L
281 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

L'Heure du Tigre

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
281 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Description

On a le sens de la vengeance, dans la famille.
Nolimé en fait l’expérience lorsqu’elle croise à nouveau la route de son père, vingt ans après le drame qui a détruit leurs vies. Et son père en a également goûté la saveur, lorsque sa fille l’a obligée, vingt années plus tôt, à assumer ses actes… ou ses non-actes. Depuis, il n’y a eu aucun contact entre eux, et chacun a refait sa vie. Mais elle va vite se rendre compte que Philippe n’a aucune intention d’oublier. Changer de nom n’a pas suffi…
Egoïste, arrogante et prête à rendre chaque coup, Nolimé n’est pourtant pas une victime facile à vivre. Mais elle a de qui tenir !
L’heure du Tigre, ce sont les dernières heures de la nuit, celles qui précèdent l’aube : les plus sombres bien sûr, mais aussi le moment où tout bascule, se tend vers la lumière du jour. De trois à cinq heures du matin, toutes les nuits, elle se réveille. Et attend.
De la France au cœur de l’Afrique, père et fille vont jouer leur ballet de haine et de revanche, malgré la certitude que rien, jamais, ne pourra être réparé.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 30 septembre 2014
Nombre de lectures 761
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

L’HEURE DU TIGRE


Marie-Pierre BARDOU


© Éditions Hélène Jacob, 2012. Collection Littérature . Tous droits réservés.
ISBN : 979-10-91325-31-8
A Domie,
à mon père,
à Françoise
et à Jean-Loup :
Car c'est bien grâce à vous que je ne suis pas Nolimé...
LIVRE 1 : LE CHANT DES OMBRES


« Il n’y a pas d’autre mort
Que l’absence d’amour »

R. Barjavel
Prologue


Elle est en retard. Encore une fois. Tout en courant dans la rue, son cartable cognant dans son dos, elle se dit qu’avec un peu de chance, sa mère ne sera pas encore rentrée. Qu’elle ne saura pas qu’elle a encore préféré traîner avec ses copines plutôt que de ramener Matthieu à la maison.
C’est la barbe, quand même. Elle a quatorze ans, elle n’a aucune envie de se charrier le gamin tous les soirs pour les vingt-cinq minutes de trajet qui les séparent de l’appartement. Heureusement, Fabrice se gère tout seul : par manque de place dans l’établissement où elle est scolarisée avec Matthieu, son second petit frère Fabrice va dans une autre école ; et il rentre tous les soirs avec la mère de son meilleur copain.
Elle ralentit un peu l’allure, le souffle court et le cœur prêt à exploser. Son cartable lui semble peser trois tonnes, et elle distingue leur immeuble au bout de la rue. Une horloge, quelque part, sonne dix-huit heures. Elle se remet à marcher, cherchant sa respiration.
Dans les vitrines qu’elle longe, elle aperçoit son reflet. Une adolescente aux longs cheveux noirs, mince, vêtue d’un jeans et d’une chemise blanche trop grande pour elle qu’elle a volée à son père. Il va encore râler, mais ça ne sera rien face à sa colère s’il apprend qu’elle leur a encore menti.
C’est la barbe, vraiment.
En passant sous le porche de l’immeuble, elle efface les dernières traces de son rouge à lèvres d’un revers de la main, en espérant que personne ne sentira l’odeur de la cigarette. Elle a pris un chewing-gum pour en masquer les relents, mais c’est surtout dans ses longs cheveux que la clope s’imprègne, et sa mère semble dotée d’un véritable radar. Elle ralentit encore un peu le pas dans le grand escalier, redoutant la scène qui va suivre presque immanquablement. Le sermon sur le mensonge, la confiance, la maturité, et tutti quanti. Quelle barbe.
L’immeuble est ancien, plutôt classe. « Haussmannien » comme dit son père. Les marches de l’escalier semblent démesurées, et elle met trois bonnes minutes à atteindre le sixième et dernier étage. Mais pas question de prendre l’ascenseur, ce vieux truc croulant et grinçant qui la rend neurasthénique.
Elle hésite quelques secondes devant la lourde porte d’entrée de leur appartement, puis décide que le supplice a assez duré.
Elle introduit la clef dans la serrure, la tourne, et entre. L’appartement semble aussi désert que silencieux, et elle risque un « Maman ? » timide. Rien. S’autorisant une petite danse de la joie, elle laisse glisser son cartable sur le parquet de l’entrée et se rue vers la cuisine. La lumière de cette fin d’après-midi est encore vive, illuminant la pièce où sa mère officie tous les jours en véritable reine consort. Les plans de travail en bois ciré, les plantes grimpantes, les meubles patinés et le beau carrelage en font une pièce magnifique, mais ce qui l’attire c’est le frigo chromé. Elle l’ouvre et boit une longue gorgée de Coca à-même la bouteille, ce qu’elle n’aurait jamais osé faire en face de sa mère.
Une douce allégresse l’envahit. Demain, c’est une journée « cool » – soit pas de contrôles, pas de devoirs à faire ce soir, et puis après – demain ce sera le week-end et ils ont prévu d’aller faire un tour en péniche.
Elle fredonne en refermant la porte du frigo, trouvant immédiatement que la vie est chouette, finalement. Dieu a été sympa, elle n’a pas été surprise en flagrant délit, et elle se promet que demain, elle emmènera Matthieu manger une glace en sortant de l’école pour se faire pardonner. Il est mignon, ce gamin, il ne cafte jamais quand sa sœur ne l’accompagne pas sur le chemin du retour ; il ne dit d’ailleurs jamais grand-chose. Surtout depuis quelques semaines, si elle y réfléchit bien.
La main sur la poignée de la porte de sa chambre, elle s’immobilise. Matthieu.
Hésitante, elle se retourne vers le couloir derrière elle, celui qui dessert les quatre chambres, guettant un bruit, même le plus infime. Mais il n’y a rien.
C’est à ce moment que les choses se mettent à déraper. Pas avant, alors qu’elle coure, affolée, dans les rues. Pas en découvrant, avec allégresse, que sa mère n’est pas encore rentrée. Pas après, quand…
Non, là, maintenant.
Immobile, le dos tourné à la porte de sa chambre, guettant sans trop d’anxiété encore le moindre bruit qui puisse lui prouver que son frère est bien rentré, qu’il l’attend sagement. Il s’est peut-être endormi. Il fait peut-être ses devoirs. L’école primaire ferme ses portes à seize heures quarante-cinq. Même en y mettant beaucoup de mauvaise volonté, impossible de mettre plus de trente minutes pour rentrer à l’appartement. Peut-être l’a-t-il attendue devant les grilles ? Mais à dix-sept heures, le collège ferme lui aussi. Elle a séché le dernier cours – le cours de maths, quelle barbe – et elle est partie avec ses copines dès seize heures. Elle n’a pas vu le temps passer…
Bon, ça suffit. Il a dû s’endormir dès son retour au bercail, inutile de se faire des nœuds au cerveau. Elle marche vers la dernière porte du couloir et l’ouvre dans la foulée.
Chapitre 1


M’en souviendrai-je encore, lorsque la vieillesse m’aura amenée, doucement, jusqu’aux rebords de la vie ? Aurai-je encore ces images, ces sons, ces odeurs, pour dernier refuge de ma mémoire ?
Je l’espère, de tout mon cœur. Oui, j’espère que mes derniers moments seront emplis de cette lumière aveuglante, de cette chaleur presque insupportable, de ces jours brûlants qui ont été l’écrin des plus beaux étés de mon enfance. L’Afrique laisse une empreinte indélébile sur tous ceux qui l’ont côtoyée, même de manière fugace, et ce sont ces images-là que je veux emporter avec moi. Avec celles de mon fils bien sûr, et des quelques êtres qui ont véritablement compté pour moi. Mais, au-delà des personnes, il y a des lieux qui abreuvent les âmes.
Oui, je veux me souvenir de la maison de mes grands-parents, de cette petite bicoque toute simple, quatre murs de briques blanchies à la chaux, des alvéoles percés dans les murs pour laisser circuler l’air frais de la nuit. Les moustiquaires aux fenêtres et au-dessus des lits, le jardin peuplé de manguiers que Johnny, le hongre bai de mon grand-père, dévorait avant même qu’elles ne soient mûres. Les hibiscus, les étranges bêtes – geckos, iguanes, caméléons – qui se faufilaient partout et qu’on retrouvait parfois dormant dans nos chaussures. Les guêpes maçonnes, les araignées monstrueuses ; les pluies tropicales, lourdes et chaudes, sous lesquelles nous prenions nos douches avec ravissement. La terre rouge, sèche et dure sous nos plantes de pieds, les buissons d’acacias et les fleuves boueux où s’ébattaient les hippopotames placides.
Que ma mémoire ne garde que cette lumière sauvage, cet air si chaud qu’il nous semblait respirer du feu, les odeurs de manioc et d’épices, le goût sucré et acide des fruits du corossol. Que la brousse aride, si loin des clichés des européens fragiles, reste cette terre indocile et âpre où le regard se perd et où la vie se fait furtive. Me souvenir des lycaons, des femmes africaines récoltant les gros vers blancs dans les tas de fumier, les histoires colportées d’une région à l’autre sur les ailes d’une imagination féroce et fertile.
Et me souvenir des nuits, et du ciel de ces nuits africaines, immenses, aux semis d’étoiles qui nous semblaient si proches. Un somptueux tapis d’étoiles au-dessus de nos têtes d’enfants, sublime symphonie de lumières glacées qui berçait nos songes.
De la sauvage beauté de ce monde, je veux me souvenir de tout. Et qu’il m’en reste, au moins, cet univers sans ombre, aux arêtes aiguës et aux rythmes lancinants, pour derniers lambeaux que ma mémoire emporte.
Chapitre 2


