Femmes iraniennes dans la pension de Montmartre
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Description

Ce livre est l'assemblage de six amours malheureuses dont chacune est contée par son héroïne. Cette suite de récits a lieu à Montmartre dans une pension de famille où se trouvent réunies des femmes iraniennes d'âges et de confessions diverses. Elles montrent la profonde unité de l'expérience amoureuse et de son rapport avec le Divin quelle que soit la religion à laquelle on appartient. L'auteur s'attache à peindre avec un grand souci d'exactitude la vie intime des familles iraniennes.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 2012
Nombre de lectures 26
EAN13 9782296478978
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0163€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Femmes iraniennes dans la pension de Montmartre
Mahnâz ANSÂRIÂN
Traduit du persan par
Brigitte Simon et Pierre Lafrance
FEMMES IRANIENNES DANS LA PENSION DE MONTMARTRE
Roman
Préface de Pierre Lafrance
L’Harmattan
© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-55830-4
EAN : 9782296558304
Préface
Doucereuse ? Fade ? Ou, au contraire, puissante ? Envoûtante ? Comment nommer l’odeur de la rose ? Mahnaz Ansarian opte pour les deux derniers qualificatifs. Dans son second roman Une pension à Montmartre , elle évoque volontiers les subtiles griseries qu’on éprouve dans la ville de Kachan quand toutes les distilleries d’eau et d’essence de rose chauffent leurs alambics. A ce degré d’intensité, les senteurs de la rose vont bien au delà de leurs amabilités coutumières et transportent d’allégresse ceux qui les hument. Il en va de même, mais plus modestement, et toujours selon l’auteur, des parfums qui se dégagent des maisons iraniennes lors de la préparation des menus de fête. Mêlée à celle du safran, l’odeur de l’eau de rose semble suggérer les bonheurs d’une vie de famille libérée de ses angoisses, de ses contraintes, de ses quotidiennetés.
C’est donc sous le signe de la rose, comme autrefois le grand Saadi, que Mahnaz écrit. Elle brandit fièrement le vase contenant cette eau de rose dont on use dans notre langage familier pour dénigrer le roman d’amour. Cependant, nos prétendus dédains ne sauraient faire illusion : le premier grand roman français ne fut-il pas le Roman de la Rose ? Et l’œuvre fondatrice de notre tradition romanesque moderne n’est-elle pas La Princesse de Clèves, cette tragédie de l’amour extrême et mortel ?
Une pension à Montmartre n’est pas un seul roman d’amour mais la rencontre de plusieurs d’entre eux qui se répondent l’un à l’autre comme les chants d’une polyphonie et se trouvent réunis en un commun désespoir, un même appel de dernier recours à la consolation divine, tout en étant vécus par six iraniennes de religion différentes : une chrétienne, une sunnite, une juive, une zoroastrienne et deux chiites. Ces femmes s’accordent, en suivant chacune sa propre tradition spirituelle, à mesurer ce qui, dans l’amour, se rapporte au divin, au mystère et au miracle.
Pourquoi Montmartre ? On n’ose formuler la réponse tant elle paraît aller de soi telle que l’on donnée les peintres d’une « belle » grande et triste époque. Le lieu n’est-il pas, à sa manière une « colline inspirée ». L’histoire du triple martyre qui lui donna son nom n’y diffuse-t-elle pas une impalpable sacralité ? Et puis, la chansonnette célébrant un autre martyre : « A s’appelait Rose, a l’était belle, a sentait bon la fleur nouvelle » ne mêle-t-elle pas rose, amour, infortune et quelques saintes innocences, tout cela sur les pentes de « la Butte » ?
L’auteur a donc perçu que le meilleur lieu où parler d’amour malheureux était Montmartre et méritait qu’on y vînt de la lointaine Perse.
C’est ce que font les six femmes, certaines toutes jeunes, d’autres moins. A tour de rôle, elles se conteront leurs malheurs, mesureront la folie de leurs espoirs et trouveront dans l’interpellation des puissances célestes et la prière une certaine acceptation de leur sort, une paix intérieure qui leur faisait radicalement défaut sous leur propos enjouées, leurs rires, leurs plaisanteries. En outre, c’est dans le partage de leurs peines, dans l’amitié qui s’approfondit entre elles et dans l’usage de la parole libératrice qu’elles trouveront la voie d’une mélancolique sérénité.
Là n’est pas le seul sujet du livre. L’auteur parle, bien entendu, de la découverte de Paris par ces iraniennes, de leurs surprises, de leurs émotions dans cette ville cosmopolite et inventive.
Bien plus, la description de leurs journées dans la pension où elles sont rassemblées, le récit que chacune fait de sa propre expérience permettent de connaître, jusque dans ses infimes détails, la vie des iraniens, de leurs familles, de leurs cercles d’amis. Ainsi, le livre nous initie aux divers aspects de leur sensibilité et de leur sociabilité, sans oublier les charmes divers de leur cuisine. On a rarement répondu avec autant de sérieux et de minutie à la plaisante question de Montesquieu : « Comment peut-on être persan ? ».
En fait, l’auteur, en tant que professionnelle du film et de la série télévisée, sait relater avec une précision de scénariste la vie de ses personnages au fil, non seulement des jours, mais des heures et des minutes. Cela conduira le Dr. Kroumirs Monchizadeh qui a préfacé la seconde édition du livre à remarquer, chez l’auteur, un sens tout « balzacien » du détail.
Au long du roman courent, par ailleurs deux interrogations. La première porte sur le comportement masculin. Pourquoi est-il à ce point énigmatique pour les femmes ? Dans le récit, transparaît une constante relevée par le préfacier iranien : les femmes font porter leurs attentions, leurs soins, leurs forces sur le perfectionnement de l’« ici », que ce soit la pension ou maison familiale ? Alors que les hommes, ont presque tous, la nostalgie d’un « ailleurs ».
Plus grave encore est l’autre question sans cesse posée : qu’est ce que le destin ? Comment s’accommoder de son injustice ? Là, vient un « repons » régulièrement entonné au nom des diverses confessions dont se réclament les six amies. C’est une profession de foi qu’on pourrait presque qualifier de quiétiste : Dieu est bon ; tout advient selon Sa volonté ; notre destin ne peut être contraire à notre bien ; en dépit des apparences, toute épreuve doit permettre d’accéder à une paix insoupçonnée.
Étrangement, cette affirmation est répétée avec une particulière constance par celle dont l’histoire est la plus douloureuse, la maîtresse des lieux, encore jeune, souffrant en toute discrétion et la dernière à conter son malheur.
Contre l’amour lui même, nulle révolte. Aucune des six femmes ne le met en accusation. Bien au contraire, il est « miracle » comme le rappel très souvent une des héroïnes, par un tour de force symbolique et divertissant. Surtout, il est grâce. Toutes s’accordent à le reconnaître.
Mais qu’est ce que la grâce ? La fin du roman tente de répondre à cette question : la grâce n’est jamais due, elle ne s’obtient pas ; elle est donnée de surcroît. C’est ce qui se révèle le jour où les six femmes, toutes gagnées par l’esprit de renoncement, célèbrent ensemble « l’a choura », cette cérémonie de deuil et de rédemption. Alors, les cloches du Sacré-Cœur n’ont plus qu’à sonner.
A travers deux mondes bien particuliers, celui de Montmartre, celui de l’Iran et par delà les différentes appartenances religieuses des personnages, l’auteur nous offre l’occasion d’une réflexion de portée universelle.
Pour autant, il n’a aucune prétention didactique, se garde d’émettre le moindre « message » se bornant à laisser librement courir son imagination romanesque.
Comme l’a relevé son préfacier, professeur de lettres à l’Université iranienne, notre auteur ne se contente pas d’explorer des « territoires » variés et ne nous fait jamais perdre de vue « la Terre ».
Ajoutons que le soin d’écrire, et d’écrire juste anime Mahnaz Ansarian. Ainsi joue-t-elle en permanence de trois niveaux de langage : celui, littéraire et soigné, de l’écrivain lui même, celui, de bonne tenue mais résolument oral dont use chacune des narratrices et qui, en français, exclut le passé simple, l’imparfait du subjonctif et diverses inversions, celui, franchement familier des jeunes filles se parlant entre elles.
Pierre Lafrance
Offrande à la terre
Remerciements à tous ceux qui ont contribué à la parution de ce roman en France, en particulier à Benedicte Heriard qui a donné généreusement une bonne part de temps à La pension de Montmartre et à Aichetou, l’auteur d’origine mauritanienne qui a écrit, entre autres, L’Impossible retour 1 et dont l’apport pour la publication de ce roman a été précieux.
1 Aichetou a écrit une dizaine de récits dont le premier, L’Impossible retour - très autobiographique - est paru aux éditions l’Harmattan en 2003.
Sur le fronton du couvent d’Abol Hassan KHARAQÂNI (maître soufi du 11è siècle), on pouvait lire cette maxime :
« A qui entre dans cette maison, donnez à manger sans l’interroger sur sa foi, car celui qui, dans le royaume du Seigneur, a été jugé digne d’une âme, mérite assurément de partager le pain d’Abol Hassan . »
Je dédie ce livre à mes parents ,
ces êtres de lumière ,
envolés vers les hauteurs sans bornes .
La pension de Montmartre
Lorsque l’amour rend visite, les portes s’ouvrent, le soleil devient chaud, les étoiles scintillent jusque dans les chambres closes et la lune semble parler de bonheur. On a envie de chuchoter à tous qu’on est amoureux.
Je sors de ma poche un miroir et vois dans mes yeux une lueur : celle de l’amour… Du coffre de ma grand-mère, je retire le châle blanc tissé au crochet par maman et j’en couvre ma tête. Je pose sur mes épaules les oiseaux de mon père et, pieds nus, je me dirige vers les galaxies, abandonnée au destin que Dieu m’assigne.
Mon Dieu ! Je me remets à toi en criant : vive l’amour ! Vive l’amour !
Chapitre I
Elle regardait par le hublot de l’avion : tout n’était que verdure et harmonie. Elle aurait voulu avoir des ailes comme les pigeons blancs de son père pour voler au-dessus de la ville dont on approchait. Mais la voix douce de Mehri la fit descendre de son firmament : « Setareh, on est arrivé ! » Elle pressa fortement la main de Mehri.
Une fois les formalités de douane terminées, elles sortirent de l’aéroport, avec leurs bagages. C’était la première fois qu’elles venaient en France. Elles avaient rendez-vous à l’Hôtel Hilton avec un ami français rencontré en Iran.
Elles s’y rendirent en taxi. Pendant le trajet, sans dire un mot, elles regardaient avidement le paysage. Setareh était au comble de l’excitation. Surgie de la radio, la voix prenante d’Édith Piaf leur apportait une sorte de calme.
Dans le hall de l’hôtel, elles furent accueillies chaleureusement par M. Pierre et son épouse. M. Pierre était un homme d’âge mûr, aux cheveux lisses et argentés ; il avait habité plusieurs années en Iran et s’était imprégné de la culture de ce pays ; il en parlait la langue avec un charmant accent français, tandis que sa femme n’en savait que quelques mots.
Le maître d’hôtel remit au porteur la clef de leur chambre et il fut convenu que Setareh et Mehri déjeuneraient le lendemain avec M. Pierre et sa femme pour mettre au point leur programme. Restées seules, elles eurent vraiment le sentiment qu’une nouvelle vie s’ouvrait à elles. De leur chambre, au septième étage, la vue était belle. Très vite, elles s’étendirent sur leur lit et ne rouvrirent les yeux qu’à la tombée de la nuit. Elles se préparèrent et sortirent de l’hôtel.
Paris, la nuit, est une ville qu’on ne peut comparer à aucune autre. On croirait qu’une âme nouvelle l’habite. On est étourdi par toutes les beautés qui, alors, se révèlent. La Tour Eiffel n’était pas loin et elles s’y rendirent d’un pas tranquille. Ébahies par la hauteur du monument, elles ne se lassaient pas de le regarder. Après avoir dîné dans un petit restaurant, elles rentrèrent à l’hôtel. Étendue sur son lit, Setareh se mit à penser au rendez-vous du lendemain avec M. Pierre. Son intention était d’acheter, dans le quartier de Montmartre, un appartement de quatre ou cinq pièces pour y ouvrir une pension destinée aux Iraniens venant passer quelque temps à Paris. Ainsi prendrait-on plaisir au travail qu’on s’était choisi.
* * * *
Au fur et à mesure que la matinée avançait, Mehri dut rassurer Setareh et affermir sa détermination. Finalement, leur couple d’amis français arriva et ils allèrent tous déjeuner au restaurant de l’hôtel. Setareh expliqua son projet qui fut fort bien accueilli par M. Pierre. Celui-ci annonça qu’il avait justement un ami qui vendait à Montmartre un appartement ancien de cinq chambres avec une salle de séjour et une grande cuisine, à un prix raisonnable. L’après-midi, ils allèrent le visiter. Il se trouvait dans une rue d’où l’on apercevait l’église du Sacré-Cœur. Montmartre est un des quartiers les plus anciens et pittoresques de Paris : bâti sur une colline, il est volontiers fréquenté par les artistes qui aiment y élire domicile. En fin d’après-midi, sur la place principale, se presse une foule de gens venus contempler les peintres en pleine action, assis sur de rustiques tabourets.
On décida que l’achat de l’appartement se ferait le lendemain. Setareh était dans l’enchantement. Cependant, il restait à se procurer des lits, du matériel de cuisine et quelques autres fournitures nécessaires à la mise en route d’une pension ; mais elle se sentait rassurée car elle savait combien l’aide de Mehri pouvait être décisive.
* * * *
Lorsque l’achat de l’appartement fut achevé et le problème du transfert des fonds résolu, Setareh remercia M. Pierre et sa femme. Ceux¬ci prirent congé après avoir donné quelques adresses de boutiques d’ameublement bon marché. M. Pierre assura que, dès la moindre difficulté, il fallait faire appel à lui et qu’il restait à leur disposition. Les jours suivants, Mehri et Setareh mirent toute leur énergie à organiser au plus vite la pension. Courant de magasin en magasin elles en rapportaient des objets dont elles trouvaient bien vite la place. Il fallut deux semaines avant qu’elles pussent emménager et quitter l’hôtel. Entre temps, Setareh avait informé sa famille de ce qu’elles entreprenaient et indiqué leurs adresse et numéro de téléphone pour qu’ils soient transmis à tous leurs amis et connaissances.
Setareh et Mehri parcoururent tout Montmartre pour en devenir familières, savourer le charme de ses petits restaurants, de ses maisons d’autrefois, surtout de ses cafés. On rencontrait là divers artistes : peintres, écrivains, chanteurs, acteurs de cinéma qui s’étaient établis dans ce quartier. L’église du Sacré-Cœur les impressionna. Setareh avait toujours aimé les lieux de culte, quelle qu’en fût l’appartenance, car il y règne une paix toute particulière et communicative.
Elle s’était souvent demandée où elles auraient pu se réfugier et confier leurs peines intimes, si de tels endroits n’avaient pas existé. Aussi avait-elle toujours eu plaisir à les fréquenter. Peu d’autres lieux apportent autant de calme, car il en émane une ferveur qui gagne les âmes et une douceur dont on reste longtemps imprégné.
* * * *
Leurs premiers invités furent M. Pierre et sa femme qu’elles voulaient remercier de la peine qu’ils avaient prise. L’un et l’autre étaient vraiment charmants : ils les félicitèrent de leur installation et leur souhaitèrent plein succès.
* * * *
La pension se mit en marche et prospéra au fil des jours. Elle y recevait des gens divers dont l’histoire était parfois heureuse, souvent amère. Les deux hôtesses savaient trouver pour eux les mots justes. Setareh était satisfaite de voir que tous avaient tôt fait de la considérer comme une confidente et sa maison comme la leur.
