Je t aime est un euphémisme
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Description


Il est capable de tout pour elle, peut-être même de tuer...




Monica et Jean-Marc s’aiment d’un amour passionnel.


Même si cette histoire d’amour ressemble à l’histoire de beaucoup de couples, elle n’est pas comme les autres.


Les épreuves que Monica et Jean-Marc vont rencontrer risquent de les marquer à jamais.


Pour le meilleur et pour le pire ? Ces deux derniers n’ont-ils pas trop pris l’habitude de flirter ensemble ?



Ce récit haletant, écrit dans un style littéraire et poétique, est un hymne à la femme, à sa liberté trop souvent bafouée mais pourtant si sacrée et si précieuse.



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Informations

Publié par
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EAN13 9782381537726
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0060€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Je t ’ aime est un euphémisme

 
La SAS 2C4L — NOMBRE7, ainsi que tous les prestataires de production participant à la réalisation de cet ouvrage ne sauraient être tenus pour responsables de quelque manière que ce soit, du contenu en général, de la portée du contenu du texte, ni de la teneur de certains propos en particulier, contenus dans cet ouvrage ni dans quelque ouvrage qu’ils produisent à la demande et pour le compte d’un auteur ou d’un éditeur tiers, qui en endosse la pleine et entière responsabilité.

Rémi Szabo
Je t ’ aime est un euphémisme

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
L’œuvre présente sur le fichier que vous venez d’acquérir est protégée par le droit d’auteur. Toute copie ou utilisation autre que personnelle constituera une contrefaçon et sera susceptible d’entraîner des poursuites civiles et pénales.
 
 
 
À ma maman.
À Marie-Cécile.
À Apolline.
À Hélène.
À Julia.
Et à toutes les femmes.
 
 
« Séparez-vous, c’est tout ce qui peut se faire.
— Mais comment vivrons-nous ?
— Comme des êtres humains. »
JUAN RULFO,
Pedro Pàramo .
« Le projecteur ronronnait dans le silence et son murmure était la pire obscénité que j’aurai jamais connue. Il y eut un moment où nous nous sommes regardés, Scott et moi, chacun se demandant qui l’éteindrait. »
GILLES LEROY,
Alabama Song .
 
 
1
Pourquoi revenir sur ses pas alors qu’on peut avancer ?
 
Juste un petit conseil entre nous, ça sera le seul et l’unique de cette histoire : ne revenez jamais sur vos pas, quoi qu’il en coûte, quoi qu’il advienne, parenthèse refermée.
 
Les têtes se cherchent à travers le prisme de contorsions subtiles et délicates.
Les regards se croisent, finissant par se perdre chacun à leur manière, dans la plus pure et la plus entière abdication.
Des inconnus avec des inconnus, entrelacs de commotions voluptueuses.
Le mouvement domine, s’accélère de manière sporadique puis ralentit quand nécessaire, essentialité invisible.
Les têtes bougent au-dessus des corps, certaines au diapason de la chair, d’autres à rebours.
Des corps, sortent des bras désarticulés, mouvants, mobiles, danse complexe de membres vagabonds.
La chair se croise, s’évite, se frôle à travers des combinaisons cinétiques qui rappellent celles du banc de têtards frétillants dans un marais limoneux.
De la chair carnée et polychrome, de la chair tiédie voire chaude.
Le rêve prend ses quartiers au milieu de ces têtes mobiles, de ces corps ambulants remplis de finitude.
Les regards captieux voilent les sentiments macabres enfouis dans une matrice abstruse et lointaine.
Les pieds précautionneux prennent soin de ne pas trébucher.
Le rêve se tient ici et là.
Bien présent et invisible.
Bien concret et bien tapi dans la peau, dans la tête, dans les bras, permanente ubiquité.
Le corps, conducteur.
Le corps, qui s’érige en barrière, en frontière entre le réel et le rêve.
Ce corps qui empêche la communication totale et absolue des plus purs sentiments.
Ce corps qui l’accélère, la prescrit, l’aiguillonne.
 
Il est question de femme, de chute, de vérité. Il est question d’amour, de sa toute-puissance dévastatrice, de sa fugace hérésie. Il est question d’entrailles, de ventre et de courage. D’illusions et de rêves.
 
Elle est vêtue d’un pantalon rouge bordeaux, marbré de rayures vertes et bleues. Ses souliers portent le sceau de la campagne, de l’air frais et revigorant.
Elle est grande, svelte, élancée, allure élégante qui n’appelle aucune remarque. Son style russe de religieuse attirant les bras, magnétisant les regards, échauffant les corps.
Lui, porte un jean troué, de vieux godillots délavés, ainsi qu’un vieux blouson vert et beige. Ce blouson n’étant pas à sa taille. Bien trop grand. Cet homme est beau mais elle ne fait pas ce constat. Pour elle, il n’est ni laid, ni beau, se situant pleinement dans la moyenne, ni plus, ni moins.
En réalité, cet homme est à la fois beau et mal habillé. Et ce qu’il lui plaît à elle, c’est justement son côté mal fringué.
Elle aime son côté cul-terreux qui sort du ruisseau, paysan qui vient de terminer le labour d’un sol humifère et fertile. Affectionnant son côté plouc de la campagne, appréciant instinctivement la maladresse de ce grand péquenaud dépenaillé.
Il est sec et athlétique mais elle ne voit que sa gaucherie vestimentaire.
En plus de cette apparente indélicatesse, il lui donne l’impression de crâner, d’en faire des tonnes. Elle n’aime pas trop cela. Elle se demande pour qui il se prend. Pas pour n’importe qui, c’est une certitude.
Il est accompagné de son pote cuisinier, poussah infatué et catarrheux dont la tête ressemble à un moellon équarri.
Tous deux forment une paire unique et maladroite comme une paire de chaussettes dépareillées. Se mouvant comme deux libellules au-dessus d’un cours d’eau, cheminant de façon aléatoire et fugace. Ils sont inséparables, ne se quittant pas des yeux.
Vrombissant continûment, paradant comme deux gros bourdons prétentieux et complémentaires. Mi-libellule, mi-bourdon, ils fouissent dans tous les recoins, telle une espèce magique, fabuleuse, mythologique.
Elle est un peu plus vieille que lui. Elle ne parle pas aux hommes.
Léger, sûr de lui et insouciant, il se dirige vers elle de sa démarche gauche et assurée. Ce gars-là ne ressemble pas aux autres d’une certaine façon, sans pouvoir développer plus avant cette assertion. Les bras continuent de se désarticuler élastiquement dans l’air chaud et moite.
Les yeux dessinent des courbes invisibles, tantôt ascendantes, tantôt descendantes, arabesques fantasques et éclectiques. Ces regards sont vides, concupiscents et opaques, mais toutefois remplis de bleu, de vert et de noir, surtout de noir. Les oreilles reniflent le son tels des animaux sauvages, interpénétration bourbeuse des sens azimutés.
Les mains se déploient, s’agitant comme des ailes d’oiseaux qui claquent au vent. Tous leurs membres remuent de manière concomitante, annexe et étrange. L’air semble chaud et vicié.
La tension monte.
Elle est palpable.
Si proche du gouffre.
Tous près des cimes vertigineuses qui vous font basculer du côté du rêve ou du cauchemar.
Ça dépend.
Pour plaire, il faut donner le vertige.
Ainsi est toute chose, végétation touffue, écheveau inextricable soumis à des motifs ineffables, complexes et non linéaires.
Elle pense au week-end qui arrive. Elle ira pêcher les grenouilles rousses dans les marécages vaseux qui bordent grossièrement les champs gélifs.
En attendant, il hâte son pas, poursuivant son avancée en sa direction. C’est un mendiant squalide et artificieux qui vient à elle.
Pour qui se prend-il ? Il ne va pas la laisser tranquille. Il n’est toujours pas arrivé à sa hauteur. Elle a déjà hâte de s’en débarrasser, de retrouver l’auguste verdure, les oiseaux majestueux et le coassement immémorial des grenouilles volubiles. Ce n’est pas son style de venir dans ce genre d’endroit, dans ce que l’on appelle communément un dancing.
Ce genre d’endroit où les bras virevoltent de manière enivrante, où les corps suaves se déplacent sous le joug conjugué de la chair carnée et des sentiments incontrôlables, vils et irréfragables.
Les pieds tentent de retenir les corps à la verticale sur une musique de Barbara Streisand.
Rien de tel pour dévaler la pente. Rien de tel pour jeter un coup d’œil sur les cimes lointaines du rêve endormi, inaccessibles comme l’horizon.
Du bruit cristallin, des flonflons bourdonnants, des notes aiguës et graves euphorisent ardemment les âmes chancelantes.
Et encore la fête poisseuse de la chair, le déstockage précautionneux des sentiments, leur inflation incertaine, la déréliction pas si proche, pas si loin, permanente suspension au milieu du gué.
La jeune femme se fait la réflexion que le son rauque et caverneux des grenouilles couleur de rouille contraste fortement avec celui du dancing, davantage désordonné et stochastique.
Le péquenaud de première se rapproche insinuamment d’elle, talonné par son acolyte, littéralement aspiré par son ombre.
Et déjà les premières paroles qui fusent comme des torpilles.
— Salut mon feu-follet. Comment ça va ?
— Heu… ça va.
— T’es mignonne toi. T’es une beauté, tu sais t’es rare, je crois que tu me plais et cætera.
Ce n’est pas ce qui était prévu. Le plan est la première victime du dancing. Les chairs en rigolent. Les sentiments foulés à même le sol, égratignés, traînés sur la piste de danse, piétinés comme les premières couches de neige en hiver. Elle le trouve rapidement collant. Elle ne s’attendait pas tout à fait à ce genre d’hurluberlu grande-gueule. La discussion file, les premières phrases sont échangées dans la brusquerie d’un désir confus et maladroit.
— Qu’est-ce que tu fais ici ?
— Ça se voit pas ?
— Si… enfin… je voulais dire… pourquoi tu viens ici ? T’es venue toute seule ?
— …
— Et tu viens souvent ? C’est la première fois ? Moi, je suis venu avec un pote. On vient assez régulièrement. L’endroit est sympa.
Il y a un décalage incompressible entre ces deux-là. Ils ne sont pas vraiment sur la même longueur d’onde. Il ressemble à un mendiant mais se comporte comme un nanti.
Décalage entre tous les deux.
Décalage également de cet homme avec lui-même. Quelque chose ne tourne pas rond chez lui, secrète et subtile bizarrerie, augurale étrangeté. Elle se dit qu’elle ne lui prêterait pas cent balles, de peur de ne jamais les retrouver.
Elle est quand même touchée, au sens positif, par son côté fou-fou, par son espèce de fureur de vivre, par son excentricité exhilarante. Encore une fois, ce qu’elle préfère chez lui réside dans son côté péquenaud. Sa beauté naturelle n’étant pas visible à ses yeux. Par exemple, sa moustache séculaire et broussailleuse n’existe pas, reléguée par anticipation dans un logiciel inconnu comme le reste de son visage.
Il est le roi de la paysannerie, c’est ce qu’elle aime.
Il continue de palabrer, de pérorer unilatéralement sur des thématiques qui lui échappent, s’agitant en de vaines cavillations.
— Tu vois le hasard n’existe pas. C’est une invention de l’homme. Le monde se divise en sous-mondes parallèles… finissant par se perdre lui-même en de futiles ratiocinations.
Elle ne l’écoute pas.
Elle l’observe, essayant d’entendre ce qu’il raconte intérieurement, tentant vainement de déchiffrer sa musique interne, mélopée secrète aux doux arpèges.
La musique du dancing l’y aide pour sûr.
Quoique.
Lui se sent au-dessus de la mêlée, serein et déterminé, sûr de l’imminence de sa victoire, intimement convaincu de son triomphe tout proche.
Dans le courant de la journée, elle a préparé une tarte aux pommes.
La discussion bat son plein au milieu des projecteurs luminescents, des bras vagabonds et de la chair mouvante, suave et aérienne.
— Ça te dirait de partager un gâteau ?
— Ouais, sans souci. Pas de problème. Avec plaisir même.
Il a répondu par l’affirmative à sa folle proposition. Il ira effectivement chez elle pour goûter cette fameuse tarte aux pommes aux saveurs de vanille, de caramel et de beurre salé.
Il est d’ailleurs moins attiré par cette tarte aux pommes que par son apparence gracile de religieuse, figure tutélaire s’il en est.
En réalité, il ne s’en rend pas vraiment compte, tellement absorbé par l’instantanéité de ce présent impérieux, largement influencé par l’absoluité des messages versicolores déversés par les projecteurs mobiles.
Elle n’avait pourtant pas vraiment de motifs objectifs pour l’inviter. Mais elle a décidé de le faire, contre toute attente, comme appelée par une voix lointaine et abscons, nécessaire et incompréhensible.
Oui, après tout, pourquoi ne pas l’inviter à la maison pour se délecter de cette tarte aux mille flaveurs. Avec un peu de chance, ce péquenaud provincial et bucolique l’accompagnera plus tard dans ces pérégrinations sylvestres, l’épaulera pendant cette partie de pêche à la grenouille qui se profile à l’horizon.
Women in love résonne gravement sur le dancing.
La chanson commence comme cela de mémoire :
« la vie n’est qu’un moment dans l’espace, quand le rêve s’est envolé, c’est un endroit encore plus solitaire, je dis au revoir au matin, mais au fond de moi, tu sais nous ne savons jamais le pourquoi, la route est longue et étroite, quand les yeux rencontrent d’autres yeux, et qu’il y a de forts sentiments, je me détourne du mur, je trébuche et je tombe, et je donne tout, je suis une femme amoureuse, et je ferai tout, pour que tu pénètres dans mon monde, et pour t’y garder, c’est un droit que je revendique encore et toujours. » Barbara s’égosille.
Ces mots fugitifs passent invisiblement à côté de lui, à côté d’elle, ou juste au-dessus, on ne sait pas. Ni lui, ni elle ne prêtent attention à ces paroles, enfermés dans leur monde de tarte aux pommes, de grenouilles boursouflées et de chair transpirante.
Les regards scrutateurs voilent les sentiments calfeutrés dans des tréfonds souterrains.
Ce n’est pas son style à elle de venir dans ce genre d’endroit où le mouvement viscéral, incongru, inopportun l’emporte sur l’inertie léthargique. La musique met une pièce dans la chair qui ne cesse d’être tiraillée, bringuebalée, secouée, mouvements centrifuges et centripètes, ascensionnels et divergents.
Il est question d’une rencontre fortuite et superbe entre un homme et une femme dans un dancing de Paris dans les années quatre-vingt. Cette rencontre d’un péquenaud maladroitement endimanché et d’une jeune femme svelte, douce et pleine de rêves, comme en ont toutes les jeunes femmes de son âge.
La musique se fait de moins en moins forte, de plus en plus discrète, principe des vases communicants.
Les lumières spéculaires s’assombrissent au fil de l’eau. Et bientôt, un nouveau jour se lève.
Le monde est en train de se faire et de se défaire invisiblement mais sûrement.
À l’orée du crépuscule, coincé entre le jour et la nuit, un jeune couple naît et disparaît en laissant derrière lui une foule d’inconnus, abandonnant une kyrielle d’étrangers qui vont continuer de s’ébrouer, de s’agiter telle une sarabande de lucioles profondément égarées dans une nuit épaisse et indistincte.
Ils disparaissent tous deux pour mieux s’aimer.
Une tarte aux pommes est un bon commencement pour traverser la vie sereinement, avec confiance. Il lui prend la main. Elle se laisse faire servilement, sur un ton de commisération. Puis tous deux se regardent. Leurs mains enlacées ressemblent à deux soldats au garde-à-vous, l’un à côté de l’autre, tel un point d’exclamation masculin planté à côté d’un point d’interrogation féminin.
Oui, ils sont partis pour s’aimer, et pour de bon. Qu’importe les doutes, les peurs et les angoisses. Les regards sont bandés vers l’avenir.
Les mains se referment vigoureusement l’une sur l’autre, pesantes et frémissantes. Ils disparaissent amoureusement comme deux fugitifs, un pas devant l’autre.
Pourquoi reculer quand on peut avancer ?
 
 
2
Au cœur de cette forêt francilienne, chaque brin est entouré de deux feuilles, toutes deux pétiolées et sessiles. Leur tige unique est constituée d’une hampe glabre supportant une grappe de fleurs printanières, petites et blanches, en forme de clochettes minuscules. À leur base, on peut apercevoir des gaines, membranes brunies ou violacées.
Elle aime se balader en forêt pour aller ramasser du muguet, pour observer la beauté ineffable de son inflorescence, la magnificence coruscante de sa floraison multidirectionnelle.
Elle se plaît à errer avec son homme au milieu des arbres ramus, de la nature giboyeuse et de ses plantes herbacées et vivaces. Elle n’a pas changé d’un iota depuis tout ce temps, se montrant toujours viscéralement attachée aux petits riens de la vie, au pique-nique du week-end, à ses moments privilégiés de flânerie et de rêverie.
Ils filent tous deux l’amour parfait.
Il faut dire qu’elle rêvait de cette vie. Dans ses pensées, défilent ces désirs d’autrefois, ces rêves d’antan, désirs assouvis de jeune femme.
Par cet après-midi, elle se sent bien, épanouie, éprise comme elle ne l’a jamais été, pleine d’elle-même.
Elle porte une robe verte et cintrée avec des nénuphars dessinés dessus. Un peu à la manière d’une feuille typique de cette plante aquatique, elle a l’impression de flotter, légère et solitaire, à la surface d’une eau ensommeillée, légèrement ridée.
Le courant de la vie l’emmène calmement, l’emportant doucement, elle, lui, tous les deux, charriés sereinement et sans retour, comme des renoncules égarées dans un ruisseau.
Son homme porte un vieux survêtement. Il a revêtu l’habit du plouc un peu débraillé. Cet accoutrement fait tache à côté de la poésie des nénuphars sereins et des petites clochettes vibratiles de muguet.
Elle rit intérieurement de tout cela, de ce singulier et savant mélange de répugnance et de fascination. Elle apprécie le côté bourru de son mari, détestant par-dessus tout les hommes en costard-cravate, aversion compréhensible.
De retour à la maison, il s’assoit sur une chaise tout près de la table, commençant à cirer ses chaussures sans transition, réalisant cette tâche avec une précision maniaque. Il faut dire qu’il met un point d’honneur à être présentable. Du moins, il aspire à l’être.
Le cirage de ses godillots noirs constituant un rite auquel on ne déroge pas dans la famille. Hors de question de badiner avec l’attachement atavique à ce rite séculaire, et ce depuis des générations.
N’échappant pas à l’application de ce credo, il se met à lustrer religieusement cette paire de chaussure, comme on polit des galets ou des mots, avec patience, soin et dextérité. Considérant que des chaussures bien cirées le deviennent à partir du moment où on peut admirer son reflet dedans, à l’instar d’un miroir.
Elle ne se tient pas très loin de lui, regardant vaguement par la fenêtre. Son esprit se baladant au loin comme un fantôme éthéré à travers d’immatérielles déambulations, une rêverie en chassant une autre.
Son corps, en revanche, est bien là, le lui faisant sentir pesamment.
Effectivement, elle ressent comme un fourmillement, disons une sensation de picotement au niveau de ses seins adipeux et éléphantesques, en particulier autour de ses tétons, où viennent mourir des éclairs géométriques et zigzagants de couleur vert olive.
Elle passe sa langue partout dans sa bouche, surprise d’y trouver des miasmes métalliques, exhalaisons sensibles et cuivrées.
Oui, elle se sent bien en cet après-midi lumineux, en paix avec elle-même, heureuse mais tout de même quelque peu fourbue.
La légèreté de son esprit semble vouloir monter à la verticale vers le firmament comme une droite infinie, son corps lourd semblant l’en dissuader, voire l’en empêcher.
Elle pose ses mains délicatement sur son ventre, faisant le constat de sa dureté et de son caractère légèrement boursouflé. Les tissus se trouvant dans un état de tension avancée. Ses muscles abdominaux étirés à l’optimum.
De petites vibrations tout juste perceptibles la secouent, la tiennent éveillée, soubresauts involontaires lui rappelant qu’elle possède un corps, réelle menace pour l’esprit.
Elle est enceinte de lui, présentant tous les signes d’une belle grossesse voulue et désirée, aussi prometteuse qu’une embellie vernale.
Leur enfant sera le fruit d’une belle union, de l’étreinte lustrale et intarissable du lait et de l’eau. Elle, qui a toujours aimé se projeter, se projette avec aisance et confiance. Elle imagine sa vie, sa nouvelle vie avec cet enfant, avec son mari et ce, sans le moindre nuage. Dans un coin de sa tête, elle se représente leurs futures balades, leurs futures sorties, leurs futures joies à tous les trois, en éprouvant des sensations intenses de bonheur qu’elle peine à réfréner.
Bien sûr, elle redoute ce moment particulier de l’accouchement. Mais la projection de ce bonheur futur en éloigne l’inévitable douleur.
Elle ne se fait absolument aucun doute sur la solidité et la beauté de leur cocon familial à venir, ayant les épaules assez larges pour élever correctement cet enfant qui frappe à la porte de leur couple.
D’ailleurs, son mari aussi se sent prêt à affronter ce changement de vie.
Elle continue de regarder le monde par le truchement de cette lucarne.
Quelques feuilles volettent çà et là, ébouriffées par les caresses légères et intermittentes du vent naissant. Souffle minuscule qui est la respiration de Dieu. Les arbres demeurent immobiles, bien enracinés dans le sol, stoïques et imperturbables.
Il la trouve belle comme depuis le premier jour où ils se sont rencontrés sur le dancing.
Il l’aime éperdument.
Follement.
Oui, il l’aime à s’en perdre, à s’en rendre fou.
D’ailleurs, quand il décide de jeter des forces dans une bataille quelle qu’elle soit, il le fait unilatéralement, sans trop se poser de questions. Ne se posant pas non plus trop de questions dans la vie de tous les jours, assuré du fait qu’il convient d’agir plutôt que de parler, plus confiant dans l’œuvre de l’action plutôt que dans celle de la parole toujours équivoque.
Au quotidien, il bannit la demi-mesure de son comportement, de son état d’esprit, de ses attitudes. Cela n’existe tout simplement pas dans ses façons de faire, dans sa philosophie de vie. C’est aussi la raison pour laquelle il l’aime de manière inconditionnelle et totale.
Tous deux s’aiment mutuellement, d’un amour supérieur, tenace et stable, c’est une certitude.
...

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