FOURBERIES D ESSOMBA
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FOURBERIES D'ESSOMBA

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Description

Ekoumba, village de la forêt équatioriale du Cameroun, sort difficilement de la colonisation. Les stigmates endurés tout au long de cette période se cicatrisent à peine pendant que la religion des dominants d'hier continue son travail de sape afin de détourner les convertis de plus en plus nombreux des pratiques jugées dangereuses de ce qu'étaient les acquis de leur tradition. Entre-temps, l'école des Blancs formalise de nouvelles mentalités qui entretiennent un lessivage systématique dans la mémoire encore malléable des jeunes premiers de la nouvelle République...Un homme se dresse contre cela.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 avril 2011
Nombre de lectures 69
EAN13 9782296803565
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0101€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

LES FOURBERIES D’ESSOMBA
 
Jacques Atangana Atangana
 
 
LES FOURBERIES D’ESSOMBA
 
 
L’Harmattan
 
Écrire l’Afrique
Collection dirigée par Denis Pryen
 
Dernières parutions
 
Lulla Alain ILUNGA, La gestion du pouvoir , 2011.
Esther GAUBERT, Brukina, rose du désert , 2011.
Marcel KING JO 1er, Tina ou le drame de l’espèce humaine , 2011.
Aboubacar Eros SISSOKO, La Tourmente. Les aventures d’un circoncis, 2011.
Robert DUSSEY, Une comédie sous les tropiques , 2011.
Alexis KALUNGA, Vivre l’asile , 2011.
Nenay QUANSOI, Souvenir d’un jeune Africain en Guinée et en Tunisie, 2011.
Nadine BARI et Laby CAMARA, L’Enfant de Xéno , 2011.
Aboubacar Eros SISSOKO, Une mort temporaire , 2011.
Édouard Elvis BVOUMA, L’amère patrie. Nouvelles , 2011.
Roger FODJO, Les Poubelles du palais , 2011.
Jean FROGER, La Targuia , 2011.
Pierre LACROIX, Au chevet de l’Afrique des éléphants. Fable , 2010.
Jeanne-Louise DJANGA, Le gâteau au foufou , 2010.
Dina MAHOUNGOU, Agonies en Françafrique , 2010.
Elise Nathalie NYEMB, La fille du paysan , 2010.
Moussa RAMDE, Un enfant sous les armes et autres nouvelles , 2010.
Raymond EPOTÉ, Le songe du fou , 2010.
Jean René Ovono Mendame, La légende d’Ébamba , 2010.
Bernard N'KALOULOU, La Ronde des polygames , 2010.
Réjean CÔTE, La réconciliation des mondes, A la source du Nil, 2010.
Thomas TCHATCHOUA, Voyage au pays de l'horreur, 2010.
Eric-Christian MOTA, Une Afrique entre parenthèses. L'impasse Saint-Bernard (théâtre), 2010.
Mamady KOULIBALY, Mystère Sankolo , 2010.
Maxime YANTEKWA, Survivre avec des bourreaux , 2010.
Aboubacar Eros SISSOKO, Moriba-Yassa. Une incroyable histoire d'amour , 2010.
Naïma BOUDA et Eric ROZET, Impressions et paroles d'Afriques. Le regard des Africains sur leur diaspora , 2010.
Félix GNAYORO GRAH, Une main divine sur mon épaule , 2010.
 
« Nous sommes conscients que quelques scories subsistent dans cet ouvrage. Vu l’utilité de son contenu, nous prenons le risque de l’éditer ainsi et comptons sur votre compréhension. »
 
© L’HARMATTAN, 2011
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-54409-3
EAN : 9782296544093
 
Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
 
CHAPITRE 1
 
L’aube naissante dissipait progressivement l’épaisse couche d’encre d’une nuit arrivée en fin de parcours. La brume matinale qui entretenait encore une farouche résistance aux premiers rayons de l’astre du jour, enveloppait le village dans une sorte de bulle de fraîcheur qui dissuadait les matinaux les plus zélés de mettre le nez dehors.
 
Le premier mois de l’année curieusement depuis un certain temps, avait cette particularité de produire des conditions climatiques d’une rudesse impitoyable aux habitants des zones forestières.
 
Les changements que subissait la régularité du cycle des saisons au fil des années, compliquaient davantage la vie du paysan habitué depuis la nuit des temps à conjuguer avec son environnement qui lui dictait et définissait à l’avance dans une cadence immuable, ce qu’il avait à faire pour assurer dans les meilleures conditions les récoltes indispensables à sa propre subsistance. Il se soumettait ainsi aveuglément à la nature, convaincu qu’il était, de mieux la maîtriser ce faisant.
 
Aux matinées brumeuses dont on se réveillait le corps endolori transi de froid, se succédaient des journées caniculaires où le soleil dans son éclat le plus brillant, s’employait consciencieusement à refréner les ardeurs des pauvres cultivateurs, victimes désignées de l’insolation due à l’exposition martyrisante des corps à cette brûlure accablante.
 
Ainsi se réveillait EKOUMBA le grand village du catéchiste Simon Pierre Essomba Ossama en cette matinée falote de la première quinzaine du mois de janvier. EKOUMBA, un village d’où vivait une population évaluée à près de 500 âmes dont la foi au christianisme constituait l’un des ferments qui régulaient l’existence quotidienne de cette communauté constamment en butte entre l’abandon de certaines pratiques ancestrales proscrites par l’Église et dont elle avait du mal à se défaire, et le besoin d’assumer pleinement sa foi chrétienne, gage d’une place assurée au paradis.
 