Les silhouettes se découpent sur le mur en ombres chinoises, éclairées par les phares d’une voiture garée sur le terre-plein. Je ne comprends pas tout de suite ce que cette scène signifie, remarquant simplement l’étrangeté, le caractère fantomatique de cet énigmatique ballet silencieux.
L’orage a éclaté quelques minutes plus tôt et je roule à la vitesse d’un escargot, car je me suis perdue dans le quartier. Il fait nuit, il pleut à verse et je suis en retard, mais je lutte pour ne pas laisser l’exaspération m’envahir. Je respire profondément, m’inspirant de la technique qui consiste à se concentrer sur un point situé à l’intérieur de soi et à y rétablir le calme. Je visualise ma main qui apaise la tempête intérieure et tout mon corps, mon esprit se détend. Ça marche pour tout : arrêter le hoquet, s’endormir, ne pas lâcher ses quatre vérités à son supérieur irascible ou à l’automobiliste qui vous fait une queue de poisson.
Une fois calmée, je mets mon clignotant et arrête la voiture sur le bas-côté de la rue pour consulter la carte.
C’est à cet instant que je remarque les trois hommes bougeant dans la lumière de l’unique lampadaire, leurs ombres mouvantes projetées sur le mur de l’immeuble délabré. Ils sont sur un terre-plein désert, pas âme qui vive à l’horizon. J’allume mon plafonnier pour lire ma carte lorsque je suspends mon geste et comprends enfin que j’assiste à un tabassage en règle : deux contre un, les assaillants armés de matraques. J’allume aussitôt mon mobile et compose le 112, au moment où l’un des hommes force sa victime à s’agenouiller au sol et l’y maintient d’une main, tandis que l’autre lève son arme bien haut au-dessus de sa tête, en prenant son élan.
Il y a quelque chose de fantastique dans cette vision soudaine : la nuit, l’orage et le ciel zébré d’éclairs d'un blanc métallique, le rugissement rauque du tonnerre, comme si la violence du ciel répond à la violence des hommes.
J’ai aussitôt la certitude que la police arrivera trop tard, que l’homme va mourir à cet instant même, sous mes yeux. Sans réfléchir, je remets mon moteur en marche et fonce droit sur eux, appuyant sur le klaxon comme une furie, les pleins phares allumés.
Aveuglés, les agresseurs suspendent leur geste et ont à peine le temps de s’écarter quand la voiture arrive sur eux. Je dérape en faisant un demi-tour brutal et freine devant l’homme resté à terre, ouvrant la portière passager :
Montez !
Pas la peine de lui dire de faire vite. Je redémarre avant même qu’il ne referme la portière, les pneus crissant sur le gravier.
Le tout en quelques secondes. Je roule à fond dans les rues noyées d’eau, le cœur battant à se rompre maintenant que l’adrénaline y afflue par vagues douloureuses. Mon passager m’indique une ruelle sur la droite :
Par là.
Je m’y engouffre, éteins mes phares et nous attendons en silence, de longues minutes interminables avant que l’autre véhicule ne passe enfin devant nous, moteur rugissant dans la nuit, sans nous voir. Puis, il n’y a plus que le chant obsédant de la pluie sur les vitres et le grondement sourd de l’orage qui s’éloigne.
Je risque un coup d’œil de son côté et, dans l’obscurité, je ne peux distinguer qu’un visage blême aux yeux tuméfiés. Du sang coule le long de sa joue, la chemise noire à moitié déchirée laisse deviner une longue estafilade sur son torse. Il respire péniblement et cette sorte de râle me met soudain les nerfs à vif. Mes mains tremblent sur le volant, bon sang mais qu’est-ce que je viens de faire ?
Comme s’il devine mes pensées, il parle enfin :
Ne vous inquiétez pas, je vais partir.
Dans cet état ? Vous n’irez pas loin !
Qu’est-ce que ça peut bien vous foutre ?
Le sarcasme dans sa voix réveille une colère salutaire – bien qu’un peu tardive :
Dites donc, vous êtes un type reconnaissant, au moins ! Je vous rappelle que je viens de vous sauver la vie.
C’est vrai, vous êtes complètement tarée. Ça vous arrive souvent, de voler au secours des cas désespérés ?
Uniquement quand il s’agit de sales cons. C’est plus drôle.
Il rit, porte la main à sa tête, déclare d’une voix plus faible :
Au revoir.
Et ouvre la portière. Puis il perd connaissance.
Quel romantisme fou, la nuit dans une voiture, pourchassée par des assassins, avec pour seule compagnie un homme blessé et évanoui qui est peut-être – doute exquis – lui aussi un assassin.
J’organise mes pensées, refusant à nouveau la panique insidieuse. Puis je prends une décision. Je mets le cap sur l’hôpital, mon instinct me soufflant qu’il vaut mieux éviter à mon protégé une admission officielle. Heureusement, Fabrice officie aux urgences cette nuit et il accède facilement à ma demande lorsque je l’appelle sur sa ligne personnelle. Il m’attend derrière le parking, fait entrer l’inconnu par la porte de service et m’assure qu’il s’occupera de lui avec la seule aide de son infirmier, qui est aussi son amant. Pas de risque. Il ne pose aucune question, comme je m’y attends, et je peux en toute tranquillité aller m’offrir un café à la cafétéria en l’attendant.
Fabrice revient trois quarts d’heure plus tard. Il pénètre dans la petite salle grise de son pas souple et ferme.
Il s’assoit en face de moi, me prend une cigarette et l’allume – il n’y a personne d’autre que nous deux dans la salle, et il a l’habitude de traiter les interdits avec un « je m’en-foutisme » absolu. Je l’admire en silence, trouvant toujours autant de plaisir à le regarder. Mon frère est d’une beauté plastique étonnante, le plus étonnant peut-être étant qu’il s’en fiche royalement. Il est homosexuel – il me l’avait annoncé à l’âge de seize ans, avec sérieux et fermeté, sans aucune hésitation.
Ton rescapé n’a rien de grave, annonce Fabrice de sa voix placide. Quelques côtes cassées, le poignet gauche fracturé et pas mal d’hématomes. Je le garde en observation cette nuit. De toute manière, il est sonné.
Il vaut mieux que ce soit discret. Je ne sais pas si les autres le cherchent encore, mais ils m’avaient l’air déterminés.
Il est au secret, ne t’inquiète pas. Marc monte la garde. Au fait…
Il se lève en s’étirant, grâce féline et froideur raisonnable, et enchaîne :
Si tu n’en veux pas, fais-moi signe. Il est beau gosse.
Et Marc ?
Et bien, on ne sait jamais, mieux vaut assurer ses arrières.
Je ne sais jamais s’il est honnête dans son cynisme ni jusqu’où le sarcasme frôle la provocation. Je ne réponds donc pas.
Et toi ?, reprend-t-il. Tu n’as besoin de rien ?
Rien. Je passe demain matin vers huit heures pour le chercher.
Je serai là, c’est ma nuit de garde.
Il me sourit vaguement et s’éclipse sans un mot.
C’est étrange, on s’aime profondément et on ne se témoigne jamais autre chose qu’une politesse légèrement distante.
Je médite là-dessus en rentrant chez moi, tandis qu’à la nuit d’orage succède une aube pâle et frissonnante.
Chapitre 3


Je viens d’avoir trente-quatre ans et mon miroir me le rappelle méchamment lorsque je me lève le lendemain.
Trop de nuits blanches et d’abus divers, sans doute, alors que jusqu’ici mon visage faisait joyeusement illusion. Mes yeux clairs, d’un bleu minéral, s’étirent légèrement vers les tempes et j’observe un instant les cernes sombres qui les creusent. Pas encore de rides ou si peu, seulement ma peau comme le reste encaisse moins bien les chocs qu’avant. C’est certain, maintenant j’ai besoin de mes séances hebdomadaires de massages, de mes soins du visage et du sport pour conserver intacte cette belle image, liane souple, qui me protège si bien.
Ce qui auparavant était un plaisir est devenu une nécessité.
Un jour, j’abandonnerai sans doute mon besoin de perfection physique. Je n’ai pas peur de vieillir, paradoxalement c’est même une perspective qui m’apaise. Un jour, je cesserai de m’y intéresser, sans doute petit à petit, et deviendrai une grande vieille bonne femme sèche et osseuse, ou obèse peut-être ? Je me pose parfois la question et j’ai envie de savoir, par curiosité.
Mais pour l’instant – disons pour les vingt prochaines années – j’ai besoin de mon image. Je suis belle, de cette beauté intimidante qui fait se retourner les hommes sur mon passage et m’ouvre bien des portes. Je prends grand plaisir à entretenir mon corps mince et musclé, la matité soyeuse de ma peau, et surtout cette chevelure presque noire qui descend jusqu’à mes fesses. Orgueil, vanité, narcissisme, j’accepte tous les jugements.
Je savoure ma douche et mets mon uniforme habituel – jeans délavé et chemise d’homme blanche. Les pieds nus, je descends et Kami m’accueille avec gravité, attendant que je lui ouvre la porte. Je me prépare mon milk-shake matinal : banane, kiwis et pamplemousses, le tout mixé avec du lait écrémé. Je le bois sur la terrasse couverte qui longe l’arrière de ma maison, accoudée à la balustrade en contemplant le Canal du Midi tandis qu’une petite chose rousse descend du tilleul à côté. L’ombre qui se faufile entre les branches se matérialise soudain en petite bête soyeuse, queue en panache et yeux brillants. Il s’approche sans crainte, et prend la noisette que je lui tends.
C’est un écureuil. J’aime ces animaux qui se laissent simplement mourir lorsqu’on les emprisonne. On ne les apprivoise pas, ils daignent simplement frayer avec les humains à la condition expresse qu’il n’y ait d’un côté comme de l’autre aucune dépendance.
Il dévore sa noisette sans me quitter des yeux, puis repart aussitôt dans les ombres tranquilles des arbres du jardin.
Je mets mes baskets de toile blanche et prends le chemin du boulot.
Chapitre 4


