La Derniere nuit de cincinnatus leconte
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Description

La dernière nuit de Cincinnatus Leconte raconte l’explosion de la poudrière du Palais et la mystérieuse disparition du président.
1912 – Port-au-Prince, Haïti. Le Palais explose. Le président Cincinnatus Leconte et sa garde périssent. Accident ?
Crime ? Vengeance d’Ogou, le dieu vodou? L’explosion du Palais masque-t-elle l’assassinat du président ? Le journaliste Louis Brutus mène l’enquête afin de percer le mystère.
Entretemps s’ouvre une guerre sans fin pour s’emparer du pouvoir. Conjurations, traîtrises, trahisons taraudent les
esprits. Dans les abysses de ce laboratoire politique plane l’ombre de Reine-Joséphine, l’épouse de Cincinnatus
Leconte, obsédée autant par le rachat de la conscience de son mari que par le blanchiment des élites sur cette île des
Caraïbes qui hasarde à l’infini des modèles politiques aussi insolites que flamboyants.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 31 octobre 2013
Nombre de lectures 13
EAN13 9782897120863
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0030€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Michel Soukar
LA DERNIÈRE NUIT DE CINCINNATUS LECONTE
Roman
Mise en page : Virginie Turcotte
Maquette de couverture : Étienne Bienvenu
Dépôt légal : 3 e trimestre 2013
© Éditions Mémoire d’encrier


Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
Soukar, Michel
La dernière nuit de Cincinnatus Leconte
(Roman)
ISBN 978-2-89712-084-9 (Papier)
ISBN 978-2-89712-085-6 (PDF)
ISBN 978-2-89712-086-3 (ePub)
1. Leconte, Cincinnatus - Romans, nouvelles, etc. 2. Haïti - Histoire - 1844-1915 - Romans, nouvelles, etc. I. Titre.

PQ3949.2.S68D47 2013 843'.914 C2013-941317-0

Nous reconnaissons, pour nos activités d’édition, l’aide financière du Gouvernement du Canada par l’entremise du Conseil des Arts du Canada et du Fonds du livre du Canada.
Nous reconnaissons également l’aide financière du Gouvernement du Québec par le Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres, Gestion Sodec.


Mémoire d’encrier
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Réalisation du fichier ePub : Éditions Prise de parole
Du même auteur
Roman
La prison des jours, Mémoire d’encrier, 2012.
Cora Geffrard , Mémoire d’encrier, 2011.
L’âge du titre. Journal d’un révolutionnaire , Miami, Educavision, 2010.
Théâtre
La cour des miracles , Paris, Éditions Publisud, 1992.
La maison de Claire , Paris, Éditions Publisud, 1992.
L’Île de braise et de pluie , Paris, Éditions Publisud, 1992.
Requiem pour un empire païen , Paris, Éditions Publisud, 1988.
Histoire
Entretiens avec l’Histoire , tome I-V, Port-au-Prince, 1990-2005.
Biographie
Jacques Mésidor et son temps , Port-au-Prince, 2008.
Arthur Volel. Chemin de sainteté, chemin d’immortalité , Port-au-Prince, 2006.
Pour David
S’il y a faute et s’il y a expiation, il y a aussi rachat.
Sartre
Port-au-Prince
8 août 1912
3 h 21 du matin

Un énorme fracas se fait entendre, tel un orage assourdissant.
À proximité immédiate du Palais national d’Haïti, les riverains sortent de chez eux en criant :
– Tremblement de terre!
Une clameur de détresse absolue se propage :
– La fin du monde!
Les habitants des environs découvrent avec effroi l’édifice officiel en feu, ils accourent dans la rue, noirs de suie, en pyjamas, en robes de chambre. Au Chemin-des-Dalles, à un kilomètre à l’ouest, un jeune homme, dont le lit est disposé près d’une fenêtre, est violemment projeté dans la cour, un étage plus bas. Au centre de la capitale, à l’école Saint-Louis de Gonzague, où de nombreux frères de l’instruction chrétienne venus de province se sont joints à ceux de Port-au-Prince pour la retraite annuelle, c’est le branle-bas. Les religieux se réveillent en sursaut, secoués par les trépidations qui accompagnent ce vacarme étourdissant de tonnerre et de ferraille. Leurs chambres leur apparaissent en feu. Les volets ont sauté, la chapelle a l’air de flamber. Livres et ustensiles sont éparpillés. Les religieux croient à une éruption volcanique. Après tout, les géologues écrivent que la terre d’Haïti est un volcan éteint ; il pourrait s’être réveillé. La première idée des frères consiste à gagner le rivage, à fuir. L’un d’eux grimpe sur la toiture, distingue un bateau dans la rade. Le panache qui s’échappe de la cheminée se mêle à la fumée qui enveloppe la cité en panique.
– Sauvés! crie le religieux.