Le conformisme étanche dans l’observance des lois d’une religion dogmatique qui ne vous laissait pas beaucoup d’alternatives engageait son adepte dans la voie sinueuse d’une vie consacrée exclusivement au respect des préceptes édictés par son Église. Le catéchiste, dès lors, occupait une position privilégiée d’intermédiaire incontournable dans le fonctionnement de l'Église. Il veillait à l’encadrement spirituel des chrétiens à sa charge et assurait leur éducation chrétienne. Il administrait certains sacrements lorsque l’urgence l’exigeait, procédait aux enterrements lorsque l’empêchement du prêtre était constaté.
 
Véritable courroie de transmission entre le prêtre et ses ouailles, il était la caution morale de l’interrelation du chef de la paroisse et des fidèles dans tout ce qui concernait l’administration des sacrements et la préservation aux yeux du prêtre de l’image d’un bon chrétien conformiste et pratiquant. Simun Petrus, comme il était communément appelé ici, s’acquittait de son devoir avec beaucoup de sérieux et un zèle quelquefois sadique selon les membres de sa communauté. Conscient du pouvoir qui lui donnait la latitude de compromettre à dessein l’effectivité d’une bonne relation entre le chrétien et l'Église, Simon Pierre Essomba Ossama s’était forgé l’image d’un personnage énigmatique, un tantinet débonnaire quelquefois, mais qui inspirait en même temps crainte et respect.
 
Homme entre deux âges, trapu et bedonnant à la mine pas trop catholique, il exerçait par sa seule présence dans un lieu, une pression sournoise sur son petit monde sans que cela ne paraisse contrarier outre mesure. Pourtant, chacun en sa présence se gardait d’enfreindre, par son comportement, les règles de la loi biblique telle qu’enseignée par Simun Petrus lors des séances de catéchèse, quotidiennement dispensées les après-midi. Se voir suspendre de prendre part au repas eucharistique le dimanche, était perçu par le chrétien comme étant une punition avilissante et très lourde de conséquences, surtout celle qui remettait en cause le rayonnement affiché de sa condition de fervent chrétien pratiquant. Or, cette position préjudiciable était principalement redoutée.
 
De sa démarche pataude aux espacements millimétrés, le « Maître de la doctrine » d’Ekoumba, bravant le froid matinal, avançait inexorablement vers l’austère case chapelle que l’on distinguait à peine quelques mètres plus loin. Noyée dans un épais brouillard qui lui donnait l’aspect d’une masure lugubre en cette matinée brumeuse, la « maison de Dieu » ne payait pas de mine. Non pas que ceux des chrétiens du village qui l’avaient construite n’avaient pas vu grand, mais certainement, en ces temps-là, elle devait répondre au critère du nombre encore insignifiant des chrétiens où la foi se frayait un difficile chemin dans les consciences hermétiques encore embrumées par les croyances et les pratiques ancestrales solidement arrimées aux us et coutumes de toute la communauté villageoise d’Ekoumba et des peuples des contrées environnantes. La religion du Christ apportée par le Blanc n’avait pas trouvé facilement grâce dans les cœurs endurcis et moins réceptifs à cette croyance qui, curieusement, marchait de père en fils avec le colonialisme envahissant.
 
La demeure du Seigneur d’Ekoumba, léguée par les premiers chrétiens du village avec ses murs en banco lézardés et couverts par quelques vieilles tôles de récupération agencées tant bien que mal aux nattes de raphia, permettait tout juste de vous couvrir du soleil, mais ne vous prémunissait pas de la pluie en cas d’orage. L’exiguïté des lieux occasionnait régulièrement la manifestation de quelques petits conflits larvés tous les matins lors du culte très couru par les fidèles de Simon Pierre Essomba Ossama. En effet, seuls les premiers arrivants avaient la chance de trouver place sur les billes des troncs d’arbustes rangés de part et d’autre de l’allée centrale traversant la nef jusqu’aux abords de l’autel d’où officiait majestueusement le maître des cérémonies, le vénérable Simun Petrus. Les retardataires aux regards hagards cherchaient désespérément à déceler la moindre petite espace entre deux personnes pour s’incruster de gré ou de force. Ce qui n’allait pas sans récriminations ou bousculades au grand dam des supposés agressés. Le catéchiste avait pourtant déjà, depuis fort longtemps, lancé une quête pour la construction d’une nouvelle case-chapelle spacieuse et décente. Ce qui permettrait ainsi à leur communauté de chrétiens de demander au prêtre de la paroisse de MBANG-AKOM, de laquelle dépendait Ekoumba, de venir dire au moins une messe dominicale sur deux au village. Les gens n’adhéraient que difficilement à cette requête en contribuant parcimonieusement au cours des rassemblements pourtant organisés régulièrement. Ce qui justifiait la maxime « tout le monde veut aller au ciel, mais personne ne veut mourir ».
 
Simon Pierre Essomba Ossama déplaça la barrière faite de quelques morceaux de planches entrecroisées qui interdisait l’accès dans l’enceinte de la case-chapelle aux animaux domestiques constamment en vadrouille dans le village. Imperceptiblement, la brume se dissipait laissant place à la clarté du jour qui naissait dans la douleur. Un chien famélique, sans doute alerté par les bruits qui l’ont sorti de sa torpeur matinale, vient rôder à l’entrée de la chapelle, ses longues oreilles couvertes de plaies sanguinolentes dressées aux aguets. Ayant aperçu la silhouette massive de Simun Petrus, il se débina, la queue épousant sinueusement l’entre-pattes postérieures, le museau haut dressé reniflant et humant l’air frais exhalé par la brume matinale. Autant ne pas traîner trop longtemps dans les parages, les coups de savates savamment distillés par l’ordinaire des lieux avaient, depuis, donné des leçons de conduite à tous les rôdeurs invétérés du cheptel. Un risque à courir pour rien finalement, lui qui savait depuis bien longtemps que ce n’est pas dans la case-chapelle qu’il trouvera sa pitance journalière.
 