Elle était animée d’une ferveur étrange qui faisait sa fierté. Sans cesse elle remerciait Dieu de lui avoir donné la grâce de se tenir toute seule debout et elle se disait à mi-voix : « Mon Dieu ! Je te demande de faire fructifier l’amour dont tu m’as emplie, afin que je garde toujours ma fraîcheur d’âme et mon goût de l’accueil. »
Chapitre II
Aujourd’hui est un grand jour pour Setareh. Quatre jeunes pensionnaires viennent d’Iran, séparément... Pour Setareh, tout invité est sacré et les deux amies se sont mises à préparer les chambres. Chaque fois qu’il y a une arrivée, on se réjouit mais le jour du départ, c’est la tristesse.
La première, Fargol, sera là à 10 heures. Les jeunes filles apporteront avec elles leur gaîté et donneront au lieu une nouvelle âme. Setareh voudrait que tout se passe bien pour la nouvelle venue. Adorant les fleurs et les plantes, elle en dispose partout. Elle regrette que cette pension ne soit pas située à côté d’un grand parc mais, qui sait ? Peut¬être trouvera-t-elle un jour le lieu dont elle rêve.
Elle a fait des bouquets multicolores. Mehri a préparé du thé et du café, tandis que court d’une pièce à l’autre la voix chaude du chanteur iranien Ghavami :
«... O ma Péri, où es-tu donc ?... »
On a sonné à la porte de l’immeuble. Mehri répond dans l’interphone :
─ Mademoiselle Fargol ? Je vous en prie, entrez.
Toutes deux attendent devant l’ascenseur. Il en sort une jeune fille au teint mat et à la chevelure lisse, tenant une valise et un sac à main. Setareh l’embrasse :
─ Soyez la bienvenue, je suis Setareh et voici Mehri, qui est comme ma mère.
Fargol leur apporte les effluves de ce qui leur est familier : l’Iran, ses façons d’être et de sentir, ses parfums discrets. Elles l’aident à s’installer dans sa chambre.
* * * *
A peine entrée, Fargol eut l’impression de connaître les deux hôtesses de longue date et d’arriver chez elle ; elle ne se sentait nullement étrangère.
─ Tu es chez toi ici, lui dit Setareh.
─ J’espère que tu trouveras ce qu’il te faut et que tu vas bien te reposer, ajouta Mehri.
─ Je suis sûre que tout ira bien avec vous, répliqua Fargol.
La gentillesse se lisait dans leur regard comme dans toute leur attitude et rien ne suggérait qu’elles voulussent vanter les agréments de la pension : elles étaient tout simplement hospitalières. Cependant, Fargol essayait de cacher sous un sourire la grande peine qui l’avait soudain envahie.
─ Tu es sûrement fatiguée ; va te reposer ; on parlera de l’Iran après, dit Setareh.
─ Oh non ! Le taxi m’a amenée directement ici ; je n’ai fait que regarder le paysage ; Paris est vraiment splendide, répondit Fargol.
─ Quoi de neuf en Iran ? demanda Setareh.
Aussitôt Fargol se rembrunit et resta silencieuse.
─ Je vais t’apporter une tasse de thé ; ça va te remettre, dit Mehri.
Fargol ne disait rien. Des larmes perlaient de ses yeux et coulaient doucement sur ses joues.
─ Les larmes apaisent, dit Setareh.
─ Oui. Mais elles n’effacent pas la tristesse, répondit Fargol.
─ Mais si la tristesse n’existait pas, si nous ne ressentions rien, nous ne serions pas humains !
Cela plut à Fargol, qui sourit.
─ Ne t’inquiète pas, tout finit par trouver sa juste place, reprit Setareh.
La jeune fille essaya de se contrôler :
─ Ici c’est joli ; c’est romantique ! Je suis sûre que je vais me détendre chez vous.
Mehri s’avança avec le plateau de thé :
─ Tu vas boire du thé et ça ira mieux. Aujourd’hui nous recevons trois autres pensionnaires. Fatima doit arriver à midi. On a plein de choses à faire. Tout va sûrement bien se passer pour toi comme pour les autres.
─ Je voudrais que tous ceux qui viennent ici soient chez eux, enchaîna Setareh.
Fargol lui prit les mains :
─ Je suis triste, dit-elle. J’ai beaucoup de chagrin. L’amour m’a complètement anéantie. Je ne sais plus quoi faire.
─ Sois patiente : tout est entre les mains de Dieu et tout finira bien.
Les larmes n’apaisaient pas la jeune fille. Elles coulaient toujours.
─ Fargol, l’amour est une pièce à deux faces, l’une de tristesse ; l’autre de joie, dit Setareh avec tendresse.
─ D’accord, Setareh, mais la séparation est toujours le moment le plus dur, répondit Fargol. J’en ai horreur. Je ne peux pas la supporter.
─ Maintenant, j’aimerais que tu souries et que tu boives ton thé.
La sonnette de la pension retentit. Setareh jeta un regard vers Fargol :
─ Ce doit être notre nouvelle invitée, lève-toi et va lui ouvrir, dit-elle.
Fargol parla dans l’interphone :
─ Ici la pension de Madame Setareh, entrez ! Je descends.
Elle regarda Setareh et Mehri :
─ C’est Fatima, dit-elle, je descends la chercher.
* * * *
La lourde grille noire de l’ascenseur d’un autre âge s’ouvrit devant une jeune femme dont le visage retenait les regards, non seulement par sa beauté, mais par son expression avenante. Fargol se présenta et dit :
─ Je viens d’arriver ce matin, bienvenue à toi.
Fatima se nomma à son tour et toutes deux poussèrent les bagages dans l’ascenseur. Celui-ci se mit lentement en marche. Fatima s’étonna de sa vétusté.
─ Oh oui ! Il est marrant ; on se croirait dans un vieux film ! dit Fargol.
Au troisième étage, elles entrèrent dans la pension : une femme encore jeune, habillée avec goût, accompagnée d’une personne d’un certain âge, les attendaient le sourire aux lèvres. La femme la plus jeune embrassa Fatima :
─ Je suis Setareh, dit-elle, sois la bienvenue, tu es ici chez toi... Et voici Mehri qui est une mère pour moi, même si elle ne m’a pas mise au monde !
Elle aussi embrassa Fatima et lui souhaita un bon séjour :
─ Allons voir ta chambre, ajouta-t-elle.
─ Toutes les deux, nous sommes dans la même chambre, dit Fargol.
Fatima exprima sa joie à Fargol ; la musique douce rendait le lieu encore plus accueillant.
─ Quelle charmante pension ! Quelle ravissante chambre ! dit-elle.
Fargol était en train de vanter le bon goût et la gentillesse de Setareh, quand Mehri les invita à venir dans le salon pour boire un café.
─ Quand tu auras bu ton café, dit Setareh à Fatima, tu iras te reposer car tu dois en avoir besoin.
Bien malgré elle, Fatima se mit à gémir, comme si on lui avait happé le cœur pour le serrer dans un étau.
─ Ne pleure pas, je t’en prie, dit Setareh, viens te passer de l’eau sur le visage et tu te sentiras mieux.
Setareh lui caressa la tête :
─ A peine arrivée, tu as déjà le cafard ? Ne t’inquiète pas, tout entre dans un ordre qu’on ne soupçonne même pas.
Elles sortirent de la chambre, Fatima s’était rafraîchi le visage avant d’entrer dans le salon. Au milieu de la pièce se trouvait une grande table sur laquelle étaient posés deux bougeoirs anciens et un bouquet de fleurs. Mehri vint placer une tasse de café devant Fatima :
─ Je t’en supplie, dit-elle, détends toi. Aujourd’hui, nous attendons encore deux personnes, l’une chrétienne et l’autre juive.
─ Vous les connaissez déjà ?
─ Non, répondit Setareh, ni l’une ni l’autre. En tout cas, elles sont iraniennes.
Fatima essuya ses larmes :
─ Je suis contente d’être chez vous, dit-elle ; on est bien ici et je me sens comme avec des amies. Pardonnez-moi de vous avoir toutes dérangées.
Setareh, tout en buvant son café, lui demanda d’oublier ce genre de scrupule, en ajoutant : « Il faut surtout que chacun se sente comme à la maison. »
Fatima alla chercher dans sa chambre une boîte de douceurs qu’elle rapporta et ouvrit :
─ Servez-vous ! Ils sont tout frais et succulents. Mon père possède une confiserie et les a fabriqués spécialement.
Mehri se servit :
─ Quel parfum ! dit-elle. Comme ce doit être bon !
─ C’est l’odeur du pays, dit Setareh, en train de croquer, elle aussi, un minuscule gâteau.
─ Ces friandises sont aussi douces que Fatima, dit Fargol.
─ Mon père a eu beau faire, ce qu’il fabrique n’a pas su adoucir ma vie, dit Fatima, l’air triste et la gorge serrée. Je me sens mal et ma vie est difficile. Vous savez, je suis algérienne et sunnite.
─ Tous ceux qui viennent ici, dit Setareh, je voudrais qu’ils trouvent la paix. Qu’on soit chrétien, musulman, juif, cela ne change rien. Mehri, elle-même est zoroastrienne, je l’adore. Ne t’en fais pas, dans quelques jours, tu prendras de nouvelles habitudes et tout ira beaucoup mieux.
─ Dis donc, fit Mehri, comment se fait-il que ta vie soit si amère malgré ces succulentes pâtisseries ?
─ Fatima, ne fais pas trop attention à Mehri, elle aime toujours plaisanter ; dis-moi plutôt, quel temps il faisait en Iran ?
─ C’était superbe, répondit Fatima. Partout des fleurs, des arbres, des plantes, une mer et un ciel bleus !
─ Quel dommage qu’aucune n’ait pu apporter quelques fruits de là¬bas, s’exclama Mehri. Les prunes, les concombres, les pastèques, les cerises ! En fait nulle part ailleurs on ne trouve d’aussi bons fruits qu’en Iran. Ils sont uniques. Quand tu pèles un concombre, ça embaume toute la maison.
─ Arrête, Chère Mehri ! dit Fargol avec enjouement, tu me fais venir l’eau à la bouche !
─ Et encore, rétorqua Mehri, ce n’est que ce matin que tu es arrivée d’Iran. Que dirais-tu si, comme nous, tu étais ici depuis des années ?
─ Juré ! dit Fatima en se levant. La prochaine fois, je t’apporte une valise pleine de fruits. Maintenant je vais faire mes prières.
─ Fatima, est-ce que tu pries aux cinq moments prévus ou bien seulement, quand tu as de la peine ?
─ Je prie régulièrement. Chez moi, avec mes parents nous prions cinq fois par jour, c’est aussi important que respirer.
─ Moi aussi je vais prier, dit Fargol. Quand je parle à Dieu, je me sens plus légère, plus en paix et j’ai un peu confiance en moi.
Toutes les deux se retirèrent dans leur chambre puis revinrent dans la salle de séjour.
Mehri était en train de mettre la table pour le déjeuner :
─ Nous attendons notre amie chrétienne à deux heures et demie, dit Mehri, je pense qu’elle ne va pas tarder.
Fargol et Fatima offrirent leur aide.
─ Je ne voudrais pas que vous vous fatiguiez, reprit-elle, mais si vous y tenez, apportez les assiettes et les verres. En tout, nous serons cinq.
Les deux jeunes femmes se mirent à dresser la table :
─ C’est une belle pension, dit Fargol. J’ai l’impression que Setareh a un je ne sais quoi de rare dans l’âme. C’est comme si on la connaissait depuis toujours ; elle est si affectueuse, si aimable. Son comportement n’est pas celui de tout le monde.
Setareh sortit de sa chambre :
─ Pourquoi vous donner tant de mal ? Vous devez être fatiguées ! dit¬elle.
─ On ne doit pas faire de manières quand on est chez soi ! Dit Fargol. On croirait que vous nous considérez comme des étrangères.
Cette remarque plut à Setareh :
─ Vous êtes ici chez vous ; alors faites comme bon vous semble !
On entendit la sonnette de la pension :
─ Ce doit être notre amie chrétienne ! dit Setareh.
Fargol répondit à l’interphone :
─ Entrez ! dit-elle, j’arrive tout de suite pour vous aider.
Elle courut vers l’ascenseur. Fatima était surprise de constater qu’à peine arrivées, Fargol et elle se sentaient déjà totalement à l’aise.
* * * *
En sortant de l’ascenseur, Fargol vit la nouvelle venue complètement essoufflée, tirant péniblement une énorme valise, tandis qu’un gros sac et un plus petit étaient posés dans l’entrée de l’immeuble. Fargol se présenta à la jeune femme qui semblait épuisée et mal à l’aise. Elle dit que son nom était Maria mais qu’on l’appelait Marie.
Fargol l’aida à faire entrer ses bagages dans l’ascenseur, puis elles montèrent au troisième. A l’entrée de l’appartement, se tenaient Setareh, Mehri et Fatima.
─ Voici Maria, dit joyeusement Fargol.
Setareh embrassa la nouvelle arrivée et prononça les paroles de bienvenue. Mehri en fit autant et lui prit des mains un des sacs. A cet instant même, Maria éclata en sanglots. Fatima, qui la regardait, en avait les larmes aux yeux. Setareh prit la main de Maria et l’emmena s’asseoir au salon. Fargol et Mehri transportèrent les bagages dans la chambre destinée à Maria et à la prochaine pensionnaire, puis revinrent au salon. Mehri offrit à Maria un verre de citronnade.
─ Excusez-moi, dit Maria en hoquetant. A peine arrivée, je suis déjà une gêne pour tout le monde.
Setareh essaya de la calmer :
─ Je te l’ai dit ! Considère que tu es chez toi ici, et reste telle que tu es.
Maria essuya ses larmes :
─ Je suis contente d’être ici, parmi vous, qui êtes si gentilles. Aujourd’hui j’avais le cœur très lourd. Je suis désolée, mais il faut dire que ma vie est un enfer. Ces temps-ci, j’ai envie de mourir. S’il n’y avait pas ma fille, il y a longtemps que je me serais suicidée. Et elle dit en arménien : « Edik, que Dieu t’anéantisse ! »
─ Ne parle pas comme ça, dit Setareh d’un ton affectueux. Le suicide c’est pour ceux qui ont peur et n’ont pas la foi. Pour chaque épreuve, Dieu envoie toujours une consolation. Il faut que tu gardes l’espoir, c’est tout.
Maria essuyait ses larmes avec le dos de sa main :
─ J’arrive de Suisse. J’étais à Genève où j’ai conduit ma fille Jacqueline auprès de ma sœur. Je suis restée un mois avec elle pour préparer son entrée dans une école de langues. Bien sûr, je suis tranquille puisqu’elle est chez ma sœur, mais que voulez-vous ? Elle me manque horriblement ! C’est la première fois que je me sépare d’elle. Vous savez, elle n’a que quinze ans, et je n’ai qu’elle. En la quittant, j’ai cru que c’était mon cœur que je laissais. Elle se tourna vers Fatima :
─ Où peut-on trouver un homme digne de ce nom ? demanda-t-elle. Si tu le sais, dis-le-moi pour que j’aille l’étrangler.
Toutes se mirent à rire y compris Maria. Elle avait un accent arménien adorable et parler semblait l’apaiser.
─ Que voulez-vous que je vous dise ? Si on ne riait pas un peu, on mourrait.
─ Eh les filles ! Le déjeuner est prêt, dit Mehri.
─ Appelez-moi Marie, dit Maria, c’est mon nom habituel.
Et se tournant vers Fargol :
─ Comme tu es belle et quel joli visage tu as. Fais gaffe à ne pas te faire avoir par un de ces sales bonshommes.
─ Tu sais Marie, répondit Fargol en riant, c’est trop tard ! Je suis déjà passée par là.
─ Ah bon ! Toi aussi ? Tu as fait l’idiote et on t’a eue ? demanda-t-elle en agitant sa main en signe d’étonnement. Tu es si jeune ! Je suppose que tu n’as pas laissé les choses se passer comme ça !
