Francophonie littéraire du Sud
286 pages
Français

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Francophonie littéraire du Sud

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Description

Le présent ouvrage vise à montrer que la Francophonie littéraire apparaît de plus en plus comme un espace de création de par le monde avec pour unité linguistique la langue française et pour richesse la nécessaire complémentarité des différences pluriculturelles. Les études réunies ici proposent des réflexions critiques sur les oeuvres d'écrivains africains (Mongo Béti, Aminata Sow Fal), antillais (Justin Lhérisson, Aimé Césaire, René Depestre, Edouard Glissant, Ernest Pépin) et maghrébins (Rachid Mimouni, Assia Djebar et Abdelhak Serhane).

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Informations

Publié par
Date de parution 01 septembre 2006
Nombre de lectures 82
EAN13 9782336264516
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo . fr
© L’Harmattan, 2006
9782296012462
EAN : 9782296012462
Francophonie littéraire du Sud

Najib Redouane
Sommaire
Page de Copyright Page de titre « Études transnationales, francophones et comparées » Transnational, Francophone and Comparative Studies REMERCIEMENTS Dedicace FRANCOPHONIE LITTÉRAIRE DU SUD : DES LITTÉRATURES EN MOUVANCE AFRIQUE
QUAND LA MARGE ATTEINT LE CENTRE, OU DE LA DIFFICULTÉ DE SE FAIRE ENTENDRE AMINATA SOW FALL ET LES CARREFOURS DE L’OPPRESSION RÉFLEXIONS D’UN EXILÉ AFRICAIN
ANTILLES
POUR UNE RELECTURE DE ZOUNE CHEZ SA NINNAINE DE JUSTIN LHÉRISSON ENJEUX TRANSGÉNÉRIQUES : TRANSCULTURATION NARRATIVE DANS L’ŒUVRE DE CÉSAIRE LE DISCOURS ENGAGÉ-DÉGAGÉ DE RENÉ DEPESTRE MÉTISSAGE DES GENRES DANS LE MONDE INCRÉÉ D’ÉDOUARD GLISSANT MODALITÉS DE LA PEUR DANS L’HOMME AU BÂTON ET L’HOMME SUR LES QUAIS L’ESPACE DE LA CASE DANS LES LITTÉRATURES DES CANNERAIES
MAGHREB
RACHID MIMOUNI : DE LA SOCIÉTÉ À L’ÉCRITURE ET DE L’ÉCRITURE À LA SOCIÉTÉ EXCAVATION DES VOIX FÉMININES DANS LOIN DE MÉDINE D’ASSIA DJEBAR LE DISCOURS SEXUEL SUR LA FEMME DANS LES ROMANS D’ABDELHAK SERHANE
Présentation des contributeurs et contributrices
« Études transnationales, francophones et comparées » Transnational, Francophone and Comparative Studies
Collection dirigée par / Book Series Directed by Hafid Gafaïti

Les mouvements migratoires dans le monde ont donné naissance à des diasporas et des cultures immigrées qui simultanément transforment les sociétés et les immigrés et contribuent à la formation d’identités et de cultures globales ou transnationales. Le but de cette collection est d’explorer les processus à partir desquels ces phénomènes ont donné naissance à des cultures nationales et transnationales ainsi que d’analyser les modalités selon lesquelles les diasporas contribuent à la production de nouvelles identités et discours qui défient les modes de pensée traditionnels sur l’identité, la nation, l’histoire, la littérature, l’art et la culture dans le contexte postcolonial. Elle vise à contribuer aux débats sur ces phénomènes, leurs problématiques et discours à partir d’une perspective interdisciplinaire et plurilingue au-delà des cloisonnements idéologiques, politiques ou théoriques. Elle a également pour but de renforcer les liens entre la théorie critique et les études culturelles ainsi que de développer les relations entre les études francophones, anglophones et comparées dans un cadre transnational.
Cette collection tente de multiplier les échanges entre les universitaires et étudiants francophones, anglophones et autres et de transcender les barrières culturelles et linguistiques qui caractérisent encore nombre de publications.

Migratory movements in the world have led to the formation of diasporas and immigrant cultures that transform both societies and immigrants themselves, while contributing to global or transnational identities and cultures . The aim of this book series is to explore the processes by which these phenomena led to the constitution of national and transnational cultures. In addition, it studies how diasporas contribute to the construction of new identifies and discourses that challenge traditional ways of thinking about identity, nation , history, literature, art and culture in the postcolonial context. It aims to contribute to the discussion of these issues from an interdisciplinary and multilingual perspective beyond ideological, political and theoretical exclusions Ils objective is to reinforce the links between critical theory and cultural studies and to develop the relations between Francophone, Anglophone and comparative studies in a transnational framework.
This book series attempts, on the one hand, to enhance the communication and to strengthen the relations between Francophone, Anglophone and other scholars and students and, on the other hand, to transcend the cultural and linguistic barriers that still characterize many publications .
REMERCIEMENTS
Ce collectif a pour but de présenter la diversité et la singularité de la Francophonie littéraire du Sud. Treize collaborateurs se sont joints à nous pour souligner la vitalité, l’originalité et la créativité de ce fait littéraire.

Qu’il nous soit permis de remercier nos collègues et nos amis qui ont accepté de prendre part à ce projet : Chantal Abouchar, Éloise Brière, Suzanne Crosta, Bernard Delpêche, Christine Duff, Joyce Leung, Robert Miller, Sada Niang, Birgit Oberhausen, Femi Ojo-Ade, Gloria Onyeoziri et Muriel Walker.
Najib Redouane CSULB, États-Unis
Au professeur Frederick Ivor CASE et à tous ceux et celles qui œuvrent pour l’essor de la Francophonie littéraire du Sud sur le continent nord-américain.
FRANCOPHONIE LITTÉRAIRE DU SUD : DES LITTÉRATURES EN MOUVANCE
Najib REDOUANE

Dans les années soixante, au terme du processus de décolonisation, personne n’osait parier que la langue française allait demeurer présente dans le champ culturel des anciennes colonies de la France. Et pourtant, dans bon nombre de pays africains, la langue française a continué à gagner en notoriété sur le terrain intellectuel. Des oeuvres littéraires en français sont de plus en plus réalisées, taillant une place considérable au sein de la littérature française et constituant un enrichissement énorme du domaine de la francophonie.
Il convient de préciser que le terme de Francophonie qui, depuis sa création par le géographe français Onésime Reclus, au XIX e siècle, reste une notion particulièrement large qui recouvre une communauté de langue fondée sur la diversité des pratiques culturelles, sociales, religieuses et politiques. En fait, l’apparition de ce mot indique, comme le précise Senghor, l’existence de «cet Humanisme intégral, qui se tisse autour de la terre : cette symbiose des «énergies dormantes» de tous les continents, de toutes les races, qui se réveillent à leur chaleur complémentaire». Elle indique également la prise de conscience d’un fait réel, simple et incontournable à savoir le nombre de personnes qui parlent français dans le monde, et d’une solidarité liée à cette langue commune.