Quelques minutes plus tard, l’atmosphère fut trouée par l’écho amplifié du tintement d’une vieille jante de roue de voiture rouillée suspendue à un cadre en bois de circonstance. Le catéchiste armé d’un morceau de fer à béton qu’il assénait à intervalles réguliers sur cette espèce de cloche d’un autre genre, procédait ainsi à l’appel des fidèles. Tous les habitants du village s’étaient déjà habitués à cette horloge matinale qui marquait le top départ de chaque journée. Tout d’abord : aller rendre grâce à Dieu en sa demeure en lui faisant offrande de sa journée. Ensuite, les travaux champêtres, les déplacements et le reste suivront. C’était cela aussi la panoplie des usages d’un bon chrétien pieux et pratiquant. Simon Pierre assurément ne prêchait pas dans le désert.
 
Pendant que le catéchiste s’affairait à épousseter la vieille table brinquebalante qui lui tenait office d’autel, les fidèles remplissaient la petite chapelle dans un silence qui n’était troublé de temps à autre que par les chuchotements inaudibles de ceux qui parlementaient pour les places. Le grincement caractéristique des bancs de bois secs subissant la charge pondérale des corps encore avachis qui se laissaient choir sans ménagement sur ces sièges de fortune marquait la fin des pourparlers.
 
La clarté du jour naissant envahissait la petite chapelle maintenant bondée de fidèles prostrés dans une attitude de dévotion contemplative. Simun Petrus alluma les deux bougies qui encadraient le crucifix en bois, ravivant aux yeux des chrétiens la flamme ardente du saint cœur du Christ vivant et présent avec tous ceux qui étaient réunis dans le cadre austère de cette petite chapelle perdue au fin fond de la forêt équatoriale et non moins dédiée au Dieu éternel.
 
Un hibou, certainement surpris par le jour, hulula non loin du mur qui jouxtait les premières tiges de cacaoyers et dont les branchages frôlaient presque la fenêtre caricaturale encore cloisonnée par des lamelles de bambous entrecroisées en damier. Les premiers rayons hésitants du soleil naissant profitaient de cette lucarne pour s’infiltrer parcimonieusement à l’intérieur de l’austère chapelle en illuminant le modeste autel d’un éclat particulier. Tout ce décor qui faisait rejaillir la piété des lieux, appelait au recueillement, et le silence de cathédrale qui y régnait encore avant le début de l’office était justement de circonstance.
 
Simon Pierre Essomba Ossama en catéchiste méthodique, maîtrisant la routine du cérémonial des cultes matinaux dont la liturgie gravée dans sa mémoire, le déroulait comme un microsillon de haute fidélité, entonna de sa voix rocailleuse le « ASPERGE ME… » en latin, bien sûr, pour faire bonne mesure. Les fidèles, debout, reprenaient en chœur ce chant d’entrée tout en étant copieusement arrosés d’eau bénite par le catéchiste qui moulinait vigoureusement son poignet droit en arpentant l’allée principale de son pas cadencé. Assurément qu’il se délectait de voir ses ouailles transies de froid, afficher des rictus ineffables en recevant ces gerbes d’eau inéluctables. Curieusement, ils n’arrivaient pas encore à s’y habituer, pourtant tout commençait par ce bain rituel avant le déroulement normal du culte comme chaque matin, sauf les dimanches où le déplacement pour la paroisse mère de Mbang-Akom s’imposait presque obligatoirement.
 
Mais hélas ! Ce culte d’aujourd’hui n’était pas comme les autres. Et la petite communauté chrétienne était loin de se douter que cette énième prédication de leur inamovible catéchiste était prémonitoire à d’étranges évènements qui allaient bouleverser le cours, jusque-là normal, de la vie tranquille que menait le clan Mvog Ntondobé du village Ekoumba.
 
Simon Pierre Essomba Ossama commença le prêche du jour comme à son habitude par l’explication des textes bibliques lus pendant l’office religieux. Il s’appesantit sur la mort du chrétien qui devrait ressembler à celle du Christ dans la résignation et l’acceptation de son sort. Le chrétien devrait prendre la mort comme étant l’aboutissement d’un processus défini à l’avance, qui démarre par la naissance de l’être humain, passe par la vie qu’il se doit d’assumer pleinement comme le Christ lui-même a accepté de subir l’outrage jusqu’à la croix. « Que celui qui veut me suivre porte sa croix » dit Jésus dans les Saintes Écritures. Et Simun Petrus de conclure :
 
- Mes chers frères en Christ, le moment est venu pour notre village de se préparer à porter sa croix comme le Seigneur Jésus-Christ nous le recommande dans les Saintes Écritures. Pour des appétits d’ordre liés aux pratiques maléfiques prohibitives, je constate, pour le déplorer, que beaucoup d’entre nous, par leur comportement, démontrent la faiblesse de leur foi vacillante. Ce qui n’est pas bon aux yeux de Dieu qui ne tolère pas d’être mis en concurrence avec d’autres croyances. Sa colère en pareilles circonstances est souvent terrible et nécessite de la part de ceux qui en sont victimes une réelle pénitence qui peut durer longtemps pour que le pardon leur soit accordé. C’est pour cette raison que je voudrais mettre en garde les sorciers de ce village et tous ceux qui fréquentent et consultent les marabouts, sur les conséquences que pourront nous apporter de tels agissements contraires à la morale chrétienne, et d’amener ainsi le malheur à élire domicile parmi nous.
 
