraient ; alors que
d’autres les remplaçaient, tantôt plus belles et plus brillantes, tantôt
29
fugaces et comme clandestines, fusant pour disparaître à leur tour.
Enfin, il empruntait une galerie débouchant sur un péristyle orné
de mosaïques et de carreaux de faïence émaillés de bleu, dans le
style des azulejos décorant les parois espagnoles et portugaises. Des
fleurs, aux senteurs entêtantes, répandaient leurs touches
muticolores au pied des acacias, donnant au jardin une profondeur
insoupçonnée. Un salon, immense, destiné aux réceptions de la
Présidente Hauber, occupait le fond de la maison. Il n’y a rien de
comparable, dans nos sociétés dites évoluées ou modernes, au
charme et à la sérénité de ces intérieurs orientaux ; à la condition,
bien sûr, d’accéder au raffinement d’un luxe réservé aux élites. Ce
havre fermé se tenait hors d’atteinte de la poussière et de la
canicule ; Bernard s’y délassait et parlait, parlait de... Camille aux
oreilles plus bienveillantes qu’attentives de Paul.
Afin de mettre un terme à ce verbiage, quelque peu incommodant,
Hauber proposait une partie d’échecs. Avant de disposer les rois,
les reines, les fous, les cavaliers, les tours et les pions d’ivoire
paternels sur la table-échiquier d’acajou, Paul Hauber extirpait du
tiroir d’un secrétaire Louis XVI deux chibouques sans âge, aux
silhouettes raffinées ; les bourrant consciencieusement avec un
tabac anglais, qui fleurait si bon qu’on l’aurait mangé plutôt que
grillé, il offrait l’une des pipes à son invité. Tirant sur le long
conduit, culotté par des générations de fumeurs, ils s’absorbaient,
comme par enchantement, dans la rigueur et la subtilité des
combinaisons.
Dans cette maison arabe, ils manœuvraient des figurines inventées
par les Arabes, auteurs de ce jeu tellement subtil que l’esprit
humain ne pourrait plus créer quelque chose d’aussi parfait.
Jean-Baptiste et David Bousquet les rejoignaient parfois ; on
rangeait le jeu d’échecs pour passer aux cartes. Assis sur des sofas
recouverts de tapis tlemçanis, sirotant du jus d’orange, fumant des
Craven ou des Players, - on voit que les goûts tabagiques de Paul
penchaient du côté british -, les compères entamaient
d’interminables parties de canasta. Il manquait deux autres
30
membres de la bande, Alfred Ayache, en vacances à la montagne, et
Taoufik Issaoulène, retrempé dans ses origines à Tizi-Ouzou.
Deux fois par semaine on se retrouvait au presbytère protestant, où
David Bousquet assemblait, dans sa chambre, ses modèles réduits
d’avions. A partir d’une photographie, choisie dans un magazine et
tenue sous ses yeux, il était capable d’en imaginer et d’en dessiner
les vues de face, de profil, de dessus et de dessous. Clouant les
plans sur un chevalet, il en calculait les cotes. N’utilisant que le
balsa, de loin supérieur au peuplier, pour sa légèreté et sa
souplesse, il découpait dans ces planchettes de bois, avec une
précision millimétrique, les nervures, les montants, etc. Il avait en
chantier deux appareils, le Tempest et le Northrop Scorpion. De
mémoire d’homme on n’avait jamais assisté à la fabrication
d’aéroplanes à hélice et à réaction d’époques différentes dans la
même usine. L’aéronef britannique, aboutissement du légendaire
Spitfire, représentait, aux yeux de David, le chef-d’œuvre des engins
traditionnels ; alors que le jet américain, produit bien après la
seconde guerre mondiale, se distinguait des autres productions de
sa catégorie, baptisés tuyaux de poêle par le dédain partial de David.
Il admirait la pureté des lignes de ces deux aéroplanes, dont
l’élégance nécessitait la construction simultanée.
Jean-Baptiste estimait que son ami avait été influencé dans son
approche esthétique par la lecture des exploits de l’aviateur français
Clostermann, qui, engagé dans la Royal Air Force pendant la guerre
1939-1945, avait publié un ouvrage passionnant pour des jeunes
gens d’après-guerre en quête de héros.
En chercheur confirmé, Bousquet avait ses propres astuces qu’il
livrait à demi, afin de laisser entrevoir l’étendue de ses
connaissances. Les bords d’attaque et de fuite des ailes une fois
polis, il collait à la soude-grès les nervures, les longerons, les couples,
les lisses ; il adaptait alors la pointe du fuselage au maître-couple et
entoilait le-tout avec du papier-japon aspergé d’eau à l’aide d’un
pinceau ; et il laissait sécher au soleil.
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- C’est formidable ! on pourrait jouer du tambour dessus, se
rengorgeait-il.
Les autres admiraient sa dextérité et son industrie ; ils l’auraient
même mis au rang d’un philosophe pour ses considérations
éloignées des contingences doctrinaires, et d’un ingénieur pour ses
productions.
Le Northrop n’atteignait pas les quarante centimètres ; son
élaboration et sa réalisation ne donnèrent aucune difficulté à son
inventeur. Fin prêt, il attendait sa peinture définitive sur la vieille
commode Empire. Quant au Tempest britannique, David avait
décidé de lui donner le cinquième de sa taille réelle ; ce qui devenait
une gageure dans le monde du modèle réduit ; le menant à
emprunter des voies inédites et inexplorées. Le balsa ne pouvait pas
servir de matériau de base eu égard aux dimensions de l’avion,
argumentait-il : il lui fallait trouver une matière solide et légère à la
fois. La technique aéronautique dressait ses difficultés devant lui.
Vers dix-sept heures, un simulacre de brise vespérale dispensait un
semblant de fraîcheur. Abandonnant toute préoccupation, ils
allaient flâner le long des rues en échangeant des appréciations
dont la hauteur de vues ne dépassait pas celle du comptoir du café
Aranda. Une plaisanterie brisait parfois la monotonie des échanges ;
des éclats de rire, des galopades et des poursuites en résultaient. La
rareté des passants et le manque de filles leur ôtaient toute
componction factice, les rendant à leur ingénuité. Au fond, ils
s’ennuyaient un peu et meublaient comme ils pouvaient le temps
qui passe et qu’on gaspille à cet âge.
Début Août, Hauber partit pour Ribeauvillé. Jean-Baptiste et du
Riou passèrent leurs après-midi chez David, suivant ses gestes dans
un silence recueilli. Il peignait le Scorpion avec minutie,
reproduisant les couleurs et les étoiles de l’armée de l’air
américaine. Tout en s’appliquant à son travail, Bousquet déplorait
le manque de moyens financiers et matériels nécessaires à la finition
du Tempest. Les amis comprirent que le fin du fin de l’industrie
guerrière de l’Angleterre resterait à l’état de projet.
32

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