Puis elle retira ses chaussures et dit en riant :
─ Vous savez, mes pieds ne sentent pas mauvais, mais, dans l’avion, on a les jambes qui enflent !
─ Mets-toi à l’aise, dit gentiment Setareh. Allez, les filles, on va déjeuner.
Maria prit la main de Fatima et l’entraîna :
─ Toi non plus, tu n’as pas l’air très bien, lui dit-elle.
Fatima acquiesça sans dire un mot.
─ Finalement, ajouta Maria, je ne comprends pas ce que les hommes demandent au juste. Tout ce qu’on leur donne, ça ne leur va pas ; c’est toujours autre chose qu’ils veulent. En fait, ils sont insatiables. Mon pauvre Edik, tu n’as pas fini d’en voir avec moi !
Maria avait un joli visage, de grands yeux et un accent charmant. Lorsqu’elle s’exprimait, ses traits d’humour révélaient son caractère foncièrement gai.
Toutes prirent place autour de la table. Celle-ci était dressée avec goût. Mehri avait préparé un « bœuf Strogonoff » accompagné de salade, de carottes râpées et de plusieurs légumes au vinaigre, les « torchi » iraniens. Elles venaient tout juste de commencer, lorsque Fatima, la gorge serrée par les sanglots leur dit :
─ Pardon, je ne veux pas vous gêner mais c’est plus fort que moi : je m’ennuie tellement de mon mari, je l’aime beaucoup.
─ Les premiers jours, on est toujours très triste, puis on s’habitue. Tu sais, en principe, le temps arrange tout, lui dit Setareh.
─ Cet après-midi, reprit Fatima, j’irai à la Mosquée. Beaucoup de musulmans de Paris habitent non loin de là. Il y a quelques années, j’y suis allée avec mes parents. Quand on y entre, on oublie tous ses soucis.
─ Je t’accompagnerai, dit Fargol.
─ Déjeunez d’abord et ensuite, vous irez là où vous le souhaitez. A quatre heures arrive notre quatrième pensionnaire, une autre jeune fille.
─ Formidable ! dit joyeusement Maria, plus on est de folles plus on rit ! Pour ma part, tout ce qui vient des hommes me déplaît, je ne veux plus avoir affaire à eux.
─ Que Dieu t’entende, répliqua Mehri sur un ton amusé. Tu as peut¬être raison !
Fargol préféra changer de sujet :
─ Mehri, quelle bonne cuisinière tu es ! Je n’ai jamais mangé de plat aussi bon que ce « bœuf Strogonovff ».
Les deux autres convives vantèrent, elles aussi, les talents de Mehri.
─ Quel temps faisait-il en Suisse ? demanda Setareh à Maria.
─ Qu’est-ce que tu veux que je réponde ? Faisait-il froid ? Chaud ? Doux ? Je n’en sais rien. Avais-je encore mes esprits ? Ah ce maudit Edik ! Quand je rentrerai en Iran, il aura affaire à moi : je lui enverrai une gifle qui lui fera voir trente six chandelles. Vous ne pouvez deviner tout ce qu’il m’a fait voir… (Elle termina sa phrase en arménien).
─ Je ne comprends pas l’arménien, mais je devine dans quel état tu es, dit Fatima.
─ Pour l’instant ne te ronge pas autant, et finis plutôt de manger ; ça va être froid, dit Setareh.
─ Excusez-moi, reprit Maria avec tristesse. Cet Edik m’a rendue folle. Plus je lui ai montré d’amour, plus la situation a empiré, et malgré ce que j’ai pu faire pour lui, il a été en dessous de tout.
─ Écoute Marie, dit Fargol avec une sincérité naïve, si tu veux que les choses s’arrangent, essaie de faire un vœu.
─ Ma chère Fargol, répondit-elle, je te jure qu’il n’y a pas une seule église où je ne sois allée brûler un cierge ; je vous avoue que j’ai même consulté une diseuse de bonne aventure, mais rien n’y a fait.
Elle poursuivit :
─ Votre cuisine est vraiment bonne. Moi-même je sais de quoi je parle. Figurez-vous qu’en Iran, j’ai un restaurant !
─ Bon, dit Mehri. Là-bas tu as donc plein de choses à faire ?
─ Oui, c’était vrai, répondit-elle, mais maintenant je ne vais pas bien du tout. Il y a eu un énorme échec, comme un cauchemar.
Setareh voulut détourner la conversation :
─ Quel dessert nous as-tu préparé ? demanda-t-elle à Mehri.
─ Des fruits au sirop et un café turc. Avant de vous les apporter, je vais desservir.
La voix chaude et apaisante de Ghavami résonnait dans toute la pension. C’est Fargol qui proposa d’apporter le dessert.
─ Permettez-moi de vous servir, dit-elle, en versant pour chacune le dessert dans une coupelle.
Elle ajouta :
─ Mangez ! C’est meilleur quand c’est encore tiède et je suis sûre que c’est délicieux.
─ Après le dessert, vous irez vous reposer un peu, dit Setareh.
─ Tu sais, dit Maria, il y a belle lurette que je ne sais pas ce que signifie se reposer, car je suis sans cesse dans l’angoisse.
─ Moi non plus, dit Fatima, pas un seul instant je n’arrive à l’oublier ni même à ne plus penser à lui un instant. Le repos, pour moi, c’est ruminer et broyer du noir.
─ Comme ce serait génial, dit Fargol en mangeant, si on savait ce qui doit nous arriver. Dans ce cas-là, on ne s’amouracherait jamais d’individus infidèles. Si seulement chaque personne pouvait porter sur son crâne un indicateur de mensonge. Ainsi à chacune de ses paroles, on saurait s’il dit ou non la vérité. Pour ma part, à force d’en avoir vu de toutes les couleurs, je me fiche de ce qui se passera dans l’avenir. Quoi qu’il arrive, ce sera bien.
─ Après le café, je file à la mosquée, dit Fatima. Fargol, tu viens avec moi ?
─ Oui ! J’espère que ça va me soulager et que je reviendrai le cœur plus léger, répondit-elle.
─ J’irai aussi dans une église pour m’agenouiller devant l’autel en pleurant. A chaque fois, ça me fait du bien dit Maria.
Mehri apportait le café :
─ Buvez votre café, dit-elle, et haut les cœurs ! Comme nous le dit notre cher Hafez, plus on prend le monde au sérieux, plus il se crispe et nous maltraite. Il a écrit :
« Prends les choses à la légère, car la nature du monde le porte à rudoyer ceux qui se donnent du mal ! »
─ S’il vous plaît, priez pour moi aussi, je vous le demande, dit Maria. Pendant que vous serez là-bas j’aurai le temps de ranger mes affaires dans ma chambre.
─ D’accord, dit Fatima. Viens, Fargol, on y va ! Ne nous mettons pas en retard !
Lorsqu’elles se retrouvèrent toutes les deux devant l’ascenseur, Fatima dit à Fargol de le prendre toute seule, tandis qu’elle descendrait à pied. Lorsque Fargol arriva au rez-de-chaussée, c’est Fatima qui lui ouvrit la porte :
─ Comment as-tu fait ? demanda Fargol, complètement ahurie.
─ C’est le miracle de l’amour, ma chérie, dit-elle, le miracle de l’amour.
Elles sortirent de l’immeuble. Tout en marchant, elles se mirent à parler de Setareh :
─ Elle a une âme rare, dit Fargol, un tempérament tellement différent de celui des gens ordinaires.
─ Oui, répondit Fatima, dès que je l’ai vue, j’ai ressenti beaucoup d’affection pour elle, comme si on se connaissait depuis longtemps.
─ Moi aussi, c’est pareil, j’ai tout le temps envie d’être à côté d’elle.
─ On va prendre un taxi. Tu es d’accord ?
Elles montèrent dans un taxi et Fatima donna l’adresse de la Mosquée de Paris.
* * * *
En entrant dans la Mosquée, elles se sentirent immédiatement plus paisibles et comme plus légères. La beauté et la spiritualité qui y régnaient leur donnèrent des ailes, comme si toutes leurs peines s’effaçaient. La plupart des fidèles étaient de jeunes gens, bien habillés et soignés ; les femmes et les jeunes filles portaient un grand foulard sur la tête, comme elles deux. Le lieu était irréprochable de propreté. Elles retirèrent leurs chaussures, entrèrent dans la salle de prière et se placèrent dans un coin pour les oraisons rituelles. Ensuite elles se prosternèrent pour se confier à Dieu, tout en versant des larmes. Fatima, qui était dans un grand trouble, pleura ouvertement, tandis que Fargol essayait de se contrôler, murmurant : « Dieu ! Donne-moi la patience et sois mon guide. » Ensuite elle aida Fatima à se relever. Celle-ci se jeta dans ses bras. Fargol tenta de la consoler par des paroles d’encouragement, bien qu’elle en eût également besoin. Toutes deux sortirent et se mirent en route sans un mot, conscientes l’une et l’autre de leurs chagrin respectifs.
Elles rentrèrent en taxi à la pension.
Dans l’immeuble, Fatima voulut encore prendre l’escalier pour regagner le troisième étage. Au moment où l’ascenseur s’arrêta, elle était déjà là pour ouvrir la porte. Fargol n’en croyait pas ses yeux :
─ Comment as-tu fait ?
─ C’est le mystère de l’amour, répondit l’autre en riant.
─ Que vos prières soient exaucées ! dit Mehri en leur ouvrant la porte.
Toutes les deux la remercièrent et lui dirent qu’elle leur avait manqué. Setareh était dans sa chambre, Maria rangeait ses affaires et la quatrième pensionnaire n’était pas encore arrivée. Maria leur demanda si elles avaient bien prié pour elle.
─ Oui, répondit Fargol, et nous sommes très soulagées nous-mêmes !
─ Tant mieux pour vous, répliqua-t-elle, et les choses vont s’arranger. Dieu est grand !
─ Vous désirez du thé ? demanda Mehri.
Après le refus de Fargol, Fatima précisa :
─ Je ne bois pas trop de thé, je préfère le café.
Mehri lui proposa d’aller elle-même à la cuisine se servir en café.
Une musique douce animait le lieu. Fargol se sentit tourmentée par une étrange tentation : voir la chambre de Setareh. Cette pièce, pensait¬elle, devait avoir quelque chose de secret et de mystérieux. Pourquoi Setareh avait-elle pris cette décision d’ouvrir une pension à Paris ? Pourquoi cette adorable jeune femme avait-elle tout quitté pour se réfugier en France ? Quelle était la personne qui lui avait brisé le cœur ? Pour quelle raison s’était-elle retirée du monde ? Il y avait dans ses yeux une tristesse cachée qui trahissait un grand amour. Pourquoi ne laissait¬elle personne entrer dans sa chambre ?
Au même instant, Setareh en sortit et se dirigea vers le salon. Elle se pencha pour sentir une des fleurs du vase qui était sur la table :
─ Je pense que notre quatrième pensionnaire devrait arriver, dit-elle. Je ne sais pas pourquoi elle tarde.
─ Elle n’est pas en retard, dit Mehri, elle n’en a plus pour longtemps.
Fatima, qui semblait beaucoup plus tranquille, s’adressa à Setareh :
─ Chère Setareh, dit-elle, tu as découvert un merveilleux endroit. Paris, c’est vraiment génial ; je m’y sens bien, surtout dans ce quartier. Est-ce que tu as tout visité, ailleurs ?
─ Oui, répondit-elle, à peu près tout. Avec Mehri, on s’est promené de long en large dans cette ville. Vraiment, les filles, je vous conseille d’aller avenue Foch. Vous verrez : c’est d’une grande beauté : on dirait un tableau de verdure. N’oubliez pas de tout regarder avec amour. L’amour est limpide et bleu comme vous toutes, qui êtes venues avec un cœur qui en est rempli. Personnellement, je ne me suis jamais éloignée de l’amour, même un seul instant. Dieu ne peut oublier ceux qui aiment. Chaque amour est comme un coffre contenant de multiples richesses qu’on découvre une par une selon sa sincérité. Personne ne peut se servir de ce qui est réservé à un autre. Par conséquent, vivez l’esprit tranquille, mais pensez à ne jamais verrouiller le coffre qui renferme vos droits à aimer. Veillez à ce qu’il soit toujours ouvert.
C’était comme une grande sœur que parlait Setareh.
* * * *
La sonnette de la pension retentit.
─ J’imagine que c’est notre dernière pensionnaire, dit Setareh en jetant un coup d’œil à Fargol.
Celle-ci saisit le récepteur de l’interphone :
─ Oui, c’est ici, dit-elle, entrez, j’arrive tout de suite.
Elle courut vers l’ascenseur et se retrouva au bout de quelques instants au rez-de-chaussée, en face d’une jolie jeune femme aux yeux verts et à la chevelure noire ; à côté d’elle, se trouvaient une énorme valise et un petit sac.
Après les salutations et les présentations de rigueur, Fargol souleva la valise :
─ Vous devez être fatiguée, dit-elle, une fois là-haut, avec un thé ou un café, cela ira mieux !
─ Ne prenez pas cette peine, répondit Pauline, la nouvelle pensionnaire, je vais la porter moi-même.
Finalement, à deux, elles réussirent à traîner la valise jusque dans l’ascenseur. Arrivées en haut, elles virent Setareh, Mehri, Fatima et Maria qui les attendaient devant la porte de l’appartement.
On souhaita la bienvenue à Pauline. Tout le monde se présenta et Mehri proposa d’aller boire le thé dans le salon.
─ Je n’ai eu aucun mal à venir ici, dit-elle. J’avais donné l’adresse au chauffeur de taxi, et tout d’un coup, je me suis trouvée devant l’immeuble ! J’étais tellement plongée dans mes pensées, que je n’ai même pas saisi à quel moment je suis arrivée à Paris, ni comment j’ai fait pour me trouver ici.
Mehri et Fargol poussèrent la valise vers la chambre.
─ Je sais, dit gentiment Setareh, qu’un long voyage en avion est très éprouvant. Voici la chambre que tu vas partager avec Maria. J’espère que vous serez bonnes amies et que tu seras contente ici. Si quelque chose ne va pas, n’hésite pas à me le dire. Tu es chez toi ici.
─ Je ne crois pas que nous nous disputerons, dit Maria en plaisantant.
Toutes se mirent à rire.
─ Je suis heureuse d’être ici parmi vous, dit Pauline d’une voix triste.
Puis elle s’assit sur le lit. Elle avait la gorge serrée par les sanglots et était au bord des larmes. Setareh posa sa main sur l’épaule de Pauline.
─ Pleure si tu en as envie, dit Setareh d’un ton affectueux, pleure, car ici, on n’est pas chez des étrangers. Les larmes, ça soulage !
Mehri lui apporta un verre d’eau et elle sortit de son sac une boîte de comprimés. Elle en avala un et dit d’une voix mêlée de larmes :
─ A force de prendre ces pilules, je suis devenue folle. Si j’avais su que tomber amoureuse, ça menait à la folie, j’aurais laissé de côté mes sentiments. Maintenant j’en suis au point où rien que le mot amour m’afflige : j’ai pitié de ce que je suis devenue et quand je vois ce qui m’est arrivé, ça me fait pleurer. J’étais amoureuse, et lui, non ! Maintenant, tant pis pour moi, il faut que j’endure et que je supporte tout ça !
─ Ne crois pas, ma chérie, dit Setareh, que le monde tourne ainsi sans raison, L’œuvre de Dieu est ordonnée. Tous les gens sur cette planète ont des souffrances. A-t-on déjà vu des roses sans épines ?
─ Tu sais, Setareh, il me disait toujours qu’il était tombé amoureux une fois et qu’il n’était pas prêt à recommencer pour moi. Comme une idiote, je m’imaginais qu’il blaguait et qu’il allait finir par s’attacher à moi, mais ça n’a pas marché ! Chaque fois qu’on discutait, il me disait que seul comptait son premier amour et qu’il ne pouvait plus tomber amoureux. Je prenais cela à la légère ! Une vraie tête de linotte !
