IMPASSE DE LA LIBERTE ROMAN
224 pages
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IMPASSE DE LA LIBERTE ROMAN

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Description

L'image d'une femme à sa fenêtre, perdue dans ses renoncements, a donné naissance à ce roman intimiste, psychologique, qui s'enracine dans le Sud-Ouest de la France. Cette dérive va plonger Claire dans une recherche de sens sur son histoire, nous invitant au questionnement existentiel, amoureux, identitaire... Cette vie s'étiolant dans l'indifférence, le passé remonte à la surface, troublant les eaux d'un bonheur familial taillé sur mesure.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 juillet 2011
Nombre de lectures 17
EAN13 9782296465602
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0118€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-55226-5
EAN : 9782296552265

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
Impasse de la liberté
Du même auteur


Collection d’orthophonie


Le bégaiement, approche plurielle, Editions Masson (épuisé), Paris, 1997.

Histoire d’un bégaiement, Editions Masson (épuisé), Paris, 2001.
Josyane Rey-Lacoste


Impasse de la liberté


Roman


L’Harmattan
« Qu’on me laisse à mes nuages éteints, à mon immortelle impuissance, à mes déraisonnables espoirs. Mais qu’on sache bien que je n’abdique aucune de mes erreurs. »

Antonin Artaud, L’Ombilic des Limbes.
Avant-propos
D errière la vitre se tient, telle une ombre, un visage grave et pâle. Des cheveux châtains, mi-longs, relevés à la va-vite, donnent une certaine fantaisie à ce visage sans beauté particulière, mais avec ce charme touchant, en demi-teinte, des êtres qui se perdent dans leurs rêves. Claire est cette femme en attente de vie ; une sentinelle impassible, hors d’atteinte. Son silence envahit l’espace, gangrène cette vérité contenue, étouffée sous le poids des faux-semblants. Cette vérité qui s’abrite aujourd’hui derrière une fenêtre est comme un miroir : elle nous observe, questionne nos existences ; posée face à nous, telle une énigme, elle attend, elle nous attend.

L’histoire de Claire ressemble à ces vies déroutées de leur chemin familier, en attente de rédemption. Comme si une inquiétante étrangeté s’était peu à peu emparée de leur existence, elles basculent dans une forme de désespérance banale, terriblement ordinaire. Derrière ces dérives, tout un passé en ruine s’effrite de jour en jour. Un passé qui n’intéresse plus personne. Sauf moi, Jean-Philippe, et peut-être vous, qui allez me suivre dans cette aventure. Vous comprendrez au fil de ce récit que la vie nous amène à des choix étranges, à des rapprochements, à des éloignements qui semblent imprévisibles – qui semblent seulement, car derrière les apparences se cache une vie souterraine et puissante, une vie où la recherche de la vérité mêlée avec la réalité de nos mensonges mène parfois à cette impasse de la liberté, à ce travail en trompe-l’œil de la peur qui guide nos pas.

Mais revenons au début de cette histoire, laissons-la se dérouler sans chercher à savoir, devinons-la sous ses masques, embarquons avec elle les yeux ouverts.
Chapitre I
L e mois de mai laissait éclater toute la virtuosité d’un printemps à son apogée. Déjà les roses commençaient leurs ballets de couleurs délicates chaussées de massifs de buis. La glycine s’enroulait puissante autour des arceaux de la tonnelle, serpent géant à la recherche d’une lumière essentielle à sa survie ; ses grappes mauves aux jours comptés dégoulinaient le long des volutes en fer forgé, pesantes de tant d’abondance, et pourtant si fragiles qu’à la moindre pluie elles s’éparpilleraient sur le sol, puis finiraient dans l’oubli.

La lumière d’après-midi diffusait une clarté chatoyante dans le salon où Claire et Jean-Philippe prenaient place. Autour d’eux, la disposition fantaisiste mais néanmoins élégante des meubles, des livres, des objets, jouait de cette lumière ; une atmosphère apaisée s’en dégageait, semblant se diluer dans l’espace comme une invitation à la confidence.
De larges baies vitrées témoignaient du désir de se tenir à la lisière d’un dedans-dehors complice et un peu voyeur : une maison n’est-elle pas une sorte de théâtre de l’intime où la moindre parcelle de nos vies se joue dans une alternance de rôles ?
Tour à tour acteur et spectateur d’un monde familier. On y entre, on en sort, avec plus ou moins de conviction dans le choix de son rôle ; c’est ainsi que la maîtresse de maison voyait son monde, une amante des lieux où s’entrecroise le désir.

Claire possédait le souci de l’harmonie qui s’opposait à l’artificialité d’un décor. Elle détestait ces endroits où l’œil ne peut aller au delà de ce qu’il voit. Faire joli ne l’intéressait pas.
Le lieu dit « Au Capulet » abritait sa troisième maison. Dans chacune d’entre elles sommeillaient des correspondances singulières ; une filiation où régnait une espèce d’évidence. Ce goût sensible et créatif de Claire s’était essentiellement exercé dans l’espace clos de sa vie privée.
Son absence d’ambition avait-elle nui à son équilibre ?
Elle refusait de se morfondre dans des regrets. C’était ainsi. Une forme d’acceptation, peut-être de renoncement, avait peu à peu recouvert son choix de vie.

Venez vous asseoir près de moi.
Le ton calme et déterminé de la voix de Claire tranchait avec la fièvre de ses yeux.
Tous deux, ainsi livrés au face-à-face d’une conversation pourtant informelle, gardaient une rigidité étonnante. La profession de psychanalyste de Jean-Philippe participait sûrement à cette forme de gravité, de profondeur, qui émanaient de leurs entrevues.
Cela fait quelques semaines qu’on ne s’est pas vu, dit Claire en versant le thé.
Le manque de temps, les ponts du mois de mai… Et puis des patients qui appréhendent l’approche des vacances…
Cela semble paradoxal.
Ne croyez pas cela, pour beaucoup de personnes, le travail, les contraintes quotidiennes assurent, même si elles s’en plaignent, une forme de permanence qui les rassure.
On ne s’avoue jamais ce genre de choses, n’est-ce pas ? demanda Claire avec un petit sourire.
En général, on attend que le désordre envahisse tout l’espace, jusqu’au moment où on manque d’oxygène… jusqu’à la déprime… Mais on connaît tous ces moments de fuite !
J’ai besoin de bouger, rajouta-t-il tout en joignant l’acte à la parole. Toute la journée assis, c’est parfois insupportable. Je rêve de séances comme des promenades, avec de grandes enjambées, plutôt que ces micro réajustements d’un corps prisonnier de son fauteuil !
Pourquoi pas ? Vous avez peut-être raison, même si je vous soupçonne de ne pas vraiment croire à ce que vous dites !
Il y aurait des réfractaires avec des mots d’excuse comme à l’école ! Par contre, des actifs comme Thomas seraient de potentiels patients ! plaisanta Jean-Philippe tout en se rasseyant. Plus sérieusement, comment va-t-il ?
Bien je pense, se surprit-elle à répondre, comme si ni l’un ni l’autre ne prenaient plus la peine de s’enquérir de leurs états d’âme. Sa vie, comme vous venez de le dire, est un tourbillon de projets, d’activités…
Et vous Claire ?
Oh moi, je survis ! répliqua-t-elle dans un éclat de rire.
Jean-Philippe savait que derrière ce rire forcé se cachait un mal de vivre que son amie tentait de surmonter seule. Une solitude qui devenait au fil des mois, plus douloureuse, plus contraignante.
On est tous d’une certaine façon des survivants ! acquiesça-t-il d’un mouvement de bras qui exprimait cette fatalité incontournable. Mais, à part ce sort commun, comment vous sentez-vous ? Je ne veux pas être indiscret Claire, mais je vois bien que vous traversez une période difficile et…
Vous ne l’êtes pas, coupa-t-elle d’une voix aussi douce que ferme. Vous écoutez toute la journée des personnes déprimées, je ne veux pas vous importuner avec mes problèmes…
Est-ce une raison pour que nous ne parlions pas de vous ?
Peut-être que je me contente de ces conversations libres et spontanées que nous partageons.
Justement, insista-t-il, cette liberté de parole n’a de sens que si nous osons nous découvrir. Vous le savez bien.
Oui, je le sais, murmura-t-elle avec une pointe de docilité feinte. Mais n’oubliez pas que nous sommes des amis qui pratiquons un exercice périlleux, nous avons en commun une personne qui nous est chère à tous les deux : mon mari ! Dans ces conditions, fit-elle avec une moue espiègle, oser se découvrir devient un déshabillage qui dénude également l’autre !
Ne vous cachez pas derrière Thomas. Mon regard n’est pas inquisiteur. Je veux simplement vous aider.
Claire savourait ce moment où elle faisait face à un homme qui n’avait pas peur de cette bataille de mots. L’amitié est un corps à corps verbal souvent difficile avec un partenaire de sexe opposé. Elle avait cette chance de partager cet espace intime sans aucune ambiguïté. Thomas même s’en amusait quand il rentrait les soirs où elle avait bavardé avec Jean-Philippe toute l’après-midi, et qu’une pizza congelée faisait l’affaire du dîner. « Deux solitaires qui se rencontrent, et c’en est fini des devoirs familiaux ! », disait-il en la taquinant.
« Ma solitude, pensait alors Claire, silencieuse face à l’aveuglement de son mari, est un gouffre qui m’engloutit peu à peu. »
Elle préférait taire cette descente dont elle redoutait une chute soudaine et violente, que de la confier à Thomas. Elle avait trouvé auprès de Jean-Philippe cet oxygène qui lui permettait de tenir en équilibre sur cette brèche qui menaçait à tout moment de s’effondrer. Un oxygène qu’elle économisait en avançant à petits pas vers la confidence.
Les autres m’intéressent plus que moi-même… Du moins, c’est ce que je veux croire, pensa-t-elle tout haut.
Jean-Philippe observait Claire comme une partenaire de jeu dont la partie commençait toujours dans l’humour et la provocation.
A vrai dire, reprit-elle avec malice, je ne sais pas si les autres m’intéressent ou s’ils permettent à la femme d’intérieur que je suis, de m’oublier quelque part… comme un objet posé sur une étagère !
Une femme d’intérieur oubliée sur une étagère ! quel destin !
Vous aussi, vous êtes un homme d’intérieur. Vous dépoussiérez l’âme humaine ; vous lui redonnez cette luminosité qui permet d’avancer avec moins d’entraves.
Et vous, vous préférez survivre ? questionna brutalement Jean-Philippe, décidé à crever cet abcès de silence dans lequel Claire s’enfermait depuis plusieurs mois.
Parlez-moi plutôt de ceux qui vivent… lui répondit-elle en baissant la tête.
Pourquoi ? Vous êtes une étrangère pour eux ? osa-t-il lui demander.
Je ne comprends pas ce que vous voulez dire, répondit-elle troublée par la question de son ami. Je ne parlais pas de ceux que je côtoie mais… mais de ces personnes qui fréquentent vos cabinets.
C’était là une manœuvre classique du comportement de Claire : tenter des digressions qui lui éviteraient ce face à face avec elle -même. Elle avait perdu le mode d’emploi pour écouter et formuler ses ressentis. Comme le noyé près de la rive, elle concentrait son énergie sur le but à atteindre en oubliant de respirer ; son salut ne pouvait être qu’hors d’elle, sur ces rives qui devenaient, à force de se débattre, de plus en plus lointaines et inaccessibles.
Je ne vous demande pas de trahir le secret médical, rajouta-t-elle après un court silence, mais votre profession suscite une curiosité, certes proche du voyeurisme, j’en conviens, mais…
Voilà pourquoi je fuis ces conversations de salon, coupa-t-il avec l’intention ouverte et déclarée de bousculer Claire dans ses retranchements. Pourquoi revenez-vous systématiquement sur ce sujet ? Pour vous rassurer ? Pour vous persuader que vous n’appartenez pas à cette catégorie de personnes en souffrance ?
Un silence embarrassé fit écho aux paroles de Jean-Philippe qui machinalement sortit un paquet de cigarettes de la poche de son veston.
Pardonnez mon insistance, dit-elle à bout d’arguments.
Je vous pardonne volontiers Claire. Je pourrais satisfaire votre curiosité et en rester là ; mais alors quel sens aurait notre amitié ?
Votre présence m’est déjà précieuse.
J’ai peur qu’elle ne soit suffisante.
Claire sentit une douleur parcourir sa poitrine. Cette conversation ne serait pas comme les autres, rien ne serait anodin. Elle aurait beau lutter, Jean-Philippe ne la lâcherait pas.
Que cherchez-vous à savoir ? demanda-t-il en proposant une cigarette à Claire qui s’en empara avec soulagement.
Ces questions qui lui venaient à l’esprit quand elle était seule perdaient de leur simplicité face à son ami. S’exprimer devenait compliqué. Non seulement s’exprimer, mais la pensée elle-même semblait se perdre dans des détours compliqués.
Peut-être suis-je moi-même tentée par cette expérience, avoua-t-elle comme prise en faute.
Et comment imaginez-vous cette expérience… ce lieu où vous feriez cette expérience ? prononça-t-il avec une sollicitude nouvelle dans le ton de sa voix.
Je ne sais pas, finit-elle par répondre en se calant dans l’angle du canapé comme acculée par les questions de Jean-Philippe.
Vous ne savez pas ou vous préférez taire ce qui, malgré vous, tente de se dire ?
Comment pouvez-vous être, à la fois, aussi charmant et…
Et ?
Aussi déroutant, aussi têtu, aussi…
Aussi ?
Je ne sais plus… Je suis désolée.
Arrêtez de vous excuser Claire. Regardez autour de vous ; regardez la vie autour de vous. C’est comme si vous étiez coupée d’elle ; il vous manque une passerelle pour la rejoindre. Cette passerelle, vous devez la construire à l’intérieur de vous et oser ce dialogue.
C’est difficile pour moi d’exprimer ces choses-là.
Vous avez la liberté de ne pas me répondre.
Ai-je vraiment le choix ?
Vous l’avez encore.
Que voulez-vous dire par « encore » ?
On peut se faire très mal quand on s’enferme comme vous le faites dans le déni.
Je sais, répondit-elle simplement.
Alors osez ces premiers mots, lui dit-il avec douceur.
Claire reposa sa tasse de thé.
D’une main distraite elle entreprit de redresser les coussins, elle cherchait maladroitement à repousser cet instant où parler deviendrait la seule issue à ce silence dans lequel elle s’abritait et tenait à distance son mal de vivre ; aucun mouvement ne devait rompre cet état d’engourdissement intérieur.
C’est vrai, je pense souvent à ces personnes qui font ce pas vers cet inconnu ; peut-être même que je les envie, concéda-t-elle presque à regret comme si elle trahissait un pacte avec elle-même.
Qu’est-ce qui vous fait peur dans cette démarche ?
Sûrement de me retrouver face à une personne que je ne connais pas. Vous me demandiez comment j’imaginais ce lieu... Eh bien, c’est étrange, il m’apparaît comme une sorte de huis-clos, un décor figé, fermé sur lui-même… quelque chose qui ressemblerait à une tiédeur fœtale… Vous voyez qu’il vaut mieux que je me taise, dit-elle désorientée par ses propos.
Non, au contraire, continuez, l’encouragea-t-il.
J’aurais peur d’étouffer sous cette attente interrogative de l’autre… Un tel lieu est inaccessible pour moi.
Ses mots étaient comme autant de marches à escalader pour atteindre cette parole qui se risquait à dire sa peur ; ils donnaient l’impression, une fois le seuil de cette parole franchi, de flotter autour d’elle.
Claire, d’un geste de la main, releva sa frange à la lisière de son regard, comme si elle voulait rendre visible quelque chose ; ses yeux d’un vert sombre cherchaient près de son ami cette lueur qui lui permettrait d’avoir moins peur de la vie.
Et s’il n’était plus inaccessible, que se passerait-il ? insista Jean-Philippe.
Alors, osa-t-elle dire avec un sourire timide, je m’allongerais près de vous, vous m’écouteriez… Et moi sagement, je vous raconterais mes frayeurs d’enfant.
Il y avait dans cette dernière phrase, à la fois le désir sincère de s’abandonner, et en même temps cette distance que crée la provocation. Tous deux savaient que derrière ces mots empreints d’ambivalence se tenait, immobile, figée mais jusqu’à quand ? l’angoisse. L’angoisse de basculer dans un scénario où la vérité est rarement celle que l’on attend.
Ce ne serait pas près de moi que vous vous allongeriez, il faut de la neutralité dans cette relation. Cette enfant dont vous parlez, à la différence de la femme que vous êtes, sait... elle sait qu’elle doit se poser, dit Jean-Philippe en détachant la fin de sa phrase, le regard fixé sur Claire dont le visage soudain changea d’expression.
Me poser ?
Elle avait prononcé ces deux mots comme deux ailes d’une interrogation en suspens. Elle redevenait celle qui avait toujours combattu ses blessures avec des armes parfois bien plus redoutables que le mal lui-même.
Je suis très admirative de cette forme d’abandon que requiert l’analyse, mais honnêtement, je ne sais pas si j’en serais capable, poursuivit-elle dubitative. Il y a un monde entre ce que j’imagine et la réalité. Mon cocon est ici dans cette maison.
Un cocon n’est souvent qu’une prison déguisée qui enferme la peur... elle peut la rendre plus dangereuse qu’elle n’est.
Alors, laissez-moi le temps d’apprivoiser ma peur ; n’est-ce pas ainsi que nous avançons, avec la patience de celui qui connaît la vertu du temps ?
Je croyais que vous étiez d’un tempérament plutôt impatient, ne put s’empêcher de relever Jean-Philippe.
Vous avez raison, je suis terriblement impatiente. Mais parfois, je préfère me réfugier dans l’oubli plutôt que de sentir cette impatience se transformer en insatisfaction. Vous voyez, je suis non seulement impatiente, mais lâche ! J’attends que le temps fasse son œuvre…
Impatiente, lâche, qu’avez-vous d’autre « en rayon » ?
Claire souriait, un peu surprise de voir Jean-Philippe rentrer dans son jeu de massacre.
Plein d’autres malfaçons qui demanderaient un vrai travail de restauration dans votre cabinet ! rétorqua-t-elle vivement.
Elle s’accrochait à ce jeu de provocation comme le désespéré à son radeau de survie. Pourtant, c’était la première fois qu’elle allait aussi loin dans la confidence. Comme s’il percevait cette porte ouverte, Jean-Philippe regarda Claire avec une attention appuyée, presque dure. Puis, en détachant chaque mot, comme si chacun contenait la clé de la phrase, il lui dit :
Il faut du désir. Un vrai, un authentique désir pour avancer dans les ténèbres de son histoire ; et bien sûr, du courage pour accepter de poser le masque et d’aller voir au delà du jeu de la provocation, l’envers du décor.

