Giroflée - Vie et mort d une sorcière
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Giroflée - Vie et mort d'une sorcière

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Description

Giroflée veut vivre autrement que les autres femmes. Elle ne subira pas le sort de sa mère, accablée de misère et de maternités. Alors, elle entreprendra une carrière de guérisseuse. Entre rivières et montagnes, apprentissages et amitiés précieuses, elle saura se forger une existence conforme à ses rêves. Elle connaîtra même une forme de gloire.
Mais nous sommes au Moyen Âge et la répression s’abat férocement sur ceux que l’on appelle les sorciers. Après un procès implacable, elle connaîtra le sort terrible que l’Église réserve aux hérétiques.
Giroflée a existé. On connaît son nom, son adresse, quelques bribes de son procès. On sait encore les circonstances de sa fin tragique. De ce qu’elle fut, on ne sait rien. Ce récit tente d’y répondre par l’imagination.

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Informations

Publié par
Date de parution 30 septembre 2014
Nombre de lectures 2 058
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0030€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Giroflée
Vie et mort d’une sorcière

Marie-Noëlle Garric



© Éditions Hélène Jacob, 2014. Collection Littérature . Tous droits réservés.
ISBN : 978-2-37011-077-0
Prologue


Partout, les hommes d’armes investissent la ville assoupie. Une force obscure procède du cliquetis de leurs armes, du vacarme de leurs pas. Ceux que cette sombre rumeur réveille se crispent au fond de leur lit, attendant un malheur qu’un hurlement de femme confirme.
Porte d’Aygu, place Mauconseil, à Mélas et dans bien d’autres endroits encore, ils entrent dans des maisons sombres, hurlent des ordres implacables. Des hommes, mais plus encore des femmes, sont tirés sans ménagement de leur couche tiède, frappés, insultés. Les voisins apeurés entendent des supplications. Le bruit d’une gifle éveille un nourrisson endormi et ses pleurs se mêlent à des gémissements de terreur.
Pendant quelques heures, les habitants retiennent leur souffle. Quelques-uns se risquent à regarder. Les rues sombres sont éclairées par des torches dansantes. Des silhouettes trébuchantes, entravées, sont entraînées sans ménagement par les hommes d’armes du château.
Le silence retombe. La mort programmée est en marche. Sur la place Mauconseil, une maison désormais vide laisse battre sa porte au mistral qui se lève.
Enfance – 27 juillet 1489


L’homme la regarde. Son visage ne trahit rien. Il est grand. Même assis, sa silhouette remplit le fauteuil grenat. Ses mains sont posées sur l’accoudoir, ses pieds, chaussés de mules de soie noire, battent imperceptiblement le dallage gris. Il articule avec emphase, comme s’il craignait qu’elle ne le comprenne pas.
— Ta mère, ma fille, était-elle aussi versée dans les choses du diable ?
Sa mère… Giroflée l’avait presque oubliée.
Une femme maigre, constamment épuisée, qui n’avait pas vécu assez longtemps pour laisser à sa fille une image précise. Des yeux verdâtres, dans un visage effilé, une bouche édentée et une ribambelle de marmots si rapprochés qu’elle avait sans doute préféré mourir plutôt que continuer encore à accoucher dans la masure de la rue Chartroussas. Giroflée entend encore ses cris pour rassembler la marmaille, elle sent l’odeur de la maison d’enfance : la fumée du foyer qui se mélange par la porte souvent ouverte avec celle du verger des Frères. Le vent qui s’infiltre sous les vêtements, qui apporte à l’atmosphère une luminosité violente. Les taudis appuyés les uns aux autres, et si rapprochés qu’il ne subsiste qu’un mince bandeau de ciel entre les toits. Le fleuve, au loin, et les rivières si proches.
« Jehanne, va me chercher des herbes fraîches pour la soupe. Choisis-les près du Roubion. Tu sais à quoi elles ressemblent ! Prends bien garde à ce qu’elles ne soient pas flétries ou brûlées par le soleil. C’est la feuille qui te guidera. Dégage bien la terre autour du pied, sinon, tu casseras la racine dont j’ai besoin ! »
La fillette part en courant. Elle n’a jamais su marcher avec calme. Passée la porte d’Aygu, sous le regard débonnaire d’un homme en arme, elle arrive sur les rives sableuses. Le fenouil ondule sur ses longues tiges. Après l’obscurité confinée de la demeure familiale, elle respire à pleins poumons les effluves parfumés : odeurs de vase, de moisi, mais aussi de plantes auxquelles l’humidité du cours d’eau permet de prospérer. Ses petits doigts fouillent le sable avec délectation, ses yeux parcourent l’étendue argentée qui traverse la ville. Elle rit. Elle rince rapidement les racines et rentre en sautillant.