Éperdue, Pauline se mit à pleurer doucement, en murmurant quelque chose, en hébreu. Elle se tourna vers Setareh :
─ Je ne sais pas pourquoi il n’a pas voulu comprendre que, pour moi aussi, c’était le premier amour !
En l’écoutant, Fatima et Maria étaient très émues.
Setareh prit la main de Pauline, l’aida à se relever et l’emmena dans le salon pour la détendre. Toutes s’y rassemblèrent et Mehri proposa un café.
─ Oui, dit Pauline, et qu’il soit très fort, s’il vous plaît. Excusez-moi toutes de vous avoir pris la tête avec mes histoires, mais c’est plus fort que moi, je suis complètement déboussolée !
Fatima, l’air triste, regardait par la fenêtre et semblait ailleurs. Maria, assise sur le canapé et Fargol par terre, avaient, toutes deux, les yeux fixés sur Pauline dont le visage semblait se décomposer. Setareh s’approcha d’elle.
─ Patience, patience, tu vas t’habituer à tout ! Tu n’es pas la première à avoir un chagrin d’amour, ni la première de ta communauté à être dans la détresse.
─ Oui, Setareh, mais la patience c’est Ayyoub (le Job des Écritures) qui en a été pourvu, pas moi ! Ce qui m’énerve, c’est que tout était évident ; je le savais, mais je ne croyais pas que ce serait comme ça. Je n’avais pas imaginé où j’en serais maintenant.
─ Ma chérie, même si tu penses que tu savais tout, il y avait sûrement certaines choses que tu ignorais et finalement ce qui devait arriver s’est produit. En réalité on sait tout sans en être conscient et tout se passe comme si on ne savait rien.
─ Personnellement, dit Fatima, j’aimerais ne rien savoir !
─ Les ignorants ont bien de la chance, dit Maria avec une pointe d’ironie. Comme on dit chez nous : « Bienheureux les ânes qui repartent aussi nigauds qu’ils sont venus ».
Les rires fusèrent et l’atmosphère se détendit. Setareh alla prier dans sa chambre. Fargol et Fatima se préparèrent à en faire autant. Quant à Maria et Pauline elles crièrent en cœur :
─ Ne nous oubliez pas dans vos prières !
A cet instant, un souffle de spiritualité et de recueillement emplit la pension de Montmartre.
Maria, les yeux fermés semblait murmurer une prière. Pauline se retira dans sa chambre pour vider sa valise et mettre ses affaires en ordre.
Fargol fut la première à revenir au salon ; elle s’assit près de Maria et engagea la conversation avec elle. Mehri sortit de la cuisine :
─ Avant que je serve le repas, voulez-vous mettre le couvert ?
Fargol qui avait envie de s’occuper, alla chercher les assiettes dans la cuisine puis revint. Setareh arrivait :
─ Te voila encore au travail ! dit-elle
─ Cela me plait, répondit Fargol, j’aime bien vous aider. N’as-tu pas dit que j’étais chez moi ?
Setareh sourit en allumant les chandeliers sur la table. Pauline, devenue beaucoup plus calme, vint s’asseoir près de Maria. Fatima arriva de la cuisine, avec un énorme plat : un gigot fumant ; Mehri suivait avec une purée, la salade et plusieurs « torchi » iraniens. La table était de toute beauté.
─ Allez-y, dit Setareh.
Fargol servit tout le monde. La lumière des bougies et le son de la musique donnaient à la pension une atmosphère chaleureuse. Mehri engagea la conversation :
─ Dites-moi, qui sont ces hommes pour lesquels vous vous rendez si malheureuses ?
Setareh sourit. Personne ne répondit. On entendait seulement le cliquètement des couteaux et des fourchettes.
─ Tu sais, Mehri, dit finalement Fatima, tous les êtres vivants sur cette terre sont en couple et, de même, l’homme et la femme ont été créés pour vivre ensemble.
─ S’il en est ainsi, alors pourquoi vous toutes en êtes-vous arrivées à vous lamenter ?
─ Parce que les hommes sont très malins, dit Maria. Ils veulent à la fois « l’âne et son chargement de dattes ». Ils ont envie que tout ce qu’ils désirent leur soit servi immédiatement. Mais la vie, c’est autre chose !
─ Nous les femmes, ajouta Fatima, en raison de nos fragilités et de notre sentimentalité, nous leur offrons tout de suite de la tendresse sans compter. On les aime, quoi. Mais eux, ils n’ont pas une seule once de patience : ce sont des égoïstes.
─ Bien que je sois juive, dit Pauline, j’aimerais pouvoir quitter ce monde. Dès qu’on parle des hommes, je me sens mal.
─ Ne vous en prenez qu’à vous ! dit Mehri en riant. Personnellement, j’ai vécu plusieurs années sans mari et c’était le calme plat !
─ Oh ! Mehri, Est-ce vraiment possible ? demanda Fatima étonnée.
─ Mais tu le vois bien ! C’est vrai ! Qu’y a t-il à redire ?
─ Mais enfin, pourquoi en es-tu arrivée là ?
─ C’est une longue histoire. Un jour je vous la raconterai. Après mon premier amour, je n’ai plus voulu me marier ; à l’époque, j’étais encore très jeune mais depuis ce jour-là je suis restée toute seule, vraiment toute seule.
─ Tu ne l’as pas regretté ? demanda Maria.
─ Non ! Je suis même très heureuse, parce que détachée. Vous voyez bien que je vais mieux que vous. Qu’il fasse jour, qu’il fasse nuit, cela m’est égal.
Mehri taquinait tout le monde et essayait de transformer l’atmosphère de la pension par ses plaisanteries. Rien ne la préoccupait dans ce monde si ce n’était Setareh et les plats qu’elle cuisinait. Elle s’adressa à Pauline :
─ Je ne sais pas bien ce qui t’est arrivé, mais d’après ce que tu as dit, j’ai compris que ton mari n’avait pas grand chose à se reprocher, La coupable c’est toi : tu as voulu te marier avec un homme qui en aimait une autre.
─ Mais il aurait pu refuser de m’épouser, répondit Pauline, il serait allé vivre en rêvant à son premier amour. Pourquoi m’a-t-il pourri la vie ?
─ Sans doute as-tu insisté. Tu le sais bien toi-même.
─ Mehri, dit Maria, ne prends pas tant la défense des hommes ! Comment peux-tu savoir ce que nous avons enduré ? Je parle pour moi¬même, bien sûr. Chacune a sa propre expérience.
─ Oui, mais d’après vos visages, je comprends que vous voulez exprimer tout ce que vous ressentez. Je me trompe ?
Pour changer le cours de la conversation, Setareh dit en riant :
─ Ce qui est le plus intéressant, c’est ce qui concerne notre dessert d’aujourd’hui : Mehri ! Qu’est-ce que tu nous as préparé ?
─ Tu le verras bien quand je l’aurai apporté ! Dites-moi, vous voulez du café ou du thé ?
Toutes optèrent pour le thé. Maria alla chercher dans sa chambre une boite de chocolats suisses et Pauline un paquet de pistaches. Quant à Fatima, elle offrit des friandises de son père. Il se trouva que Maria connaissait bien cette confiserie ! Alors Fatima lui conseilla, la prochaine fois qu’elle s’y rendrait, de se présenter de sa part...
─ Certainement, dit Maria, dès mon retour en Iran, j’irai chaque jour et ainsi je me fournirai aux frais de la princesse !
Cela fit rire tout le monde. Mehri posa sur la table une tarte fine aux pommes et six tasses à thé. :
─ Allez-y, dit-elle sur le ton de la plaisanterie. Si j’avais un mari, mon dessert serait encore meilleur ! Un mari n’est-ce pas la cerise sur le gâteau, mes chéries ? Vous n’aimeriez pas que vos maris soient ici pour discuter un peu ?
─ Pourquoi pas, s’ils étaient vraiment honnêtes, répliqua Maria sans ambages ni acrimonie. Qui aime vraiment la solitude ?
─ Il me semble, les filles, que vous êtes fatiguées et que vous feriez mieux d’aller vous reposer, il est déjà très tard, dit Setareh.
─ J’espère, dit Mehri en savourant une bouchée de tarte, que vous allez faire de beaux rêves et que vos maris ne vous feront pas pleurer !
Setareh leur dit bonsoir et se retira dans sa chambre. Les autres, après avoir bu leur thé, firent la vaisselle avec Mehri et, n’étant pas pressées de dormir, s’invitèrent dans une des chambres pour passer un moment ensemble.
─ Je voudrais bien sortir de cet état, dit Pauline, épuisée. Je suis tellement bouleversée que j’en deviens folle.
─ Sois certaine que tu vas aller mieux, lui dit Fargol, pour la consoler. Patiente quelques jours.
A ce moment-là, Mehri entra dans la chambre :
─ C’est quand même bien que vous ayez de mauvais maris. Vous allez pouvoir en parler jusqu’au petit matin. S’ils étaient sans défaut, vous parleriez dans le vide…
─ Mehri, je t’en prie, viens avec nous, c’est une discussion franche, si on ne la faisait pas, on aurait le cœur encore plus en morceaux !
─ Non merci, répliqua Mehri, Bonne soirée. Je préfère plaisanter. Sans plaisanteries, la vie n’aurait aucun sel ! A demain.
Les quatre jeunes femmes discutèrent un grand moment puis allèrent se coucher.
* * * *
À neuf heures, le lendemain matin, Fargol fut réveillée par les pleurs de Pauline ; sortant de sa chambre, elle vit celle-ci, la tête couverte d’un sac rempli de glaçons, tandis que Maria, coiffée d’un foulard qui lui cachait le front, proférait des injures à l’encontre d’Edik.
─ Je t’en prie Fargol, dit Pauline, apporte-moi un peu de glace, j’ai tellement chaud que ma tête va éclater !
La jeune fille alla chercher un bol de glaçons et en remplit à nouveau le sac tandis que Pauline murmurait quelques mots en hébreu. Setareh, toute à ses fleurs, semblait ignorer le reste. Quant à Mehri Djan, elle s’affairait dans la cuisine. Fargol pressa Setareh de lui donner quelque chose à faire. C’est ainsi qu’elle se mit en devoir de mettre le couvert du petit-déjeuner :
─ Je vais le faire, dit-elle mais tu sais, Pauline et Maria, ça ne va pas fort !
─ C’est toujours comme ça, ici. Ne t’en fais pas. Dans quelques jours, tout sera différent. Et toi ? Comment te sens-tu ?
─ Chère Setareh, à l’intérieur de moi, je tiens tête à la douleur, mais personne ne s’en rend compte.
─ Ce qui est important c’est ce qui se passe en nous ; au-dehors, ce n’est que de l’agitation. Je connais bien ça, mais tu sais, le temps arrange tout.
Une fois la table du petit-déjeuner dressée, Fargol alla chercher les trois autres jeunes femmes qui s’installèrent, sans entrain, l’une avec ses glaçons sur la tête, l’autre le front bandé et la troisième, le chapelet à la main.
─ Soyez fortes, leur dit Setareh. Si vous êtes vraiment amoureuses, n’oubliez pas que l’amour, c’est d’abord la générosité, c’est l’attention, l’effort pour l’autre. C’est aussi savoir supporter la séparation. L’amour, c’est la vie qui s’épanouit à travers tous nos sens. Sans lui, c’est l’enfer. Celui qui aime est toujours au paradis. Ayez un peu de patience et refusez le désespoir.
Mehri Djan arriva avec son plateau de thé. Fargol se leva de sa chaise et bondit vers Setareh pour l’embrasser, avant de se rasseoir. Tout le monde se regardait du coin de l’œil. La musique toujours présente leur apportait un peu de calme. Mehri Djan les interpella :
─ C’est le premier thé du matin avec mes invitées ! Si l’une d’entre vous désire ensuite du café ou autre chose, qu’elle aille se servir à la cuisine. Ne pensez pas que vous êtes des étrangères. Vous êtes ici chez vous ! N’est-ce pas, Setareh ?
Setareh acquiesça. Maria alla se faire un café et Fargol apporta du thé pour tout le monde. Le silence régna pendant le petit-déjeuner. Quand il fut fini, Mehri Djan et Setareh allèrent se concerter dans la cuisine, Fargol entra dans sa chambre et Fatima se mit à rédiger son journal.
Si seulement, lui dit Fargol, on ne pouvait se souvenir que des bons moments et effacer de sa tête les autres !
─ Malheureusement, c’est toujours exactement l’inverse, répondit Fatima ; ce sont toujours les souvenirs pénibles qui s’incrustent.
─ Moi, je réfléchis tout le temps à ce qui m’est arrivé de bon dans ma vie. Pour un rien, je repense à mes parents, à mes amis. J’aimerais qu’ils soient ici, qu’on soit tous réunis ; j’en ai la gorge serrée.
─ Dis-moi, Fargol, tu ne penses jamais à celui dont tu es amoureuse ?
─ Mais si, bien sûr, nuit et jour ! Crois-tu que lui aussi pense à moi ?
─ Forcément ! Dans la vie, la règle, c’est la réciprocité !
─ Alors, pourquoi sommes-nous toutes désespérées et venues seules à Paris ? Pourquoi ?
Fatima ne pouvait répondre à cette question, elle regarda Fargol qui reprit :
─ A mon avis, le mieux est d’écrire son journal, c’est ce que je fais personnellement chaque jour.
Fargol sortit de la chambre puis entra dans celle de Maria et de Pauline. Celles-ci étaient en train de ranger leurs affaires. Dès qu’elle la vit, Maria lui dit avec son bel accent arménien :
─ Surtout, Fargol, ne te marie jamais, tu es bien mieux comme ça !
─ Tu sais, Maria, le vrai problème, c’est la chance ! L’une en a, et tire le bon numéro, l’autre n’en a pas !
─ Personnellement, la chance, je ne sais pas ce que c’est.
─ Apparemment, on a toutes zéro en chance. Toutes sans exception !
Au même moment, le téléphone sonna et Fargol courut répondre :
─ Ici la Pension de Setareh, qui demandez-vous ?
Une voix chaude et agréable déclara :
─ Bonjour, je suis la mère de Fatima, pourrais-je lui parler ?
─ Bonjour madame, comment allez-vous ? Attendez un moment, je vais la chercher !
Accourue bien vite, Fatima se mit à parler sur un ton animé avec sa mère. Pauline et Maria entrèrent dans le salon et Setareh, suivie de Mehri Djan, sortirent également de la cuisine. Une fois la conversation terminée, Fatima, ayant encore le combiné à la main, paraissait absorbée. Au bout d’un moment elle sembla revenir parmi ses compagnes.
─ Il n’y a encore rien de neuf le concernant, dit-elle.
Setareh, fit alors une proposition à Fatima afin de rendre l’atmosphère moins lourde :
─ Toi qui connais bien le français, tu pourrais être un bon guide et emmener tout le monde cet après-midi se promener à Montmartre. C’est un quartier superbe, et ça vous détendra. Pour pas cher, des peintres font votre portrait et chacune ramènera le sien en souvenir !
─ Voilà une bonne idée, répliqua Fatima avec joie, j’emporterai mon appareil photo.
Pauline, sans enthousiasme, annonça qu’elle préférait les attendre à la pension. Non, dit Maria, il ne faut pas rester entre quatre murs. Si tu sors, le temps passera plus vite et tu oublieras tes soucis.
Fargol enchérit avec gaieté :
─ Tu as raison, moi je suis prête. Nous ne sommes pas là pour nous morfondre du matin au soir sur nos chaises ! Nous sommes quand même à Paris. On dit que c’est la plus belle ville du monde !