Après un court moment d’arrêt pour mieux captiver son auditoire, il reprit son prêche avec plus de menaces sous-jacentes :
 
- Je le dis, chers frères, la colère du Seigneur est terrible parce qu’il est un Dieu jaloux ; jaloux de ses brebis que son fils a rachetées au prix de son sang ; jaloux de les voir s’abandonner dans les bras de Satan, cet impie. Mais si cela devait arriver, si les malheurs s’abattaient au sein de notre communauté, je prierais les chrétiens de prendre cela avec beaucoup de dignité et qu’ils se disent que nous sommes le champ de victuailles du Seigneur où il peut venir procéder aux récoltes quand il estime nécessaire de le faire sans en avoir à demander ou à rendre compte à qui que ce soit. Si cela devait arriver, nous devrions redoubler d’efforts dans la prière en portant stoïquement notre croix. Le Seigneur Jésus-Christ nous dit justement : « Que celui qui veut me suivre porte sa croix ». Louez soit Jésus-Christ.
 
- AMEN ! Répondirent en chœur les fidèles qui avaient écouté religieusement le catéchiste dans un silence qui dénotait de l’effroi jeté dans l’assistance par cette prédication qui épousait les contours d’une prophétie biblique.
 
Pendant que la petite chapelle se vidait rapidement, quelques vieilles femmes, certaines devant s’acquitter de leur tour de ménage, et les autres attendant d’être reçues par Simun Petrus pour la régularisation de diverses prestations auprès du catéchiste, entamèrent le récit d’une prière de dévotion à la vierge Marie, histoire peut-être d’exorciser avant que ceux-ci n’arrivent, les démons qui hantaient de leur menace le village jusque-là béni d’Ekoumba.
 
Au dehors par petit groupe selon les affinités, les fidèles descendaient nonchalamment vers leurs demeures respectives tout en commentant bruyamment la prédication de Simun Petrus. Évidemment, les avis divergeaient selon l’entendement de tout un chacun, confirmant ainsi la véracité des propos du Christ terminant ses sermons : « Que ceux qui ont des oreilles entendent ! ». Pour les uns, le catéchiste avait de bonnes raisons de tirer sur la sonnette d’alarme au regard des mauvaises fréquentations des gens d’aujourd’hui dévorés par des ambitions démesurées qui hantaient leurs esprits tordus à la recherche d’un positionnement social détonnant. Pour les autres, on ne s’embarrassait pas de fustiger le catéchiste sur ses prétentions de jouer les prophètes en prédisant un avenir aussi sombre pour le village sans se baser sur quelque chose de probant. De là à ce qu’il se prenne pour le prophète Nathan, il ne lui restait qu’un pas qu’il n’hésiterait pas à franchir un de ces quatre matins en venant vous informer que demain c’est votre jour d’entamer le voyage, ironisèrent-ils en se gaussant. Décidément, les fidèles chrétiens de Simon Pierre Essomba Ossama avaient une bonne maîtrise des Saintes Écritures puisque, apparemment, le livre des Rois n’avait pas de secret pour eux.
 
Cependant subsistaient certaines appréhensions dans le for intérieur de ces sceptiques. Et si Simun Petrus, vieux catéchiste pratiquant, méthodique, consciencieux et pieux devant l’Éternel avait réellement reçu une vision prophétique caractéristique des procédés antiques qu’utilisait le Dieu d’Israël, d’Isaac et de Jacob pour parler à son peuple ? Cette prédication, bien au-delà des spéculations, nécessitait une méditation profonde au regard de son caractère inédit. Simon Pierre Essomba Ossama n’avait jamais été aussi loin et poignant dans ses fréquents réquisitoires lors des précédents sermons. Les fidèles avertis avaient là matière à réflexion.
 
CHAPITRE 2
 
NOAH BIDIMI, de par son âge fort avancé, était l’un des patriarches du clan Mvog Ntondobe du village Ekoumba. La vannerie était la principale activité qui l’aidait à meubler la morosité d’une existence ennuyeuse de vieillard ayant scellé un bail éternel avec le célibat.
 
En effet, la réputation de Maître vannier reconnue dans toutes les contrées environnantes de son village faisait de Noah Bidimi un personnage important et n’était point du tout surfaite. Au contraire le vénérable vieillard était débordé de travail par les multiples commandes à lui passées tout au long de l’année.
 
De la hotte en osier bien tissée dont raffolaient les cultivatrices obnubilées par la qualité de son travail de finition, en passant par l’esthétique de ses fauteuils en rotins brunis harmonieusement aux décorations artistiques de formes alambiquées qui meublaient avec un confort exotique très expressif bon nombre de salles de séjour des cases du village Ekoumba, Noah Bidimi pouvait se targuer d’être présent par ses œuvres dans tous les ménages de son village et des hameaux environnants. Finalement, il s’avérait même être un personnage central de la vie communautaire des habitants de la région, tout aussi connu que son cousin de catéchiste Essomba Ossama Simon Pierre, sinon plus. Sa notoriété prenait encore une certaine envergure par le fait qu’il était l’une des rares personnes, pour ne pas dire la seule personne qui opposait encore une farouche résistance à ce qu’il considérait être l’expansionnisme néfaste de la religion catholique.
 