Le présent ouvrage vise à montrer que la Francophonie littéraire apparaît de plus en plus comme un espace de création de par le monde avec pour unité linguistique la langue française et pour richesse la nécessaire complémentarité des différences pluriculturelles. L’interaction accrue et croissante de nombreux écrivains francophones provenant d’aires géographiques et culturelles des quatre coins de la planète, met en lumière des pratiques d’écriture et des thèmes qui permettent de soulever le voile sur certaines perceptions, mythes et réalités. Le choix concerne plus particulièrement l’émergence de ces littératures issues de trois aires de la francophonie à savoir l’Afrique, les Antilles et le Maghreb désignée par la Francophonie littéraire du Sud. L’objectif primaire est d’offrir une diversité d’analyse réalisés par différents participant-e-s qui abordent des thèmes variés pour faire ressortir les éléments caractéristiques de ces pratiques écritures qui se distinguent dans le champ littéraire francophone par, d’une part, l’expression écrite de différentes cultures qui empruntent beaucoup à l’oralité et, d’autre part, par la coexistence de plusieurs langues autochtones avec le français métropolitain.
À vrai dire, les études réunies dans ce collectif ne peuvent être exhaustives, ni même capables de cerner tous les aspects de ces littératures de la Francophonie. Nous sommes conscient des limites de ces contributions. Peut-on prétendre à une saisie des littératures de la francophonie à partir de ces réflexions critiques sur les œuvres de quelques écrivains Africains comme Mongo Béti et Aminata Sow Fal; Antillais notamment Justin Lhérisson, Aimé Césaire, René Depestre, Édouard Glissant et Ernest Pépin ; et Maghrébins essentiellement Rachid Mimouni, Assia Djebar et Abdelhak Serhane. Toutefois, la présentation de chaque littérature séparément entend attirer l’attention que chacune à sa manière participe au développement du fait littéraire en tant que tel et d’un espace dynamique dans son incessante élaboration, prenant part activement à la création d’univers bien spécifiques.
Il est important de préciser que la caractéristique essentielle, voire fondamentale de la Francophonie littéraire du Sud, c’est son extrême diversité. Il s’agit d’une extension marquante de plus en plus développée d’écrits de tous genres qui reflètent d’abord des pays situés dans des régions différentes, ensuite des noms d’écrivains qui ont marqué leur temps en enrichissant les pratiques de la création par des démarches poétiques et originales, et enfin, des œuvres qui ont été couronnées par des prix prestigieux nationaux et internationaux, reconnaissance incontestable de leur haute qualité littéraire. La Francophonie littéraire du Sud se distingue aussi par des dimensions temporelles qui couvrent des périodisations historiques et des espaces socio-culturels très variés. On parle de littératures nationales, de combat, des écrivains de la première génération, ceux de la deuxième génération, des lendemains des indépendances, des écrivains postcoloniaux, de la génération des années quatre-vingt ou quatre-vingt-dix, de voix féminines et d’écritures issues de l’immigration. Mais ce fait littéraire est surtout considéré dans le champ de la littérature française contemporaine comme l’expression particulière de prises de positions idéologiques et politiques manifestes, voire engagées, des techniques d’écriture originales, des itinéraires historiques divers, des parcours qui intègrent des pratiques linguistiques et socio-culturelles dans la continuité mouvante de la littérature française.
Parler de littératures francophones du Sud, c’est donc poser l’existence d’un ensemble d’écrits littéraires très diversifiés qui forment un système organisé selon une nécessité logique permettant à la langue de la Métropole «de s’adapter à des situations culturelles variées sans perdre sa cohérence» 1 et dont l’écriture se caractérise par un mouvement d’exploration d’une parole neuve «au carrefour de l’écrit et de l’oral» 2 qui s’impose par une poétique moderne et par un processus de différenciation pratiqués à l’infini.
Parler de ces littératures, c’est aussi reconnaître que la spécificité de ces écrits s’élabore à chaque lecture qui met en évidence la dimension historique, la perception esthétique, la fonction sociopolitique, la forme nouvelle de discours romanesques, la vision de mondes spécifiques, la traversée de frontières réelles ou mythiques, le statut et le rôle d’horizons littéraires sans cesse renouvelés. Mais situer ces littératures en tant qu’africaines, antillaises, maghrébines de langue française, c’est pénétrer plus en avant dans la problématique de la différence de ce fait littéraire pour d’une part, considérer son originalité et sa mouvance et, d’autre part, en apprécier sa singularité et sa pluralité.
Dans une étude intitulée Littérature et développement, Bernard Mouralis déclare :

Les textes produits par les écrivains africains se réfèrent effectivement d’abord à la réalité dont ils ont l’expérience et qu’ils s’efforcent de représenter. Leurs œuvres ne sont pas des productions intemporelles ; elles mettent en scène un univers précis et concret que le lecteur peut facilement identifier et dans lequel il retrouve les principaux traits qui caractérisent la situation de l’Afrique sur les plans politique, social, historique et culturel. 3
Cette réflexion traduit l’itinéraire tracé par les littératures africaines d’expression française. Elle est même au centre des fins recherchées par différents écrivains et écrivaines africains qui, face à des idéologies réductrices et oppressantes, ont chanté les angoisses de leur être déchiré ainsi que les malaises de leur identité bafouée au sein d’un monde défiguré par le pouvoir colonial. Tous conscients du fait que la culture nationale doit avoir des bases solides pour contribuer à l’affirmation de leur patrimoine séculaire et à la revendication de leur libération politique. Ils considèrent essentiel de redonner le crédit à la grandeur de l’Afrique traditionnelle, de recourir à la civilisation de l’oralité et de l’approfondir afin de réaliser une littérature qui s’adapte aux besoins réels de la communauté à laquelle ils appartiennent. En effet, le mouvement des indépendances et l’acquisition de la liberté qui abolit le sentiment d’infériorité et de fatalité soulignèrent le caractère dynamique et original des écrivains africains de langue française qui se distinguèrent par la rigueur d’une écriture révélant ainsi des réalités, des aspirations, des urgences, des nostalgies et des craintes totalement différentes de celles des Maghrébins, ou, à plus forte raison, celles des Antillais. Ainsi, par la recherche constante du dépassement du conditionnement, la ferme volonté du rejet de toute forme d’aliénation, l’exaltation de la dimension spirituelle de l’Afrique indépendante et l’inscription de la négritude dans diverses manifestations littéraires, les écrivains africains ont donné naissance et ont consolidé l’essence à plus d’une école d’écriture et de pensée si l’on croit l’Ivoirien Jean-Marie Adiaffi qui dit ceci :

Je crois qu’il commence à exister des littératures nationales. L’écriture fait appel à un vécu quotidien, à une histoire, à des émotions, à des sensations données dans un contexte précis et celui qui écrit, qu’il veuille ou non subit ces influences. Il y a une histoire ivoirienne qui est différente de celle du Cameroun ou du Sénégal, même si nous avons en commun le passé colonial. 4
Quant à cette étonnante vitalité de la création ayant le français en partage, Tchicaya U Tam’si, poète et romancier congolais, précise que :

La littérature néo-africaine de langue française n’a de commun avec la française que la langue et encore, elle lui est étrangère par son essence, qui n’est pas que d’opposer ses valeurs propres à ceux du monde blanc, mais celle de révéler ce néo-africain, nouveau partenaire du monde en mutation et production lui-même de cette mutation. 5
Il y a lieu de noter que tenant à affirmer leur «africanité», certains écrivains optent dans leur processus d’écriture pour un nouveau code linguistique qui les pousse à rompre avec le français académique en y introduisant un rythme et des images propres au continent noir. C’est ainsi que cherchant à mieux exprimer la sensibilité de leur être et à revendiquer leur présence, ils inventent une langue riche de toutes les variances des ressources linguistiques africaines. Non seulement ils transportent la langue française normative en dehors de ses sentiers habituels pour l’ouvrir à d’autres horizons langagiers, mais orchestrent dans l’espace textuel de leurs écrits une identité africaine réalisée à partir d’une esthétique proprement négro-africaine. À titre d’exemple, l’expérience de Léopold Sedar Senghor s’avère particulièrement intéressante. Dans son cheminement de création poétique, Senghor s’est mis à réapprendre sa langue natale et s’est mis à l’école des poétesses populaires de son village : Celles qu’il appelle ses «Trois Grâces».

C’est grâce à elles que lorsque j’écris en français, soutient-il, les images analogiques, la mélodie et le rythme viennent des profondeurs de la Négritude. On l’a dit sans raison, j’écris en français mais je sens, voire je pense en Négro-Africain. Je suis devenu un métis culturel. 6
Il est intéressant de rappeler que l’évolution des sociétés africaines politiquement indépendantes a largement conditionné le développement de l’écriture et du sujet romanesque. En effet, après une première vague où l’inspiration et la création étaient tournées vers des productions d’espérance, d’enchantement et de libération, le temps de l’amertume, du désarroi et de l’indignation a pris rapidement place annonçant des changements décisifs dans la continuité des littératures africaines. L’un après l’autre, des romans problématiques, se caractérisant par des tons virulents et des critiques acerbes, apparaissent s’interrogeant jusqu’à en désespérer sur l’impasse dans lequel se trouve l’Afrique. S’inscrivant dans la tourmente constante de la misère et dans l’expression de sentiments d’insatisfaction et de frustration, divers écrits appartenant à des écrivains négro-africains toutes générations confondues qui, ne s’illusionnant plus sur le grand rêve d’émancipation et de liberté qui a nourri aussi bien l’imaginaire individuel que collectif, posent les jalons de nouvelles voix/voies en vue de surmonter leur adversité et de transcender la réalité chaotique, voire insoluble dans le devenir de l’Afrique. Dans ce contexte, loin de continuer à exprimer les rêves, les articulations de l’identité retrouvée, les existences ordinaires ou les sagas mythologiques du continent noir, l’écriture se désigne comme une véritable rupture. En fait, gérée par les tensions du présent et par la violence néocolonialiste, l’écriture devient force motrice pour décrire la souffrance et la misère, dénoncer les injustices et les inégalités, se soulever contre les pratiques subversives des nouveaux tenants du pouvoir, rejeter les systèmes politiques corrompus qui exigent de leurs peuples une docilité parfaite, à toute épreuve. Ainsi, littérature de témoignage, de dévoilement et de dénonciation s’impose catégoriquement faisant de l’acte de l’écriture, dans son expression la plus simple et la plus directe, un processus fonctionnel allant à l’encontre de tous les mécanismes de domination, d’exploitation et d’asservissement. Certains écrivains d’ailleurs ne considèrent la vitalité de la création littéraire que dans la force de son engagement et de sa vocation contestataire. À cet effet, la sénégalaise Mariama Bâ, souligne que :

Dans cette période qui suit les indépendances africaines, toute œuvre littéraire doit être axée sur les faits sociaux. Même si elle n’apporte pas de solutions toutes faites, elle doit mener le lecteur à la réflexion sur la société africaine d’aujourd’hui. 7
Certes, certains écrivains offrent l’image d’une Afrique tourmentée, blessée, révoltée, d’une société bloquée qui se conteste elle-même, d’un univers qui cherche désespérement à surmonter tous les maux qui paralysent son expansion, d’un monde perdu qui veut acquérir une place dans le concert de la modernité des nations en se débarrassant de ses valeurs et de ses mythes qu’il considère périmés. Ils évoquent constamment la rupture avec le passé glorieux des ancêtres et la mésentente entre les générations ; ils baignent leurs textes dans une atmosphère de tension accrue qui règne dans l’Afrique contemporaine en décrivant des situations explosives et des échecs humains. D’autres visent à montrer l’Afrique dans sa réalité profonde, conserver la mémoire des temps anciens, pour dénoncer la violence, le néocolonialisme, la corruption et le despotisme qui caractérisent la société africaine contemporaine. Plusieurs écrivains opposent des valeurs du terroir à celles importées d’Europe en vue de préserver leur patrimoine et de lutter contre tous les mécanisme d’aliénation. Ils refusent cette image dévalorisante de l’Afrique perçue comme primitive, arriérée et inférieure. De leurs écrits émergent des cris de colère et de révolte qui s’élèvent contre le regard dégradant de l’Occident et contre le forçage aussi bien à l’indépendance qu’au sous-développement entretenus par l’absolutisme des dirigeants africains. Ces écrivains ressentent la trahison, la désillusion, l’insatisfaction et le désespoir. Et leurs œuvres apparaissent, avant tout, comme une pluralité de voix fonctionnant d’une part, comme une revendication identitaire négro-africaine en opposition au modèle Occidental qui ne constitue plus la référence exclusive et, d’autre part, comme l’expression vivante des problèmes humains, des mutations sociales, des dures conditions économiques et des turbulences politiques. Elles sont traversées par la même violence, par la même acuité du regard et la même vision pleine de réalisme révolutionnaire, faisant ainsi de l’acte d’écrire comme le dit Ousmane Sembène «une forme de participation à l’action sociale».
Pour situer brièvement le foisonnement littéraire qui se produit dans la région francophone des Caraïbes, nous nous contenterons ici de marquer la singularité de cet espace d’écriture en l’inscrivant dans ce mouvement littéraire qui s’est développée aux Antilles lorsque vers les années vingt des intellectuels autochtones se sont mis eux-mêmes à s’exprimer par écrit pour articuler la prise de leur conscience antillaise sur l’histoire et l’environnement culturel des îles au lieu de laisser à d’autres le soin de parler à leur place. Pour beaucoup, la littérature est un réservoir inépuisable qui constitue le plus sûr moyen de retrouver les racines, unifier toutes les traces, toutes les empreintes par où leurs identités multiples sont passées. En fait, le critère d’originalité des littératures des Antilles reste leur nature bien exposée qui vise à montrer comme l’indique Jean Barnabé que les Antillais sont «des êtres tout à la fois de partage et de remembrement, des gens de l’enracinement et de l’itinérance», 8 C’est ainsi que cherchant à assumer la responsabilité de traduire le drame des Antillais prisonniers de leurs îles respectives, prisonniers de leur exil qu’un grand nombre d’écrivains et d’écrivaines laissent entrevoir dans leurs œuvres une préoccupation constante qui n’est pas seulement une implication culturelle et historique, mais aussi sociale et politique. À travers l’écriture, les écrivains antillais condamnent toutes les formes de domination, d’asservissement, cherchant à restaurer la dignité antillaise. Les problèmes sociaux se trouvent posés non seulement dans la perspective globale diachronique, mais également dans leur actualité synchronique. C’est dans ce sens que certains écrivains sont sévères et critiques à l’égard des sociétés antillaises contemporaines en dénonçant toutes les formes d’exploitation, de déchirure et de déracinement. Qu’ils se penchent sur le passé ou sur le présent, qu’ils évoquent la blessure et la détresse de l’esclavage, la honte et la pauvreté du sous-développement, le drame de leur terre, lieu de toutes les contradictions et de tous les conflits possibles, les écrivains antillais se rangent du côté de leurs peuples. Ils crient leurs révoltes contre la condition des antillais d’hier, de leur humiliation en même temps que de leur frustration dans un monde tragique rongé par la misère et rendu inapte à la lutte et à la révolte. Et comme le dit Iyay Kimoni :