─ Les filles, je vous en prie, dit Mehri Djan avec gentillesse, il faut surtout éviter de traîner ! Aujourd’hui, mais aussi demain et chaque après-midi, allez vous promener. Vous êtes jeunes, vous savez bien qu’il est écrit : « Les yeux ne se fatiguent jamais de contempler ce qui est beau » !
─ Je vais vous faire une proposition, dit Setareh. J’ai l’impression que nous sommes déjà devenues si intimes que nous allons pouvoir nous confier les unes aux autres ! Si vous en êtes d’accord, chaque soir, l’une d’entre nous préparera le dîner pour les autres, selon son goût. Nous nous habillerons avec élégance et celle qui aura préparé le dîner nous racontera l’histoire de sa vie. Bien sûr, si ça vous dit et si vous êtes partantes.
─ Quelle idée géniale ! dit Maria. Je suis prête à commencer ! Demain soir, le dîner, c’est pour moi.
─ Setareh a raison, ajouta Fatima, quand on se confie aux autres, ça fait du bien !
─ J’espère que vous me direz qui a eu le plus de torts, d’Ayyoub ou de moi, dit Pauline.
─ La flamme de l’amour de Mazda brûle sans cesse dans mon cœur,tel un autel du feu, répliqua Mehri Djan. Écoutez ce que dit Hafez :
« De ce feu caché dans ma poitrine, le soleil n’est qu’une flammèche détachée dans le ciel ».
Setareh ajouta en pesant ses mots :
─ Nuit et jour, grâce à ce feu, je le vois. Mon cœur certifie qu’un jour il reviendra. Je suis ravie que nous soyons unanimes, compatissantes les unes pour les autres. En fait nous sommes toutes liées et identiques parce qu’amoureuses. Alors, puisque Maria a annoncé qu’elle voulait commencer, nous serons toutes ses invitées demain soir. Ça promet d’être une belle soirée.
─ C’est formidable, mais c’est moi qui ferai le dîner, rétorqua Mehri Djan.
Setareh, avec l’aide de Fargol, se mit à dresser le couvert du déjeuner, et cela toujours avec un soin délicat, au son d’une musique apaisante. La jeune femme pensait à quelque chose de grave qui semblait l’atteindre au plus profond d’elle même. Le seul souvenir de celui qu’elle aimait lui permettait de vivre et de supporter les épreuves ordinaires de l’existence. Mehri Djan préparait le déjeuner dans la cuisine. Tout le monde s’affairait : Maria repassait ses vêtements, Fatima écrivait son journal, Pauline, étendue sur son lit, feuilletait un magazine iranien. Quant à Fargol, elle partit vers la cuisine, préparer la salade. Toutes allaient nettement mieux que la veille. Mehri Djan, de sa cuisine, racontait des histoires drôles à voix haute et faisait rire tout le monde. Finalement toutes s’assirent à table pour déguster le succulent loubiapolo , le riz en sauce mêlé de haricots verts, qui embaumait toute la pension ; les mots leur manquaient pour faire l’éloge de la cuisinière :
─ Mehri Djan, merci, c’est le meilleur loubiapolo que j’aie jamais mangé ! En plus, vous avez sûrement des masses de bons souvenirs à nous raconter !
─ Quand on parle, ajouta Maria, on oublie tous ses soucis.
─ De bons souvenirs, j’en ai beaucoup, dit gentiment Mehri Djan, de très doux, mais dîtes-moi ? Est-ce que, brusquement, sans prévenir, leur douceur ne va pas faire un peu mal ? Finalement, d’accord ! Je vais évoquer celui d’une de mes demandes en mariage. Comme j’étais très jolie et séduisante (elle se mit à loucher) j’avais autant de prétendants que vous pouvez imaginer, aussi divers que possible. Un jour un de mes voisins est venu demander ma main. C’était un beau jeune homme. Il était accompagné de ses parents qui ne tarissaient pas d’éloges sur lui mais il ne faisait que sourire et ne disait rien. Il me plaisait beaucoup mais je n’osais rien montrer. A cette époque, les filles étaient très timides. Aujourd’hui, elles sont effrontées ! Ma mère m’ordonna d’aller chercher le thé. C’est ce que j’ai fait ; j’ai d’abord présenté le plateau à sa mère, puis à son père et à lui en dernier ; brusquement j’ai trébuché et le plateau s’est renversé avec toutes les tasses sur les pieds de cet élégant jeune homme ! Le thé était brûlant et mon prétendant s’est enfui en hurlant. J’ai compris qu’il était muet et que le pauvre n’avait pas été capable de dire où il avait été brûlé. Quant à moi, j’ai couru derrière lui en lui disant de s’arrêter. Mais finalement il avait bel et bien disparu !
─ Mehri Djan, demanda Fatima, dis-moi, ça t’aurait plu de devenir sa femme ?
─ Oui, bien sûr ! Il était élégant, beau et surtout- plus important encore- il était muet, donc incapable de ronchonner : quoi de mieux ?
Toutes éclatèrent de rire, et c’est Mehri qu’on entendit le plus. Setareh était toute contente de les voir gaies et en meilleure condition. Après le déjeuner et la vaisselle, Fatima confia à Setareh qu’elle connaissait bien le français et l’anglais et qu’elle adorait la musique. C’est alors qu’on décida que toutes iraient, dès quatre heures, se promener à Montmartre, à l’exception bien sûr de Setareh et Mehri Djan qui resteraient à la pension pour travailler.
* * * *
L’après-midi, à l’heure dite, toutes sortirent de l’immeuble, non sans avoir laissé Fatima descendre par l’escalier, plus vite que l’éclair, portée « par le miracle de l’amour », selon son habitude et ses propres termes.
Conduites par Fatima, qui se comportait comme une guide professionnelle, elles se mirent à monter une rue en pente, qui conduisait à une petite place.
─ Mesdemoiselles, leur dit-elle en plaisantant, voici Montmartre ! On y va directement. Si vous désirez acheter quelque chose, vous le ferez au retour !
Toutes les quatre se faufilèrent à travers plusieurs ruelles pavées qui aboutissaient à un carrefour. Elles parvinrent enfin à un petit café et Fatima leur proposa d’y entrer :
─ Tous les cafés, ici, ont été des refuges de prédilection pour de grands artistes et écrivains. Cela continue. La plupart des célébrités du monde sont passées par ici. Dans tous les restaurants où vous irez, vous verrez gravés sur les tables, les noms de grands artistes. Il y en a plein.Par exemple, là où nous sommes, se sont assis Édith Piaf, Jean-Paul Sartre avec Simone de Beauvoir, Picasso et beaucoup d’autres, comme dans les endroits voisins !
Elles entrèrent et commandèrent un café. L’exiguïté du lieu en rendait l’atmosphère si intime que le sentiment d’isolement, la nostalgie en étaient exclus. Sur les murs se trouvaient les photos de jeunesse de certains artistes. En buvant son café, Fargol s’adressa à ses amies :
─ Ces gens-là avaient vraiment de la chance d’être artistes et de pouvoir, grâce à leur art, se vider de leurs tristesses et de leurs soucis.
─ Où est la différence ? dit Maria, Tu n’as qu’à imaginer que nous sommes des artistes ! Allons-y, gravons nos noms sur les tables !
─ Oui, tu as raison, répliqua Fargol, nous sommes des artistes encore inconnues ! Il faudra bien des années avant qu’on nous découvre !
Chacune paya son café. Elles sortirent puis se dirigèrent vers la grande place où se trouvaient les peintres. Certains dessinaient à même le sol, à la craie de couleur ; d’autres assis derrière leur chevalet, peignaient paysages et portraits. Il y en avait aussi qui, pour une somme infime, proposaient d’amusantes caricatures aux spectateurs groupés autour d’eux. Fatima fit un brin de causette avec l’un des peintres, à qui elle remit son appareil de photo en lui demandant de les prendre toutes les quatre : chacune inventa une pause ou une grimace originales ; Fatima leva les bras à la manière d’une athlète sur un podium, Maria fit mine de loucher, Pauline esquissa un sourire de dérision, dévoilant largement ses dents ; quant à Fargol, à l’exemple des actrices des films indiens, elle pointa son index sur sa joue. Le peintre s’exécuta en riant puis à leur demande, prit une autre photo des jeunes femmes se tenant par le cou. Ensuite elles le prièrent de faire d’elles une peinture de groupe, deux d’entre elles assises et les autres debout derrière elles Le peintre leur remit son travail au bout d’une demi-heure, et elles le remercièrent, enchantées du résultat. Fatima lui paya ce qu’elles leur devaient et toutes se dirigèrent vers les boutiques de souvenirs. Elles entrèrent dans l’une d’elles où se vendaient aussi des vêtements et des produits de beauté. Elle était tenue par un homme d’une quarantaine d’années de type méridional. Fatima s’adressa à lui et, ravie, annonça à ses amies qu’il était un de ses compatriotes algériens. On fit les présentations et Karim, le patron du magasin leur confia qu’il avait beaucoup de respect pour les Iraniens et qu’il était disposé bien entendu à leur faire de bonnes remises. Pauline, qui avait gaiement saisi une grosse boîte d’allumettes, demanda à Fatima de marchander cet objet. Fatima s’exclama :
─ Comment peux-tu demander une remise pour un truc pareil ?
Elle traduisit leur dialogue à Karim ; cela le fit beaucoup rire.
Maria choisit un T-shirt pour sa fille, Fatima un joli foulard pour sa mère et Fargol prit aussi un grand foulard vert pour Setareh. Maria aperçut une très belle chemise d’homme blanche et demanda à Karim de la lui apporter. Lorsque Karim l’eut posée sur le comptoir, Maria la frappa de son poing en disant :
─ Mon Dieu ! Je le jure sur ta tête, Edik, ne t’attends plus à ce que je t’offre la moindre broutille !
Et répondant à ses amies qui lui avaient demandé pourquoi ce geste, elle répondit :
─ Vous ne pouvez pas savoir combien il adorait les chemises blanches. Dès que j’en voyais une, je l’achetais et au bout du compte j’ai dû lui en offrir des centaines !
─ Je t’en prie Maria, dit Fatima, ne t’énerve pas. Tu étais justement en train d’aller mieux !
─ Mais enfin quand même ! Je regrette tout cet argent que j’ai donné (et elle prononça quelques mots en arménien). Celui-là, il va comprendre ! Il a déjà compris ! Je parle d’Edik !
Ensuite elle se mit à rire et essuya deux larmes qui avaient perlé au coin de ses yeux.
─ Tu sais, remarqua Fargol, l’argent, ce n’est pas le plus important. Ce qui compte, c’est le cœur, les sentiments.
─ Bien sûr, tu as raison, observa Pauline, mais l’argent a quand même sa valeur ! Si nous n’en avions pas, aucune d’entre nous ne serait venue à Paris, est-ce que je me trompe ?
Karim, étonné, écoutait leur conversation en souriant. Fatima lui demanda le prix de tous les articles achetés et le patron de la boutique après bien des civilités annonça une faible somme, que lui tendit Fatima. Pauline ne manqua pas de demander combien avait coûté sa boîte d’allumettes ! Ensuite ce furent les adieux avec le bel Algérien et tout le monde prit le chemin de la pension.
* * * *
Le retour se fit selon le même rite que l’aller. En entrant dans l’appartement, les jeunes femmes trouvèrent Setareh assise dans le salon, en train de lire un magazine. Elle leur demanda si cela s’était bien passé. Fatima lui répondit :
─ Vous nous avez manqué toutes les deux, Mehri Djan et toi !
Fargol leur montra la peinture. Setareh parut l’apprécier et vanta le talent des peintres français. Mehri Djan trouva les visages très ressemblants.
Fargol déposa sur les épaules de Setareh le foulard vert qu’elle lui offrait en cadeau, la prit dans ses bras et l’embrassa.
Setareh la remercia :
─ Comme il est beau ! Il ne fallait pas ! Le meilleur cadeau c’est que tu sois ici !
Fatima et Maria montrèrent leurs achats. Pauline sortit de son sac la grosse boîte d’allumettes.
─ Et bien, Pauline ! Quelle dépense tu as faite ! Tu as envie d’enflammer Ayyoub ?
─ Mehri Djan, c’est plutôt lui qui m’a mise en feu, dit Pauline.
Setareh se leva et, se dirigeant vers sa chambre, déclara gravement :
─ Aucune difficulté ne se règle quand on s’enferme dans l’anxiété. Le temps est le meilleur baume pour les douleurs.
Pauline et Maria allèrent dans leur chambre ; Fargol et Fatima se mirent à prier dans la leur. Quand elles revinrent, Mehri Djan fumait une cigarette dans le salon. En les voyant, elle alla leur chercher du thé dans la cuisine. Fargol, apercevant Setareh sortir de sa chambre, s’écria :
─ Que Setareh soit exaucée ! À mon avis la prière donne confiance en soi. Vous ne trouvez pas ?
─ Je suis d’accord avec toi. Si quelqu’un prie dans la sincérité totale, Dieu l’entend et lui porte secours. Autre chose : dès que j’ai des invités, je pense aux temps heureux, où nous avions toujours des fêtes à la maison. L’invité est l’aimé de Dieu.
─ Moi aussi j’adore recevoir des amis tous les soirs, dit Maria. Surtout quand ils apportent leur dîner.
Fargol ajouta d’un ton malicieux :
─ Ah ! S’ils venaient seulement le soir après s’être déjà lavé les dents ! Alors, on n’aurait plus à leur servir quoi que ce soit, même des fruits et du thé, Qu’en pensez-vous ?
─ C’est une excellente idée !
Setareh commença à mettre le couvert pour le dîner. Toutes s’empressèrent de l’aider. Sans doute avaient-elles envie de s’affairer, même inutilement, pour ne plus penser à rien, ce à quoi elles semblaient réussir. Au moment de dîner, chacune décrivit un souvenir de son passé, désirant avant tout divertir les autres. La plus drôle fut Mehri Djan qui s’efforça de trouver des histoires les plus divertissantes pour tout le monde. Après le dîner on fit la vaisselle en chœur et Maria apporta le café, Fargol proposa que l’on mette des disques de musique légère. Ce fut Maria qui, la première, osa un pas de danse et toutes l’imitèrent, tandis que Setareh et Mehri Djan frappaient dans leurs mains en cadence. Au bout d’un moment, toutes encerclèrent Setareh et tournèrent autour d’elle en dansant. Après quelques plaisanteries, Mehri Djan annonça que le café était en train de refroidir. Aussitôt, on se rassit pour le boire. Maria, qui était à côté de Fargol, lui murmura doucement à l’oreille :
─ Fargol, je sais qu’il est tard, mais je voudrais aller à l’église, tu viens avec moi ?
─ Oui, je t’accompagne ; j’en ai envie moi aussi.
Setareh qui les avait entendues leur dit :
─ N’allez pas loin. Le Sacré-Cœur est tout près, c’est une belle église. Ne nous oubliez pas dans vos prières !
─ À cette heure-ci, ce n’est pas trop tard ? demanda Pauline.
─ Non, répondit Maria, il n’est jamais trop tard pour prier, et d’ailleurs, Fargol va venir avec moi.
─ Maria ! dit Fatima avec douceur, je comprends ce que tu ressens ; moi aussi, j’éprouve souvent la même chose.
─ Ne rentrez pas trop tard, ajouta Setareh, mais de toutes façons, Mehri Djan et moi resterons éveillées jusqu’à votre retour !
Maria la remercia et sortit de la pension en compagnie de Fargol. Il était onze heures du soir.
Elles prirent le chemin de l’église. Les rues étaient sombres et le quartier à peu près désert. Les étoiles scintillaient comme des paillettes et la lune brillait comme un vaste lampion. Soudain, alors qu’elles marchaient, Maria fondit en larmes.
─ Si tu savais, dit-elle à Fargol en sanglotant, combien je m’inquiète pour ma fille ! Je ne sais pas pourquoi le sort s’acharne contre moi ; j’aimerais que ma fille soit près de moi. Tu ne peux pas imaginer comme son regard était triste quand je lui ai fait mes adieux et que j’allais la quitter, mais elle ne voulait rien laisser voir pour ne pas me faire souffrir.