À nouveau la masure, sombre, dans laquelle il lui faut un temps pour que ses yeux s’acclimatent. Sa mère est perchée au-dessus du chaudron dans lequel bouillent quelques feuilles de chou. Le dernier nourrisson dort, emmailloté et accroché au mur par un clou. Son petit visage fait une tache claire sur le mur. Giroflée l’a oublié. Avait-il un nom seulement ? Ou disparut-il comme tant d’autres dans les limbes de la toute petite enfance ? Elle se souvient de Blanche qui ne lâchait jamais la robe de sa mère, de Belle, dont les joues étaient rouges et les cheveux si bruns, de Pierre qui lui construisait de petits radeaux de brindilles. Elle les portait à la rivière et les regardait partir. Elle savait qu’ils allaient vers le grand fleuve. Parfois, en bande comme des étourneaux, elle était allée jusqu’à l’embouchure avec d’autres enfants. Ils s’étaient roulés dans le sable, avaient trempé leurs pieds avec crainte dans le géant dont les crues étaient redoutées. Ils avaient respiré un air nouveau, ils avaient pris dans leurs mains des galets chauds et polis par la force de l’eau. Giroflée gardait un souvenir précis de ces moments-là. Sans doute y avait-elle acquis la conviction que la liberté était au bord du fleuve et que les rêves y étaient plus grands. La ville lui apparaissait comme un antre de femelles soumises à leurs maternités et de mâles en fardeau de famille. Une immense misère qui faisait mourir les enfants en bas âge, les femmes en couches, qui édentait prématurément, qui creusait les poitrines affamées.
Sa mère était-elle versée dans les choses de sorcellerie ? Que veut-il dire ? Que faut-il dire ? Quels secrets aurait-elle connus qui l’auraient préservée de sa vie désespérante ?
Giroflée l’entend encore haleter dans un coin du taudis pour le dernier accouchement : quelques femmes du quartier vont et viennent. La sage-femme de la Maladrerie est là. Elle est énorme. Sa voix remplit l’espace, donne des ordres. Elle porte un fichu. Ses mains s’agitent, se posent sur le ventre en torture.
« Toi, la petite en bleu… Cours, va vers mon logis et ramène-moi de ces grandes herbes séchées qui sont suspendues derrière la porte. Ma fille sera là. Demande-lui l’herbe des Anges. Et puis dis-lui que l’enfant de Bernard Rey ne veut pas sortir de sa mère. Vite ! »
Jehanne court à travers les ruelles chargées d’immondices, à nouveau les remparts et la porte monumentale, elle traverse la rivière. C’est à peine si ses pieds menus enregistrent la fraîcheur de l’eau. Elle parcourt quelques champs avant d’arriver à son but. Des ombres peuplent ce quartier où sont parqués les lépreux. Elle aperçoit un groupe de femmes en discussion. Leurs hardes sont encore plus misérables que les siennes. Elles peinent à couvrir des corps rongés par la maladie. Ici, vivent pêle-mêle tous ceux que la ville exècre et vomit. La fillette s’arrête plus loin, devant une demeure moins misérable que les autres. Une grande fille silencieuse y tresse un panier de joncs. Vite, elle entre, décroche çà et là des ingrédients, elle les enveloppe dans un haillon grossier et les tend à l’enfant. À nouveau les ombres malades, la rivière, les murailles et la masure de la rue Chartroussas. Les halètements sont devenus des plaintes. Les femmes resserrent le cercle. La sage-femme mélange, écrase et pile les plantes. Jehanne regarde et enregistre. La précision des gestes, l’assurance de la praticienne. Le respect dont on l’entoure. Soudain, un double cri jaillit de l’assemblée des femmes. Le nouveau-né est là. En quelques heures, emportés par une fièvre commune, la mère et le nourrisson mourront, comme tant d’autres.
