LA Famille du lac, tome 1
146 pages
Français

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Description

À l’aube de sa mort, Héléna Martel se remémore sa jeunesse sur les rives du lac Wayagamac, à l’est de La Tuque. Une période importante de sa vie marquée par l’admiration intense qu’elle voue à sa grande sœur Fabi, une jeune femme indépendante, avant-gardiste, à la beauté sauvage, farouchement décidée à vivre comme elle l’entend, hors des carcans imposés par le Québec des années 1940.
Héléna vit également, à cette époque, ses premiers émois amoureux et ressent une étrange fascination pour l’idylle de sa grande sœur avec le beau Matthew Brown. Car en dépit de son charme indéniable, il est également, aux yeux de son père Aristide et du maire de la ville, le frère de «l’ennemi», le propriétaire anglophone de la grande papetière dont le rôle dans la région est immense, à plusieurs plans.
Lorsque l’explosion suspecte d’un barrage sur le lac menace les activités de la papetière, le doute s’infiltre partout comme le vent du lac. Cause naturelle? Main criminelle? Magouilles politiques? Certains membres de la famille Martel ont-ils des choses à cacher?
Le premier tome d’une saga palpitante dans laquelle les secrets d’une famille attachante sont dévoilés au fil des mémoires d’une vieille dame au passé trouble qui vit ses derniers instants.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 08 février 2017
Nombre de lectures 80
EAN13 9782897582562
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

La famille du lac
Tome 1 - Fabi
Guy Saint-Jean diteur
3440, boul. Industriel
Laval (Qu bec) Canada H7L 4R9
450 663-1777
info@saint-jeanediteur.com
www.saint-jeanediteur.com

Donn es de catalogage avant publication disponibles Biblioth que et Archives nationales du Qu bec et Biblioth que et Archives Canada

Nous reconnaissons l aide financi re du gouvernement du Canada par l entremise du Fonds du livre du Canada (FLC) ainsi que celle de la SODEC pour nos activit s d dition. Nous remercions le Conseil des arts du Canada de l aide accord e notre programme de publication.

Gouvernement du Qu bec - Programme de cr dit d imp t pour l dition de livres - Gestion SODEC
Guy Saint-Jean diteur inc., 2017
dition: Isabelle Longpr
R vision: Isabelle Pauz
Correction d preuves: Johanne Hamel
Conception graphique de la page couverture: Olivier Lasser
Mise en pages: Christiane S guin
Photographie de la page couverture: Depositphotos/Alekcey
D p t l gal - Biblioth que et Archives nationales du Qu bec, Biblioth que et Archives Canada, 2017
ISBN: 978-2-89758-255-5
ISBN EPUB: 978-2-89758-256-2
ISBN PDF: 978-2-89758-257-9
Tous droits de traduction et d adaptation r serv s. Toute reproduction d un extrait de ce livre, par quelque proc d que ce soit, est strictement interdite sans l autorisation crite de l diteur. Toute reproduction ou exploitation d un extrait du fichier EPUB ou PDF de ce livre autre qu un t l chargement l gal constitue une infraction au droit d auteur et est passible de poursuites l gales ou civiles pouvant entra ner des p nalit s ou le paiement de dommages et int r ts.
Imprim et reli au Canada
1 re impression, f vrier 2017

Guy Saint-Jean diteur est membre de
l Association nationale des diteurs de livres (ANEL).
GILLES C TES
La famille du lac
Tome 1 - Fabi
Arbre g n alogique
LA FAMILLE MARTEL
Aristide - Marie-Jeanne
(1892-) (1890-)
TABLE DES MATI RES
CHAPITRE 1 l est de La Tuque, Lac Wayagamac, printemps 1940
CHAPITRE 2 Wayagamac, printemps 1940
CHAPITRE 3 Wayagamac, printemps 1940
CHAPITRE 4 Wayagamac, printemps 1940
CHAPITRE 5 Wayagamac, printemps 1940
CHAPITRE 6 Wayagamac, printemps 1940
CHAPITRE 7 Wayagamac, printemps 1940
CHAPITRE 8 Wayagamac, t 1940
CHAPITRE 9 Wayagamac, t 1940
CHAPITRE 10 Wayagamac, t 1940
CHAPITRE 11 Wayagamac, t 1940
CHAPITRE 12 Wayagamac, t 1940
CHAPITRE 13 Wayagamac, t 1940
CHAPITRE 14 Wayagamac, t 1940
CHAPITRE 15 Wayagamac, t 1940
CHAPITRE 16 Wayagamac, t 1940
CHAPITRE 17 Wayagamac, t 1940
CHAPITRE 18 Wayagamac, t 1940
CHAPITRE 19 Wayagamac, t 1940
CHAPITRE 20 Wayagamac, t 1940
CHAPITRE 21 Wayagamac, t 1940
CHAPITRE 22 Wayagamac, t 1940
CHAPITRE 23 Wayagamac, t 1940
CHAPITRE 24 Wayagamac, t 1940
CHAPITRE 25 Wayagamac, t 1940
CHAPITRE 26 Wayagamac, t 1940
CHAPITRE 27 Wayagamac, t 1940
CHAPITRE 28 Wayagamac, automne 1940
CHAPITRE 29 Wayagamac, automne 1940
CHAPITRE 30 Wayagamac, automne 1940
CHAPITRE 31 Wayagamac, automne 1940
CHAPITRE 32 Wayagamac, automne 1940
CHAPITRE 33 Wayagamac, automne 1940
CHAPITRE 34 Wayagamac, automne 1940
CHAPITRE 35 Wayagamac, hiver 1940-1941
CHAPITRE 36 La Tuque, hiver 1941
CHAPITRE 37 La Tuque, hiver 1941
CHAPITRE 38 La Tuque, hiver 1941
CHAPITRE 39 La Tuque, hiver 1941
CHAPITRE 40 La Tuque, hiver 1941
CHAPITRE 41 La Tuque, hiver 1941
CHAPITRE 42 La Tuque, hiver 1941
LISTE DES PERSONNAGES
CHAPITRE 1
l est de La Tuque, Lac Wayagamac, printemps 1940
Fabi posa ses truites sur la rive entre deux pierres. Les doigts macul s de sang, elle tira le couteau de son tui. Elle prit le plus gros poisson d une main ferme, ventre vers le haut. Sans h siter, elle l ventra de l anus jusqu aux ou es. La femelle tait remplie d ufs. Elle planta son poignard dans la terre et, de ses doigts recourb s, arracha les entrailles. Elle projeta l amas d organes dans le lac. La loutre s en r galerait. Puis elle gratta de son ongle tout le long de la colonne vert brale en lavant la truite l eau claire. Elle fit de m me pour les trois autres poissons. Elle r serverait celle avec le ventre rouge et rose pour Marie-Jeanne, notre m re. Nous prendrions les deux d gale grosseur et la plus costaude irait notre p re, Aristide, qui avait d j entam sa dure journ e de travail.
Ma s ur se rin a les mains et enfon a ses doigts dans le lit de petites roches arrondies. Elle les fit miroiter sous la lueur du jour. Ses perles de lac. Elle ne se lassait jamais de les regarder, de les caresser, de Les d placer. Comme le Wayagamac le faisait patiemment, jour apr s jour, depuis la nuit des temps.
Elle enfila les truites sur une branche d aulne, les gueules b antes accol es l une l autre. Elle trempa la brochette une derni re fois et r cup ra son couteau. D j , elle voyait le nez rond de la presqu le surgir de la brume. Un gros rocher noir qui entrait dans l eau comme un dos d hippopotame et se cassait brusquement sur une fosse profonde et sombre. Elle regarda longuement dans cette direction et s attarda plus que de coutume. Sa chemise carreaux battant sur son pantalon, ses cheveux bruns retenus sur la nuque par un peigne de bois, le pied pos sur un rocher comme une conqu rante, ma s ur avait fi re allure. Elle tait une ic ne pour la jeune femme que j tais et qui ne connaissait rien du monde. Puis elle se retourna et me fit un signe de la main. Je vis sur son visage que quelque chose avait chang . Mais je ne savais pas encore jusqu quel point.

La graisse de porc rissolait dans le po lon de fonte. Pr s de l vier, les truites enfarin es et sal es attendaient c te c te. Marie-Jeanne s activait dans son tablier brod . De la table aux portes d armoires, du vaisselier jusqu au po le bois, la petite femme rayonnait dans son univers favori. Elle lan ait des ordres la ronde, Fabi, pour les b ches, H l na, pour les couverts, mais il n y avait plus personne pour les chambres ni pour le balai. Yvonne et Francis travaillaient la ville. Lui la laiterie, elle comme femme de m nage chez un contrema tre de l usine de papier. Ma s ur a n e n tait plus l pour me reprendre et m encourager. Mon fr re me manquait pour ses pitreries. La ville les avait pris et ne les rendrait pas. Yvonne avait sa chambre dans la belle maison des Paterson, sur la rue des Anglais, pr s de l usine. Francis dormait chez G raldine, la s ur pr f r e de ma m re.