Dépositaire de plusieurs sciences médicamenteuses ancestrales en soins de santé traditionnelle et ablutions de purification diverses, il représentait pour ses adeptes qui le fréquentaient discrètement et surtout nuitamment, l’unique lien subsistant entre eux et la science ancestrale considérée par l’Église comme étant une bourrasque dévastatrice fait de rites et de pratiques traditionnelles incompatibles avec la condition de chrétien qui était maintenant la leur.
 
Pourtant indubitablement, le vieux combattant prenait de l’âge sans que l’on puisse véritablement s’en apercevoir, tant il faisait déjà partie des meubles. Soixante-quinze ? Quatre-vingts ? Quatre-vingt-dix ans peut-être ? Nul ne pouvait, avec exactitude, coller un âge à cette vieille charpente dégingandée qui n’accusait aucune ride de vieillesse sur cette face émaciée aux traits burinés, rancis par le soleil et la pluie qui semblaient glisser sur lui comme ses années passées qu’il n’arrivait plus à compter. Noah Bidimi ne bénéficiait pas de la reconnaissance qu’il était en droit d’attendre de ses congénères à qui pourtant il rendait d’énormes services en cachette pour ne pas compromettre leur relation avec l’Église. Pire encore, il était amer et en proie à une sourde colère qu’il avait du mal à contenir par le fait qu’il désespérait de plus en plus de trouver un adepte, fils de son clan, à qui léguer ce savoir-faire pour perpétuer l’œuvre salvatrice de ses ancêtres.
 
Et pourtant, dans la société traditionnelle des peuples de la forêt, la maîtrise des sciences pratiquées par le clan se transmettait dans le cadre d’un cercle d’initiés beaucoup plus de façon orale. Le futur dépositaire se devait de fréquenter assidûment et d’assister constamment le Maître pour bénéficier d’une bonne imprégnation des connaissances acquises tout au long de son initiation. Cette présence constante de l’initié aux côtés de « l’homme médecine » permet au légataire d’enfouir derechef toutes ces données et pratiques dans les profondeurs de sa mémoire qui devait rester infaillible jusqu’à la retransmission de cet héritage. Pourquoi diable ! n’avait-il pas pu se donner un héritier lui-même ? Les absurdités juvéniles avaient cette particularité de rejaillir encore plus poignantes du subconscient pour venir martyriser la conscience repentante d’un vieil homme plus en pleine possession de ses moyens et à qui il manquait même les yeux pour pleurer.
 
Noah Bidimi était vraiment amer. Il fulminait contre l’Église du Christ qui lui arrachait ses frères et ses fils. Il se cachait derrière cette raison puérile pour déglutir et mieux digérer les erreurs d’une jeunesse tumultueuse passée à gérer une pléiade d’aventures sans lendemains. Qu’il est lointain le temps où sa mère le sermonnait des nuits durant pour qu’il prenne femme afin de fonder une famille ! Qu’il est loin maintenant ce temps !
 
Noah Bidimi s’assura que l’affûtage était parfait en passant délicatement le plat de son pouce sur le fil tranchant de sa machette qu’il aiguisait consciencieusement depuis que Owona Medjo de retour du culte, avait fait escale chez lui. Fréquenter la modeste concession de Noah Bidimi était considéré ni plus ni moins qu’un blasphème à l’endroit de la religion chrétienne qui proscrivait la fréquentation des charlatans. Mais Owona Medjo en bon chrétien pratiquant, avait un prétexte classique : dire bonjour à son aîné de frère, digne successeur de leurs parents défunts. L’Église n’irait quand même pas jusqu’à lui faire un procès pour avoir dit bonjour à son frère et non au charlatan ! Le catéchiste lui-même se rendrait coupable d’un tel sacrilège en demandant au prêtre de lui retirer l’administration des sacrements pour un motif aussi léger. Bien qu’avec l’imprévisible Essomba Ossama, on ne puisse prévoir, comme avec les rats, par où il allait déboucher pour vous coincer.
 
Cependant, la véritable raison de cette escale matinale était conjoncturelle. Owona Medjo malgré sa condition de chrétien, fréquentait assidûment son frère Noah Bidimi qu’il consultait chaque fois qu’il était confronté à un problème nécessitant l’expertise avérée de son frère devin. Ce matin justement, il avait de bonnes raisons de s’inquiéter après avoir écouté la prédication prémonitoire du catéchiste d’Ekoumba, lui qui était le père d’une nombreuse progéniture sur laquelle il veillait comme sur la prunelle de ses yeux. Il se donnait un mal fou pour assurer l’éducation de ses enfants, travaillait comme un forcené pour faire face aux contraintes d’une scolarité qui devenait de plus en plus onéreuse au fil des ans.
 
Heureusement pour lui que les résultats suivaient puisqu’il comptait déjà dans les rangs un Licencié, un Bachelier et deux finissants du cycle secondaire. Les enfants étaient sa fierté, convaincu qu’il était capable de se sortir de la misère dans laquelle il avait toujours végété grâce à leur réussite sociale. L’école pour cela était la seule voie incontournable pour atteindre cet objectif. Et Owona Medjo ne lésinait pas sur les moyens d’encadrement, de préservation et de protection de ceux qui représentaient pour lui le salut. Certes, il avait confié à Dieu l’avenir de ses enfants, mais il ne négligeait pas pour autant de les entourer d’une protection mystique pour faire justement obstacle aux sorciers du village qui ne voyaient pas d’un bon œil les résultats scolaires des enfants de celui qui était considéré par ses frères comme l’un des plus pauvres d’Ekoumba. Ne disait-il pas à son épouse qui le harcelait après chaque récolte du cacao de s’acheter quelques feuilles de tôles ondulées pour la construction d’une case décente, que lui Noah Medjo investissait dans l’avenir. Ses enfants constituaient sa rente viagère. Il ne construisait pas une maison en tôles ondulées comme ses frères, mais montait plutôt un immeuble de haut niveau, se plaisait-il à répéter inlassablement à sa femme.
 
La prédication de Simon Pierre Essomba Ossama était perçue par Owona Medjo comme une menace planant au-dessus de ses enfants. Il se sentait d’autant plus concerné qu’il y a quelques semaines, au cours d’une querelle avec l’un des ses frères, celui-ci lui avait dit, de façon très méchante, de ne pas trop s’enorgueillir de ses enfants qui risquaient n’être en fin de compte que des cercueils. Sa femme avait pleuré toute cette nuit-là et il a fallu qu’il use de toute sa persuasion pour réussir à la calmer. Owona Medjo avait confiance à la science occulte des oracles et aux vertus thérapeutiques des plantes et écorces dont son frère détenait le secret. Il en voulait pour preuve la présence de plus en plus régulière de quelques voitures luxueuses qui stationnaient ostensiblement devant la vieille bicoque du patriarche d’Ekoumba, au grand dam des inconditionnels de la foi chrétienne. Nul n’est jamais prophète chez soi.
 
Cette situation qui mettait mal à l’aise Simun Petrus dans ses relations avec l’Église de Jésus installée à Mbang Akom, contribuait à détériorer davantage les relations déjà fortement délétères entre les deux frères. Noah Bidimi ne s’en offusquait pas outre mesure, lui qui avait toujours considéré son cadet de catéchiste comme un échec de la nature pour avoir bazardé aux Blancs, sur l’autel du christianisme, ce que le peuple de ses ancêtres avait de précieux pour la sauvegarde du patrimoine culturel ayant fait ses preuves depuis la nuit des temps. Pire encore, l’imposition de la culture occidentale a eu pour corollaire détonnant de spolier tout en biffant de la mémoire soigneusement lessivée des assujettis à cette imposture, les fondamentaux de notre culture qui régulait, régentait et conditionnait l’existence même de cet être humain qui a su, léguer la science de la survie, de génération en génération, à travers les âges, pour la pérennisation de son espèce.
 
Le vieux devin savait que son heure arriverait. Les oracles ne se trompaient jamais, eux qui lui ont fait savoir que quelque chose se produirait et ébranlerait les nouvelles convictions de tous ces impies qui osaient défier les dieux bienfaisants d’un peuple ayant réussi à faire face, par la seule force de ses fétiches, à toutes les difficultés auxquelles il avait été confronté.
 
Noah Bidimi leva les yeux sur son frère Owona Medjo qui avait jusque-là respecté le silence dans lequel s’était muré le vieux patriarche absorbé à affûter sa machette. La visite de son frère n’était pas une surprise pour Noah Bidimi dans la mesure où il était l’une des rares personnes qui osaient ouvertement et de façon visible franchir le seuil de sa porte. Aujourd’hui, par contre, il était intrigué par cette visite matinale et surtout par cette mine défaite d’un visage ravagé par l’inquiétude. Son regard hagard trahissait un profond malaise qui le minait perceptiblement.
 
Noah Bidimi se racla la gorge et expédia à bonne distance un long jet de salive qui alla s’accommoder avec les détritus d’un tas d’ordures :
 
- Votre catéchiste t’a-t-il excommunié ? Pourquoi cette mine déconfite de retour de la messe ? S’enquit-il, pinçant sans rire à l’endroit d’Owona Medjo.
 
Owona Medjo secoua la tête en lançant des coups d’œil effarés du côté de la route comme pour se rassurer que personne n’écoutera ce qu’il aura à dire à Noah Bidimi afin de le rapporter ensuite à Simun Petrus. Rasséréné du fait que personne ne pouvait les entendre, il se mit à raconter au frère aîné la prédication intégrale du catéchiste tout en sachant intérieurement que c’est au devin qu’il s’adressait. Le patriarche dodelinait de la tête chaque fois qu’un passage de la narration de Owona Medjo semblait se recouper avec ses propres convictions. Assurément, les oracles ne se trompaient jamais. Le temps est proche. Il arrive même à pas de géant.
 
Le manège du devin ne passait pas inaperçu pour Owona Medjo qui prenait peur en constatant la transfiguration qui se matérialisait à travers l’illumination des traits burinés du vieillard d’Ekoumba. Décidément cette journée n’était pas comme les autres et quelque chose certainement se tramait à l’insu des pauvres gens, dépourvus du fameux troisième œil dont on parlait dans les légendes d’antan, et qui meublaient encore les soirées divertissantes des épopées lyriques racontées au clair de lune.
 
Owona Medjo était arrivé à la fin de son récit. Il posait à présent sur le patriarche un regard déconfit, brûlant et larmoyant, guettant et redoutant en même temps l’instant fatidique où le Maître qui avait la faculté de lire l’avenir prononcerait les premiers mots qui lui confirmeraient (l’infime espoir entretenu secrètement) ou infirmeraient les prédictions de l’homme de Dieu d’Ekoumba Simon Pierre Essomba Ossama.
 
Le vieillard d’Ekoumba ne disait mot. Il semblait plongé dans une profonde méditation intérieure qui commandait, sans que l’on ait eu besoin de vous le demander, de respecter ces moments de transe divinatoire. Une longue période s’écoula, interminable pour Owona Medjo qui concentrait toute son énergie à refréner dans la douleur ce que son subconscient voulait à tout prix lui faire admettre à son corps défendant.
 
