Florence : Éloges des infirmières
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Description

A une époque pas si lointaine, alors que le monde se déchire et se déshumanise, Florence, infirmière et prophétesse d’un jour, cherche la voie pour annoncer la bonne nouvelle aux infirmières et à l’humanité pour qui elle s’est tant donnée. Durant sa noble quête, elle rencontre l’inattendu et apprend l’imprévisible. Face à la misère, la pauvreté, l’humiliation et la trahison, elle affronte les épreuves de l’égo et se confronte à sa dictature. Promotrice de la santé et de la vie, Florence révélera le secret de l’existence enfoui en chaque personne et mettra en lumière le visage altéré, infini, signe d’humanité qui impose, ordonne la plus évidente des responsabilités, celle de prendre soin des autres.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 12 octobre 2021
Nombre de lectures 2
EAN13 9782312085982
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0250€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Florence
Kamenzo
Florence
Éloges des infirmières
LES ÉDITIONS DU NET
126, rue du Landy 93400 St Ouen
© Les Éditions du Net, 2021
ISBN : 978-2-312-08598-2
A toutes les infirmières
qui n’ont jamais cessé de se donner
pour les autres
Un jour, dit la légende, il y eut un immense incendie de forêt. Tous les animaux terrifiés et atterrés observaient, impuissants, le désastre. Seul le petit colibri s’active, allant chercher quelques gouttes d’eau dans son bec pour les jeter sur le feu. Au bout d’un moment, le tatou, agacé par ses agissements dérisoires, lui dit : « Colibri ! Tu n’es pas fou ? Tu crois que c’est avec ces gouttes d’eau que tu vas éteindre le feu ? » « Je le sais, répond le colibri, mais je fais ma part » .

Pierre Rabhi, la part du colibri
Avant -propos
Depuis le début de la pandémie, j’ai tenté, entre mes diverses responsabilités (enseignant, infirmier dans une cellule de crise et père de famille), de donner vie à un projet qui me tient particulièrement à cœur et qui met en lumière les efforts de mes collègues infirmières discrètes mais héroïques dont on parle si peu (ou parfois à tort) et qui sont au front comme de bons soldats, travaillant sans relâche pour surmonter une crise complexe qui perdure.
Au travers d’une fiction inspirée de mes lectures, de mon histoire personnelle et d’une approche philosophique particulière (Levinas), ce conte philosophique veut rendre un hommage sincère aux infirmières pour leur humanité dans un monde futur violent, déshumanisé, domine´ par l’intelligence artificielle, l’égocentrisme totalitaire et les guerres d’egos. Florence, l’héroïne de ce conte est une infirmière pionnière bien connue (mais en même temps, si méconnue) qui, aspire à comprendre les enjeux d’une telle déshumanisation, d’une telle disparition. Au cœur des débats, il y a notamment la souffrance infirmière, une souffrance déjà̀ bien réelle mais si invisible qui aura pour conséquence des départs incontrôlables (une réalité d’aujourd’hui où de plus en plus d’infirmières quittent la profession).
Ce conte philosophique propose une critique de la totalité, de cette philosophie de la violence et de l’irrespect (comme le souligne très bien Levinas) mais aussi de l’approche maussienne du don, basée sur la réciprocité. Il s’agit bien sûr d’un conte féministe qui donne la parole aux femmes, à la diversité et qui prône l’ouverture, le pluralisme dans une société qui s’enferme davantage sur elle-même.
L’idée principale de ce livre est de donner de l’espoir et d’inviter à la responsabilisation dans cette réalité complexe et confuse. A l’image de Platon qui utilise le mythe pour faire passer ses idées, j’ai créé ce conte pour mettre en lumière un modèle écologique du don de soi (non cyclique et non toxique) qui s’inspire de la philosophie de Levinas et également de celle de Marion dans la phénoménologie de la donation, accordant une place respectueuse et digne au visage altéré et vulnérable, et à la responsabilité qu’il impose. Par la vulnérabilité qu’elle expose et par la responsabilité qu’elle impose, la philosophie de Levinas parle naturellement aux infirmières, aux médecins et aux soignants de manière générale mais aussi à celles et ceux qui se soucient du bien-être des autres et de l’humanité. Il s’agit de mon tout premier projet qui s’adresse particulièrement aux infirmières et aux infirmiers mais surtout aux femmes de manière générale qui se donnent sans compter pour le bien-être de l’humanité.
La revanche de l’ego
Le jour tant attendu est arrivé. C’est un jour d’une année pas si lointaine. Après un long sommeil, Florence, l’élue et la bien-aimée, sort d’une caverne au milieu de nulle part. Une lanterne à la main, elle gravit, avant le petit matin, une montagne au cœur d’une région inconnue. Elle a tant attendu ce jour où elle retournerait sur sa Terre natale. Son cœur tressaille de joie à l’idée de retrouver ses sœurs infirmières, si humbles, si douces et si sages.
Alors que les premières lueurs du jour apparaissent, Florence arrive au sommet de la montagne et porte un regard sur l’immensité du monde qui se dresse devant elle. Elle reste sans voix quand elle voit le spectacle sans vie des vastes contrées qui se présentent à elle. Elle ferme les yeux un instant pensant être dans un cauchemar. Mais quand elle les ouvre à nouveau, la tristesse envahit soudainement tout son être à la vue des paysages désertiques : « Suis-je donc en enfer ou en exil ? Comment trouverai-je la voie dans ce néant ? », se dit-elle.
Florence prie un moment jusqu’à ce que le soleil éclaircisse son visage. Elle se remémore quelques souvenirs de sa vie d’antan et prend un dernier souffle avant de descendre de la montagne. Elle est plus que jamais déterminée à suivre la voie. Elle n’a pas d’autres désirs que de retrouver celles pour qui elle a toujours été dévouée quitte à traverser ce néant. La perspective de ces retrouvailles fait jaillir en elle quelques larmes qui coulent avec douceur le long de son visage.
Au pied de la montagne, elle arrive devant une étendue sans bornes. Submergée par cette immensité sans fin à la fois effrayante et merveilleuse, elle la supplie de l’aider dans sa noble quête : « Ô Immensité ! Je suis prête à te traverser ! Guide-moi sur la bonne voie que je puisse retrouver celles qui font battre mon cœur. »
Lorsqu’elle pénètre cette immensité, Florence se sent poussée par un souffle de vie. A chaque pas, elle fait vibrer tout ce qu’elle touche. Elle suit la voie de son cœur et marche avec légèreté sur un sable dévoué. Le soleil se lève et il est déjà brûlant. Florence ne le craint pas. Elle avance sans abri, sans famille, sans amis. Elle avance seule et suit la voie de son cœur, un cœur qui s’impatiente de retrouver ses sœurs et de faire connaissance avec les autres. Elle a connu d’autres traversées du désert même si celle-ci est bien différente. Elle a vaincu ses souffrances et les souffrances d’une réalité embellie. Rien ne lui fait peur. Elle est prête à tout. L’idée de revoir ses sœurs la rend encore plus forte. Elle éprouve le besoin de les retrouver. Elle a toujours été patiente mais là son désir de les voir devient de plus en plus fort pour supporter une absence aussi longue. Florence continue d’avancer avec leurs douces pensées. Elle ne laisse rien derrière elle, rien de ses souvenirs, rien de sa vie, rien de son existence passée. Elle prend tout avec elle. Alors qu’elle chemine et avance lentement, ses pensées se rattachent à une histoire nouvelle. Elle marche lentement et une nouvelle peau recouvre les anciennes. A chaque pas, à chaque instant, se forme une nouvelle histoire, une nouvelle Florence qui avance sans avoir besoin de se retourner. Elle chemine, voyage, se découvre à chaque instant.
A chaque pas qu’elle fait, Florence se sent transportée par les merveilles qui l’entourent. Elle sent chaque grain de sable se réjouir de son pas. Elle sent la chaleur de chaque rayon de soleil rafraîchir son visage émerveillé. A chaque pas, elle respire une bouffée d’air rafraichissante. Elle entend les insectes communiquer dans un langage si doux. Elle se sent portée par tout ce qui l’entoure. Elle se sent exister dans cette extériorité si perceptible, si merveilleuse. Pourtant, elle a longtemps cru que la réalité était ailleurs. Elle a longtemps cru que la beauté était ailleurs. Aujourd’hui, elle ne fait pas que voir cette réalité douce et merveilleuse mais elle la vit, elle existe en elle, avec elle, pour elle.
Chaque pas qu’elle fait, est une opportunité qui crée des ponts et fortifie son humanité. Elle s’ouvre, chemine, avance si gracieusement. Tout est si beau. Elle marche avec confiance et harmonie. Elle se sent libre et libérée dans cette extériorité où plus rien ne lui échappe. Elle fait partie de tout ce qui l’entoure. Elle fait partie de ce monde qui avance sans retour. Elle marche et le temps passe. Elle marche et entend des cris de plus en plus forts, les cris d’une humanité en souffrance. Elle entend les appels des âmes perdues qui résonnent en elle et scandent d’une seule voix « Humanité ! ». Ses sœurs infirmières l’attendent comme la promesse d’une renaissance : « Non, je ne quitterai pas à nouveau ce monde sans avoir revu mes sœurs. Mes efforts et mes sacrifices seraient vains. Elles ont suivi la vraie voie, celle de leur cœur. J’entends mon cœur battre en elles. J’entends leurs voix silencieuses. Je vois leurs doux sourires s’épanouir en moi. Leurs appels me font trembler. Je dois me presser pour les retrouver… Je dois me presser… », se répète-t-elle.
Florence se rappelle encore ses sœurs infirmières. Elle se rappelle les moments doux comme les moments douloureux, les moments de joie comme les moments de peine, les moments d’amour comme les moments pénibles… Mais Florence l’émerveillée est apaisée, elle avance, elle lève son visage, le tourne d’un côté puis de l’autre et contemple les merveilles d’une extériorité si variée, si colorée. Tout est si beau et à la fois si mystérieux. Elle s’imprègne de toutes ces merveilles qui l’apaisent profondément. Elle s’en imprègne comme dans un livre harmonieux où chaque lettre est à sa place, où chaque mot a son poids, où chaque phrase a son sens, où chaque paragraphe a son idée, le tout jouant une symphonie nouvelle, si pure, si délicieuse. Chaque symphonie fait voyager dans des contrées nouvelles, des contrées infinies, à la rencontre des merveilles d’une extériorité si mal aimée qui réveillent pourtant les sens les plus aiguisés.
Alors qu’elle s’éloigne de la montagne, Florence se sent moins seule, elle se sent accompagnée par l’humanité entière qui l’appelle en son for intérieur. Elle sent une douce chaleur remplir son cœur, cette chaleur l’envahit et son pas s’accélère. Elle a hâte de rencontrer les visages altérés et émerveillés de l’humanité. Son pouls s’accélère. A chaque pas, elle se sent encore plus rattachée à l’humanité. Elle est seule mais chaque pas la rapproche des autres. Elle est isolée mais portée et guidée par une force qui la dépasse.
Sur son chemin, Florence rencontre une femme étrange allongée sur le sable brûlant. Une robe légère la couvrant des épaules aux pieds laisse apparaître une silhouette très amaigrie. Son visage et sa chevelure dorée venus d’ailleurs rayonnent avec une lumière éclatante. Lentement, Florence se rapproche d’elle et la salue d’une voix douce pour ne pas l’effrayer. La femme très maigre tourne légèrement la tête et la fixe avec étonnement avant de demander : Qui me salue ?
– Je suis Florence, une sœur de cœur à la recherche de ses sœurs infirmières.
– La dame à la lanterne ?
Florence, déconcertée, reste sans voix l’espace d’un moment avant de s’exclamer : « Nous connaissons-nous ?! »
La femme très maigre ne répond pas mais insiste pour l’accompagner. Florence se sent en confiance et souhaite profiter de sa lumière. Elle pense qu’elle pourrait lui faciliter la voie dans sa noble quête.
Les deux femmes font alors route ensemble jusqu’à ce qu’elles arrivent devant un énorme creux où le soleil ne tape pas par sa chaleur. Ce creux ressemble à un gigantesque cratère de météorite. Florence pense que l’endroit est sans vie. Mais elle réalise vite qu’elle est observée par des regards très étranges. La souffrance qu’ils dégagent lui est familière dans ses souvenirs. Cependant, il y a quelque chose de bien plus fort qu’elle n’arrive pas à saisir, comme une détresse profonde d’âmes totalement oubliées dans les profondeurs du néant. Elle, qui a connu la souffrance de la guerre, la violence, les maladies et la mort, ne s’imagine pas se retrouver devant une telle détresse. Et lorsque les deux femmes mettent les pieds dans le creux, des êtres nus à l’apparence humaine avec des corps sans chair viennent rapidement à leur rencontre et s’adressent à elles d’une seule voix : « Nous sommes les corps oubliés. Nous ne possédons rien et n’avons rien à vous donner. Nos vies ont été oubliées par des marchands aux cœurs asséchés. Fuyez étrangères ! Ou vous serez parmi les oubliés ! »
Les yeux pleins d’incompréhension, Florence observe en silence ces corps de la misère qui portent les marques d’une souffrance bien plus grande que celle de la faim et de la soif. Un enfant, dont l’extrême maigreur tétanise, se rapproche et la fixe avec insistance. La nudité de son corps ne laisse pas indifférent et pourtant, elle inspire la plus grande indifférence. Il y a dans cette nudité quelque chose comme l’absurde idée de n’avoir jamais été désirée. Ce corps nu, oublié n’a plus la force de pleurer et pourtant, il pleure toutes les larmes de l’humanité. Florence se sent nue dans ce corps-à-corps qui fait à la fois tout oublier et tout émerger d’une existence si grande mais si insignifiante.