Mon p re tira la porte-moustiquaire, qui se rabattit d un claquement. Il sentait la sueur et le copeau. Une odeur qu il transportait avec lui toute heure du jour. D s l aube, il fendait les rondins avec d termination. Une corv e qui s tirait tout l t , l hiver tant r serv abattre le bois debout. Jusqu l automne, il trimait comme un for at pour remplir notre r serve et celle du club.
Il actionna la pompe de l vier, qui ob it dans un couinement familier. Apr s avoir frott ses mains rudes sur le pain de savon, il s essuya m me sa chemise. Puis il prit sa place habituelle au bout de la table.
Marie-Jeanne rajouta une motte de graisse sur sa plat e de truites. Une bonne odeur de grillade envahit la petite maison de bois. Comme l habitude, le d jeuner tait consistant. Nos journ es taient bien remplies et nous devions les affronter le ventre plein.
- Tu dois avoir faim, mon homme, dit-elle en retournant les poissons, dont la peau dor e devenait croustillante.
- Envoy , Marie-Jeanne. a presse! Faut que j aille porter du bois au camp num ro 2. M me en me d p chant, m a revenir la noirceur.
Le camp num ro 2 se trouvait tout au fond d une baie, pas tr s loin du grand chalet principal que nous appelions pompeusement le pavillon. Pour s y rendre, les gars du club avaient d frich un chemin assez large pour qu une charrette puisse y passer. De notre maison, il y avait trois kilom tres, un ruisseau traverser, une savane et un coteau pic franchir. Tout seul, mon p re devrait trimer dur pour y transporter les b ches. J esp rais une invitation. Mes chances taient minces, car Marie-Jeanne projetait de faire du pain.
Fabi entra avec une grosse brass e de bois, qu elle d posa dans la bo te pr s du po le.
- a sent bon icitte! Tu nous fais-tu des ufs avec a, m man? J ai faim.
Mon p re n aimait pas que ma s ur se comporte de cette fa on, qu elle demande comme un homme. Il lui jeta un regard noir. Son front protub rant se couvrit de rides que soulignaient des sourcils touffus.
- Tu viens avec mo aujourd hui. Tu vas m aider pour le bois.
- C est ben correct, r pondit-elle, en passant sa jambe par-dessus le dossier de la chaise, comme le lui avait appris Francis.
Elle me piqua un clin d il et un sourire dans le m me mouvement. Je restai de glace par crainte d une remarque cassante de la part d Aristide.
- J les ai toutes pogn es pr s du grand chicot. L eau tait comme un miroir, matin. Pas de vent! J ai crois la barge moteur de monsieur Brown. Son fr re, Matthew, s en allait p cher avec trois Am ricains au bout du lac. J pense qu ils sont arriv s tard hier soir. Ils avaient pas l air trop r veill s.
Marie-Jeanne posa sur la table un grand plat rempli de truites et de patates bouillies. Elle accompagna le tout de pain et d une omelette, qui d passait le rebord du po lon de fonte. Mon p re se servit le premier, suivi de Marie-Jeanne et de Fabi. Je pris la derni re en salivant. Chacun mangea avec app tit, apr s qu Aristide eut bri vement remerci le Seigneur pour le d jeuner.
Pendant plusieurs minutes, nous mastiqu mes en silence. Nous n avions pas l habitude de tenir de longues discussions durant les repas. Le nez dans nos assiettes, nous connaissions notre chance de manger notre faim. M me si la guerre g n rait des emplois la ville, tous n en profitaient pas. Mais il nous semblait quand m me que les pires ann es taient derri re nous. Ces ann es de mis re qui avaient suivi la crise de 1929. Si seulement le conflit dans les vieux pays pouvait ne pas s terniser. On parlait de conscription et nous avions peur pour Francis et pour Georges, mon fr re a n . M me si le gouvernement f d ral avait promis de ne pas l imposer, la crainte persistait. Ce ne serait pas la premi re fois qu un gouvernement briserait ses promesses. Georges en serait probablement dispens , il voyait peine d un il. Pour Francis, le boute-en-train, rien ne pourrait l viter. On pr f rait ne pas y penser.
Fabi fut la premi re briser le silence.
- Matthew Brown m a offert de quoi, matin.
- Hein! s exclama Marie-Jeanne, surprise que le g rant de l usine papier interpelle sa fille.
- Ben oui, il m a offert une job !
Mon p re leva la t te et laissa retomber le squelette de son poisson dans l assiette. Ses l vres taient luisantes de graisse. Il prit une gorg e de th noir, qui descendit avec un bruit qui rappelait l eau refluant dans la pompe quand on cessait de l actionner. Ma m re tait debout.
- Tu vas pas t en aller travailler shop toujours?
- Ben non, y veut que je sois guide pour le restant de l t . Jos Pitre est ben malade. Il s est pas remis de sa pneumonie de l hiver pass . Il a t oblig de retourner l h pital Saint-Joseph.
- C est pas une job pour to , dit mon p re d une voix autoritaire.
- Ben voyons donc, p pa, je connais le lac comme le fond de ma poche. J ai fait tous les portages, du p tit Wayagamac jusqu au lac Long. Il m a dit que j serais ben pay e.
- On a besoin de to icitte! Pr pare-to , on a du bois transporter.
Fabi comprit qu il ne servait rien de discuter plus longtemps. Mon p re tait d j pr s de la porte, le chapeau sur la t te.
Marie-Jeanne me fit signe de d barrasser la table. Fabi prit soin de me piquer un autre clin d il avant d aller rejoindre Aristide.

Plus tard, alors que je sarclais le jardin, pr s du poulailler, je les entendis discuter. Mes doigts arrachaient les mauvaises herbes et enlevaient les pierres comme ma m re me l avait montr . Je n avais pas besoin de me concentrer, mes mains connaissaient le travail par c ur. J enfon ais la vieille truelle dans le sol durci et je brassais les tiges pour d gager les racines. J avais beau m appliquer, la terre en retenait toujours un morceau, qui repousserait dans quelques jours.
- Vous comprenez rien, l p re. Je pourrais rapporter de l argent. Une piastre par jour plus le tip . Vous l savez que je suis travaillante. Je pourrais vous aider pareil.
- C est pas une job pour une femme!
- Si c est a qui vous inqui te, j suis pus une enfant. J sais me d fendre.
- Oublie a, Fabi! Tu iras pas besogner pour les Brown.
- Vous travaillez ben pour eux autres, vous!
- Mo , c est mo . J ai une famille. Pis j travaille pas pour la famille Brown, j leur rends service. Mon boss , c est la Ville!
- Ben mo , crisse, j travaille pour personne! Pis l ge que j ai, j suis capable de d cider!
- Contente-to de charger la charrette, pis laisse-mo les d cisions! J vais aller chercher notre manger pour midi. Pis avise-to pus de sacrer apr s mo !
Aristide sortit du hangar, sans m me regarder dans ma direction. Mon c ur battait tout rompre. C tait la premi re fois que j entendais ma s ur blasph mer. Elle avait son caract re et ne se laissait pas marcher sur les pieds. Mais ses sautes d humeur taient plut t silencieuses, face mon p re. Grognements, gestes d impatience et fuite vers le lac la plupart du temps. Elle nous revenait apais e. quelques reprises, je l ai suivie. Je l ai vue marcher de long en large, parmi les trembles et les bouleaux, sur la rive du Wayagamac, au-del de la pointe. Elle parlait aux plantes, aux rochers et au vent du large, jusqu laisser r duire sa col re n ant. Puis elle s assoyait pr s de l eau et lib rait ses cheveux, qu elle brossait l aide de son peigne de bois. J aurais voulu la serrer dans mes bras, mais le lac s en tait d j occup et j aurais eu l impression d tre de trop.
Je me d p chai de finir ma t che, car l heure du d part approchait. Fabi et Aristide avaient rempli la charrette sans changer un seul mot. Je sarclais en y mettant tout mon c ur. Peut- tre que mon p re me demanderait de l accompagner s il voyait que j avais bien travaill . Je redoublai d ardeur quand je le vis revenir avec un gros sac de toile en bandouli re. Fabi v rifiait l attelage en caressant notre cheval. Marie-Jeanne sortit sur la galerie en s essuyant m me son tablier. Je fis quelques pas en direction de la charrette. Aristide s y installa droit comme un "I . Fabi comprit imm diatement mon man ge.
- Veux-tu venir, la s ur? On aura pas de trop d une autre paire de bras.