Giroflée se rappelle les heures et les jours suivants : les deux cadavres entortillés dans des draps, la fosse béante, les voisines et son père. Elle n’est pas la plus âgée des filles. Sa sœur Gratienne prend place devant le chaudron et les corvées. Son père, épuisé et silencieux, rentre à la nuit.
Comment une sorcière aurait-elle pu mourir aussi anonyme et sans les secours de ses propres charmes ?
Giroflée regarde l’homme. Elle a mal ; elle est torturée par une corde qui lui arrache les bras et avec laquelle elle a été soulevée en l’air à plusieurs reprises. Sa voix est grave, légèrement voilée.
— Ma mère n’était pas sorcière, Seigneur. L’aurait-elle été qu’elle aurait sûrement vécu plus longtemps…
— Prouve-le, reprit-il. N’est-ce point une terrible engeance qui se reproduit de mère en fille ?
— Que vous dire ? J’ai oublié son visage. Je ne sais presque rien d’elle. Elle lavait le linge aux gens du quartier de Narbonne.
— Qui fréquentait-elle ? Ne me mens pas. De toute façon, je saurai la vérité. Les gens comme vous doivent mourir. Une seule créature de Satan dans un quartier et en peu de temps, on voit tant d’enfants égarés, tant de femmes enceintes perdant leur fruit, tant de haut mal donné à de pauvres créatures, tant d’animaux perdus, tant de fruits gâtés, que la foudre ni autre fléau du ciel ne sont rien en comparaison…
Giroflée, abrutie par la souffrance, se tait. Son esprit évoque les images d’un passé révolu.
« Gratienne, quelle est cette fleur si belle qui s’accroche aux murs du rempart ? Fais-moi une couronne.
— Une giroflée ! Sa tige est trop dure ! Ta couronne ne tiendrait pas droite. »
La fillette observe les corolles. Les feuilles déjà attaquées par le vent se dessèchent. Elle éprouve une allégresse à regarder ainsi la fleur des remparts frissonner. Elle revient souvent. Elle apprend à connaître les endroits qui les abritent. Dans cette cour de la rue de Malariac, il en pousse de presque jaunes, sur le mur du couvent des Cordeliers, le violet se mélange avec le pourpre. Ailleurs, elle en a vu de très petites, ocre pâle au cœur rosé. Elle aime l’odeur discrète qui se dégage des pétales et celle plus âcre qu’elle répand en écrasant une feuille au creux de sa paume. Elle charge les radeaux de brindilles de bouquets mordorés. Le cœur de la fleur est un œil qui la regarde avec douceur. Gratienne se rit de ce caprice, mais ne manque jamais de lui en glisser un brin dans les cheveux. Jehanne devient Giroflée, d’abord pour elle seule : « Je suis une giroflée… Je ne crains rien. Je m’accroche et je n’ai besoin de personne ! » Puis pour les enfants avec lesquels elle va chercher du bois sec : « Eh, Giroflée ! Depuis quand les filles de la rue Chartroussas se parent de fleurs aussi laides ? »
L’ombre d’un sourire effleure ses lèvres craquelées par la soif.
Patiemment, l’homme reprend :
— Tu dis que tu as oublié ta mère. Tu ne sais pas si elle était, elle aussi, une sorcière. C’est bien cela ? Comment expliques-tu alors que certaines l’aient vue distribuer des potions aux gens du quartier ?
— Je n’ai jamais assisté à pareille chose.
— Beaucoup se le rappellent qui sont venus ici témoigner.
— Seigneur, que peuvent-ils avoir vu si sa propre fille n’avait rien…
— Tais-toi ! Ton silence à propos de ta mère est déjà l’aveu de votre communauté de pratiques.
L’homme se retourne légèrement vers sa gauche. Il fait un signe de la main à une silhouette assise en retrait. Un parchemin est déroulé.
— Écoute, reprend l’homme, voici ce que nous avons consigné. Si ta mémoire fait défaut, apprends qu’elle ne manque pas à d’autres.
Une voix dans l’ombre commence la lecture ;
« Mes parents m’ont appelée Marie et mes voisins me nomment Marie des Remparts. J’étais enfant quand la femme Rey exerçait son commerce diabolique. Je promets que tout ce qui sortira de ma bouche ne contiendra pas de mensonges. Je suis bonne chrétienne et ne veux en aucun cas offenser le Seigneur Dieu tout-puissant… »
Marie des Remparts… Giroflée revoit la fillette brune dont l’une des mains portait une vilaine cicatrice. Un chien errant l’avait mordue. Elle habitait une masure, près du moulin du Fust, accolée aux grands murs. Elle parlait peu et cachait sa main déformée dans les plis de sa robe. Plus tard, elle avait suivi un bûcheron de Marsanne, mais ce dernier était mort et Marie, chargée de trois enfants, avait repris le chemin de la ville. Elle avait épousé un commerçant. On disait de lui qu’il la battait. D’autres au contraire parlaient de lui comme d’un homme pieux, fréquentant messes et processions et donnant des écus aux Frères. Marie tenait la boutique de son drapier de mari. Sa main déchirée s’abritait désormais sous les festons de ses manches.
« … La femme Rey était une vilaine sorcière. Elle fréquentait une vieille qui vivait dans la rue des Granges. On disait qu’elles faisaient affaire ensemble, on les a vues une nuit se diriger vers le bois de Laud et… »
— Seigneur, murmure Giroflée, cette femme était une de nos cousines. Elle avait pour nom Magdeleine et travaillait chez un savetier dont j’ai oublié le nom.
— Tais-toi encore. Ta lignée est un ramassis de femmes mal famées. Ne parle que si ta mémoire te revient vraiment et écoute jusqu’au bout le témoignage d’une bonne chrétienne.
À nouveau, la voix dans l’ombre reprend la lecture.
« … et chevaucher une créature dont la noirceur m’a fait me signer immédiatement. Le lendemain, la femme Rey, qui s’appelait Nicole, était à la rivière, avec d’autres lavandières. Certaines remarquèrent ses yeux fatigués et sa mine pâle. Elles l’interrogèrent. Mal leur en a pris. Le même jour, le courant emportait une chemise à Martine Daydé et l’enfant de la femme Chapelain s’estropia sur une pierre. Parfois, Nicole Rey donnait des flacons autour d’elle dans lesquels, je suis sûre, se cachaient quelques élixirs qui rendent amoureux. Une de mes cousines voulait plaire à un jeune homme de la rue des Taules. Elle voulait en acheter. Je l’en dissuadai au nom de notre Seigneur Jésus-Christ qui ne veut pas que nous commandions ainsi aux choses de l’esprit et du cœur. Ma cousine, d’ailleurs, épousa… »
Giroflée regarde la fenêtre en face d’elle. Elle tente de s’abstraire de la lecture. Elle essaie d’oublier ses poignets gonflés et douloureux, ses bras meurtris. Sa langue râpeuse ne peut pas apaiser sa bouche desséchée. Cela fait des heures que l’homme l’interroge. De quels flacons parle cette femme ? Sa mère ne possédait rien, ne vendait rien, à part la force de ses bras.
Une cruche et quelques pots étaient les seuls biens de la maison. Giroflée se rappelle la cruche, c’est elle qui allait la remplir à la fontaine. Elle revoit encore la bouche de chimère qui dispensait une eau froide et limpide, les jeux improvisés avec les autres fillettes de corvée. Elles s’arrosaient abondamment, elles criaient. Giroflée rentrait parfois si trempée que Nicole Rey lui tirait les nattes pour lui faire entrer la raison. En ce temps-là, sa mère lui tressait les cheveux. Son père, un soir d’automne, avait sculpté, pour elle et une autre de ses sœurs, une poupée grossière dans un morceau de hêtre. Elles l’avaient habillée de hardes et de fleurs, lui avait fabriqué un berceau d’herbes soigneusement séchées. Elles la berçaient à tour de rôle et la suspendaient à côté du nouveau-né lorsqu’elles devaient sortir. Des miettes de vie passée, des pépites d’insouciance.
« Et ma pauvre mère, que le ciel a recueillie parmi ses Anges, j’en suis certaine, me demandait toujours d’éviter la rue Chartroussas. Il y a des chevaucheuses de balais, me disait-elle, de fort méchantes gens qui ont transformé le quartier et la ville en pays de Magonie {1} . Elle disait encore que les villes qui ont deux rivières sont dangereuses pour les bonnes chrétiennes. »
La nuit tombe lentement en août, mais au fur et à mesure du témoignage de Marie des Remparts, l’obscurité s’est installée dans la salle voûtée. Malgré les larges fenêtres qui dominent la ville, le clerc invisible ne peut plus lire.