Olivier se penche vers moi, dans l’intention évidente de me parler. Je m’attends à une plaisanterie un peu lourde et plaque un sourire ultra-bright sur mon visage quand il me souffle :
Tu l’as vu, Deslandes ?
Je tressaille, mais j’ai déjà entendu ce nom si souvent que je recadre immédiatement le cours de mes pensées. Deslandes est un nom courant.
Qui ça ?
Notre nouveau boss ! Tu dois bien être au courant, non ?
Eh bien non coco, je n’en sais rien. Je sais que notre directeur doit quitter la société à la fin du mois pour de nouveaux horizons, mais je n’ai entendu aucune rumeur concernant son successeur. Je reste quelques instants, indécise, devant mon ordinateur, le regard fixé sur un écran que je ne vois plus. Mon bureau, comme celui des cinq collègues qui partagent la pièce avec moi, croule sous les dossiers en cours, mais j’avoue que j’ai une manière très personnelle d’envisager le classement administratif : mon bordel est beaucoup plus artistique que celui des autres et je suis la seule à savoir m’y retrouver. Ma boss a bien tenté, à de multiples – et misérables – reprises de me pousser à adopter un rangement plus conforme à ce qu’en attend ma hiérarchie, mais elle a fini par jeter l’éponge. Je les ai tous à l’usure.
Je réfléchis à toute vitesse tandis qu’Olivier s’est tourné vers Sandrine, qui a le mérite d’être attentive à ses propos. Je les entends vaguement parler de notre nouveau patron, celui qui a pris la tête de l’agence toulousaine a priori depuis la veille. Et qui s’appelle Deslandes.
Je finis par réintégrer la conversation et coupe la parole à Sandrine pour demander à Olivier :
Tu es sûr de ton info ? Deslandes ?
Oui, Deslandes. Ce n’est pas encore officiel mais c’est certain.
D’où vient ce type ?
Il dirigeait une grosse boîte d’assurances concurrente. Philippe Deslandes.
Mon cœur rate un battement. Sans doute une autre coïncidence, l’un de ces petits coups amers que peut porter le hasard. Et Olivier d’enchaîner en regardant par la fenêtre :
D’ailleurs tu peux le voir, il est en train de traverser le parvis avec Barrère.
Je cours à la fenêtre et je vois une silhouette qui tient compagnie à notre Directeur des Ressources Humaines. Un homme très grand, mince, presque voûté, comme si ses épaules larges étaient trop lourdes pour lui. La cinquantaine bien sonnée, pas loin des soixante. Il a ce geste qui me noue les entrailles car je le reconnais. Il l’a toujours eu, ce tic, et je ne l’ai pas vu depuis vingt ans mais c’est comme si en quelques secondes une main de fer me ramenait en arrière, si vite que j’en ai le vertige. Il se masse la nuque en parlant et achève son mouvement en entourant son cou de sa main, comme s’il se préparait à un auto-étranglement. Il est trop loin pour que je distingue son visage, mais je le sais. C’est mon père.
Chapitre 5


« La tragédie de Dardilly
Les services de secours ont été appelés hier soir, vers vingt heures, par une jeune fille affolée. Seule dans la maison familiale, elle a déclaré avoir découvert son petit frère pendu dans sa chambre.
Arrivés en quelques minutes sur les lieux, les secouristes n’ont pu que constater le décès du petit Matthieu Deslandes, sept ans. L’enfant s’était effectivement pendu à une poutre de sa chambre avec un drap de lit entortillé. Devant l’incompréhension et le choc des parents, de retour pendant la découverte macabre, la police est intervenue immédiatement et a ouvert une enquête.
Quels malheurs, quelles angoisses, peuvent mener un enfant de sept ans jusqu’au suicide ? Matthieu était considéré par ses camarades comme un enfant calme et sans histoire, réservé. Il avait peu d’amis mais son comportement n’avait rien d’inquiétant.
Des marques de coups sur le corps de l’enfant, des brûlures de cigarette, des contusions multiples ont dirigé l’enquête vers la famille. Les Deslandes n’ont pas désiré s’exprimer sur le sujet, ouvrant ainsi la porte à toutes les suppositions…
Une marche du souvenir sera organisée à Dardilly ce samedi à partir de quinze heures.
Au vu de l’émotion provoquée par ce décès tragique, nul doute qu’une véritable foule viendra rendre hommage à l’enfant martyr de la ville. »
Chapitre 6


Fabrice n’est pas là et Marc se ferme comme une belle de nuit lorsque je l’interroge. C’est dingue, je le connais depuis trois ans, il sait que j’ai élevé mon frère comme une mère, et il se comporte toujours comme si j’étais… sa mère ?
Mon inconnu m’attend dans sa chambre d’hôpital, le nez collé à la vitre comme un prisonnier espère sa libération. Il a remis ses vêtements de la veille, sa chemise noire déchirée et ensanglantée, son jeans en piteux état, et je regrette d’avoir oublié de lui amener des affaires propres. Mais il ne dit rien, le visage pâle et tendu, et sort aussitôt de la chambre dès que j’y entre.
Vous me déposez au métro.
Je n’aime pas les ordres, rien ne me hérisse davantage et j’en perds immédiatement le peu de maturité que j’ai pu acquérir.
Pas question ! Je vous emmène chez moi, il y a une chambre d’amis où vous pourrez vous reposer quelques jours. Et tant que cette histoire n’est pas réglée, je préfère vous garder sous la main.
Il commence à protester mais je tourne déjà les talons.
Lorsque nous arrivons devant la maison, il observe le jardin et la pierre blonde avant de lancer :
Qui vous dit que je ne vais pas disparaître dès que vous vous serez éloignée ? Je ne me laisserai pas enfermer, vous pouvez en être sûre.
Vous resterez, vous me devez bien ça ! Et puis je suis curieuse, je dois entendre votre histoire.
Ça, pas question !
Et je reconnais cette détermination presque féroce, si semblable à la mienne.
Très bien, nous verrons.
Je suis votre nouveau jouet ?
Je le regarde – même avec ses contusions, il est si craquant qu’on a envie de se jeter sur lui en poussant de petits cris bizarres.
Un nouveau jouet tout cassé et d’origine douteuse ? Oui, et alors ?
Avec un haussement d’épaules, je sors de la voiture.
Chapitre 7


Je dois préparer mon prochain examen d’anglais, mais j’ai beaucoup de mal à me concentrer et mon ordinateur ne cesse de se mettre en mode veille.
Mon bureau forme un demi-cercle sur le flan gauche de la maison et de larges baies vitrées offrent une vue apaisante, romantique, sur le canal. Mes pensées dérivent lugubrement, comme à chaque fois qu’un événement fait ressurgir le passé, lorsqu’on frappe à la porte.
Il entre, un plateau à la main.
J’ai préparé des sandwiches avec ce que j’ai trouvé dans le frigo. Vous en voulez un ?
Il s’assoit face à moi, en pleine lumière, et je peux enfin le détailler. Il est très grand, d’une minceur confinant à la maigreur, mais assez musclé pour sa carcasse. Une bouche magnifique, légèrement arrogante comme je les aime, et des yeux d’un gris sombre et méfiant. De son poignet plâtré, il écarte une mèche de cheveux noirs et rebelles puis prend un sandwich. Il s’est changé, ayant trouvé son bonheur dans les habits masculins que je porte si souvent.
Vous travaillez sur quoi ?
J’ai repris les études. Je me suis mise à l’anglais et à l’espagnol.
Des études ? À votre âge ?
Je ne réponds pas à la provocation, et je ne lui dis pas que je caresse le vague projet de me mettre à mon compte – dans quelle branche, je n’en ai aucune idée. L’anglais, comme l’espagnol, ne me seront d’ailleurs pas forcément utiles dans ma reconversion, mais j’ai toujours aimé apprendre et ne pas rester sur mes acquis.
Je m’appelle Franck, mâchonne-t-il dans son sandwich. Cette maison est à vous ? Elle est magnifique.
Merci, je l’aime beaucoup moi aussi.
Mais pas au point de ne pas pouvoir m’en séparer à l’instant, sans regret ni amertume, comme pour tout le reste. Je l’ai payée au prix de la revanche et de la fureur, et j’y ai trouvé ma sérénité.
Moi c’est Nolimé. Vous avez un métier ?
Je suis plombier.
Et sous l’arc sombre des sourcils, je sais qu’il se fout de moi. Jouons un peu.
*/*
Malgré la présence de Franck – ou à cause d’elle – j’ai fini par me retrancher dans ma chambre pour quelques heures de méditation.
J’y ai recours le plus souvent possible lorsque la pression menace de faire exploser les palissades soigneusement entretenues que j’ai dressées autour de moi. J’ai un bon maître et je peux accéder sans difficulté à un état de veille hyper lucide et détaché à la fois.
Je flotte ainsi, mon cœur battant si lentement qu’on pourrait à peine en sentir les pulsations, lorsque la sonnerie du téléphone m’arrache à mon rêve éveillé.
Nolimé ?
Où es-tu ?
À Nice. J’avais envie d’une escapade, Marc me garde jalousement sous clef et j’étouffe. Je te manque, j’espère ?
Oui. Fabrice… Il est arrivé un truc dingue. Notre nouveau patron…
Une histoire de boulot ? Franchement, tu…
Laisse-moi finir ! C’est lui. Philippe.
Un silence s’installe, qu’il rompt d’une voix calme :
Chérie, ne deviens pas hystérique, d’accord ? Tu devrais aller voir Noa.
Il raccroche et, avec le silence, se brise notre lien si fragile créé par sa voix.
Tout recommence.
Chapitre 8


Noa m’a donné rendez-vous après le déjeuner. Toutes mes angoisses se sont envolées, comme à chaque instant de ma vie où j’ai pris les choses en main. Par bien des égards, je suis très masculine, et l’action me permet de jeter dans la mêlée toutes ces choses sombres et diffuses qui paralysent plus sûrement qu’une paire de menottes.
J’aime me battre, au propre comme au figuré, j’aime la rage, la colère et la puissance qu’elles peuvent donner lorsqu’on sait les utiliser. La fureur peut être salvatrice ou destructrice selon ce qu’on en fait, c’est une des leçons durement apprises que j’ai assimilées il y a si longtemps.
Le corps est une machine et son fonctionnement souterrain nous échappe en grande majorité.
Il obéit aux ordres, marcher, lever le bras, mais on ne comprend que très rarement l’imbrication entre les tissus, les organes et les émotions qui nous font vivre. À chaque fois que l’on a envie de courir et que, par peur ou pour se conformer à la politesse, on réfrène cette envie, l’élan brisé s’inscrit dans notre corps comme une phrase dans un livre. Et c’est valable pour chaque frémissement de notre âme, chacune des émotions que l’on n’a même pas conscience de ressentir. La peur que l’on rejette, le désir que l’on cache, l’envie de frapper que l’on jugule : tout s’inscrit et se mêle, torrent sans fin que l’on finit par ne plus contrôler et qui se transforme en angoisse, en psoriasis, en insomnie, en douleurs musculaires ou en cancer.
Noa, professeur de Taekwondo de son état, m’a appris l’art d’exprimer et de laisser sortir tout ce qui menace de se transformer en magma effrayant.
J’avais dix-huit ans et trois ans de thérapie psychologique derrière moi lorsque je l’ai rencontré dans la rue, en sortant du lycée. J’étais prise à partie par de jeunes voyous qui s’amusaient un peu et, la peur se transformant en rage, je m’étais jetée comme une furie sur le chef de la bande. Ils étaient six et je serais restée sur le carreau sans l’intervention de Noa.
Il m’a prise sous son aile, sans jamais chercher à analyser mes actions ou mes sentiments. Simplement, il s’est contenté de m’apprendre à reconnaître mes émotions et à les exprimer dans le cadre protégé de son savoir-faire.
Rude tâche mais il en est venu à bout. Je n’ai plus besoin de lui dans mon quotidien, mais je passe souvent le voir et en cas de crise, c’est toujours vers lui que je me tourne. Il connaît bien Fabrice, l’a eu lui aussi pour élève. Il a rendu mon existence supportable à un moment où je vivais l’enfer, et cette fois encore il me faut son aide.
*/*
Rouge. Rouge, aveuglante force bouillonne et explose en myriades d’étoiles. Tigre tapi dans les bois sombres frémissant au moindre bruit, à l’affût, muscles tendus va fondre sur sa proie. Cruauté sans faille ni conscience, la peur minérale qui se fiche dans ton ventre comme la lame courbe d’un poignard. Je vais le tuer avant qu’il ne me tue. Approche encore un peu, monstre que j’ai tant aimé, la haine se vit en rouge et en lumière après s’être désaltérée dans l’obscurité du mensonge.
Je veux de la fureur, du chaos et des cris, et hurler à la face du monde : le mal que tu m’as fait, je te le rends au centuple.
Tourbillon de rage où je me sens happée.
Ne résiste pas, laisse aller, laisse. Ecoute. Jusqu’au bout de mes doigts je la sens qui s’étend, jusqu’aux ongles longs et durs qui s’affûtent.
Pas de honte, laisse aller, laisse, écoute. Le vacarme qui gronde à mes oreilles est celui de mon cri que je n’entends même pas. « Au mal que je lui fis, vais-je te reconnaître ? » {1}
Je vois le visage grave et triste de ma mère, ses yeux bleus et ses cheveux noirs, je la vois sombrer et se perdre dans un gouffre infini fait de nuit et de silence. Tigre, tigre tapi dans l’ombre va fondre sur sa proie. Il est là le mâle obscur, le mal qui t’a tuée. Pas de pardon, je vais te détruire. Rouge encore qui se transforme en noir, tant de puissance en moi, nous sommes des bombes humaines. Explose.
Noa, petit homme tout sec qui ne paie pas de mine, me regarde en souriant tandis que je reprends conscience, tremblante encore et sonnée. Il me fait asseoir et, doucement, me masse la nuque et les épaules car ses mains ont un pouvoir magique. Elles sont les seules qui savent me faire pleurer.
Chapitre 9


Je dors dix heures d’affilée et m’éveille avant l’aube, parfaitement reposée. Mon reflet me renvoie un visage calme et lisse mais qui ne sourit pas. Je brosse mes cheveux et les coiffe en une seule tresse, épaisse et lourde, qui se balade sur mes fesses. Mon uniforme sur le dos, un thé et mon milk-shake dans le ventre, je prends la direction du parc. Fabrice m’attend dehors, sur le parking. Il a passé toute la nuit sur la route mais son visage est à peine marqué. Nous allons nous balader le long du canal près de chez moi.
Il n’y a pas de mot entre nous, à quoi bon. Ni mot ni maux, à peine quelques gestes. Son bras prend sa place habituelle autour de ma taille. Nous marchons plus d’une heure, pour écouter le vent dans les branches des aulnes et des saules pleureurs, et regarder nager les canards et les cygnes.
*/*
Franck a disparu depuis la veille sans prévenir et je suis surprise de le trouver assis sur les marches de la terrasse en revenant. Sans être spécialement fatiguée, j’ai hâte de rentrer et de prendre un long bain brûlant. J’ai déposé Fabrice chez Noa et acheté en passant une énorme pizza, pleine de fromage et de calories délicieusement mauvaises pour la santé.
Franck me suit dans le séjour et nous faisons l’amour avant d’atteindre la cuisine. C’est dans ces moments-là que j’ai besoin de sexe, de la brûlure libératrice de l’orgasme lorsque tout chavire. Il est derrière moi, sur mes talons, lorsque j’entre dans le salon. Je me tourne vers lui et nous nous retrouvons allongés sur le divan, à moitié habillés – ce que je préfère pour les amours de passage, la hâte et l’urgence. Ainsi, il faut recommencer très peu de temps après pour se connaître un peu et la pizza nous sert d’intermède. La bouche et les mains retrouvent leurs fonctions vitales.
*/*
La nuit s’étire encore lorsque j’ouvre les yeux. Le silence est presque total et je reste quelques secondes à le goûter du fond de mon lit, calme, détendue.
Je n’ai pas besoin de regarder mon réveil. Il est trois heures du matin.
C’est l’heure du tigre.
Les Japonais divisent jour et nuit en six parties égales : la journée commence à l’heure du lièvre, de cinq à sept heures du matin ; puis l’heure du dragon, de sept à neuf, et ainsi de suite. Heures du serpent, du cheval, de la chèvre, du singe, du coq, du chien, du verrat, du rat et du bœuf. Le cycle s’achève à l’heure du tigre. De trois à cinq heures du matin, presque chaque nuit que Dieu fait, je suis éveillée. Inutile également d’essayer de me rendormir avant cinq heures, quel que soit mon état de fatigue. Je ne sais pas pourquoi, mais c’est ainsi.
Aussi en ai-je pris l’habitude. C’est comme un rendez-vous avec moi-même, un rendez-vous secret et mystérieux. Je reste à l’écoute de mon silence et de mon chaos, et je m’entends aligner les pensées et les sensations. Parfois je lis, ou je me lève et je vais admirer les reflets de la lune sur la surface lisse du canal. Parfois je ne fais rien d’autre que de rester allongée.
L’odeur de Franck imprègne encore la pièce. Je me laisse m’y perdre, goûtant à chaque respiration la sérénité imperturbable des secondes qui s’égrènent, aveugles à nos désirs.
Chapitre 10


Je me suis toujours sentie bien dans les heures qui suivent le réveil, ces heures douces et calmes, silencieuses et embrumées de sommeil, où tout semble amorti et sécurisé. Après, eh bien, la cohue et le vacarme reprennent le dessus. Il faut se grouiller, le regard vissé à sa montre, pour abattre les tâches qui nous sont imparties. On s’en va plus ou moins gaiement affronter les embouteillages, les discussions idiotes et les repas pris à la sauvette.
Mais avant ça, je savoure la solitude que seul Kami vient troubler.
Kami est un énorme bâtard noir qui s’est mis un soir à me suivre dans la rue, sans aucune raison particulière. Il était tellement sale, ses longs poils sombres gris de crasse et emmêlés, ses oreilles tombantes infestées de tiques, que je ne savais pas trop si les passants s’écartaient de lui par répugnance ou bien par la peur que sa taille et son allure inspirent toujours.
Je ne me sentais pas vraiment inquiète en le voyant sur mes talons, son regard était calme, mais j’étais intriguée. Et carrément stupéfaite en le retrouvant devant ma porte plusieurs heures plus tard, car comment avait-il bien pu me retrouver alors qu’il n’avait sûrement pas pu me suivre durant la demi-heure de trajet en voiture ?
Le mystère est resté entier, mais sa présence – même pouilleuse – dans mon jardin m’a procuré un étrange sentiment de sécurité. Je n’avais jamais désiré d’animal domestique chez moi, mais je lui ai donné quand même à manger et à boire, et l’ai fourré dans la baignoire.
D’après le vétérinaire, ce devait être un bâtard, mélange de berger des Pyrénées et de doberman, très jeune et en pleine santé.
Il s’est imposé dans ma vie tranquillement, apparaissant comme par magie, esprit bénéfique, calme et bienveillant. Je l’ai nommé « Kami », ce qui signifie « esprit » en japonais.
Je ne l’ai jamais vu s’énerver. De toute manière, qui oserait affronter un molosse pareil ? Il aboie très rarement et n’entre jamais dans ma chambre – je ne sais pas pourquoi. Il dort sur sa couverture devant la cheminée, pose sa grosse tête noire sur mon genou quand il veut un câlin et me regarde tranquillement le reste du temps, placide.
Tous les matins, après mon petit déjeuner, je l’emmène avec moi pour mon jogging le long des berges du canal. On se gave d’air frais, de l’odeur piquante faite de la sève des arbres, de l’humus, du parfum de la terre, on pique quelques sprints en se lançant des bouts de bois et on rentre tranquillement. Je lui donne sa ration de viandes et de légumes – il mange trois fois plus qu’un homme ! – et il passe la journée dans le jardin. Je ne le laisse entrer dans la maison qu’à mon retour du travail le soir, après l’avoir bien brossé.
Ce matin-là, la terre porte le deuil du printemps, comme un prélude à ce qui va suivre. Je suis sortie à l’aube pour mon jogging matinal le long des berges encore sombres, talonnée par Kami qui déchire joyeusement le silence par ses aboiements graves et sonores.
Le sol lourd de pluie nocturne colle à mes baskets et, si j’avais froid en sortant de chez moi, en quelques minutes je suis en nage sous mon sweat-shirt. Je ne suis pas en grande forme. Le visage rouge et les cheveux collés par la sueur, j’ahane péniblement à chaque foulée, me demandant pourquoi diable je m’impose cette corvée de dingue !
Mais j’ai décidé que, coûte que coûte, je garderai la ligne, ou au moins ma fermeté. À trente-quatre ans, les choses peuvent se gâter très vite et je n’ai aucune envie de voir la cellulite s’installer aux endroits stratégiques. Alors, pas de quartier ! Presque tous les matins, à huit heures, je cours quarante-cinq minutes et reviens chez moi épuisée, trempée, soufflant comme une forge asthmatique et satisfaite du devoir accompli.
Je sors de la douche lorsque le téléphone se met à brailler dans le couloir. J’enfile à la hâte un peignoir, glisse sur le carrelage glacé et me rattrape in extremis à la poignée de la porte, tandis qu’une douleur fulgurante me vrille le bas du dos. Je reste de longues secondes immobile, comme tétanisée, attendant que la douleur s’atténue tandis que la sonnerie résonne, insistante, du rez-de-chaussée.
Il y a des jours comme ça, où le monde extérieur – l’univers, Dieu, ce qu’on voudra – nous envoie des signaux d’alerte indiquant que votre journée va être un cauchemar. Un tour de reins pour démarrer ?
Mais non, tout semble normal. Je me secoue et me précipite sur le combiné, bien entendu pile au moment où mon correspondant se lasse. Grommelant, jurant comme un charretier, je remonte et la sonnerie me fait faire un bond de trois mètres. Cette fois, je le tiens. C’est Corinne, ma chef de service.
Il y a une réunion ce matin pour nous présenter notre nouveau Directeur. Je préférais te le rappeler. Tu n’avais pas oublié, je suppose.
J’adore les questions formulées en constat. Je tire la langue au récepteur.
À quelle heure ?
Onze heures.
Je râle en remontant dans ma chambre, j’ai autant envie d’aller à cette réunion que de me faire arracher les dents de sagesse sans anesthésie – c’est tout dire.
J’hésite devant la porte de ma penderie grande ouverte. Et si je n’y allais pas ? Une mauvaise grippe ? Un orteil cassé ? J’ai envie de refermer mes volets, de me rouler en fœtus sous ma couette et d’attendre le dégel.
Mais je ne peux pas y échapper éternellement. Alors, autant se lancer à l’eau une bonne fois pour toutes. En moi se battent les voix stridentes du bourreau et de la victime, de la lâcheté et de la fermeté. Quel bordel.
Peut-être ne me reconnaîtra-t-il pas ? Je me plante devant le miroir de ma psyché, je m’étudie. Je n’ai plus grand-chose à voir avec l’adolescente de quatorze ans que j’étais vingt ans plus tôt. Je réalise alors, d’un seul coup, que nous sommes le dix-huit mars : cela fait exactement vingt ans, jour pour jour. Cette ironie du destin me donne envie de vomir.
Je mets longtemps à choisir ma tenue car mes jeans et baskets habituels ne me paraissent pas assez matures. Je veux paraître le plus adulte possible et je choisis donc une jupe longue, un chemisier bleu et des escarpins. Je me maquille, soigneusement : eye-liner, mascara, blush.
Mon miroir me renvoie un reflet bizarre, c’est une étrangère empruntée et bravache qui me dévisage avec un air de défi gauche et misérable. J’enlève le tout, maquillage compris, je remets mon jeans et ma chemise blanche, mes baskets, et je lâche mes cheveux de leur vague chignon.
Je suis ce que je suis devenue, c’est encore le plus simple.
Chapitre 11


La réunion commence en retard, bien sûr, et il n’arrive qu’au tout dernier moment. Depuis mon arrivée, saluant collègues et supérieurs, j’ai mis le pilotage automatique et je sais que mon visage ne me trahira pas.
Je suis assise entre Loïc et Thierry, deux collègues d’un autre service, et je reconnais les IRP {2} en rang serré, encadrant les salariés qui occupent toutes les places disponibles autour de la grande table ovale.
Les guéguerres syndicales ne m’ont jamais intéressée et, au moment des élections, j’ai opté pour le mouvement qui me paraissait le moins revanchard ; j’ai beaucoup rigolé en me rendant compte que j’avais voté pour le syndicat de la Fédération des Travailleurs Chrétiens. Enfin, aucune importance. Du coup, j’ai pris la carte – tant qu’à faire, autant aller jusqu’au bout – et mon appartenance même ténue à un syndicat me permettait d’être tenue au courant plus rapidement que les autres des nouveautés de la boîte. J’ai été draguée tellement de fois pour devenir Représentante du Personnel que, de guerre lasse, j’ai fini par opter pour un mandat de Déléguée du Personnel. Mon rôle de syndicaliste s’arrête là, je n’ai pas l’âme d’un leader. Et j’oublie souvent que je ne suis pas une « salariée lambda », comme ce matin : mon représentant syndical me fait un signe fort peu discret pour que je prenne place à côté de lui… On ne mélange pas les torchons avec les serviettes.
Lorsque mon père entre, je n’ai pas un tressaillement. Il s’installe aux côtés de Monsieur Barrère, notre Directeur du Personnel, et parcourt du regard les assistants avec ce calme imperturbable dont je ne l’ai jamais vu se départir – excepté une fois, une seule.
Les femmes crient souvent à l’injustice face aux ravages de l’âge, mais si les hommes vieillissent souvent mieux, c’est peut-être dû au fait qu’ils accordent moins d’importance à leur apparence. Eux aussi prennent du poids, se rident et se tassent.
Mon père, lui, ne s’est pas plus tassé qu’il n’a épaissi. Je calcule qu’il doit atteindre cinquante-huit ans, et si un fin réseau de rides entoure ses yeux gris et sa bouche, elles ne l’enlaidissent pas. J’avais oublié à quel point Fabrice lui ressemble, jusque dans la courbe nette et ferme de la mâchoire.
Malgré mon beau flegme, je sens au fond de moi, vers le plexus, quelque chose qui remue désagréablement. Quand son regard s’arrête sur moi, je me force à le regarder droit dans les yeux, sans sourire, mais en atténuant du mieux que je peux le défi qu’on y lit si souvent.
Sois neutre . Est-ce mon imagination, ou a-t-il cillé ? Il poursuit son tour de table et Barrère le présente officiellement.
Pendant deux heures, questions et réponses fusent autour de la table, avec cette agressivité mâtinée d’une décontraction mesurée habituelle aux réunions de la Direction. Pendant deux heures j’interviens comme les autres, me retranchant derrière un professionnalisme rassurant.
La réunion touche à sa fin et je me dis qu’avec un peu d’efforts et d’habitude, ça pourrait aller. Au moment même où cette réflexion ridicule me traverse le cerveau, la voix de mon père m’arrête tandis que j’allais franchir la porte.
Mademoiselle Pardo ?
Je me retourne, avec la sensation de me transformer en statue de sel.
Oui ?
Nous avons un cas à aborder ensemble, je crois. Monsieur Barrère m’en a parlé. Si vous avez quelques minutes…
Bien sûr. Je ne vais pas prendre mes jambes à mon cou et m’enfuir dans le couloir en hululant. Quoique. Non, c’est inoffensif. Il veut me parler de Thierry Moirant qui est en conflit avec son supérieur et dont j’ai en charge le dossier.
Je le suis jusque dans ce bureau que je connais bien, pour y avoir défendu tant de « cas » plus ou moins désespérés.
Cette fois il y a un cadre avec une photo sur le bureau et, dès que nous nous asseyons, il me le tend, impassible.
Ma femme et mon fils, Lucas.
Vraiment ?
Ma voix émet un croassement et je sens la panique me gagner. J’espère encore, contre tout réalisme, qu’il est tout à fait normal que le Directeur d’une boîte de cinq cents personnes vous raconte sa vie privée le premier jour, mais il met aussitôt un terme à ce doute exquis en enchaînant :
J’ai parlé à Michèle de toi et de Fabrice, bien entendu.
Au temps pour mes espoirs. Gronde en moi la vieille colère muette, qui m’a tenu lieu de parents et de garde-fou, d’arme et de punition, pendant vingt longues années. Et je suis furieuse contre moi aussi, pour me montrer aussi timorée. Quoi ? Suis-je devenue si lâche que je ne puisse plus l’affronter ? Je l’ai pourtant envoyé en prison, et la tête haute !
Je reprends le cadre que j’ai posé, et regarde enfin la jolie femme blonde, la cinquantaine, et l’adolescent aux boucles châtain clair.
Ils sont charmants. Et toi ? Tu es arrivé par hasard à Toulouse, nommé Directeur de cette boîte où je travaille depuis presque dix ans ? Et tu me reconnais, vingt ans plus tard, inchangée ?
La voix est neutre, calme, polie. Il hésite, se reprend :
Aussi fou que ça puisse paraître, oui.
J’ai beaucoup changé.
C’est vrai. De visage, de nom… mais pas tes yeux.
Je le regarde, il ne l’a pas dit, il n’a pas osé me dire ce que tous ceux qui l’ont connue m’ont dit et répété : tu as les yeux de ta mère.
Je me lève :
Eh bien, maintenant les choses sont claires. Je parlerai du cas de Moirant avec Barrère.
Et Fabrice ? Comment va-t-il ?
Je respire un grand coup. Car je découvre qu’avec les années et tout ce que je lui ai fait payer, nous avons encore, tous les deux, le pouvoir de nous blesser mutuellement. Et que ça m’a manqué. Je comprends en cet instant que les comptes entre nous ne seront jamais réglés, que j’aurai toujours besoin de lui faire mal, éternellement.
Tu te rappelles ? Tu n’as pas le droit de t’approcher ni de lui, ni de moi. Passe encore pour moi, si tu ne tentes aucun rapprochement de quelque nature qu’il soit. Mais si tu me poses des questions, ou si tu essaies de te mettre en rapport avec lui… ne me tente pas.
Ne t’inquiète pas. Je n’ai pas désiré ce… rapprochement. Et je ne le désire pas, en tout cas pas avec toi. Tu es une vipère, dangereuse et incontrôlable. Mais Fabrice…
Ne t’approche pas de lui.
Fabrice est majeur, l’injonction du tribunal est caduque. Alors comme ça, tu m’en veux encore ? Après tout ce que tu m’as fait subir ? Ce serait presque drôle.
Je prends la porte – au propre comme au figuré – et lance par-dessus mon épaule :
Depuis vingt ans et encore à ce jour, je voudrais que tu sois mort.
Et gronde, explose le chant rauque de la victoire. Je marche dans les couloirs moquettés et je vois des étoiles danser devant mes yeux. « Quelle victoire ? » hurle en moi celle qui se nomme encore Alice. Ta gueule. Tigre, tigre tapi dans l’ombre.
Chapitre 12


Je passe le reste de la journée chez Noa, et en quittant son loft clair je me sens mieux sans avoir rien résolu.
Je n’ai aucune idée de la manière dont les choses vont tourner, car je me doute que mon père n’a pas mis au point toute cette machination pour se laisser arrêter pour si peu. Il me connaît bien, sait parfaitement de quoi je suis capable.
À dix-sept ans, je l’ai traîné devant les tribunaux, fait accuser d’abandon de famille, de préjudices moraux et d’homicide par imprudence. Il a été condamné à trois cent mille francs d’amende – on parlait encore en francs – et à un an de prison, dont neuf mois avec sursis.
D’après Mikael, mon avocat, il a été relâché au bout de ces trois mois, sans ami ni famille, sans travail. Il s’est installé dans la région parisienne, a refait sa vie – il avait trente huit ans à sa libération. Au moment où Mikael me parla de son remariage avec Michèle, je lui ai demandé de ne plus me donner de ses nouvelles, et il a tenu parole pendant ces quatorze dernières années.
La maison, calme et tranquille, m’attend au détour du petit chemin bordé de platanes. Je gare la voiture sous l’auvent et claque la portière tandis que Kami vient fourrer son museau noir sous ma main en signe de bienvenue.
J’ai acheté la maison avec l’héritage laissé par ma mère ainsi que ma part de l’argent du procès, l’autre moitié allant à Fabrice qui a eu ainsi pu financer ses études de médecine.
J’ai réalisé un rêve : de l’espace, de la lumière, et un petit jardin ceinturé d’un mur de pierre, oasis de calme et d’intimité.
Franck n’est pas là et j’en suis soulagée. Depuis notre rencontre, il apparaît et se volatilise au gré de ses envies, et ça me convient.
Il a fini par me raconter son histoire, celle qui s’est achevée par notre fuite échevelée en voiture. En fait, ça n’avait rien de secret ni de dramatique, juste une soirée qui avait mal tourné avec des types louches rencontrés dans un bar.
Je ne sais pas si je dois vraiment le croire mais je m’en contrefiche. Après tout, lui-même ne connaît qu’une infime partie de mon propre passé, alors je peux difficilement me montrer exigeante. J’ai quand même fini par lui arracher certaines réalités de son existence, comme le travail qu’il effectue – et il est vraiment plombier ! Ou sa situation de famille, enfant unique, parents à la retraite vivant dans le Midi de la France.
J’ai mis du temps avant de me faire à l’idée d’un Franck « socialement actif », avec un vrai travail, une famille, des amis. Il semble sortir tout droit de mes songes et ne pas avoir d’existence réelle. Le fait qu’il disparaisse régulièrement et semble rejeter toute idée de vie commune ne m’aide pas à l’ancrer dans une réalité tangible, même si la situation m’arrange.
Je déteste loger des étrangers chez moi et je déteste encore plus dormir chez les autres, quels qu’ils soient. Je n’ai pas envie de faire la conversation au petit déjeuner, je n’aime pas me sentir obligée d’être polie et sociable, de sourire. Je déteste attendre pour prendre ma douche que l’autre en soit sorti, même chose pour les toilettes – plus délicat – sans compter qu’il y a immanquablement une pénurie de papier WC ou une chasse d’eau qui a des ratés, des lits aux matelas bosselés ou des édredons sous lesquels, selon, on étouffe ou l’on se gèle. J’ai toujours une tête à faire peur au saut du lit et n’aime pas subir les tronches horribles des autres dans le même état, et plus que tout leurs manies m’insupportent : la radio ou la télé dont ils ne peuvent se passer dès le matin, le linge sale qui traîne dans la salle de bains, les poils oubliés dans la douche, leurs goûts culinaires et leurs opinions qu’ils semblent obligés de vous assener.
Asociale ? C’est le terme par lequel on me désigne souvent. J’ai peu d’amis et j’aime à les voir, seulement je suis un être de silence et de solitude et lorsque je ferme ma porte, c’est à double tour.
Chapitre 13