Les Antilles sont une terre de la peur, du complexe de supériorité chez l’ancien maître, de l’infériorité chez l’homme de couleur. De même que l’affranchi d’aujourd’hui continue d’attendre son pain quotidien de son maître d’hier qui est son patron, ainsi le Noir continue à porter ses défauts d’hier, la nonchalance, l’aversion pour le travail de la plantation, la résignation, l’obsession de ressembler à son maître. Le Noir est marqué par le sentiment de son inutilité et de sa propre indignité. Il croit qu’il est maudit, que son sort a été déterminé une fois pour toutes. Ce n’est là que le résultat de trois siècles d’esclavage. 9
Il convient de préciser que dans ce mouvement d’effervescence du fait littéraire aux Antilles, l’apport d’Aimé Césaire demeure considérable en inaugurant une authentique littérature antillaise. Dans Cahier du retour au pays natal, il lance le mot de la négritude et parvient à affirmer son identité retrouvée par rapport au monde, non pas comme une révélation subite, mais comme «une recherche, un élargissement progressif d’une personnalité» 10 qui ne peut ni ne veut oublier ce qui seul peut donner la plénitude de leurs sens aux mots humanité et liberté. Ce texte, «né d’une expérience spirituelle intense, d’ordre exclusivement personnel et subjectif» 11 , a conditionné l’engagement du poète et a ouvert la voie à d’autres écrivains vers des combats raciaux et politiques.
Frantz Fanon reconnaît que «jusqu’en 1940 aucun Antillais n’était capable de se penser en nègre. C’est seulement avec l’apparition d’Aimé Césaire qu’on a pu voir naître une revendication, une assomption de la négritude». 12 En fait, en tant que mythe libérateur, la négritude césairienne est «un défi au monde occidental, une provocation même, une splendide danse païenne face au christianisme, au colonialisme et au cartésianisme européens». 13 C’est pour cela que le Cahier du retour au pays natal, où la valorisation de cette identité retrouvée est réclamée fortement, constitue «un magistrat effort de libération des formes occidentales». 14 L’écrit n’apporte pas seulement une image authentique de l’homme noir. Il traduit aussi la représentation que le poète se fait de l’homme blanc et de sa civilisation. Césaire n’affirme-t-il pas n’avoir dissocié son combat poétique du combat proprement politique?
De son côté, René Depestre souligne que «la poésie de Césaire est sans doute la plus violente de ce siècle. Elle porte la bonne violence de la justice et de la vérité». 15 Ainsi le cahier est compris comme un écrit de protestation anti-coloniale, caractérisé d’emblée comme «le poème du refus de l’assimilation culturelle, de la dénonciation de la situation coloniale qui la justifie et de la prise de conscience sociale et culturelle». 16 Alors, si André Breton considère la parole d’Aimé Césaire «belle comme l’oxygène naissant» 17 , il faut bien le dire que cette parole est devenue le grand cri nègre lancé très fort, cri violent, explosif et aveuglant qui vise à déchirer la surdité de l’indifférence de l’Occident colonisateur. C’est une sorte de déluge lyrique, un déluge purificateur qui valorise la négritude et fait vivre, pour toujours, dans les coeurs de tous les hommes de couleur, tous les opprimés de la terre, la grandeur et la fierté de leur identité retrouvée.
S’attachant à peindre la vie populaire pour témoigner la spécificité culturelle, sociale et historique des Antilles, certains écrivains qui affirment et exaltent leur filiation à Aimé Césaire en déclarant qu’ils se considèrent «à jamais ses fils», méditent sur leur Histoire bafouée et prônent même un retour aux sources africaines. D’autres s’interrogent sur les retrouvailles des Antilles et de l’Afrique. La volonté d’une recherche de la patrie et d’une reconnaissance du Moi antillais articule la prise de conscience d’une identité antillaise et sur son existence longtemps considérée comme une aberration historique. La publication d’un Éloge à la créolité par Jean Barnabé, Raphaël Confiant et Patrick Chamoiseau s’inscrit dans la continuité et de élargissement de la Négritude Césairienne, notion qui a ouvert à ce trio «le passage vers l’ici d’une Antillanité désormais postulable et elle-même en marche vers un autre degré d’authenticité qui restait à nommer». 18 Ainsi, dès le début du prologue de leur livre, ces écrivains précisent la naissance de leur Identité bien spécifique : «Ni Européens, ni Africains, ni Asiatiques, nous nous proclamons Créoles». 19
La valeur incitatrice de la quête de la Créolité réside dans le dépassement de la notion de l’Antillanité telle qu’avancée par Édouard Glissant qui relève d’après lesdits écrivains «plus de la vision que du concept». 20 De ce ressourcement identitaire émerge une nouvelle littérature riche et enrichissante, se nourrissant de la «parole de nuit» 21 et s’inventant une parfaite rencontre de la langue française avec le créole. L’écriture de cette parole de nuit vise à réaccorder les antillais à leur histoire, à leur terre et à la réalité de leur archipel. C’est dire aussi que l’intégration de la créolisation 22 considérée comme «vecteur d’une nouvelle autochtonien» 23 renforce le développement d’une littérature antillaise moderne bien dynamique et génératrice de paradigmes fonctionnels et stratégiques, se donnant ainsi pour mission de «préserver la parole du conteur, de la veillée, et [...] pour compenser la perte de certains aspects de l’oralité, rendre de nouveaux domaines accessibles au créole». 24
Comme en Afrique, le courant littéraire et culturel au Maghreb prend ses sources pendant le colonialisme et aux lendemains des indépendances du Maroc, de la Tunisie et de l’Algérie. Armés de leur conscience et de leur ferveur nationaliste, les intellectuels maghrébins vont remettre en cause la culture occidentale qu’ils ont subie et qu’on leur a inculquée. D’où la nécessité du choix d’une voie qui les conduit à la découverte de leur propre culture qu’on a longtemps étouffée pour des raisons de rapports de force. Cette action engage les écrivains dans une démarche de reconquête de l’identité, tout en se situant par rapport à leur temps, à leur milieu et à leur groupe ethnique berbère, judéosépharade ou arabo-musulman.
Dans ce contexte, la littérature maghrébine d’écriture française s’avère essentielle voire prometteuse puisque tout en adoptant le véhicule linguistique de la culture dominante où comme le dit Malek Haddad : «Je parle avec des mots qui sortent d’autres bouches», elle tente de conjurer les maléfices et les abus du pouvoir colonial en les nommant. Très vite, elle apparaît donc comme une littérature de dévoilement, de contestation pour devenir une littérature nationale de combat. À côté de la génération des aînés qui n’a pas rompu avec l’écriture, une deuxième génération et une troisième génération consolident la richesse et la vitalité de cette littérature dans le champ littéraire maghrébin et amène de nouvelles problématiques. De plus en plus, de voix nouvelles, bien ancrées dans la réalité sociale de leurs pays, n’hésitent pas à traiter des sujets tabous, voire choquants. Il est certain que le développement de cette littérature est fortement marquant, mais en même temps, c’est de là où surgissent aussi des difficultés à la cerner. Dans un ouvrage intitulé Les Littératures de la francophonie — Le Maghreb, Jacques Noiry pose la problématique de la définition de cette littérature comme suit :

Le terme de littérature Maghrébine de langue française (expression la plus simple et la plus commode pour désigner ce domaine particulier des lettres françaises) et le concept que recouvre cette expression ne sont pas exempts d’ambiguïtés. Tout d’abord, celle-ci désigne comme allant de soi un instrument (la langue française) et un lieu d’origine et d’expression (le Maghreb), elle présente comme des évidences des notions floues sur lesquelles il faut s’interroger : pourquoi le français? La langue du colonisateur n’a pas été choisie sans remords plus ou moins affichés, sans mauvaise conscience au moins apparente, sans déchirements la plupart du temps heureusement surmontés. Et quel Maghreb? Celui des origines, de l’identité perdue, d’un passé revécu solitairement dans la mémoire et dans l’exil, et que l’écrivain doit restituer à ses semblables? Celui d’un présent tourmenté, livré aux troubles politiques et sociaux d’une indépendance difficile, dans laquelle l’écrivain se sent appelé, dans la mesure de ses moyens et de ses limites de la censure, à jouer le rôle de porte-parole? Sans compter que l’évolution souvent divergente, depuis une trentaine d’années, de chacun des pays du Maghreb nous inviterait plutôt à parler maintenant, au pluriel, des littératures marocaine, algérienne ou tunisienne de langue française. 25
Il est essentiel ici de préciser qu’au Maghreb, plusieurs ensembles littéraires coexistent, interfèrent et s’influencent mutuellement. Ils se définissent par la langue d’écriture (arabe, berbère, français), leur différence, leur statut, leur fonctionnement, leur public, leur unicité (tradition orale, littératures modernes écrites, littérature judéo-maghrébine, écriture féminine, littérature des Beurs, etc.). S’inscrivant dans les parcours socio-politiques nuancés des trois pays du Maghreb, ces différentes productions permettent de montrer que chaque fait littéraire est intéressant par lui-même, progressant du passé vers l’avenir et s’enrichissant de ce que le présent apporte d’affirmations créatrices.
Quelles sont les spécificités de la littérature maghrébine d’expression française? Sur le plan des thèmes et des contenus, de semblables particularités se trouvent ailleurs dans d’autres littératures : l’engagement politique, la misère du peuple, la révolte contre l’autorité, l’indignation et l’amertume causées par l’exploitation, la quête identitaire, la cristallisation de la mémoire séculaire, l’exil et le déchirement, la représentation de la femme, la place des individus dans la société et autres aspects du quotidien. Cependant, à une aire géographique précise correspond une aire culturelle véhiculée par l’usage de la langue de l’Autre sur laquelle se greffent des composantes basées sur la langue de naissance et imprégnées de substrat religieux musulman et ethnique arabo-berbère. Cette littérature est donc riche de métaphores, de foisonnement de symboles, de mythes, des fabulations, de délire, de transgressions de tabous familiaux et religieux, de subversion de normes culturelles et politiques, de connotations maghrébines qui font son originalité.
Force nous est d’ajouter que la littérature maghrébine s’enrichit de plus en plus de voix nouvelles, qui exigent des lecteurs de se déplacer vers la saisie de nouveaux discours possibles illustrant de façon exemplaire la mouvance évolutive de cette littérature. Ce qui fait que cette littérature se caractérise par une évolution constante et par une mouvance qui se restructure sans cesse par rapport à elle-même et par rapport aux transformations subies par chacun des pays du Maghreb. En fait, si au Maroc et en Tunisie, la production littéraire continue à être liée à des phénomènes d’identification collective par le biais de représentation de modèles qui se régénèrent et se renouvellent dans l’étroite collaboration entre modernité et tradition, en revanche, en Algérie, la brutalité du réel a investi le champ littéraire algérien depuis l’année 1989. À dire vrai, cette année «a instauré une double rupture : rupture tragique dans l’évolution de la situation sociale et politique de ce pays, mais aussi une rupture féconde des formes d’écriture, d’analyse et d’expression». 26 Ainsi, l’actualité sanglante qu’à connue et connaît encore l’Algérie a largement affecté le domaine littéraire dans ce pays, donnant lieu à une littérature expressive, de témoignage, de violence et de douleur qui focalise visiblement sur le retour du référent. À cet égard, dans le collectif qu’ils dirigent intitulé Paysages littéraires algériens des années 90 : témoigner d’une tragédie, Charles Bonn et Farida Boualit soulignent sans équivoque que la littérature est désormais devenue tributaire de «la quotidienneté de l’horreur en Algérie» 27 et que le littéraire et le politique sont plus que jamais indissociables. Mais il reste que l’écriture algérienne ainsi que celles du Maroc et de la Tunisie dépassent cette plongée dans les réalités vivantes, amères, traumatisantes et chaotiques des sociétés du Maghreb et surtout le sens premier et superficiel des mots. Car comme l’affirme Mohammed Dib, c’est «une prise de parole (qui rend les Maghrébins) du même coup présents au monde».
Ainsi, les auteurs dans ces littératures de la francophonie du Sud écrivent à l’ombre de leur authenticité profonde. Pleins de leurs sociétés dont ils subissent les contradictions et dont ils partagent la rigueur de la réalité, ils écrivent leurs cris de révolte et d’espoir. Leurs œuvres sont des témoignages vivants, originaux de ces sociétés. C’est un sursaut de dignité contre l’humiliation, contre l’avilissement, un écho de déchirements, de gémissements, mais aussi un jaillissement de lumière, de cri d’un espoir nouveau dans la condition humaine africaine, antillaise et maghrébine.
C’est dans cette perspective que la variété des textes concrètement mis en œuvre par les collaborateurs de ce collectif constitue autant de lectures différentes de cette Francophonie littéraire du Sud caractérisée par des factures romanesques, poétiques et esthétiques variées et multiformes, diverses et singulières qui comportent des enjeux politiques et socioculturels importants.
Dans le texte qui inaugure la partie Études du présent ouvrage, Éloïse Brière aborde l’évolution significative de l’écrivain camerounais Alexandre Biyidi-Awala, plus connu sous le pseudonyme de Mongo Béti, figure incontestable parmi les plus brillants intellectuels de son pays et peut-être même de l’Afrique noire francophone. Son étude situe l’œuvre romanesque de ce «romancier du réel» dans cette démarche progressiste, de lutte et de combat pour «dire l’indicible, révéler à la lumière du jour les forces qui subjuguent l’homme colonisé ainsi que l’homme des indépendances». Elle articule son analyse autour des prises de position anti-coloniale de l’écrivain qui se situe dans la lignée des théories de la Négritude et qui, tout en s’inspirant de cette pluralité de travaux de l’époque de nature idéologique, institue son écriture comme une esthétique de résistance contre toutes les formes de domination et d’oppression. En tant qu’écrivain camerounais, sa démarche fondée sur un discours pragmatique dépasse le cadre de l’historicité de son pays natal pour embrasser une vision plus large du continent noir. Sa mission est clairement définie dans son parcours d’écriture visant à défendre et à illustrer la civilisation africaine, à libérer l’Africain du syndrome du colonisé et à lui faire saisir la grandeur de sa culture et de son histoire.
De plus, tout en établissant une étroite parenté entre la pensée de Mongo Béti et celle de Frantz Fanon, Éloïse Brière met l’accent sur le choix de l’écrivain de faire de son acte d’écriture une violence légitime pour dénoncer les maux qui rongent l’Afrique toute entière. Pour elle, sa voix demeure singulière, se démarquant d’un certain nombre d’écrivains africains. Et son écrit Le Pauvre Christ de Bomba est à jamais «une œuvre fondatrice de la littérature africaine, un des premiers romans africains qui remet en question le processus historique en cours depuis plusieurs siècles : la transformation radicale de la destinée collective africaine sous la férule de l’Occident». Ceci dit, l’importance de sa contribution dans le champ littéraire de l’Afrique noire contemporaine est considérable, révélant à travers une diversité d’écrits étalés dans le temps, son intérêt, son engagement et son implication dans le devenir de son peuple, et dans celui de tous les peuples africains, de tous les peuples dominés et exploités. Sa vision créatrice symbolise la fonction de l’intellectuel qui agit en éveilleur des consciences et affirme le pouvoir de la parole courageuse de l’écrivain qui a choisi la voie/voix de la liberté, de la dignité et de la recherche de la vérité.
Robert Miller et Gloria Onyeoziri enchaînent avec une étude qui précise que l’espace littéraire africain n’est pas exclusivement et essentiellement dominé par une vision masculine. À travers la présentation et l’examen de trois romans de l’écrivaine sénégalaise Aminata Sow fall (La grève des Bàttu, L’Appel des arènes et L’ex-Père de la nation), leur but est de montrer que l’art romanesque de cette première grande romancière d’Afrique noire s’inspire effectivement de la vie sénégalaise, exprime son contexte socio-politique et évalue cette «société de l’intérieur, dans toutes ses complexités, sans que cette vision soit a priori réductrice». L’expression d’un vécu fort divers, d’une réalité particulièrement spécifique prône la force de caractère, le courage ainsi que la revendication féminine dans la participation, voire l’élaboration de la société africaine contemporaine.
Les auteurs traitent de la particularité de l’écriture qui libère la parole de Sow Fall pour aborder la condition féminine, la misère humaine et sociale, les mécanismes d’oppression et d’aliénation. À partir de son roman La Grève des Battù, best-seller au Sénégal, qui est une histoire touchante de mendiants — ces «encombrements humains» au cœur de la ville de Dakar qui décident de faire la grève en refusant de tendre leurs écuelles — ou battù au public jusqu’à L’ex-Père de la nation qui fait le procès du dictateur, un peu à la manière de Sony Labou Tansi et Henri Lopès, en passant par L’Appel des Arènes qui s’attaque à la sclérose bourgeoise, c’est une prise de position presque politique qui s’est affirmée transmettant un message éminemment idéologique qui sous-tend l’acte d’écrire. Ce qui fait entrer cette femme dans l’action littéraire à côté des hommes et inscrit son rôle dans le processus du développement, de la continuité et du renouveau de la littérature francophone de l’Afrique noire.
Pour sa part, Femi Ojo-Ade réfléchit sur la notion d’exil à partir de son parcours personnel en tant qu’intellectuel africain qui a quitté son pays natal le Nigéria pour aller entamer à l’étranger l’étude de la littérature. Il relate son expérience universitaire au Canada et sa rencontre déterminante à Toronto avec «un professeur de la Guyane anglophone qui lui présente les vies et œuvres d’Aimé Césaire, Léon-Gontran Damas et Léopold-Sédar Senghor, pères de la négritude, et de René Maran, leur précurseur de la Guyane française exilé en France. Cette découverte généreuse constitue « cette saison de réveil idéologique et politique, cette prise de conscience qui approfondit le dilemme tout en diminuant l’aliénation d’une âme en agitation».