Ils étaient là, face à face, à tenter de démasquer les intentions de l’autre. Oui, il y avait un peu de cela, comme dans une enquête policière quand on examine à la loupe les moindres détails en vue de la recherche d’indices. Depuis plusieurs mois, ils progressaient lentement sur le chemin de la confidence mais sans jamais, jusqu’à ce jour, franchir le pas d’une certaine forme de révélation. Ce terme de révélation avait quelque chose d’énigmatique comme s’il recouvrait des émanations inavouables, coupables…

Vous savez Jean-Philippe, dit Claire la voix brusquement voilée par la tristesse, même si parfois je semble jouer à cache-cache avec les autres, je ne suis pas dupe de mes tours de passe-passe, j’en connais les risques. N’oubliez pas la sincérité de ma parole.
Elle avait prononcé ces derniers mots les yeux baissés comme si cette recherche de la vérité devait demeurer secrète.
Un étranger, entré subrepticement, aurait immanquablement remarqué, malgré la distance du vouvoiement, ces liens d’intimité. Une espèce de présence indicible semblait les relier sans que ni l’un ni l’autre ne puisse voir le véritable visage de cette étrange connivence.
Ne m’en veuillez pas, poursuivit-elle en relevant son regard, si l’absence est parfois pour moi d’une compagnie plus fascinante. Vous savez combien il peut être tentant de démissionner de sa vie, de se laisser couler dans une existence réglée par d’autres.

Claire se savait dans une impasse sans être capable d’en définir les raisons. Tout, autour d’elle, semblait se mouvoir dans un flou opaque. Ses repères peu à peu perdaient de leur consistance, elle devenait spectatrice d’une réalité qui se délitait. Son visage s’était peu à peu rapproché de celui de Jean-Philippe. Dans un même mouvement, ses paroles et son corps incarnaient ce désir de rejoindre l’autre, cet inconnu investi d’un pouvoir de guérison. Jean-Philippe ne pouvait ignorer ce désir.