Noah Bidimi qui semblait à présent sortir de sa méditation massait méthodiquement les phalanges de ses doigts dont la peau apparaissait distendue et flasque. Les yeux d’Owona Medjo étaient rivés sur ces espèces de limaces à cinq branches dont on avait la peine à croire qu’elles étaient les instruments d’exécution de son génie créateur en matière de vannerie. Le corps avachi du patriarche reprenait vie dans un bel ensemble de petits mouvements d’étirements convulsifs. Owona Medjo ne bougeait toujours pas. Il donnait l’impression d’une victime captivée par le regard anesthésiant d’un Fakir.
 
Le vieillard posa sur lui un regard trouble et dit :
 
- Vous n’avez encore rien vu dans ce village. Effectivement le plus pathétique arrive. Je suis seulement surpris que ce soit ce vendu d'Essomba Ossama qui a pu vous le dévoiler et qui plus est, dans son [église]. C’est vraiment étrange. Mais nous ne perdons rien à attendre, et ceci, dans un avenir très proche, croyez-moi.
 
Il se tut pendant un moment, le temps de se donner une contenance. Puis, il reprit son monologue :
 
- Je suis seulement curieux de savoir comment ils vont s’y prendre pour perpétrer ce forfait certainement déjà planifié. Ce qui est encore plus curieux de tout ce que tu viens de me raconter, c’est l’attitude de votre catéchiste qui me semble suspecte. Essomba Ossama est-il devenu lui aussi devin pour prédire l’avenir ? À ma connaissance, même vos prêtres ne l’ont jamais fait que je sache. Tout ceci est vraiment curieux et je n’aime pas la tournure que veulent prendre les événements.
 
À présent, Owona Medjo avait du mal à cacher son désarroi. Il croisait et décroisait ses doigts, manifestant ainsi l’état de tension dans lequel il se trouvait. Il n’arrivait plus à réfléchir, ayant depuis un certain temps perdu le contrôle de ses idées. Réduit à attendre le verdict sur le destin des siens des révélations faites par le vieux devin, il se résolut à entendre le pire.
 
Noah Bidimi posa longuement son regard sur Owona Medjo, puis secoua la tête. Un frisson parcourut l’échine dorsale de celui-ci. De dépit, il ferma les yeux et se dit : advienne que pourra.
 
- Ce soir, je consulterai les ancêtres. Demain certainement j’y verrai encore plus clair. Ils m’édifieront sur les possibilités d’infléchir le cours des évènements futurs. En d’autres temps, cela était fort possible. Je suis un témoin privilégié ayant assisté les aïeux qui m’ont précédé. Je les ai vus conjurer le sort en pareilles circonstances et exorciser les démons de la destruction qui menaçaient le peuple. Ce peuple qui leur était toujours resté fidèle. Or, aujourd’hui, tel n’est plus le cas. Vous blasphémez les totems, vous bravez les interdits, vous boycottez les rites. Le comble de l’insubordination à vos us et coutumes est le fait d’avoir jeté l’opprobre sur le garant de la tradition que je suis. Le malheur s’abattra sur Ekoumba que vous n’aurez qu’à vous en prendre à vous-même. Vous l’aurez voulu ? Eh bien ! Bien fait pour vous.
 
La tête d’Owona Medjo subitement était devenue pesante à tel point qu’il se croyait obligé de la soutenir de ses deux mains. Il voyait ses enfants danser un drôle de ballet devant ses yeux pourtant fermés. Il ne voyait qu’eux et voulait s’imaginer de rocambolesques scénarios pour les sortir du pétrin dans lequel se trouvaient les habitants d’Ekoumba. Mais la coordination était confuse dans son esprit tourmenté. Pourra-t-il arriver à faire le vide dans sa tête soumise à cette rude épreuve ?
 
Il se leva, l’esprit embrumé, et s’entendit dire à son hôte en guise d’au revoir :
 
- A demain s’il plait à Dieu.
 
CHAPITRE 3
 
Le révérend père André, curé de la Paroisse du St Sépulcre de Mbang Akom, arrivait au terme de sa tournée pastorale dans le village Ekoumba sous la conduite de son Maître catéchiste Simon Pierre Essomba Ossama. Le chauffeur du prêtre, au volant de la 2cv fourgonnette de couleur bleu-nuit de la paroisse, suivait case après case les deux hommes de Dieu qui, eux, effectuaient la visite de chaque concession à pieds.
 
Simun Petrus, en vieux catéchiste résident avait une grande expérience dans la maîtrise des rouages d’une visite pastorale. Lui qui avait conduit, bien des fois, les prêtres qui se sont succédés à Mbang Akom dans l’accomplissement de cette mission qui nécessitait une préparation minutieuse du terrain par l’ordinaire des lieux, avait établi un programme méthodique qui privilégiait le porte-à-porte systématique. Le chrétien qui recevait le prêtre sous son toit lui souhaitait la bienvenue d’usage et l’installait à la place préalablement préparée à recevoir le prêtre. La famille, bien entendu, s’était arrangée à mettre un point d’honneur sur la toilette des grands jours. La salle de séjour et recoins bien nettoyés, les poutres débarrassées des toiles d’araignée où ils y avaient presque élu domicile depuis belles lurettes, meubles rustiques bien astiqués au vernis de fabrication locale à base d’un mélange de pétrole et d’huile de palme, les icônes luisantes de propreté et mises en évidence, auréolées de bouquets de fleurs aux couleurs chatoyantes, le tout dans une harmonie qui était en elle-même une invite à l’illustre hôte d’être à son aise dans l’humble demeure du chrétien heureux de recevoir la visite de son pasteur.
 
Après toutes ces amabilités d’usage, le catéchiste se chargeait de renseigner le prêtre sur la façon dont son hôte pratiquait et vivait sa condition de chrétien en faisant l’inventaire de ses participations dans les activités pastorales de leur communauté chrétienne. Il n’oubliait évidemment pas de contrôler son cahier de gestion des obligations envers l’Église et de renseigner le curé si le fidèle était à jour.
 
Les tournées pastorales du curé d’une paroisse lui permettaient de mieux cerner tous les problèmes auxquels ses fidèles faisaient face et d’avoir aussi une idée générale sur les comptes de son territoire ecclésiastique. Le chrétien particulièrement trouvait son compte dans ces tournées qui lui donnait l’occasion inespérée d’avoir des échanges directs, empreints de franchise et d’humanisme, avec le prêtre, sans plus se soumettre au protocole draconien exercé non sans sadisme par les Maîtres catéchistes et autres membres du conseil paroissial qui sévissaient tels des censeurs à la mission de Mbang Akom.
 
Le prêtre qui, à chacun de ses arrêts, était saisi des problèmes aussi divers et même parfois sortant du cadre de ses missions pastorales, prodiguait des conseils, apportait le réconfort à ceux qui avaient des cas désespérés, prescrivait des prières d’action de grâce ou de pénitence selon sa lecture des cas, fustigeait à l’occasion certains chrétiens qui s’écartaient des préceptes prônés par l’Église du Christ, et terminait toujours par une imposition des mains à tous les membres de la famille visitée. Il profitait aussi de ces descentes sur le terrain pour administrer certains sacrements aux malades, aux invalides et aux vieillards qui ne pouvaient pas effectuer le déplacement vers la mission à cause de leur indisponibilité.
 
À la sortie de chaque concession, la fourgonnette de la 2cv recevait des victuailles comme présents que chaque chef de famille visitée suppliait presque le prêtre d’accepter en guise d’offrande au Bon Dieu qui est aux cieux, pour l’expiation de ses péchés. Le curé, visiblement heureux, remerciait les fidèles pour la largesse et la spontanéité avec laquelle ils offraient ce qu’ils avaient, comme le recommandait le Christ lui-même. Preuve que les messagers de la Bonne Nouvelle ne prêchaient pas dans le désert à Ekoumba.
 
Simon Pierre Essomba Ossama debout, le visage illuminé de contentement, suivait des yeux le petit véhicule de son curé disparaître dans un épais nuage de poussière, en cahotant sur la chaussée truffée de nids-de-poule de cette espèce de route menant à la mission catholique de Mbang Akom. Il fit discrètement le signe de croix remerciant le Seigneur d’avoir exaucé sa prière dans laquelle il lui demandait de veiller à ce que cette tournée du curé soit couronnée de succès dans sa localité. Ce qui, pour le moment, au-delà de ses espérances, semblait être le cas. Il aura la confirmation à la fin de la tournée pastorale du révérend père André dans toutes les localités de la mission, lorsqu’il dressera le bilan, pendant le sermon d’une messe dominicale en l’Église mère de Mbang Akom. Il recevra alors (dans le cas où il serait le lauréat) un satisfecit solennel entouré de ses pairs et sous le regard admiratif de tous les fidèles réunis pour la célébration de l’Eucharistie. Puis, suivra certainement une salve d’applaudissements nourrie qui fera vibrer toute la nef à son honneur. Des moments d’intenses émotions pour un être simple qui se voit élevé (par la reconnaissance de toute la communauté chrétienne de sa paroisse) au rang d’une personnalité sublime pour son dévouement à l’édification de l’œuvre instruite aux premiers apôtres par le Christ.
 
Il fût brusquement tiré de sa rêverie par le dernier paroissien à avoir reçu la visite du curé et qui le hélait intrigué de voir son catéchiste « planté » au bord de la route devant sa concession comme abruti par une situation insoluble ou alors rongé par un profond remord :
 
- C’est comment, maître, le révérend père André doit-il revenir ? Parce qu’à te voir, tu sembles encore l’attendre à moins que je me trompe.
 
Simun Petrus se retourna, souriant béatement à Étienne Minlo comme un jeune communiant venant de recevoir sa première hostie. Pour répondre, il secoua sa tête d’une façon significative marquant le non à la question posée par son neveu. Et dans un souffle de paroles hachées par l’émotion, finit par articuler :
 
- Étienne mon fils, je suis content de vous. Je suis fier de tous mes chrétiens. Vous venez de me rendre au centuple ce que je croyais (du moins jusqu’à ce matin), comme étant de vains efforts déployés pour le salut des âmes des gens de peu de foi. Le psalmiste ne dit-il pas que : « le cultivateur sème les larmes aux yeux, mais quelle allégresse au moment de la récolte ! » ? Aujourd’hui, je suis vraiment comblé et content de vous.
 
Ils s’installèrent sous la véranda de la belle case nouvellement tôlée et crépie d’Étienne Minlo. Ce dernier extirpa d’un vieux sac en toile à la décrépitude fort avancée, une bonbonne de 02 litres de vin de palme.
 
Il n’y avait pas de mieux pour se remettre de ses émotions.
 
**
 
Noah Bidimi restait prostré face aux amulettes et brindilles étalées devant lui dans un désordre indescriptible pour un profane. Mais pour l’initié qu’il était, chaque objet bousculé par la mygale au cours de la nuit, lui restituait une lecture prophétique des évènements futurs avec une clarté déconcertante, contrairement aux prédictions parcimonieusement dévoilées hier à Owona Medjo.
 
La fiabilité du « NGAM » pratiqué par le vieux devin avait cette particularité d’être constante et explicite chaque fois qu’il le consultait.

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