Ayant choisi la Négritude comme thème de sa thèse de doctorat, dont l’un des examinateurs invités de l’extérieur à la soutenance était Léon-Gontran Damas, l’étudiant africain est pris avec son héritage pluriculturel et s’engage dans la lutte pour la survie de sa culture et de son peuple. Après une tentative de retour au pays natal, pendant «une courte saison de tourbillons, de tonnerre, et de terreur. Les coups d’état sévissaient au Nigéria», il décide de revenir chez les «civilisés» où il sera embauché dans une université à majorité noire. Son rêve d’être un passeur de cultures et d’établir un pont entre les deux continents se trouve bafoué «le jour où un de ses étudiants lui a dit qu’à son avis, le Noir n’avait rien à faire avec l’Afrique» et qu’un «autre né en Afrique, précisément de la même ethnie que monsieur le professeur, lui a demandé de ne pas l’appeler par son nom yoruba, trop difficile à prononcer». Ainsi, prenant conscience de cette tension identitaire et idéologique presque inévitable, il change d’institution. Depuis plus d’une décennie, l’Africain continental exerce dans une université blanche, et se rend à l’évidence qu’être étranger ailleurs est admissible. Mais être étranger chez soi est vraiment difficile à supporter. Le pays d’origine est un pays de rêve qui n’existe pas, signifiant que le retour est totalement impossible, le jeune homme rejette l’immobilité de la pensée, refuse d’accepter sa condition hybride et tente de survivre, dans le paradis américain, «sans vraiment vivre, dans l’angoisse et l’aliénation». Il rêve de ce jour où après ce long périple, son navire pourra s’amarrer au port, de retour dans sa terre perdue.
Le second bloc de contributions traite de l’aire littéraire des Antilles. Christine Duff se penche sur Zoune chez sa Ninnaine de Justin Lhérisson 28 , en insistant sur deux aspects généraux dans la construction romanesque du personnage central de ce roman à savoir «ses traits qualificatifs (son être) et aussi ses fonctions (son faire)». Par son étude, elle vise à montrer que ce roman qui «possède son propre système de signification» a été fortement négligé par la critique littéraire et qu’il occupe une place importante dans l’histoire du fait littéraire haïtien. 29 En fait, cet écrit, par sa forme la plus attrayante, emprunte beaucoup aux traits du roman national et se présente aussi comme un document ethnographique qui brosse des tableaux vivants de la réalité haïtienne. C’est un texte intéressant pour lui-même qui révèle les préoccupations sérieuses qui ont hanté l’écrivain dans son processus d’écriture. Il ne s’agit point pour lui de résoudre les problèmes sociaux et politiques propres à sa société, «de faire intervenir une morale précise ni une doctrine consistante» 30 , mais de reproduire et de transposer fidèlement le réel qui agit sous ses yeux. C’est un fin observateur qui pose un regard pénétrant sur les mœurs locales, les préjugés, les habitudes, les coutumes, les abus, les vérités cachées et les frivolités qui constituent la vie haïtienne. En somme, «toute l’existence du menu peuple au temps de Lhérisson est vécue en quelques pages de ‘Zoune chez sa Ninnaire ’». 31 L’ambition de l’écrivain est de demeurer vrai et authentique en donnant une image juste de la situation observée. Le choix d’une langue savoureuse et appropriée identique au parler des personnages dans leur vie, «français ou créole, suivant leur classe sociale et leurs habitudes de langage» 32 , confirme son souci de faire œuvre en puisant dans sa culture fort riche et diversifiée. Autre élément essentiel, le recours à la satire sociale comme mode de pensée pour dénoncer le mal sociétal et la misère du peuple haïtien constitue une caractéristique importante dans l’écriture de Lhérisson. Par l’adoption des procédés du comique, l’écrivain a pu contourner la sévérité du pouvoir politique et atteindre son objectif en avançant à son égard une critique déguisée, voire virulente.
De son côté, s’appuyant sur la prise de position annoncée clairement par les auteurs de Éloge de la créolité qui, en dépit de l’affirmation de leur affiliation à Aimé Césaire, se détachent de l’essentialisme de sa négritude et proposent un nouveau modèle pour l’imaginaire antillais, Birgit Oberhausen avance dans son étude que Césaire ancre dans son œuvre la problématique identitaire antillaise qui prend en considération aussi bien une revalorisation de l’histoire et du mythe fondateur qu’une construction du territoire et une constitution du lieu ouvert à la réalité du Monde. Pour elle, «Loin de se replier sur le passé mythique d’une Afrique précoloniale, il crée en effet des figures médiatrices ancrées dans le vécu antillais, ou dans l’actualité africaine, cherchant ainsi à reterritorialiser les siens dans leur espace de vie actuel et à diriger leur regard vers le futur». Aussi ne s’étonne-t-on pas de trouver dans la création de Césaire une pratique de mélange de genres qui veut communiquer la force de la civilisation ancestrale au monde moderne et explorer différentes directions contribuant à ce renouveau culturel et littéraire en Martinique.
Soulignant également que les écrits de Césaire «sont traversés par un assemblage hybride de structures discursives, narratives, poétiques et dramatiques», un phénomène qu’elle désigne du terme de transgénéricité et qui «se manifeste en général sous la forme d’un langage poétisé sur fond de structures textuelles dramatisées», Oberhausen précise de manière fort intéressante que «le caractère polyphone de sa pratique discursive et littéraire préfigure en quelque sorte une littérature antillaise contemporaine dont la forte dominante intertextuelle signale souvent la pluralité des discours dans la construction de son espace identitaire, inscrivant ainsi une forte dimension interculturelle dans ses œuvres». Cette réflexion apparaît fondamentale, indiquant que le poète militant de la Négritude a orienté sa vocation artistique dans le sens d’une prise de conscience politique et existentielle. Son esthétique d’écriture à dominante interdiscursive où plusieurs discours s’entrecroisent pose «les jalons pour un rapprochement autour d’une transculture». À vrai dire, contrairement à ce qui a été avancé, Césaire n’a pas libéré sa création véritable en sacrifiant son héritage et son patrimoine créole et en emprisonnant sa vision d’homme de lettres dans une forme d’aliénation et d’assimilation à la culture dominante. Désireux d’évolution et d’émancipation intellectuelle, il a interrogé de nouvelles formes d’écriture en choisissant de doter son oeuvre d’un style relativement original qui, favorisant une parole innovatrice, l’a positionné à l’avant-garde des intellectuels francophones. En fait, comme l’affirme Oberhausen, au moyen d’une stratégie de transgénérisation particulièrement visible dans ses codes narratifs, il est parvenu «à renverser la rhétorique de l’Occident et à rompre avec son code épistémologique afin d’inscrire, dans son œuvre, une dynamique de transculturation narrative».
De l’œuvre magistrale de René Depestre, poète, romancier, essayiste, né à Jacmel le 29 août 1926, Bernard Delpêche choisit Un Arc-en ciel pour l’Occident chrétien qu’il analyse «autour du réseau sémantique du vaudou pour dégager un sous-langage ou un langage d’initié» qui sous-tend le fond de l’écriture poétique. Le ton de l’étude est une constante dynamique qui rend compte de l’expérience de cet auteur haïtien qui, dans «ce processus de désacraliser les discours du christianisme et du communisme d’état, [il] explore le vaudou comme une force régissant aux idéologies dominantes». De plus, Delpêche insiste énormément sur l’exploitation que fait Depestre du mode opératoire du mythe en vue d’annoncer une image positive du sang noir. En effet, le sujet-parlant valorise la couleur essentielle de sa race, exprime la nécessité d’affirmer l’authenticité de son être, «s’identifie rituellement comme nègre et part à la conquête de nouveaux modèles». Ceci dit, l’écriture de ce «nomade enraciné» apparaît une quête de liberté individuelle, une manière d’assumer son rapport au monde. Et le «je» énonciatif qui domine dans l’espace narratif n’annonce pas une crise identitaire ou un deuil des origines mais agit, selon Delpêche, «comme une violence au mot, un déracinement du langage et un processus dynamique de réalisation. Le «je-nègre» aspire à devenir une unité narrative, une matrice atemporelle qui distribue la structure de la parole».
Pour sa part, l’analyse de Suzanne Crosta aborde le métissage des genres dans Le Monde Incréé d’Édouard Glissant. À ce titre, cet écrit, cet acte de restitution au Monde ouvert à l’imagination et à une pensée à la fois poétique et politique, illustre au sein de l’œuvre entière de ce phénomène singulier dans la littérature antillaise, un des exemples les plus parlants de la notion de poétrie . Ce terme suggère, en effet, «le métissage des langues (anglais/français) et celui des genres (poésie, théâtre, prose)». Ainsi, tout en développant son étude autour de l’articulation et de la portée des trois récits du Monde incréé: «Conte de ce que fut la tragédie d’Askia», «Parabole d’un moulin de Martinique», et «La Folie Celat», Crosta montre que la stratégie d’écriture de Glissant est un prolongement de «ses réflexions sur la dépossession ou les ruptures entraînées par les rapports culturels». En fait, par sa force d’évocation et par la puissance de son inspiration, chacun des trois textes «représente un langage particulier, une opacité à sonder, un milieu à déchiffrer, dans un élan qui toujours emporte».
Il convient de noter que le trajet poétique et dramatique de Glissant transpose dans divers registres ses prises de position politiques, ses préoccupations culturelles, ses revendications identitaires, ses manifestations contestataires et ses exigences esthétiques. Aussi, l’entrelacement des réseaux narratifs et l’entrecroisement des références historiques placent-ils cette œuvre dans son rapport au Monde à travers les réalités socio-culturelles de l’histoire événementielle des Antilles. Cependant, comme le note Crosta, Glissant «encourage son lecteur/spectateur à constater la rencontre et le métissage des peuples, des cultures et des langues dans un espace qui, lui aussi, mérite sa part de considération et de garanties pour l’avenir». Ce faisant, Le Monde incréé laisse entendre un souffle d’une ampleur très construite. Sa structure interne surprend aussi, grâce à une organisation très précise et symbolique. Et son mouvement lapidaire poursuit une quête de sens face au désordre du monde visible. Ce qui constitue, selon Suzanne Crosta, «l’illustration du suprême défi que s’impose Glissant : contribuer à l’émergence d’une conscience collective capable d’actualiser la pulsion de son devenir et d’aimanter de nouvelles relations avec le Tout-Monde».
Dans une perspective comparative, Sada Niang s’intéresse aux représentations de la peur et de la terreur dans le littéraire et dans le filmique. À partir d’une analyse détaillée de L’homme au bâton , premier roman du poète et essayiste guadeloupéen Ernest Pépin et de L’homme sur les quais , long métrage du cinéaste et homme politique haïtien Raoul Peck, son but est de montrer que «la terreur qui s’empare de Pointe à Pitre se fonde sur la parole, se nourrit de la créativité populaire, et sert de prétexte à un renouveau du grégarisme des Pontois. Par contre, celle qui se saisit de Port au Prince, refuse toute affiliation à l’oralité, rejette tout mouvement spontané, toute improvisation dans le but ultime de concentrer le monopole du pouvoir (militaire et politique) entre les mains d’une poignée d’hommes silencieux et menaçants». En fait, une des caractéristiques essentielles de ces deux œuvres, c’est leur fonctionnement sur le mode du dévoilement, de la dénonciation et de la critique, s’appuyant en grande partie sur un travail de la mémoire, de l’oralité et sur un discours socio-politique, voire idéologique. Selon Niang, si le règne de l’insécurité et du désarroi que sème le pouvoir tyrannique «délie les langues chez Pépin, incite les uns et les autres à se barricader derrière fenêtres et persiennes, force ses victimes à se réfugier chez une grand-mère à la campagne, dans L’homme sur les quais , la peur condamne les forces les plus productives de l’île à l’exil, réduit les avocats à la folie, banalise la mort, et transforme les couvents solitaires en havres de paix pour âmes meurtries». Il précise également que « L’homme au bâton recrée un moment déterminant de la culture populaire guadeloupéenne, celui où la plupart des citadins désabusés, méprisants d’un certain discours politique de gauche, plongés dans une course au bien être matériel se découvrent tributaires d’un passé de peurs, de désarroi, de créativité, de débrouillardise, bref de marronnage». Quant à L ’ homme sur les quais , il se présente comme un témoignage dans le sens où «il raconte la paralysie, les fuites faciles et les abandons d’un pays sous la poignée de quelques hommes. Hommes et femmes ont disparu de Port au Prince, laissant derrière des maisons vides, des magasins barricadés, des rues désertes et des marchés à peine encore sur pied».
Toujours est-il que l’univers présenté et traduit aussi bien par l’écrit que par l’image, rend toute la grandeur du désespoir et du chaos dans un monde où les êtres subissent l’anéantissement et l’écrasement sans pouvoir s’abstraire à la dictature politique, devenue paralysante et avilissante. Ainsi, la rencontre entre littérature et cinéma permet de dégager les éléments constitutifs de chaque forme d’expression. Elle élargit l’épreuve de perceptions du lecteur/spectateur et de ses capacités d’analyse de données socio-culturelles idéologiquement bien déterminées. En d’autres termes, il s’agit bien de prendre conscience de la complexité et de la diversité des modalités de la peur dans le contexte antillais. Cette rencontre apporte aussi une preuve éclatante que la dénonciation exprimée à travers l’écrit romanesque ou encore à travers le langage cinématographique est une vérité dramatique, une essence réelle qui brise le carcan du silence pour exprimer la colère, la révolte et l’indignation à l’égard du pouvoir totalitaire, de la dérive humaine et de la réalité traumatisante de la société antillaise contemporaine.
Quant à Joyce Leung, elle se concentre sur l’espace de la case dans les littératures des canneraies. Son étude élaborée peut se résumer en cette phrase : «Montre-moi ta case, et je te dirai qui tu es». En effet, l’exploration de cette problématique, en recourant à différents textes des Antilles et des Mascareignes, implique fondamentalement l’existence de deux types d’habitation totalement opposés. Les cases où vit le petit peuple, celui des laboureurs des cannaies, sont dépeintes dans le corpus étudié «en codes de contrainte, de dénuement, de précarité, d’aliénation». Ce sont des habitations ventées par la misère, la restriction et la destitution qui retracent la genèse historique et socio-culturelle des esclaves-laboureurs. Ces demeures incommodes et malsaines apparaissent comme un lieu aliéné, symbole de la classe dominée, «indice du statut de l’être dans son existence dans la canneraie, symptôme de la misère de l’être exploité et de sa vulnérabilité». Quant à celles du géreur ou du commandeur, situées à une certaine distance de celles des esclaves et des laboureurs, elles sont grandes et construites en pierre. Elles disposent aussi d’un luxe à outrance et révoltant qui signifie l’emblème d’une classe favorisée, d’une différence sociale et économique flagrante, indice du rôle supérieur des maîtres. Force est de préciser que cette étude, qui clôt ce volet sur la littérature antillaise, révèle une inspiration propre à ce fait littéraire, une indéniable originalité thématique tendant à le distinguer par rapport à cette mouvance des littératures du Sud, et qu’elle élargit ses registres de lectures pour souligner ses caractéristiques différentes et multiples.
Le dernier bloc de contributions dans cet ouvrage traite de l’aire littéraire maghrébine. Najib Redouane aborde la vision littéraire de Rachid Mimouni qui a organisé son projet d’écriture selon un double principe : de la société à l’écriture et de l’écriture à la société. C’est que son œuvre qui est en elle-même imposante par sa quantité, par sa qualité et par son étendue dans le temps, puisqu’elle embrasse presque quinze années de création romanesque, demeure un phénomène exceptionnel, une incontestable puissance de dénonciation et de vérité. L’itinéraire littéraire 33 de cet écrivain algérien apparaît comme une démarche à valeur exemplaire et courageuse qui éclaire sur les contradictions, les maux, les souffrances et les formes d’abus, d’injustice et d’oppression qui ont dominé dans la société algérienne contemporaine. En cela, il se démarque effectivement d’un certain nombre d’écrivains de sa génération, procédant à sa manière propre, en tant que guetteur qui ranime les consciences, à «dire le mal et exposer le désastre de son pays, désastre programmé par les maîtres, les saboteurs qui ont profité de l’indépendance pour ériger un système autocratique et totalitaire».
En tant qu’écrivain qui revendique une liberté créatrice dans la foulée du procès d’une situation historique bien définie, le dévoilement des mécanismes du système autoritaire qui a dirigé le pays depuis son indépendance, la condamnation de l’idéologie intolérante et obscurantiste des intégristes qui menace de submerger en Algérie, Mimouni soutient que la fiction romanesque lui sert de prétexte pour décrire la réalité algérienne dans sa totalité. Ce faisant, il exige plus que jamais mise au point et réflexion critique qui l’amènent à focaliser «son regard sur la vie quotidienne des Algériens qu’il recrée de manière véridique, en revendiquant son droit de représenter la réalité de son imaginaire. Aussi devient-il l’interprète des souffrances, du malaise et de la déchirure de son peuple, se définissant d’emblée comme un écrivain de l’amertume qui décrit un monde déchu, transgresse les conventions et les mythes, dévoile ce qu’il faut cacher et remet en cause la légitimité du pouvoir politique». Dans ce sens, Mimouni, «conçoit la littérature comme un défi, comme un moyen de lutte pour le développement des idées libres et libératrices qui épouse le sens de l’engagement et du courage à l’intérieur duquel l’écrivain parvient à coïncider pleinement avec lui-même et à trouver sa propre voix».
Muriel Walker enchaîne avec une intervention qui donne à voir, de manière exemplaire, la présence féminine dans Loin de Médine d’Assia Djebar. Cette dernière, romancière, nouvelliste, poète, dramaturge et cinéaste algérienne est considérée comme l’une des figures les plus importantes du Maghreb. Son œuvre s’inscrit dans ce débat et ce combat pour la reconnaissance ainsi que pour l’émancipation de la femme arabo-musulmane et surtout pour l’affirmation d’une identité féminine singulière, voire multiple. Le roman en question est une structure inédite, une interrogation sur la vérité historique qui, selon Walker, «s’adresse différemment aux hommes qu’aux femmes, puisqu’il s’agit surtout d’une réhabilitation de la parole féminine dans l’histoire de l’Islam». En fait, l’intention de l’écrivaine est manifestement explicite dans le sens où elle vise à faire une relecture des sources religieuses du Coran et des hadiths par le biais des voix féminines des premiers temps de l’Islam. En plus de citer des historiens, des chroniqueurs tels Tabari, Ibn Saad, et Ibn Hicham, Djebar donne la parole à des femmes pour recueillir leur version des faits concernant l’origine de la religion musulmane. Ce faisant, son écrit se présente comme «œuvre féminine en ce sens qu’elle parle des femmes, de leur rôle dans l’histoire et la culture islamique, de leur oppression, etc.» dans le but «de réhabiliter la parole féminine, de déterrer les voix des femmes englouties par le discours masculin qui s’est accaparé du pouvoir, s’éloignant inévitablement de la source divine».
Pour faire revivre cette mémoire de l’Islam, Djebar effectue une sorte de réadaptation, donnant la parole à ces Rawiyates, ces détentrices de versions différentes d’une même histoire, un événement ou encore d’un incident de celles avancées par les compagnons du Prophète et les rawis, personnages importants dans la tradition, qui assurent la véracité et l’authenticité de la chaîne de transmission allant du dernier rapporteur jusqu’au premier. Au seuil de ce parcours dans le temps pour établir la vérité et sauver les dires et les actions du Prophète de toute falsification, des figures féminines apparaissent magistrales telles que Aïcha, épouse favorite mais aussi personnage controversé à cause de sa guerre ouverte contre Ali ; Hafça, la fille d’Omar qui sait lire et écrire ; Fatima, la fille aimée du Prophète ; Esma, la femme aux mains tatouées ; Oum Fadl sœur de Maïmaouna «Mère des Croyants» ; Oum Salem ; Attika ; Zineb et d’autres. L’éclairage mis sur ces personnages de femmes ressuscite de l’oubli leur fonction de porte-parole, ou plutôt de porte-mémoire dans le vécu islamique, il restitue leur apport considérable et affirme leur existence, voire leur présence, dans l’Histoire de l’Islam. Il reste que pour Walker, le discours romanesque de Loin de Médine dégage un message d’espoir qui ne s’adresse pas uniquement aux femmes musulmanes, mais à toutes les femmes. Par ce roman, Djebar fait «la preuve de la solidarité féminine qui s’exprime dans toute la richesse de la parole partagée entre sœurs, entre amies, entre femmes tout simplement, dans un espace restreint mais qui ne peut cependant retenir la parole de couler, de se transmettre, du privé au public, et réciproquement, toujours en mouvement».
Enfin, Chantal Abouchar, à travers la trilogie de l’écrivain marocain Abdelhak Serhane, Messaouda , Les Enfants des rues étroites et Le Soleil des obscurs , s’interroge sur la complexité du discours sexuel sur la femme. Elle porte son attention sur les diverses modalités énonciatives et discursives pour montrer que l’écriture Serhanienne, marquée par la virulence du ton et l’excès, décrit «une société saccagée par la misère morale et sexuelle, aussi bien que les dénis de liberté qui se manifestent le plus vivement dans les petites agglomérations marocaines». Aussi, pour inscrire la volonté de dénonciation de l’écrivain du sort réservé aux femmes par les hommes, détenteurs d’un pouvoir patriarcal, s’attache-t-elle à construire son argumentation autour de la notion du corps de la femme, «perçu comme tabou sacré pour devenir conséquemment, un des désirs les plus prononcés de l’homme. La femme devient alors à la fois le corps et l’objet».
L’insistance sur la représentation négative de l’être féminin dans la société marocaine confirme et renforce la faillite d’une idéologie sociale sclérosée, inspirée d’une compréhension tendancieuse des pratiques religieuses. Les valeurs du monde masculin dans la sexualité s’appuient largement sur la religion, la morale, le devoir et l’obéissance, autant de systèmes profondément enracinés dans les mentalités et dans la culture, sur lesquels se fondent le despotisme et l’ordre patriarcal qu’ils perpétuent. Dans sa franchise comme dans sa véracité, la parole de Serhane dénonce la violence, la brutalité, l’égoïsme et surtout l’hypocrisie des hommes qui s’abritent derrière la religion pour perpétuer leur prééminence fictive.
Un constat traverse l’ensemble de ce collectif : le caractère essentiel de ces littératures demeure affirmé par l’existence de la langue française et des cultures africaine, antillaise et maghrébine. En fait, ces littératures dégagent des singularités propres à l’entité de leur pays par rapport à la France, des convergences et des divergences entre les pratiques romanesques, eu égard à la représentation d’une francophonie littéraire, à voix plurielles, celle de la différence, de la variation, de l’ouverture et de la tolérance. Aussi, leur grandeur s’est-elle construite sur la pluralité voire la diversité, le métissage, l’interrogation, la quête, l’échange, les valeurs mêmes qui justifient l’universalité et l’épanouissement du fait littéraire. Ces littératures de la francophonie du Sud invitent à dépasser les visions limitatives pour aboutir à une pensée multiple et proliférante qui sollicite l’intuition poétique et la richesse littéraire.
Au vu de tout ce qui précède, nous pouvons dire qu’en dépit du fait ou de toutes les prédictions pessimistes répandues au début des indépendances, les textes littéraires d’auteurs africains et maghrébins écrivant en français se sont multipliés, que des œuvres nouvelles se sont développées, que des récompenses littéraires majeures sont venues consacrer des écrivains de l’Afrique, des Antilles, du Maghreb et leur apporter la reconnaissance définitive du monde francophone. Il ne fait aucun doute que ces multiples écrits de la Francophonie littéraire du Sud existent, qu’ils sont bien vivants, qu’ils possèdent déjà une longue histoire, un potentiel d’écrivains nombreux et variés, des lecteurs fidèles, des critiques attentifs dans le monde entier, un riche trésor d’œuvres et de chefs-d’œuvres.

BIBLIOGRAPHIE
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ÉTUDES
AFRIQUE
QUAND LA MARGE ATTEINT LE CENTRE, OU DE LA DIFFICULTÉ DE SE FAIRE ENTENDRE
Éloïse BRIÈRE

Dans le Dictionnaire de la négritude de Mongo Beti et Odile Tobner, les auteurs décrivent ainsi l’impact des idées de Franz Fanon:

Les idées de Fanon, et c’est ce qui fait leur puissance, ne sont pas celles d’un poète de la théorie, mais celles d’un historien du réel. Fanon, par son génie critique, donne un sens au chaos et organise la synthèse des forces qui s’y dispersent aveuglément. 34
Plus loin, Beti et Tobner notent que cette parole qui organise le chaos et donne à voir au colonisé les forces destructrices de la colonisation, constitue une révolution qui brise la «loi du silence». L’oeuvre de Mongo Beti ne fait rien de moins : dire l’indicible, révéler à la lumière du jour les forces qui subjuguent l’homme colonisé ainsi que l’homme des indépendances, voilà la tâche que se donne Mongo Beti depuis bientôt cinquante ans. 35 Si Fanon est l’historien du réel, Beti est le romancier du réel. Fanon et Beti : deux faces d’un même combat. Dans cet essai, il s’agira d’examiner le difficile pari que relève l’auteur camerounais, romancier du réel à l’époque de la floraison de la négritude et de l’implantation du néo-colonialisme dans le pré-carré français en Afrique. Époque de la marginalité pour des voix comme celles de Mongo Beti, Qu’en est-il de nos jours, époque de la prolifération du postcolonialisme? L’ouverture que présuppose cette approche littéraire permet-elle une meilleure réception de l’œuvre de Beti que celle, frileuse, des années 1950 à 1980?
Le romancier est clair sur la relation entre réel et littérature, sur le roman comme instrument de conscientisation du peuple :

Le roman est un miroir formidable qui permet aux gens de prendre conscience d’eux-mêmes, de réfléchir sur leur condition et sur leur société [...] un peuple moderne ne peut pas vivre sans littérature. Ce n’est pas possible. 36
Ailleurs Mongo Beti n’avait-il pas dit que «ce siècle impose à l’écrivain comme un impératif catégorique, de se défendre contre la littérature gratuite, l’art pour l’art» (1955). 37
Pierre angulaire dans la lutte anti-coloniale, les romans de la première période de Mongo Beti rappellent aux Camerounais qu’ils ont été livrés aux forces culturelles, économiques et religieuses de la colonisation pieds et poings liées. Ville cruelle (1954), Le Pauvre Christ de Bomba (1956), Mission terminée (1957) et Le Roi miraculé (1958) sont autant de témoignages de cette spoliation coloniale. Plus tard il s’agira de la lutte année anti-coloniale dans Remember Ruben (1974) et La Ruine presque cocasse d’un polichinelle (1979) puis de ses suites néocoloniales dans Perpétue ou l’habitude du malheur (1974). Avec les romans Les Deux Mères de Guillaume Ismael Dzewatama , futur camionneur (1983) et La Revanche de Guillaume Ismael Dzewatama (1984) l’auteur pénètre dans le monde de la dictature dont l’entrisme et la corruption détruisent la société. Les derniers romans de Mongo Beti, L’Histoire du fou (1994) et Trop de soleil tue l’amour (1999) témoignent de l’absurdité du monde africain à la dérive au seuil du XXI e siècle.
Mais être romancier du réel ne suffira pas. À partir de 1972, l’auteur va régulièrement doubler son œuvre romanesque d’essais, à commencer par Main basse sur le Cameroun (1972), suivi des soixante-huit numéros de la revue Peuples Noirs Peuples Africains (1978-1991), le dictionnaire sus-mentionné, Lettre ouverte aux Camerounais (1986) et La France contre l’Afrique (1993), sans mentionner ses contributions nombreuses et ponctuelles aux journaux de Yaoundé depuis son retour au pays après trente-deux années d’exil 38 Une première question s’impose

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