Je mijote gentiment dans ma baignoire quand la sonnerie de mon portable m’arrache à ma léthargie.
Je tends la main et défie toutes les mises en garde de sécurité : j’imagine, de manière perverse, quel effet ferait ce petit appareil clignotant s’il venait à glisser malencontreusement dans l’eau de mon bain et je m’éjecte aussitôt de la baignoire. Pas question d’offrir à la postérité une image si peu ragoûtante.
C’est Ella, qui me rappelle qu’elle m’attend devant la grille de ma maison depuis un quart d’heure. J’avais complètement oublié ce rendez-vous, fixé depuis un mois. Il ne faut jamais rien prévoir à l’avance avec moi, c’est encore le meilleur moyen pour que tout tombe à l’eau.
Entre, c’est ouvert. Je suis dans la chambre.
Et ton molosse ?
Ella… Il te connaît, voyons.
Mouais.
Lorsqu’elle entre dans la pièce, silhouette mince et gracieuse d’elfe, je suis en train d’enfiler ma tenue d’oiseau de nuit préférée : dos nu rouge et noir, pantalon moulant noir, bottines. Moi qui ne porte, le jour, que des tenues très simples et masculines, j’aime la sophistication dès que la nuit tombe.
Ella me fait mon chignon pendant que je me maquille et elle babille à son habitude.
Nos deux visages se reflètent dans le miroir, à la fois si semblables et si différentes : toutes les deux minces et très brunes, la peau mate. Ella est plus petite que moi et sa minceur a un côté androgyne que je n’ai pas. Ses yeux sombres et mes yeux clairs se captent dans le miroir, se sourient.
Nous avions été amantes durant plusieurs années, par intermittence. Une amitié amoureuse en quelque sorte, au gré des circonstances et des envies. Ella est homosexuelle, moi je suis presque exclusivement portée sur l’autre sexe… Le « presque » étant cette seule et unique femme.
J’avais rencontré Ella à un vernissage où elle exposait pour la première fois. Peintre de talent, elle n’avait pas mis longtemps à percer et nous nous étions plu tout de suite. Au fil du temps, notre liaison était devenue amitié et l’était restée, plus ou moins. Pendant des mois, on ne se voyait pas et puis le contact se renouait comme s’il n’y avait jamais eu d’intermède. C’était ma seule amie, en fait, avec Rachel depuis la fac et nos rencontres annuelles lorsqu’elle revenait pour les vacances de son exil parisien.
Ce soir-là, je devais accompagner Ella au vernissage de sa compagne en titre, Zoé.
Lorsque nous débarquons toutes les deux dans la galerie, la pièce pourtant immense est tellement bondée qu’elle semble avoir rétréci comme peau de chagrin. Un buffet est dressé près des baies vitrées mais je n’ai pas envie d’aller jouer des coudes et me faire écraser les orteils pour aller pêcher quelques crevettes anémiées.
J’intercepte un serveur qui porte un plateau de coupes de champagne et lui en fauche une, tandis qu’Ella repère sa copine et fend vaillamment la foule. Je bois goulûment ma coupe et cherche aussitôt un autre serveur des yeux. Peu distingué, j’en ai conscience, mais le champagne à cet effet-là sur moi. Les bulles qui viennent en douceur chatouiller le palais, la saveur acidulée du vin, l’euphorie immédiate et légère qu’il procure… Et surtout, n’omettons point l’un des avantages post-traumatiques de ce breuvage incomparable : lorsqu’il est de bon cru, même un abus démesuré ne vous donnera jamais de gueule de bois ! Ayant récupéré une autre coupe de cet élixir des dieux, je lorgne les toiles ou ce que je peux en voir quand les deux filles arrivent à ma portée. Zoé, maigre comme seules peuvent l’être les anorexiques, me tend une joue sèche que j’effleure sans plaisir.
Tu as vu ce peuple ? Qu’est-ce que tu penses des toiles ?
L’air faussement décontracté, elle attend ma réponse et de vilaines phrases me trottent dans la tête, mais je me donne de petites claques mentales pour lui répondre une affreuse banalité polie. Zoé me déteste déjà profondément, s’attendant sans doute à ce que je lui arrache sa dulcinée à tout instant, alors inutile d’en rajouter. Ella se marre en douce et voyant ma tête : évidemment je ne peux pas lui cacher, à elle, l’effet eczémateux que me font ces toiles sans énergie ni sens. Ce qui est bien entendu de la pure subjectivité… Elle me prend le bras lorsque Zoé s’éloigne, rappelée à ses devoirs d’hôtesse.
Tu veux voir ce que j’ai peint ? Mes toiles sont là-haut.
Et tu me cachais ça ? Sauve-moi vite de la nausée !
Nos talons claquent sur les marches de pierres de l’escalier et le brouhaha se fait murmure dès que les portes de l’atelier désert se referment derrière nous.
L’atelier est une immense pièce sans aucun meuble ni décoration, si ce n’est les chevalets qui s’étalent un peu partout, au hasard de la lumière diffusée par les hautes fenêtres cintrées. L’odeur âcre de la térébenthine et de la peinture me prend à la gorge, Ella allume son briquet et me mène par la main à ses toiles.
De l’énergie, là il y en a. Je ne suis vraiment pas une spécialiste en art pictural, mais je me laisse guider par mes instincts : en art, on aime ou on n’aime pas, point. Peu importe la raison. Et j’ai toujours aimé son travail, cette force vive qui traverse ses coups de pinceau, le frémissement, la fougue, et ces portes closes en trompe-l’œil qui parfois s’entrouvrent… L’émotion familière se fait mienne lorsque je regarde ses toiles, à la lueur tremblante de la flamme, et quand ses lèvres glissent sur mon cou je m’ouvre comme une fleur et me laisse glisser. Tigre ronronne.
Chapitre 14


Le jour me cueille lorsque je rentre chez moi, avec mes croissants encore chauds dans leur poche de papier et cette lassitude délicieuse que l’on ressent après avoir fait la fête et avoir fait l’amour.
Je pousse ma porte d’entrée et Kami vient poser son énorme tête noire sur mes genoux pendant que je mange mes croissants avec une tasse de thé. Je lui fais un câlin, lui donne sa pitance et le laisse sortir, puis je me déshabille et en tenue d’Eve me glisse avec délices dans la fraîcheur de mes draps. Le sommeil me cueille à peine mes yeux fermés.
Lorsque je reprends conscience, mon réveil affiche onze heures. Je ne bouge pas durant de longues minutes, pelotonnée sous les couvertures et me sentant comme un petit animal à fourrure. Puis je contrôle les signes vitaux : ma vessie me rappelle à l’ordre, ma bouche est pâteuse et ma tête aussi lourde qu’une enclume. Et je dois être au bureau à treize heures.
Je m’extirpe du lit, et après avoir cédé aux exigences de la nature, je m’asperge le visage d’eau froide et attache mes cheveux pour ne pas, entre autres, avoir à sentir l’odeur âcre de tabac froid qu’ils empestent. Je me brosse les dents et, stoïquement, enfile mon survêtement et mes baskets.
Le ciel est bas et lourd, l’air chargé d’humidité. Kami m’emboîte le pas quand, après de longs étirements, je prends le chemin de mon sacerdoce. La terre colle à mes chaussures, mes poumons brûlent et il me faut au moins dix bonnes minutes pour trouver mon rythme. Puis, peu à peu, mes foulées s’allongent et je sens un second souffle salvateur gonfler ma poitrine. J’accélère encore et Kami fait la course, terrifiant les promeneurs qu’il croise avec ses aboiements de baryton. Il me bat toujours, bien sûr, mais je tiens quand même la distance et lorsque quarante-cinq minutes plus tard nous débarquons dans le jardin, je m’écroule contre les marches du perron en ahanant péniblement.
Kami, yeux brillants et langue pendante, me regarde tranquillement assis sur son arrière-train avec l’air de dire : « Même pas mal ! ».
*/*
Je traverse le parvis lorsque mon père sort du bâtiment, accompagné d’un adolescent. Mon cœur fait un petit bond indiscret et douloureux, mais je le rappelle à l’ordre et tends une main polie à mon patron :
Monsieur Deslandes, bonjour.
Mademoiselle Pardo… Je vous présente mon fils, Lucas. Je lui faisais visiter les lieux.
L’adolescent a un sourire timide en me tendant la main à son tour, et j’ai une envie folle de regarder mon père pour savoir s’il lui a parlé de son demi-frère perdu. Il en est capable, et cette rencontre inopinée n’est sûrement pas due au hasard. Je me blinde en scrutant ce gosse aux boucles d’un châtain clair, presque blondes, et les fossettes au creux de ses joues me tordent le cœur. Il ressemble tellement à Matthieu que j’en ai la nausée. Un Matthieu qui aurait eu le temps de grandir.
Je reconnais les signes de ce qui gronde en moi, la vieille rage extirpée de sa poussière. Qu’espère-t-il ? M’amadouer avec ce gamin, copie conforme de mon petit frère ? Je ne prends pas la main que me tend l’adolescent et j’essaie d’ignorer sa gêne quand il la baisse enfin. Je ne lui veux aucun mal, mais si c’est ainsi que mon père veut jouer sa partie… Je me tourne vers lui :
Tu perds ton temps.
J’essaie, Alice.
Nolimé, rectifiai-je aussitôt.
Où es-tu allée pêcher ce nom ?
Je le regarde longuement, notant sa tenue irréprochable, ses épaules légèrement voûtées et la concentration intense de son visage :
Tu te rappelles les bandes dessinées que je lisais à l’adolescence ?
Je les ai encore.
Et bien, l’héroïne s’appelait Nolimé Tangeré {3} . En latin, ça donne « noli me tangere » et ça signifie « nul ne me touche ». Ceci en l’honneur de l’éducation que tu m’as donnée. Est-ce que ça répond à ta question ?
Les portes s’ouvrent et deux de mes collègues en sortent, je les rejoins aussitôt sans un regard en arrière.
Chapitre 15