─ Calme-toi, lui dit Fargol avec douceur ; la volonté de Dieu, quelle qu’elle soit, se réalise. Essaie de tout prendre du bon côté : ce qui se passe maintenant est peut-être, ce qu’il y a de mieux pour vous deux !
─ Dis-moi dans quel livre tu as lu qu’une mère qui laisse sa fille de quinze ans dans un pays étranger doit prendre ça comme un bon destin ? Je veux que ma fille soit près de moi, maintenant !
─ Alors pourquoi l’as-tu accompagnée en Suisse pour l’y laisser ? Toi qui ne peux supporter d’être éloignée d’elle, pourquoi as-tu fait ça ?
─ Seulement à cause de la vie intenable que m’imposait Edik. C’est lui qui est à l’origine de tout ; c’est à cause de lui que nous errons toutes les deux dans le monde.
─ Ne crois-tu pas qu’il vaudrait mieux que tu retournes en Suisse et que tu ramènes ta fille en Iran ? Là-bas au moins, tu es maîtresse de ta maison, de ta vie.
─ Tu as raison, ce serait la meilleure chose. Vivre sans Jacqueline, pour moi c’est impossible.
Tout était silencieux et l’on ne voyait personne dans les rues. Maria, tout en marchant, suppliait Dieu de l’aider. Elles arrivèrent à l’église. En même temps qu’elles, un jeune garçon y entra. C’était la première fois que Fargol pénétrait dans un tel lieu. Aussi prit-elle la main de Maria ; toutes deux se dirigèrent vers la nef centrale.
Tous les touristes qui visitent le Sacré-Cœur ont le regard attiré par toutes les belles choses que contient ce monument. La plupart des chaises étaient vides. Elles avaient en face d’elles la grande statue du Christ en Croix et à gauche se trouvait un immense présentoir sur lequel brûlaient quantité de cierges. Maria alla en allumer deux et se mit à prier, le regard tourné vers le Christ. Toutes deux ressentirent un grand apaisement dans cette atmosphère pieuse.
Sur une chaise était assise une vieille dame, qui semblait égarée mais avait le regard tourné vers le Christ ; elle répétait à mi-voix et comme mécaniquement des prières. Un homme d’âge moyen, agenouillé devant l’autel, semblait monologuer dans une posture d’imploration. Quant à l’adolescent, qui était arrivé en même temps que les jeunes femmes, il avait pris place sur une chaise et pleurait doucement, la tête entre les mains. Maria s’approcha de l’autel, s’agenouilla devant le tabernacle et se mit à prier. Quant à Fargol, debout à côté du présentoir à cierges, elle ne perdait rien des yeux. Voyant que Maria avait posé son front sur le sol, elle fut gagnée par l’émotion et se dirigea vers elle, s’agenouilla et la pressa contre elle. Maria posa la tête sur son épaule et pleura bruyamment, Fargol lui prit le bras pour l’aider à se relever. Les yeux remplis de larmes, Maria regardait le crucifix :
─ J’ai prié pour tout le monde, dit-elle.
─ Soit exaucée ! Tu sais, Maria, c’est la première fois que je viens dans une église ; qu’est-ce que c’est beau… C’est fou !
─ Oui, c’est beau, mais j’ai quelque chose à te confier : jusqu’à présent, tout ce que j’ai demandé à Jésus, il me l’a donné. Parfois il a fait pour moi des choses qui ressemblaient à des miracles.
Sur le bas-côté de la nef se trouvaient plusieurs confessionnaux. Fargol conseilla à Maria d’entrer dans l’un d’eux et de se libérer de ses péchés. Maria y entra : et comme si un prêtre avait été assis derrière la petite grille, elle commença :
─ Mon Dieu, toi qui sais tout ! Tu sais que mon péché, c’est d’être tombée sincèrement amoureuse, et d’avoir fait toutes sortes de choses pour rendre heureux l’homme que j’aimais. Mais je n’ai jamais voulu briser ma vie pour plaire à quiconque et encore moins celle de mon enfant. Jésus, viens toi-même à mon secours.
Ensuite elle se leva, referma le rideau et sortit du confessionnal. Fargol la prit dans ses bras, l’embrassa et lui dit :
─ Tu es pure et bonne ; tu es sincère ; sois sûre que Dieu va t’aider. Tu as choisi la bonne voie pour toi-même.
Les pleurs de Maria résonnaient dans l’église. Elles se dirigèrent vers la porte de sortie. Maria s’arrêta pour jeter un regard suppliant au Christ en Croix, murmura quelque chose puis se signa et toutes deux sortirent. Elles reprirent le chemin de la pension, en silence, réfléchissant aux jours à venir et au destin qui les attendait.
─ Je me sens légère, dit Maria. Chaque fois que je reste dans une église, pendant quelque temps, j’ai un sentiment de paix. En regardant le Christ en Croix, je prends confiance en moi et je me sens protégée.
─ C’est vrai, répliqua Fargol, la prière nous réconforte et rend notre âme plus transparente.
Bientôt, elles arrivèrent à la pension. Mehri Djan leur ouvrit la porte du bas, et quand elles pénétrèrent dans l’appartement, toutes étaient éveillées à les attendre.
─ Sois exaucée, Maria, tu sembles avoir beaucoup pleuré, tu as les yeux très rouges.
─ Merci, Setareh, j’ai prié pour toi. En fait, pour vous toutes, Eh bien oui, j’ai un tout petit peu pleuré !
─ Dieu n’oublie jamais ses serviteurs.
─ Quand je vais à l’église, ça me fait du bien, vous nous avez manqué !
Setareh la remercia, partit dans sa chambre et toutes en firent autant. C’est Fargol qui éteignit toutes les lumières.
* * * *
Le lendemain matin, elles se retrouvèrent toutes à la table du petit¬déjeuner. Mehri Djan leur dit d’un ton jovial :
─ Bonjour les dames ! On dirait que vous avez vraiment bien dormi cette nuit. Vous semblez en pleine forme !
─ Tu sais quoi ? dit Pauline, j’ai rêvé d’Ayyoub !
─ Quant à moi, dit Maria, je rêvais que j’étais en train de prier dans une église.
─ On dirait que c’était la nuit des rêves parce que moi, dès que j’ai posé ma tête sur l’oreiller, je me suis retrouvée sous un saule, dans une plaine toute verdoyante.
─ Moi, j’ai rêvé que j’allumais des cierges dans un sanctuaire.
─ Quels beaux rêves, dit Setareh en souriant : la verdure ! L’église ! Les cierges ! J’espère que cela annonce du bonheur et rien d’autre.
Mehri Djan ajouta pour rire :
─ Dans notre tradition, raconter les rêves de femmes, cela n’a rien de bon ! Ne vous retenez pas inutilement de manger ; allez-y ! Prenez votre petit-déjeuner car aujourd’hui j’ai beaucoup de travail !
Tout en mangeant, elles ne se privaient pas de se taquiner entre elles et de plaisanter.
─ Les filles ! Allons à la boutique de Karim, dit Fatima, Hier j’ai vu qu’il avait de très jolies fringues.
─ Elles n’iront peut-être pas à tout le monde, répliqua Fargol.
─ J’ai vu qu’il avait de jolies robes, mais si elles ne me plaisent pas, allons ailleurs. N’oubliez pas qu’on est à Paris et qu’on peut y trouver tout ce qu’on veut.
─ Écoute, Fargol, dit Setareh, lorsque je suis arrivée d’Iran, j’ai ramené des robes traditionnelles d’Azerbaïdjan, il y en a sûrement une à ta taille.
Fargol était ravie : Setareh et elle étaient d’origine turque.
Maria lança :
─ Donc il n’y a que Pauline, Fatima et moi qui allons devoir nous acheter de nouvelles robes. Quelle chance elle a, Fargol. Elle va faire des économies !
Fargol s’adressa à Mehri Djan :
─ Et toi, que vas-tu mettre ?
─ Ma robe de mariée. C’est la plus belle et celle que je préfère. Elle lança alors à Setareh un regard affectueux et entendu qui en disait long sur leur passé.
─ Les filles, allons-y pendant qu’il est encore temps, dit Fargol. Ce soir, ce sera une magnifique soirée : nous sommes les invitées de notre belle Maria. Nous devons être très élégantes.
─ Bien ! dit Maria en riant, vous vous êtes invitées vous-mêmes à dîner, n’est-ce pas ! Et, bien sûr à Paris, un bon dîner gratuit, ça fait toujours plaisir !
Maria plaisantait presque sans arrêt, peut-être était-ce une façon d’oublier ses peines.
Elles sortirent de la pension et, selon son habitude, Fatima descendit comme l’éclair par l’escalier. Arrivée dehors avant tout le monde, elle répéta que c’était grâce au miracle de l’amour.
─ Je ne comprends pas, dit Pauline avec un léger accent hébreu, pourquoi ça ne marche que pour toi.
─ Chacune possède son propre mystère, répondit Fatima et si je vous explique le mien, ça n’en sera plus un ! Bon, maintenant allons-y ! On a plein de choses à faire.
Elles prirent le chemin de la boutique de Karim tout en plaisantant. Lorsque Karim les vit arriver, il s’avança en souriant, se mit à faire la causette en arabe avec Fatima et salua les autres. Maria déclara sur un ton de plaisanterie :
─ Je ne sais pas ce qui se passe, lorsque Karim aperçoit Fargol, il devient tout sourire et semble ravi !
Toutes se mirent à rire. Fatima traduisit à l’Algérien les paroles de Maria et, lui aussi, eut un sourire. Fatima dit à Karim qu’elles avaient besoin de plusieurs robes et qu’elle-même en voulait une avec des motifs typiquement algériens. Karim alla chercher quelques beaux modèles avec de jolies couleurs et des coupes élégantes. Fatima se mit à faire son choix ; quant aux autres, elles se contentèrent de quelques colifichets ou foulards.
Fatima choisit sa tenue et Karim donna aux autres l’adresse d’un magasin voisin du sien, qui avait de beaux vêtements assez bon marché. Fatima essaya sa robe et ses amies trouvèrent qu’elle lui allait très bien. Karim le confirma et demanda si elle comptait se rendre à un bal costumé.
─ Oui, répondit Fatima, un vrai bal masqué !
Les jeunes femmes admirèrent sincèrement le vêtement mais Fargol, sur un ton malicieux rappela :
─ Chez nous, on dit :
« Un crémier ne dira jamais que son yaourt est aigre ! »
─ Oui, Fatima, dit Maria, ici, quoi que tu achètes, le vendeur te dira toujours que c’est très joli mais, trêve de plaisanterie, cette robe te va à merveille !
Pauline continua :
─ Vous savez, quand nous serons sorties, le monsieur sera content et remerciera Dieu à la fois d’avoir vendu quelque chose et aussi d’être débarrassé de nous.
─ Vous exagérez ! Arrêtez de dire du mal de mon compatriote ; il est gentil, répliqua Fatima. Toutes se dirigèrent ensuite vers le magasin dont Karim avait donné l’adresse. Le patron était un homme d’âge mûr, de religion israélite et lorsque Fatima lui annonça que Pauline, elle, aussi était juive, il parut très content.
─ On va voir ce que ça donne : deux habiletés en compétition, dit Maria.
Cela fit rire Pauline qui répondit :
─ Entre Juifs, on se fait toujours de bons prix. Un couteau ne coupe pas son propre manche !
Pauline choisit une très jolie robe dont le prix était abordable. Fatima raconta au patron du magasin que toutes ces jeunes femmes venaient d’Iran et elle le pria d’opérer une remise sur leurs achats. Il lui répondit avec amabilité que ses prix étaient très convenables et qu’il était connu dans le quartier pour cela.
Lorsque Pauline se mit à parler hébreu avec lui, Maria lança en parodiant les obsédés du complot :
─ Voila la grande conjuration qui démarre !
Pauline répliqua en riant :
─ Ne t’inquiète pas, je vais obtenir pour toi une bonne remise, choisis d’abord le vêtement et ensuite tu verras !
Finalement Maria ressortit avec une très jolie tenue, qui lui allait fort bien et dont le prix se révéla très abordable.
─ On a eu beaucoup de chance de t’avoir avec nous, dit Fatima à Pauline, sinon on ne s’en serait pas si bien sorties !
Pauline répondit sur un ton de protestation :
─ Vous pensez que les juifs vendent trop cher ?
─ Nous ne pensons rien, nous observons les prix ! Tu vas peut-être nous dire qu’ici, chacun vend au prix du marché ! Mais cela ne change rien. Partout les commerçants essayent de vendre au mieux de leurs intérêts. N’est-ce pas Fargol ?
─ En fait, répondit Pauline sur un ton enjoué, les commerçants, musulmans, juifs ou autres sont pressés d’écouler leurs produits dès qu’ils voient de l’argent dans les mains d’un client. Alors, ils renoncent souvent à leurs prétentions et finissent par vendre à un prix raisonnable.
Mais dites-moi, à quoi ça sert de se chicaner puisque vos emplettes ont été faites on ne peut mieux ?
─ C’était pour plaisanter gentiment, répliqua Maria et aussi pour mieux comprendre ce qu’est un bon commerçant.
─ Mais aujourd’hui, vous avez bien profité des miens ! reprit Pauline
─ Ah bon ? Cet homme fait partie de ta famille ?
─ Qu’est-ce que vous croyez ? Nous les juifs, nous sommes tous comme une grande famille et nous nous soutenons tous ! C’est pour cela que je vous ai obtenu les robes à ce prix…
─ Donc, c’est bien ce que je disais. Vous vous êtes bien entendus entre vous, même si nous en avons tiré profit... C’était le bon complot.
Toutes éclatèrent de rire. Quand elles furent arrivées à la pension, Fatima embarqua tout le monde dans l’ascenseur puis grimpa quatre à quatre l’escalier. Au quatrième étage, le sourire aux lèvres, elle ouvrit la porte à ses amies, fit un clin d’œil en disant :
─ Allez ! Dépêchez-vous d’entrer, je meurs de faim !
─ Bon ! Je commence à comprendre ta ruse, dit Maria. Et tu vas encore nous répéter que c’est le miracle de l’amour, le miracle de l’amour !
Setareh les reçut en leur demandant si tout s’était bien passé. Fargol lui raconta l’épisode du marchand juif. Pauline précisa que sans elle, Maria n’aurait pas eu de remise et n’aurait peut-être pas acheté de vêtement. Maria rétorqua :
─ Ne t’en fais pas, Pauline, ce soir tu auras une double portion à table !
Cela les fit rire et toutes allèrent se changer dans leurs chambres. Puis elles revinrent déjeuner, tandis que Maria rapportait à Setareh et Mehri Djan, en détail, le récit de leurs achats.
Après le café, Mehri Djan joua à la prestidigitatrice avec une boîte de Kleenex. D’un air mystérieux, elle entreprit d’en extraire, un à un, tous les mouchoirs qu’elle répandit sur la table, comme s’il s’agissait d’un tour de magie, avec bien entendu maints signes de satisfaction pour sa prétendue prouesse ! Fatima lui demanda où elle avait appris une telle parodie :
─ C’est le miracle de l’amour ! De l’amour ! répondit-elle avec malice.
Toutes rirent de bon cœur et Maria s’exclama sur un ton moqueur :
─ C’est une revanche sur les courses de Fatima dans l’escalier ! Personne ne comprend comment elle fait pour arriver toujours avant l’ascenseur.
Setareh leur proposa d’aller se reposer en prévision de la magnifique soirée qui les attendait.
Maria approuva :
─ Setareh a raison, cette réception sera quelque chose de grandiose, sans compter que je vais devoir vous raconter l’histoire de ma vie.
Après avoir aidé Mehri Djan à faire la vaisselle, Fargol, regagnant sa chambre, vit Fatima étendue sur son lit, qui semblait perdue dans ses pensées. Elle ressortit aussitôt et s’installa dans le salon pour se plonger dans les siennes. Elle se demandait où pouvait bien se trouver Morad à cet instant, et ce qu’il faisait. Malgré ses efforts, elle ne pouvait se retenir de penser à lui, pas même une minute. Elle se donnait constamment l’apparence d’une personne équilibrée, alors qu’elle était consumée par un feu intérieur.
Setareh se trouvait dans sa chambre ; Fargol jusqu’à maintenant n’y était pas entrée, mais elle se demandait quel secret y était caché pour que personne, à l’exception de Mehri Djan, ne pût y accéder. Setareh était une jolie femme, débordante d’amour : comment ne s’était-elle pas mariée ? Pourquoi était-elle demeurée seule ? Fargol tentait sans relâche d’imaginer toutes les péripéties ayant pu faire de la maîtresse des lieux ce qu’elle était devenue. Or, dès son entrée dans la pension, Fargol avait éprouvé de l’affection pour la jeune femme : elle percevait l’énergie qui l’habitait et lui donnait confiance en elle et paix.
Elle se demandait aussi ce serait sa vie dans les jours à venir et à quoi ce séjour à Montmartre aboutirait. La question essentielle qu’elle se posait portait sur la vérité de l’amour : la découvrait-on en rencontrant l’être aimé ou, au contraire, dans les moments où l’on s’en trouvait éloigné, séparé ? Qui interroger sur de telles questions ? N’y avait-il que Morad qui fût capable de répondre à son besoin d’amour ? Elle finissait par se dire : je sais bien que je suis amoureuse et que mon seul désir est Morad ; alors pourquoi ai-je besoin de me poser tant de questions quand mon destin semble arrêté ? L’expression « mystère de l’amour » chère à Fatima rendait assez bien compte de ses propres perplexités. Dès lors, elle implorait Dieu de l’aider à comprendre ce qui lui paraissait si étrange.
Perdue dans ses pensées, elle lançait des regards vers le bouquet multicolore posé au centre de la table et tout ce qu’elle voyait était voilé par le rideau de larmes couvrant ses yeux. Soudain, elle sentit une main amicale sur son épaule, c’était Mehri Djan, dans sa robe de mariée, qui se tenait près d’elle, le visage attristé :
─ Moi aussi j’ai eu ton âge, lui dit-elle et je suis tombée amoureuse. Je comprends bien ton état, même si je ne suis plus très jeune. Lève-toi, ma chérie, rafraîchis-toi le visage et va te changer. N’oublie pas que Dieu est bon ! Allez, lève-toi.
Aidée par Mehri Djan, Fargol rentra dans sa chambre. Fatima la reçut en lui montrant une vue de la Mecque. Elle dit que la contempler lui faisait du bien. Fargol lui expliqua :
─ Pour moi c’est l’image de Morad qui est comme gravée dans mon cœur et dans mon esprit, Je le vois en train de me regarder et de me sourire, debout sur un rocher.
Puis elle passa la robe que lui avait prêtée Setareh et alla se regarder dans le miroir. Fatima qui, elle aussi, s’apprêtait, lui fit des compliments. Fargol, toujours préoccupée par Morad, lui demanda :
─ Dis-moi, à ton avis, qui a davantage souffert, Leyla ou son Majnoun ?
─ Tous les deux, je pense. Car si l’un avait souffert plus que l’autre, cela aurait été en fait un amour à sens unique. A mon avis, ce n’était pas le cas. Du moins, c’est ce qu’on imagine aujourd’hui
─ J’aurais bien aimé les rencontrer, les avoir pour amis, échanger des idées avec eux.
La voix de Mehri Djan se fit entendre devant la porte de la chambre :
─ Te voila l’amie de Leyla maintenant ? Bon, finis les rêves ! Tout est prêt ; venez !
Fargol et Fatima arrivèrent ensemble dans la grande salle. Maria et Pauline élégamment vêtues semblaient très gaies. Setareh avait mis une très jolie robe qui faisait ressortir la pureté de son visage ; Mehri Djan portait sa robe de mariée et les amusait toutes par ses plaisanteries mêlant gentillesse et franchise. Cette femme tenait désormais une très grande place dans le cœur de chacune. La musique, les rires et la lumière des chandelles blanches sur la table donnaient à cette soirée un éclat tout particulier.
Mehri Djan avait préparé une magnifique dinde et Setareh avait dressé la table avec soin.
La variété des coloris des robes ajoutaient à la beauté et à la gaieté du lieu sans oublier le parfum des fleurs fraîches et celui, discret, de l’encens. Quand toutes furent assises autour de la table, Setareh demanda sur un ton solennel :
─ S’il plaît à Dieu et s’il te plaît, Fargol, veux-tu allumer les chandelles ?
Fargol s’exécuta dans le plus grand silence, comme si toutes se trouvaient dans un lieu de pèlerinage. Mehri Djan entra avec un petit réchaud contenant des braises. Elle y avait répandu de la rue sauvage ( espand ). Faisant le tour de la table, elle laissa fumer l’herbe devant chacune en disant sur un ton profondément amical :
─ J’espère, pour vous toutes, la santé et la joie pour toujours !
Elles répondirent chacune : « Si Dieu le veut ». Puis, ayant fait un second tour, Mehri Djan alla poser le brasero dans la cuisine. L’odeur de la rue sauvage et de l’encens s’était répandus dans la pièce et la musique aidant, toutes ressentaient une grande paix. Maria au bout de quelques minutes se leva et dit d’une voix presque tremblante :
─ Mes chéries, soyez les bienvenues !
Elle eut un sanglot dans la voix, puis se reprit et dit :
─ Je me souviendrai toujours de cette soirée. Setareh, tu es vraiment une étoile, comme ton nom l’indique en persan. C’est comme si ce soir j’étais en train de renaître.
Setareh se leva, alla embrasser Maria et s’adressa à l’ensemble du groupe :
─ Vous m’êtes toutes très chères. Que cette pension soit votre maison tant que vous y demeurerez, et que tous vos soucis disparaissent !
Maria commença par servir Setareh, pour ensuite emplir les autres assiettes.
─ Bon appétit à toutes !
Elles se mirent à manger gaîment. Maria remercia Mehri Djan de sa bonne cuisine. On apporta au dessert un gâteau au chocolat puis un plateau de thé et de café. Alors, Setareh rappela que la soirée était consacrée à l’histoire de la vie de Maria.
Chapitre III
Maria commença son histoire en citant l’Évangile. Elle rappela :
Le Christ a dit :
« Par tes paroles tu seras compté au nombre des Justes. C’est par là que tu seras jugé » .
Je suis tombée amoureuse d’Édouard à dix-neuf ans et nous nous sommes mariés. C’était quelqu’un de bien, aimable, fin, soigné, de belle allure. Nous avions une vie paisible. Un an plus tard nous avons eu une petite fille que nous avons appelée Jacqueline. Nous possédions un restaurant avenue Ferechteh, qui est encore à nous. Le plus souvent, je confiais ma fille à ma mère et je partais aider Edouard au restaurant, car il aimait que je sois auprès de lui et moi-même, quand j’étais avec lui, j’étais comblée. Le restaurant était bien situé et tournait correctement.Nous nous occupions le mieux possible de nos affaires et Édouard essayait de m’apprendre tout ce que je devais savoir. Nous avions surtout une carte de plats français et un certain nombre de clients nous faisaient des commandes spéciales. Finalement tout marchait bien. Nous avons vécu ainsi pendant dix années mais, malheureusement, Édouard est tombé malade. Cette maladie l’a vite abattu et son occupation n’a plus consisté qu’à se rendre de médecin en médecin et cela sans résultat. Il a décidé alors d’aller se faire soigner en France où il est resté quelques mois, tandis que je m’occupais seule du restaurant. Les médecins lui ont, hélas, confirmé que son cancer des intestins n’était pas opérable. Il est rentré. Je ne m’appartenais plus : d’une part, je pleurais de tristesse et de l’autre il fallait se battre. Chaque jour j’allais prier pour lui à l’église et je me comportais de manière à ce qu’il ne se rende pas compte de la gravité de son mal. Je protégeais aussi Jacqueline. En fin de compte, au bout de deux ans de combat contre la maladie, mon mari est mort et nous sommes restées seules. Ma fille était très agitée et notre vie difficile : il fallait que je m’occupe à la fois du restaurant et d’elle. Ma mère m’aidait beaucoup et ma fille est devenue très proche d’elle. On peut dire qu’elles restent très attachées l’une à l’autre.
Cela a duré trois ans, jusqu’à un certain soir. J’étais au restaurant. Mon amie Alice y est entrée accompagnée d’un homme qui tenait à la main une selle de cheval. J’étais très heureuse de revoir Alice que je n’avais pas rencontrée depuis quelque temps ; ils choisirent une table et je suis allée m’asseoir à côté d’eux. Avec mon amie nous avons fait la causette ; elle m’a demandé des nouvelles de ma fille, je lui ai dit que ma mère s’occupait beaucoup d’elle afin que je puisse me consacrer au restaurant. Pendant tout le temps de notre conversation, l’homme en question semblait préoccupé par la selle. Il avait une drôle de manière de la nettoyer avec un chiffon fin et de la faire briller. Ça m’a fait rire et j’ai dit que c’était la première fois que quelqu’un était entré au restaurant avec une selle de cheval. Alice m’a répondu qu’ils avaient eu peur qu’elle soit volée si elle était restée dans la voiture. Ensuite elle m’a demandé si j’étais heureuse. Je lui ai dit que j’étais toujours ravie d’être auprès de ma fille. L’homme qui l’accompagnait s’appelait Edik. Il m’a regardée en souriant et s’est remis à frotter la selle. Alice m’a fait comprendre qu’Edik était amoureux des chevaux. Cela l’a fait sourire et il nous a expliqué que les chevaux étaient des animaux nobles ! J’ai approuvé en disant qu’en effet la noblesse se voyait dans leurs yeux. Edik a ajouté que le cheval était un compagnon de guerre.
Je croyais qu’Edik était le fiancé d’Alice. Lorsque j’ai demandé à mon amie quand aurait lieu leur mariage, elle m’a répondu en riant qu’Edik était pour elle comme un frère, qu’il était à la recherche d’une jeune femme pour l’épouser, qu’elle lui avait parlé de moi et que c’était pour cette raison qu’ils étaient venus au restaurant. En fait, c’était pour qu’il me rencontre. Au cas où nous nous plairions, il m’épouserait. J’ai éclaté de rire et je lui ai dit qu’elle ne manquait pas d’air, que je n’avais jamais pensé qu’à une chose tout ces derniers temps : m’occuper de ma fille. J’ai ajouté que, si elle me voyait travailler dur, ce n’était que pour Jacqueline. Sur quoi Alice m’a demandé jusqu’à quand j’aurais envie de rester seule. Elle a soutenu qu’Edik était quelqu’un de bien et qu’il fallait que je pense à moi, tant que j’étais encore jeune. Elle a précisé qu’il avait perdu sa femme quelques années auparavant, qu’il avait un fils qui vivait en Angleterre et à qui il rendait visite une fois par an. Je lui ai demandé quel était le métier d’Edik et comment leur vie s’organisait. Elle m’a répondu qu’il avait une certaine fortune qu’on gérait pour lui, ce qui lui faisait un bon revenu mensuel. De plus, les paris sur les chevaux lui rapportaient souvent beaucoup. Enfin, il avait de l’argent placé en Angleterre et dont les intérêts lui étaient envoyés régulièrement par son fils. En somme, il ne fallait pas que je me fasse de soucis sur sa situation financière. J’ai précisé à Alice que, pour l’instant, je n’étais pas décidée à me remarier et qu’on verrait plus tard. Ce soir-là, ils ont dîné et sont repartis. Edik parlait très peu mais, comme je devais m’en apercevoir plus tard, il avait beaucoup de persévérance.
A partir du lendemain soir, il s’est mis à venir au restaurant, sous divers prétextes, pour parler avec moi. Il me disait que je lui plaisais beaucoup ; il me parlait des races de chevaux ; il expliquait pourquoi les Anglais étaient les maîtres dans le dressage de ces animaux. Personnellement, ne connaissant rien au sujet, je me contentais de hocher la tête ! Quand il venait pour le dîner, il payait son repas.
Finalement, un soir, il est venu pour me demander en mariage. Il m’a même apporté un fer à cheval comme porte-bonheur. Il m’a dit sur un ton convaincu qu’il me rendrait heureuse. Je lui ai demandé de me laisser du temps. Un soir, alors que je savais qu’il allait venir, j’ai invité ma mère et ma sœur pour qu’elles le rencontrent. Edik a dit à ma mère qu’il voulait m’épouser ; elle lui a répondu que c’était à moi de prendre la décision ; elle n’avait pas à intervenir.
J’ai interrogé ma mère. Edik lui semblait quelqu’un de bien : si je l’aimais, je n’avais qu’à l’épouser. Après encore une semaine d’hésitation, je lui ai donné une réponse positive et nous nous sommes mariés, un mois après. Il a proposé que nous allions vivre chez lui, mais j’ai refusé à cause de ma fille.
La décoration de la belle maison d’Edik était essentiellement consacrée au cheval, depuis les tableaux aux murs jusqu’aux cendriers. Ce n’était que fers à cheval, selles, statuettes de chevaux... Quiconque y entrait pensait arriver chez un jockey ou un entraîneur. Nous avions chacun notre maison. Le plus souvent, le soir, il arrivait au restaurant et nous repartions chez moi. Edik était fou des chevaux et j’étais jalouse car je voyais que tout son esprit était envahi par sa passion. Chaque semaine il nous emmenait Jacqueline et moi dans un haras, et ma fille elle aussi y trouvait beaucoup d’intérêt. Un jour, il est parti voir son fils en Angleterre. En fait, il y allait surtout pour jouer aux courses et moi j’étais toute à mon travail.
Un soir, son fils me téléphone et me prie de ne plus laisser Edik se rendre à Londres car il avait perdu toute une fortune en pariant dans les hippodromes. « Faites attention à lui, me dit-il, il ne va pas bien ; il ne veut pas que vous soyez au courant et ne lui dites pas que vous avez parlé avec moi. » Je lui en ai fait la promesse. Au retour d’Edik, je n’y ai fait aucune allusion mais je me suis aperçue qu’il n’était pas dans ses meilleurs jours. Il allait sans cesse faire du cheval comme par désœuvrement et cela me rassurait car je le voyais occupé à quelque chose.
Une nuit où il était chez moi, il m’a semblé très soucieux, mais ne m’a rien confié et moi, je n’ai absolument rien montré. Sur le coup de deux heures du matin, je me suis réveillée, et j’ai vu qu’Edik n’était pas là. J’étais mécontente et inquiète. Je me suis levée doucement et je suis descendue. J’ai vu que la porte de la chambre de ma fille était ouverte et la lumière éteinte. A pas de loup, je me suis dirigée jusqu’à la porte et me suis arrêtée, j’ai entendu des murmures ; j’avais le cœur qui battait si fort qu’il était prêt à sortir de ma poitrine ; toutes sortes de pensées se pressaient dans ma tête, j’étais trempée de sueur et je tremblais de tout mon corps ; j’essayais de me maîtriser, mais j’étais en train de mourir. Je ne sais comment, j’ai réussi à me contrôler et je suis retournée là d’où j’étais venue. Edik m’a rejointe et j’ai fait semblant de dormir. J’étais tentée d’aller voir ma fille et lui demander ce qui s’était passé mais j’ai voulu rester pondérée. En fait, je n’ai pas dormi de la nuit, me tournant sans arrêt dans mon lit jusqu’au petit matin quand Edik est sorti sans prendre son petit-déjeuner. J’avais envie d’aller lui crier de s’en aller, de ne plus remettre les pieds dans cette maison, de lui dire que je le haïssais ! Qu’avait donc fait ma fille pour qu’il aille dans sa chambre en pleine nuit ? Lorsqu’il est sorti, je me suis levée, suis allée dans la cuisine ; j’ai préparé le petit déjeuner et me suis mise à attendre Jacqueline. Je ne me sentais pas bien ; j’essayais de garder mon sang-froid. Je m’en voulais à mort de m’être remariée. Brusquement j’ai éclaté en sanglots ; cela a réveillé Jacqueline qui est arrivée. Elle était complètement troublée, semblait fatiguée ; on voyait qu’elle n’avait pas bien dormi. Elle m’a demandé pourquoi je pleurais et je lui ai menti en lui disant que je pensais à son père et qu’il me manquait. La petite s’est mise elle aussi à pleurer, m’a prise dans ses bras en m’embrassant. Ensuite elle m’a dit qu’elle voulait me confier une chose importante. Je lui ai demandé :
─ Que se passe-t-il ?
Elle m’a répondu que cette nuit, pendant que je dormais, Edik était venu dans sa chambre pour lui demander de me convaincre de vendre la maison et le restaurant pour que nous allions tous vivre à Londres auprès de son fils, qui était tout seul là-bas. Il avait dit que ce serait beaucoup mieux. Elle lui avait répondu qu’elle ne voulait pas aller vivre à Londres, et que si, un jour, elle quittait l’Iran, ce serait pour aller en Suisse. Son père avait souhaité qu’elle continue ses études dans ce pays et sa mère respecterait sûrement cette volonté. Mais elle avait précisé aussi, que je ne vendrais jamais ni la maison, ni le restaurant. Alors il lui avait dit :
─ Comme tu voudras, mais si tu ne m’écoutes pas, je me séparerai de ta mère.
Aussitôt, elle lui avait répondu de le faire au plus vite car jamais sa mère n’accepterait de provoquer leur malheur ; et elle avait ajouté :
─ Pourquoi ne parles-tu pas directement avec maman ?
─ Parce qu’elle n’accepterait jamais ce que je demande, alors que si c’est toi qui lui en parlais, elle ne refuserait pas d’aller à Londres.
Je ne savais quoi dire. J’étais anéantie et je regardais ma fille. Pendant quelques instants, je n’entendais plus aucun son et ne voyais que le mouvement des lèvres de Jacqueline, puis je suis tombée évanouie. Quand je suis revenue à moi, j’ai vu que ma fille pleurait. Elle m’aspergeait le visage avec de l’eau. J’ai ouvert les yeux. La conversation d’Edik avec ma fille avait été un grand choc. Je lui ai demandé de ne pas pleurer. Je lui ai promis de faire tout ce qu’elle voudrait elle-même. Alors je lui ai dit :
─ Je te demande une seule chose, quand tu parles à Edik, fais comme si tu ne m’avais encore rien raconté de votre conversation mais dis que tu le feras dès que possible.
Je lui ai aussi promis d’agir selon sa préférence à elle. Elle est allée chez ma mère et moi au restaurant. Ce jour-là, je me sentais mal. Même si me séparer d’Edik me semblait difficile, je n’étais pas prête à échanger un seul cheveu de ma fille Jacqueline contre le monde entier. Elle était le seul souvenir de ma vie avec Édouard. Vers midi, j’ai eu un coup de téléphone d’Edik qui venait prendre de mes nouvelles. Je lui ai demandé pourquoi il était parti sans déjeuner quel était son programme de la journée Il m’a répondu qu’il avait beaucoup de choses à faire, qu’un de ses amis voulait acheter un bon cheval et qu’il irait le choisir au haras, l’après-midi. Le soir, il rentrerait chez lui pour astiquer plusieurs selles. Et puis il a dit :
─ Aujourd’hui, les objets qui ont un rapport avec le cheval, je voudrais les faire briller comme des miroirs. Tu sais, Maria, quand je regarde une statue de cheval, je regrette de ne pas en être un. Chez moi je contemple constamment leurs photos, leurs statues, je leur parle, leur confie mes peines. Si seulement toi aussi, tu pouvais ressembler à un cheval ! Il est vrai que ton visage et surtout tes yeux n’en sont pas si loin, c’est d’ailleurs pour cela que je suis tombé amoureux de toi ! Si seulement ton amitié était comparable à celle des chevaux ! Le cheval est un ami, un véritable ami.
Comment vous dire ? Sa voix était pleine de tristesse, et pas qu’un peu ! Il m’a dit au revoir et a raccroché.
En fait, il m’avait sans doute appelée pour savoir si Jacqueline m’avait parlé. En moi-même je lui disais :
─ Si seulement tu possédais un peu de la sagesse des chevaux ! Tu ne penses qu’à toi.
J’étais dans ces pensées, lorsque ma fille m’a appelée. Je lui ai répété les paroles d’Edik concernant les chevaux et elle m’a conseillé de ne pas y attacher trop d’importance ; j’ai répliqué que j’avais eu tort le premier jour, lorsqu’il était venu au restaurant et qu’il parlait des chevaux avec autant d’amour, de ne pas me rendre compte que s’il ne me regardait pas, ce n’était pas pudeur de sa part, mais l’effet de sa passion pour les chevaux, et seulement les chevaux. Jacqueline a essayé de me tranquilliser et de me consoler, puis nous avons raccroché. J’ai alors décidé de conduire ma fille dès que possible en Suisse et je pensais que le plus vite serait le mieux. Je n’avais aucun besoin de vendre ni ma maison ni le restaurant. J’avais assez d’argent. D’ailleurs le restaurant rapportait bien. Il fallait que j’agisse avec logique et raison et non sur le coup de l’émotion. Le soir, en rentrant du restaurant, j’ai vu Jacqueline ; elle m’a dit qu’Edik lui avait téléphoné pour savoir ce qu’il en était parce qu’il devait vite tirer les choses au clair avant de partir pour l’Angleterre, ce qu’il devait faire de toutes façons. Ma fille était triste pour moi : elle savait que j’aimais Edik et elle voulait me consoler. Elle m’a dit :
─ Décide en fonction de ce qui te paraît le plus juste. C’est toi qui est importante pour moi et pas la maison ni le restaurant.
J’ai téléphoné à la mère d’Edik, et j’ai compris qu’elle aussi était inquiète. Elle m’a demandé ce qui s’était passé pour qu’il vienne chaque soir chez elle. Je lui ai répondu que la seule préoccupation de son fils était les chevaux et que rien d’autre au monde ne l’intéressait vraiment, qu’il était prêt à donner sa vie pour eux. Sa mère croyait savoir qu’il était en train de gaspiller tout son argent pour ses paris aux courses et qu’il allait faire son malheur. Je lui ai avoué que je n’en pouvais plus ; je l’ai suppliée de faire quelque chose, sinon toute notre vie allait péricliter. J’ai fondu en larmes.
Trois jours, je suis restée sans nouvelles. J’étais inquiète. Je ne me voyais pas capable de renoncer à lui. Le quatrième jour, après un coup de téléphone, nous avons pris rendez-vous pour le soir, au restaurant. Il est arrivé, comme la toute première fois, avec une selle à la main. Il m’a dit :
─ Maria, si tu m’aimes vraiment, sacrifie-toi pour moi.
Je lui ai demandé :
─ Ça veut dire quoi ?
Alors il a précisé :
─ Vends ta maison et ton restaurant et allons vivre en Angleterre.
Je lui ai répondu :
─ Tout ce qui m’appartient est pour Jacqueline. Cette maison et ce restaurant sont tout ce que nous possédons et notre vie est assurée par ce que me rapporte ce restaurant ; si je vends tout et que nous allons à Londres, qu’est-ce qu’on deviendra ? Jamais je ne ferai cela. Tu n’as pas honte ? Au lieu de m’aider, tu veux me dépouiller pour jouer aux courses. Pourquoi faudrait-il que ce soit moi qui me sacrifie par amour pour toi ? Pourquoi ne fais-tu rien par amour pour moi ? Pourquoi ne veux-tu pas rester ici ? Apparemment nous sommes mariés et il n’y a pas de raison pour que tout se fasse uniquement selon tes envies.
J’étais sur le point de pleurer et, peu à peu, ma voix est passée du grave à l’aigu. Je lui ai crié :
─ C’est ça, un homme ? Pourquoi ne penses-tu pas à ton avenir, au mien et à celui des enfants ? Qu’ai-je fait de mal ? Jusque-là je n’ai pas reçu un sou de ta part, et à tes yeux, ma fille et moi, nous n’avons même pas la valeur d’un animal. Pour toi il n’y a que le cheval qui compte, le cheval, le cheval. Maintenant ça suffit !
J’étais folle de rage et il n’y avait heureusement personne dans le restaurant pour entendre mes cris. A cette heure-là, même le personnel était parti. Il a eu très peur de mon état et m’a demandé de me calmer. Il a ajouté :
─ Ce que je veux te dire, c’est que j’ai tout perdu, que je n’ai plus rien et que, le mois prochain, il faudra que je me défasse de ma maison.
Cela a été comme un seau d’eau jeté sur un feu. Je me suis tue, j’avais les lèvres qui tremblaient. Je n’ai pu que lui demander :
─ Comment n’as-tu pas appris l’amour et la tendresse avec les chevaux ? Pourquoi ne m’as-tu rien dit ? Cela signifie que, pour toi, je n’étais même pas aussi intime qu’un cheval ?
Il m’a répondu :
─ A présent, je n’ai plus le choix ! C’est trop tard !
Il avait les yeux plein de larmes.
Il m’a adjuré de l’aider ; il m’a dit qu’il avait besoin de moi car il n’aurait plus de maison pour confier sa peine à ses chevaux et qu’il était très malheureux. Il a supplié :
─ Fais quelque chose !
Je lui ai répondu :
─ Tu voudrais que je vende le restaurant et que tu récupères l’argent pour aller jouer sur les champs de courses ? La seule chose que je veux faire, c’est assurer le bonheur de ma fille. Pourquoi ne me confies-tu jamais tes peines ? Qui suis-je alors ? Suis-je moins qu’une selle de cheval ?
Alors j’ai rapproché mon visage du sien ; je l’ai regardé dans les yeux et je lui ai dit en pleurant :
─ Dis-moi ce que je t’avais fait à l’époque pour attirer le mauvais sort et pour que tu tombe amoureux de moi ? Tu n’aurais pas pu en trouver une autre plus malheureuse et plus naïve ? Pourquoi me demandes-tu de vendre ma maison et mon restaurant et pourquoi ne viens-tu pas vivre chez moi ? Pourquoi ne viens-tu pas m’aider dans ce restaurant ?
Il m’a répondu :
─ Ne me parle pas de tout ça. Je dois aller à Londres, chez mon fils.
C’en était assez pour moi. J’ai crié :
─ Chez ton fils ou chez des chevaux anglais ? Dis-le-moi, chez qui ?
Il n’a rien répondu et a baissé la tête. Je lui ai dit :
─ En fait, ce ne sont pas les chevaux que tu aimes mais l’argent qu’ils peuvent te rapporter. Ce que tu aimes vraiment, c’est parier sur eux.
Sans rien répondre, il est sorti du restaurant.
Je ne pouvais que pleurer. En rentrant chez moi, j’ai tout raconté à ma fille, qui m’a dit de faire ce que je voulais. Elle irait avec moi là où j’irais, elle ne me laisserait jamais seule. Je lui ai répondu, en la prenant dans mes bras, que je penserais d’abord à elle en toutes circonstances car j’étais une mère et que toutes les mères agissaient de cette façon.
J’ai rapidement mis en route les préparatifs de notre départ en Suisse. Ma sœur, qui habite là-bas, nous a envoyé une invitation, je suis allée chercher nos visas et tout s’est arrangé pour le mieux. Un jour, la mère d’Edik m’a dit au téléphone, que son fils lui avait signé une procuration pour le cas où je voudrais demander le divorce. Je n’avais donc qu’à la prévenir. Il était paraît-il très honteux et disait qu’il n’était pas digne d’avoir une femme telle que moi. J’ai répondu que c’était un comble : commencer par briser quelqu’un et ensuite croire que de simples excuses suffiraient pour tout arranger ! J’ai demandé :
─ Et maintenant où est-il ?
Sa mère m’a dit qu’il n’arrêtait pas de retourner les choses dans sa tête et que ça le rendait fou. Il allait chaque soir dormir chez quelqu’un d’autre et il était dans un triste état. Je lui ai dit que Dieu seul pourrait le secourir ; moi, je ne pouvais rien faire ; il avait fait flamber toute sa fortune et n’avait même pas appris une once de sagesse auprès des chevaux. Il n’avait qu’à partir comme il était venu ! J’ai ajouté :
─ En ce qui me concerne, j’ai perdu toute considération aux yeux de ma famille et de mes amis ! Je suis honteuse ! Que leur dire ? Que mon mari n’aime que les chevaux, et que maintenant pour moi, rien d’autre ne compte que ma fille ?
La mère d’Edik a compati avec moi, m’a consolée et m’a donné raison, car son fils lui donnait, à elle aussi, bien des inquiétudes.
Deux semaines plus tard, Jacqueline et moi sommes parties chez ma sœur, en Suisse ; c’est là-bas que ma fille va poursuivre ses études. J’ai confié le restaurant à mon frère, ce qui ne lui fait pas peur. Mais je crains que tous ces événements n’aient chamboulé ma fille. J’aimerais l’avoir avec moi. Je lui dis que je me sens bien et que je n’aime plus Edik, mais c’est un mensonge. Chaque nuit, je rêve que je suis à cheval, et que je galope sans selle. L’angoisse et la peur me réveillent en sursaut et je sens que tout mon corps est trempé de sueur. Alors je pleure. Maintenant, dites-moi, que dois-je faire ?
* * * *
Maria se remit à pleurer. Son histoire avait ému toutes ses amies et elles aussi pleuraient doucement. Setareh se leva, jeta un regard sur Maria et se dirigea vers sa chambre. On entendait encore un fond musical et les chandelles étaient prêtes à s’éteindre. Toutes se levèrent pour se rendre dans les chambres, attristées, mais leur compassion était muette. Leur recueillement allait peut-être apaiser Maria.
Chapitre IV
C’est à dix heures que toutes se réveillèrent le lendemain matin, encore choquées par le récit de Maria. Setareh, qui préparait le petit-déjeuner, les accueillit en souriant Maria exprima sa grande envie de reprendre des forces en mangeant beaucoup de bonnes choses.
─ Je suis ravie, lui dit Setareh, que tu aies retrouvé ton appétit. Demande à Mehri Djan d’apporter le miel pour qu’il ne te manque rien.
Maria entra dans la cuisine, au moment où Mehri Djan en sortait, munie d’une grande passoire qu’elle brandissait :
─ Celle qui n’est pas contente, je lui apporterai le thé avec cette passoire !
La vision de Mehri Djan, une toque de cuisinier sur la tête et sa passoire à la main était burlesque. Maria ne put s’empêcher de rire :
─ Mehri Djan, si tu n’étais pas là, qu’est-ce qu’on deviendrait ? lui dit¬elle.
─ Maintenant que vous m’avez, répondit-elle, remerciez Dieu ! S’il vous plaît, asseyez-vous toutes et prenez votre petit-déjeuner avec le sourire. Setareh s’adressa à elle :
─ Agite ton chapeau de Princesse des Fées. Peut-être que, par magie, le plateau de thé et de café viendra tout seul.
─ On ne laisse plus les gens travailler comme ils l’entendent ! Tout est prêt, je vais le chercher, dit Mehri Djan.
Quelques instants plus tard, elle arriva avec le grand plateau de thé et de café qu’elle plaça sur la table, puis elle pointa la passoire vers Maria, comme une maîtresse d’école l’eût fait de sa règle :
─ Demande-leur qui veut du thé ou du café et sers-les !
─ D’accord ! A vos ordres, avec le plus grand plaisir ! répondit Maria.

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