On détache Giroflée, on la ramène dans sa prison. On la jette sur le sol de terre sombre. Il n’y a pas de fenêtre. Elle aura de l’eau et une bouillie d’avoine, car il faut bien la garder en vie pour que l’interrogatoire se poursuive.
L’entrée en profession – 30 juillet 1489


J’ai peine pour toi, ma fille, à te regarder t’enfoncer dans tes erreurs. Ton témoignage n’apporte rien pour ta mère, elle pourrit probablement en enfer, avec toutes les créatures diaboliques qui ne se sont pas repenties devant un représentant de Notre Sainte Mère l’Église, et toutes les prières du monde ne peuvent rien pour ce châtiment éternel. Mais toi… Souhaites-tu donc la rejoindre en t’obstinant ?
Où sont ces pouvoirs, Seigneur, qui ne peuvent me délier de cette corde qui s’enfonce dans ma chair ? Pourquoi suis-je ici ? Car si j’avais commerce avec le diable, il serait sans doute venu me délivrer !
Femme sans vergogne, tu offenses le Seigneur tout-puissant. Tu avoues donc croire en la toute-puissance du démon et tu attends qu’il vienne te délivrer ?
Je n’attends rien ni personne. Je ne suis qu’une femme versée dans les plantes et…
Silence. Une de tes connaissances est là, prête à témoigner.
L’homme fait un mouvement de la main. Une silhouette s’avance. Une femme jeune. Son visage est apeuré. Ses yeux glissent sur Giroflée tandis qu’un mouvement d’épaule trahit son émotion. Sur un signe de celui-ci, elle s’agenouille devant le prélat. Il commence :
Ma fille… Es-tu bonne chrétienne ?
Oui, Seigneur.
La voix est presque inaudible.
Alors, tout ce que tu diras portera le sceau de la vérité ?
Oui.
Sais-tu que les sorcières sont punies de mort ?
Oui.
Nous t’écoutons. Et d’abord, répète-moi ton nom.
Jeannette Belloc, dite l’Agassa.
Parle plus fort ! Nous devons tous entendre, et plus encore la créature diabolique qui est devant toi. Ne crains rien, elle ne peut plus te nuire. Nous l’avons démasquée. Je veux obtenir d’elle des aveux et, qui sait, peut-être le salut de son âme. Tu dois nous y aider, car il est du devoir de toute chrétienne digne de ce nom de le faire.
La voix de Jeannette peine à s’affirmer et à s’élever. Ses mains se crispent et disent la somme de peurs qui l’habitent. Giroflée attend.
Je vivais rue de la Fonderie. Mon père, Pierre Belloc, y était étameur. Ma mère, Louise, lavandière, comme la mère de Giroflée. Habituellement, elles établissaient leur activité de l’autre côté du quartier des tanneurs. Bien souvent, je l’accompagnais. Il faisait bon au bord de l’eau et les autres filles venaient avec leur mère.
Ladite Giroflée était-elle de celles-là ?
Jeannette peine à comprendre le phrasé savant de l’homme. Ses yeux se lèvent vers lui. Elle n’ose lui demander de répéter sa question. Elle attend anxieusement.
Je te demande, fille Belloc, si Giroflée faisait partie de tes fréquentations quand tu accompagnais ta mère au bord du Roubion ?
Seigneur, murmure-t-elle, comme toutes les filles des lavandières d’alors. Il y avait une fille aux cheveux rouille dont j’ai perdu le nom, Françoise de la rue Charretière, Nicoline de la rue des Quatre Pas et Giroflée, bien sûr.
Que faisiez-vous ?
L’homme articule patiemment. À nouveau, il bat imperceptiblement le dallage de ses mules de soie. Une lumière intense entre par les larges fenêtres. Le ciel, d’un bleu violent, se découpe dans l’arcature légère.
Ce que font les fillettes ensemble… des jeux avec l’eau, avec les cailloux, des couronnes avec les fleurs ou des paniers avec les joncs. Toutes choses permises, Seigneur, et sous l’œil de nos mères.
Que faisiez-vous de ces couronnes ?
Giroflée se rappelle. Des couronnes de fleurs jaunes, dans lesquelles elles piquaient une ou deux fleurs d’iris, à la saison, avant de s’en coiffer. Elles étaient alors des princesses et commandaient à d’invisibles valets, appelaient des pages qui leur apportaient des mets succulents : bécasses rôties et soupe de roses. Les fillettes faisaient alors semblant de manger avec ce qu’elles pensaient être le comportement adéquat : avec emphase, elles portaient à leur bouche des feuilles de badiane sur des galets, puis explosaient de rire lorsqu’une des couronnes tombait aux pieds de sa souveraine. Les princesses creusaient ensuite le sable pour en faire des canaux dans lesquels elles jetaient des bouts de bois devenus barques de fête.
Des ornements de princesses…
N’était-ce pas plutôt des coiffes de fées qu’une mauvaise créature t’aurait demandé de fabriquer ? Sais-tu que les sorcières vont parfois en forêt, ornées de couronnes tressées qu’elles offrent aux forces démoniaques ?
Jeannette se trouble. Que veut-il dire ? Elle ne sait pas si elle a bien fait de parler ainsi sans retenue de ces jeux qui lui semblaient si innocents. Devant son silence, l’homme reprend :
Tu ne comprends pas ma question ou tu n’oses me répondre ? Parle ! Il faut que je sache si ton commerce avec cette mauvaise engeance a corrompu ton âme. Il faut que j’extirpe de toi la vérité. Regarde autour de toi. Ce sont des instruments conçus pour arracher les aveux les plus enfouis…
Seigneur, je vous supplie de me croire. Nous étions fillettes et ces couronnes étaient des jeux.
Même pour Giroflée ?
Je l’ignore, concède Jeannette dans sa panique grandissante.
La lumière de la salle révèle en effet un chevalet destiné à écarteler les membres, une barre pour broyer les poignets et les chevilles et une canne pour comprimer les doigts. Elle ne sait rien de leur destination, mais elle n’ignore pas les tortures réservées à ceux que l’on veut faire parler. Elle va livrer ce qu’elle sait et même ce qu’elle ne sait pas, ce que l’on colportait et ce que l’on se chuchotait dans la promiscuité des taudis.
Giroflée gardait toujours sa couronne pour la jeter dans la rivière. Peut-être en faisait-elle offrande aux esprits malins ? On disait d’elle qu’elle était une enfant dont il fallait se méfier. Qu’il ne fallait pas la regarder trop longtemps dans les yeux, car on pouvait y perdre ses forces. On disait aussi qu’elle connaissait les plantes qui guérissent et celles qui peuvent tuer…
Giroflée se revoit, l’année où Gratienne avait quitté la demeure de la rue Chartroussas. Elle s’était mariée à Savasse, avec un journalier. Leur père était mort quelques mois auparavant. Il restait encore deux marmots plus jeunes pour qui elle cherchait la pitance. Elle gardait l’image de la sage-femme de la Maladrerie. Elle aurait voulu être experte comme elle. En attendant, elle expérimentait les effets des plantes avec un zèle d’autodidacte.
Elle croquait en infime quantité tous les fruits sauvages : les baies violettes que l’on consommait blettes et qu’elle testait à tous les stades de la maturité, les salades les plus étranges, les feuilles, les graines… Puis, elle attendait les effets sur son corps. Parfois, il ne se passait rien, parfois, elle gardait des jours entiers une terrible âcreté dans la bouche, ou bien elle éprouvait de violentes coliques qui la gardaient allongée sur son grabat. Des fièvres récurrentes pouvaient la terrasser. Pendant quelques heures, elle avait perdu raison et entendement en consommant des graines sombres cueillies dans un sous-bois. Elle crut mourir plusieurs fois. Elle décida alors d’étendre son champ d’expérimentation en se servant de ses voisins ou de ses camarades.
« Viens ici, Claude… Je vais te mettre un cataplasme sur ta brûlure qui va te faire le plus grand bien. »
Elle pilait alors quelques feuilles larges et tendres qui poussaient près d’un puits du quartier de Narbonne, elle rajoutait de l’eau fraîche et appliquait la pâte ainsi obtenue.
« Séverin, je vais te donner une décoction d’orties blanches. Tu marcheras plus aisément… »
Elle recevait parfois un chou ou des navets si le patient se sentait remis, souvent sa sollicitude seule suffisait à proclamer un progrès. Sa voix douce, ses mains agiles et menues ne guérissaient pas forcément, mais faisaient du bien. La vie était rude et impitoyable, chaque faiblesse pouvait être les prémices d’une mort pénible, la détresse d’être invalide s’ajoutait à la peur de mourir de faim. Giroflée apaisait par sa seule présence et redonnait l’espoir.

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