Rien, ces corps de la misère ne possèdent rien, ne s’attachent à rien, ne servent à rien. Ils sont comme les déchets d’un monde qui a perdu toute dignité. Ils doutent même de leur droit de vivre et d’exister car coupables d’être nés dans la misère profonde. Cette misère indifférente, insignifiante est pire que la haine et la destruction des guerres. Florence a vu les ravages de la guerre et ceux de la faim et de la soif mais elle ne s’attendait pas à une telle détresse. Il y a là des êtres humains totalement oubliés au milieu de nulle part et personne ne s’en soucie. Ils ne semblent survivre que grâce à quelques ressources limitées issues des profondeurs terrestres. Ils ont tant besoin d’aide et de soins. Florence ne peut rester insensible à cette misère. Elle ressent le besoin de comprendre cette détresse si envahissante et souhaite se rendre utile. Comme tout être humain face une telle misère, elle se dit prête à tout sacrifier pour leur venir en aide : « Je ne partirai pas avant que vous m’ayez indiqué où se trouvent celles qui soignent les corps oubliés. », leur dit-elle.
La femme très maigre qui l’accompagne, prend subitement la parole et dit avec virulence : « Pourquoi rester auprès de ces corps oubliés ?! Ils sont inutiles et sans aucunes ressources ! Ils sont coupables de leur misère et méritent leur sort. Ils n’ont jamais été désirés. Ils sont une souffrance inutile, des déchets pour ce monde qui préfèrent les oublier car ils ont été pendant trop longtemps un fardeau. Le monde doit avancer et eux, avec leur misère, le freinent. Le monde doit avancer sans eux et nous aussi ! Poursuis ta route, Florence, ou tu seras, comme ces gens, oubliée à jamais. »
Les visages anéantis, les corps de la misère sont réduits au silence. Ils ne s’y attendaient pas de la part d’un visage aussi rayonnant. Un silence mortel résonne dans ce creux de la mort jusqu’à ce qu’une vieille femme très ridée s’avance vers Florence et le rompt : « Il est vrai que nous avons été un fardeau trop important pour ce monde. C’est certainement la raison pour laquelle il nous a oubliés… Comme celles dont tu parles qui nous ont abandonnés depuis bien longtemps. Elles ont fui pour ne plus jamais revenir. Il est vrai que leur présence et leur amour illuminaient nos visages. Cependant, l’espoir qu’elles suscitaient en nous, les a certainement conduites au désespoir. Il est préférable que vous partiez et que vous nous laissiez dans notre misère ! Nous avons assez souffert de l’arrogance et du mépris de ce monde. Et nous souffrons assez du poids de son indifférence ! Chassez-les ! »
Les deux femmes sont chassées avec force. Florence aurait tant voulu rester et leur venir en aide en leur donnant de l’attention et en soulageant leurs maux comme elle sait si bien le faire. Mais elle est restée bouche bée devant la dureté des mots de la femme qui l’accompagne. A peine sortent-elles du creux qu’elle la fixe un moment avant de s’écrier avec colère : « Comment oses-tu traiter ces gens qui vivent une misère si profonde ? Les mots durs proférés à leur encontre sont graves et indignes. N’as-tu donc aucune humanité ?
– Je n’ai dit que la vérité, répond-elle sans gêne. Ce sont des misérables insignifiants, sans aucune valeur. Ils n’intéressent personne et personne ne s’intéresse à eux ! Ils sont sans importance !
– Qui es-tu pour dire de telles atrocités ?! J’en ai assez entendu et il est préférable que l’on se sépare. »
Florence pense qu’il est inutile de discuter davantage. Cependant, la femme très maigre insiste afin qu’elle lui accorde une nouvelle chance : « Pardonne-moi mon comportement ! Je ne sais pas ce qui m’a pris. Permets-moi encore de t’accompagner. Je me montrerai plus respectueuse et je ne te contrarierai plus. Je te le promets ! »
Perturbée par ce que ses yeux ont pu voir, Florence plonge dans un profond silence et se demande encore comment des êtres humains peuvent vivre dans une telle indifférence, comment l’humanité a pu laisser s’installer une telle misère. Après un court moment, elle sort de son silence et exige de la femme très maigre de respecter un engagement afin de pouvoir encore l’accompagner. Celui-ci lui impose de ne prendre aucune initiative sans son accord.
Florence poursuit sa route en compagnie de la femme très maigre. Chemin faisant, elles croisent des personnes étranges qui marchent à vive allure jusqu’à même courir, donnant l’impression de fuir un grand danger. Ce sont des visages maigres, affaiblis, épuisés, effrayés par la plus effroyable des visions. Ce sont des corps sans vie meurtris, abandonnés, décomposés qui semblent se diriger vers l’immense creux, ne portant qu’une maigre ceinture les protégeant de la nudité. Florence rattrape l’une d’entre elles au visage submergé par le désespoir, les yeux exorbités. Elle tente de lui parler, en vain. Muette, sourde à ses mots, la personne avance sans s’arrêter. Son visage baissé, terrifié, noyé de larmes, est comme hypnotisé par les va-et-vient incessants de ses pieds. Impuissante, Florence s’arrête et laisse ce visage délaissé s’éloigner. Intriguée, elle le fixe encore un long moment avant de poursuivre sa route.
Après une bonne marche en ce milieu de matinée, Florence remarque au loin un endroit où semble vivre une très grande communauté. Les gens semblent entassés les uns sur les autres. L’endroit est totalement exposé à la lumière ardente du soleil. Ni voiles, ni arbres ne semblent les protéger. Florence s’arrête un instant pour observer cette masse impressionnante de gens. Dans un chaos absolu, elle entend une voix qui l’appelle, celle d’une âme qu’elle peut reconnaitre entre mille. C’est celle d’une âme délaissée et rejetée parmi les siens. La voix dégage une grande souffrance dont les traumatismes profonds subsistent depuis la naissance du monde.
Sans aucune hésitation, Florence répond à l’appel, suivie par la femme très maigre. Et à peine mettent-elles les pieds dans cet endroit chaotique qu’une foule de visages se rapproche et s’agglutine autour d’elles. Les visages éclatants des deux femmes les attirent comme une lampe au milieu de la nuit, comme une lueur d’espoir dans le désespoir. Des visages, rien que des visages qui s’exposent au plus près d’elles et hurlent dans un chaos absolu. Ils crient, ils supplient, ils exigent d’elles une attention, une aide. Dans ce face-à-face, Florence les observe soigneusement sans les refouler, sans les brusquer. Elle les fixe, les contemple avec délicatesse, tendresse et la plus grande considération. Ce que disent ces visages déconsidérés révèle les efforts qu’ils ont accomplis, les épreuves qu’ils ont subies, la souffrance qu’ils ont endurée. Ces visages qui s’ouvrent à Florence, s’ouvrent au monde, à un monde qui les a pourtant repoussés, délaissés, rejetés. La voix continue de l’appeler.
Emportées par la foule, les deux femmes arrivent au milieu d’une grande place devant ce qui ressemble à un vieux temple en ruines. Subitement, une très jeune femme apparaît et calme la foule par sa seule présence. Elle regarde Florence avec curiosité et exclame à voix haute : « Nous sommes les âmes rejetées, celles qui ont été délaissées par l’humanité entière. Que feraient des étrangères parmi nous à part nous rejeter comme l’a déjà fait toute l’humanité ? Poursuivez votre route avant que votre destin ne soit d’être parmi les rejetés ! »
Florence comprend qu’elle est au milieu de pauvres gens qui ont été délaissés par tout un monde, et elle ne peut les ignorer et les rejeter à son tour. Elle doit les aider quoi qu’il en coûte : « Je ne partirai pas avant que vous m’ayez indiqué où se trouvent celles qui soignent les âmes rejetées. », leur dit-elle.
Un long silence s’installe. Une femme très âgée apparaît derrière la très jeune femme et répond avec douceur : « Celles dont tu parles nous ont quittés il y a bien longtemps. Elles étaient des lueurs d’espoir qui empêchaient tant de gens parmi nous de sombrer dans la solitude et le désarroi. Elles se sont éteintes avec le poids de nos maux. Nos malheurs étaient insupportables pour elles comme pour ce monde qui a préféré nous bannir plutôt que nous aider. Nous étions un fardeau trop important à supporter et nous le sommes encore pour ce monde qui nous a délaissés. A la naissance, nous étions déjà placés parmi les faibles, ceux qui ne pouvaient réussir et qui étaient rejetés en permanence. Nous étions la honte de la société et coupables de notre sort. Les pandémies, la chute des salaires, la suppression des emplois vulnérables nous ont frappés de plein fouet. La robotisation nous a assénés le coup fatal. Nous avons été conduits dans ces bidonvilles à ciel ouvert, des bidonvilles insupportables pour nombreux d’entre nous qui ont été poussés à des gestes désespérés particulièrement chez les plus jeunes et chez les femmes qui occupaient grandement les emplois vulnérables. Celles dont tu parles, nous ont aidés et soignés mais ont disparu sans prévenir avec tout l’amour et la générosité qu’elles nous portaient. Nous avions longtemps eu l’espoir de leur retour parmi nous, croyant qu’elles, avec leurs valeurs si humaines, ne nous laisseraient jamais tomber. Nous ne savons pas ce qu’elles sont devenues mais tout ce que nous savons, c’est qu’elles ne sont plus parmi nous. »
Florence fixe un moment la femme qui parlait avec sagesse et humilité. Elle reconnait en elle les traits de celles qui soignent. Elle l’interpelle ainsi : « Il y a dans tes mots la souffrance d’une rejetée parmi les siens. Tu as été de celles qui se sont battues pour la dignité et la liberté des plus faibles qui ont souffert de leur différence. Ton courage et ton engagement ont fait de toi une délaissée parmi les délaissés. Tu as servi et tu sers encore l’humanité avec respect et dignité. Alors que tout le monde dort, je vois tes efforts durant la nuit pour veiller sur… »
Tout à coup, la femme très maigre qui l’accompagne et qui est restée silencieuse jusque-là, coupe la parole à Florence et profère, encore une fois, des mots durs à l’encontre de cette communauté tout en la fixant : « Pourquoi rester parmi ces gens qui sont entassés les uns sur les autres ! Ces gens qui envahissent le moindre espace ! Qui salissent tout ce qu’ils touchent ! Qui volent et se prostituent sous prétexte qu’ils n’ont rien ! Ce sont des dépendants, des assistés qui ne peuvent rien faire seuls et qui jouent sans cesse les victimes. Ils ne font que se plaindre comme de petits enfants. Ils demandent trop d’attention pour un monde qui doit avancer. Ils sont un trop gros fardeau ! Poursuivons notre route, Florence, ou nous serons, comme ces gens, rejetées à jamais ! »
Pour ces pauvres gens, ces mots, même s’ils ne leur sont pas inconnus, sont d’une cruauté sans bornes. Ils les ont trop entendus et ne peuvent plus les entendre. Ils souffrent d’un vide affectif profond. Ce sont des orphelins délaissés par un monde qui préfère les exclure plutôt que de les aider. Même entassés, ces pauvres gens ressentent une profonde solitude et rien ne peut soulager leur souffrance.
Et soudain, la foule, le regard plein de haine, s’écarte et montre le chemin de la sortie aux deux femmes qui quittent les lieux sans un mot. Anéantie intérieurement, Florence plonge dans un long silence, un très long silence. La femme très maigre, qui la suit de très près, prend aussitôt conscience de sa faute : « J’ai été dans l’incapacité de me contrôler, regrette-t-elle. Je suis fautive. Pardonne-moi et ne m’en veux pas. Ne me prive pas de ta compagnie. Je te promets de ne plus recommencer et de tenir mon engagement.
– Tu me trahis encore une fois, déplore Florence. Et tu trahis ces pauvres gens avec des mots qui blessent bien plus que des guerres. Ton ignorance est-elle si grande et ton cœur si vide pour dire de telles atrocités ?! J’espérais sincèrement de ta compagnie une lumière pour éclairer ma voie mais, tu n’es en réalité que déception et cruauté. »
Florence est très contrariée. Elle se sent trahie. Les mots proférés sont un grave manque de respect compte tenu de leur engagement. Cependant, elle est trop clémente pour en vouloir à une femme qui ne peut se contenir. Tout en poursuivant sa route, elle s’exclame avec fermeté : « Ne t’avise plus de trahir notre engagement ! »
Continuant leur marche, les deux femmes arrivent en fin de matinée près d’une immense cité située entre deux montagnes. Le spectacle est saisissant avec d’innombrables tours lumineuses qui montent jusqu’au ciel. La cité a des allures de forteresse comme si elle cherchait à se protéger contre des envahisseurs. Elle est contournée par une impressionnante muraille. Florence, accompagnée de la femme très maigre, se rapproche davantage de la cité puis parcourt tout le périmètre de la muraille afin de trouver une entrée. Les immenses panneaux vitrés opaques qui se juxtaposent empêchent de voir l’intérieur de la cité. Florence reste sereine et patiente devant le plus large des panneaux. Puis, brusquement, au milieu de celui-ci, une porte s’ouvre et permet aux deux femmes d’entrer dans la cité. Elle se retrouve rapidement face à des personnes mystérieuses qui ne cessent de gémir, dont les larmes coulent à flots et rien ne semble les arrêter. Rien ne semble les consoler. Un mal surprenant. Les personnes semblent jeunes, très jeunes mais Florence n’arrive pas à déterminer s’il s’agit d’hommes ou de femmes ; elles se ressemblent toutes. Intriguée par ces personnes et les raisons de leur souffrance, Florence se rapproche de l’une d’entre elles et pose sa main sur son épaule tout en lui demandant : « Quel est donc ce mal qui te fait tant souffrir ? Peux-tu me le décrire s’il te plaît ? »
La jeune personne ne cesse de pleurer et a du mal à respirer. Florence fixe son visage tout en l’invitant à se calmer comme elle sait si bien le faire. Ce visage qui s’expose, qui s’impose à elle, exprime à la fois tout et rien, le désir le plus absurde et tout ce qui l’interdit. La nudité de son visage d’une indicible beauté porte la trace de l’infini, de l’inatteignable. Et en même temps, elle exprime la grandeur de sa vulnérabilité qui implore Florence et lui ordonne de l’aider. Ce face-à-face suscite une responsabilité infinie {1} chez elle. Soudain, alors que Florence continue de s’émerveiller devant ce visage qui s’expose, la jeune personne parvient à s’exprimer : « Je fais partie des humiliés, dit-elle, c’est-à-dire de celles et ceux qui sont constamment rabaissés et critiqués, et qui ont peur de ne jamais être à la hauteur. Notre sensibilité est la cause de notre perte. Tu ne peux rien pour nous, nous sommes condamnés à rester parmi les humiliés. »
Florence comprend que ce mal est profond et le connaît. Cette jeune personne subit des traitements dégradants et humiliants, et son impuissance la contraint au silence, à l’obéissance forcée. Atteinte profondément dans sa dignité, elle est dominée par la honte et la colère. Elle arrive finalement à se calmer en suivant les conseils de Florence : « Ton âme est blessée, dévastée par l’humiliation constante de tout ton être, lui dit-elle, indique-moi où se trouvent celles qui soignent les âmes humiliées. »
Coupables d’être trop sensibles, ces jeunes personnes sont prises dans un engrenage dont les racines sont profondes, les conduisant en permanence à se comparer aux autres et à se dévaloriser. Ayant vu que Florence est naturellement portée à faire le bien et à aider les âmes en détresse, la jeune personne se sent en confiance et lui dit : « Celles dont vous parlez, ne seraient-ce pas les infirmières ? »
Florence lui confirme d’un geste de la tête et laisse la jeune personne poursuivre : « Je vous avoue ne pas avoir connu les infirmières, mais je sais qu’elles étaient encore parmi nous il y a quelques temps. Mon père, qui regrette beaucoup leur disparition, m’en parle souvent. Il me dit qu’elles traitaient les gens avec un grand respect et une grande attention. Et qu’elles m’auraient apporté le soulagement dont j’ai besoin car personne n’arrive à soulager mon mal. Mon père est triste et démuni face à ma situation qui l’inquiète énormément. Nous avons vu les meilleurs spécialistes, suivi les meilleures thérapies, utilisé les dernières technologies mais rien n’a pu m’apporter l’apaisement que je recherche alors que ma souffrance ne cesse de grandir. Dans ce monde qui ne jure que par la performance et l’humiliation, les exigences se sont accentuées et la souffrance est devenue plus profonde. Nos supérieurs nous contrôlent et nous rabaissent sans cesse sous prétexte que notre souffrance est le prix à payer pour devenir aussi forts et insensibles qu’eux. Mon père ne croit pas en cette souffrance inutile. Il est médecin et travaille à l’Hôpital de la Grande Tour. »
Florence reconnait l’arrogance des hommes, leur besoin permanent de domination et leur pouvoir sans limites abolissant les frontières du respect de la dignité humaine. Par leur position, ils oppriment, instrumentalisent et humilient les plus faibles. Elle comprend qu’avec toute l’humanité qui les caractérisait, il était difficile pour les infirmières d’aider ces personnes humiliées dans un environnement qui viole et bafoue sans cesse la dignité humaine en banalisant et en réduisant l’être humain à un moyen de jouissances personnelles.
Perturbée par les propos de la jeune personne et par l’immensité des tours qui se dressent devant elle, elle reste silencieuse un moment, un long moment et se dit à elle-même : « Mais dans quel monde suis-je ? Quelle est donc cette humanité qui prône l’humiliation ? L’être humain, quelle que soit sa condition, doit être traité avec respect et dignité. Malheureusement, le respect de la dignité de l’âme ne peut avoir de place dans un monde qui ne jure que par le progrès et la performance. Ces tours immenses, qui atteignent les cieux, sont les fruits de l’arrogance humaine qui se croit supérieure à tout. Les exigences et les pressions constantes qu’elle génère, sont des fardeaux impossibles à supporter, réduisant l’être humain à un être sans âme, sans dignité. Les plus faibles, les plus fragiles, les plus vulnérables sont considérés comme des êtres inférieurs qui doivent continuellement répondre aux exigences d’un monde qui leur demande toujours plus. Ils doivent se soumettre à des normes et des pressions constantes qui les mettent dans des positions de soumission indignes. Ce manque de considération est une profonde atteinte à la dignité. »
Il est évident pour elle que les infirmières ne pouvaient avoir d’autres désirs que celui de contribuer au bien-être de l’humanité et d’offrir à chaque personne la possibilité d’évoluer dans le respect de sa dignité et de son histoire. Elle est convaincue que les infirmières avaient fait tous les efforts possibles pour contribuer à mettre en place un environnement respectueux de la dignité de chaque personne. Mais une chose l’intrigue plus que tout : comment les infirmières ont-elles pu disparaître ?
Florence se ressaisit et reprend la discussion avec la jeune personne : « Je t’avoue que tes propos me perturbent et je ne sais plus quoi penser de ce monde. Peut-être que nous pourrions aller à cet hôpital et rencontrer ton père. Qu’en penses-tu ?
– Peut-être à un autre moment et à un autre endroit car je vous avoue que je ne supporte plus l’hôpital.
– Comment s’appelle ton père ?
– Tout le monde l’appelle Docteur Michel, il est très connu à l’hôpital. Et vous, comment vous appelez-vous ?
– On m’appelle Florence.
Florence sent un vide, un vide affectif en elle, tel celui d’un orphelin qui a été séparé de son histoire, de ses racines, de sa vie, de son existence. Souhaitant en savoir plus, elle lui demande : “Encore une petite question : tu m’as parlé de ton père mais pas de ta mère. Que pense-t-elle de tout cela ?
– En fait, je n’ai jamais connu ma mère car je suis né par GPA.
– GPA, me dis-tu ? Que signifient ces trois lettres ?
– C’est la gestation pour autrui…
– Peux-tu m’en dire un peu plus ?
– C’est une pratique qui consiste à ce qu’une femme porte un enfant pour le compte d’une autre personne ou d’un couple contre une rémunération. De nombreuses personnes autour de moi sont nées par GPA.
– Tu veux me dire que l’enfant est…”
Brusquement, tandis que Florence cherche ses mots, la femme très maigre qui l’accompagne, se saisit de la jeune personne avec une force insoupçonnée et la conduit dans un endroit proche et bien isolé. Florence, qui les suit de très près, essaie de comprendre ce qui se passe et s’écrie : “Mais que fais-tu là ?! N’es-tu pas en train de trahir notre engagement ?!”
La femme très maigre tire de sa ceinture ce qui ressemble à un poignard et s’apprête à tuer la jeune personne. Florence, poussant un énorme cri, s’interpose et pousse brutalement la femme, évitant ainsi le pire. Elle est sous le choc de ce que ses yeux viennent de voir. Elle est totalement tétanisée. Il n’y a pas plus ignoble comme acte que celui de vouloir tuer une âme innocente. Cette personne a une famille, des amis qui tiennent à elle. De quel droit peut-on vouloir lui ôter la vie ? Florence ne peut se contenir et éclate sa colère : “Avais-tu l’intention de tuer cette jeune personne innocente et souffrante ?! Par cette seule intention, tu as commis un acte grave ! Ne t’ai-je pas dit de ne rien faire sans mon accord ?!! Tu es donc à ce point si cruelle !
– Je n’aurais fait que lui rendre service, rétorque-t-elle avec véhémence. Cette jeune personne est faible, bien trop faible.

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