Mon p re allait s opposer lorsque la voix de Marie-Jeanne nous cria:
- Emmenez-la! a va y faire du bien. J vais m arranger toute seule avec le pain. Pis revenez pas trop tard!
J attendis le petit coup de t te d Aristide avant de me pr cipiter vers la charrette. Marie-Jeanne pr f rait que je les accompagne. De cette fa on, il risquait moins d y avoir de la chicane.
- Veux-tu faire un bout sur Ti-Gars? Il aime a quand c est toi qui le m nes.
Fabi me lisait comme un livre ouvert. Elle m aida grimper sur son dos. Lorsque je me retournai, je crus voir un vague sourire sur le visage de mon p re. Il connaissait mon affection pour notre cheval. Quand j tais toute petite, il me hissait sur son dos quand nous allions aux champs. dix-neuf ans bien sonn s, j prouvais toujours le m me plaisir.
- Hi ha! criai-je en frappant du plat de la main les c tes du cheval.
Ti-Gars se mit en marche comme si de rien n tait, alors que la charrette grin ait sous le poids de deux cordes de bois. Ma m re nous fit un signe de la main quand nous pass mes pr s de la galerie. Je sens encore aujourd hui l odeur du cheval et celle de la for t qui montaient jusqu moi dans la chaleur du jour, comme une bouff e de bonheur v ritable.
R sidence Clair de lune, Trois-Rivi res, hiver 2002
- Encore le nez dans tes critures, H l na? On commence une partie de 500. Viens-tu?
La minuscule t te de madame Lafreni re merge de l entreb illement de la porte comme si rien ne la soutenait.
H l na a envie de lui rappeler de frapper avant d entrer, mais elle se dit qu il est possible qu elle n ait rien entendu. La lecture de son manuscrit lui demande toute sa concentration, et les jointures d Huguette Lafreni re ont autant d impact que des b tons d allumette.
- Avec qui tu joues?
- Avec madame Gervais pis Rom o Lacoste.
H l na grimace. Le vieux Lacoste l nerve. Il tourne autour de toutes les femmes pareil un gros bourdon cervel pr t brandir son dard. On le surnomme "Lagosse et la rumeur court qu il bande de fa on respectable pour un homme de soixante-dix-huit ans.
- Pis? insiste Huguette Lafreni re dont les lunettes menacent de quitter l troite ar te de son nez.
- Demande madame Tremblay, elle aime a le 500.
- Oui, mais elle sait pas jouer! Viens donc.
- Faut que je relise a.
- Tu as toujours le nez dedans. Tu dois le savoir par c ur!
- Mais a fait du bien mon c ur, dit H l na en caressant la tranche de l pais manuscrit.
- Tu devrais te distraire un peu. a te changerait les id es.
H l na d cline de la t te et se concentre sur les gros flocons qui s crasent silencieusement contre la fen tre de sa chambre. Un autre hiver. Son dernier. La douleur dans sa jambe est revenue plus forte qu avant. Cette fois, elle ne va pas la combattre. Finies les radiations et la chimioth rapie. Sa vieille peau ne peut plus les supporter.
- T te de cochon! murmure Huguette avant de refermer la porte.
H l na reprend sa lecture l o elle l a laiss e. Au bord du Wayagamac, en ce beau mois de juin de 1940, alors que les morceaux de sa vie s embo taient les uns dans les autres pour l amener au bord du gouffre.
CHAPITRE 2
Wayagamac, printemps 1940
Mon p re choisit le ruisseau des Cascades pour permettre Ti-Gars de se reposer. Nous profiterions de cet arr t pour entamer notre casse-cro te. Un petit pont enjambait le ruisseau, fabriqu de troncs d arbres corc s et de planches raboteuses. On l avait construit au d but de l t pr c dent, avec l aide de Jos Pitre, qui devait s arr ter toutes les dix minutes pour reprendre son souffle. Ce n tait pas un pont couvert, mais il r sistait aux crues printani res. Ti-Gars et son chargement de rondins l avaient travers sans probl me.
Comme son habitude, mon p re s installa sur une large roche aplatie tout pr s de la petite cascade. Il avait pris avec lui un morceau de fromage, une tomate, un bout de pain et un concombre. Fabi et moi avions la grosse part du repas et, surtout, le pot des premi res fraises fra chement cueillies de la veille. Nous boirions m me la source qui sortait de terre quelques pas de l tang.
Je pris place c t de ma s ur sur le rebord du pont. Nos orteils d nud s se balan aient deux m tres au-dessus du ruisseau. Avec le soleil qui tombait dru, on pouvait voir jusqu au fond de l eau. De temps autre, l ombre des truites se faufilait entre les pierres. Nous leur lancions de petits morceaux de pain, qu elles gobaient en crevant la surface. J aimais ces moments o ma s ur et moi redevenions des fillettes qui s amusaient de choses insignifiantes. La vie prenait alors l importance du pr sent. Ni pass ni futur ne venaient nous perturber. Fabi riait de bon c ur et pariait que son pain attirerait le monstre de l tang. Apr s avoir puis nos munitions, nous d mes admettre que le gros poisson dormait bien au fond ou qu il pr f rait les insectes au pain de Marie-Jeanne.
Fabi s tendit plat dos sur les planches du pont et j en fis autant. Nous devions plisser les yeux cause du soleil au z nith. J en profitai pour satisfaire ma curiosit .
- C est vrai qu on t a demand pour tre guide?
- Tu sais que j suis pas menteuse, H l na. C est arriv comme je l ai dit.
- Tu vas accepter?
Ma s ur releva la t te pour jeter un il du c t de mon p re. Il semblait somnoler, l ombre, sur sa roche.
- J aimerais a. Je me vois bien diriger les Am ricains. Leur dire: "Come here. Big fish under the boat. Pis les regarder s essayer avec leurs belles cannes p che, pendant que mo , je leur sortirais une truite de trois livres avec mon bambou. Juste leur voir la face, a vaudrait ma paye!
Je ris de ses mimiques, de sa bouche qui se tordait pour prononcer les mots anglais que je comprenais moiti , de ses yeux qui louchaient pour exprimer le d pit des Am ricains. Ma s ur tait mon idole, celle qui je voulais ressembler plus tard. Une femme d termin e, libre de penser ce que bon lui semble, capable d abattre un arbre la hache et de me serrer dans ses bras avec tendresse pour me consoler. Une femme belle comme une actrice de cin ma, au corps ferme, aux cuisses assez solides pour supporter des charges d homme dans les portages montagneux. Avec elle, je me sentais toujours en s curit .
Elle me chatouilla les c tes pour me faire rire encore plus. Je brandis le pot de fraises pour demander gr ce. Elle s en empara et d vissa le couvercle. Puis elle fit rouler les fruits m rs dans sa bouche en mimant le vainqueur qui se r serve la part du lion. Rapidement, ses l vres se tach rent de rouge et je me d p chai d en faire autant. Notre p re revint et s installa sur le devant de la charrette.
- C est pas le temps de jouer. On a de l ouvrage faire!
Fabi arrondit les yeux et fron a les sourcils. Je faillis r gurgiter mes fraises tellement j avais le fou rire. Je remontai sur le dos de Ti-Gars et ma s ur s assit toute s rieuse pr s de mon p re. Nous repr mes la route sous un soleil pesant.
partir de l , le chemin devenait cahoteux. De grosses roches affleuraient du sol et soulevaient dangereusement la charrette. Ti-Gars ob issait aux ordres d Aristide. Il tirait son chargement en vitant le pire. Je m accrochais sa crini re et l encourageais avec des bons mots. Il fallut quand m me s arr ter quelques reprises pour ramasser les b ches que le tangage propulsait hors de la charrette.
Au milieu de l apr s-midi, nous avions atteint l entr e de la baie, l o le chemin bifurque sur le cap de roche avant de redescendre vers le camp num ro 2. Apr s avoir franchi la c te, mon p re permit Ti-Gars de se reposer un peu. Juch s sur le promontoire, nous avions une vue imprenable sur le lac Wayagamac. Nous savions notre chance d habiter dans un tel endroit. La plupart des Canadiens fran ais de l poque n avaient pas acc s aux clubs de chasse et p che. Ces territoires taient la propri t des gens bien nantis. Seuls les m decins, les avocats, les notaires, les commer ants en avaient les moyens, sans compter les riches Am ricains. Ils s invitaient entre eux et profitaient de nos richesses les plus belles.
Je savais qu en ce moment m me, mon p re avait de telles pens es en allumant sa pipe. Le regard sur la montagne, il jonglait l injustice, l avenir, sa famille, ses enfants qui semblaient l abandonner un un, attir s par la ville. Il prenait la pose s v re qu ont les statues pour les passants. Un regard insistant et lourd de sens.
Alors que nous tions perdus dans notre contemplation, aucun de nous trois ne vit la b te qui s avan ait sur le chemin. Ti-Gars fut le premier r agir. D un puissant hennissement, il se cabra d un coup. Surprise, je fus projet e sur le sol. Aristide se leva en tirant sur les r nes. Le cheval recula, effray devant l ours noir qui se dressait en grognant. Mon p re criait des ordres que Ti-Gars ignorait. J entendis un craquement et la roue arri re de la charrette se coucha sur le sol. Elle venait de quitter le chemin et le poids du chargement avait fracass l essieu. Les b ches roul rent dans le foss . Aristide perdit l quilibre et s affala sur son banc. Fabi sauta pr s du cheval et s empara du licou. Elle le calma, alors que l ours s en retournait en quelques bonds dans la for t, apeur par le vacarme du bris.
Je restai tendue en fixant les marques de sabots qui s enfon aient quelques pouces de ma jambe. Il s en tait fallu de peu que Ti-Gars me pi tine. Je me mis pleurer en m me temps que mon p re lan ait un chapelet de jurons. Il termina en levant le poing vers la for t.
- M as te faire la peau, mon tabarnak!
Puis il vint me relever avec des gestes nerveux. Constatant que je n avais rien de grave, il retourna examiner la charrette. Quand Fabi fut certaine que Ti-Gars tait calm , elle me serra contre elle.
- a a pass proche, la s ur. Mais c est fini, l .
Elle m embrassa sur la t te et sur le front. Je sentais la sueur qui manait de son corps et cette odeur puissante me r confortait.
- Maudit ours! ragea mon p re. Faut vider la charrette. Commencez! Mo , j vais aller jusqu au camp, voir s il y aurait pas de quoi r parer. L ours reviendra pas. Y trop chieux!
Aristide s lan a d un pas d cid . Il fulminait cause de ce contretemps. Il devrait travailler deux fois plus fort pour le m me prix. Je le vis s loigner avec appr hension. L ours pouvait d cider de revenir malgr la certitude de mon p re. Me voyant inqui te, Fabi entonna une chanson d une voix forte. La mienne sortait de ma gorge en s raillant. De temps autre, ma s ur frappait le rebord de la charrette avec une b che pour faire du bruit. Ti-Gars ren clait, mais ne bougeait pas d un poil. L ampleur de la besogne accomplir finit par diluer nos craintes.
Quand il revint, nous avions presque termin notre t che. Les b ches formaient un gros tas sur le c t du chemin. Aristide posa sur le sol une longue tige de m tal.
- J l ai pris sur une vieille "r guine . a devrait faire l affaire.
Il s china pendant une bonne heure, avec l aide de Fabi, monter le nouvel essieu. Lorsque la roue fut fix e, le soleil descendait derri re les montagnes et la for t s allumait d un dernier clat avant la brunante. Les br lots et les maringouins sortaient des fourr s en bataillons serr s et s en donnaient c ur joie. Nous n avions pas besoin d autre motivation pour nous activer.
Lorsque nous arriv mes finalement au camp num ro 2, j avais les mains pleines d ampoules. Je les tenais contre ma jupe sans oser me plaindre. Aristide avan a le plus pr s possible de l abri rustique o le bois tait entrepos . Il s agissait maintenant de le corder avant que la noirceur ne tombe. La premi re b che m chappa des mains et faillit m craser le pied.
- Va au camp, H l na. T en as assez fait, d clara mon p re en empilant plusieurs morceaux de bois sur son bras repli .
Ma s ur me fit signe d ob ir en m offrant un sourire fatigu . Je pilai sur mon orgueil et entrai dans le chalet. L ours y tait venu avant moi. La porte tait d fonc e et des d bris jonchaient le plancher. L animal avait fracass au passage une chaise, un pot de chambre en c ramique et une lampe l huile. Rien pour me rassurer. Je restai sur la galerie. Je voyais la baie qui avait l air d une toile d artiste. Les derniers rayons du soleil en r chauffaient les couleurs. Au bout du quai, des libellules tourbillonnaient en rasant la surface de l eau de leurs ailes transparentes. Seul le bruit des b ches qu on empile venait briser le chant des ouaouarons et des engoulevents bois-pourri. J entrepris d enlever mes chardes une une. J en tais ma troisi me quand j aper us autant de canots qui s avan aient sur le lac.
Dans chacun pagayaient deux hommes v tus de chemises carreaux. Sans clat, ils pos rent leur attirail sur les planches du quai. Le plus grand se mit marcher dans ma direction. Je me d p chai de rejoindre mon p re et ma s ur. J entendis un juron dans mon dos.
- Goddam!
Aristide continua son ouvrage, m me quand le jeune homme apparut au coin du camp. Il souleva son chapeau d un geste galant qui me fit sourire.
- Mesdames. Aristide. Avec tout a, on manquera pas de bois cet hiver.
- J en apporte deux cordes. En plus de celles qui restaient, a va en faire quatre.
- C est bien. Je vous r glerai a avec une bouteille de gin, pis une couple de bo tes de chocolat pour votre femme. Je viens de constater qu on a eu de la visite.
- L ours noir. Toujours le m me. On l a vu en haut de la c te. Not cheval s est emball . Je vous ai pris un essieu pour remplacer le n tre.
- Il y a pas de mal. Je demanderai au gardien d en installer un autre.
Le jeune homme parlait tout en jetant des regards la d rob e en direction de Fabi. Celle-ci feignait de l ignorer, mais je voyais bien dans sa d marche qu elle n tait pas indiff rente. Elle balan ait la croupe avec un brin de souplesse qu elle n avait pas en temps normal. Il enleva son chapeau et frotta ses cheveux comme pour en casser la fatigue accumul e sur le lac. Pas de doute, il tait bel homme.
- Vous tes pass s par le camp principal? demanda-t-il Aristide.
- On est venus direct.
- Je crois que mon fr re, Allen, aurait aim vous parler.
- Il sait o me trouver.
Ses yeux couleur noisette sembl rent valuer l attitude de cet homme robuste qui r pondait sans m me le regarder. Je compris qu il tait Matthew, le plus jeune des fils Brown. C tait la premi re fois que j avais l occasion de le voir de pr s. Nous traitions d habitude avec un employ du club. Il remit son chapeau bien en place sur sa t te. Il jeta un il en direction de ses compagnons. Mon p re continuait transporter le bois sans plus lui manifester d int r t. L autre poursuivit.
- C tait pas fameux pour la p che aujourd hui. Mes amis des States sont un peu d us. Avec Jos Pitre, on revenait rarement les mains vides. Vous saviez qu il tait l h pital?
- Ouais.
- a va nous prendre quelqu un pour le remplacer. C est de a que mon fr re voulait vous parler.
- Y a s rement quelqu un La Tuque pour faire la job , dit Aristide en poursuivant son va-et-vient entre la charrette et l abri.
- Il faut conna tre le club.
- Wow! What s this?
Les autres p cheurs venaient de d couvrir les d g ts dans le chalet. Matthew Brown parut contrari . Il leur cria quelque chose en anglais.
- coutez, Aristide. Nous avons rapidement besoin d un nouveau guide. Un bon. Peu importe les diff rends entre mon fr re et monsieur le maire.
Cette fois, Aristide suspendit ses gestes durant un instant. Une r ponse muette la derni re remarque du jeune Brown.
cette poque, je ne connaissais pas l enjeu dont il tait question. Je ne savais pas les liens qui unissaient la Ville aux propri taires de l usine. J avais bien vu les ouvriers, arriv s par le chemin de fer, travailler la r fection et la solidification de la dam et de l aqueduc qui alimentait en eau potable toute la ville de La Tuque, y compris l usine de p tes et papiers. Mais je ne savais pas que la Brown Corporation en avait financ plus de quatre-vingts pour cent. L usine avait besoin d une eau pure pour obtenir une p te plus blanche et de meilleure qualit . Puis e dans les profondeurs du lac Wayagamac, elle tait parfaite. Sup rieure celle du lac Parker, situ sur l autre rive de la rivi re Saint-Maurice et qui avait servi d approvisionnement pendant des ann es. Bien entendu, les propri taires se r serv rent des droits, dont celui de d cider si une nouvelle usine pouvait s alimenter l aqueduc et aussi en tirer des redevances, sous forme d exemption de taxe, pour une p riode de vingt ans. Plusieurs avaient cri au scandale. Le maire de la ville pr tendait que son pr d cesseur avait brad une ressource naturelle au profit d une compagnie priv e. L affaire se discutait sur la sc ne provinciale, o le d put lu du parti de Maurice Duplessis d fendait l entente et le lib ral d Ad lard Godbout la vilipendait sur la place publique. Comme les politiciens en taient mi-mandat, les frictions entre le maire et le directeur de l usine augmentaient.
Mon p re se retrouvait entre l arbre et l corce. D un c t , la Ville tait son employeur et de l autre, la Brown Corporation poss dait la majorit des parts du club de chasse et p che. Une entente verbale avait t n goci e pour qu il puisse effectuer certaines t ches pour le club, moyennant un abonnement gratuit pour le maire et ses conseillers, et la permission pour les membres de notre famille de profiter du territoire.
Avec le temps, j ai recoll tous ces morceaux de l histoire et bien d autres. Mais ce moment-l , pr s du camp num ro 2, je ne pouvais pas d coder les dessous de cet change entre mon p re et Matthew Brown.
Quand tout le bois fut cord , Aristide nous ramena la maison. Marie-Jeanne nous attendait, debout sur la galerie. Elle s essuyait nerveusement les mains sur son tablier. Elle n eut pas besoin de rien dire tellement ses yeux taient brillants d inqui tude.
R sidence Clair de lune, Trois-Rivi res, hiver 2002
H l na repose son manuscrit sur ses genoux. son ge, ses yeux se fatiguent vite, ils sont l avenant du reste: us s, sans espoir de r mission. Janvier est la fen tre avec son froid et ses flocons que le vent m lange en leur donnant des trajectoires loufoques. Elle met un temps les faire entrer dans sa t te, tellement elle ne voit que le pont avec Fabi tendue sur le dos, riant sans retenue, et les truites qui nagent dans le ruisseau. Elle aime ce passage. Comment r ussir lui rendre la vie par les mots? Ils n auront toujours que la seule dimension du papier qui les porte. Le temps ne se rattrape pas. Ses mains ravin es en sont la preuve.
On frappe la porte. C est la pr pos e. Avant qu elle n ouvre, elle l a reconnue par le cognement. Chacun dans cette b tisse a le sien qui lui est propre: le doigt an mique de madame Lafreni re, la mitraillette de madame Tremblay, le coup de gong de monsieur Lacoste, le pianotage de la directrice, le tocsin des visiteurs et le discret tapotement des pr pos es.
- Vous avez sonn ? demande la jeune Colombienne d un sourire fatigu .
Bien s r, sinon pourquoi serait-elle l ? H l na a toujours l impression de la d ranger.
- C est pour la bassine.
Le visage se ferme devant la corv e d excr ment effectuer. Humiliation pour H l na, qui devra accepter la main trang re pour le nettoyage entre les fesses. Maudit soit ce cancer qui lui ronge le tibia. Depuis l interdiction de marcher, elle est devenue un poids mort. Pire, un poids vivant que l on tripote pour le moindre d placement.
- On annonce plusieurs centim tres de neige, dit la pr pos e sans enthousiasme.
- Vite! Trouvez-mo des raquettes.
- Avez-vous cout les nouvelles? On commence le proc s de "Mom Boucher.
- C est qui madame Boucher?
- C est pas une femme, c est le chef des motards. Les Hell s Angels. Maurice "Mom Boucher. a fait du bien quand on pogne un criminel. Il y en a assez qui courent les rues!
- C est sans compter ceux qui sont pas capables de courir, marmonne H l na.
- Vous dites?
- Rien. Je suis pas beaucoup l actualit .
- Je le sais, vous tes toujours en train de lire.
D un sourire narquois, l employ e prend le manuscrit et le d pose sur la table de chevet. Puis elle man uvre le lit d h pital. Avec des gestes m caniques, elle place la bassine au bon endroit. H l na grimace plusieurs reprises. Faire une selle dans cette position rel ve d un exploit de contorsionniste.
- Voil , a devrait aller. Je reviens dans dix minutes. C est OK?
- Est-ce que j ai le choix?
- Je dois m occuper de madame Veillette. Elle a sonn . Vous voulez vot livre?
H l na acquiesce. Elle reprend le manuscrit dont elle n arrive plus se s parer. Il fut un temps o elle pouvait l oublier dans son tiroir pendant des jours, voire des semaines. pr sent que l ch ance approche, elle sent le besoin de s accrocher sa vie. Cette liasse de feuilles est la seule fa on de sortir de cet endroit et de se lib rer d un poids qu elle porte depuis trop longtemps.
- C est votre biographie qu il y a l -dedans?
- Madame Veillette vous attend.
CHAPITRE 3
Wayagamac, printemps 1940
Le lendemain tait jour d entretien de la dam . Une fois par mois, mon p re s assurait que l entr e de la prise d eau tait bien en place au fond du Wayagamac. Puis, une fois la semaine, Aristide r p tait les op rations destin es nettoyer les d bris qui s accumulaient entre les grilles du barrage fait de bois et de ciment.
Comme d habitude, je me d p chai d aider Marie-Jeanne pour le m nage et je courus observer mon p re. Je trouvais le moment solennel. Un peu comme le bedeau qui sonne les cloches pour tous les fid les du village. Sauf qu en lieu et place du c ble, il tirait sur une grosse cha ne suspendue un syst me de poulies qui r duisait le d bit du cours d eau. Puis, l aide d un r teau en bois, il grattait le m tal du grillage pour y enlever ce qui l obstruait: branchages, algues, poissons morts, troncs d arbres, bouteilles de bi re ou autres surprises provenant des activit s des membres du club. L tait mon plaisir. Les divertissements taient rares. C tait comme visiter une pave et y d couvrir des tr sors. Les meilleurs taient expos s au fond de son hangar. Une chaise tress e de babiche qu Aristide avait r par e et plac e dans un coin, un chapeau melon accroch un clou et jamais utilis , un panier en rotin avec quelques agr s de p che rouill s, des rames align es contre le mur, un foulard, un gant et un vieux pantalon, que Marie-Jeanne regardait toujours en se signant comme s ils avaient appartenu un noy . Mais la plupart du temps, ce n taient que des d bris quelconques. Puis il v rifiait l tat du barrage et ajustait le d bit selon le niveau d eau du lac. Je l accompagnais parfois lorsqu il descendait le long du ruisseau pour inspecter le tuyau de l aqueduc, l o il sortait de terre plusieurs endroits. En r alit , ce que nous appelions ruisseau avait des allures de petite rivi re. Les cascades aboutissaient de grands tangs, parfois larges de plus de quinze m tres, o l eau claire tourbillonnait avant de reprendre son lan travers les rochers. Ces cuvettes abritaient de grosses truites rus es que seule ma m re r ussissait app ter. Les crues printani res en renouvelaient la population.
Le travail de mon p re tait r p titif, monotone et sans v ritable clat. En cinq ann es, il n avait rapport que deux fuites insignifiantes. Qu importe, c tait pour moi un divertissement qui tait bienvenu dans notre coin de pays qu on disait "recul par le tonnerre . Et en fait de divertissement, j allais tre servie ce matin-l .
Allen Brown s avan ait d un bon pas vers le barrage. Il tait rond et trapu, mais d une agilit surprenante. Il venait de temps autre jusqu la dam pour prendre une marche. Parfois, il changeait quelques mots avec mon p re. Des banalit s sur le temps ou un rappel pour des travaux effectuer. Jamais de longues conversations. Aristide gardait ses distances.
Je le vis s approcher et s accouder au garde-fou pour observer mon p re. Il posa une canne avec son moulinet, debout en quilibre pr s de lui. J tais tonn e, jamais je ne l avais vu p cher sur la dam .
- Hey , Aristide!
Mon p re sursauta. Il tait descendu pr s du grillage pour y enlever une branche rebelle. Le bruit de l eau l avait emp ch d entendre l arriv e de l a n des Brown. Il fit un signe de t te et s escrima quelques instants pour d gager la branche de bouleau. Il la remonta et la jeta sur le passage qui surplombait le barrage.
- Goodjob , Aristide!
Mon p re ne manifesta aucune motion devant ce compliment. Il attendait de conna tre la vraie raison de sa visite.
- Ah! Je vous ai apport une canne p che. Un invit nous l a laiss e en cadeau. J ai pens que votre femme s en servirait. On la voit souvent la pointe du gros rocher, l o c est profond. Elle est patiente.
Il s exprimait avec un accent peine perceptible et ponctuait ses fins de phrases d un large sourire. Je reluquais la canne avec envie. Le moulinet scintillait au soleil. Il y avait m me une petite cuill re dor e install e l extr mit du fil.
- Vous tes venu pour a? demanda Aristide d un ton indiff rent.
- Pour autre chose aussi. Vous savez que ce pauvre Jos Pitre est retomb malade?
- On parle juste de a par icitte.
- Il nous tait bien utile. C est un bon guide. Il conna t le lac par c ur, les migrations des truites, les fray res. Avec lui, on tait s rs d en prendre tous les jours. Je veux dire, de belles grosses, bien entendu.
Mon p re avait toujours l air indiff rent de celui qui n a que faire de tous les poissons du monde entier. Il s approcha de la grosse cha ne pour replacer la grille. Allen Brown ne perdit rien de la man uvre, comme s il assistait un spectacle unique en son genre.
Fabi choisit ce moment pour appara tre sur le sentier du ruisseau, situ entre le barrage et la voie ferr e qui longeait la montagne moins d un demi-kilom tre. Elle portait une lourde pierre en forme de demi-lune. M me cette distance, on pouvait voir la rondeur de ses biceps tendus sous l effort. Brown l aper ut avant Aristide et son sourire s largit.
- Nous avons pens Fabi, Aristide. C est Jos Pitre lui-m me qui nous l a recommand e.
- C est pas une job pour une femme.
- Votre fille est pas quelqu un d ordinaire.
Mon p re allait r pliquer, mais ma s ur s interposa.
- Es-tu assez grosse, le p re?
- Mets-la icitte. a devrait tre assez pour accoter la grille au fond.
Brown souleva son chapeau pour saluer Fabi. Il ne manqua pas cette chance de s adresser aux deux en m me temps.
- Vous savez, Aristide, que Fabi sera bien pay e. Je lui offre un essai. Si a lui pla t pas, on en parle plus. J attends des invit s de marque au club, en fin de semaine. De ceux qui aiment seulement le gros poisson. Vous verrez, il lui restera suffisamment de temps pour vous aider.
- C est d accord! lan a Fabi, emball e par la proposition.
Mon p re lui jeta un regard de fond d enfer. Ses doigts continuaient de ficeler la roche l aide d une corde. Il savait qu il ne pourrait emp cher Fabi de faire sa t te. Pas plus qu il n avait pu s opposer Francis et Yvonne avant elle. Il ne voyait dans ces d parts que l ingratitude de ses enfants. Comme s il pouvait les garder sous sa coupe toute leur vie, trimer, s chiner pour maintenir son univers familial. Allen Brown sentit que sa cause tait gagn e.
- Voil qui est parl , mademoiselle Fabi! Je vous attends samedi matin, l aube, devant le grand chalet. Je compte sur vous pour nous d nicher le plus gros monstre du lac. Une belle prise bien color e. Monsieur Duplessis veut se donner un avant-go t des prochaines lections en mettant du rouge au bout de sa ligne! Je vous laisse le bonjour. Ah! Aristide, si vous voyez monsieur le maire, saluez-le de ma part.
Mon p re fixait le sol comme si on venait de lui annoncer la pire des catastrophes. Fabi serra la main de son nouveau patron d un geste m canique. Elle aussi semblait troubl e par ce monsieur Duplessis dont j avais d j vaguement entendu le nom. Brown se contenta de toucher le rebord de son chapeau pour saluer mon p re. Je le vis s loigner d un pas l ger, alors qu Aristide attachait la pes e au montant de la grille.
Fabi me prit par l paule et m entra na vers la maison. Derri re nous, un chapelet de jurons se m la au bruit de l eau.
R sidence Clair de lune, Trois-Rivi res, hiver 2002
- Et voil ! Vous voulez autre chose? demande la Colombienne en jetant un coup d il sa montre.
Oui. H l na a besoin que sa s ur la prenne par l paule. Elle a envie de sentir les cailloux sous ses chaussures. D entendre le bruit du ruisseau. De voir la maison recouverte de bardeaux avec la fum e qui sort de la chemin e. De respirer l odeur de la for t et du lac. D entendre le train qui hurle en contournant la montagne. De savoir que Ti-Gars piaffe l curie et que les poules caquettent au poulailler. De passer pr s du jardin o rougissent les tomates, s allongent les concombres et fleurissent les pens es que sa m re adorait. H l na aurait besoin de tout a, mais tout a n est plus que de l encre sur du papier.
- Non, a va aller. Merci.
CHAPITRE 4
Wayagamac, printemps 1940
Le soir m me, sit t le souper termin , Fabi offrit Marie-Jeanne de la conduire jusqu au dos d hippopotame.
- Y a pas de vent soir. J vais vous ramer a dans l temps de le dire. Embarques-tu, H l na?
Je n ai jamais refus une partie de p che. Surtout que la canne de monsieur Brown nous attendait sur la galerie depuis que mon p re l y avait pos e. Je savais que l envie de la jeter lui tait pass e par la t te. Mais quand on n est pas riches, on ne crache pas sur ce qui nous tombe du ciel. C tait une seconde nature pour lui de ramasser la moindre bricole qu il trouvait sur son chemin. Ma seule certitude tait qu il n utiliserait jamais cette canne.
Comme toujours, Marie-Jeanne questionna Fabi sur l humeur du lac. Elle craignait l eau et ne s y aventurait que lorsque le Wayagamac tait calme comme un miroir. De toute fa on, elle pr tendait que le poisson d testait la houle et refusait de mordre. Personne ne la contredisait, car elle tait une p cheuse f roce, dont la patience venait bout de la truite la plus r calcitrante.
Fabi d posa dans la grande chaloupe une vieille bo te de tabac Player s grouillante de vers de terre. Elle aida Marie-Jeanne s installer l arri re. Moi, je sautai ma place pr f r e l avant de la chaloupe. Ma m re pesta parce que la barque s tait mise valser. Ma s ur la rassura en nous tendant nos cannes p che. Elle pla a celle de monsieur Brown pr s de son banc et propulsa l embarcation sur le lac tranquille.
Ces d collages de la terre ferme restent pour moi parmi les beaux moments de notre s jour au lac. La chaloupe glissait sur l eau en s y enfon ant avec souplesse. Je regardais au fond du lac, o d filaient les cailloux, les rochers, les branches mortes et les algues. Je voyais de minuscules poissons s enfuir toute vitesse et des grenouilles s lancer grands coups de pattes. Puis les avirons prenaient leur rythme en modulant le temps de leurs grincements. Le visage pench pardessus bord, j examinais l avant de la chaloupe qui s parait le lac en deux s ries de vagues qui marquaient notre passage. Loin derri re, le calme revenait, comme si le Wayagamac voulait effacer notre trace, comme il l avait fait pour les Indiens et les pionniers bien avant nous.
Marie-Jeanne d cidait de l endroit o nous devions nous installer. Elle avait ses rep res autour du lac: la t te d un grand pin, un tronc d arbre couch sur la rive, patin de gris par les saisons, un amas de rochers ou un renfoncement de la berge. Elle voyait dans la nature des signes que seul l esprit troubl d un p cheur savait d coder. Elle ordonnait alors l arr t du bateau et exigeait silence et immobilit .
- a vous tente pas d aller jusqu au gros rocher? demanda Fabi en soulevant les avirons hors de l eau.
- Non, a va tre bon drette icitte, devant la souche. Serre tes rames, ma fille. Pis fais pas de bruit.
Ma s ur savait qu il tait inutile de discuter. Aussi prit-elle sa canne et tendit celle de monsieur Brown ma m re. Marie-Jeanne h sita une seconde, habitu e qu elle tait son vieux moulinet. Elle exigea que Fabi remplace la cuill re par un simple hame on garni d un gros ver et lest par un plomb. Son premier jet frappa le rebord ext rieur de la chaloupe avec un bruit sourd. Fabi lui expliqua le fonctionnement du lancer l ger. Le deuxi me essai ne fut gu re mieux. Le plomb fendit l eau avec un plouf sonore qui lui arracha des grommellements de rage.
- C est bon rien, c t agr s-l !
- Essayez encore, m man. Prenez votre temps. Allez-y pas trop fort.
Mais Marie-Jeanne n avait aucune patience en dehors d attendre que le poisson morde au bout de sa ligne. Il fallait pour cela que son app t soit bien au fond. Elle fit une troisi me tentative avec une telle d termination qu elle attrapa la souche sur la rive. Devant nos clats de rire, elle ramena le fil et jeta la canne de monsieur Brown au fond de la chaloupe.
- Tu parles d une patente! Tu pourras dire Allen Brown qu y pognera jamais rien avec a. Quand je pense, Fabi, que tu veux travailler pour eux autres!
- Ben voyons, m man. J suis ben capable!
- Guider une gang de gars en boisson, c est pas une job pour toi.
- C est-tu le p re qui vous a demand de me parler?
- Pantoute! Prendre la place Jos Pitre, le so lon, c est pas un honneur!
- Vous exag rez pas un peu, l ? dit Fabi en projetant sa ligne pr s de la rive.
- C est un courailleux qui boit tout ce qu y gagne. Pouilleux en plus. Cherche pas pourquoi que la maladie a pogn apr s. Y s tient au bordel!
- Maman, on est venues pour p cher. Vous dites n importe quoi. Pis H l na est l .
- Ben, elle va savoir qui tu remplaces! ajouta ma m re, en roulant des yeux.
Je n osais pas demander utiliser la canne toute neuve qui gisait au fond de la chaloupe. Je voyais bien qu un duel se jouait devant moi et que Fabi se contentait de recevoir les coups sans en donner. Ma s ur rembobina son fil une vitesse qui d couragerait sans doute le poisson le plus affam . Elle se leva, sachant que ma m re d testait cette man uvre. Je pensai qu elle le faisait expr s pour se donner un avantage.
- Aimeriez-vous mieux que j aille m engager comme waitress au bar du Windsor ou de l h tel Royal? Moi, ce que je connais, c est le lac, c est le bois, c est la trappe, la p che, la chasse. C est vous autres qui me l avez appris, pis vous voudriez que je m en serve pas aujourd hui?
Marie-Jeanne avait agripp le rebord de la chaloupe d une main, et de l autre, gardait sa vieille canne immobile au-dessus de l eau. La voix de Fabi enflait sur le lac. Des accents de col re et de d pit s entrem laient. Ses carts de langage renfrognaient notre m re sur son banc. J oubliais les mots pour me concentrer sur son visage. Ses l vres durcies n en taient que plus belles. La couleur de ses joues soulignait la flamme de ses yeux. Le soleil couchant se jouait dans sa chevelure brune retenue l chement en un point unique derri re sa nuque. Il y jetait des tincelles de lumi re qui semblaient jaillir de son corps survolt . Tout en bombardant ma m re de reproches dix fois nonc s dans des batailles ant rieures, elle lan ait son app t avec hargne vers la rive. La tr ve survint aussi soudainement que la guerre tait apparue.
- J en ai une!
Marie-Jeanne prit sa canne deux mains et tira un coup sec.
- Laissez-la mordre, m man!
Les deux femmes s unissaient nouveau dans une autre sorte d affrontement. Celui qui les opposait aux truites, aux perdrix, aux li vres, aux renards chapardeurs et la for t qu il fallait repousser sans rel che hors de notre jardin. Dans cette grande bataille, nous nous serrions les coudes. Aussi, quand Marie-Jeanne sortit sa grosse prise au ventre rouge, le bonheur apparut en m me temps sur nos trois visages. Durant l heure qui suivit, c tait qui s exclamerait la premi re. C tait le pouvoir du Wayagamac: celui d effacer les d saccords avec la m me facilit que le sillage des embarcations sa surface.
Nous mange mes au retour une truite chacun pour le plaisir de partager notre butin. Ce rituel visait plus nous souder les uns aux autres qu nous sustenter. Aristide nous accompagna sans dire un mot. La chair tendre des poissons fondait dans notre bouche. Plus tard, au creux de mon lit, j entendis Marie-Jeanne qui lisait haute voix Le Comte de Monte-Cristo , la lueur de la lampe l huile, pour mon p re qui ne connaissait pas les mots. Le ventre plein, je m endormais de cette musique et du bruit des p es qui s entrechoquaient pour la justice et la libert .
R sidence Clair de lune, Trois-Rivi res, hiver 2002
Par la fen tre, les flocons tombent dru. Il semble bien que ce soit la premi re vraie temp te. Rien craindre, rien faire. Assise dans son lit, H l na lisse de la main la page qu elle vient de terminer. C est l hiver dans sa vie, mais presque l t au bord du Wayagamac. Elle y tait jusqu ce qu elle l ve les yeux. Avec sa s ur et sa m re dans la chaloupe, les doigts serr s sur sa canne, le soleil encore chaud dans son dos et l odeur du poisson p ch qui montait ses narines. Pas un souffle dans les arbres. Les oiseaux se taisaient et le lac n tait que murmures. La vie avait tout son temps. Elle donnait le droit d exister sans jamais informer qu elle pouvait tout r cup rer. Sans rien laisser. De fa on impitoyable, elle reprend la beaut , la souplesse, la lumi re dans les yeux et parfois m me jusqu aux souvenirs.
On frappe la porte. C est le souper. Depuis quelques mois, la vie lui a enlev la mobilit . Sa jambe n est plus qu un membre inutile, rong par une tumeur. Le mal ne s arr tera pas l .
- Voil votre repas, madame Martel. Essayez de manger le plus que vous pourrez.
Comme si elle ne le savait pas. quatre-vingt-deux ans, ce n est pas la volont qui manque, c est l app tit. H l na ne tente m me plus de s expliquer. Elle laisse la pr pos e installer le plateau et lui mettre au cou l inf me bavette. Sous le couvre-plat, une rondelle de b uf hach baigne dans une sauce gluante o des pois verts viennent se noyer au pied d un monticule de patates pil es. Vivement, s enfuir au Wayagamac. Retrouver sa s ur Fabi, courir sur ses talons le long du ruisseau, respirer l odeur du sous-bois et croire que rien ne s arr tera.
CHAPITRE 5
Wayagamac, printemps 1940
Je m tais lev e peu apr s Fabi. L aube d ployait sa fr le lumi re entre la cime des arbres. Assise sur le quai, Fabi regardait le lac. C tait sa fa on de prier. Les deux pieds au ras de l eau, elle se laissait envo ter par le lever du jour. Immobile comme une femme pieuse dans la nef d une glise, elle se recueillait avec le chant des oiseaux.
Je restai en retrait pour l observer. Elle se pr parait franchir un grand pas. Dans moins d une heure, il serait trop tard pour r parer la cassure avec Aristide. Fabi consommerait son projet et notre famille en serait d figur e encore une fois. Comme lorsqu Yvonne nous avait quitt s pour son amoureux du lac Saint-Jean, en nous abandonnant (mon p re l avait assez r p t ) la terre et ses travaux, qui peinaient nous faire vivre. Aristide avait rugi et d moli sa meilleure charrue quand elle tait revenue La Tuque, deux mois plus tard, plaqu e par son prince charmant une semaine de ses noces. Yvonne la voix tonitruante n tait plus qu une petite souris plor e. Elle prit un emploi de femme de m nage et mit bien du temps panser la blessure son orgueil.
Fabi risquait gros en d fiant Aristide son tour. Sans elle, qui abattait le travail d un homme, mon p re allait devoir en faire plus, lui qui en faisait d j beaucoup. Sans doute qu elle r fl chissait tout cela en portant son sac l paule. Elle passa pr s de moi en me touchant la joue avec affection. Je murmurai: " ce soir. Puis elle s lan a d un pas solide sur le portage qui menait au chalet principal, en suivant le bord du lac. Le reste, elle me le raconta par le d tail, d s son retour, le m me soir.
Quand elle arriva pr s de l immense construction en billots quarris, elle se dirigea droit vers les canots. Choisir les meilleurs, v rifier les rames, puis attendre les ordres. Du haut de la galerie, Matthew Brown l observait. Les bretelles rabattues, le caf la main, le cigare au bec, il se tenait les jambes cart es dans une pose de g n ral. Derri re lui, les bruits de vaisselle et les conversations s entrecoupaient d clats de rire. Elle s abstint de tout geste familier en direction du jeune homme. Elle toisa plut t le lac et le ciel, qui se bariolait de fins nuages. cette p riode de l t , cela pouvait signifier du mauvais temps pour la fin de la journ e. Il tait capital de savoir lire les signes qui entouraient le Wayagamac avant de s y aventurer. Une erreur pouvait s av rer fatale.
Elle entendit le bruit de l hydravion. Il amor ait sa descente, droit devant elle. Le pilote man uvrait les gaz en ajustant son altitude. Il vira sur l aile deux reprises avant de se poser tout en douceur en soulevant une gerbe d eau. Fabi reconnut l appareil des Brown qui survolait le lac de temps autre. On l entendait vrombir de loin bien avant qu il n apparaisse au-dessus de la montagne. Mais c tait la premi re fois qu elle le voyait de si pr s. Elle tait impressionn e qu un si gros amas de m tal puisse flotter sur le lac.
En un instant, la plage se remplit d un comit d accueil. Une dizaine d hommes et trois femmes, jeunes, jolies, v tues de robes fleuries, pointaient le lac et ignoraient totalement ma s ur. L avion glissa jusqu au bord du quai, raide comme un oiseau empaill . Sa couleur bleue se parait d une ligne blanche le long du fuselage surmont e de lettres et de chiffres. Le moteur p tarada une derni re fois avant de s teindre au grand soulagement de tous.
Allen Brown lui-m me, second par un homme la moustache foisonnante, se chargea d amarrer l hydravion. La porte s ouvrit et trois hommes en sortirent. Le voyage semblait avoir branl le premier. Plus p le qu un m n , il fendit l attroupement pour courir vers le pavillon. Le deuxi me tait costaud et aida le troisi me, qu on applaudit chaleureusement. Fabi n avait vu qu une fois ou deux la photo de monsieur Duplessis. Elle le trouva plut t petit, mais dou d un magn tisme personnel incontestable. Il serra toutes les mains et s approcha d elle sans se soucier de ses souliers vernis qui s enfon aient dans le sable fin. Fabi se rangea d un pas, croyant qu il voulait examiner les canots. Il ricana et lui tendit la main.
- Enchant , mademoiselle. C est toujours un plaisir de rencontrer notre belle jeunesse. L avenir de notre province! C est vous autres qui allez porter le flambeau de nos valeurs.
- Take it easy , Maurice, lan a Allen Brown. The campain is over for today . Profite de la nature!
- Tu sauras, mon Brown, que c est justement ce que je suis en train de faire. Oublie pas que la politique est partout, tout le temps. Surtout au c ur de nos belles for ts pis de nos ressources naturelles. Celles-l m me qu on vous permet d exploiter. Souviens-toi de a. Pis maintenant, mademoiselle va avoir le droit de voter. Faut pas n gliger a, non plus.
- Arr te ton char, Maurice! lui dit Allen Brown. Toi pis ton ami le cardinal Villeneuve, vous tiez pas trop en faveur du vote des femmes.
- Ce qui est fait est fait! Pis quand on est aussi belle que mademoiselle, je suis pr t ben des concessions.
C est le seul contact qu aura Fabi avec Maurice Le Noblet Duplessis. Elle notera au passage qu en plus d tre charmeur, il masquait une haleine de lendemain de veille en for ant sur la lotion apr s-rasage. Quand le politicien eut serr toutes les mains et r int gr le grand chalet, Matthew Brown informa la nouvelle employ e que monsieur Duplessis avait pr vu une r union de travail avec ses conseillers. Les plans avaient chang , c est avec lui que Fabi irait p cher.
Elle pr para donc l embarcation et le mat riel n cessaire. Matthew Brown revint attif d une chemise kaki et d un large chapeau brun. Il posa sa canne moucher, son sac bandouli re et un panier d osier dans la pointe du canot.
- Le vent va se lever, dit Fabi en d signant son attirail. C est pas l id al pour la p che la mouche.
- Bon point pour vous, madame le guide. J attends vos suggestions.
Elle ressentit une l g re ironie dans le ton du fr re du patron. Bien entendu, elle avait pr vu ce genre d attitude.
- Je pense que le lac Rond fera l affaire, dit-elle avec assurance.
- Eh bien, allons-y!
Elle s installa l arri re du canot. Matthew Brown h sita avant d y monter. La place du meneur tait occup e. Habituellement, la femme s assoyait devant. Il devrait accepter ce nouvel ordre des choses qu exigeait le r le de guide. Apr s qu il eut pris sa position, Fabi lan a l embarcation d une pouss e sur le rebord du quai. Les avirons se coordonn rent imm diatement. Le canot fila en direction du c t oppos de la baie, l o commen ait le portage pour le lac Rond.
- J ai l habitude de diriger, mais j admets que vous vous d brouillez bien.
Fabi ne r pondit pas et s appliqua maintenir le rythme. Ils glissaient sur le lac sans effort apparent. Une brise douce, qui transportait des odeurs de r sine, leur poussait dans le dos.
- Vous avez quel ge?
Fabi aurait pr f r tre en compagnie d un groupe; de cette fa on, elle ne serait pas oblig e de tenir une conversation.
- Pourquoi? C est important? dit-elle un peu s chement.
- Simple curiosit . Comme nous allons passer quelques heures ensemble
- Vingt-deux ans, avoua-t-elle apr s un long moment.
Les larges paules continu rent de pagayer sans rien manifester. Impossible pour Fabi de savoir ce qu il pensait. La trouvait-il trop jeune pour ce travail? Trop muscl e? Elle eut soudain envie de ressembler aux femmes qu elle avait vues sur la plage et, comme elles, de marcher pieds nus dans le sable chaud, v tue d une robe fleurie. tait-ce lui qui lui faisait cet effet? Elle br lait son tour de lui demander quel tait son ge. Mais elle n arrivait pas faire sortir les mots de sa bouche. Ses bras tiraient sur le lac et le canot filait droit sur sa cible. Elle cherchait deviner de quelle nature tait la flamme qu elle ressentait au creux de sa poitrine. Cela la troublait plus que d habitude, plus que d affronter son p re ou que d avoir t s par e de Francis, qui la comprenait si bien, plus que d avoir accept la proposition des Brown ou que de me savoir triste. La chaleur avait une origine nouvelle et elle la transportait sur le lac comme une vol e de canards. L embarcation chuinta sur le sable de la rive et son passager s empressa de descendre pour la stabiliser.
- Si je me souviens bien, il y a une petite demi-heure de portage faire.
- Occupez-vous des bagages, je prends le canot, dit Fabi en le tirant au sec.
- On pourrait peut- tre se tutoyer? proposa-t-il.
- Un guide peut faire a?
- Appelle-moi Matthew, ajouta-t-il avec assurance en lui tendant la main. Et je peux m me me charger du canot en prime si tu veux.
Elle y glissa la sienne, g n e par ce contact et froiss e par sa proposition d aide. Il la retint un instant. Assez longtemps pour qu elle ressente la chaleur, dans sa poitrine, se changer en trouble. Elle se lib ra de l treinte et, d un geste souple, retourna le canot sur ses paules. Dissimul e sous l embarcation, elle laissa la rougeur monter ses joues.
- J ai l habitude.
- J vois a! Fabi, c est un joli nom, ajouta-t-il en empoignant les sacs et les cannes.
Le sentier grimpait l g rement sur presque toute sa distance. Les deux marcheurs gard rent un bon rythme jusqu aux bords du lac Rond. L endroit tait situ au creux des montagnes, mi-hauteur des plus hauts sommets. Une partie du plan d eau s adossait une falaise, qui s levait sur plusieurs dizaines de m tres. Les feuillus et les conif res s entrem laient avec une telle densit que le lac semblait cras par leur pr sence. De grandes zones d ombre le morcelleraient jusqu au midi, avant que le soleil n en prenne l enti re possession. Rarement, le vent parvenait le froisser. Il se contentait de caresses rapidement effac es.
- Vous savez que vous m impressionnez, dit Matthew en allumant une cigarette. Jamais je n ai vu une femme transporter un canot sur une telle distance. En fait, celles que je connais sont plut t du genre s asseoir dedans en remontant leur jupe pour profiter du soleil.
Fabi sourit tout en s affairant remettre l embarcation l eau. Pour y arriver, elle s immergea mi-jambe. Matthew fit de m me du c t oppos . Face lui, elle soutint son regard pour la premi re fois. Ses yeux avaient l clat d un conqu rant. Elle se sentit frissonner malgr la chaleur. Il tait large d paules et arborait ses bras muscl s; un gabarit trange en comparaison d un fr re tout en rondeur. Il avait des mains solides dont elle connaissait maintenant la douceur et une fa on de sourire qui la rendait diff rente. Jamais un homme ne lui avait manifest de l int r t, car elle passait le plus clair de son temps fr quenter les ours, les ratons laveurs et les castors.
- Pourquoi vous avez pas d accent quand vous parlez?
- Ma m re tait issue d une lointaine souche canadienne-fran aise, bien qu elle soit n e aux tats-Unis. Elle m a inscrit, d s mon plus jeune ge, des cours de fran ais. Je pense qu elle me voyait ambassadeur ou quelque chose dans le genre. J ai plut t suivi les traces de mon fr re quand il se cherchait de nouveaux territoires de coupe dans la province de Qu bec. a m a donn l occasion de pratiquer. Je pense que ce parcours aurait d u ma m re, elle tait une femme cultiv e et ambitieuse pour ses enfants.
- tait? demanda Fabi, intrigu e.
- Elle est morte quand j avais douze ans. a fait d j quatorze ans. Tuberculose.
- Et votre p re?
- Mort aussi. D une crise du c ur, alors qu il visitait un chantier sur la Windigo.
- D sol e.
- On y va? proposa Matthew en pointant le lac.
Fabi fit oui de la t te, tonn e d avoir envie d en savoir plus. Elle dirigea l embarcation en longeant le bord de l eau. Elle observait Matthew loisir, alors qu il lan ait le fil pourvu son extr mit d une mouche minuscule. Celle-ci se d posait sur l eau d licatement et le mouvement combin de la canne et du bras imitait la perfection un insecte sautillant. Il ne fallut qu une dizaine d essais avant qu une truite ne jaillisse hors de l eau avec le leurre dans sa gueule. S ensuivit une courte bataille, o elle tenta l vasion l aide de contorsions et de pirouettes impressionnantes. Matthew s amusait de cet affrontement autant qu un enfant l e t fait de sa premi re prise.

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