Ayez moins peur de vous-même et accordez-vous cette confiance sans laquelle toute réalité devient inaccessible. Personne ne pourra vous aider si vous n’acceptez pas d’être le moteur de votre guérison.
Mais je ne suis pas malade ! s’exclama-t-elle comme si elle sortait d’un mauvais rêve. Comment pourrais-je guérir de quelque chose qui n’existe pas ? Je ne suis pas malade... du moins pas dans le sens où vous l’entendez.
Vous voulez dire que votre souffrance s’arrête à la porte du psy, qu’elle n’est recevable que par l’oreille attentive d’un ami, qu’elle doit rester à sa place, sagement, comme une image dans un cadre doré ?... Pourtant, vous comprenez bien que taire sa souffrance ne veut pas dire qu’elle n’existe pas.
Alors, peut-être que reconnaître sa souffrance requiert une force que je ne possède pas. Vos patients ont cette force, ils viennent vers vous parce qu’ils croient encore en eux-mêmes, sinon…
Sinon ?
Ne soyons pas lugubres, lui répondit-elle en secouant sa tête comme on chasse de mauvaises pensées, parlez-moi plutôt de ceux qui choisissent de se battre. Qu’avez-vous appris de leurs combats ?
Sa voix avait retrouvé son assurance. Elle décroisa ses jambes, les replia contre elle. Elle faisait penser ainsi à un animal aux aguets. Cette attention tendue avait quelque chose de juvénile dans son attitude. Etre face à Claire avait quelque chose d’imprévisible. Son charme reposait en partie sur cette sensation de vie à fleur de peau.
Jean-Philippe aimait cette fragilité un peu enfantine. Il connaissait Claire depuis son mariage avec Thomas, une vingtaine d’années entrecoupées de pertes de vues plus ou moins longues, mais depuis trois, quatre ans, ils avaient repris des relations plus régulières, plus propices à un vrai dialogue. Il avait appris à respecter sa peur de se découvrir.
Leurs silences se rejoignaient.
Peut-être était-ce pour ces capacités d’écoute et de silence à tous les deux que leurs conversations n’avaient jamais eu cette fulgurance, cette jouissance du verbe, même si une forme de jeu pimentait ces incursions dans l’intime. Ils étaient dans l’attente de cette chaleur calfeutrée que procurent les liaisons épistolaires, comme si leurs paroles avaient besoin de s’ajuster à la présence imaginaire de l’autre… alors les silences se faisaient et se défaisaient comme on décachète une lettre, avec un plaisir anticipé, retenu, contenu.
Vous disiez tout à l’heure que l’analyse vous évoquait un décor, une tiédeur fœtale, répondit-il enfin, détrompez-vous, il règne bien plus souvent un courant d’air glacial qui décourage de se découvrir ! L’analyse est tout sauf tiède et confortable. C’est le plus souvent une très grande solitude qui accompagne mes patients ; une solitude masquée, travestie, comme tout ce qui nous fait peur.
La lumière vive du dehors faisait des taches de couleurs sur le sol. De son pied Jean-Philippe jouait avec ; il voyait, à cet instant précis, cette solitude un peu comme ces trouées de lumière : inatteignable.
Mais pourtant, malgré cette peur, ne sommes-nous pas comme des enfants prêts à croire aux miracles, à espérer que la vie soit comme un lever de rideau : magique ? demanda-t-elle d’une petite voix.
Vous croyez encore aux miracles ? dit-il d’un air faussement amusé.
Je ne sais pas si je crois aux miracles, mais j’aimerais être encore une enfant. Une enfant qui avance le cœur rempli de fierté. Vous souvenez-vous de cette photo de Robert Doisneau où l’on voit un enfant, un garçon, portant fièrement des bouteilles de vin ? Il semble défier le monde. Il avance les bras chargés, le regard droit ; il sourit ; pourtant, peut-être sait-il déjà toute la cruauté de la vie ?... La générosité de cet enfant me touche beaucoup.
Oui, j’ai en mémoire cette photo et je comprends qu’elle vous touche.
Après un court silence, il poursuivit :
Parfois, vous me faites penser à un petit soldat. Votre petit garçon a quelque chose, également, du petit soldat : le courage… La cruauté du combat, sa vérité déchirante, c’est la perte de nos illusions et la très grande solitude qui en découle. Vous me demandiez ce que j’ai appris, eh bien c’est tout simplement cela, l’immensité de mon impuissance ! Je ne sais rien de plus que ce que sait tout homme qui a vécu son lot de souffrances et de déceptions ; la désillusion fait partie de l’apprentissage de la vie.

Claire esquissa un sourire à peine perceptible, une forme d’acquiescement. Il lui était réconfortant d’entendre dans la bouche de son ami ces mots qu’elle ressentait dans sa chair.
La désillusion avait peu à peu grignoté les contours de sa vie, même son corps semblait porter les stigmates du renoncement. Elle avait quelquefois ce sentiment terrible de se liquéfier dans une sorte d’absence grise, poisseuse. Elle se demandait alors si Thomas, son mari, entendait cette plainte silencieuse que son corps laissait transparaître. Leur vie glissait sur des rails qui ne menaient nulle part. Ils avaient perdu la boussole de leur désir, ils erraient dans cette banlieue du quotidien où les choses et les êtres se confondent dans l’habitude.
Peut-être, cet enlisement des sentiments était-il inévitable quand les années enserraient le couple dans ses certitudes ?
« Oui, peut-être, est-ce normal », se disait Claire quand elle s’accrochait encore aux vestiges heureux de sa vie. Mais depuis quelque temps il lui devenait de plus en plus difficile de se convaincre de la validité de ce raisonnement. Quelque chose ne fonctionnait plus.

Un silence réconfortant s’était installé entre eux. La lumière de cette fin d’après-midi peu à peu se tamisait. Une couleur légèrement orangée flirtait avec le naturel des murs, comme si ce mélange de pierre, de brique, de chaux attendait cet accord capricieux, aléatoire de la lumière pour se révéler dans toute sa beauté.
Dans le creux de ce silence, Claire fit tout à coup une chose déroutante : elle prit la main de Jean-Philippe, la porta à sa joue, la laissa glisser jusqu’à ses lèvres, et l’embrassa doucement. Ce geste surprenant était une forme de remerciement tendre et apaisé. Les yeux fermés, elle demeura ainsi quelques secondes, concentrée sur cet instant comme s’il représentait la quintessence de sa vie : un îlot de calme où se reposait son angoisse.
Elle avait l’impression d’abriter au fond d’elle une inconnue, capable peut-être, au delà de ses blessures, de lui donner cette envie d’y croire encore. « Berce mes rêves » semblait dire Claire à cette femme qui occupait de plus en plus ses pensées.
Quand elle ouvrit ses yeux, elle regarda autour d’elle un peu étourdie ; la maison semblait refermer ses bras autour d’elle.
Vous reviendrez, n’est-ce pas ? lui demanda-t-elle en reposant sa main.
Oui Claire, je reviendrai, mais n’oubliez pas, rien, ni personne ne pourra vous aider, si vous refusez d’entendre et de comprendre ce qui vous empêche d’être heureuse.
Peut-être y a-t-il dans ma conception de la vie une forme d’indécence à être heureux.
Je crois plutôt que l’indécence est de refuser ce cadeau d’être en vie et de jouir de sa liberté, lui répondit-il tout en se levant.
Claire se contenta de sourire à son ami. Quand elle se leva pour raccompagner Jean-Philippe, elle le vit s’arrêter au milieu de ce salon où tous deux avaient pris place sans savoir que de ces rendez-vous suintaient déjà, à mots couverts, les événements qui allaient se précipiter bientôt.
Jean-Philippe savait que ces bras qui se refermaient autour de Claire lâcheraient leur emprise, mais son impuissance rendait ce savoir intuitif, lourd et oppressant. Il était condamné à attendre. Immobile dans cette ambiance familière, comme un spectateur pris en otage, il reconnut cette forme de désespoir qui précède la rupture avec le réel : une tristesse profonde, insondable, silencieuse.
Chapitre II
T homas quitta son travail plus tôt qu’à l’accoutumée. Il parcourut les trente kilomètres qui le séparaient de la maison en essayant de fixer son attention sur sa conduite. La radio annonçait un bel été en perspective. L’animateur n’en finissait pas de se prélasser dans un discours plein de bonnes intentions sur une France qui s’apprêtait d’ici quelques semaines à fermer ses volets, et oublier, entre crème solaire et vin rosé, les entraves de la vie quotidienne. Thomas lui coupa net la parole ; le silence revint massif, puissant, salvateur.
Le trafic de l’autoroute était à cette heure d’une fluidité tentante. Un jour différent, Thomas aurait pris du plaisir à quelques accélérations – un plaisir quasi charnel. Mais aujourd’hui, un malaise emplissait l’espace. Il ouvrit sa vitre, un air chaud pénétra cet intérieur climatisé, calfeutré. Dans ces quelques mètres carrés se dressaient cette sensation de maîtrise, cette illusion de liberté et de pouvoir qu’affectionnaient particulièrement certains hommes. Thomas n’échappait pas à cette tentation masculine. Le monde extérieur ne l’intéressait que s’il pouvait le dominer, le conformer à son image. Mais ce réel dompté ne protégeait pas d’une irruption soudaine. La soirée d’hier soir faisait partie de ces événements déstabilisants, hors de cette sphère sous contrôle.
Thomas tenta de chasser ces pensées négatives qui tournaient comme des vautours autour de ce gouffre dans lequel Claire le précipitait. Il refusait cette mise en abîme. Le confort de ce décor taillé sur mesure devait jouer son rôle de protection. Il s’absorba dans sa conduite. Pendant un court moment il crut avoir repoussé ces questions intrusives, incompréhensibles qui s’aggloméraient dans son esprit jusqu’à former un écran, mais une image s’y projetait et le ramenait à cette réalité qu’il déniait : celle d’un homme fatigué. Fatigué de chercher dans les couloirs de l’existence des portemanteaux qui lui rendaient immanquablement le même fardeau d’angoisse face au temps qui dévore les illusions, ensevelit les années sous les regrets ; ce temps de plus en plus tyrannique qui le contraignait à endosser les habits d’un personnage qui perdait de sa consistance. Jusqu’alors, il était toujours parvenu à se rassurer ; la réussite était son antidote. Elle se résumait à un constat inattaquable : son travail d’ingénieur apprécié de tous, sa vie de famille heureuse entre Claire et Vincent, leur fils de dix-huit ans, promu, lui aussi, à de brillantes études, l’aisance financière, une belle maison… Tout cela était mérité. Il avait travaillé dur pour faire sa place, il ne devait rien à personne ; voilà ce qu’il se disait quand une ombre assombrissait ce tableau d’honneur.
Thomas faisait partie de ces personnes incapables de penser que le pire ennemi entre tous était soi-même. Mais pouvait-il encore se rassurer ?
Cette nuit dernière remettait en cause ce constat de la réussite. « N’avait-il pas tout réussi ? ». Cette question pleine d’évidence hier, résonnait, aujourd’hui, dans sa tête comme un écho vidé de sa substance.
Thomas parvint chez lui dans cet état de trouble grandissant. La maison était vide, il ne s’en inquiéta pas. Au contraire, il éprouva un certain soulagement, il ne pouvait se résoudre à chercher Claire. Il se servit un verre, s’allongea sur le canapé et attendit que l’alcool fasse peu à peu son effet.
Immobile, le regard fixé sur lui-même, son travail lui revenait en mémoire comme une toile de fond à sa vie. Sa passion pour la construction automobile était née dans son imaginaire d’enfant. Un rêve de gosse qui avait grandi dans une entreprise renommée pour ses projets d’avant-garde ; entreprise qu’il n’avait jamais voulu quitter malgré les nombreuses propositions des concurrents. La fidélité était, parmi ses traits de caractère, celui dont il était le plus fier. En dépit du cours de cette carrière trop tranquille pour certains, sa réputation de leader n’avait jamais été ébranlée ; peut-être même avait-elle gagné en prestige en raison de son intégrité.
Son père avait été, avec cette même ferveur, un pionnier dans la recherche automobile. La vie de Thomas s’était, en quelque sorte, enchaînée à cette passion du père. Aujourd’hui encore, même si son père n’était plus là pour voir son fils accomplir son plus cher désir, il ne pouvait pas le décevoir. Son perfectionnisme le protégeait d’une forme d’illégitimité face à ce père dont tout le monde encore ne tarissait pas d’éloges.
Cette passion qui sublimait ce parcours risqué de celui qui marche sur les traces d’un père encensé, pouvait-elle s’essouffler ?
Oserait-il, si ce jour venait, le laisser paraître ou même se l’avouer ?
Etendu sur le canapé, Thomas posa ses mains sur ses yeux. Le visage de Claire lui apparut déformé, lointain. Derrière cette image, se tenait le souvenir de cette scène d’hier soir. L’invraisemblance de cette scène bousculait ce réel lisse, comme transparent, dans lequel vivait Thomas.
Le monde qui l’entourait lui offrait un terrain de jeu où chacun avait sa place. Une place qu’il tenait avec une certaine rigidité. Il avait toujours su garder ses distances quand des collègues voulaient se confesser de quelques explorations extra-ordinaires. L’adultère devenait, pour beaucoup de ces hommes impeccables dans leur prêt-à-penser, leur ballon d’oxygène, leur frisson existentiel.
Thomas avait pour habitude de couper court à ces dérives qu’il jugeait nauséeuses. Face à la nouveauté d’un corps, il préférait la complicité des retrouvailles. Il n’y avait aucune redite dans ses corps à corps avec Claire. Ils se connaissaient depuis vingt ans et se désiraient toujours. Bien sûr, ils avaient changé, mais c’était justement cela qui les surprenait à chaque fois : se découvrir à la fois différents, et toujours attirés dans cette même poursuite du plaisir.
Le plaisir de Claire le rassurait.
Il ouvrit les yeux comme sous l’effet d’une révélation. Oui, c’était cela qu’il fallait faire pour effacer la scène d’hier soir : retrouver Claire, lui faire l’amour, la sentir à nouveau vivante…
Mais ces gestes simples : se lever, chercher Claire, lui parler, la retenir dans ses bras, la conquérir… tous ces gestes devenaient lourds et compliqués.
Il referma les yeux.
Penser à sa femme l’absorbait dans une sorte de rêverie douce, tranquille, sensuelle. Il se maintenait ainsi à l’abri de la réalité, sur ce radeau d’illusions, avec la foi de celui qui possède encore quelques raisons d’y croire. Comme on se repasse un film dont on connaît la fin heureuse, il s’abandonna au creux de ce refuge d’images et de sensations.
Dans ce film-là, tout était normal. Claire était contre lui d’une présence chaude, rassurante. Il sentait le parfum de son corps, la douceur de sa peau, sa saveur sucrée. Comme s’il devenait spectateur de lui-même, il se voyait serrer Claire dans ses bras, mais dans cette étreinte se faufilait des interrogations qu’il ne pouvait plus fuir.
Ouvrir les yeux condamnait Thomas à faire face à cette réalité où se dissolvait l’absence de Claire. Cette condamnation, il l’acceptait enfin ; elle s’apparentait à son sens du devoir, elle serait son chemin de rédemption. Sa culpabilité envahissante comme des mauvaises herbes dans un jardin en friche, retrouvait là son maître à penser : le devoir.
Il se leva avec effort, rassembla ses pensées, repensa à ce bosquet où Claire avait pour habitude de se promener. Il eut la certitude de retrouver sa femme dans ce lieu. Cette évidence le réconforta. Pourquoi avait-il eu peur ?
Il suffisait d’attendre. Attendre que se décante de toutes choses l’essentiel. L’esprit où se promènent, se croisent, s’entrecroisent, se courtisent les pensées, est un dédale qui demande de prendre son temps. Prendre son temps, c’est accepter de perdre une suite trop logique, trop formelle des idées, des faits ; c’est accepter par moments de ne plus être le maître à bord mais seulement un réceptacle pour recueillir ce que l’on cherche, sans le savoir.
Fort de cette certitude, Thomas marchait l’esprit dégagé, ouvert ; un désir de liberté l’animait. Depuis combien de temps n’avait-il pas ressenti ce sentiment d’être vivant ?
Longtemps, très longtemps. Il était devenu quelqu’un de sérieux. Les responsabilités familiales, professionnelles pouvaient-elles seules justifier ce sérieux à la limite de la rigidité ?
Au fond de lui, Thomas pressentait que l’ossature de cette vie très compartimentée avait d’autres fondations plus profondes, mais il ne voulait pas s’appesantir sur lui-même. Le passé ne l’intéressait pas. Il ne comprenait pas cet acharnement à déterrer un passé qui, par essence, n’existait plus. L’énergie à vivre devait être concentrée dans le présent, voilà pourquoi était-il toujours très affairé, au point peut-être d’en oublier l’essentiel.
Et l’essentiel, aujourd’hui, c’était Claire.


Alors même qu’il longeait les vignes de leur voisin, il repensait à cette rencontre avec ce lieu, avec cette maison dont ils avaient fait l’acquisition avant la naissance de leur fils. C’était ce bosquet au bout des vignes qui les avait décidés. Bien sûr, la maison leur plaisait, surtout cette ouverture sur la nature avec cette tonnelle où se mélangeaient glycine, chèvrefeuille, rosiers grimpants – elle entourait les trois quarts de la maison protégeant ainsi les baies vitrées d’une trop grande exposition à la chaleur ; mais quand ils avaient découvert ce petit bois avec cette fontaine en pierre au creux de cette clairière, ils avaient éprouvé un choc devant ce lieu d’une beauté solennelle. Ils avaient conclu la vente en toute hâte, impatients d’en posséder l’exclusivité, comme si le fait d’en être propriétaire était une garantie de bonheur.
Ils n’allaient que très rarement ensemble se promener dans ce bois. Chacun, différemment, avait besoin du silence, de la proximité physique avec cet endroit pour se ressourcer.

Quand il pénétra dans cette clairière, il vit Claire assise près de la fontaine. Dans cette lumière filtrée par la végétation, elle semblait irréelle. Les paumes de ses mains entouraient, soutenaient son visage ; une forme d’apaisement lissait ses traits. Lentement, il s’approcha d’elle.
Viens, on rentre, lui murmura-t-il tout en l’aidant à se relever.
Ses gestes avaient la précaution, l’attention qu’on se découvre face à une situation inconnue. Quand il croisa les yeux de Claire, d’un vert transparent, il prit toute la mesure de la gravité de l’instant : son regard ne reflétait qu’une douloureuse absence. Quitter ce lieu devenait la priorité. La promesse du bonheur n’était plus qu’un lointain souvenir.
Il la souleva, sentit son souffle chaud dans son cou. Cette obligation à faire face lui faisait du bien, elle le renforçait dans sa position d’homme. Quelque chose de terrien animait sa vision des rapports hommes et femmes ; un ancrage à une réalité physique des êtres : sentir, porter, toucher étaient des choses simples qui le maintenaient debout.

Quand Thomas entra dans le salon avec Claire dans ses bras, il fut embarrassé d’y trouver son fils étendu sur le canapé en train de lire une BD. Vincent n’était pas au courant de la scène d’hier soir. En quelques minutes il fallait trouver une explication... Thomas n’était pas certain d’accomplir cette tâche.
Il aida Claire à s’allonger. Elle ne disait rien. Elle semblait attendre que la vie reprenne le dessus. Comme on largue les amarres, elle se laissait dériver.
Vincent ne pouvait détourner son regard du visage de sa mère. Etendue, les yeux fermés, on aurait pu croire qu’elle dormait paisiblement. Son père lui fit signe de le rejoindre.
Maintenant qu’ils se tenaient face à face, toute la situation des jours, des semaines, des mois précédents prenaient un relief accusateur. Le regard de Vincent, au delà de l’étonnement, était empreint d’une animosité qui annonçait l’imminence d’un affrontement. Toutes justifications seraient défiées. Cette colère contenue, par égard pour sa mère, reposait sur deux évidences : la première, la plus récurrente, était que son père, face à un conflit, n’était capable que de justifications ; par un effet de logique, la deuxième évidence était la conséquence de la première : par son refus à se remettre en cause autrement que par de vaines justifications, son père ne pouvait être que responsable de l’état de sa mère.
La présence de Claire dans la pièce voisine les maintenait à distance de cet affrontement. Thomas le savait. Lâchement, il s’apprêtait à jouer cette carte. Sa voix se fit rassurante, presque neutre, ses mots semblaient déjà fuir :
Je dois téléphoner à Jean-Philippe.
C’est tout ce que tu trouves à me dire, lui répondit sèchement Vincent.
Il était là hier soir, quand…
La voix de Claire l’interrompit.
Quand quoi ? interrogea brutalement Vincent.
Ecoute, je t’expliquerai tout à l’heure. Rejoins ta mère, elle a besoin de toi.
Vincent lui tourna le dos avant même qu’il ne finisse sa phrase. A quoi bon provoquer une dispute, pensa-t-il, son père était impuissant à comprendre les attentes de ses proches. Il les aimait d’une manière distante, sans jamais oser les rejoindre sur leur territoire. Cette réflexion le calma. L’important était de retrouver sa mère. Elle seule saurait lui expliquer cet abattement soudain. Elle seule saurait abolir cette frontière d’incompréhension qui les délimitait chacun dans un espace clos.

Thomas regarda sa montre : seize heures cinquante. Il avait une chance de joindre Jean-Philippe entre deux patients. A la deuxième sonnerie, soulagé, il entendit la voix calme et posée de son ami.
C’est moi, répondit simplement Thomas.
Il fallait une urgence pour justifier cet appel et cette urgence ne pouvait que concerner Claire. Jean-Philippe le savait.
Comment va-t-elle ? demanda-t-il inquiet.
Justement, je crois que tu avais raison hier soir, on ne peut pas la laisser ainsi, il faut l’aider… Je l’ai retrouvée prostrée…
La gravité de l’état de Claire apparaissait enfin à Thomas.
C’est ce que je craignais, dit tout bas Jean-Philippe comme s’il se parlait à lui-même.
Après un court silence, il rajouta avec cette application dans la voix qui annonce une décision importante :
J’ai un confrère très compétent qui travaille à la clinique du château, je lui ai parlé de Claire ; nous pensons tous les deux qu’une hospitalisation serait la meilleure solution.
Thomas ne répondit pas. L’hospitalisation lui apparaissait comme une porte qui se fermait sur ses propres convictions.
Tu m’entends, Thomas ?
Oui.
Tu vas emmener Claire à la clinique. Je préviens le docteur David Survan, il t’attendra. Tu verras, c’est quelqu’un de très bien.
Tu crois vraiment qu’une hospitalisation est nécessaire, protesta faiblement Thomas. Ce docteur… peut-être pourrait-il la recevoir dans son cabinet ?
Jean-Philippe laissa son ami se raccrocher à son aveuglement. Après un court silence, il l’entendit se reprendre ; il acceptait, mais à des conditions :
D’accord… mais promets-moi que Claire va s’en sortir.
Dans la pratique de son travail, il était coutumier de rencontrer cette forme de chantage : accepter de lâcher prise mais à la seule condition de se maintenir dans l’illusion de la maîtrise. C’était tout le paradoxe sur lequel il fallait naviguer à vue pour arriver à bon port, celui de l’acceptation. Il n’était pas étonné de voir son ami réagir ainsi. Pas étonné, non… Juste déçu.
Ecoute, je dois m’organiser pour vous retrouver, on parlera de tout cela plus tard... répondit sèchement Jean-Philippe.
Quand Thomas raccrocha, il eut la sensation étrange de ses mains posées sur le combiné, elles demeuraient figées comme si elles attendaient de reprendre le même service. Les mêmes gestes pouvaient ainsi se répéter inlassablement dans cette attente vaine de parvenir à échapper à cette réalité inacceptable. Seule la conscience de l’incongruité de son attente l’empêcha d’y succomber.

Avant de retourner dans le salon, il monta dans la chambre. Quand il eut rassemblé dans un sac de voyage quelques vêtements de rechange, Thomas pensa, en s’asseyant sur le lit, que c’était la deuxième fois qu’il accomplissait ces mêmes gestes. Une sorte de dédoublement s’opérait face à une situation dont le caractère bouleversant semblait figer le temps.

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