C’est un steamer de la Royal Mail qui a attendu l’aube pour prendre le large. Un poète haïtien, couronné par l’Académie française, le célèbre Etzer Vilaire, est à bord. À cause de la chaleur asphyxiante, ce mulâtre mince au visage osseux, au nez épaté et aux cheveux filandreux a quitté sa cabine et se repose, la tête sur un coussin, dans la salle à manger. La formidable explosion ébranle la terre avec une telle violence que le navire en est secoué, comme si elle s’était produite à son bord. Tous ceux qui dormaient se mettent debout ; quelques-uns sont tombés de leur couchette. Tous se précipitent sur le pont. Une immense traînée de flamme éclaire sinistrement la ville, se hisse vers la nue, répand ses reflets écarlates sur la mer. Les hommes restent immobiles, pétrifiés d’effroi, s’imaginant qu’une gueule monstrueuse de feu dévore Port-au-Prince.
Au cœur de la terreur, Thomas Lechaud, un prosateur au teint pâle et aux lunettes de myope, enregistre dans sa mémoire une explosion infernale faite de trois ou quatre craquements lugubres, la sensation d’une énorme masse s’arrachant du sol, puis s’affalant sur elle-même. Un silence affreux de quelques minutes suivi d’un crépitement de balles, puis comme le déferlement d’une avalanche charriant d’innombrables galets. Dans les rues, une cavalcade d’enfants éperdus et de femmes hagardes à demi nues fuyant cette nouvelle Sodome.
À l’autre bout de la capitale, sur les pentes du quartier résidentiel de Turgeau, le ministre des Relations extérieures, Jacques Nicolas Léger, ressent la commotion. Un formidable choc l’a renversé de sa couche. Il croit d’abord à un séisme ; l’histoire de cette terre en est lézardée. La maisonnée est sur pied et gagne la cour quand l’une des nièces de Léger, Louise Bourke, dont la chambre donne sur la ville, déclare apercevoir des lueurs d’incendie. Le ministre est encore en costume de nuit quand son voisin et collègue des Finances, Lespinasse, un mulâtre cultivé et avocat disert, l’appelle de sa clôture :
– Jacques! Que se passe-t-il?
– Je l’ignore, Edmond.
Celui-ci s’amène dans la cour de Léger. Ensemble, ils entendent des crépitements pareils à des coups de fusil.
– Jacques, est-ce une attaque?
– Je cours passer un veston.
– Je donne l’ordre d’atteler.
La voiture de Lespinasse est prête promptement et les voilà partis pour Port-au-Prince. Un silence funèbre, accompagné d’un épais nuage, les enveloppe. La cendre retombe, les citadins suffoquent. Une pétarade nourrie éclate, ponctuée de canonnades. Un fuyard presque nu, la chevelure hirsute, s’écrie, un doigt pointé vers la place du Panthéon où s’élève le Palais :
– La poudrière du Palais a sauté!
Dans les yeux écarquillés des ministres s’exprime l’effarement devant la soudaine compréhension de l’ampleur de la catastrophe.
Dans la cour du Palais, la panique et l’horreur. Un bruit atroce d’écroulement est suivi de clameurs d’effroi, de douleur, de galops sauvages. La hâte folle des hommes encore endormis résonne dans la nuit opaque de fumée. Les uns s’agrippent aux autres avec la rage du désespoir devant les portails clos : la terreur de la mort imminente ; l’espérance de s’échapper en vie.
De l’édifice, rien ne subsiste qu’une traînée de décombres sur lesquelles s’acharnent de hautes flammes. Par paquets, encore, des cartouches fusent, mêlent leur éclatement aux râles des mourants, aux lamentations des femmes en quête d’un mari, d’un fiancé, d’un père ou d’un frère. Des blessés surgissent sanglants, affreusement brûlés. Nombreux sont à l’agonie. L’un d’eux s’éteint, une étoile pourpre au front. Les murs de clôture de la propriété se sont affaissés. Des pièces de canon penchent sur leurs roues éclatées. Une odeur de chair grillée empuantit l’atmosphère. Le mat métallique du sémaphore a été projeté à dix mètres de sa base. Des lambeaux de chair achèvent de se calciner. Des fusils et des sabres gisent, tordus, tout autour. Les deux chevaux du carrosse présidentiel sont appuyés l’un contre l’autre par terre, éventrés, leurs robes carbonisées. Des milliers de balles, de douilles vides, de projectiles de mitrailleuses, d’obus jonchent le sol, intacts, luisants. Un énorme trou marque l’emplacement de la poudrière qui a explosé. Par moments, des détonations, des rafales isolées. Là, des bras, des jambes, des capotes, des képis… tous dispersés. La grande grille du portail a été soufflée à une trentaine de mètres de l’entrée. Les provisoires casernes Dessalines se sont écroulées avec leur mur d’enceinte. Aux alentours, les locaux des ministères sont presque entièrement décoiffés de leur toiture.
À un carrefour situé à quelques centaines de mètres de l’épicentre du désastre s’érige un poste militaire. Léger et Lespinasse y arrivent, demandent des renseignements.
– Le Palais est en feu, répondent des policiers ahuris.
– Suivez-nous! ordonne Léger.
Six d’entre eux obéissent. Il est trois heures quarante quand ils abordent un coin de la place du Panthéon d’où le spectacle de la résidence présidentielle transformée en une gigantesque torche les arrête. Lespinasse commande au cocher de fouetter les chevaux effrayés afin de traverser la savane vers le Palais. Rendus à la ravine Bois-de-Chêne, ils constatent cependant qu’il leur est impossible de franchir le pont : la vive ardeur de l’incendie et la chute de débris les arrêtent. Des balles explosent, des murs s’écroulent. Ils se replient, s’orientent vers le quartier général de la police de la capitale qu’ils trouvent presque désert. Seul s’y tient son responsable, le général Ducasse, un homme au sang-froid imperturbable. Il leur apprend, flegmatique :
– L’explosion a dérangé mon repos. J’ai dénombré des victimes parmi mes subordonnés. J’ai fait évacuer des soldats vers un bureau de police du centre-ville. Je n’ai pas vu le président Leconte.
Léger et Lespinasse, toujours décidés à se rendre au Palais, lui enjoignent de rassembler ses soldats et d’attendre des instructions. À peine sortis du quartier général, ils rencontrent le ministre de l’Intérieur et de la Police Antoine Sansaricq avec deux adjoints. Ces derniers descendent de voiture et, malgré les explosions et la pluie incessante de débris, les trois ministres s’entretiennent rapidement.
– Antoine, que savez-vous? interrogent les nouveaux venus en chœur.
Il leur brosse un tableau de la situation, puis conclut, lapidaire :
– Pas d’illusion, le président est mort avec on ne sait encore combien de soldats et de civils. Il faut s’y résoudre.
Les plus hautes autorités civiles et militaires se réunissent au bureau du commandant de l’arrondissement de Port-au-Prince et s’accordent pour agir vite. Les robes de chambre des ministres et les uniformes des généraux ont besoin d’un sérieux lavage. Tous ont des faces cireuses, pétries par l’inquiétude et la stupeur. Une brève discussion s’engage sur la nécessité de publier dans l’immédiat la proclamation de la nouvelle de la mort du président.
Le ministre de l’Instruction publique Tertullien Guilbaud n’en revient pas de sa consternation. Il se sent un peu perdu au milieu de ces férus de la chose politicienne. Mais la brusque disparition de Leconte ne l’étonne pas outre mesure. Il se demande même si ce n’est pas le résultat d’un crime. Effrayé par la méthode d’élimination, il s’interroge sur l’identité de l’assassin.
Notes de Louis Brutus
Port-au-Prince
11 août 1912

Deux jours plus tard, les funérailles ont lieu en grande pompe.
Journaliste au quotidien Le Matin , je m’y faufile, profitant de mes avantages physiques : mince, de traits communs et sans signe distinctif, je passe facilement inaperçu.
Le cercueil de Cincinnatus Leconte est transporté à la cathédrale de Port-au-Prince où, il y a un an, l’archevêque célébrait le Te Deum de son investiture. Tout le peuple, riche et pauvre, vient comme une marée communier dans l’affliction aux obsèques de son chef perdu. Des aides de camp montent la garde autour du catafalque présidentiel orné des couleurs nationales. Une masse impressionnante de couronnes métalliques et de bouquets couvrent la bière. Devant la foule immense, Monseigneur prononce l’éloge funèbre, au cours duquel il relate avoir noté l’attention soutenue du défunt à ses prédications dominicales.
– Il m’écoutait, dit-il, avec un regard fixe, extatique.
Dans la chapelle ardente comme au-dehors sur la place, des lamentations s’élèvent. Après l’absoute, le cortège s’ébranle vers le cimetière, au milieu des glas des cloches, du canon de deuil et de l’explosion de douleur de la multitude vêtue de noir et de blanc. Sur le parcours, les maisons ont été voilées de crêpes et les galeries sont comblées de gens en pleurs. Je recueille des propos :
– Que va-t-il se passer?
– Est-ce un simple accident?
– S’il avait gouverné plus longtemps, tout aurait été rétabli.
– Hélas! Nous n’étions pas dignes de lui.
Au cimetière, autour de la fosse, des représentants de l’exécutif, du Parlement, du pouvoir judiciaire et de l’armée, ainsi que le maire de la capitale, prononcent de touchantes oraisons funèbres.
De jeunes soldats venus de la ville des Cayes, aux gestes maladroits de provinciaux, intimidés sans doute par la présence des potentats de la capitale, s’inclinent avec respect vers le cercueil du président et y déposent un modeste bouquet orné d’un ruban portant ce mot : « Remerciements ». Ils baissent les yeux sous des regards interrogateurs, se retirent, silencieux, émus. Leconte avait ouvert, dans leur patelin, une école pour recrues analphabètes de la nouvelle armée. À bride abattue, ils ont franchi des kilomètres pour venir remercier leur bienfaiteur.
Où est passée la mémoire collective? Est-ce tout ce que l’on a retenu de Leconte? Qu’est-il advenu du souvenir du ministre prévaricateur de Tirésias Sam, condamné pour corruption?
Notes de Louis Brutus
Port-au-Prince
Novembre 1904

Le procès. Foule au prétoire sur les bancs neufs surplombés par le drapeau national. J’y suis dépêché par mon journal. L’accusateur public, maître Pascher Lespès, un mulâtre frêle dont le regard placide cache un tribun foudroyant à la compétence rare, a revêtu son costume des grands jours : habit noir brodé de galons d’argent, pantalon et gilet blancs, épée et brandebourgs, gants, galons, bicorne. Un silence tombe, les accusés défilent au milieu d’un double cordon d’agents de police. Parmi eux, des financiers français, allemands. Anciens dirigeants de la Banque Nationale. Ils ont prévu la chaleur, ils sont en blanc. Je distingue d’ex-ministres de Sam. Ils portent jaquette ou redingote. L’un d’eux a blanchi et sa figure a maigri. Un Français jadis connu pour sa jactance présente un visage harassé. D’autres, la physionomie normale, dominent leur agitation d’âme. Quand la porte du fond de la salle s’est ouverte et qu’entre deux rangées de baïonnettes a commencé le défilé de ceux qui, hier encore, tenaient les deux puissances du pays (le pouvoir politique et l’argent), une angoisse silencieuse, palpable, a rempli le prétoire. Des visages suent d’émotion. À ma droite, un adulte murmure : « Je me sens faible ». Il s’adosse au mur. Si le public subit de telles impressions, que peut-il se passer dans l’âme des accusés? Dans l’assistance, les ambassadeurs de France et d’Allemagne. Un avocat à la cour de Paris tient un crayon et un carnet sur ses genoux. Après la formation du jury, les juges se retirent, reviennent vêtus de leur toge rouge. L’audience débute. Il est une heure vingt de l’après-midi. On constate l’absence de vingt-deux accusés, hors du pays, dont Leconte. Aujourd’hui, audition de témoins. La chaleur s’alourdit. Redingotes et toges font payer leur tribut. Accusation et défense se disputent. Première audience : flot de paroles ; ce procès n’arrive pas à être éclairé complètement. Les témoins déclarent ne rien savoir ou presque. On en a entendu dix-sept. Dix-septième audience : l’audition des témoins est terminée. Dix-huitième audience : Lespès prononce son réquisitoire. Les avocats de la défense rétorquent. Dernière audience : un défenseur, maître Michel Oreste, fort de sa compétence et de son courage notoires, lance au jury : « N’imitez pas Ponce Pilate! Gardez-vous de vous faire les esclaves d’aucune consigne! » Il provoque une sortie de Lespès qui dénonce dans ces paroles une mauvaise allusion. Il est quatorze heures. Le jury délibère dans sa chambre. Lundi, verdict et jugement du tribunal : huit des treize accusés présents sont condamnés aux travaux forcés, à la restitution des fonds détournés, à des dommages et intérêts. Le procès des contumaces va commencer.
Procès des contumaces. Devant le tribunal, la foule compacte des audiences précédentes. Elle s’écoule vers le prétoire. Mon ami huissier me réserve ma place ; pas la peine d’endurer la chaleur de la salle avant la séance. Un vent torride soulève aux carrefours des spirales de poussière et de feuilles mortes. Des gendarmes assurent le service d’ordre, canalisent la circulation. Des voitures passent, s’arrêtent. Leurs passagers descendent, se pressent un peu vers le tribunal. Surtout des hommes en haut de forme, redingote et badine. La chaleur suffocante n’aura pas raison de leur habitude vestimentaire.
Deux paires de chevaux blancs hennissent, un cocher vêtu de gris tire sur leur bride, des roues écrasent les cailloux de la chaussée. Deux yeux vifs dans un visage basané, soucieux, luisent dans l’encadrement de la portière. Le conducteur saute à terre, se précipite pour ouvrir. Une silhouette saisissante de femme avec chapeau, robe et gants de soie noirs semblant lancer une expression de défi au soleil cuisant de l’après-midi, sort du véhicule. Des chuchotements révèlent son identité : Reine-Joséphine Leconte. L’épouse de l’accusé en fuite. En exil. Il se soustrait à la justice après avoir empoché des fonds pour des travaux publics jamais exécutés. Seule sa femme reste pour affronter ses juges. L’avocat de son mari, maître Michel Oreste, la toge sur le bras, se dépêche de l’accueillir. Elle lui tend un pli qu’il parcourt tête baissée. Elle balaie la foule d’un regard incassable qui me traverse sans me voir.
– Ils n’accepteront pas, opine l’avocat.
– J’irai jusqu’au bout, assure-t-elle.
Sa voix est comme le sifflement d’une pierre lancée que nul ne peut dévier de sa trajectoire. Reine-Joséphine Leconte se dirige, d’un pas résolu, vers la salle d’audience, escortée du défenseur et des témoins de son arrivée, désormais pressés de gagner l’enceinte. Je la suis telle une eau suit son cours vers la mer. Dans l’allée, entre les rangées de bancs, l’assistance s’écarte sur son passage avec respect, comme des vagues dans le sillage d’une sirène. Elle fixe les sièges vides des juges, de l’accusateur public. Quand ils arrivent, sa présence sombre et inflexible au premier rang leur inflige d’abord un instant de stupeur, puis ils manifestent des signes de respect pour sa fidélité et son courage. Une oscillation de la tête du juge principal semble dire : « Quel caractère! » ; une moue navrée du second : « Ce forban ne la mérite pas ». Dès le préambule, Maître Lespès, le procureur, rejette sa requête. Son mari absent sera jugé. Ce lâche voleur, me dis-je, s’est sauvé, abusant de la force de son amour. À ma droite, un homme dans la quarantaine affirme : « Si j’avais une femme comme elle, Satan ne me ferait pas peur. » À ma gauche, un autre spectateur plus âgé met un bémol : « Peuh! Elle a joui des vols. Elle s’assume. » Son physique apporte du charme à son courage. Dans son corps aux justes proportions, on sent la force d’âme. La sentence tombe : quinze ans de travaux forcés pour Leconte. La foule retient son envie d’applaudir. De maigres bravos résonnent dans l’atmosphère alourdie par la présence de la femme du condamné. Elle se retire, accompagnée par le plaideur défait. Je la suis comme un automate. Debout, près de sa voiture dont l’avocat contrit tient d’une main la portière et de l’autre le bras de sa cliente, je l’entends déclarer :
– Il reviendra. Il réparera son honneur. Je le jure sur ma vie. Jusqu’au jour de la réparation, je porterai le deuil.
Maribaroux
Mars 1911

Une brume dormante s’étend sur les bois obscurs qui se déploient jusqu’aux versants des collines. Des chevaux reposent, sans selle ni bride, les uns sur leurs sabots, les autres sur leurs flancs, non loin des braises d’un camp et de grappes de fusils en faisceaux. Des ronflements de dormeurs se mêlent au clapotis de la rivière scintillante sous la lumière dorée des étoiles. Des sentinelles, carabines en bandoulière, machettes à la taille, chiquent du tabac ou sirotent un café.
Allongé sur le dos, les mains sous sa nuque, le sommeil en fuite, en attente des lueurs de l’aube, Cincinnatus Leconte se laisse absorber par la voûte du ciel. Ses pensées se déroulent dans l’infini de l’azur.
Il attaque à l’aube.
Par une nuit sans lune, par la frontière dominicaine proche de ce camp, il y a trente-six ans, un homme est venu, à la tête de ses affidés, pour conquérir le pouvoir, réconcilier ce pays, disait-il, avec son destin de grandeur. Il tomba au Cap-Haïtien, capturé par Nord Alexis, à l’époque commandant de la région. Il fut fusillé avec ses partisans dans la cour de l’arsenal. Cet infortuné était son père. Il s’appelait Cinna Leconte.
– Suivez l’épée de 1804! lançait-il à ses adeptes.
L’épée de 1804? Celle de Jean-Jacques Dessalines, le père de la patrie, trahi, assassiné par ses frères de combat, par ses fils qui lui devaient d’être libres. Haïti reste sa création, l’héritage de Cinna Leconte, le sien, pense Cincinnatus. Pour avoir voulu le recouvrer, le restaurer, son père fut arrêté par Alexis, qui se moqua de son symbole de ralliement :
– Ridicule! Pédant! Fou! L’épée de 1804!
Il l’effaça d’un coup de botte tel un gribouillage sur du sable.
Il avait vingt ans, lui, son fils, Cincinnatus. Sa famille se déplaçait beaucoup pour faire le commerce du café. Cela explique sa naissance dans le bourg de Saint-Michel-de-l’Attalaye et non sur la verdoyante habitation paternelle dans les environs du Cap-Haïtien. Ce hasard lui valut d’être affublé du nom de l’Archange en plus de ceux de son ancêtre : Jean Jacques Dessalines Michel Cincinnatus. Une illustre origine alliée au pouvoir du bras droit de l’Éternel des armées. Ses détracteurs prétendent qu’il ne fait pas honneur à la sagesse de Cincinnatus, le patriote romain. Pourtant, un égal amour des travaux des champs l’habite. L’odeur et la saveur des produits acquis par l’effort l’enivrent, le savoir perfectionné par les hommes au fil des siècles le fascine.
Peu après l’échec de son père, sa mère, Firélia, accrut les biens de la famille et, pour assurer leur prospérité, l’envoya étudier à Mayence en Allemagne. Là, pendant six années, Cincinnatus assista à la formation d’une nation désireuse de se tailler une place sur la planète. Industries, voies ferrées, universités, exploitations agricoles surgissaient, l’émerveillaient. Une floraison d’œuvres de sciences, de beaux-arts soutenus par un sens aigu de la discipline. Il revint d’Allemagne ingénieur-architecte, la tête pleine de projets, admirateur de ce peuple bâtisseur. Il souffrait, souffre encore de l’échec de son père. Si ce dernier avait concrétisé son rêve, il l’aurait tant soutenu. Que d’échanges fructueux auraient eu lieu entre Cinna et son fils… Sa mère dépeignait son mari comme un homme assoiffé de progrès. Elle n’embellissait point leur cher martyr. Cincinnatus se remémore leurs conversations au cours des inspections de leurs plantations :
– Vois la persévérance du laboureur, disait son père. Avec patience, il dompte la glèbe, la féconde, en extrait la vie.
Cincinnatus Leconte en est à sa seconde tentative contre le président Simon. Il reprend l’ouvrage. Le sien, celui de Cinna, de Dessalines. Subira-t-il leur sort? Le cadavre de Dessalines fut traîné dans les rues infectes de Port-au-Prince, dépecé par des poignards. Une folle le recueillit sous les quolibets de la foule parricide, l’enveloppa dans un sac de toile grossière, l’inhuma dans un terrain d’herbes sauvages en fredonnant : « Jacquot… Jacquot… Tolokotoc… » La dépouille de Cinna, elle, mise dans un linceul rougi par son sang, fut enfouie dans un trou à fleur de sol par le peloton d’exécution, laissée en pâture aux chiens et aux porcs des quartiers malfamés du Cap-Haïtien. Les habitants de cette zone putride racontèrent, à portée des oreilles de sa veuve affligée, que les grognements des animaux en dispute leur enlevaient le sommeil la nuit. Nord Alexis avait interdit d’approcher de la fosse sous peine de châtiment.
Ah! Ce même Alexis, par ce procès contre la corruption, a fait planer la menace de la mort civile de Cincinnatus. Celui-ci ramasse à présent sa foi pour conjurer la malédiction. Seule la victoire de ses rêves de jeunesse lavera son honneur, fera enfin d’Haïti un pays où il fait bon vivre dans la dignité et la prospérité ; il accomplira son rachat. Mais il ne se dissimule pas la vérité. Il a des ennemis à battre, des obstacles à surmonter sur la route de la réconciliation avec ses racines, avec l’avenir. Celui du pays confondu avec le sien. Le repos de son esprit, la paix de son cœur, le salut de son âme en dépendent. Il a volé, trahi, dévié. Il lui faut se racheter. Coûte que coûte. Son nom, le jugement de l’histoire pèsent plus lourd pour lui que la honte projetée sur le dos d’une progéniture : la nature l’a fait stérile.
Sur l’écran du ciel, des nuages blancs flottent, s’alignent, se mêlent, tissent des motifs étranges. Des initiés à un savoir antique mystérieux prétendent que le vent, les nuées, les astres apportent des réponses aux incessantes interrogations des hommes. Que lui dévoilent ces dessins vaporeux nimbés de la clarté de cet azur immense? Le silence intense de cet espace, chacun de ses miroitements l’intriguent. Quel message tracent ces figures de nuages? Il déchiffre une grimace par-ci, une crème à la glace par-là, un visage rieur plus loin, les crocs d’un monstre à l’horizon. Leurs formes changent comme les phases de la vie.
Sa cause semblait compromise quand, à l’île de Saint-Thomas, un ami dominicain, Horacio Vasquez, lui offrit son appui et l’envoya en territoire voisin d’Haïti où il fut hébergé, équipé. Le sort retourna sa veste à l’instar de ces nuages se transformant sous l’action d’un souffle glacial. Ces paysans acquis à sa cause, quelles balivernes il ne leur a pas débitées! Dès l’adolescence, avec leurs pareils sur les propriétés familiales, il a appris leur langage, percé leur ruse, leurs ressorts secrets. Ces demi-sauvages lui glissaient des regards sournois. Ils les croyaient impénétrables. Mais lui, le citadin, sut toucher leur point sensible : leur propriété, petite comme un mouchoir de poche vue du sommet d’une haute montagne.
– Simon, ce mulâtre du sud (hélas! il est aussi noir que le charbon), vous vend aux Blancs! Vous serez esclaves sur vos propres terres! Les Blancs vous fouetteront comme les Français fouettaient vos ancêtres! Simon vend le pays aux Blancs! (Fichtre! Il est aussi lié à cette terre que ces pauvres hères.)
Les uns dressaient leurs mentons, les autres le dévisageaient, perturbés. Il frappa le grand coup :
– Voulez-vous devenir esclaves?
Un grognement se propagea. Il enfonça le clou :
– Que ceux qui refusent me rejoignent et crient : « À bas Simon! »
Les cris fusèrent, timides d’abord, puis sous l’impulsion de ses agents dans l’attroupement, ils éclatèrent avec enthousiasme. L’argent, les fusils, la présence massive des Dominicains à cheval et en armes achevèrent de persuader la foule. De la justesse du combat? Peut-être. Des perspectives de victoires et de rapines? Certes. Les détracteurs de Leconte persifleront : « Politicien sans scrupules! » Il ne le nie pas. Il opère un raccourci. Au timon des affaires, sa politique visera à intégrer ces va-nu-pieds dans l’espèce humaine. Le descendant de Dessalines, le forgeur de l’indépendance, mêle des centaines d’étrangers à des paysans illettrés, bernés par sa rhétorique perfide. Quelle ironie! Le Palais national conquis, que de tâches ardues, délicates l’attendent : démontrer sa gratitude à l’égard d’Horacio Vasquez, éliminer les risques d’anarchie dans la ville que représentent ces mercenaires avides des jouissances de la capitale. Du mal, faire sortir le bien.
L’aube se pointe. Il attaque.
Notes de Louis Brutus
Cap-Haïtien
Début avril 1911

Je me lance sur la piste de l’insurrection de Leconte, pour en exposer les dessous.
Le séisme de 1842 a laissé des traces dans cette ville. Honoré, Capois de vielle souche, mon informateur sexagénaire à la mémoire de pachyderme, fureteur, passe-partout anonyme, me promène sans susciter de suspicion à travers sa cité à moitié en ruines. Au milieu des masures, des décombres couverts de halliers dégagent une odeur fétide. Au cœur de cette agglomération, huit blocs de maisons squelettiques. Pourtant, la zone est très fréquentée. J’y remarque des baraquements militaires avec des bivouacs de soldats. Des marchandes déambulent, proposent légumes et fruits. Pour arpenter certaines rues, mon guide me fait revêtir des hardes usées. Des artères sont pavées de pierres épaisses avec, au milieu de la chaussée, un canal d’écoulement d’eaux ménagères. Sur le quai bordant le rivage face à l’Atlantique, de gros navires embarquent le campêche pour les pays étrangers. Plus loin, des voiliers caboteurs transportent des produits agricoles du Nord-Ouest et de l’île de la Tortue. Des bateaux de pêche livrent leur prise à un marché plein de vie.
– On l’appelle la Cale aux poissons, m’apprend mon informateur.
Marins, débardeurs, manutentionnaires, revendeuses se hâtent de conclure leurs affaires. Sur la plage, vers l’est, des cadavres de chevaux, de chiens, d’ânes. Non loin du wharf, des maisons construites sans plan jouxtent des terrains vagues ; elles servent de dépôts au café et au campêche. Des restaurants y ont été aménagés. L’un d’eux m’attire. Sur l’enseigne, on peut lire : « Le 1804 ». L’année de notre indépendance nationale! Honoré me prévient :
– Cette appellation prestigieuse couvre des trafics innommables.
– Je suppose qu’il n’est pas le seul à offrir ce genre de services.
– Surtout qu’on y débite du tafia à flots. Dès la nuit tombée, il se transforme en bordel.
Dans un de ces estaminets, un soir, Honoré m’organise une rencontre avec une de ses antennes venues de Ferrier, à Maribaroux, une contrée montagneuse, difficile d’accès du Nord-Est, limitrophe du territoire dominicain. Là-bas bout l’insurrection de Cincinnatus Leconte. Zaza, la propriétaire des lieux, une négresse ronde aux seins généreux et au sourire cajoleur, s’excuse de nous faire passer par la porte arrière.
– J’entreprends des travaux de peinture et de maçonnerie pour restaurer la façade.
Dans la pénombre, je dissimule mon sourire en lisant l’écriteau, à l’avant du local, avertissant les visiteurs de cet inconvénient :
« La devanture de Zaza étant en réparation, les clients sont priés de passer par-derrière ».
Honoré me révèle que cette affiche est l’œuvre d’un poète bohème du Cap-Haïtien, client régulier de l’endroit, sur demande de la sympathique Zaza presque analphabète.
L’homme de Maribaroux, un individu dans la quarantaine à la peau cuivrée, baragouine un mélange de créole et de dominicain que seul Honoré parvient à déchiffrer. Il traduit :
– Les « Pagnols » sont dans le coup. Ils ont fait sortir Leconte de son exil à l’île danoise de Saint-Thomas. Ils lui fournissent armes, munitions, chevaux, dollars américains et clabaos 1 . Il les distribue aux paysans qu’il excite contre Simon, les persuadant que celui-ci va céder leurs terres aux Blancs. Des centaines de Dominicains escortent Leconte.
Je garde mon sang-froid, évalue la valeur de ces renseignements, la gravité de la conjoncture. Dans un français de citadin, je demande à Honoré s’il estime fiable son agent. « Oui » est sa réponse.
Je m’interroge en lorgnant la démarche lascive d’une fille de la maison qui me dédie son cul tentateur.
Avant de quitter le Cap-Haïtien, je me glisse seul dans ses rues étroites, à angle droit, héritage du tracé colonial, vers le magasin des Leconte, leur « caille-café », entre le bord de mer et la route poudreuse qui mène à la fertile Plaine-du-Nord.
À l’entrée du commerce, des cabriolets tirés par des bœufs écumant de fatigue ploient sous la charge de sacs de jute gonflés de fèves de café. Des déchargeurs, torses nus, trempés de sueur, empoignent, sac après sac, cette denrée à l’état brut et la transportent dans les dépôts jouxtant une aire de séchage. Les ressources des Leconte leur permettent d’utiliser le ciment, matériau récemment connu chez nous, dans la construction de ces surfaces sur lesquelles des travailleurs étalent les grains, les retournent avec des pelles et des râteaux pendant les heures d’ensoleillement. La forte chaleur me contraint à me tenir sous un amandier touffu d’où j’observe les allées et venues dans ces halles.
Autour des étendues de café séché, des ouvrières en robe de gros bleu, le foulard autour du crâne, sont accroupies à même le sol, retirant pierres, feuilles, terre et fèves moisies. Des milliers de grains de café triés sont déposés dans des vans d’osier secoués par des bras robustes de femmes. Le mouvement saccadé de leurs seins me trouble un instant. Elles achèvent de séparer les bonnes cerises de la paille, de la poussière et des déchets. Le café nettoyé est versé dans des sacs de pite neufs marqués du nom Leconte. Des chargeurs aux muscles saillants les installent sur une balance scrutée par des prunelles attentives. L’aiguille doit indiquer soixante kilogrammes nets, d’après mon peu de connaissance en cette matière, avant que chaque sac soit fermé par des doigts experts dans l’art d’éviter les blessures avec les aiguilles longues et pointues. Du sang sur le café? Mauvais signe. Séchage, triage, vannage, ensachage précédent l’expédition. Des porteurs saisissent les sacs prêts, les répartissent dans les cabriolets qui roulent vers le port sous la surveillance d’employés armés. La maison Leconte possède des salles où dix à quinze mille sacs de café peuvent être rangés.
De l’un de ces dépôts filtre une voix ferme. Des pas alertes dans un frou-frou de dentelles. La voix quitte la pénombre d’une halle, s’envole de lèvres volontaires au bas d’un visage basané au front haut coiffé d’une chevelure noire ramassée en chignon. Je fixe cette silhouette sans être repéré. Ses yeux d’un brun clair glissent dans la lumière du soleil sous l’arc de ses sourcils de jais. Les ailes de son nez légèrement relevé frémissent dans l’air où voltigent l’odeur et la paille des cerises. Comme au jour du procès des contumaces en 1904, une robe noire à longues manches et pincée à la taille habille sa corpulence aux proportions régulières.
Cet après-midi d’avril 1911, à l’entrée de son magasin, Reine-Joséphine Leconte presse les trieuses, porte-faix et meneurs de cabriolets. Je remarque sa mine contrariée qui épie les passants dans la rue blanchie par le soleil. Sa voix un peu éraillée trahit une anxiété. Elle donne l’impression de livrer une course contre le temps. En ce moment, son mari prend les armes non loin du Cap-Haïtien où l’on respire une poudre prête à exploser. C’est sa ville, ses racines. Lui, le rejeton dégénéré d’une illustre famille, face à Simon, un obscur paysan devenu président par la force de ses baïonnettes. La file des cabriolets s’éloigne, tourne au coin de la rue, puis disparaît vers le port.
– Ces grains sont secs? demande-t-elle, ner-veuse, un doigt pointé vers le glacis.
– Oui, Madan Xantus.
Xantus! Ce doit être le sobriquet de son mari.
– Compère! Compère!
Un nègre trapu, dans la quarantaine, accourt d’un dépôt. Il porte chemise et pantalons bleus et sandales de cuir. Sa tenue de travail, sans doute. Madame le prend à l’écart, lui parle à l’oreille. Il gratte ses cheveux crépus, se prend le menton. Fixant ses orteils, il approuve de la tête. Elle lui tape affectueusement une épaule. Il sourit, claque des mains pour encourager le travail. Soudain, des bruits précipités de pas et de cliquetis d’armes envahissent la rue, puis encerclent glacis et dépôts dans une chorale d’ordres rauques. Deux militaires, un officier en avant, se hâtent vers Madame. Je m’efforce de me confondre avec le tronc rêche de l’amandier, retiens mon souffle, épie. Elle écoute ces intrus, ne proteste guère.
Séchage, triage, vannage cessent. Pas stupéfaits, les travailleurs. Plutôt inquiets. Le patron ne soulève-t-il pas des paysans contre le gouvernement? Simon n’a-t-il pas brûlé le village de Ouanaminthe et fusillé des rebelles lors de la répression de la première insurrection? Cette fois, le patron vaincra-t-il? La chance le servira-t-elle? Ces légitimes interrogations luisent dans le blanc de leurs yeux noirs braqués sur le déroulement de cette arrestation. Bien imprudente, la patronne. L’appât du gain? Le besoin d’argent pour l’équipée de son mari? Brave, fanatique ou inconsciente? Elle ne résiste pas aux gendarmes qui, en retour, lui témoignent des égards. Ce que je comprends vite : elle descend d’une lignée respectée et aisée de la région. Et, qui connaît l’avenir? Quel officier se risquerait de bousculer une probable première dame? Vaut mieux la rancune d’un régiment à celle de cette femme. Elle salue son compère et les ouvriers, remercie les militaires pour leur patience, donne du « gentilhomme » à l’officier qui retire son képi. Elle s’achemine vers la rue où s’agglutinent des curieux, encadrée par l’escorte policière. Brusquement, elle lance :
– Nous reviendrons!
Ce « nous » me sidère. Elle en a dans sa culotte! Entre les rangées de soldats, elle règne.
Cette dépêche immédiate me précède à la capitale :
« Reine-Joséphine Laroche, femme Leconte, expulsée du pays. »


1 Pièces de monnaie dominicaines.

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