Noa sert le thé. Bien sûr, ce n’est pas vraiment le « cha-no-uh », ce rituel extrêmement complexe des japonais et que nous autres, occidentaux, ne pouvons pas apprécier à sa juste valeur, mais enfin c’est un rituel que j’apprécie et qui ponctue chacune de mes visites.
Noa vit dans un grand loft très sobre, inondé de lumière. J’aime le parquet vitrifié de bois clair, les tatamis sur le sol, les paravents qui délimitent les pièces.
Concentré, Noa a toujours des gestes méticuleux et précis. À le regarder, avec son mètre cinquante-six et ses cinquante et quelques kilos tout mouillé, personne ne peut imaginer qu’il est capable de tuer un homme à mains nues en quelques secondes.
Professeur de Taekwondo – « la voie du pied et du poing » – depuis plus de vingt ans, il a obtenu son premier grade très jeune : dans cette discipline, le débutant démarre avec un grade élevé et les dans, ou degrés, sont obtenus en sens inverse. Je sais qu’il doit valider son neuvième dan aux examens de fin d’année, le dixième n’étant jamais donné qu’à titre posthume. Comme beaucoup de spécialistes, il s’est également essayé à d’autres techniques : le Yoga, le Qi Gong, le Kung Fu ; et également le fameux « Krav-maga ». Cette méthode d’auto-défense mise au point par l’armée israélienne, et adoptée aujourd’hui par toutes les unités d’intervention de haut niveau – le RAID, entre autres –, me plaît beaucoup. Extrêmement violente et opportuniste, cette méthode n’a ni règle ni interdit, tous les coups sont autorisés et permettent un défoulement optimum – et une efficacité redoutable. C’est assez amusant de voir Noa passer de la pratique la plus agressive aux mouvements lents et pleins de grâce du Qi Gong…
Il a un visage lisse, étonnamment préservé des rides de la cinquantaine, et des traits métissés par un père japonais et une mère française.
Il me laisse boire mon thé en silence mais je sais qu’il a quelque chose à me dire. Noa ne m’appelle jamais sans raison, et sûrement pas simplement pour m’inviter à boire le thé chez lui. Ce genre de choses n’a pas lieu d’être entre nous.
En le regardant remplir à nouveau ma tasse, j’essaie d’analyser les sentiments complexes qui nous unissent.
Quand je l’ai rencontré, j’étais une adolescente de dix-huit ans traumatisée et révoltée, avec ses dix kilos en trop et sa haine en bagages. Sous son égide, j’ai appris à me connaître, à m’accepter et… Peut-être, oui, à m’aimer un peu. Il m’a appris son art et surtout celui du langage corporel, et j’ai perdu mes kilos sans même m’en rendre compte. Je me suis reconstruite et j’ai pris ma vie en main. Mais il n’y a jamais eu de véritable discussion entre nous. Je lui ai raconté ma vie, bien sûr, mais n’ai reçu de lui que très peu de conseil ou d’avis. Il est un peu comme un père ou un guide qui me laisse une liberté totale.
Mais aujourd’hui, lorsque j’ai fini ma dernière tasse de thé, il parle.
J’ai vu ton père aujourd’hui.
Et comme, pétrifiée et muette, je le regarde avec des yeux ronds, il enchaîne avec son calme habituel :
Je le vois depuis des années, en fait. Depuis qu’il est sorti de prison. C’est lui qui m’a contacté, il savait que je veillais sur ton frère et il pouvait, ainsi, avoir de ses nouvelles sans s’attirer les foudres de la justice… et les tiennes.
Pourquoi ?
Ce qu’il lit sur mon visage doit le toucher, car pour la première fois en seize ans je le vois ciller et hésiter :
Pourquoi ne t’en ai-je jamais parlé ? Tu sais bien que tu n’aurais jamais accepté ça. Je te connais, il te connaît. Tu es tellement dure et têtue qu’il est impossible, même à moi, de te faire changer d’avis. Tu m’aurais vu comme un traître.
C’est toujours le cas.
Je me maîtrise à tel point que mes poings serrés en tremblent. Il secoue la tête.
Je n’ai rien dit lorsque tu m’as raconté avoir traîné ton père en justice. Je n’ai rien dit quand, à vingt deux ans, tu as entamé les démarches pour changer de nom. Je savais que tu avais besoin de tout ça pour te reconstruire : te venger et tourner la page. Mais je savais aussi que ce n’était qu’une illusion. Et tu le sais aussi.
Il se lève d’un seul mouvement souple, félin.
Ton père a payé. Tu peux t’appeler Nolimé ou Alice, tu peux essayer de le punir éternellement, tu n’obtiendras jamais le bonheur.
Ce n’est pas le bonheur que je cherche. C’est la paix.
Alors meurs ! C’est encore le seul moyen de l’avoir, la paix !
Je dois le regarder avec des yeux de chien battu, et en fait c’est exactement ce que je ressens. J’ai envie de lui crier « Mais alors tu ne m’aimes pas ? ». Mais je ne le fais pas, car la colère, contre lui, n’a pas de prise.
Il s’accroupit face à moi et me prend le visage entre ses mains pour me regarder bien en face :
Tu as porté ta haine et ta vengeance comme une bannière pendant toutes ces années, tu as tout construit sur ça. Je sais que pour toi c’est terriblement difficile d’aller creuser ce qu’il y a dessous, mais il est temps.
Il se relève à nouveau et m’assène le coup de grâce :
Fabrice a fait la paix avec lui depuis plusieurs semaines déjà. Je sais que tu aimes te battre seule contre tous, mais là ce serait du suicide.
Chapitre 16


Plusieurs options s’offrent à moi lorsque je sors du loft de Noa, après une séance de deux heures intensives de Taekwondo durant laquelle nous n’avons plus échangé un seul mot. Tout mon corps tremble d’épuisement physique, nerveux et émotionnel, et je me sens vidée. J’ai le choix entre rejoindre des copains dans un bar à tapas où ils passent la soirée, aller m’expliquer avec mon frère ou bien rentrer chez moi. Je rentre.
Franck est dans le salon lorsque j’y pénètre, et j’ai si peu envie de voir quiconque que cela doit se lire sur mon visage à vingt-cinq kilomètres à la ronde. Il se lève d’un bond du canapé où il sirotait un verre.
Je peux déguerpir si tu veux. Sinon, je te propose mes services : te faire couler un bain, massages coquins ou sages – options variables – et verres à volonté. Je peux même te faire la cuisine, et…
Il s’interrompt, médusé, comme je fonds en larmes en le rejoignant sur mon canapé. La gentillesse, c’est vraiment plus que je ne peux en supporter.
Franck tient ses promesses. Quand j’ai cessé de pleurer – je n’arrivais plus à m’arrêter maintenant que les vannes s’étaient enfin ouvertes – il me fait couler un bain moussant, m’y apporte un verre de vin blanc et des amuse-gueules, puis m’offre un long et délicieux massage qui s’achève comme bien on pense.
Si je te raconte mon histoire, tu me racontes la tienne ?
Non.
Il hoche la tête, s’attendant sans doute à la réponse. Quelle tête aurait-il fait si je lui avais balancé, sobrement : « À l’âge de quatorze ans, j’ai découvert mon petit frère, Matthieu, pendu dans sa chambre. Il avait sept ans. Mon père m’a accusée d’être responsable de son suicide et je me suis enfuie de la maison. ».
Je me souvenais avec une précision terrible des instants qui avaient suivi la mort de Mathieu. Le silence dans la maison, les mots chuchotés, le désespoir de mes parents et ma culpabilité… notre culpabilité à tous, mais surtout la mienne.
Car c’était mon rôle de veiller sur Mathieu. Je devais le déposer à l’école le matin et le ramener le soir, son école et mon collège étant dans le même établissement. Mais j’avais quatorze ans. L’âge où l’on découvre les garçons et où les interdits deviennent irrésistibles : je l’amenais bien à l’école, oui, mais le soir je le laissais repartir seul pour traîner avec mes copines.
Aucun d’entre nous n’arrivait à comprendre et rien n’était plus terrible que ces interrogations, cette énorme incompréhension. Nous avions été complètement aveugles.
L’enquête dura trois semaines. Interrogatoires, suspicions, entretiens avec les psys, regards en coin dans la cour du collège, rumeurs, ostracisme… Un cauchemar.
Et la police a fini par révéler que Matthieu, mon adorable petit frère, était victime d’un racket systématique depuis plus de quatre mois. Fin de l’histoire. Ou presque…
Quelques semaines plus tard, une nuit où je ne pouvais pas dormir et où je m’étais levée pour aller aux toilettes, j’avais entendu mes parents chuchoter dans leur chambre.
Elle devait le ramener de l’école ! C’était ce qui était prévu, elle devait l’y amener et le ramener le soir, merde !
C’est une gamine, Philippe ! Une gosse ! Tu ne peux pas l’accuser de ça, quelle ado de quatorze ans ne préfère pas rester avec ses copines ?
Elle a préféré se maquiller en cachette et fumer des clopes pendant que son frère se faisait tabasser…
Arrête, je t’en supplie ! Elle doit déjà se sentir affreusement coupable.
Putain, il y a intérêt !
Tais-toi !
Sans doute ces mots faisaient-ils écho à tous ceux qui hurlaient dans ma tête.
J’adorais mon père. Il était l’homme fort et stable du foyer, présence rassurante et intimidante, autorité complice.
Je crois que ce que je ne lui ai jamais pardonné, c’est d’avoir touché juste.
Je m’étais enfuie cette nuit-là, débarquant chez ma tante maternelle où mon second petit frère, Fabrice, avait été envoyé dès le suicide de Matthieu.
Trois semaines plus tard, ma mère nous rejoignait. J’entendais les confidences faites à sa sœur, Morgane : Philippe était devenu invivable, il ne supportait plus personne, se montrait violent. Un soir, il ne rentra pas à la maison, tout simplement. Et il n’y revint plus jamais. Ma mère pensait que quelques semaines de séparation nous permettraient, à tous, de nous remettre un peu de ce drame et de repartir ensemble. Mais elle se trompait.
Jamais mon père ne fit la moindre tentative pour nous joindre ni même prendre de nos nouvelles.

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents