L’affaire Baralando
194 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

L’affaire Baralando , livre ebook

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
194 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Adèle est une éternelle rêveuse et une grande optimiste. Ingénieure de formation et adepte des probabilités, elle met tout le temps sa vie en équations. Elle cherche son âme sœur, mais cumule surtout les losers et autres plans douteux.
Charline est sarcastique, aime les chiens en peluche et est très, très maladroite. Éternelle étudiante, au grand désarroi de sa mère, elle n’a pas réussi à rentrer dans « le droit chemin » et à choisir un métier dans la liste affichée sur le frigo.
Les deux copines décident de donner une tournure inattendue à leur vie professionnelle et montent une agence de détectives privés à Marseille. Après quelques premiers clients hauts en couleur, le duo improbable est engagé par Daisy Baralando, une femme à l’élégance légendaire. Au volant de leur Twingo rouge, Charline et Adèle mènent l’enquête pour prouver l’infidélité supposée du mari de leur cliente, chirurgien esthétique sur la Corniche. Mais cette mission de routine va les conduire sur une piste criminelle qui n’a rien à voir avec un adultère. Enfin presque…
Entre quiproquos et rebondissements, les deux héroïnes vous entraînent dans leurs aventures rocambolesques. Alors, attachez vos ceintures et découvrez l’univers de Charline et Adèle !
« L’Affaire Baralando » est le premier opus des aventures de Charline et Adèle, série policière humoristique écrite à quatre mains. Dans un style moderne et enlevé, ce roman feel-good atypique raconte l’histoire de deux copines colocataires. L’écriture à deux voix (Charline prend vie sous la plume de Christelle Catarsi, et Adèle, sous celle d’Amélie Hurteaux) donne du pep au récit. Leurs différences de style, ainsi que l’alternance des points de vue, rythment le roman. Le duo fonctionne à merveille et fait des étincelles !

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 15 février 2021
Nombre de lectures 36
EAN13 9782370116970
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0000€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

L’AFFAIRE BARALANDO
Une enquête de Charline et Adèle - Tome 1

Amélie Hurteaux et Christelle Catarsi



© Éditions Hélène Jacob, 2021. Collection Humour . Tous droits réservés.
ISBN : 978-2-37011-697-0
À ma grand-mère, Y, et à mon fils chéri.
Christelle Catarsi

Pour mes « ptits poulets », les soleils de ma vie.
Amélie Hurteaux

Ce roman est une pure fiction. Toute ressemblance avec des faits ou des personnes ayant réellement existé serait totalement fortuite.
Elles ne savaient pas que c’était impossible, alors elles l’ont fait.
Petit remix d’une phrase de Mark Twain (l’auteur de Tom Sawyer !)
Prologue - Adèle


Marseille, samedi 2 avril 2016

A&C Détectives
Agence agréée par le CNAPS du ministère de l’Intérieur
Adèle Forissier - Charline Pasteur
Marseille et région PACA
Investigations privées, commerciales, industrielles
Rapports d’enquêtes recevables en justice
Vous cherchez un détective privé ? Voici cinq bonnes raisons de faire appel à nous :
- Nous sommes les filles les plus coriaces de toute la galaxie.
- Nous sommes discrètes, organisées, et complémentaires.
- Nous sommes capables de résoudre des énigmes aussi bien ficelées qu’une paupiette de veau.
- Nous sommes à votre disposition jour et nuit (enfin, plutôt le jour, quand même).
- Nous sommes des presque trentenaires vraiment sympas, donc… ben, rien, en fait, mais il fallait cinq bonnes raisons.
Contactez-nous !
www.acdetectives.fr
* * *
Allez, je clique sur « Publier ».
- Ça y est, Charline, l’annonce est en ligne !!!
1 - Charline


Lundi 4 avril 2016

Le premier dimanche de janvier, c’est le jour de la blanquette de veau chez les parents.
J’avais décidé que c’était le moment de leur annoncer la grande nouvelle et de faire mon « coming out » comme détective…
J’avais tout préparé dans ma tête, tout était parfait. Lorsque j’avais fait ma visualisation, ils étaient ébahis et enthousiasmés par mon courage et mon abnégation. J’allais sauver le monde.
Finalement, ça s’est plutôt mal passé.
Tout se présentait pourtant bien. Ma mère était d’excellente humeur, mon père aussi, détendu, tranquille.
J’ai commencé mon annonce :
« J’ai quelque chose à vous dire » et là, direct, ma mère a pensé que j’étais enceinte ! Je n’ai même pas de mec ! Bravo pour le cliché.
Du coup, mon père a cru que j’avais cassé un truc. Bon, pour sa défense, je l’ai mal habitué, il y a deux mois, j’ai planté ma voiture. Une araignée. Elle est tombée devant moi, avec son petit corps velu et ses pattes immenses, j’ai senti mon cœur se serrer, ma respiration se bloquer. Je cherchais un moyen de la tuer, l’esprit vagabondant de proposition en proposition pour l’éloigner de mon champ de vision. Et lorsque je suis sortie de ma léthargie, ma voiture avait pris le contrôle, avait quitté la route et s’était encastrée dans une grue. Je m’en suis tirée avec une entorse cervicale et une commotion cérébrale.
Quand, dans la conversation, j’ai enfin pu placer qu’avec Adèle, on allait monter notre boîte, j’ai reçu un accueil assez favorable. Et là, j’ai ajouté « de détectives » et tout est parti en vrille.
Mon père s’est esclaffé : « Tu es beaucoup trop maladroite ! Pierre Richard qui file un malfrat sans tomber ni casser un truc, c’est assez dur à envisager. »
Il se fout de moi, bien sûr, et je ne peux pas totalement lui en vouloir.
Au fil des années, je suis devenue la reine des démonstrations empiriques des effets de la gravitation et des calculs physiques en tous genres.
À quelle vitesse mon corps va-t-il heurter le sol si je trébuche en marchant à six kilomètres-heure ?
Quelle est l’énergie développée par le choc frontal d’une voiture roulant à cinquante kilomètres-heure avec une grue ?
J’ai pu vérifier tout ça, et plus encore.
J’ai eu mon premier trauma crânien dans mon couffin, c’est dire si j’étais prédestinée à tomber.
Même avec un GPS, je me perds. Un truc sur mon système d’orientation spatial défectueux, à la suite d’une de mes nombreuses chutes, il paraît.
Et ensuite, il a compris que je ne rigolais pas. Et il a vrillé : « Ça fait dix fois que tu changes de trajectoire ! »
C’est pas faux…
Depuis mes 12 ans, je me voyais vraiment bien médecin légiste. J’avais décidé que mener des enquêtes et disséquer des corps seraient les activités qui occuperaient ma vie. Je m’imaginais mystérieuse et intelligente, suivant mon intuition redoutable pour démasquer les coupables. Zorro en blouse blanche ensanglantée et avec des cheveux longs qui aurait, à la manière de Sherlock Holmes, un esprit de déduction et d’observation incroyable. J’ai trouvé ça enthousiasmant de découper une souris, une grenouille… Jusqu’au jour où je me suis retrouvée face à mon premier cadavre, en début de deuxième année. Enfin, j’ai pensé que c’en était un. En fait, il s’agissait d’un bizutage hautement philosophique qui consistait en la reconstitution d’une main coupée en morceaux. Après avoir vomi tripes et boyaux, j’ai abandonné l’idée de la médecine légale et de la médecine tout court, d’ailleurs. Je n’ai pas supporté. Il semblerait que je sois un peu trop sensible, aux dires de mes profs et camarades.
Ayant perdu ma vocation première dans le sang, la sueur et le vomi, j’ai vécu un moment d’introspection et de flottement psychologique. Que faire, maintenant que le rêve de mon adolescence est brisé ? Le sens de ma vie avait disparu. À quoi bon chercher ?
Durant ma période d’errance, je me suis perdue, physiquement, dans un bâtiment de la fac. J’ai tourné en rond pendant quarante minutes, et au détour d’un couloir je me suis trompée de porte et je me suis retrouvée dans le bureau de la responsable de l’unité diététique. Elle m’a trouvée sympa, elle m’a proposé d’entrer dans sa section. Vu que j’adore la nourriture, je me suis dit que la nutrition, cela m’irait très bien. Jusqu’à ma dernière année. Celle durant laquelle j’ai découvert l’enfer. Ou plutôt devrais-je dire « les autres », parce que, selon Jean-Paul Sartre, « L’enfer, c’est les autres ».
Faire des programmes nutritionnels, expliquer à des gens que, pour être en bonne santé, ils doivent manger équilibré, et ensuite m’entendre dire qu’ils ont pris du poids parce que, au choix :
- Les Mojitos ne sont pas des boissons diététiques, même si elles contiennent du citron vert et de la menthe.
- Le régime est trop dur parce que la pâte à tartiner ou les pâtisseries ne sont pas autorisées tous les jours.
- Un écart par semaine, ça marche bien, surtout si on décide que chaque nouvelle semaine commence le lendemain.
J’ai bien vu, à ce moment-là, que la sociabilité étendue à l’ensemble du genre humain, sans choix ni distinction, ce n’était pas fait pour moi. J’ai fini par craquer, hurlant sans vergogne sur une patiente au milieu de l’hôpital dans lequel je travaillais durant mon stage de fin d’année. Elle se plaignait de devoir faire du sport et arrêter la bière tous les midis alors qu’elle considérait ça comme des céréales. Puis elle m’avait traitée de connasse mince qui mangeait des chips et du chocolat et qui lui faisait la morale, à elle. J’ai été virée, gentiment. Ou presque. Trop émotive, on dirait…
Lassée des gens, comprenez des contacts non désirés avec des personnes inconnues, j’ai entamé des études de français, c’est plus intellectuel. Je suis actuellement en master de didactique du français et j’adore la grammaire, c’est ma vie, je rêve de faire ma thèse sur son évolution à travers les âges. C’est un super sujet et, en plus, je ne suis obligée de parler à personne, sauf quand j’en ai envie.
Étonnamment, mes amis me prennent pour une intello allumée, à la limite entre l’ado et la bibliothécaire. Et cette couverture m’ira très bien quand on aura des clients en tant que détectives.
En soirée, quand on me demande : « Tu fais quoi, dans la vie ? », je réponds avec un sourire éclatant : « J’étudie la grammaire ! » en exhibant mon tee-shirt préféré sur lequel il est écrit « Grammaire, l’autre pays du café ». Une blague qui ne fait rire que moi et qui m’assure l’indifférence totale de la part des convives. Qui a envie de débattre de l’évolution du rôle du groupe verbal à travers les âges ? Ben, moi, bien sûr ! Il paraît que la culture générale la plus efficace, en société, c’est l’Histoire. Visiblement, l’histoire de la grammaire n’en fait pas partie, j’ai du mal à saisir pourquoi. Mais bon, y’a bien des gens qui aiment le foot, le rugby, le catch, la téléréalité - non exhaustif… - et, moi, je ne comprends pas du tout comment ils peuvent perdre une seule seconde à regarder ces trucs. N’entendent-ils pas leurs neurones se suicider en poussant des hurlements de douleur ?
Et, en plus, ça plaît à ma mère ! Elle a trouvé un mot sur sa liste, « prof », et elle a fièrement ajouté « de lettres ».
Depuis ma naissance, ma mère tient un inventaire des métiers qu’elle avait prévus pour moi.
Médecin généraliste, ingénieur, cadre commerciale, professeur, cascadeuse ou pilote de rallye. Il y a même un moment où elle avait mis mannequin et danseuse classique à l’Opéra.
Je lui ai ôté ses illusions une à une. Au fur et à mesure de mes fractures, entorses et autres démonstrations de ma gracieuseté et de mon habileté avec les chiffres, je voyais ma mère barrer, avec une sorte de désespoir résigné, la liste qu’elle avait accrochée sur le frigo. Décevoir ses parents, c’est tout un travail d’affirmation de soi, et l’affirmation, ça me connaît.
Et ensuite, mon père a asséné l’habituel :
« Et tout ça, c’est encore à cause de ta fichue copine Adèle ! C’est une plaie, elle, tu le sais, ça ? Je n’aime pas du tout que tu la fréquentes, elle a une mauvaise influence sur toi ! »
Adèle. Je l’ai rencontrée sur le panneau d’affichage de la cafèt de la fac. « Fille sympa, organisée et piètre cuisinière, cherche coloc’ pour faire à manger, parler philosophie et partager le loyer. Loser s’abstenir. » Pas une faute d’orthographe, rien. Et un mot désuet dans le texte, j’y ai vu un signe et j’ai signé. Elle a oublié de préciser qu’elle est ultra maniaque, mais ça me va, je veille à ne pas laisser mon bordel sortir de ma chambre et nous vivons en paix.
Adèle et moi, nous sommes complémentaires dans la boulettitude {1} . Entre moi, qui ressemble à Pierre Richard dans La Chèvre , et elle, qui est une chèvre affective, notre vie est palpitante et fatigante un peu, j’avoue… Mais c’est mon amie. Je sais qu’elle est parfois perchée et je l’adore quand même.
Avec son intelligence de matheuse, Adèle calcule en quelques secondes les probabilités que les événements arrivent, c’est trop une star. Tous sont anticipés, programmés, à la seconde.
Sauf qu’elle est socialement inadaptée. Son niveau de lecture du langage corporel est proche du zéro, ce qui fait qu’elle envoie aux hommes des signaux parfaitement inadéquats. Quand elle demande à un mec : « On va boire un café ? », il comprend : « J’emménage demain ».
Elle croit que « Bonjour » veut dire « Veux-tu m’épouser ? » et que s’accrocher à la jambe d’un gars est le meilleur moyen pour qu’il devienne son petit ami.
C’est bizarre, parce que, normalement, ce genre de handicap est plutôt masculin… Vous connaissez probablement la théorie selon laquelle « non » signifie « peut-être ». Et « dégage ! », « je t’aimerai toujours ». C’est un truc de garçon obstiné, qui pense que consentement est un mot trop compliqué pour être utile… Et là, c’est elle qui est paumée.
Ce que je ne comprends pas, c’est qu’Adèle est marrante, intelligente et mignonne : brune, les yeux noirs, la ligne svelte, un candide sourire d’illuminée toute la sainte journée. Malgré cela, c’est un boulet affectif.
Quant à moi, je lis le visage des gens, je sais avec certitude qui me ment. Et mon intuition ne me trompe jamais. Mais, comme tous les superhéros, j’ai des points faibles : je ne peux pas marcher sans tomber, je mets le feu au four et je ne fais pas la différence entre un tournevis et un marteau. Ce qui est bien dommage, parce qu’au quotidien, il serait préférable que je sois capable de monter un meuble Ikea, mais bon, on ne peut pas tout avoir…
Un jour de shampoing, donc un mercredi ou un samedi - y’en a qui ont des jours de lessive, nous on a des jours de shampoing -, Adèle est entrée dans ma chambre, ses longs cheveux noirs frisottants et le regard halluciné, hurlant comme une hystérique :
- Ça y est, j’ai trouvé ! Pourquoi on ne monterait pas une agence de détectives privés ?! On est faites pour ça !
- Pardon, Adèle, mais est-ce que tu es bien sûre de toi ?
- Carrément !
Tiens, je l’entends bien, mon intuition, là… Elle me crie « REFUSE ! C’est n’importe quoi ! »
Et, au lieu de répondre une phrase sensée, comme « oublie ça, chérie, ça sent la lose », j’ai rétorqué d’une voix beaucoup trop aiguë : « Trop fort ! On commence quand ? » Je me suis laissé emporter par une vague d’enthousiasme contagieuse ; colossale erreur, j’en suis sûre. Je me suis dit, on ne sait jamais, elle changera d’avis avant qu’on ait fini.
Si je suis partie dans cette aventure avec Adèle, c’est parce qu’elle m’a vendu du rêve. Elle bossait comme statisticienne et trouvait ça nul. Elle voulait donner « un sens à sa vie ». Elle, comme moi, a une grande idée de ce que doit être la justice. Et, parfois, je vois bien que la police ne peut pas tout faire. En plus, elle m’a dit que ce serait super stimulant, intellectuellement, et que je ne serais pas obligée de parler à des gens si je n’en ai pas envie.
Et c’est vrai que ça va bien avec mon rêve perdu de médecin légiste, au lieu d’être Zorro en blouse, je serai Zorro en baskets.
On a déjà commencé par une formation. Ça a été horrible, j’ai dû jongler entre les deux écoles, Marseille pour mon master et Montpellier pour celle de détective. J’ai bossé mes partiels la nuit. Après un stage café-photocopies dans une vieille agence pourrie à Istres, nous nous sommes lancées dans la grande aventure. J’ai parfois des coups de mou, alors, pour vérifier que je suis sur la bonne voie, je fais des expériences. L’autre jour, j’ai suivi une fille pendant qu’elle faisait son shopping, elle ne m’a même pas captée ! Enfin si, en fait, elle m’a vue, bien sûr, puisque j’ai trébuché dans le rideau de la cabine d’essayage à côté de la sienne et que je suis tombée à ses pieds, déchirant le tissu et cassant le tabouret de sa cabine. Mais, à aucun moment, elle ne m’a soupçonnée ! Si ça se trouve, je suis faite pour ça !
Et puis, avec Adèle, on pourrait devenir vraiment douées et aider la police !
D’ailleurs, si je n’ai pas choisi les forces de l’ordre, c’est parce que c’était sur la liste de ma mère. Non, je rigole, évidemment que ce n’était pas dessus.
C’est plutôt que le danger, je n’aime pas ça. Je suis peureuse, émotive, et mon instinct de survie est très développé.
Avez-vous déjà senti la lame d’un cran d’arrêt contre votre abdomen ? Avez-vous déjà été mis en joue par un ivrogne à 2 heures du mat’, en vous disant « Le con, même s’il vise à côté, il est tellement cramé que je risque d’en prendre une ! » Non ? Je ne vous le souhaite pas. Et je vous assure que je préfère relever les petites mesquineries du genre humain, plutôt que de rêver de cadavres toutes les nuits ou d’en être un moi-même.
Il faut ajouter à cela que c’est un métier très peu reconnu. Les vieux t’adorent et les autres te méprisent : soit tu fais trop bien ton job et ça les dérange, soit tu ne le fais pas et bien sûr, on te le reproche.
Non, franchement c’est trop ingrat. Sans compter que certains agents - comme le reste de la population - me donnent envie de les assommer à grands coups de Bescherelle en espérant que « La connaissance de l’orthographe et de la grammaire » entrera dans leur crâne par diffusion. Je bosse avec eux, mais je n’en fais pas partie. Les avantages, sans les inconvénients.
Mon seul contact dans la police, c’est mon pote Patounet, lui, au moins, ne me jette pas un regard concupiscent en disant : « Très bien, mademoiselle, nous pourrions peut-être aller boire un verre, histoire de me remercier de mon aide… ». À moi la liberté, l’indépendance et l’aventure !
Enfin, ça, c’était le rêve. Parce que la réalité est tout autre.
Mon père s’est vraiment énervé. Il menaçait de me couper les vivres. Ma mère a négocié pour moi, trois mois d’essai et je dois finir mon master. Et exercer en tant que prof de lettres. Elle veut absolument cocher sa case sur le frigo. J’ai accepté, ce n’est pas comme si j’avais eu le choix… Je serai donc bientôt enseignante détective… Si c’est pas de la couverture en béton, ça !
C’est vraiment très important pour moi de réussir, c’est une question d’honneur, maintenant. J’ai bien vu dans les yeux de mon père, résigné, il me regarde comme un petit Padawan, à qui on a tout appris, mais qui veut quand même faire ses erreurs, pour être sûr que c’en est une. Mais je suis persuadée qu’on va tout déchirer, et que, très bientôt, je lirai à nouveau la fierté dans ses yeux.
Enfin… Quand on saura comment communiquer sur nos incroyables compétences.
Comment se faire connaître sans être démasqué quand on est détective privé ? C’est une excellente question. On a essayé de se balader en distribuant des cartes de visite, mais les gens avaient vu notre visage, du coup notre couverture était morte. Pour la discrétion, on repassera.
Sans compter que je fais 17 ans depuis que j’ai 17 ans, donc niveau crédibilité, je repasserai aussi.
J’ai demandé à Adèle de faire un super site Internet, histoire que les clients potentiels nous trouvent. Elle a quelques amis avocats. Elle est super enthousiaste, Adèle. Elle a même publié une petite annonce dans La Dépêche .
Mais, moi, pour le moment, je jongle entre mes études, mes parents et notre absence de prospects. Ça fait trois mois qu’on a commencé, le délai donné par mon père arrive à expiration à la fin de la semaine prochaine, et personne ne nous a appelées, personne !
Je me demande s’il ne va pas falloir que je prenne un job pour payer ma part de loyer.
Demain, j’épluche les petites annonces.
2 - Adèle


Mardi 5 avril 2016

- Ça doit être sympa de travailler dans l’enseignement… À un moment, ça m’avait tentée, j’avais pensé faire prof de maths moi aussi, mais finalement j’ai fait totalement autre chose.
- Tu bosses dans quoi, alors ?
- En fait… je fabrique des bijoux.
- Tu fabriques des bijoux ? Tu veux dire que tu as une boutique ?
- En quelque sorte… mais… euh… ça te dirait qu’à l’occasion on aille prendre un café ? Ça nous permettrait de faire mieux connaissance, ça serait sympa…
- Écoute… Tu vois, Adèle, tu es vraiment une fille formidable, super marrante, intelligente, et très belle, mais je ne serai jamais rien d’autre que ton ami.
- …
- Tu m’en veux pas, hein, d’ac’ ?
Bam ! Je pourrais tout à fait monter un cabinet de consulting comme « chasseuse de tocards ». J’excelle dans ce domaine. Je suis, pour l’instant, surtout spécialisée dans les hommes dont le prénom commence par S, mais je peux, sans nul doute, élargir mon champ d’expertise. Si je restais dans un bureau à attendre sans rien faire, les tocards arriveraient tous seuls. Comment je les reconnais ? Trop facile ! De prime abord, je crois qu’ils sont géniaux. Là, en l’occurrence, le mec est le tocard « de base », capable de dire dans la même phrase une chose et son contraire. Pour un éminent prof de maths, ça craint. Sans compter que le morceau « je ne serai jamais rien d’autre que ton ami », ça fait vraiment comme si j’avais trois yeux, une seule jambe, sans pied évidemment, pas de seins et deux de QI… Ça me va droit au cœur. Chez les hommes, il y a le fantasme des femmes dont le prénom se termine par un A, chez moi il y a le cauchemar des hommes dont le prénom commence par un S. Quant à sa dernière phrase… là, on a du lourd, on a même du très lourd.
Nous voilà donc à mon deux cent millième râteau. Encore qu’au bout d’un moment j’ai arrêté de compter. Je suis la championne du monde incontestée du râteau, toutes catégories confondues : le râteau en amour - « Je ne t’aimerai jamais » -, le râteau en amitié - « Je m’en fiche complètement de ta vie, va voir un psy ! » -, le râteau au distributeur de billets - qui va m’avaler ma carte sans me donner mon argent -, le râteau avec une photocopieuse - qui va tomber en panne juste pour moi -, le râteau avec la machine à café - qui va me servir sans me donner le gobelet et qui va me voler cinquante centimes -, bref la liste est longue… Mon secret, pour me consoler, à chaque fois, c’est un chocolat chaud et un épisode de Section de recherches . Je sais que c’est un peu la honte de dire ça, mais moi, ça m’aide à me concentrer sur autre chose, en l’occurrence sur les yeux - j’ai dit les yeux ! - de Franck Sémonin. Et si vraiment ça ne suffit pas, j’ajoute une petite balade sur la Corniche avec mes écouteurs.
Mais je ne comprends pas ce qui cloche chez moi, j’ai l’impression qu’objectivement je suis plutôt pas mal, je suis marrante, j’ai de la conversation, j’ai même eu la moyenne au test « Savez-vous décrypter le langage gestuel de l’amour ? » de Femme Actuelle … Ma copine Charline me dit qu’il y a truc dans ma « communication non verbale » qui déconne, qui envoie de mauvais signaux aux hommes. Un collègue a osé me dire un jour que je lui faisais peur. J’ai fait trop de choses dans ma vie et je l’intimide. Et, donc, si j’étais moche, sinistre et inintéressante, j’aurais plus de tickets parce que les hommes seraient moins impressionnés. Pas très mathématique, cette théorie… En plus, ce n’est pas un problème de tickets vu que j’en ai tout un carnet. Le truc, c’est que je ne réussis pas à les déchirer. Je crois que je dois me rendre à l’évidence : je suis une attardée des relations amoureuses. Encore qu’attardée, ça voudrait dire que j’y arrive, mais en retard. En fait, non, il ne se passe rien. Ou il faut que je m’accroche comme une malade pour avoir le gars à l’usure. Je suis une fille qui rame, en quelque sorte. Alors que, paradoxalement, j’ai un super contact avec les gens en général. J’adore rencontrer de nouvelles personnes, parler, rire, bref je suis sociable. Et je considère toujours que les autres vont m’apporter quelque chose de positif dans la vie.
En plus des râteaux, je suis également une grande spécialiste des phrases de rupture. Mes copines m’appellent régulièrement pour que je leur en trouve une adéquate. Et ça marche du tonnerre. Sauf que, dans mon cas perso, je suis spécialiste des phrases de rupture dans des relations qui n’ont pas vraiment eu lieu. C’est très concept, j’avoue. Allez, quelques petits exemples pour la route : « Je n’arrive pas à comprendre ma place dans ta vie, alors, j’aimerais qu’on arrête de se voir » ou encore « Je ne mérite pas qu’on me traite selon l’humeur du jour, ça va me détruire, alors je préfère me protéger ». Et ma meilleure : « Je ne suis pas à un entretien d’embauche, je ne vais pas m’abaisser à te prouver que je suis une fille que tu pourrais aimer, je vaux bien mieux que ça. Puisque tu as tout foutu en l’air, je préfère essayer de t’oublier ». Ça claque, non ?
Bon, sinon, fabriquer des bijoux en fait n’est pas ma vraie profession, c’est ma couverture. Avec Charline, ma copine et colocataire, on vient d’ouvrir notre agence de détectives privés. Mais ça, on ne le dit pas au premier venu - surtout s’il me met un râteau. Charline et moi, tout nous intéresse à un moment donné. Alors on a fait des études dans plusieurs domaines. Moi, j’étais tellement forte en maths que j’ai fait une école d’ingénieur en statistiques, et j’ai suivi parallèlement des cours de psychologie, histoire d’espérer comprendre un jour comment les gens fonctionnent. J’ai deux passions : l’écriture - si dans vos relations vous connaissez quelqu’un qui a besoin d’une dialoguiste pêchue et motivée, faites-moi signe ! - et les loisirs créatifs - genre mosaïque, bijoux, sacs, ou tricots pour descendre les poubelles… - que je vends sur les marchés, donc ma couverture n’est pas complètement un gros et vilain mensonge… J’avais envie de challenge, de nouveauté, de liberté. Charline voulait se marrer et elle m’a suivie dans mon délire de devenir détectives privés.
Déjà toute petite, j’étais hyper balèze au Cluedo. Et, quand je cherche quelque chose, je ne lâche jamais. C’est un peu comme quand je m’accroche à un homme. D’où ma réussite - dans mon boulot, s’entend… J’apprécie l’aspect « social » du job : j’aime rencontrer de « nouveaux gens ». Je l’ai déjà dit, mais c’est parce que j’aime vraiment ça. Et, d’après mon ancien boss, j’ai un sens aigu du détail. Je vais capter LE truc que personne ne verra jamais. Le détail qui tue, en quelque sorte, parfois complètement improbable. J’ai aussi toujours été assoiffée de vérité et je ne supporte pas les injustices. Le côté un peu « vengeur masqué » de ce boulot était donc fait pour moi. Et puis, surtout, quand je poursuis un but, que je suis en filature, je me sens vivante.
Mon entourage a tout de suite été très moyennement réceptif à ma nouvelle orientation : tout le monde s’est bien foutu de moi, m’imaginant dans ma Twingo rouge en train de me faire repérer à cent milles. Mais, justement, qui se douterait qu’une femme aussi flag' puisse être détective privé ? Là est toute l’astuce.
J’ai choisi d’embarquer Charline dans mon projet, parce qu’elle me ressemble sur pas mal de points et on passe notre temps à rigoler, ça occupe pendant une longue filature. Et puis, c’est une fille super réglo - elle ne grille jamais un feu orange ! -, donc, j’avais suffisamment confiance pour monter un business avec elle. Par contre, elle est vraiment très maladroite. Elle s’est cassé le poignet alors qu’elle était à genoux sur un matelas. Et elle s’est vautrée dans un escalier de seulement trois marches. Elle a encastré sa voiture dans une grue parce qu’elle avait vu une araignée sur son pare-brise. Elle a aussi transformé son break en coupé en faisant un créneau. Une fois qu’on le sait, on s’adapte : JE conduis. JE manipule la vaisselle. JE verse les coquillettes dans la passoire.
Pour mener à bien notre projet, on a donc repris des études, ensemble cette fois-ci. Les gens l’ignorent, mais l’époque où n’importe qui - avec un trench et une paire de Ray-Ban, il y a un minimum quand même… - pouvait poser sa plaque de détective privé est révolue. Maintenant, nous devons suivre une formation spéciale, braver les obstacles administratifs et obtenir l’agrément du ministère de l’Intérieur. Jusqu’à présent, on n’a pas encore changé d’orientation, alors on a pensé : « C’est un signe du destin ! Il faut qu’on aille au bout de notre idée et qu’on monte notre agence ! »
Une agence, c’est un bien grand mot. Disons que, pour l’instant, j’ai dégoté un bureau qui tient plus du placard à balais, mais bien aménagé, avec une déco sympa, il y a moyen d’en faire un endroit « cosy ». J’en fais mon affaire et je compte faire la surprise à Charline. On a même, depuis hier, une ligne téléphonique, ce qui est bien utile parce que ce serait cool que des clients nous appellent, en fait. Il faut bien avouer que depuis trois mois qu’on a commencé notre activité, ils ne se bousculent pas vraiment au portillon. C’est l’éternel problème de débuter dans un boulot quand on n’a pas d’expérience. On n’a pas d’expérience, du coup on ne nous fait pas confiance, et donc on n’a toujours pas d’expérience. Cercle vicieux. Alors, j’ai rédigé une annonce sur le site de La Dépêche , avec un texte un peu… euh « atypique », en espérant capter l’attention de clients potentiels. Allez, les gens, contactez-nous !!!
3 - Charline


Mercredi 6 avril 2016, jour de shampoing

Je suis là, dans la cuisine, avec ma casserole bouillante, mes lunettes embuées et une idée plus qu’approximative de l’endroit où se trouve la passoire… Bon, fais comme si de rien n’était, Charline, sur un malentendu, toutes les pâtes tomberont dedans…
Adèle me coupe dans mon élan.
- Attends, je vais le faire, je n’ai pas du tout envie de tester une sauce « liquide vaisselle-fruits rouges » dans nos coquillettes.
- Ah, ah ! C’est malin, ça… Alors, comment tu l’imagines, toi, notre premier client ?
- Tu veux dire le premier qui nous fera un chèque à l’ordre d’A&C Détectives ?
- Ouais, c’est ça… Il faudrait qu’il se bouge, d’ailleurs, parce que là, c’est la dèche… Mais c’est vrai que « A&C Détectives », ça claque, c’est mystérieux. Je me regardais dans la glace ce matin et je me disais tout haut : « Tu fais quoi dans la vie ??… Détective ». C’est la classe, non ?
- Le premier client, ce serait cool que ça soit le gars beau gosse, la petite trentaine, riche, célibataire…
- Euh… oui, et pourquoi il viendrait, alors ? Pour boire un café peut-être ?
- C’est ça, moque-toi, n’empêche que si ça se trouve, il appellerait à l’aide pour retrouver sa grand-mère blindée, par exemple… Ou il voudrait savoir qui est son père, façon feuilleton de l’été, tu vois l’idée ?
- Ouais ! Genre, le gars qui a toujours cru que son père était son père, mais en fait, non, un terrible secret de famille vient de lui être révélé, et il s’avère que sa mère a eu une superbe histoire d’amour ou une relation torride avec le fils de riches qui avait une plantation de coton…
- Tu veux du fromage avec tes coquillettes ?
Elle me saoule avec ses pâtes, je suis en pleine création, là !
- Ou, sinon, ça pourrait être…
- Gruyère ou pas gruyère, alors ?? Des pâtes aux pâtes, c’est pas génial quand même…
- GRUYÈRE. C’est bon, je peux parler ? Une héritière, vieille, l’héritière, hein… Elle n’a pas de descendants, elle essaie de savoir si son voisin est mafieux, elle se prend d’affection pour nous et hop ! Elle nous lègue tout son argent ! Ça me va bien, ça, comme histoire…
- Évidemment, qu’est-ce que tu crois ? C’est un peu pour ça qu’on fait ce boulot, non ? Pour que les gens nous aiment et qu’on gagne plein de sous…
- Il faudrait déjà qu’on ait de quoi payer le loyer de notre superbe bureau, avec vue sur la mer et une terrasse de malade… Et d’ailleurs, je dois t’avouer que je suis dans le rouge ce mois-ci, j’ai bien peur de devoir prendre un job. Je n’arrive plus à tout gérer.
- À ce sujet… J’ai trouvé un local. Mais, avant de te le faire visiter, rappelle-toi bien qu’on avait un budget… limité. La terrasse et la vue mer, ce sera pour quand la vieille nous aura tout légué… Mais, d’ici là, on peut en faire un endroit sympa. C’est pas très grand, mais plutôt bien orienté. C’est petit, mais assez lumineux. Mais tu verras, c’est génial, cet endroit. Tu vas adorer.
- J’ai hâte de découvrir ça… et un peu peur aussi…
- Demain, si t’as rien de prévu, je t’arrange une petite visite, et tu me donneras ton avis.
- Oui, au pire, on en cherchera d’autres.
- Euh… comment te dire ? J’ai craqué sur cet endroit et j’ai signé.
- Quoi ?! Non, mais c’est une blague, en fait ? Tu as mis les caméras où ? Je t’explique que je n’ai plus un rond, et toi, tu loues un local sans me demander si je suis d’accord ?!
- C’est pas super cher, je te jure !
- Si c’est pas gratuit, c’est déjà trop cher ! Comment je vais faire, moi ? J’ai appelé un gars qui cherchait une hôtesse dans un bar, j’y suis allée, il ne me propose pas du tout de faire le service, figure-toi ! Et il est hors de question que je me laisse tripoter par Pervers Pépère pour payer le loyer de l’appart, et le local en plus !!
- Non, mais t’inquiète, avec la vente de mes bijoux, j’aurai de quoi assurer.
- C’est vraiment gentil de ta part, Adèle, mais c’est pas des Bulgari non plus. Tu vas devoir vendre combien de milliers de colliers pour dégager assez d’argent ?
- Si les colliers, ça ne suffit pas, je vendrai des sacs de plage, les touristes adorent ça, et c’est hyper facile à coudre. Ou des fringues pour bébés. Ça marche bien, ça aussi.
Elle a réponse à tout.
- Sérieux, c’est pas réaliste. Ça va nous mettre dedans jusqu’au cou, ce qui n’est clairement pas l’idéal pour une activité qui démarre.
- Ou pas.
- Comment ça « ou pas » ??
- Je veux dire qu’il faut voir le bon côté des choses, avoir un local à nous, pour A&C détectives, ça marquerait le début de l’aventure, de façon vraiment concrète. Et puis, avoir un loyer à honorer, ça nous motiverait. Je suis sûre que ce serait carrément un boost.
- Arrête d’insister, ce n’est pas une bonne idée. Donc, tu vas rappeler le proprio et dire que TU as réfléchi et que TU ne donnes pas suite. Pas question de me retrouver interdit bancaire à cause de tes conneries.
- Mais, Charline, comment veux-tu qu’on devienne vraiment détectives si on n’est pas « psychologiquement » prêtes pour l’être ? (Ça y est, elle essaie de m’embrouiller) Et puis comme disait Sénèque : « Ce n’est pas parce que les choses sont difficiles que nous n’avançons pas, mais c’est parce que nous n’avançons pas qu’elles sont difficiles ».
- Pff… Et qu’est-ce qu’il y connaît, Sénèque, aux problèmes de loyer d’un local professionnel de détectives privés, tu peux me dire ? T’as pas une citation d’un homme un peu plus « swag », voire carrément vivant ?
- Ben, non, désolée… De toute façon, c’est un bail meublé, donc, au pire, on a un mois de préavis. Si tu veux, je paie le premier loyer intégralement et après on avise. Franchement, y’a aucun risque.
Vu comme ça, ça me paraît effectivement plus envisageable. C’est peut-être pas la peine de la vexer, si dans un mois l’histoire est pliée.
- Des sacs de plage… Non, mais je te jure, t’es vraiment prête à tout, toi…
- Ça veut dire ouiiii ?? Trop super, Charline, je t’adore. Tu vas voir, on va la monter notre agence, et on va tout déchirer !
Mouais…
4 - Charline


Jeudi 7 avril 2016

Je me demande ce que fait Adèle. Ça fait cinq minutes qu’on tourne dans des ruelles sombres et je ne sais même plus où nous sommes.
Enfin, on s’arrête.
- Ça y est ! On est arrivées !
Arrivées où ? C’est une bonne question. Tout ce que je vois face à moi, c’est un garage en bas d’un immeuble décrépit.
- C’est où ton super bureau trop d’la balle ?
- Ben, juste là !
Ses yeux brillent de fierté. Elle ouvre la porte d’un local à moitié en sous-sol et sort même une petite table et deux chaises sur le trottoir en disant :
- Tadam ! Et voilà ta terrasse !
L’ironie de la situation ne m’échappe pas.
- C’est ça ? Et tu as signé ?
Je sens monter en moi un mélange de colère et de désespoir… Comment a-t-elle pu s’emballer pour un placard comme celui-là ? Je suppose que le gars de l’agence était mignon, qu’il lui a fait une vanne et qu’il a souri.
- Adèle, ça me paraît un peu craignos, non ?
- Mais, n’importe quoi, c’est un quartier « à fort potentiel », c’est l’agent immobilier qui me l’a dit.
C’est bien ce que je pensais… Elle a cédé face à un sourire ultrabright et trois blagues… Le plus gros potentiel qu’on ait ici, c’est de se faire piquer la Twingo ou de faire une dépression réactionnelle à l’environnement. Un flot de jurons monte dans ma gorge, mais, heureusement, mes dents arrêtent ma langue.
- Ben, quoi ? Tu n’aimes pas ?
Elle a les yeux pleins de larmes et me fait le regard de chien battu, celui du labrador… Je vais encore céder, je le sens… Je suis trop gentille, ça me perdra.
- Non, ce n’est pas ça, c’est juste que je suis un peu inquiète de l’environnement.
- L’environnement ? Mais c’est du camouflage ! Personne ne viendra nous chercher ici !
Je te confirme, personne, pas même moi, en fait.
- Allez, je te fais visiter !
Son sourire est revenu.
Au rez-de-chaussée, enfin, dans la pièce du haut, quoi, il y a un canapé beige qui me paraît confortable, un bureau et deux chaises avec des petits coussins. Dans le coin gauche, qui doit faire dans les douze mètres carrés, de quoi faire du thé et du café. Elle a repeint les murs en blanc, avec son sens artistique habituel. Il y a un peu de noir par endroits, le mec d’avant était probablement gothique, tiens, ça ne serait pas un reste de pentacle au sol ? Le gars aura sûrement égorgé des poulets pour gagner au loto et se casser de ce taudis, je vais sans doute faire la même chose dans un avenir proche. La seule fenêtre de la pièce, c’est la porte qui donne sur la rue. Je sens venir la dépression.
Le local est sur deux niveaux, en dessous, c’est juste une cave qu’Adèle a aménagée avec un autre canapé, un bureau et des lampes, plein de lampes. Y’en a une qui grésille, genre néon agonisant. Je m’approche du clic-clac et ma tête heurte violemment une de ces fameuses lampes. Mais c’est pas possible, je vais faire une crise de claustrophobie, si je reste là.
- Je prends le haut !
Déjà que c’est la lose, ici, impensable que je me fasse une commotion cérébrale contre un lampadaire !
- C’était prévu, hors de question que tu te pètes une jambe en descendant. Et fais gaffe si tu amènes des « amis » sur ton canap’, ne te casse pas un poignet.
Ah, ah, ah, mais quel humour !
Elle fait référence à un petit incident, le mois dernier. J’étais à genoux sur mon matelas et j’ai trébuché sur un chien en peluche avant de tomber de tout mon poids sur mon poignet retourné. Et voilà, une fracture. J’avais tellement honte de ma boulettitude que j’ai dit à Adèle que j’étais avec un mec.
- C’est bon, je ne risque pas d’amener mes conquêtes ici, on est au boulot, quand même, sans compter que le gars ne voudrait plus jamais me revoir si je le traîne dans un coin pareil.
- Demain, c’est toi de corvée, moi, je suis au marché.
Super. J’adore ma vie, Adèle se fait son petit emploi du temps tranquille. Et moi, je me tape une journée à poireauter dans le noir, nickel.
5 - Adèle


Le même jour

J’en avais marre que Charline se moque de moi, comme quoi j’arrive pas à trouver de mec, tout ça, qu’à chaque repas de famille on me donne des conseils douteux, du genre « ah, mais tu sais Adèle, tu es trop exigeante, il faut que tu fasses des concessions », ou encore « les hommes aiment les femmes qui ne se posent pas de questions », et le must « si tu savais cuisiner, tu pourrais peut-être garder un homme ». Du coup, j’ai franchi le pas et, sur les conseils de ma copine Magali, je me suis inscrite sur un site de rencontres. Elle dit que je dois vivre avec mon temps et que, maintenant, les gens se rencontrent comme ça. Et puis, c’est vrai que, techniquement, comme les hommes sont là spécifiquement pour se mettre en couple, c’est censé réduire drastiquement le nombre de râteaux.
Au début, j’ai préféré aller sur un site de célibataires « sérieux », selon le slogan de la pub, mais m’étant rendu à l’évidence que, sur ce site, y’a dégun - si vous n’êtes pas du Sud, comprenez : personne -, je me suis rabattue sur Meetic. C’est prouvé statistiquement : il y a plus de chance de trouver quelqu’un à qui je plais quand « l’échantillon » est plus grand.
J’ai mis un peu de temps à créer mon « profil » parce que, d’abord, il fallait que je mette une photo et que je m’affuble d’un pseudo. Ça a été rapide, je me suis dit que « Pythagore », c’était bien - et, bizarrement, c’était pas déjà pris. Ça fait la fille qui est au moins allée jusqu’en quatrième et en même temps ça fait penser à un petit côté grec, méditerranéen, tout ça… De là à ce que les hommes fantasment sur un teint hâlé et un paréo, il n’y a qu’un pas, non ?
Par contre, pour la photo, j’ai mis un temps infini à en prendre une potable. Non pas que je sois moche, franchement ça va, je suis même plutôt contente de mon physique : pour une nana qui ne fait pas de sport et qui mange du Nutella sans vergogne, je m’en sors honteusement bien. Mais je ne suis pas photogénique. Je crois que l’appareil fait exprès de me faire une tête qui ne me ressemble pas. En plus, j’avais envie de trouver un joli fond. Pas too much , mais juste ce qu’il faut. Et puis, bien sûr, je devais prendre un selfie, parce que je n’allais certainement pas dire à Charline que je m’étais inscrite sur Meetic.
Bref, au premier essai, j’avais deux yeux clairement différents. Au deuxième, on voyait surtout mon cou. Au troisième, j’avais un sourire bizarre. Au dixième, je me suis rendue à l’évidence que mon bras qui tenait le téléphone était trop court. Je suis donc partie m’acheter un truc de touristes devant la tour Eiffel : une perche à selfies. Ça me fait penser que si on nous avait montré cet objet dans les années quatre-vingt-dix, on n’aurait jamais pu imaginer l’usage de cette chose. C’est fou le progrès, quand même.
S’est ensuite posée la question de la « photo de pétasse ». Je ne suis pas - si - naïve et je sais bien que les hommes sont sensibles aux « photos de pétasse ». D’ailleurs - petite digression -, qu’est-ce qu’une pétasse ? À mon avis, être une pétasse est un état d’esprit. Il faut se réveiller pétasse - et donc dormir pétasse -, parler pétasse, s’habiller pétasse, penser pétasse - donc pas beaucoup -, marcher pétasse, se coiffer pétasse, et bien sûr, faire l’amour pétasse. Soit dit en passant, une pétasse ne dit pas « faire l’amour », mais bref. Et franchement, c’est pas donné à tout le monde. Parfois, je voudrais trop être une pétasse. Les hommes me regarderaient et ils m’aimeraient, pouf, juste comme ça. Ce serait magique. Je n’aurais pas besoin de réfléchir et je serais très heureuse. Seulement voilà, mon éducation, mon cerveau qui fonctionne en continu, même quand je ne lui demande rien, tout ça… je ne suis pas une pétasse. Donc, tout ça pour dire que, pour la photo, j’ai tout misé sur mon sourire.
Après il fallait que j’écrive une courte présentation de moi, et que j’explique ce que je cherchais. J’ai essayé d’être sincère et je me suis réellement posé la question : « Adèle, qu’est-ce que tu cherches vraiment ? ». Comme je dis souvent, si on ne sait pas ce qu’on cherche, on ne risque pas de trouver. Alors voilà ce que j’ai mis : « Coucou ! Pétillante et entière, j’adore rire, parler, lire, écrire, coudre des trucs, boire des cocktails et faire des brunchs. Et j’aimerais rencontrer quelqu’un qui voudra bien partager tout ça avec moi. »
Très rapidement, le compteur de « vues » et de « like » Meetic s’est enflammé, et ça a été la porte ouverte à toutes les fenêtres comme on dit. Un « José, 68 ans, Saint-Martin-Vésubie » ; un « Marcel, 57 ans, Bouc-Bel-Air » ; un « Superman, 44 ans, Plan de Campagne », qui pose fièrement devant une boulangerie Paul de la zone indus’ ; ou encore un « Pseudeau, 35 ans » - le mec n’a aucune imagination et en plus il ne sait pas écrire français. J’ai vite repéré les beaux gosses, mais à mon avis, ce sont de faux profils parce qu’aucun ne m’a jamais répondu… C’est louche, non ? En même temps, il faut se mettre à la place des gens au marketing chez Meetic, s’ils n’affichent que des photos de vieux avec des dents en moins, ils risquent fort de perdre des parts de marché.
Y’avait quand même quelques profils « originaux », par exemple « Athos, 50 ans, Gémenos », qui espérait appâter le chaland avec sa présentation qui ne manquait pas d’humour : « Étant à mon cinquième divorce, je suis à la recherche d’une personne pouvant assumer mes six enfants et le crédit de ma caravane ».
Dans les « potables », j’ai fait une sélection sur le nombre de fautes d’orthographe dans leur descriptif - c’est la colocation avec Charline qui a déteint sur moi. Ça en a enlevé un sacré paquet !
Ensuite, il y a des choses rédhibitoires : certains hommes croient que mettre une photo d’eux en train de courir dans un tee-shirt Décathlon-qui-pue-la-transpi, ça va nous faire craquer, genre « oh, là, là, le mec est sportif, trop bien ! ». Sauf que, moi, au secours, je déteste courir et je déteste quand ça sent la transpi. J’ai aussi enlevé ceux qui avaient un tatouage moche, ceux qui posaient avec leur copine - je vous jure que ça existe ! -, et ceux qui mesuraient moins d’un mètre soixante - y’en avait beaucoup. Je sais, c’est méchant, mais on est là pour choisir, non ?
Bon, bref, finalement, j’avais une shortlist de… trois. Visiblement, je n’ai pas compris le sens du mot « concessions » employé par ma mère.
On a échangé quelques messages et, rapidement, j’ai trouvé l’un des trois un peu limite, niveau créativité ; à part « lol » et « mdr », il ne disait pas grand-chose. Je sais bien que je suis drôle, mais, quand même, ça augurait des dimanches pluvieux à bien s’emmerder devant Michel Drucker.
J’ai beaucoup discuté avec un certain « Mickey13 ». Sa photo était pas mal, son boulot, atypique - prof d’archéologie à la fac -, et on a bien accroché. On a parlé de tout et de rien : de ses recherches en Égypte, de l’intérêt de savoir faire des maths dans la vie, du tennis, des derniers films sortis au ciné, et on a même philosophé : il était d’accord avec moi que Sartre avait vu juste avec son « existentialisme est un humanisme » et on s’est échangé nos passages préférés de Spinoza. Et puis, un jour, j’ai pas trop compris, il m’a envoyé une photo bizarre. Moi je pensais qu’il avait mal cadré son selfie - sachant que ça arrive aux meilleurs… -, alors je me le suis transféré par email pour mieux voir sur l’ordi, je l’ai pivoté dans tous les sens, et c’est là que Charline est arrivée derrière moi et m’a demandé d’un air complètement abasourdi ce que je faisais avec une photo de pénis en gros plan sur mon écran. Elle en a fait toute une histoire - et encore, j’avais occulté le fait que ce charmant monsieur avait été rencontré sur Meetic -, me disant que j’avais encore tiré le gros lot - enfin, façon de parler -, que tous les tarés étaient pour moi… Malheureusement, ce n’est pas totalement faux…
Il n’y a donc eu qu’un seul survivant à mon casting Meetic, un dénommé « Mozart ». Mais c’est cool, parce qu’on a échangé vraiment beaucoup de messages sympas. Alors j’ai proposé qu’on se découvre « en vrai ». J’ai osé ! Et il a accepté !!
Rien que ça, c’est un signe que je m’améliore avec les hommes. Finalement, ma copine Magali avait raison, c’était carrément une bonne idée, ce site de rencontres.
6 - Charline


Le lendemain - Premier jour d’accueil

Heureusement qu’on a trouvé un canapé confortable pour le « bureau » - je crois bien que je ne m’y ferai jamais. J’ai fini ma troisième grille de sudoku lorsque enfin le téléphone sonne.
- A&C Détectives, bonjour !
- Bonjour, Madame, j’aimerais prendre rendez-vous au plus vite.
- Bien sûr, Monsieur, c’est à quel sujet ?
- Il y a quelqu’un qui s’introduit chez moi pendant la nuit. J’ai très peur.
- Je comprends bien, Monsieur, souhaitez-vous passer à l’agence ?
- Certainement pas ! Pauvre inconsciente, on pourrait me suivre jusqu’ici et quelqu’un pourrait vous tuer dans votre sommeil !
Oh, là, là ! Soit ce gars a de gros ennuis, soit il fait preuve de beaucoup plus de prudence que moi !
- Bien sûr, Monsieur, pardonnez mon erreur, nous pouvons nous retrouver au Bar du Parc, si vous préférez, c’est un lieu public, en bord de mer, personne ne fera attention à nous. Quelle heure vous conviendrait ?
- Rendez-vous dans une heure.
- D’accord, on se rejoint au Bar du Parc. Comment serez-vous habillé ?
- J’aurai un chapeau et un imperméable.
Hum, j’espère que le gars n’est pas exhibitionniste. Il fait vingt-cinq degrés, en plus, il va être repéré direct…
- Très bien, j’aurai un tee-shirt gris et je serai à la première table contre le mur à gauche en rentrant.
Quinze minutes plus tard, je suis tranquillement installée devant un thé.
J’adore ce bar. D’abord, j’adore le patron, Jérôme. Sous ses abords d’ours mal léché, il a un cœur d’or. C’est vrai qu’il faut passer outre la première impression : cheveux bruns hirsutes, barbe de huit semaines et sourcils broussailleux. Quand il me sourit, je me sens comme chez moi. Et là, il sourit. J’ai même droit à un câlin.
La salle est confortable et accueillante, avec des banquettes moelleuses, et la terrasse jouit d’une vue imprenable sur la mer. Ça y est, le moment tant attendu est arrivé, voilà mon premier client.
Pour l’occasion, j’ai mis des lunettes, il paraît que ça fait plus pro. J’ai troqué mon tee-shirt « La grammaire vous aime » contre un legging et une tunique grise, je suis… transparente, appelez-moi Casper.
Bien loin du fantasme d’Adèle, c’est un homme d’une cinquantaine d’années. Il porte un pantalon en velours beige élimé, une chemise blanche avec un gilet jacquard sous son imperméable. Son chapeau, un vieux feutre, cache un visage taillé à la serpe et buriné, fin et long, le nez aussi. Tout son corps est sec et ses mouvements sont saccadés. Il paraît inquiet et déstabilisé. Son regard ne reste jamais en place plus de quelques instants, il va falloir que je le calme. Il a l’air vraiment trop nerveux, et moi, je me sens nerveuse du coup, c’est contagieux, toute cette tension.
Je me lève pour l’accueillir et mon genou heurte violemment le bord de la table, je contiens un cri et dis d’une voix quelque peu déformée par la douleur :
- Bonjour, Monsieur, je suis Charline, asseyez-vous, je vous en prie.
- Bonjour, je suis monsieur Printin, mais je vais bientôt changer de nom, on me surveille…
Il scrute toujours partout autour de lui. Quelques passants lui jettent des regards intrigués.
- Vous voyez ! Tout le monde m’observe ! Qu’est-ce que je vous disais !
- Monsieur, respirez une seconde, évidemment que les gens vous regardent ! Vous avez un chapeau d’hiver et un imperméable alors qu’il fait vingt-cinq degrés dehors !
- Ah, euh, oui, c’est vrai.
Il se déshabille et son couvre-chef dévoile une chevelure grasse et mal peignée ; je distingue même de grosses pellicules. Je réprime un haut-le-cœur et je me concentre sur la table. Je reprends mes esprits et me remets au travail.
- Très bien, expliquez-moi votre problème, quelqu’un s’introduit chez vous, c’est ça ?
- Oui, il entre pendant que je dors et il déplace mes affaires. Je ne crois pas aux fantômes, je sais que c’est quelqu’un, j’en suis sûr, et j’ai très peur.
- D’accord. Vous vivez seul ?
- Oui.
Le contraire m’aurait étonnée.
- Quelqu’un possède-t-il un double de vos clés ?
- Ma mère.
- Et où habite-t-elle ?
- À l’institut des Fleurs fanées.
C’est un cimetière, le truc, ou quoi ? Sa réponse fuse immédiatement, je n’en étais pas loin…
- C’est une unité spéciale pour les gens qui ont Alzheimer, mais c’est une erreur judiciaire, ma mère a toute sa tête, quelqu’un l’a mise là contre son gré. J’essaie de l’aider à s’échapper.
Maintenant, c’est mon esprit qui s’échappe, genre mamie s’est tatouée le plan de l’hosto et tente de découvrir les codes d’accès du truc.
- Et est-ce qu’elle est sortie ?
- Non, elle est toujours bloquée pour le moment.
- D’accord. Accepteriez-vous que nous placions des caméras chez vous pour la surveillance ?
- Oui, bien sûr. Mais soyez prudente, je ne sais pas si l’intrus est dangereux.
- Êtes-vous sûr que ce n’est pas vous qui n’avez pas fait attention ?
- Comment ? Vous m’accusez d’affabuler, c’est ça ?
- Non, pas du tout, Monsieur. (Ouille, il s’énerve) Je suis juste un peu distraite, alors je me demandais si cela pouvait vous arriver.
- Non, je lui ai tendu des pièges et il est tombé dedans.
- Des pièges ?
Je vois direct le concept : pièges à loups dans l’appart’, portes et sonnette électrifiées… Calme-toi, Charline, il est inoffensif.
- Oui, j’ai marqué les emplacements des objets avant d’aller me coucher et, en me levant, ils étaient ailleurs.
Tu parles d’un piège ! Si je devais me souvenir de chaque endroit où je posais un truc… J’en perdrais moins…
- D’accord, je vous crois, je ne voulais pas vous faire gaspiller votre temps. Ni le mien, d’ailleurs.
Nous prenons rendez-vous pour le lendemain, puis nous séparons.
Nous avons notre première affaire ! Je suis folle de joie. Je ne peux la réprimer et me mets à danser au milieu du trottoir sous le regard abasourdi des passants. Ben quoi ? On n’a même plus le droit d’être joyeusement exubérante, c’est ça ?
7 - Adèle


Mardi 12 avril 2016

Je suis dégoûtée… Je me défonce pour trouver un local sympa et pas trop cher pour notre agence, j’en trouve un - effectivement pas cher, mais, certes, pas super sympa à première vue -, je repeins tout en blanc pour que ce soit plus lumineux, je vais jusqu’à Ikea en Twingo, j’aménage et je décore tout, de sorte que ça soit plus accueillant, et Charline n’est pas contente… J’avais même aménagé une petite terrasse de fortune sur la rue pour lui faire plaisir… Qu’est-ce qu’elle croyait ? Que direct on allait s’installer dans un palace sur la Corniche pour pas un kopek et sans chercher ? Bon bref, c’est pas grave. De toute façon, c’est signé. J’ai voulu bien faire, elle ne peut pas me le reprocher. Et puis, moi, je le trouve super, ce local. Il est assez original, « atypique » comme on dit dans l’immobilier : c’est un « souplex ». C’est comme un duplex, mais à moitié en sous-sol, en fait. Le concept est très sympa. Ça nous fait un niveau chacune, c’est comme si on avait notre indépendance, tout en travaillant ensemble. Bien sûr, j’ai pris le bureau du bas, histoire que Charline n’ait pas à emprunter l’escalier…
Vendredi, pendant que je vendais mes bijoux sur le marché, elle a reçu un appel de notre premier client. Un type assez bizarre, apparemment, mais il faut bien commencer. Il veut qu’on lui installe du matériel chez lui pour voir qui déplace ses affaires quand il dort. Soit. À quatre-vingt-neuf euros hors taxes de l’heure, on peut lui poser des caméras, il n’y a aucun problème.
Aujourd’hui, c’est moi qui suis de permanence à l’agence, et j’espère avoir des clients aussi. Si possible, un peu moins jetés que ce gars. Heureusement, histoire de m’occuper, j’ai apporté ma pince, ma colle, mes perles et mes plumes pour fabriquer des bracelets. J’ai eu des commandes qu’il faut que j’honore. Je m’installe donc en bas, « à mon bureau » - c’est trop chouette d’avoir un endroit à soi -, j’assemble mes bijoux… et j’attends que le téléphone sonne. Télépathie. Espoir. Mental. Et le téléphone sonne ! On m’a déjà dit que rien qu’avec mon mental j’étais capable de casser une brique…
- Allô, A&C Détectives, bonjour !
Mon enthousiasme du moment fait de moi une pile électrique.
- Ouais, salut, c’est moi…
- Oh non, Charline ! La désillusion ! Moi, je croyais que c’était mon premier client, tu sais le beau gosse trentenaire et riche.
- Oui, ben désolée… Je voulais vérifier que la ligne fonctionnait…
- Évidemment qu’elle marche, pourquoi elle ne fonctionnerait pas ?? Bon, allez, raccroche, tu occupes la ligne.
- Oui, bon, ça va ! Je te laisse. À plus.
Le téléphone sonne à nouveau. Quelle déconneuse, cette Charline !
- Bon, Charline, t’es chiante là, qu’est-ce que tu veux, encore ?
- Oui… Bonjour… Je suis bien chez A&C Détectives ?
Oups…
- Oui, c’est bien ça, excusez-moi, je croyais que c’était ma collaboratrice qui m’appelait. (Je brûlais d’envie de me venger et de dire mon « employée » !) Que puis-je faire pour vous ?
- En fait… euh… Voilà, c’est un peu délicat. J’ai un problème avec mes voisins.
- Avec vos voisins ? Quel genre de problème ?
- J’ai l’impression qu’ils viennent toutes les nuits tambouriner à ma porte… Et ça fait des mois que ça dure !
- Vous êtes dérangée par le bruit toutes les nuits et vous pensez que vos voisins sont à l’origine de cette nuisance ?
Toujours reformuler la demande d’un client…
- Voilà, c’est ça. Mais c’est très difficile pour moi parce que ça m’empêche de dormir, et là je suis au bout du rouleau et j’ai besoin de vous.
- Oui effectivement ça doit être très pénible, en avez-vous déjà parlé avec eux pour essayer de régler le problème à l’amiable ?
- Bien sûr, mais ils disent qu’ils n’y sont pour rien et ils m’ont traitée de folle…
- Je vois… Et comment souhaiteriez-vous que nous vous aidions ?
Je m’applique quand je m’adresse aux clients… J’ai réussi à faire toutes mes phrases jusque-là sans prononcer une seule fois « cool » ou « trop » ou « trop cool ». Je m’épate.
- J’aimerais que vous trouviez qui tambourine chez moi toutes les nuits. Vous pouvez faire ça pour moi ?
- Oui sans problème, vous habitez dans une maison individuelle ou dans un immeuble ?
- Dans une maison.
- Vous avez une porte d’entrée qui donne sur la rue ?
- Oui, c’est ça.
- D’accord… Ce qu’on peut vous proposer, c’est de rester toute la nuit devant chez vous, en attendant que l’incident se produise, et de prendre des photos des malfaiteurs. Ça vous irait comme solution ?
- Oui, ce serait parfait, ça me rassurerait de vous savoir dehors en train de surveiller ma maison.
- En général, ça se passe vers quelle heure ?
- Plusieurs fois, malheureusement, peut-être vers 22 heures, puis 1 h 15, et peut-être ensuite vers 3 heures et enfin vers 5 h 30.
Tu m’étonnes que cette femme soit à bout de nerfs… J’ai bien envie de lui résoudre son problème. En même temps, c’est pas bizarre que quelqu’un aille taper sur une porte quatre fois par nuit toutes les nuits ?? Ils n’ont que ça à faire, les voisins ?
- OK, donc, nous, on pourrait arriver vers 21 heures, se préparer, commencer l’observation, et terminer le lendemain vers 7 heures.
- Au niveau des prix, ça me coûterait combien ?
- Notre tarif horaire est de quatre-vingt-neuf euros hors taxes de l’heure, attendez je calcule, ça fait dix heures de planque, plus la rédaction du rapport, si vous voulez on peut vous faire un forfait de mille euros TTC au total.

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents